MÉMOIRES DE LA GUERRE DE 19I4 -1918 PAR JEAN PETIT


C'est à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, en hommage à tous les soldats, et particulièrement à ceux de mes ascendants, morts pour la France, blessés, prisonniers, ou combattants des premières lignes, que je transmets le témoignage de Jean Petit. 
Mon père a écrit au jour le jour toute sa vie. Il a rédigé ses mémoires de guerre à partir de ses carnets de route. Je possède quatre carnets : 1915 — 1916 — 1917 — 1918 — 

Avec son Kodak Vest Pocket Autographic, Jean Petit a photographié sur le vif. Je possède la totalité des clichés pris au cours de ces 4 années. J'en publie une grande partie. Je complète ses récits par des images d'objets divers et de lettres que je conserve dans une vitrine, ou dans mes documents.

La descendance de Jean Petit — un miraculé de la Grande Guerre — et de son épouse tant aimée Marie-Madeleine Piel compte en janvier 2014 : 134 personnes...
Capitaine Jean, Louis Petit
Carnets d'un ancien combattant de la Grande Guerre
Carnets de Jean Petit
Carnets de la guerre de 14/18

Albums photos de Jean Petit prises au cours de la guerre 14 /18

MES DÉBUTS DANS LA CARRIÈRE DES ARMES


Le 11 août I9I4, vers I5 heures, je me présente avec d'Amade à la caserne Coligny, située faubourg Bannier à Orléans.

C'est là qu'est installé le dépôt du 131e régiment d' infanterie où nous nous sommes engagés. Le régiment actif est parti à la frontière et il ne reste plus que les cadres chargés de l'instruction des réservistes qui commencent à affluer.
La Caserne Coligny se compose de vastes bâtiments neufs encadrant une cour carrée. Nous y retrouvons huit camarades qui l'ont rejoint avant nous. Nous sommes immédiatement conduits au magasin d'habillement où je touche mes premiers effets militaires, ceux du troupier classique de l'époque : petite veste courte, pantalon rouge, capote bleu marine avec double rangée de boutons de cuivre, képi rouge et bleu, treillis et bourgeron de toile blanche.

Notre équipement nous est remis également et nous nous affairons ensuite dans notre chambrée, instruits dans l'art d'édifier un paquetage réglementaire au-dessus de nos lits, par le caporal Robert de Breteuil, un de nos anciens de la "Croix du Drapeau".
Celui-ci, tombé‚ malade en cours d'année à l'Ecole, n'a pu être nommé sous-lieutenant en même temps que sa promotion et il a été provisoirement détaché à notre encadrement, ainsi que son camarade Passy dont la manche n'est ornée que du modeste galon de 1re classe.
Les jours qui suivent voient l'arrivée de nouveaux cyrards. Nous sommes bientôt une cinquantaine et sous le commandement d'un adjudant, nous apprenons chaque jour à manœuvrer : maniement des armes déploiements en tirailleurs, bonds progressifs, tirs, couchés et à genoux, pas de charge, etc. . .
Notre petit groupe prend tournure et nous nous redressons fièrement lorsque nous rentrons au quartier derrière les tambours et clairons pendant que les réservistes nous regardent.

Les occupations de notre nouvelle existence ne nous permettent pas de suivre très exactement les nouvelles de la zone de combat.
Les journaux ne mentionnent qu'en termes voilés la terrible bataille des frontières qui se déroule, le 2 août en Lorraine et le 22 août dans les Ardennes belges. Le sort des armes nous y est défavorable et une effroyable hécatombe se produit dans les rangs, de l'armée française.

Le 25 août, nous en subissons le contrecoup :
branle-bas général à la caserne Coligny un renfort de mille hommes doit partir ce soir pour le régiment actif. Tous nos gradés sont du nombre y compris de Breteuil et Passy. Leur départ est émouvant. Nous aidons nos camarades dans leurs préparatifs, Breteuil très calme est ravi, boucle ses guêtres, empile ses effets dans son sac, attache sa gamelle. Aussitôt prêt,
il nous lègue ce qu'il ne peut emporter : son calot, ses treillis, sa tunique de cyrard... et pour moi, sa pipe qu'il me donne à moitié fumée. Puis nous buvons du champagne et nous trinquons en criant : "À bientôt!" Car nous espérons tous, nous aussi partir prochainement.

De Breteuil devait être tué de 2 balles dans la tête, quelques jours plus tard, à la bataille de la Marne.

Le sort de la France se joue au début de septembre. À Orléans la circulation et l'animation sont intenses. Quantité de gens de Paris et des environs, redoutant la marche des armées allemandes vers la capitale, arrivent dans des autos et des taxis couverts de poussière. Notre caserne abrite un soir 17 autos des P.T.T. On n'a pas de renseignements bien nets sur la situation d'ensemble, mais les cyrards ne désespèrent pas un instant, bien au contraire, malgré les bruits pessimistes qui circulent dans certains milieux civils.

Mon père, animé de la même foi patriotique, est resté à son poste, comme Président du tribunal de Commerce, bien que bon nombre de ses collègues aient effectué une prudente retraite en province.
Il trouve le temps, malgré les occupations de sa charge de venir me voir à Orléans le 3 septembre, jour où le pays tout entier apprend la victoire de la Marne et la reprise de l'offensive par le général Joffre.

Au milieu de la cour du quartier, des groupes se forment tout à coup. On se bouscule. Un gradé lit à haute voix le bulletin de victoire de l'armée française. Une grande détente nous secoue et les cris de joie se mêlent au chant de la Marseillaise.

Les jours qui suivent voient encore plusieurs milliers de réservistes partir aux armées. Nos effets et nos armes nous sont enlevés peu à peu pour être donnés aux renforts:.
Notre groupe de cyrards est presque abandonné dans ce désarroi, lorsque finalement vers le 30 septembre, des ordres précis paraissent à notre sujet.
Nous sommes 65 réorganisés définitivement en peloton spécial, rééquipés de neuf de la tête aux pieds.
Des officiers d'active nous encadrent. Le capitaine Prieur, revenu blessé du front est placé à notre tête, ainsi que le lieutenant Suchard, promu capitaine peu après. Une progression dûment imprimée nous est distribuée. Elle règle notre vie jusqu'au 15 novembre. On nous assure qu'a cette date nous passerons le brevet de chef de section et serons nommés aspirants ou sous-lieutenants.
Notre instruction reprend intensive et ne nous laisse plus de répit. Le tir, la manœuvre de la section au combat, les marches, l'escrime à la baïonnette forment le fond de notre enseignement. Nous sommes "gonflés à bloc".

Le Capitaine Prieur ne nous fait jamais terminer un exercice sans un assaut à la baïonnette
La baïonnette était alors préconisée en toute circonstance pour nous insuffler l'esprit offensif.

Je me souviens qu'un jour, ayant été interrogé sur le terrain , j'hésitais sur l'ordre à donner à ma section, lorsque j'eus tout à coup ce réflexe : "Baïonnette au canon! En avant à la baïonnette!"

Mon instructeur me donna aussitôt un "maxi" et me félicita pour mon cran. Il faut reconnaître impartialement que cette méthode de l'offensive à outrance nous a coûté au début de la guerre des pertes importantes, lorsqu'elle était mal appliquée. On l'a sévèrement critiquée et à juste titre condamnée plus tard.
En effet les Boches répondaient à nos assauts héroïques à l'arme blanche par des rafales de mitrailleuses bien ajustées. On ne lutte pas avec des poitrines contre du matériel, c'est une vérité.
Mais la baïonnette ne doit pas à mon avis, être si sommairement condamnée. Elle a fait partie intégrante de l'arsenal "moral" du troupier. Elle nous a convaincus qu'à la guerre, seule l'offensive décide du succès.
Elle était l'apanage des braves. Combien de moins courageux ont été heureux de la voir un jour, reléguée au fourreau et n'en plus sortir ceux-là mêmes"qui, doutant de la victoire qui marche attendaient que cette dernière vînt les chercher dans leurs trous ou ils rentraient la tête dans les épaules.
Pour ma part j'ai fait un nombre respectable d'attaques à la baïonnette. Peu d'entre elles ont échoué, toutes les autres ont réussi. Elles étaient évidemment préparées minutieusement et bien appuyées.
Je remercie donc mes premiers instructeurs de nous avoir donné cette ardeur qui jette le soldat "en avant à la baïonnette!"

Le Capitaine Prieur, lui avait coutume de dire :

"À la fourchette!"

ce qu'il prononçait avec son accent un peu particulier :

"À la vourjiette!"

Ce cri devint très vite au peloton d'Orléans la devise des Cyrards.

Je noue avec certains de mes camarades une solide amitié. Parmi eux devaient tomber au Champ d'Honneur à 20 ans : Jean Surun frappé au Mesnil-les-Hurlus, en Champagne, le 2 mars I9I5. Gérard d'Amade, en Argonne, le 25 janvier I915. De Boudemange, les deux frères de Courson, l'aîné des deux Borgnis-Desbordes, Bibas, de Lignières, Tattet, d'Ornant et tant d'autres! J'ai vu un jour d'Ornant pleurer en me disant : "Nous ne nous battrons jamais", car nous arriverons trop tard, il devait être tué le 1er mars I9I5. Parmi ceux qui devaient revenir sains et saufs de la tourmente, je citerai Jacques Massin, un de mes vieux amis du Bazar Louis qui devait "pantoufler" après guerre pour reprendre place dans la librairie de son père rue des Écoles. Gilotte que je retrouverai à Saint-Cyr en I93O comme "Pendu de Tapir" Enfin Olivier de Boutray, un de mes meilleurs et plus affectionnés compagnons de ce temps, que je n'ai revu que très rarement, le cours de nos existences nous ayant perpétuellement séparés.

Je dois dire dès maintenant que notre Promotion devait être celle dont les pertes au feu atteindraient le maximum : sur 773 élèves nous devions compter 449 tués!
Bien que n'ayant pu être rassemblée ,à Saint-Cyr dès sa création (les 324 survivants ne se retrouveront qu'en I9I9 dans notre vieille École) notre Promotion a déjà acquis l'esprit particulier qu'elle conservera tout au long des ans qui suivront.
Non baptisée par ses anciens suivant la tradition, elle a pourtant déjà son parrain. C'est le général de Garnier des Garets, Président de la Saint Cyrienne qui a accepté de nous faire cet honneur. Il a trouvé nom sublime qui nous unit tous désormais, celui de la "Grande Revanche ".

Voici comment le général s'exprimera à notre égard après la guerre le 23 juillet I923, lorsqu'il dédicacera le livre d'Or de notre Promotion :

"Le général des Garets ,président de la Saint Cyrienne, a salué la belle cohorte des candidats à Saint-Cyr, le jour où, a l'appel de La Patrie, elle a, sans avoir le temps de prendre à notre vieille école l'armure traditionnelle, couru à la bataille, pour se mêler sans tarder sous le Drapeau, aux combattants luttant pour la grande revanche. Les vaillants officiers de cette juvénile cohorte ont reçu le baptême de leur premier galon dans le feu et le sang des combats. Tous l'ont porté glorieusement, répondant admirablement aux vœux que leur avait exprimés leur parrain. C'est un bonheur pour lui de leur dire à la première page ce Livre d'Or, consacré à garder pour la postérité les noms des héros de la Grande Revanche, qu'il est fier de ses filleuls".

JOURNAL DE CHARLES EUGÈNE PETIT - 1 AOÛT 1914/19 JUILLET 1919


En octobre, arrivent à Orléans des troupes anglaises et hindoues, toutes vêtues de kaki. Elles sont campées sur le terrain de manœuvres des Groues où nous nous rendons chaque jour.
En ville les soldats français et anglais fraternisent. Ce sont les premières unités de l'immense armée que la Grande-Bretagne enverra à nos côtés pendant 4 ans.
J'obtiens sur le terrain une très bonne note dans la conduite d'une patrouille vers un passage à niveau que je suis chargé de défendre contre une incursion de cavalerie.
Au début de décembre, notre peloton est dissous : nous sommes tous reçus et dans un tumulte de joie de joie indescriptible, nous obtenons une permission dans nos foyers, pour y attendre la décision ministérielle qui va statuer sur notre sort.


Je passe ce mois à Paris, dans la préparation et la mise au point de mon uniforme et de mon barda de guerre. Je suis enfin, ainsi que mes camarades de promotion, nommé sous- lieutenant à titre temporaire, à la date du 2 décembre 1914 et affecté au 26e bataillon de Chasseurs à pied.
La décision qui parait à l'Officiel du 30 décembre ajoute que je dois rejoindre sans délai le dépôt du corps auquel je suis nommé et que je recevrai ultérieurement une affectation définitive aux armées.

Depuis ma jeunesse j'avais toujours souhaité servir dans un bataillon de chasseurs. Mon rêve semble devoir se réaliser. On verra par la suite que je devais tout d'abord payer mon tribut à la "biffe" pour un temps d'ailleurs fort court.
Le 1er janvier 1915, fier de porter cette tenue de Chasseurs à pied, je franchis à 8 heures le pont-levis de la vieille porte du Fort de Vincennes, qui abrite le dépôt de guerre du 26e bataillon de Chasseurs. Je me présente à tous les officiers et suis affecté à la 2e compagnie.

Ce Jour de l'an s'écoule pour moi en de nombreuses visites tant officielles que familiales. Je me rends notamment à Paris 138 avenue de Wagram chez le père de René et de mon futur beau-père, monsieur Alexandre Piel Melcion d'Arc, un beau et solide vieillard, qui m'a pris en affection.
Je loge désormais chez ma grand-mère Dimier, à Vincennes.

Les jours qui suivent se déroulent pour moi à la tête de ma section de chasseurs de Vincennes. Nous sommes plusieurs camarades de promotion portant le même uniforme noir et bleu nous faisons chaque jour de nombreux exercices sur le Polygone et vers Saint-Mandé.
Nous sommes présentés un matin au lieutenant Pau (fils du Général mutilé d'un bras en I870). Le lieutenant qui est blessé aux jambes se déplace avec des béquilles. Il symbolise pour nous le type de l'officier d'active de I4, avec son képi souple sa tunique pincée, son pantalon flot- tard et ses longues moustaches blondes. Il nous reçoit fort aimablement et nous fait une grosse impression.

Je touche chez le trésorier ma première solde mensuelle dont le montant est de 204 francs.
Mon indemnité d'entrée en campagne et ma première mise d'équipement me sont versées également. Elles totalisent 1133 francs. Me voilà riche !

Sous - lieutenant Jean Petit, janvier 1915

MON BAPTÈME DU FEU EN ARGONNE AU 94e RÉGIMENT D'INFANTERIE


Le 13 janvier à 6 heures du matin, le train nous dépose dans la pénombre du jour naissant, sinistre et froid, dans la petite gare de Givry-en-Argonne. Ce nom est à lui seul tout un programme. L'Argonne est depuis quelque temps le théâtre de combats perpétuels et sanglants. L'armée du Kronprinz, qui n'a pu prendre Verdun, cherche par des attaques incessantes à briser les lignes françaises dans un rayon assez vaste autour de la place forte : l'Argonne est un de ses bastions les plus disputés. Une fois de plus la 42e division est destinée à un coup de chien. Cette certitude du lieu et des opérations qui nous attendent, vaut mieux qu'une angoissante indécision. Mon cœur prêt à tout est aussitôt bardé d'airain comme celui de mes soldats.
Nous sommes à une trentaine de kilomètres du front, d'où nous entendons le canon gronder sourdement dans le lointain par-dessus la campagne paisible. De la petite chambre de paysan, où je suis logé après notre installation au village du Châtelier, j'écris à mes parents.

"J'entends le bruit du tonnerre un jour d'orage. Il est probable que d'ici quelque temps nous allons nous rapprocher sensiblement pour être engagés et prendre notre part.
Rassurez-vous et soyez tranquilles : c'est mon métier. Je l'accomplirai en entier, car c'est en même temps mon devoir. Je suis heureux de me sentir si calme à l'approche de la tempête qui mugit au loin et j'éprouve, je l'avoue, une certaine satisfaction à agir bientôt."

Message écrit par la mère de Jean Petit

Ce message écrit par sa mère Jeanne Petit, a été cousu dans la capote de Jean Petit qu'il a gardée sur lui pendant toute la guerre.

"Notre Dame de Sainte espérance
j'ai foi et confiance en vous
bénissez mon fils Jean protégez
le épargnez le dans les combats
comme vous l'avez fait tant de fois
ramenez nous le sain et sauf
et nous irons ensembles à Lourdes
Vous remercier j'en fais le voeu"
JP




Le 16 janvier j'écris encore :

"J'ai entendu hier la messe dans l'église du petit village où nous sommes et j'ai pu me confesser et recevoir la Sainte Communion. Je suis donc prêt, archi-prêt. Maintenant il ne s'agit plus pour moi de regarder en arrière, mais de faire face à l'ennemi et d'accomplir dignement mon devoir."

De nouveaux renforts sont arrivés au régiment ainsi que 10 sous-lieutenants cyrards. Ma compagnie est à l'effectif de 170 hommes. Je commande le premier peloton, c'est-à-dire les deux premières sections. J'ai sous mes ordres deux jeunes adjudants avec lesquels je m'entends parfaitement. Je pars donc avec une grande confiance. Le 17 janvier nous faisons mouvement en convoi automobile, dans de grandes autos de livraison réquisitionnées. Elles nous acheminent vers les lignes en franchissant le col des Islettes, ces fameux Thermopyles de la France de 1792. Victoire de Dumouriez et Kellermann contre les Prussiens, l'Histoire se renouvelle. Le paysage d'hiver est merveilleux. De grandes et sombres forêts coupées d'étangs et de taillis couvrent le sol.
Vers midi nous traversons Sainte-Menehould et, remontant directement vers le nord, nous atteignons notre terminus, le village de Florent à 7 km du front. Nous restons quatre jours au cantonnement dans ce village, juste à l'arrière de la ligne de bataille. C'est un fourmillement perpétuel de troupes et de services de toutes sortes : artillerie, ravitaillement, ambulances, tout y foisonne. Nous y faisons quelques exercices, passons l'inspection minutieuse de nos hommes et le soir c'est la détente, le chahut et l'hilarité à notre popote.
L'adjudant Casalonga, type extraordinaire et fantastique, comme tous les "marsouins", y chante pour la centième fois sa chanson-rengaine que l'on reprend en chœur :

"Au bord du rio
Tandis qu'un banjo
Murmure un air de tango,
La gitane légère
Dansait dans la lumière.
Un feu d'enfer
Avivait encore sa chair,
Et ses yeux de velours
Appelaient l'amour"

Mes impressions d'alors, je les retrouve encore dans cette lettre à mon père :

"Je viens de m'éclipser un instant du cantonnement pour aller me promener un peu dans la campagne avoisinante. Je suis assis au pied d'un arbre, seul dans le silence impressionnant, coupé seulement par le canon qui claque à intervalles réguliers. En ce moment même j'entends les mitrailleuses lointaines. Les coups roulent et se répercutent en ondes sonores et graves au-dessus de l'immense forêt que je découvre devant moi et de l'autre côté d'un vallon profond. Le ciel est gris et bas, le sol couvert par la neige tombée la nuit dernière".

À huit heures mon bataillon (le 2e) arrive dans le petit village dévasté de La Harazée, dans un vallon étroit, à 1 500 mètres des lignes. Des obus sifflent au-dessus et vont se perdre au loin derrière. Une pause assez longue nous retient à flanc de coteau pour y prendre un repas substantiel. C'est le dernier calme avant l'orage. À dix heures nous grimpons la pente dans un chemin étroit qui mène aux tranchées de première ligne, celles qui nous ont été affectées. Je suis en tête de ma section guidant la marche. Les bois sont épais et masquent la vue aux alentours. À mi-chemin dans la forêt, on s'arrête. Qu'y a-t-il ? Des agents de liaison circulent essoufflés, le visage contracté: graves nouvelles! Le 3e bataillon parti avant nous depuis deux jours a été violemment attaqué ce matin. Les boches ont enlevé des tranchées importantes. Ils sont installés désormais dans les lignes que nous devons précisément occuper!


La soudaineté de cette catastrophe imprévisible nous place d'emblée dans une atmosphère d'angoisse, coupée net par un ordre brutal: notre bataillon va partir à l'attaque aussitôt pour reprendre les tranchées perdues et en chasser l'ennemi. La 6e compagnie (la mienne ) en tête. La 7e nous soutiendra. Il n'y a plus une minute à perdre. Sacs à terre! Car il s'agit d'être plus lestes pour courir.
Dès ce moment, les événements se déroulent pour moi à une vitesse vertigineuse. C'est une succession fulgurante de clichés instantanés. L'ordonnance des phrases et des mots est incapable de les traduire. Autant vouloir décrire le torrent furieux qui emporte dans sa course l'homme qui s'y débat. L'attaque, paroxysme de la bataille, est semblable à ce torrent. Je suis happé dans son tourbillon et je perds toute attache avec le monde réel. Mais dans cet état extraordinaire, mon système d'autodéfense se dé-clenche: cerveau extralucide, réflexes instantanés, mécanique des membres actionnée à se rompre.
Le scénario du drame est le suivant: mon peloton (1re et 2e sections) part le premier, en colonne dans un boyau fangeux où l'on s'enfonce jusqu'aux genoux. Je gagne une toute petite clairière où j'aperçois, tapis dans un trou, le commandant Boulet-Desbareaux et un capitaine la tête en sang, les yeux hors de l'orbite, qui me crient :

"En avant mon petit! Faites votre devoir comme vos camarades!"

Sans nul doute, il n 'y a plus personne entre nous et l'ennemi. Je fais déployer mes sections en tirailleurs au milieu des taillis. Nos 75 craquent avec violence et déchirent l'atmosphère qui vibre avec nos nerfs. Les balles sifflent déjà, en nappes argentines autour de nous. Le caporal Thierry, à ma gauche, s'écroule la tête traversée. "En avant! En avant!" Nous courons par bonds à travers les petits arbres et les buissons sous une fusillade terrible dont le diapason croît de seconde en seconde. Les balles, en ricochant dans les bois, miaulent et gémissent en d'affreux ricanements. L'adversaire est invisible. Les renforts courent derrière moi et soudain des clairons sonnent la charge. Nouveau bond à la baïonnette.
Mes voisins tombent les uns après les autres. J'exhorte mes hommes et gradés en criant sans me lasser: "En avant! En avant la 6e!" Les cris des blessés se joignent au fracas des projectiles. Mais peu à peu notre ligne se disperse, s'amenuise et, clouée au sol, ne peut plus avancer: il n'est plus possible à un être humain de rester debout dans le filet d'acier qui s'abat sur nous.

Allongé sur le ventre j'aperçois pourtant une silhouette isolée qui progresse avec un calme imperturbable sans se baisser. C'est le capitaine Michel, commandant la 5e compagnie (un des rares officiers d'active survivant depuis le 2 août 14) qui, dans son grand manteau bleu sombre, est là, devant nous, seul en tête dans le taillis. Quel exemple de héros plus pur n'ai-je pas sous les yeux? Il est impassible, calme et froid. Ses gestes sont mesurés. Sans perdre un pouce de sa taille, il se retourne et dit simplement :

"À moi, mes enfants. À moi!"

D'un bond je saute et cours à ses pieds, cherchant instinctivement un refuge dans son invulnérabilité et je crie avec lui :

"En avant!"

Il me dit :

"Très bien mon petit!"

Une dizaine d 'hommes nous suivent et bientôt nous atteignons un fossé béant et vide. C'est la tranchée française de première ligne, perdue et reconquise, d'où les derniers Allemands impressionnés par notre charge viennent de s'enfuir.
À ce moment précis, les mitrailleuses de la position boche entrent en action et fauchent le terrain. Les projectiles ricochent partout dans la boue. Je me "plaque" au sol et me dissimule de mon mieux derrière une petite motte, mais surpris sur le terrain découvert, ainsi que tant d'autres qui n'ont pas eu le temps de sauter dans la tranchée, je suis repéré et chaque fois que ma tête dépasse, le clac-clac inexorable me replonge le visage dans la terre. La manche de ma capote est traversée. Une deuxième balle me frôle l'oreille et me rend sourd un instant. Je suis cependant très calme et je constate à la montre de mon poignet qu'il est 13 h 20. Je creuse alors le sol de mes doigts pour y placer au moins ma tête. Je reste ainsi couché dans la boue, sur le ventre, environ trois-quarts d'heure, me demandant quand et comment je sortirai de ce mauvais pas.
Cette sensation extraordinaire, je l'ai retrouvée très exactement décrite avec un profond réalisme dans un roman d'après guerre, sous la plume d'un écrivain allemand, Érich Maria Remarque:

"Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l'on peut s'aplatir et s'accroupir, ô terre, dans les convulsions de l'horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c'est toi qui nous a donné le puissant contre courant de la vie sauvée. Ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et dans le bonheur muet et angoissé d'avoir survécu à cette minute, nous t'avons mordue à pleines lèvres."

Je pense à beaucoup de choses: à mes parents, puis j'invoque la Vierge! Un de mes hommes, allongé comme moi à mes côtés, reçoit un projectile (sorte de bombe) dont l'ennemi commence à nous arroser. Elle éclate avec un bruit formidable et lui coupe la jambe. Ma situation est d'autant plus stupide que je suis à quelques mètres seulement de la tranchée tutélaire vers laquelle je ne peux courir sans me faire tuer. J'aperçois soudain dans cette tranchée la tête du lieutenant Migeon de la 9e que j'interpelle et qui, venant à mon aide, fait creuser dans ma direction un petit boyau par lequel je me glisse en rampant. Je parviens ainsi à pénétrer, tête la première et maculé de boue dans... les "feuillées"!

Je suis sain et sauf! Mais quelle odeur! Je suis le premier à en rire avec mes sauveteurs, tandis que le flux de la vie reconquise sur la mort circule de nouveau à pleins bords sous ma peau! Tout de suite je retrouve Ragot et j'apprends que Laurent a été blessé d'une balle à la joue. Piet-Lataudrie est indemne, mais les noms des blessés et des tués circulent de bouche en bouche. Parmi eux figure un de nos camarades de promo, Denevault, qui déjà a payé du premier coup sa dette à la Patrie, frappé en pleine poitrine. Nous nous organisons fiévreusement dans notre tranchée. Celle-ci est très profonde et nous garantit des projectiles, mais creusée dans un sol imperméable, sans clayonnages ni rondins, elle est remplie d'une boue liquide gluante et jaune. Nous pataugeons dans ce bourbier, enfonçant jusqu'à mi-jambe.
Nos premières lignes sont établies en pleine forêt dans ce secteur rendu si lugubrement célèbre par le communiqué, sous le nom de "bois de la Gruerie" dont les grands arbres aux branches cassées nous surplombent. Des créneaux sont pratiqués de loin en loin dans le parapet et nous y répartissons nos hommes. Un service de guet et de quart est organisé. Bref, nous nous installons de notre mieux et prenons toutes dispositions pour parer à un retour offensif de l'ennemi. Le calme renaît peu à peu et la nuit tombe.

Le 23 janvier, notre aspect à tous à déjà quelque chose d'hallucinant. Dans une anfractuosité du parapet qui nous sert de gourbi, nous sommes quatre officiers sales, boueux et transis: le capitaine Michel, Ragot, Piet-Lataudrie et moi. La canonnade éclate par intermittence, suivie aussitôt d'une fusillade assez violente de part et d'autre. La journée passe ainsi coupée par un frugal déjeuner dans notre abri.
Je reçois des lettres de mon père. Il peut paraître extraordinaire qu'elles puissent m'atteindre en ce lieu et en de tels moments. Mais c'est un fait et je lui réponds pour le fixer sur mon sort.
La nuit descend et nous cherchons quelque sommeil. Vers 22 heures, c'est un tintamarre général sur toute la ligne. De toute part les coups de feu crépitent dans une sorte de folie communicative. On tire... on tire... sur quoi ? On ne sait pas, mais on tire quand même avec une ardeur nerveuse décuplée. La pétarade a pris naissance sur la droite, et se transmet vers la gauche tout le long de nos tranchées, comme un brandon transmet l'incendie dans une plaine surchauffée. On redoute une attaque. Je suis là derrière mes hommes dans cette atmosphère déchaînée. Aussi rapidement qu'elle a pris naissance, la fusillade s'éteint dans la noirceur et le silence. Le temps est très froid et je sens mes pieds immobiles dans la boue se glacer peu à peu.


Le 24, le soleil brille. Les "cuistots" nous apportent le jus. Dans la matinée nous apprenons que les boches creusent des mines sous la tranchée de la 9e compagnie. La 7e met aussitôt un boyau en état de défense pour résister à toute attaque de ce côté. L'ennemi nous arrose de bombes. Nous ripostons et parvenons à le réduire au silence. Le capitaine Michel vient nous voir, Ragot et moi, dans un petit gourbi que nous nous sommes fait aménager. Il craint une attaque le soir et nous fait part de ses appréhensions. Tout le monde est sur pied. La première Cie arrive pour nous renforcer et je retrouve dans ses rangs mon camarade Camus-Govignon. Des mitrailleurs viennent également prendre position pour nous épauler. Mais la nuit est à peu près calme avec une agitation intermittente. L'adjudant Casalonga de la 7e est évacué pour fièvre et paludisme et Piet-Lataudrie reste seul à la tête de sa compagnie.

Le 25, nous lançons toute la matinée des bombes et des pétards sur la tranchée adverse et sur les levées de terre fraîche que nous repérons en face de nous. J'ai les pieds complètement glacés. Je ne les sens plus. J'ai l'impression très nette que ma sensibilité s'arrête à hauteur des chevilles. Voilà trois jours et trois nuits que mes pieds végètent dans la boue liquide et il n'y a pas un mètre carré de sol sec où je puisse les sortir de ce bain forcé. Si, pendant le jour, je peux encore remuer mes orteils et agiter dans la boue mes pauvres membres engourdis, en revanche les nuits sont particulièrement douloureuses, car je dors les pieds dans l'eau et leur immobilité totale les anesthésie lentement mais inexorablement.
À 15 heures la fusillade fait rage. Mes gradés lancent des bombes sans arrêt. Je suis toujours là derrière eux, immobile, debout mais déjà presque incapable de me mouvoir. Vers 19 heures une grande nouvelle circule: nous sommes relevés par le 151e d'infanterie! Bientôt en effet des ombres arrivent et circulent. Les consignes s'échangent rapidement dans la nuit et nous voilà partis à notre tour, par les boyaux d'abord, puis en terrain libre vers l'arrière... Nous descendons vers La Harazée. Mes pieds me font horriblement souffrir. Au village je sens mes forces m'abandonner, je ne peux plus continuer. Avec un de mes sergents aussi mal en point que moi, je me traîne péniblement jusqu'à l'ambulance. J'y retrouve Piet-Lataudrie, dans le même état lamentable. Nous nous étendons dans une chambre de maison abandonnée où nous achevons de passer la nuit à même le sol.
Pour donner une idée de l'état physique dans lequel nous nous trouvons après ces dures journées, voici la description de ma tenue et de mon équipement : je suis entièrement couvert de boue, des pieds à la tête; mon képi est tout jaune, la visière renforcée d'une épaisseur d'un centimètre de terre glaise durcie; ma capote a triplé de poids ainsi que ma salopette et les deux paires de bandes molletières qui couvrent mes jambes; mon revolver rouillé ne fonctionne plus; ma jumelle est pleine de fange, son étui de cuir ramolli dans l'eau est semblable à du carton j'ai jeté ma cartouchière dont la fermeture a été arrachée; j'ai perdu dans la vase ma paire de gants fourrés qui n'étaient plus que des torchons informes. Par contre j'ai fort heureusement conservé mon sac et je le dois au hasard : j'ai dit qu'avant de partir à la charge, nous avions déposé nos sacs dans les bois. Cinq jours après, ils avaient été pillés et vidés de tout contenu. Mais le mien, ainsi que ma couverture, fut retrouvé intact par mon ordonnance.

Le 26 janvier, nous sommes toujours couchés dans notre pièce, incapables de bouger. Les coups de départ des 75 résonnent tout auprès. Nous recevons un peu de nourriture et dormons la plupart du temps. Vers 19 heures des voitures d'ambulance viennent nous prendre et cahin-caha nous emmènent à Florent où l'on nous débarque pour nous installer à l'ambulance divisionnaire. Nous recevons un premier pansement et couchons sur la paille d'une grande pièce garnie de blessés.

Le lendemain, deuxième pansement, puis vers 9 heures du matin Piet et moi partons en auto pour Sainte-Menehould où, dans une ambulance plus confortable, un déjeuner nous est servi. Nous procédons à un décrassage en règle. Des blessés arrivent: parmi eux Ragot et Camus-Govignon qui, comme nous, ont les pieds gelés. A 14 heures nous montons en gare dans un train sanitaire. Dans notre compartiment le sous-lieutenant Puvieux de notre promo, très gravement atteint, fait partie de notre petit groupe. Pendant 48 heures nous allons faire un long voyage qui nous conduira insensiblement de la forêt d'Argonne aux rives de la Méditerranée.
Dans le wagon que je partage avec mes quatre camarades, tantôt allongés sur nos banquettes, tantôt penchés aux portières, nous nous laissons bercer par le roulement monotone coupé de nombreux arrêts. Les gares des villes de France sont pour nous autant de havres où les Dames de la Croix-Rouge s'empressent pour satisfaire nos demandes. Après les rigueurs du combat et les difficultés du ravitaillement, c'est partout à nos appels sourires et distributions de vivres de toutes sortes : véritable randonnée gastronomique, bouillon, chocolat, café, œufs, jambon, confitures! Tout cela nous est offert à Saint-Dizier dans la Haute-Marne, ainsi qu'à Chaumont, Châtillon-sur-Seine, Nuits-sous-Ravières, les Laumes-Alésia, Dijon, où les vignobles de la Côte d'Or sont couverts de neige sous un pâle soleil. À Beaune, Châlon-sur-Saône, Mâcon où la Saône déborde dans sa vallée. À Lyon, Remoulins, Nîmes, Lunel où les grands étangs miroitent dans la campagne. À Montpellier, Sète et Agde où l'étincelante luminosité du midi nous enchante...
C'est enfin après cette interminable descente vers le sud, le point final tant attendu. Voici Béziers (Hérault) où un service médical important est là sur le quai pour nous accueillir. Descendus de notre compartiment nous sommes placés sur des brancards où nos capotes couvertes de la boue desséchée des bois de la Gruerie font tache sous le ciel méditerranéen.
Au milieu d'une double haie de curieux on nous porte jusqu'aux autos qui nous conduisent à l'hôpital temporaire n° 29 installé dans le haut de la ville, au collège Henri IV. Dans le parloir où nous dînons, nous trouvons chacun un bon lit, nous nous endormons au soir du 29 janvier.

HÔPITAL DE BÉZIERS - CONVALESCENCE- FÉVRIER MARS 1915


Deux mois pleins s'écoulent pour moi à l'hôpital de Béziers : février et mars 1915. La grande salle commune où s'alignent nos lits blancs est claire et ensoleillée. Elle est occupée par une dizaine d'officiers dont notre équipe du 94e : Ragot, Piette, Camus, Pluvieux et moi. Pluvieux est le plus touché de nous tous. Ses pieds, très profondément atteints par la gelure, ne l'empêcheront pas de poursuivre sa carrière et d'accéder en 1939 au grade d'intendant général. Ragot tombera, mortellement frapper dans les barbelés de Champagne au cours des attaques de septembre 1915. Camus sera tué à Bagatelle en Argonne, le 2 juillet 1915. Piet est actuellement colonel, décédé en 1963.

À ma droite allongée sur le dos, incapable de faire un mouvement se trouve le lieutenant Louis Simon du 9e chasseur à cheval. Cyrards de la promotion de Fez. Il a reçu une balle dans le bassin le 29 août 1914 et son état nécessite une surveillance de tous les instants. Sa mère et sa tante Madame Cabannes (qui sera notre infirmière attitrée) lui prodiguent des soins assidus. Le lieutenant Simon est décharné pâle, mais son moral est merveilleux. Son esprit sain et spirituel est perpétuellement en éveil. Ce sera pour moi un excellent voisin de lit.
Ne pouvant marcher moi-même, je reste couché pendant les huit premiers jours. Mes pieds me font terriblement souffrir et la douleur m'empêche souvent de dormir. Leur sensibilité revient peu à peu grâce au bain de pieds, pansements humides, cachets et massages à poudre de talc que Madame Cabannes effectue elle-même. Ce massage est particulièrement désagréable et chaque matin lorsqu'il s'agit de sortir de nos lits pour la chatouille obligatoire, les contorsions de protestation de chacun de nous ont quelque chose de comique.


Mon père, ma mère et ma sœur Mimi, qui viennent me voir de Paris et passent quelques journées avec moi. Progressivement je peux me faire porter jusqu'à la table pour déjeuner, puis ce sont de longues stations sur la chaise longue dressée sur la terrasse, sous un beau ciel bleu. J'admire la cime couverte de neige des Pyrénées-Orientales, d'où émerge le Canigou. Bientôt, je me traîne avec des béquilles puis des cannes. C'est ensuite la première sortie en voiture à la mi-février. Enfin je peux retrouver progressivement l'aisance de mes membres et me promener en ville bottée de gros chausson de feutre.
Béziers est une ville très agréable et fort animée. Les allées Paul Riquet, bordées de magasins et de terrasses de café, conduisent au jardin ensoleillé du plateau des Poètes. C'est le lieu de rencontre de tous les citadins et bientôt, soit par relation, soit par présentation, je fais de nombreuses connaissances dans les milieux biterrois. Béziers, centre de monoculture vinicole, de grosses fortunes édifiées sur le négoce du vin. "Gros bleu" classique de l'intendance, dont le meilleur est vendu 15 centimes le litre à l'époque. Ici bien entendu tout le monde est propriétaire de vignobles, mais il y a les petites et grosses propriétés. Parmi celles-ci je mentionne celle de la famille Bouniol de Gineste dont j'accepte l'invitation et celle de Monsieur Cabannes, le mari de mon infirmière, dont je ne peux oublier l'inlassable dévouement et la grande bonté.

Pourquoi cacher qu'à cette époque, mes 21 ans et le reflet de ''combattant" qui m'auréolent ne demeurent pas inaperçus au milieu des jeunes gens et jeunes filles qui m'environnent. Parmi celles-ci, Marguerite Cabannes, fille de mon infirmière, dont le prénom Guitou correspond mieux à son type de brune méditerranéenne, tient une place importante dans mes pensées. Je manquerai de sincérité et si je n'avouais pas que je trouve grand plaisir chaque fois qu'elle accompagne sa mère à l'hôpital. Une sympathie réelle se crée entre nous.
Les deux cousins germains Georges et Raoul Simon frères cadets de mon voisin le cavalier sont pour moi deux agréables compagnons. Nous faisons des promenades tous ensemble. Je suis dans le foyer de cette honorable famille. Je participe aux sauteries de cette jeunesse. Monsieur Cabannes m'emmène visiter ses propriétés de Nissan et de Grange-Basse. Bref je sens peu à peu un réseau léger suffisamment serré pour que je me demande si je ne trouverais pas à Béziers, en même temps que la guérison celle que j'appellerai ma fiancée. Mon hésitation est longue, le cœur des jeunes gens est vite embrasé et si je ne peux désavouer le penchant qui m'entraîne et que je sens partagé, je préfère encore malgré tout conserver ma liberté d'action. Combien ont décidé d'une façon hâtive, au début de leur vie, du sort qui doit lier leur existence ? Une seule pensée me retient, bien lointaine, bien faible, mais suffisante. Celle de la petite-nièce René, mon beau-frère, à peine entrevue à Paris autrefois. Une place secrète lui a été réservée il y a déjà longtemps, mais elle est toujours intacte. Et sa présence suffit pour me conseiller l'attente en cette période où, isolé de tout conseil, transplanté loin des miens dans un pays nouveau pour moi, je ne peux faire appel qu'en mes propres sentiments.

Pendant ce temps, je profite de quelques libertés pour aller visiter les villes voisines : Valras-la-Plage, centre d'estivage réputé, Sète, où je flâne devant la mer sur le môle et le long des quais envahis de futaille. Narbonne, où j'arpente la promenade des Barques, bordée de son canal et où je visite l'église Saint-Paul, remarquable par son curieux bénitier supporté par une grenouille ! En dehors de ces escapades, je suis obligé pendant une semaine de garder le lit, par suite d'une jaunisse intempestive qui m'annihile. Je triomphe de mon mal par un traitement violent, mais radical à ipéca suivi d'un régime lacté soutenu d'eau de Vichy.

Le 26 mars, je me présente ainsi que Camus, devant la commission médicale présidée par un général et quelques gros bonnets à l'hôpital de la Trinité. J'obtiens un congé de convalescence d'un mois. Le 30 mars, après un déjeuner chez les Cabannes, dont le balcon domine le plateau des Poètes, je quitte définitivement Béziers, après de grands adieux à tous ceux qui m'ont entouré de leurs soins et de leur amitié. Mon émotion est réelle.
Le lendemain je suis à Paris dans ma famille et quelques jours après, je prends avec mes parents le chemin du midi pour y achever mon rétablissement. Cette fois je fais connaissance avec la Côte d'Azur. Mon père a loué une villa, la villa Meryem, dans un charmant petit pays maritime, Carqueiranne, située dans le département du Var entre Toulon et Hyieres. Le pays est idéal. La mère bat le rivage de la plage des Sablettes. Les eucalyptus, les palmiers, les mimosas ornent les jardins. L'air embaume et le rythme de notre existence est bercé par le chant des cigales. Nous y vivons mon père ma mère mes sœurs et mes neveux Bernard et Odile.
Ce mois d'avril 1915 s'écoule dans l'oubli de la guerre qui pourtant continue son œuvre, tout là-haut à nos frontières. Je sais que bientôt j'y retrouverai ma place, c'est pourquoi la détente est encore plus complète. Je me grise dans cette nature enchanteresse par de nombreuses excursions à pied, à bicyclette ou par le petit train du Sud-France. Je visite dans les environs immédiats d'Hyères, la presqu'île de Gien, l'Almanarre, Costebelle, San Salvadour, le mont des Oiseaux, au nom évocateur de toutes les beautés de ce coin enchanté.
Le mont des Oiseaux est transformé en hôpital où se trouvent de nombreux officiers convalescents. À Toulon tout proche sont mouillés dans les eaux du grand port de guerre le croiseur cuirassé Ernest Renan, le paquebot France de la transat et le yacht Éros de Rothschild. Je me lance sur ma bicyclette et par Hyières, je remonte à l'intérieur des terres sur les bords du Gapeau. La nature y est splendide avec un fond de montagnes à l'horizon. Je traverse Cuers, où se trouve l'aéroport des dirigeables avec son grand hangar. Puis par Solliès-Pont, la Farlède et La Garde, je rentre à la maison, grisé d'espace et d'effort.

Guittou Cabanes

Jean Piel, le frère de ma future épouse


Revenu à Carqueiranne, j'apprends par mon père, qui est allé à Paris, la mort d'un de mes cousins germains tués le 18 mars 1915 au cours d'une attaque au Mesnil-les-Hurlus en Champagne, à l'âge de 27 ans. Léon Auzende, sous-lieutenant au 3e tirailleur algérien. Léon était l'aîné des trois fils de mon oncle Ange-Marie Auzende, professeur au conservatoire de musique de Paris et compositeur. Sa mère était Marie Petit la sœur de mon père. Léon, officier de réserve en 1911 , avait servi six mois comme sous-lieutenant au 110e régiment d'infanterie à Quimper, et je me souviens de lui lorsqu'il vint à Paris en permission. Les récits qu'il me faisait de son régiment et de son activité me captivaient. Revenu à la vie civile, il avait obtenu une situation dans la banque à Tunis et c'est de la terre d'Afrique qu'il devait partir au front avec une unité de Tirailleurs.
Mon oncle a écrit sur lui un opuscule dans lequel il relate à quel point l'esprit militaire, de devoir et d'honneur était chevillé dans son âme. C'est à sa première attaque que Léon Auzende fut tué en même temps que 15 officiers de son régiment. Il fut cité à l'ordre de l'armée en les termes suivants :

«Est tombé mortellement blessé en enlevant sa section à l'assaut d'une tranchée ennemie et a dit au gradé qui venait le relever : "Laissez-moi... en avant!"

Le second frère de Léon, Pierre Auzende, très grièvement blessé à la tête en 1914 et trépanés sera au cours de ma vie un est excellent ami. Marié à une jeune fille de Marseille, Simone Montamat, dont il aura trois enfants, il habitera le grand port méditerranéen où il vit toujours, absorbé par ses entreprises de construction ferroviaire. J'aurais souvent l'occasion de reparler de lui, car nos existences sont souvent mêlées.
Le troisième frère de Léon, Hector, également marié à Marseille sera un jour placé directement sous mes ordres comme Maréchal des logis d'automitrailleuses de cavalerie dans des circonstances que je relaterai en leur temps.

À la même époque, avril 1915, d'autres nouvelles concernant les membres de ma famille aux armées me parviennent. Mon cousin Jacques Hubert est aux Dardanelles, sergent secrétaire du général d'Amade. Après une première blessure reçue près de Reims. Son frère André Hubert, soldat au 346e régiment d'infanterie fait héroïquement le coup de feu dans la mêlé, qui se livre nuit et jour près de Pont-à-Mousson en Lorraine. Il sera tué deux mois plus tard et recevra la citation suivante :

"C'est conduit très brillamment depuis le début de la campagne. Blessé très grièvement au cours de l'attaque du 8 juin 1915 au bois Le Prêtre, est mort quelques instants plus tard en disant : "cela n'est rien, c'est pour la France".

Mon cousin et ami, Marc Hubert est sapeur au 8e génie, ses fonctions de radiotélégraphiste le rendent provisoirement moins exposé. Je raconterai plus tard les circonstances de sa fin tragique en 1917.
Tous ceux des miens en âge de porter les armes qui se battent magnifiquement et le sang de notre famille comme celui de toutes les familles françaises, coule abondamment pour le salut du pays. Il n'y a pas d'embusqués dans nos rangs. J'en tire quelque orgueil, car la bourgeoisie française a été par la suite injustement vilipendée par les démagogues !

Notre séjour à Carqueiranne touche à sa fin.

André Hubert, mon cousin germain.
"C'est conduit très brillamment depuis le début de la campagne. Blessé très grièvement au cours de l'attaque du 8 juin 1915 au bois Le Prêtre, est mort quelques instants plus tard en disant : "cela n'est rien, c'est pour la France".


Je fais un voyage de trois jours pour Cannes et Nice, toujours avide de connaître de nouveaux pays. Nice est très animée : beaucoup de militaires, des chasseurs alpins, les Sénégalais. Sur la promenade des Anglais, c'est un va-et-vient d'officiers, de soldats blessés des armées alliées. J'y rencontre un de mes camarades de promo, Rayez, qui est sous-lieutenant au 7e colonial et ensemble nous visitons Beaulieu. Nous louons une barque de pêcheurs pour une très agréable sortie en mer.

Le 26 avril je pars seul faire un petit voyage en Provence. Je me rends à Tarascon et après la visite du château du Roi René, je traverse le pont sur le Rhône pour Beaucaire où je loue une automobile qui me conduit à Nîmes, distante de 22 km. Je parcours cette magnifique cité toute remplie de monuments célèbres : les arènes, la maison carrée, les portes d'Auguste de France, le temple de Diane. Je passe la nuit et le lendemain de bonne heure je monte au jardin de La Fontaine. Il fait bon parcourir dans le clair matin les allées garnies de parterres géométriques d'où émerge la tour Magne. De son sommet, c'est un resplendissant tableau, net et précis sous le ciel limpide. De Nîmes je prends le train pour Béziers. Je viens d'y retrouver les lieux et les gens quittés il y a un mois. Déjà de nombreux changements me frappent : à l'hôpital ce ne sont plus les mêmes figures amies, à part mon camarade Puvieux et le lieutenant Simon, toujours allongé à la même place sur le même lit. Combien de fois dans ma vie ai-je constaté ce fait : revenir en un lieu où l'on a vécu et auquel s'accrochent de puissants souvenirs est la plupart du temps extrêmement décevant. Pourquoi ? Parce que si les choses inertes, paysages, lieux publics, murailles, façades n'ont pas bougé et sont toujours là, les visages humains que l'on renchérissait eux ont disparu et sont remplacés dans le même cadre par des individus dont l'inconnu vous paraît hostile. Ce sont des étrangers et nous leur en voulons davantage d'avoir pris la place de ceux que nous étions accoutumés à rencontrer, là où ils vivent désormais. C'est une trahison que nous constatons à chaque pas. Et le décor lui-même s'est modifié. Un lent travail de l'esprit avait, à distance, embelli le cadre dans lequel évoluaient nos souvenirs. Brutalement nous voilà remis en contact avec son véritable aspect. Et ses verrues, ses tares, ses meurtrissures nous apparaissent soudain avivées et comme mises à nu devant notre sensibilité décuplée.
Pourtant pour effacer cette impression première, je retrouve la famille de Madame Cabannes qui m'offre l'hospitalité. Je me mêle à l'intimité de sa vie présente. J'accompagne Monsieur Cabannes chez un marchand de chevaux où il procède à l'acquisition de deux belles bêtes pour ses propriétés. Il m'emmène ensuite avec sa femme et sa fille en auto Nissan. Nous parcourons ensemble leur vieille demeure campagnarde. Nous allons déjeuner tous quatre à la ferme de Granges Basse. Les minutes qui s'écoulent sur les terres de cette province ancestrale ébranlent quelque peu mes sentiments.
Suis-je déjà le fils de cette maison dont le cercle actuellement m'entoure ? Mon au revoir à Guitou est sincère, mais empreint d'une certaine mélancolie que je ne peux définir. Sa mère m'accompagne à la gare. Reviendrai-je ?

Le train me happe brutalement. À Tarascon voici le rapide de Paris où je retrouve mon père ma mère mes sœurs et les enfants. Je voyage en compagnie d'une famille anglaise très gaie avec laquelle je bavarde toute la nuit jusqu'à la capitale. Le 29 avril mon congé expire et le lendemain matin je pars pour la deuxième fois après quatre mois écoulés, je franchis la vieille porte du fort de Vincennes, tandis que retentit le refrain du 26e bataillon de chasseurs auxquels j'ai été réaffecté :

"Marche vite marche bien le 26e ne craint rien ! "

RETOUR

102e BCP - ENTRAÎNEMENT - BATTAILLE DE CHAMPAGNE 
MAI - OCTOBRE 1915


Je passe neuf jours exactement au dépôt du 26e BCP à Vincennes. Après m'être présenté au capitaine de Prémorel qui le commande, je suis affecté à la deuxième compagnie.
Ces quelques jours me permettent de constater qu'il y a au dépôt deux clans très nettement définis : celui des officiers de réserve qui n'a pas encore été au feu et qui s'accroche pour ne pas partir, et celui des blessés et fanatiques qui souhaitent repartir.
D'emblée, je fais bloc, corps et âme avec ces derniers. Parmi eux je sympathise aussitôt avec le lieutenant Boursin, un ancien et avec l'adjudant Battle, un jeune aux naseaux de feu légendaire pour sa bravoure. Décoré de la Médaille militaire sur le champ de bataille, qui sera sept fois blessé et deviendra plus tard le célèbre capitaine Battle de l'escadrille des Cigognes, digne émule de Fonck. Avec Battle, je passe le meilleur de mon temps au champ de tir de la Maison-Blanche où nous entraînons les mitrailleurs.

Il y a six jours à peine que je suis à Vincennes lorsqu'au matin du septième le capitaine de Prémorel me convoque au bureau. Le bureau met sur pied une compagnie destinée à partir dans un délai très rapproché pour faire partie d'un bataillon de chasseurs de marche de nouvelle formation. Le 102e bataillon. Son capitaine est déjà désigné, c'est un homme de 57 ans, aux cheveux blancs anciens cyrard démissionnaire de la promo des Zoulous, homme de grande classe et de vastes cultures, le capitaine de Boismenu.
Tous les sous-officiers et chasseurs sont également inscrits nominativement sur les contrôles de cette unité. Il ne lui manque qu'un lieutenant, ou plutôt, celui-ci est aussi sur la liste, c'est le lieutenant Balédent. Mais ce dernier est de ceux qu'un départ au front ne tente guère. Il fait partie de ceux que j'ai nommés le clan des abstentionnistes. Battle et moi avons percé à jour son manque d'enthousiasme. Nous l'avons froidement renié pour ce motif. Partira-t-il, ne partira-t-il pas ? La pâleur de son visage s'accroît au fur et à mesure que l'heure du départ approche. En fin de compte son manque de pudeur lui dicte cette solution dégradante pour un officier : il tombe malade.
Il faut évidemment lui trouver un successeur. Et c'est pourquoi le capitaine de Prémorel m'a prié de venir. Sans préambule il me demande de partir à la place de Balédent. Mon cas est simple : revenu le dernier au dépôt, la règle voudrait que j'en parte également le dernier. Or je n'hésite pas une seconde et je réponds présent !
Voilà comment j'ai été affecté au 102e BCP où je devais vivre et combattre pendant trois années ininterrompues. La providence guide nos pas et fait bien les choses.

Mon oui, ce matin du 6 mai 1915, est à l'origine des pages les plus belles de ma vie militaire et m'a permis d'acquérir une expérience de la guerre, des titres exceptionnels et un avancement auquel je dois l'heureuse réussite de ma carrière. Je remercie tous ceux parents et maîtres, qui furent à la base de mon éducation première, car ils m'ont toujours enseigné l'acceptation de toute mission, si dangereuses ou si aléatoires soient-elles, dès qu'il s'agit d'exécuter un ordre supérieur et de faire face en avant. Le ciel m'a toujours visiblement protégé dans cette ligne de conduite, simple et facile. C'est une ardente Action de grâces que j'élève ici en reconnaissance de ses bienfaits.
Cette compagnie du 102e BCP mis sur pied par le 26e BCP fut, jusqu'à l'armistice la plus belle unité de combat que l'on puisse rêver. Ce fut la deuxième compagnie. J'y ai été affecté comme sous-lieutenant en 1915 à Vincennes, promu lieutenant en 1916 à Seppois, haute Alsace et capitaine en 1918 Nieuport, Flandre belge. J'y ai commandé la première section, puis la compagnie elle-même à diverses reprises, lorsque mes commandants de compagnie disparaissaient pour des causes diverses. J'en ai eu le commandement définitif sur le champ de bataille de Verdun le 24 octobre 1916 et je l'ai conservé jusqu'en 1918.
J'ai tenu avec elle tous les secteurs du front, depuis la frontière suisse, jusqu'au rivage de la mer du Nord : Champagne, Alsace, Verdun, Chemin des Dames, Isère, Flandre, Somme. J'ai participé avec elle à dix attaques. J'ai eu l'honneur d'être blessé trois fois, citer cinq fois et de recevoir la Croix de chevalier de la Légion d'honneur dans ses rangs. Il n'y a pas un de ses officiers, de ses sous-officiers, de ses chasseurs que j'ai aimés comme un frère. Tous m'ont manifesté un dévouement sans limites, le plus fidèle et le plus affectueux attachement. J'y ai été le témoin de magnifiques actes d'héroïsme. J'y ai vu tomber à mes côtés de nombreux camarades et amis. Les survivants se sont groupés autour de moi, chaque année de 1919 à 1939 sans distinction de grade ni de classe sociale.
Nos réunions fraternelles interrompues pendant la Seconde Guerre mondiale ont repris presque annuellement depuis 1945. Elles se poursuivent encore, malgré les vides créés par l'âge et la maladie. Les rangs s'éclaircissent, mais l'amitié reste intacte. Je peux donc dire avec un légitime orgueil que la deuxième compagnie était ma compagnie.
Je donne ci-après la composition de ces cadres lors de sa création et de son départ :

capitaine de Boismenu évacué pour maladie le 12 août 1915
sous-lieutenant Jean Petit
adjudant-chef Prudent, tué en champagne le 28 septembre 1915
médecin-auxiliaire Rançon
sergent-major Pavoz, promut sous-lieutenant au 107e BCP le 29 août 1915
sergent-fourrier Férrand, tué comme lieutenant à Moreuil le 29 mars 1918
caporal fourrier Berry
sergent Bélier, tué à Verdun le 15 décembre 1916
sergent Teyssier, médaillé militaire à Verdun décembre 1916
sergent Dauphin
sergent Boucher
sergent Dambry, amputé
sergent Pleiming
sergent Virion, blessé en champagne le 28 septembre 1915
sergent Aubert, tué comme sous-lieutenant à Bezonvaux le 16 décembre 1916
sergent Gonnesse, blessé en champagne le 28 septembre 1915

Mes quatre caporaux de la première section sont :
Faure
Blanchard, blessé en Champagne le 28 septembre 1915
de Chivré, tué en Champagne le 28 septembre 1915
Ruelle
Mon ordonnance , Jean Guérin, de la Homonaye en Plessé, Loire-Inférieure, tué le 5 mai 1917 sur le Chemin des Dames.


Le dimanche 9 mai 1915, la 2e compagnie derrière son capitaine et son fanion tout neuf, mi-partie vert et jonquille, quitte le fort de Vincennes à 4 h 30 du matin, il gagne la gare de Charenton. Elle fait un magnifique voyage par Melun et Dijon jusqu'à Lyon où il arrive de 10 à 2 h du matin. Je trouve le temps d'aller parcourir les grandes artères désertes de la ville endormie pendant un arrêt prolongé. Après un changement de train, nous débarquons à 6 h à Montluel, petit village coquet et campagnard du département de l'Ain. J'y loge chez un instituteur retraité, Monsieur Guichard, dans un coin agréable et retiré derrière l'église.

Pendant les premiers jours de notre vie à Montluel, nous faisons la connaissance de notre chef de bataillon, le commandant Moreau, il vient du premier tirailleur algérien. Vieux bledard africain, aux yeux bleus limpides, à la barbiche en pointe, honnête homme, esprit simpliste et peut orateur, dont les paroles s'agrémentent de "barca" et de "bézef" pittoresques. Le Père Moreau toujours flanqué de son ordonnance indigène est un intrépide cavalier. Il a de jolis chevaux, un arabe entier nerveux et frémissant au long crin, tout blanc de poils, qu'il fait teindre au permanganate pour le rendre moins visible, l'autre un" carcan" de cuirassier, haut comme une tour, véritable coffre à avoine, sur lequel le commandant "pile du poivre" inlassablement. Le commandant Moreau sera blessé en Champagne a notre tête le 28 septembre 1915. Il nous quittera ensuite pour rejoindre ses chers tirailleurs dont il commandera un régiment plus tard. Je le retrouverai par hasard aux attaques de L'Aisne en avril 1917. Il mourra colonel retraité à Alger où il est enterré. J'ai eu l'occasion d'aller me recueillir sur sa tombe dans le cimetière de Mustapha en 1938.

Les jours suivants les différentes compagnies du bataillon rejoignent Montluel successivement. Ce sont : la 1ere qui vient du 18e BCP, commandée par le capitaine Vogin. Elle a excellentes allures. Son chef, officier d'active est un grand diable, portant au menton le bouc traditionnel. Une solide réputation de bravoure l'accompagne. Sa puissante carrure autant que sa paternelle rudesse en font l'officier type de chasseurs accompli. Il est adoré de ses hommes. Il sera blessé en Champagne comme je le relaterai plus tard. Cinq fois cité a l'ordre des armées, il quittera le bataillon après notre deuxième séjour à Verdun en novembre 1916 pour entrer dans le corps de l'intendance. Il finira sa carrière comme intendant général à Metz, où j'aurai l'occasion de le revoir souvent en 1928-29.
Un sous lieutenant de réserve nommée Hévrard le seconde. Maîtres verrier à Nesle-Normandeuse en Seine-Maritime, c'est un homme déjà mûr, un caractère sérieux et pondéré, d'une haute vertu morale. Il remplira ultérieurement les fonctions d'officier d'approvisionnement et restera au bataillon jusqu'à l'Armistice. Il me recevra en famille avec sa femme dans sa propriété de Normandie en 1932. Veuf et remarié il me rendra visite à Cagnes-sur-Mer en 1955 et 1958.

La 3e compagnie est formée par le 19e BCP. À sa tête le lieutenant Lévêque, maixentais triste et fade. Il vient de la biffe et son allure dégingandée est sans élégance. Il est comme on dit à Saint-Cyr "pékin de prestige". Je le retrouverai en 1940 au Maroc à Casablanca comme lieutenant-colonel au sixième RTM. Sa femme qui la suivit jusqu'à Montluel a un certain charme et une certaine ardeur qui semble intéresser particulièrement mon capitaine ! Un Boismenu ne désarme jamais malgré la soixantaine toute proche. Et ce cela fait jaser évidemment !
Le sous-lieutenant Carré, de la 3e, est un personnage anodin et effacé, vague instituteur, je crois, blessé en Champagne il disparaîtra sans laisser de traces. La quatrième compagnie a été formée par le 16e BCP. Elle est commandée par un réserviste le lieutenant Werquin, petit homme du Nord allant et sympathique. Il est doublé par le sous-lieutenant Le Courtois, gros, peu nerveux et philosophe. Blessés tout deux en Champagne ils ne reviendront plus jamais au bataillon.

Le peloton de mitrailleuse n'a qu'un officier, le lieutenant Arnoux qui surclasse tous les autres. Officier de réserve au groupe cycliste du 26e BCP avec lequel il a fait le début de la guerre et où ses mitrailleurs ont été choisis. Il est avocat au barreau de Lille et en deviendra le bâtonnier en 1934, époque où il me recevra chez lui dans la capitale du Nord. C'est une nature supérieure. Il sait parler, raconter bellement les choses, les anecdotes, présenter une situation, instruire sa troupe. Il est aimé. C'est un charmeur très averti. Pour moi c'est un grand aîné, toujours prêt à me rendre service, à me protéger, à me conseiller, à me guider. Il m'ouvre les yeux sur bien des embûches, bien des petites vilenies que mes 21 ans ne soupçonnent guère. J'aime son grand cœur et son affection m'est précieuse. Promu capitaine il commandera une compagnie de mitrailleurs de brigade et nous aurons l'occasion de nous revoir en maintes circonstances de guerre et d'après-guerre.

Je nomme enfin nos trois toubibs, les docteurs Liébert médecin-chef à deux galons, Peynel sous-lieutenant et Rançon médecin auxiliaire qui, chacun dans leur genre sont d'excellents camarades et de joyeux compagnons.

Le 102e BCP fait partie de la 157e division commandée par le général Gillain, et de la 314e brigade commandée par le Colonel Bagès. Cette brigade comprend en plus de notre bataillon :
Le 32e BCP, commandant Gerthoffer.
Le 107e BCP, commandant Jouvelet
Le 116e BCP, commandant Pachon.

Ces trois chefs de bataillon seront mortellement frappés en Champagne le 28 septembre 1915.

Détail d'uniforme : notre bataillon ne porte plus la tenue légendaire bleu foncé des chasseurs à pied de 1914. Celle-ci s'est révélée trop voyante, paraît-il, et nous sommes tous vêtus de bleu horizon, le nouveau drap, qui sera adopté dans toute l'armée française. Cela nous vexe un peu par crainte d'être confondu dans la masse anonyme des biffins. Seuls nos écussons cors de chasse et passe-poils jonquille nous différencient encore, mais si peu. C'est notre esprit et notre allure qui indique nettement aux profanes que nous sommes des "chassbis". Et puis notre fanfare sonne joyeusement en tête du bataillon, le refrain composé par le chef de fanfare Deguines : "Il est jeune le 102, mais il marche aussi vite que les vieux !" Les traditions ne peuvent mourir et les chasseurs sont à juste raison farouchement traditionalistes. Plus tard le commandement reviendra sur son erreur psychologique et rendra à tous nos bataillons la vareuse et la culotte bleu sombre qu'ils ont toujours conservée depuis. La capote seule restera horizon.
Une fois tous réunis au complet nous nous livrons à des marches, exercices et tirs incessants. Nous "briquons" les routes en tous sens. Les vastes espaces du camp de la Valbonne, les marais des Launes, les villages de Balan, Pollet, Châtillon- la-Palud, Leyment, Meximieux. Le pont de Jons sur le Rhône nous voit alternativement passer de l'offensive à la défensive dans une petite guerre perpétuelle. C'est l'époque des cerises et des aubépines en fleurs. Des senteurs puissantes montent de tous les buissons des chemins où je pousse des patrouilles, lance des pointes d'avant-garde et fondre sur l'adversaire toujours figuré.
En tête de ma section que je dresse et modèle à mon idée, infatigable et insouciant, je m'attache à développer chez tous les chasseurs, jeunes gars bretons de la classe 15, un esprit d'équipe sans fissure. J'achète pour eux des pipes en terre cuite appelées "Jacob" que nous fumons ensemble. Je reprends en cœur les refrains et chansons de marche que le chasseur Astre, boute-en-train de mes 50 "bonshommes" entonnent à tue-tête :

"Vite, j'entends la fanfare
Qui retentit.
Le bataillon démarre,
Il est parti !
Chasseurs à mine fière,
Bouc au menton,
Comme s'ils partaient en guerre,
Gaiement s'en vont !
Hé, ohé, ohé, voilà les vitriers.
Ah quels charmants troupiers
Que les chasseurs à pied !"

C'est la première fois également que j'entends retentir à plein gosier la "Madelon" dont les accents devaient devenir La Marseillaise des poilus.

Les grandes manœuvres de brigade puis de division nous entraînent ensuite pendant plusieurs journées loin de nos cantonnements. Nous couchons à la belle étoile et subissons au retour quelques sérieux coups de pompe dans la lourde chaleur de l'été qui vient. La deuxième compagnie met son point d'honneur à ne pas "caler", alors que le long des routes plus d'un troupier s'effondre sous le sac et le soleil. Les miens serrent les dents et se raidissent et il m'arrive plus d'une fois de porter le sac de mes chasseurs prêts à défaillir, mais à l'arrivée du cantonnement personne ne manque et le capitaine est content. Il peut être fier, ses enfants ont acquis une résistance physique et un moral à toute épreuve.
Pendant cette période, les bruits les plus divers et les plus incroyables naissent et se propagent au sujet de notre future destination. Il est d'abord question que de partir en Italie. On précise même que nous irons à Venise donner la main à la Serbie ! Le passage du Montcenis devient une certitude quasi officielle. Les détails abondent : notre division se rendra en Maurienne. Le bataillon cantonnera à Saint-Pierre d'Albigny. On parle bien aussi de Vintimille, mais cette direction est moins sûre. Nous traverserons toute la plaine du Pô jusqu'en Vénétie et de là jusqu'à Trieste où le Trentin ! On ne sait plus. Plus tard c'est Durazzo qui est prononcé. Nous devons y coopérer avec une armée italienne et une armée anglaise. De tous ces bobards, il ne restera rien. Le destin nous réserve un terrain plus âpre et moins ensoleillé, celui des champs Catalauniques.


Décrire notre emploi du temps serait fastidieux je ne veux noter ici que les événements principaux, extérieurs au service, qui demeurent dans ma mémoire. Le jour de la Saint-Jean, le 23 juin au réveil, mes deux sergents Bélier et Boucher mes quatre caporaux et cinq chasseurs de ma section viennent dans ma chambre me souhaiter ma fête en m'offrant un superbe bouquet cravaté de tricolore. Bélier me fait un petit "jus" en exprimant toute la sympathie que la section éprouve pour son lieutenant. Je suis profondément sensible à ce témoignage d'affection et de dévouement et je remercie en faisant distribuer à chacun des miens un quart de vin supplémentaire et un cigare. Les jours de détente, je monte la jument du capitaine, la brave "Garrotte".
J'excursionne les environs pleins de charme en compagnie d'Arnoux. Je fais quelques fugues à Lyon. Le 5 juillet ma compagnie change de cantonnement et va à la Valbonne. Dans la grande brasserie du camp, la popote des officiers est tenue par le père et la mère Mahaut. Popote intime à trois, le capitaine le docteur Rançon et moi. On giberne...
Le capitaine explique dans sa dialectique serrée comment les boches perdront la guerre. Et il le prouve mathématiquement en additionnant au crédit des Alliés, des Italiens, des Japonais, des Serbes, etc. Le toubib qui a une voix du tonnerre ne se fait guère prier pour chanter" les trois grenadiers", ou raconter avec humour des histoires de carabin !

Le 11 juillet j'obtiens une permission pour Lyon. J'y passe la journée en compagnie de Monsieur et Madame Cabannes et de Guittou qui sont de passage et m'ont invité. Nous déjeunons dans une brasserie et faisons une promenade au parc de la Tête-d'Or. Une longue visite à pied, par l'église Saint-Nizier et la place des Terreaux où les pigeons roucoulent, achève la journée. Après le dîner chez la célèbre Mère Filloux, ce sont de nouveaux adieux en gare des Brotteaux.

Quand prendrai-je ma décision vis-à-vis de celle que la destinée semble me réserver ?

Si la présence des Cabannes ravive en moi les souvenirs heureux de Béziers, une cruelle nouvelle vient m'assombrir. Je rencontre en ville le sous-lieutenant Casalonga, ex-adjudant phénomène de la 7e compagnie du 94e, affecté au 3e zouave à Sainthonay, qui m'annonce la mort de Camus-Govignon tué le 2 juillet. Je pleure mon camarade d'Argonne et de l'hôpital de Béziers.
Le jour de la fête nationale, cérémonie émouvante : le capitaine de Boismenu rassemble la compagnie le long de la voie ferrée à proximité de notre cantonnement. Un train de grands blessés rapatriés d'Allemagne est annoncé pour 8 h. Nous sommes alignés sur deux rangs formant la haie, baïonnette au canon. Lorsque le convoi paraît, le capitaine fait présenter les armes et sonner "Aux champs" par nos clairons. Le train passe lentement devant nous. Les blessés, pour la plupart coiffés du képi rouge de 14, sont aux portières, criant et agitant des drapeaux. À notre vue tous rectifient la position et saluent militairement, y compris les médecins suisses qui les accompagnent. Vision rapide : des officiers, un zouave amputé du bras, des soldats étendus sur des couchettes qui agitent faiblement la main. Après quoi, le capitaine fait former le carré et nous adresse un petit discours où il donne ces hommes en exemple. Pour terminer, il nous fait jurer que nous saurons les venger quand notre heure sonnera. Toute la compagnie lève alors les mains au ciel en criant, "Nous le jurons !"

À midi un apéritif réunit les officiers et sous-officiers sous les ombrages du camp où des tables sont également dressées pour nos chasseurs. Ceux-ci font en notre de présence un excellent déjeuner. L'après-midi un concert artistique et humoristique a lieu dans la grande salle. L'artiste bien connu dans les music-halls de Lyon, Dalbret, y tient la vedette et obtient un grand succès de son auditoire.
Les trains de grands blessés se succèdent chaque jour le long du camp où nous prenons désormais l'habitude d'aller les saluer. Tous ces braves chantent La Marseillaise, ils nous jettent des cigares et cigarettes suisses et même... du pain KK, tandis que nos jeunes chasseurs restent immobiles, figés dans un impeccable "présentez armes". Il y a de la grandeur dans ce cri des anciens et ce geste des jeunes.


Le 25 juillet je pars faire une excursion entre amis à Aix-les-Bains. Belle journée dans une magnifique nature. En compagnie du commandant Drahonnet du 401e d'infanterie et de plusieurs officiers de son régiment, dont mon camarade Trichet, nous allons en canot automobile sur le lac du Bourget jusqu'à l'abbaye de Hautecombe, admirer les tombeaux de la Maison de Savoie. La dent du Chat surplombe les eaux noires du lac. De là nous revenons à Aix et montons au Revard par le funiculaire. Du sommet du belvédère c'est toute les cimes des Alpes qui se découpent au loin, la Meije, le Cervin, le Mont-Blanc, alors qu'à nos pieds le lac n'est plus qu'une flaque d'eau. Retour au camp vers minuit après un dîner au buffet de la garde de Culoz.

Le dimanche 1er août 1915 alors que je suis seul et désœuvré au camp, j'ai la visite inattendue de Madame Cabannes et de Guittou qui de retour de Vichy ont fait un détour pour venir me voir et passer quelques instants avec moi. Cette marque de sympathie et d'affection me touche profondément, mais vient, oh combien, attiser mes remords. Ma décision longuement mûrie est déjà définitivement arrêtée en moi : je désire conserver ma liberté d'action. Mais comment l'avouer ? Je n'ose le faire, par faiblesse, en présence de ces deux fermes et j'ai peur de ma lâcheté. Je remets à plus tard le moment cruel de cet aveu que je ne laisse point transparaître. J'en fais bien sincèrement mon mea culpa.
Le 6 août survient un événement douloureux et imprévisible : le capitaine de Boismenu est pris brutalement d'une attaque de paralysie du cerveau qui met ses jours en danger. Il ne peut plus parler et fait des gestes incohérents. Au milieu de ma peine, j'envoie un télégramme à ses filles à Paris et le soir même je pars pour Lyon où je couche au terminus. Le lendemain matin je trouve au rapide de Paris, Mesdemoiselles de Boismenu que j'accompagne à la Valbonne. Elles s'installent dans la chambre de leur père. Celui-ci reçoit l'extrême-onction, mais après six jours de soins assidus, un mieux le semble se produire. Il m'est toutefois fort pénible devoir cet esprit que j'ai connu si brillant, bredouiller des paroles incompréhensibles, parler anglais, espagnol, grec et conclure dans une lueur de lucidité : "c'est idiot, idiot, stupide !"
Il veut m'écrire, mais trace sur le papier des signes désordonnés. Le docteur décide finalement de son évacuation sur Paris. Bien cher capitaine! Vers 17 heures la 2e compagnie lui fait ses adieux. Nous l'accompagnons tous à la gare. Au moment du départ je monte dans compartiment pour l'embrasser une dernière fois. Nous pleurons tous les deux, c'est une cruelle séparation, car il était pour moi et toute la compagnie un véritable père, tant par son âge que par son érudition et sa grande expérience de la troupe.

J'éprouve par surcroît une amertume assez vive, lorsque le commandant nomme pour le remplacer à notre tête le sous-lieutenant Blaizot récemment arrivé du 18e BCP et qui n'a pas à mon sens l'âme de la compagnie. Et je m'imagine à tort que ce commandement me revient de droit. Or je suis encore bien jeune : huit mois de grade, et Blaizot, maixentais est sous-lieutenant depuis le début de 1914. Toutefois celui-ci comprenant mes pensées intimes agit vis-à-vis de moi en bon camarade et assume ses nouvelles fonctions en cherchant à s'accorder avec l'esprit qui règne chez nous. Je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'il obtienne d'emblée l'adhésion de tous les cœurs. Peu à peu mes appréhensions s'atténuent, et mon premier moment d'humeur passée, je sers avec le même dévouement mon nouveau patron.


J'obtiens au milieu d'août une permission pour Paris. Je passe six jours dans ma famille qui s'est installée pour les vacances à Saint-Chiron, petite localité de Seine-et-Oise, fort agréable. J'y retrouve avec joie mes parents, mes sœurs et mon jeune neveu Bernard. Qui ne me quitte guère et je partage ses jeux d'enfants. Sa petite sœur Odile âgée de 7 mois est fort mignonne. Mon temps s'écoule en quelques promenades campagnardes, plusieurs voyages dans la capitale par la ligne d'Austerlitz. Je me retrempe dans l'atmosphère des grands boulevards. Je fais de nombreuses visites et je rejoins la Valbonne, après cette excellente cure de repos, juste avant les événements que nous envisageons tous pour une date prochaine.

Fin août nous nous livrons à d'ultimes exercices, à de minutieuses inspections et à des revues d'ensemble. Dernières emplettes, derniers préparatifs. On boucle les cantines. On réexpédie vers l'arrière les colis encombrants. C'est l'approche du départ avec ses affairements multiples où le corps et l'esprit sont tendus vers la tâche quotidienne. Enfin viennent les grands adieux à tous ceux qui furent nos hôtes et nos amis parmi cette population si sympathique où nous avons toujours reçu l'accueil le meilleur et le plus dévoué.

Le 2 septembre 1915, le 102e bataillon de chasseurs monte dans le train en gare de Montluel, où une foule nombreuse se presse et l'acclame. À 8 h 30, les roues grincent et c'est tout un agréable passé qui s'efface par Ambérieux, Bourg et Dijon. À l'aube nous nous réveillons à Juvisy et notre train contournant Paris par la banlieue sud nous fait lentement défiler à Palaiseau, Longjumeau, Versailles, Saint-Germain-en-Laye, Poissy. À Pontoise nous prenons la ligne du Nord et au-delà de Creil nous débarquons à Pont-Sainte-Maxence dans l'Oise. Nous sommes cantonnés à 5 km, dans deux avenants petits villages au milieu d'une campagne fraîche et verte semée de pommiers. C'est Brenouille, état-major, 1e compagnie et CM. Montceaux ,2e, 3e, 4e compagnies. Je suis logé fort confortablement dans une villa, la Villa Roland, appartenant à une famille d'agriculteurs aisés et généreux, la famille Schmitt, avec laquelle j'entretiens les meilleures relations.


Dès notre arrivée notre 314e brigade est passée en revue dans un champ par le général Dubois, commandant la sixième armée, qui interroge tous les officiers. Beaucoup de monde venu des environs pour nous applaudir. Le défilé des quatre bataillons de chasseurs est impeccable et les quatre fanfares jouent : "vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine !" Nos exercices reprennent aussitôt : le 8 septembre la division manœuvre devant le général Foch. À mon modeste échelon cela se résume a installer mes chasseurs dans un verger de pommiers vers Bazicourt, près de la grande route de Paris à Cambrai par Roye. Les marches d'entraînement, le tir, le service en campagne succèdent aux grands déploiements. Nul répit. Nulle relâche. Le tout entremêlé de quelques promenades de détente à Pont-Sainte-Maxence, Creil, de concerts donnés par la fanfare, de bavardages avec mes propriétaires. Pour ne pas oublier la guerre, le canon se fait entendre sourdement vers le Nord : c'est le secteur de Tracy-le-Mont, Tracy-le-Val. Parfois quelque "taupe" se dirige vers Compiègne entourée de shrapnells.

Vers la fin du mois, le colonel Duval est nommé au commandement de notre brigade. C'est un homme d'aspect jeune, mince et élancé. Son regard est énergique, ces paroles sont catégoriques, son enseignement est précis. Il est parfois sévère dans ses leçons et nous secoue énergiquement. Je me souviens d'une critique de fin de manœuvre à la cote 67 près de Cinqueux, où le colonel devant tous les officiers du 102e et du 116e chasseur désosse littéralement le brave commandant Gerthoffer et démontre péremptoirement les défauts d'un dispositif dont il fait le procès de sa voix nette et incisive. Cela sous une pluie torrentielle dont il n'a cure, tant la conscience qu'il met dans sa démonstration l'absorbe.
Le 25 septembre 1915, notre matinée est consacrée au lancement des grenades et nous goûtons l'après-midi un repos justifié par la fête-anniversaire de Sidi-Brahim. Il y a en effet 70 ans aujourd'hui, les chasseurs d'Orléans, nos pères, livraient cet immortel combat sur la terre d'Afrique et dans nos deux petits villages de l'Oise : le 102e BCP consacre son après-midi au souvenir de ce mémorable fait d'armes. Pieuse immuable tradition des chasseurs ! à 19 heures l'entrain est endiablé à la popote des officiers où notre repas s'achève. Mais tout à coup apparut dans l'ouverture de la porte la silhouette bien connue du cycliste du commandant. Le tumulte tombe brusquement. L'agent de liaison est porteur d'un pli dont le contenu peut se résumer ainsi : "Le bataillon embarque ce soir en chemin de fer. Se tenir prêt à partir au premier signal."

Parmi nous les regards se croisent sceptiques, car de faux bruits de départ ont déjà circulé au cours de la journée. Mais cette fois l'ordre est exécutoire et le premier moment d'incrédulité passée nous nous jetons, tous muscles tendus dans le cantonnement de nos compagnies pour le grand branle-bas de combat. À 21 h le bataillon silencieux est en route et gagne Pont-Sainte-Maxence où la gare nous absorbe dans la nuit. L'embarquement a lieu vers minuit. Par quelle voie nous parviennent les nouvelles d'une grande offensive déclenchée en Champagne? Le mot de victoire circule même, de bouche en bouche et donne à notre départ précipité une grandeur particulière. Aucun doute pour personne que le terminus de notre division est là-bas.

DIMANCHE 26 SEPTEMBRE 1915 VERS LA CHAMPAGNE


Le train nous emporte vers le sud. Dans la matinée nous abordons la grande ville et notre convoi est salué d'une clameur unanime. Les blanches coupoles de la basilique resplendissent dans le lointain sur la butte. Mais la ceinture nous happe : Pantin, Noisy-le-Sec. Je griffonne en hâte une carte à mes parents : "Dans le train, depuis hier. Direction nouvelle. Destination inconnue. Tout va bien." Je la lance au hasard sur le quai, dans une main tendue dans la foule… La fièvre tombe en roulant vers l'est. Une halte repas permet au bataillon de manger la soupe en gare d'Épernay. Pour moi cet arrêt suscite une rencontre vraiment anormale en pareil lieu et en pareil état d'âme : je me heurte sur le quai à Monsieur Colin qui fut jusqu'en juillet 1914 mon professeur de mathématiques au bazar Louis, au moment où "exam de Cyr" était le but de toutes mes préoccupations. Époque déjà lointaine. Quel nouveau rôle ? En effet ne suis-je pas en train de jouer en présence de mon ancien maître, qui a balayé comme moi les souvenirs du passé pour ne penser qu'à la bataille en cours, où le destin me pousse ? Seul "pékin" dans ce flot bleu horizon. Il m'étreint les mains et palpe avec émotion ma livrée de guerre sous laquelle il ne reconnaît déjà plus le collégien de jadis.

RETOUR


À Châlons-sur-Marne, plus de doute sur notre destination. Nous quittons la grande ligne et montons cette fois directement vers le front. Déjà l'aspect peu engageant du sol champenois se révèle à nos yeux. Petits bois de sapins rabougris, mornes étendues où les cailloux blancs émergent du sol. De gros nuages noirs s'amoncellent. Une lourde torpeur s'empare de notre convoi dont la locomotive s'essouffle. Mais au passage à niveau de La Veuve, une imposante colonne de prisonniers boches stationne sur la route, sous la garde de territoriaux. Du coup une tempête de cris s'exhale des wagons. Le corps tendu, à moitié sorti par les portières, nous dévisageons ces "feldgrau" qui sont pour nous la preuve certaine du succès que nos armes viennent de remporter. Succès que nous espérons définitif et auquel soudain, dans un sursaut d'enthousiasme, nous avons hâte de participer.

Le débarquement s'opère à la station suivante, Saint-Hilaire au temple, à quatre heures de l'après-midi. Le bataillon reformé rapidement quitte la gare. Le voilà en marche sur le bas-côté d'une route encombrée où tout ce qui frappe nos yeux et nos oreilles prouve l'importance de la lutte dont l'immense engrenage vient de nous saisir. Nous ne nous appartenons plus. Nous sommes devenus un multiple rouage de la machine édifiée pour rompre le front adverse. Au ciel : nombreux avions, flocons blanc alentours, appareils se pourchassant comme pour jouer, le "taccata" d'une mitrailleuse aérienne. À terre, villages nègres dont les cagnas aux toits pointus et les feux aux odeurs de paille brûlée couvrent le sol. Campements de formations les plus diverses, dont les occupants viennent en badauds, la vareuse déboutonnée, nous regarder passer. "Alors les bleus, on y va ? N'y en aura pas pour vous !"

Le bataillon presque exclusivement composé de classe 15 surprend par son allure juvénile. La nuit tombe. Une halte-café permet à tous de souffler. Les sacs trop chargés, comme toujours après un long repos à l'arrière, ont meurtri plus d'une échine parmi les plus solides. Le jus fumant, distribué par les roulants, répand son arôme dans l'atmosphère du soir et redonne à chacun du cœur au ventre. La marche reprend plus dure en pleine nuit, avec ses à-coups inévitables. Nous traversons Cuperly, longeons une voie ferrée où une locomotive tous feux éteints manœuvre doucement. Une ambulance se trouve dans les parages c'est là que se forme chaque nuit le train sanitaire.
La nuit est de plus en plus noire et seuls les nombreux éclairs des pièces d'artillerie à l'horizon rougeoient sans discontinuer. Le sourd grondement du front encore lointain nous parvient par bouffées orageuses. Départs, éclatements, tirs de barrage, amalgame confus de tous ces tumultes indéfinis émanant de l'atmosphère d'une grande bataille. C'est la grande voix de la guerre qui oppresse, qui émeut.
Le bataillon atteint enfin vers 21 h l'emplacement de son bivouac dans un bois de sapin. L'obligation absolue de ne faire aucune lumière m'empêche de me repérer et de déterminer exactement où nous nous trouvons. Finalement mes chasseurs se couchent sous leur toile de tente, à la place même où ils se sont arrêtés. Les officiers sont appelés auprès du commandant qui a, la lueur vacillante d'une bougie soigneusement camouflée nous lit, un ordre du général de la division, annonçant le déclenchement de l'offensive générale et notre participation à la bataille dès demain. Je reviens auprès de ma section et à mon tour, je cherche dans la noirceur un emplacement propice pour passer la nuit. Un bouquet de sapins plus touffus semble devoir obtenir mes préférences, mais le sol colle à mes semelles et une odeur abominable s'en dégage. Je m'éloigne cherchant ailleurs lorsque la pluie se met subitement de la partie. De guerre lasse, je m'étends au hasard, dans la boue au pied d'un arbre. Je suis dans un bain visqueux et débouclant de mon sac je m'enroule le mieux possible dans ma couverture et ma toile de tente. Ces dernières n'arrivent pas à me protéger suffisamment la figure contre les gifles de la pluie. Je garde le souvenir de cette veillée d'armes ou malgré l'extrême misère de ma situation, rompu de fatigue, bercé par le roulement continu du canon, je finis par sombrer dans le sommeil, en sentant toute la nuit l'eau du ciel m'inonder le visage d'une action ininterrompue.


Le bataillon presque exclusivement composé de classe 15 surprend par son allure juvénile. La nuit tombe. Une halte-café permet à tous de souffler. Les sacs trop chargés, comme toujours après un long repos à l'arrière, ont meurtri plus d'une échine parmi les plus solides. Le jus fumant, distribué par les roulants, répand son arôme dans l'atmosphère du soir et redonne à chacun du cœur au ventre. La marche reprend plus dure en pleine nuit, avec ses à-coups inévitables. Nous traversons Cuperly, longeons une voie ferrée où une locomotive tous feux éteints manœuvre doucement. Une ambulance se trouve dans les parages c'est là que se forme chaque nuit le train sanitaire.
La nuit est de plus en plus noire et seuls les nombreux éclairs des pièces d'artillerie à l'horizon rougeoient sans discontinuer. Le sourd grondement du front encore lointain nous parvient par bouffées orageuses. Départs, éclatements, tirs de barrage, amalgame confus de tous ces tumultes indéfinis émanant de l'atmosphère d'une grande bataille. C'est la grande voix de la guerre qui oppresse, qui émeut.

27 septembre 1915

Je me réveille avec le jour, trempé jusqu'aux os et transi de froid. J'ai fait de très mauvais rêves. Le canon gronde toujours au loin sans discontinuer. Le commandant lit au bataillon rassemblé sous les sapins un ordre du jour commentant le résultat de nos premiers succès puis vers 8 h, nous quittons notre emplacement de bivouac.
Nous avons passé la nuit dans les bois du Mont-Frenet, dans la partie sud-est du camp de Chalons et nous rejoignons maintenant la grande route de Chalons à Suippes, en bordure de laquelle nous nous trouvions sans nous en douter. La pluie qui n'a guère ralenti depuis heures cesse subitement. Il a suffi d'une nuit pour que notre bataillon, aux capotes neuves, ait pris une patine suffisante, lui permettant désormais de ne plus être confondu avec ceux de l'arrière.
Nous avançons sur la route dont la surface est recouverte d'une épaisse couche de boue liquide, lorsqu'un convoi d'automobiles, arrêté sur le bas-côté s'offre à notre vue. Ces camions sont pour nous, et heureux d'échapper à une marche pénible, nous montons à l'assaut des véhicules qui s'ébranlent aussitôt dans la direction du front. Rien de plus sinistre, en plein jour cette fois, que ce paysage pelé, rongé, sillonné de pistes, farci de dépôt de matériel de toutes sortes, où s'agitent hommes et bêtes, uniformément recouvert de la même grisaille. Sur la route passent en sens inverse des ambulances garnies de blessés, ainsi que de petits groupes de prisonniers ramenés vers l'arrière. À l'entrée de Suippes nous bifurquons à gauche et bientôt notre convoi stoppe, débarquement ! Nous nous retrouvons rapidement en ordre, les compagnies en colonne par quatre et nous voici partis à pied vers le prochain village que l'on aperçoit avec ses maisons en ruine.Jonchery-sur-Suippes. Au moment où nous allons y pénétrer, un sifflement déchire l'air et un obus vient éclater avec fracas devant nous. D'anciennes tranchées ont été creusées en bordure de la route. Nous recevons alors l'ordre d'y entrer et d'y mettre sac à terre. Repos imprévu bien accueilli.
J'apprends par mon camarade Blaizot que le commandant Mauro est parti avec le colonel Duval pour reconnaître le terrain où nous devons être engagés ce soir. La matinée s'écoule pour nous paisiblement. Les obus ennemis arrivent de temps à autre devant nous, sur les maisons du village dont les tuiles volent en éclats. Une batterie lourde installée à proximité tire sans arrêt. Mes chasseurs s'habituent à sa grosse voix qui les remplit d'aise. Des "pépères" de la territoriale en réserve dans ce coin, viennent bavarder avec nous. Il n'est question que de l'offensive entamée sur laquelle on échafaude les plus larges espoirs. Vers 13 heures le commandant revient. Sac au dos ! Nous sortons de nos tranchées et reprenons la route. Il s'agit de traverser plusieurs villages bombardés. En avant !

Nous nous engageons d'abord dans la grande rue de Jonchery-sur-Suippes. Toutes les maisons sont écroulées, effondrées. Le clocher de l'église menace ruine. Des convois de munitions d'artillerie encombrent le carrefour principal. Un embouteillage s'ensuit. Mais aucun obus n'est tiré sur le village en en cet instant tragique. Sortis des maisons, nous continuons notre route vers Saint-Hilaire-le-Grand. En direction du front, à mesure que nous nous en rapprochons, le tumulte de la canonnade augmente d'intensité. Un groupe important de prisonniers boches, conduits par des cavaliers, descend vers l'arrière et croise notre colonne. Nos chasseurs lancent le "kapout !" inévitable. Nous atteignons Saint-Hilaire. Même démolition et mêmes dévastations qu'à Jonchery. À l'autre bout du village, les pans des murs à demi écroulés cessent brusquement et nous débouchons dans une plaine infinie s'étendant à perte de vue.
Nos compagnies, pour traverser ce terrain découvert, prennent automatiquement la formation contre l'artillerie : "Ligne de section par quatre, 50 mètres d'intervalle". Les sections décollent sagement et s'éloignent en franchissant rapidement le terrain. Nous sommes repérés sur cette immense étendue par les observatoires du massif de Moronvillers sur notre gauche et les résultats ne sont pas longs à nous parvenir. Un sifflement dont le son aigu s'aggrave avec une vitesse folle. Nous nous couchons précipitamment.
L'éclatement sinistre et brutal, produit derrière nous. Nous jetons un coup d'œil par-dessus l'épaule. Une colonne de fumée noire s'élève à la sortie du village d'où nous venons de déboucher. Nous nous relevons vivement et continuons notre marche en avant. Même sifflement horrible, second obus, encore trop long. Un troisième arrive, toujours trop long. Les projectiles frappent les dernières maisons de Saint-Hilaire. Mais les coups suivants deviennent plus courts et plus rapprochés. Chacun accélère l'allure, le cœur battant, l'œil en direction du danger. Les sections restent malgré tout en ordre derrière leur chef. Un obus qui rase nos têtes de bien près va s'abattre à notre droite sur une section dont nous voyons les derniers hommes se coucher à plat ventre, se relever prestement et à rattraper leurs camarades en courant. Un seul reste étendu sur le sol. J'ai su depuis, que c'était l'adjudant-chef Létard de la 1ere compagnie, blessé à la tête et aux mains.

Enfin nous trouvons devant nous, dans la plaine, de vieilles tranchées et des boyaux abandonnés. Nous sautons dedans et tout le bataillon disparaît subitement aux yeux de l'ennemi. Celui-ci envoie encore quelques projectiles inutiles, puis le tir d'artillerie prend fin. Après ce baptême du feu supporté avec sang-froid, nos classes 15 sont devenues très bavardes et très fières. Réaction naturelle après le danger couru. Des ordres parviennent. En colonne par un, nous suivons la tranchée, puis des boyaux qui nous conduisent vers l'avant. Nous traversons ainsi les organisations de la 1ere ligne allemande, enlevée avant-hier par l'attaque française, casemates et abris à 2 m sous terre. Nous croisons défense à cinq du 117e qui occupe actuellement ce dédale. "Où sont les boches ? Loin d'ici, à 2 km ! "
Nous continuons à marcher dans les étroits boyaux et finalement ceux-ci remontent au ras du sol. Nous nous trouvons maintenant à l'arrière des anciennes positions ennemies. Le bataillon se rassemble alors par compagnies au milieu de la plaine. Dans le ciel pur, d'innombrables avions français circulent au-dessus des deux lignes correspondant avec notre artillerie qui, elle, sans répit tape très dur. Nous sommes en effet étonnés de voir là, plusieurs batteries de 75, seules en plein bled, tirant sans relâche et accablant les lignes adverses de leurs projectiles. Les caissons de ravitaillement font la navette entre l'arrière et les batteries, apportant des obus en quantité et retournant tranquillement à vide au milieu du terrain bouleversé par les journées de lutte précédente. À ce moment l'artillerie allemande qui répondait peu à la nôtre reprend son activité. Un obus ennemi, est-ce précision ou hasard ? Viens même éclater, sur un de nos 75 en action. Au milieu de la fumée noire qui se dissipe, nous voyons les servants se disperser, puis revenir à leurs pièces. Celle-ci durement atteinte a chaviré complètement, les roues brisées. Les trois autres continuent leur œuvre sans sourciller.

En cet instant nous apercevons également au-delà des 75, d'énormes pièces sur wagons blindés, arrêtés sur une voie ferrée que des sapeurs du génie ne cessent de prolonger vers l'avant. Ces formidables tubes se mettent à cracher et font trembler le sol sous nos pas. Sur notre droite, d'autres canons lourds amenés là par des tracteurs automobiles sont en batterie. Leurs voix se mêlent aux voisines. Toutes ces gueules d'acier hurlant à la mort, à la tombée du jour, sur cette plaine aride et dévastée de France, spectacle unique dont la vision ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Le bataillon reçoit l'ordre de se déplacer sur la droite de la plaine. Notre objectif est un bois fameux appelé le bois Raquette. Où nous devons nous trouver en réserve pour la nuit. Il est 17 heures, le ciel s'est couvert, les nuages noirs crèvent soudain et nous recevrons stoïquement une avalanche de grêle contre laquelle nous pestons tous. Le bataillon prend ses dispositions classiques, toujours les mêmes, pour une marche éventuelle sous le feu de l'artillerie. Nos compagnies échelonnées et dispersées gravissent une pente. Une crête boisée nous limite l'horizon. Sur cette crête les projectiles ennemis pleuvent à profusion. Nous avançons toujours en nous rapprochant de cette zone dangereuse.

Je me retourne vers ma section, tous les regards sont calmes et graves, mais aucune crainte n'apparaît dans ces visages de 20 ans. Je commande : "Ligne de demi-section par deux !"

Mes demi-sections se séparent l'une de l'autre et je reste seul au milieu. Une rafale arrive en ronronnant. D'énormes geysers noirs aux panaches tordus par le vent surgissent du sol brusquement, à cent mètres devant nous, formant un impressionnant barrage. Mais comme aucun ordre ne nous parvient, soit pour arrêter momentanément notre marche soit pour en modifier la direction nous poursuivons imperturbablement notre progression. Nouvelle rafale plus rapprochée, dont le bruissement aérien croît et se rapproche.

"Couchez-vous !"

Mes chasseurs s'aplatissent sur le sol le sac ramené sur la tête, les explosions se produisent à quelques secondes d'intervalle et sur le même alignement, découpant sur le ciel leur silhouette de champignons géants. Mais la distance qui nous sépare de cette arborescence macabre a singulièrement diminué et quelques gros éclats retombent au hasard autour de nous, avec un bruit net et précis de couperet. Nous nous arrachons du sol et hâtant l'allure nous repartons en avant. Nous voici gravissant la pente. Un instant de calme. Je tends l'oreille au vent.

"Attention, en voici d'autres !"

Les sections s'abattent comme des jeux de cartes, instantanément. Le sifflement grandit et s'enfle démesurément. Je reste seul debout, appuyé sur ma canne. C'est pour nous cette fois !
Et les marmites boches s'écroulent en gerbes à notre auteur, immense et rougeâtre, renvoyant vers le ciel leurs milliers de fragments acérés, dont les trajectoires passant heureusement au-dessus de nos têtes s'en vont parsemer la plaine alentour. Nous sommes enveloppés un instant d'une lourde fumée noire dont l'odeur me prend la gorge.
Un 210 est tombé, juste entre ma section est celle la plus proche de la compagnie voisine, la 4e, que commande le lieutenant Werquin. Celui-ci est resté debout comme moi impassible. Nous marchons tranquillement l'un vers l'autre, nous nous serrons la main. Par un hasard extraordinaire, personne n'a été touché, ni chez lui ni chez moi. Je me retourne vers les miens :

"Que tout le monde m'obéisse comme maintenant et tout ira bien."

Leur confiance en mes paroles les rassure. Je sens leurs regards fixés sur tous mes gestes et j'en éprouve une très grande joie intérieure. Nous abandonnons ces lieux rapidement et traversons un boqueteau. Les obus se font plus rares, ou éclatent en l'air sans mal pour nous. Nous sautons des tranchées où des Marocains sont blottis. Encore une petite plaine a traversé et nous voici au bois Raquette. La nuit est tombée. L'artillerie allemande ne nous atteint plus. Je fais coucher tout le monde à l'abri et je visite toute la compagnie. Il n'y manque personne. C'est vraiment beau. Mon camarade Blaizot, auprès de qui je vais prendre les ordres me dit que nous devons attendre là. Je me couche sur le sol en avant de ma section et les hommes fatigués par cette journée d'émotion et n'ayant rien manger, s'endorment étendus par terre, le sac ramené sur la tête.

Je finis moi aussi par céder au sommeil, sans perdre toutefois la notion des choses. Combien de temps se passe-t-il ainsi dans l'inaction, une heure, 2 heures, 3 heures ? Je ne sais pas. Toujours est-il que lorsque je me réveille complètement, le froid m'a engourdi et qui mieux est, une musique nouvelle me surprend, celle des balles qui sifflent au-dessus de nos têtes avec un son argentin et clair.
Blaizot se réveillant comme moi s'inquiète et l'adjudant Adam, affecté à la compagnie avant notre départ, est aussitôt envoyé en patrouille du côté insolite. Revenant peu de temps après, il nous apprend que le 32e alpin, à notre gauche, échange des coups de feu avec les boches assez loin de lui. Ce sont les balles perdues de cette fusillade qui nous arrivent.


28 septembre 1915

Bientôt nous apprenons que notre brigade retourne à l'arrière. Notre compagnie fait aussitôt demi-tour. J'ai du mal à réveiller, mes chasseurs qui ronflent sur le sol. On se secoue, on grelotte et nous voilà repartis par un chemin différent de celui utilisé la veille, sans être inquiété cette fois par l'artillerie ennemie. La compagnie rejoint le reste du bataillon sur une route défoncée. À droite, à gauche devant derrière ce ne sont dans la pénombre qu'entonnoirs gigantesques dans le fond desquels on a poussé les débris d'armes et des cadavres de chevaux. Nous continuons notre marche en sens inverse sans comprendre, trébuchant sur toutes sortes d'obstacles et nous éclaboussant mutuellement dans une marmelade de boue infecte. Par la nuit plus claire, nous longeons des fils de fer barbelés qui jalonnaient il y a trois jours encore les premières lignes. Notre cavalerie a cherché par ici, un passage pour la percer. Innombrables sont les cadavres de chevaux portants encore, sellerie et harnachement, la plupart accrochés dans ce terrible réseau comme des mouches dans une toile d'araignée. Nous poussons toujours vers l'arrière. Où allons-nous ? On ne sait. Nous suivons ceux qui nous précèdent et finissons par revoir les premières maisons de Saint-Hilaire-le-Grand, à la sortie du village, encombrement sur la route, car des artilleurs ennemis lui réservent volontiers leurs caresses. En effet nous passons près d'un groupe de chevaux fraîchement éventrés. Un médecin s'empresse près de deux hommes étendus dans leurs sangs. Passons vite, évitons ce coin fatal.

Nous voilà de retour dans le village traversé hier. Nous formons les faisceaux et mettons sac à terre, en bordure de la route. Il est 3 heures du matin. Nous attendons là, une heure environ, dans la nuit froide. J'apprends tout à coup que notre cuisine roulante est dans les parages. Je la fais rechercher et j'envoie aussitôt mes chasseurs à la corvée de soupe. J'y vais moi-même mourant de soif. Je tends mon quart sous le robinet de la cuisine et j'avale coup sur coup plusieurs tournées de jus fumant, réconfort sans pareil.
Je reviens à la compagnie. Ordres nouveaux, on nous rappelle là-bas, d'où nous venons. Nous accueillons cette nouvelle avec des jurons énergiques. Je proteste avec force contre le déplacement inutile que nous venons d'accomplir. Ma mauvaise humeur, a d'égale que celle de mes chasseurs dont la distribution de soupe doit s'interrompre sur le champ. On ne connaîtra jamais l'origine de ces inexplicables mouvements. Ordre dont le contre-ordre n'est jamais parvenu. Interprétation erronée d'une décision du commandement. Quoi qu'il en soit nous n'avons qu'à encaisser ce surcroît de fatigue. Nous remettons sac au dos et reprenons la direction du bois Raquette. Nous y arrivons au petit jour. Le bataillon est alors envoyé sur la droite du bois, dans une plaine, et s'installe dans d'anciennes tranchées allemandes en position d'attente. Voilà 10 heures que nous marchons sur le champ de bataille sans que j'aie pu encore démêler ce qu'on attend de nous.

Le jour est venu. Derrière nous se groupe le 32e alpin. J'aperçois mon camarade de promotion Marion à la tête de sa section. Nous échangeons une poignée de main à la hâte. Je fais coucher mes chasseurs dans le fond des tranchées. Juste derrière nous, trois batteries de 75 alignent leurs pièces. Dans le bois Raquette, des Rimaillos (obus de gros calibre) s'installent. Derrière chaque canon je distingue des piles d'obus que les servants rangent avec ordre. Pour l'instant tout est calme. Des avions français arrivent peu à peu, ils décrivent de grandes courbes au-dessus des lignes ennemies, vont et viennent. Chaque batterie de 75 tire alors quelques salves pour régler le tir. Les boches s'ingénient à les repérer pour les détruire. On voit en arrière de leur ligne leurs saucisses qui se dressent dans le ciel et scrute l'horizon. Les 210 ne tardent d'ailleurs pas à tomber dans le bois et sur la crête située devant nous à 600 m. Les sifflements de ses obus sont terribles. On écoute leur arrivée avec angoisse et le froissement métallique de l'air se fait encore entendre que déjà l'œil aperçoit brusquement l'immense gerbe de fumées noires comme de l'encre, éclaboussant le ciel. Quelques secondes s'écoulent et le bruit de l'éclatement nous parvient seulement, terrifiant et de plus en plus rageur. Nous restons à cet emplacement toute la matinée. Le soleil brille.

En me promenant dans la tranchée, je découvre un abri. J'y pénètre. Dans le fond j'aperçois un boche, les poings crispés, les dents serrées. À demi effondré contre la muraille il est mort, mais ses yeux sont grands ouverts. Je m'approche de lui. Je lis son numéro sur sa patte d'épaule, 201. Il est jeune, la moustache coupée au raz des lèvres. Sa veste déboutonnée. Je l'examine. Il a reçu un coup de baïonnette dans la poitrine. À ses pieds, ses cartouchières, ses chargeurs. J'en ramasse plusieurs, ainsi que sa baïonnette. Je reviens auprès de ma section. Nous attendons paisiblement les événements. Vers midi on nous fait déguerpir de nos trous.

"Debout là-dedans et en route !"

Nous remontons au niveau du sol et passons derrière nos 75, qui en ce moment, en jettent un coup. Les longues flammes rouges jaillissent sans cesse des tubes qui glissent en arrière sur leurs affûts et reviennent en place automatiquement, dans un mouvement de va-et-vient rapide. Les douilles de cuivre, éjectées, s'amoncellent en tas derrière chaque pièce. Le tapage est grand et nous assourdit, mais cette musique est agréable à nos oreilles. "Qu'est-ce qu'ils prennent", murmure-t-on en pensant aux boches. Nous nous déplaçons sur la droite du champ de bataille en laissant les 75 à notre gauche et nous arrivons près d'un fortin enlevé à l'ennemi ces jours derniers. Les tirailleurs de la division marocaine qui ont exécuté ce joli coup sont encore là. Ils déblaient les décombres et font enlever les morts et les blessés par des prisonniers. Dans ce fortin se trouvent encore des pièces d'artillerie allemande à demi enterrées, un dépôt de munitions considérables, des chambres de repos bourrées de toutes sortes d'objets. Les tirailleurs les vident et jettent tous leurs contenus en tas devant les portes, quel amalgame bizarre ! Bottes, paquets de lettres, habits, armes, ustensiles de campement, poêles en fonte. Tout cela jonche le sol comme un bric-à-brac fantastique. Je ramasse quelques lettres, des cartes postales d'Allemagne et portraits de femme...Je lis :

"Leipsig, August 1915. Lieber Walther", etc.

Walter est peut-être parmi ces malheureux que j'aperçois partout, éventrés, mutilés par notre artillerie, dans des positions d'agonie effrayante, spectacle à faire dresser les cheveux sur la tête, mais auquel nous nous accoutumons peu à peu.
Nous apprenons enfin que toute notre brigade se dirige vers le bois 28, emplacement définitif, d'où, elle doit à son tour entrer dans la fournaise et coopérer en première ligne à l'ébranlement des nouvelles positions ennemies. À peine les premières compagnies du 32e alpin qui nous précède se sont-elles engagées, sous l'œil des saucisses boches, sur l'étendue plate et sans défilement qui mène à notre objectif que les tirs de barrage recommencent à grand renfort de "gros noirs". Les sections espacées comme a l'ordinaire s'aplatissent sur le sol et la tragédie habituelle que nous vivons depuis hier se déroule à nouveau.

Dans le même trou que le sergent Boucher a dix pas en avant de ma section je repère les points de chute. Constatant avec amertume que les rafales, d'abord éloignées, se rapprochent de nous régulièrement. Il n'y a pas de doute, les artilleurs ennemis se livrent a un ratissage méthodique du terrain. Va-t-on nous laisser écraser dans cette plaine sans raison ? Sans répit les projectiles se succèdent les uns après les autres. Boucher blotti contre moi serre entre ses lèvres une petite médaille de la Vierge. Brusquement le tir est sur nous, la grêle s'abat. Nous encaissons. Les coups martèlent le sol. Les éclats fauchent l'air. Nous sommes sonnés, abrutis, engourdis par ces bruits et ses odeurs âcres et lourdes, par cette fumée épaisse qui rampe sur nos trous. Nous nous rendons petits, tout petits, minuscules, incorporés au sol, enfouis dans ces cavités, ne tenant plus qu'une place infime, diminués de volume n'offrant plus qu'aucune surface humaine que l'impitoyable "knout" d'acier puisse frapper.

Puis tout se calme, je relève la tête, personne d'atteint chez moi. Mais devant nous d'autres unités ont sérieusement souffert. Aussi vois-je notre commandant, alors, loin en avant de nous, se lever d'un bond et faire un geste indiquant notre droite. Il ne m'en faut pas plus, je saute sur mes jambes.

"Debout ! À droite ! Pas de gymnastique !"

Toutes les sections couchées çà et là sur ce vaste espace se lèvent et font de même. Le bataillon vide les lieux aux pas de course, en un clin d'œil, nous gravissons à toute allure une petite crête et nous nous retrouvons dans le fortin enlevé par les Marocains, nous nous casons tant bien que mal dans les abris et casemates. Les observateurs boches ne semblent pas avoir repéré notre mouvement, car il continue d'arroser de projectiles la plaine que nous venons d'abandonner. Mais notre marche en direction du bois 28 est momentanément interrompue. Nous demeurons sur place.
Je vois alors passer le Général Tassin notre divisionnaire, accompagné d'officiers de son état-major. Il vient se rendre compte de la situation.

La plaine est toujours balayée par le feu adverse. L'ordre nous est donné de faire un détour plus à droite et nous voilà repartis vers notre objectif. Nous évitons des bois bombardés, traversons de petites plaines, de petits boqueteaux, nous apercevons les premiers cadavres bleu horizon, aux visages de cire, tout frais encore et dont nos regards se détournent avec un malaise indéfinissable. Nous gravissons une colline boisée et nous arrivons vers 16 heures aux abords du bois 28, choisi comme point de départ de notre attaque. Nous avons pu nous dissimuler aux vues de l'ennemi. Cette fois son artillerie ne vient pas nous inquiéter. En revanche en arrière du bois 28, nous retrouvons nos bons amis les 75, installés en plein champ et qui opèrent en vitesse. Nous passons devant les batteries, les obus passent au-dessus de nos têtes, nous brisant le tympan. Le déplacement d'air manque de nous jeter par terre.
C'est à ce moment que le sergent Bélier, un de mes meilleurs gradés, vient me trouver et me tient à un langage incohérent. Il prétend que le bois est rempli d'espions, ses yeux sont agrandis démesurément, un rire étrange plisse ses lèvres, il déraisonne. La fatigue des journées précédentes, l'horreur du spectacle qui se renouvelle à chaque pas, l'odeur et le bruit qui frappent nos sens depuis deux jours, l'inconnu terrible vers lequel nous avançons, tout cela a franchi la limite de résistance du cerveau de ce brave garçon si paisible et qui certes, ne pouvait imaginer semblables fantasmagories. Il n'y a pas de doute, les propos qu'il me tient sont ceux d'un homme fou.

Le bois 28, notre terminus, est atteint. Notre artillerie à ce moment tire à toute volée. C'est le fracas le plus infernal entendu jusqu'ici. Obus de tous calibres s'abattent sur les bois, en face de nous, où les boches son tapis. Des nuages de couleurs, blanc, noir, vert, planent au-dessus de ses arbres."Quelle salade là-bas !" Pense-t-on en soi même ? De longues colonnes de fumée denses s'élèvent au loin dans le ciel, suivi de formidables explosions : ce sont des dépôts de munitions ennemies qui sont atteints et qui sautent.

Notre brigadier le colonel Duval arrive en cet instant tragique. Sa silhouette est celle qu'on ne peut oublier. En képi et vareuse bleu foncé, grand et mince, il appelle à lui les quatre chefs de bataillon et rapidement avec sa voix précise et claire, il leur explique ce que nous allons faire. Puis le commandant Moreau nous réunit à son tour :

"Voilà, les boches sont en face de nous, dans les bois, en avant du village de Sainte-Marie-à-Py. Il s'agit de les chasser du bois et si possible de s'emparer du village. Le 107e chasseur mènera l'attaque, soutenu par les 32e et 116e alpin. Le 102 restera en réserve provisoirement et marchera derrière. Les sacs seront laissés sur place. Les vivres placés dans les musettes. L'outil sera mis au ceinturon. Exécution !"

Nous retournons à nos compagnies. Je fais mettre à terre les sacs de ma section, bien en ordre et je place le mien en tête. Ce n'est pas que j'ai la moindre illusion de les retrouver un jour, mais il me paraît nécessaire d'affecter le plus grand calme et de laisser croire à ceux qui m'entourent que le drame qui s'approche va se dérouler avec méthode. Je suis persuadé d'ailleurs de notre succès et tout en bouclant en sautoir mon sac de couchage, c'est avec sincérité que je répète pour donner confiance à tous :

"Les boches sont sonnés par notre artillerie. La brigade est lancée sur eux pour les achever. Comme le bataillon est en réserve, je crois que pour nous tout ira bien."

Nous voyons le 107e amorcer sa progression sous bois, lorsque tout à coup mon camarade Blaizot m'appelle. Je vais à lui. Il m'apprend qu'un nouvel ordre vient de lui être donné et que notre 2e compagnie ainsi que la 4e, celle du lieutenant Werquin viennent d'être désignées par le colonel pour partir en avant, devant le 107e. Werquin doit prendre la gauche, nous la droite. Opérant isolément, nous devons aller occuper, Werquin le bois n° 2 et nous le bois n° 5, dans lequel les boches sont encore à moitié installés. Il n'y a pas un instant à perdre, car nous devons agir immédiatement.
Cela renverse brusquement la situation pour nous et me trouble 1/10 de seconde. Mais je réagis aussitôt. Une certaine exaltation me prend. Il vaut mieux après tout, y aller de suite et en finir les premiers. Je n'ai pas l'habitude de marcher derrière. Encore une fois je serais en tête. C'est normal, le contraire m'eut surpris.

Me voilà de nouveau précipité dans l'action. Je réponds à Blaizot d'une façon qui pourrait paraître artificielle, de sang-froid, mais qui dénote la sincérité de mon ardeur en de tels moments :

"Allons-y ! c'est l'occasion de gagner sa croix de guerre !"

Je retourne à ma section. J'explique le tout rapidement. Je prescris de faire tout ce que je commanderai. Nous voilà partis. Blaizot marche en tête avec sa liaison. Je viens derrière, suivi de toute la compagnie en colonne par un. Nous sommes bientôt seuls, courant sous bois pour gagner le plus rapidement possible la lisière face aux boches. Les balles sifflent alors de tous côtés et ricochent sous les sapins en produisant des miaulements étranges qui me rappellent les bois de la Grurie. Blaizot m'appelle et me dit :

"Passe devant avec ta section. Voici la lisière. Tu feras ton déploiement sous le bois avant de partir."

En effet j'aperçois à travers les arbres une vaste plaine, plutôt un vaste fond de cuvette dont le rebord opposé s'orne d'un un autre bois, notre objectif. La cuvette est balayée par la mitraille. Son sol ponctué d'éclatement de projectiles et semblable à un terrain volcanique en éruption.
J'avance seul jusqu'à l'extrême lisière du bois où nous sommes. Les balles passent en rafale au-dessus de moi. J'aperçois quelques fantassins du 35e de ligne dans une tranchée très profonde. En me voyant arriver, ils me crient :

"Débine-toi, tu vas te faire descendre !"

Ces hommes qui jalonnent, ou croit jalonner l'extrême première ligne ne savent évidemment pas que des troupes d'attaques se massent derrière eux. Ma position vis-à-vis d'eux est pour le moins bizarre, mais il ne m'est pas loisible de leur expliquer pourquoi je suis là. J'essaie d'obtenir de leur part quelques renseignements sur la situation exacte en face de nous.
Pendant ce temps ma section s'est déployée en tirailleur derrière moi, le reste de la compagnie fait de même vers la gauche. J'aperçois Blaizot, impossible de se faire entendre, le fracas est infernal. Nous nous faisons signe, je devine son cri :

"Vas-y !"

Détail curieux, au moment même de partir alors que je sens les yeux de mes hommes fixés sur moi, guettant mon geste, j'aperçois une de mes bandes molletières déroulées pendant autour de ma jambe. La minute est extrêmement émouvante, les balles coupent les branches au-dessus de nos têtes. Je crie aux miens de ne pas bouger. Puis je remets tranquillement ma bande. Inconsciemment ou non, je n'accepte pas de marcher à la mort en trébuchant et de risquer un faux pas au cours de l'assaut.
Il y a certainement des états de grâce. Au risque d'être accusé d'exagération, je dois vous avouer qu'en ce moment précis, mon esprit est parfaitement lucide et mon sang-froid aussi réel qu'apparent. Cette opération terminée, je me dresse alors d'un bond, agitant ma canne et me retournant vers les miens je crie à toute force :

"En avant ! À la baïonnette !"

Au même moment, je saute la tranchée. La compagnie tout entière baïonnettes hautes, s'est ruée dans un élan magnifique en courant comme des fous, dévalant la pente aride, hurlant à pleine gorge. Les balles nous fouettent les oreilles, mais nous courons toujours. Minutes exceptionnelles où l'homme n'est plus lui-même, mais son double jeté en avant.
L'air que nous respirons sent la poudre et la fumée. Je me jette à terre et aussitôt la ligne de nos chasseurs s'aplatit sur le sol. Blaizot arrive à mes côtés, ainsi que l'adjudant Adam. Celui-ci brandit un fusil. Nous nous reposons une seconde, toutes sortes de projectiles passent par-dessus notre dos et vont éclater derrière nous.
Je regarde la plaine à franchir, les marmites éclatent de tous côtés. Nous repartons en courant dans cette fournaise. Blaizot me crie :

"Je suis blessé... prends le commandement !"

Je lui vois du sang sur la joue, il se couche. Nous continuons notre course. Adam admirable d'entrain, agite son fusil à bout de bras. Les obus pleuvent autour de nous. Je suis criblé de pierres, de terre, enveloppé de fumée, mais pas une égratignure. Nous faisons ainsi des bonds successifs à travers la mitraille. La violence des éclatements qui nous environne est telle que j'en deviens complètement sourd.
Nous arrivons dans le fond de la cuvette sans trop de casse, j'aperçois Blaizot qui se traîne tout seul derrière et qui nous a suivis en rampant à moitié. Nous grimpons sur le ventre l'autre partie de la plaine qui remonte en pente douce vers le bois ennemi dont nous ne sommes plus éloignés, puis je fais signe à Adam et nous voilà debout courants de nouveau face au bois. À ce moment la fusillade redouble, les mitrailleuses crépitent, les obus lacrymogènes fusent de toutes parts. C'est un enfer terrible dans lequel nous nous lançons. Je vois alors bon nombre de nos chasseurs s'abattre de tous côtés avec des cris horribles. Je redouble mon "En avant ! en avant !" que les survivants répètent. Mon ordonnance, le brave Guérin, breton têtu, qui depuis le début de la charge ne me quitte pas d'un pouce, et dont, à chaque coup d'œil en arrière j'aperçois le regard fixé sur moi, me crie brutalement :

"Mon lieutenant ! ça y est ! "

Je le vois chanceler s'abattre dans un trou d'obus. Je me précipite à ses côtés. Ce trou est immédiatement comblé par de nouveaux blessés qui s'y jettent en masse en criant tandis que sur nos têtes éclatent les projectiles les plus divers. Je suis écrasé par cette avalanche de corps avec mon malheureux Guérin qui a reçu deux balles dans le bras et qui ne peut réagir. Chacun se secouant et tirant de son côté, il se produit dans cet entonnoir garni de blessés, de mourants, des réactions terribles qui me brisent les jambes, que je ne peux dégager de cet enchevêtrement.
Un obus éclate sur le bord du trou, "Maman !" crie dans un râle mon malheureux clairon Coste dont je vois le bras déchiqueté voler en l'air.
Nous disparaissons dans un nuage de fumée opaque et jaune qui nous saisit à la gorge. Les gaz, je prends machinalement mon masque qui pend attaché sur la poitrine et j'enfonce mon visage dedans. Dix secondes après, nouvel obus suffoquant. Cette fois je n'ai pas le temps de mettre mon masque que je viens d'enlever. Le vent pousse le nuage sur nous, je respire l'air vicié et me voilà soudain étouffant. Cherchant à reprendre ma respiration. Peine perdue, je tousse dans une quinte furieuse, impossible à arrêter. Mes yeux et mes narines coulent abondamment, je me crois perdu. J'enfonce ma figure avec désespoir dans mon masque devenu déjà une loque boueuse et je force ma respiration. Au bout de quelques instants, j'ai le soulagement de voir qu'elle redevient normale. Je l'ai échappé belle !

Mais je suis rompu, ma bouche est enfiévrée. Je dis adieu à mon pauvre Guérin qui trouve le courage de me souhaiter bonne chance et je tire de toutes mes forces pour essayer de me dégager de ce trou où des blessés ne cessent de jeter leurs clameurs, leurs plaintes et leurs supplications de toutes sortes. Je parviens à sortir de là avec mon caporal Blanchard. Nous essayons de courir pour rattraper la vague de notre attaque. Où a-t-elle pu déferler, morcelée, rompue, brisée sur les récifs de ce prodigieux cataclysme ? Nous reprenons notre course vers la lisière qui crache sur nous. Nous atteignons ainsi une tranchée dans laquelle nous sautons. Je connaîtrais plus tard son nom, c'est "la tranchée des Tantes". Elle se trouve en bordure du bois occupé par l'ennemi. Pour le moment c'est une fausse à peine profonde dans laquelle une poignée de chasseurs se trouve mélangée à des fantassins du 35e et à quelques coloniaux venus là je ne sais par quel chemin. Le reste de la compagnie a dû appuyer plus à droite, je l'ai perdu de vue. J'ai su depuis que l'adjudant Adam et quelques chasseurs avaient fait une quinzaine d'Allemands prisonniers à l'intérieur du bois. De l'emplacement que j'occupe, impossible de pénétrer sous les sapins. Les boches sont terrés là-dedans avec des mitrailleuses dont les rafales rapides écrêtent de temps à autre le rebord de notre fossé. Nous creusons et approfondissons la tranchée. Perdu dans ce coin il ne me reste plus rien à tenter. Ma pensée se porte avec amertume auprès de mon bataillon dont je viens d'être arraché et séparé si brutalement. Où est-il et que va-t-il devenir ? Je me souviens alors que l'attaque de la brigade dont nous n'avons fait qu'amorcer le mouvement va se faire la nuit. Celle-ci descend rapidement.

J'aperçois bientôt en effet des colonnes d'attaque traverser la plaine derrière nous, dans la pénombre, les fusées éclairantes ennemies s'élèvent dans le ciel en feu d'artifice et inonde les lieux de leur lumière intermittente. Des deux côtés l'artillerie tape sans arrêt. Nous recevons dans notre tranchée, torpille, bombe, pétard et les coups d'un canon revolver dont les obus ont une odeur de phosphore très prononcé. Toute la nuit l'attaque est donnée par notre division, nos mitrailleuses crépitent soudain. Leur son nous parvient plus grave et plus mat que celui des mitrailleuses boches. On les entend partout, à droite à gauche par derrière. Les boches ripostent. On ne peut imaginer concert plus acharné dans la nuit. La pluie se met à tomber. Nous grelottons dans la boue crayeuse. Je m'endors accroupi puis je me réveille. Je meurs de faim et de soif. Celle-ci surtout me tenaille. Je n'ai plus rien dans mon bidon. J'en suis réduit à verser de temps en temps sur mes lèvres quelques gouttes d'alcool de menthe pure, dont je retrouve un flacon dans ma musette. Singulière façon d'étancher la soif avec du feu. Je répands ce liquide précieux sur mes mains, mes narines, mon masque à gaz. Son arôme puissant me sert de réactif au milieu de ce charnier nauséabond.

Tout à coup, une ombre se glisse dernière nous, le long de la tranchée. C'est un soldat qui vient de l'arrière. Le corps ceinturé de bidons pleins pour son escouade égarée, il court en se baissant, cherchant les siens :

"Le 35e d'infanterie ?"

Ce n'est pas pour nous. L'homme se dirige vers la droite appelant ses camarades. Mais c'est une mitrailleuse qui crépite. Un cri retentit et le malheureux tombe dans mon trou hurlant de douleur.

"Je suis touché !"

L'un d'entre nous prend son paquet de pansements et lui fait un bandage autour du genou d'où le sang ruisselle. Mais insensibles à la souffrance de cet inconnu, nous ne pensons qu'à l'apaisement de la soif qui nous torture. Il n'y a plus d'hommes parmi nous, mais des bêtes qui se jettent sur les bidons, que le malheureux nous livre bien volontiers en arrachant lui-même ses courroies. Une tournée rapide est faite parmi les plus rapprochés de cette aubaine inopinée. J'avale avec délice un plein quart de gnole, réaction salutaire contre la fatigue et le froid qui m'assaillent.
Nous passons la nuit a creuser la tranchée plus profondément pour nous protéger des projectiles nombreux qui ne cessent de nous arroser. La nuit de souffrances indicibles, au cours de laquelle nous entendons par intermittence sonner la charge française sur la gauche accompagnée de cris "En avant ! en avant ! en avant !" Puis sur la droite une clameur s'élève :

"V'là les boches !"

Suivi d'un reflux soudain de notre ligne. Je me dresse de toute mon énergie :

"Halte-là ! demi-tour ! Tas de salauds !"

Ma voix s'éraille et ma canne s'abat au hasard. Tous ceux qu'un instinct farouche et animal cramponne au sol m'imitent et le vent de panique vite réprimée s'éteint de lui-même.
Le bombardement qui s'était un peu ralenti reprend avec une énergie brutale. Nous nous écrasons dans nos trous. Les trajectoires tendues de toutes sortes de projectiles rasent nos têtes et jettent sur nous leur réseau d'acier. Le désespoir me prend. Jamais je ne sortirai de là !

L'aube se lève blême et sale. En regardant autour de moi, je ne vois que des visages boueux, pâles, hagards. L'homme aux bidons est là, étendu à mes pieds. Il est mort sans bruit, à mon côté pendant la nuit. Un pauvre alpin du 32e qui gémissait hier soir dans son coin est lui transformé en statue de cire, les poings crispés, les yeux chavirés, le ventre couvert de sang. Je suis environné de cadavres. Je tombe dans un morne abrutissement et perds pendant un certain temps la notion des choses.
Vers huit heures le soleil perçant les nuages, me réchauffe un peu. Le tour d'horizon exécuté de mon trou ne m'apporte pas grand détails sur la situation. Le terrain bouleversé tout autour, bossué de cadavres, hérissé de piquets aux barbelés tordus, ne répond pas à la question qui toute la nuit et depuis le jour ne cesse de m'obséder.

"Que sont devenus mon bataillon, ma compagnie, mes camarades ? De quel côté les chercher et comment les retrouver ?"

Je prends alors soudain tout mon courage et résolu à retrouver les miens, je profite d'un instant plus calme pour sortir seul de ma tranchée. Me voilà courant sur le terrain découvert à la recherche du 102. La bataille, nouvelle mer en furie, a rejeté sur ce rivage les débris des unités les plus hétéroclites. Celles-ci sont mélangées dans les tranchées que je longe, je questionne partout, on me renseigne.

"Le 102 est là-bas sur la gauche"

J'y vais par bons de trou en trou. Dans l'un d'eux, très profond, je m'y précipite brutalement pour éviter des projectiles. Je me trouve face à face avec un sergent d'infanterie, accroupi et poussant une série de soupirs inarticulés. Je le dévisage avec horreur, l'homme a les yeux arrachés, la tempe ouverte. Un filet de sang noirâtre qui se coagule sort du nez. Il agonise, je recueille ces derniers râles. Cette vision de glace d'épouvante et malgré les tirs ennemis je m'échappe de ce tombeau.
Les balles sifflent çà et là. Le terrain est jonché de cadavres et d'armes. Nul doute c'est par ici qu'a dû donner l'attaque notre pauvre brigade. Que de chasseurs n'aperçois-je pas accrochés dans les fils de fer ! Enfin je rejoins le 102. Une poignée d'hommes encadrés par quelques sous-officiers dans des tranchées bouleversées. C'est tout ce qui reste de notre beau bataillon si beau et si enthousiaste !

Le 107e et le 32e sont aussi dans le même état. Plus d'officiers. Quels débris ! Seul le capitaine Milcent de l'état-major de la brigade est là, couvert de boue. Il m'accueille en levant les bras au ciel :

"Pauvre brigade, le colonel Duval est blessé ! sur quatre chefs de bataillon trois tués et un blessé ! Tous les officiers de même. Je reste seul. Aidez-moi un peu pour essayer de regrouper les éléments dispersés par ici."

Les obus recommencent à pleuvoir au hasard. Avec le capitaine Milcent, nous allons voir un colonel de cavalerie, seul officier supérieur présent dans ces parages. Nous le trouvons assis philosophiquement au bord d'un entonnoir. Il nous dit :

"Mes amis, il faut tenir où vous êtes, avec ce que vous avez."

Et je retourne avec le capitaine Milcent auprès des débris de notre brigade. Il décide avec moi de reporter les éléments du bataillon sur un mamelon légèrement en arrière de notre emplacement actuel dépourvu de champ de tir. Ce mamelon, sur lequel je parviens avec les chasseurs de ma compagnie que j'ai pu regrouper, est encombré d'alpins et de fantassins. Je fais coucher mes hommes et je circule cherchant l'endroit favorable pour nous installer. À l'heure présente, il s'agit d'organiser la position qu'il nous faudra tenir.

J'aperçois soudain l'adjudant Adam suivi du caporal Leroy et de quelques chasseurs, débouchant sur ma droite. Nous courons l'un vers l'autre et nous nous serrons la main. Le hasard qui nous a séparés hier soir au cours de l'attaque nous rapproche brusquement aujourd'hui, sans que nous cherchions à élucider ce mystère. Puis j'aperçois Blaizot qui surgit d'un autre côté, la tête emmitouflée de bandage, et quittant Adam je cours vers mon camarade. Un obus éclate à dix mètres de nous au même moment je sens un formidable coup de trique à la cuisse gauche. La douleur suraiguë est intolérable et je tombe sur le sol. Ma première pensée, comme un éclair, est la suivante : jambes brisées amputation, cependant sentant que je peux remuer les orteils sans trop de gêne je reprends espoir et je crie:

"À moi Adam !"

Celui-ci n'a pas attendu mon appel, il est déjà près de moi. Auguste Adam, le plus grave et le plus généreux des camarades de combat. Type parfait du guerrier gaulois, sans peur et sans reproche, tel que l'opinion populaire se l'imagine. Ossature large, puissante, longues moustaches au poil dur, mâchoire volontaire, regard d'un bleu intense. Pour animer ce corps, une âme trempée à l'égal du physique, n'ayant jamais connu la peur des éléments, des choses, ni des hommes. Mais un cœur d'une sensibilité extrême s'ouvrant aux malheureux, impitoyable pour les lâches.

"Mon pauvre vieux, je crois que j'ai la cuisse cassée" et lui d'ajouter en guise de réponse :
"Montez sur mon dos, je vous emporte."

Malgré mon refus le brave garçon me hisse sur ses robustes épaules et nous voilà partis vers l'arrière au milieu des obus. Le tout se déroule en l'espace de quelques secondes. Il est une heure de l'après-midi. La tête me tourne. Je glisse. Adam me remonte, mais au bout de 200 m il est exténué. Il me laisse couler doucement à terre et s'assied près de moi. Je lui donne un peu d'alcool de menthe. Je me frictionne les narines et les lèvres. Ma blessure ne me fait plus souffrir. J'aperçois ma culotte couverte de sang. Adam me reprend et nous voilà repartis. Il marche malgré la fatigue intense qui l'accable. Je le sens se raidir pour ne pas me laisser tomber. Je m'accroche à son cou désespérément.

"Serrez fort !" me dit-il de temps en temps.
"J'irai jusqu'au bout."

"Adam hier vous avez été un as. Ce que vous faites maintenant, je ne pourrais l'oublier. La Médaille militaire, vous l'aurez, je vous le promets."

Adam comme nous tous, à jeûner depuis trois jours et malgré toute sa vigueur je le sens faiblir. Il me dépose à nouveau sur le sol.

"On ne peut aller plus loin, me dit-il, les balles sifflent par ici et nous nous ferions tuer tous les deux."

Il m'étend dans le fond d'un fossé et se couche à mes côtés. Je lui serre la main avec effusion et nous reprenons de l'alcool menthe.

"Mon lieutenant, les paroles que vous venez de me dire, écrivez-les à ma mère, elles lui feront plaisir. Voici son adresse. Et sur une carte il écrit, "Madame Adam, à Boulzicourt, Ardenne. Seulement reprend-il avec un éclair dans les yeux, mon pays est envahi. Vous ne pourrez le faire qu'après la guerre."

Les yeux me piquent et je prends la carte.

À ce moment nous apercevons au loin un groupe de brancardiers, traversant la plaine. Nous faisons des signaux désespérés, mais il s'éloigne de nous, il ne nous voit pas. Je prends alors mon sifflet et de toutes mes forces je siffle. Ils se retournent. Ils nous ont vus. Adam agite son képi. Nous voyons deux brancardiers se détacher du groupe et venir vers nous avec un brancard. Adam les reçoit et me remet en leurs mains, puis se tournant vers moi :

"Je vous laisse, je retourne là-bas."

Nous nous étreignons une dernière fois et je le vois faire demi-tour pour aller reprendre sa place à la bataille, me laissant au cœur un bel exemple de fraternité d'armes.

"Je prends alors mon sifflet et de toutes mes forces je siffle. Ils se retournent. Ils nous ont vus."

Ce sifflet que je possède et que je garde précieusement comme une relique.( Stéphane Petit)


Me voici aux mains des brancardiers. Ceux-ci m'installent sur leur brancard, le hisse sur leurs épaules et nous voilà partis cahin-caha vers le poste de secours du 102 que nous avons du mal à découvrir. Les brancardiers étant du 402e d'infanterie. Le poste est installé dans d'anciens abris boches.
J'aperçois les infirmiers de mon bataillon et la silhouette des trois docteurs Liébert, Paynel et Rançon. Un infirmier m'a reconnu de loin et je l'entends crier mon.

"C'est pas possible !" s'écrient en chœur nos bons toubibs. Ils se précipitent : "On nous avait dit que tu étais tué !"

Je vois Paynel qui s'essuie les yeux : "Mon vieux, il faut que je t'embrasse !"

Et nous nous étreignons sincèrement et cordialement. Quel réconfort en de tels moments ! Puis vite on découpe la jambe gauche de ma culotte et je vois le visage grave de Liébert se pencher sur ma blessure. Il m'examine une seconde et se redressant souriant :

"Tu as la cuisse traversée par un éclat d'obus. Pas de fracture. Aucun organe touché. L'éclat est passé à un centimètre de l'artère fémorale. Tu es un veinard !"

Ces paroles me causent une joie indicible. Je ris nerveusement, puis je sens mon cœur s'exalter en une ardente Action de grâces vers la providence. On me fait une piqûre de caféine. Je réclame à boire.

"Nous n'avons rien ici. Du sucre, c'est tout ce que nous possédons."

Devenu très loquace, je parle, je raconte la fournaise de la veille.

"Un peu de calme, me dit Rançon, ne parle plus. Il te faut du repos. On va t'évacuer, guéris-toi et à bientôt."

Nous nous étreignons une dernière fois. On m'installe sur un autre brancard et me voilà reparti vers l'arrière, balancé par le pas régulier des quatre infirmiers du 102. Nous franchissons les anciennes premières lignes ennemies, où nous étions passés la veille si vaillants. Du haut de mon brancard, je regarde. J'aperçois toute une brigade de cavalerie massée dans un pli de terrain, attendant la trouée pour s'engager. Figures graves des officiers qui vont et viennent à cheval. Beaux visages de tous ces dragons sous le casque, les regards tendus vers l'avant, vers cette fusillade et ce tapage infernal que l'on entend là-bas, au-delà de la crête d'où ils voient revenir de nombreux blessés dont je fais partie. On questionne mes porteurs :

"Ils sont loin les boches ? Est-ce qu'ils foutent le camp ?"

Et eux de répondre invariablement :

"On n'attend plus que vous !"

Puis c'est de l'artillerie que je croise. Encore des 75 qui montent vers l'avant. Mon esprit a repris son calme et je pense à tout ce que viens de vivre au cours de ces journées, et à l'épouvante dont je sors, à mes chasseurs si braves tombés sans qu'un résultat soit venu récompenser leur sacrifice, aux camarades que je ne reverrai plus. Mes brancardiers marchent toujours.

"Où allons-nous comme çà ?"
"À la ferme des Waques"
"C'est loin ?"
"Encore assez, nous ne savons pas, d'ailleurs, où cela se trouve."

Dans toute autre situation, cette réponse m'eut fait sourire. Mais j'aperçois soudain l'aumônier de ma division que je connais bien, marchant à grands pas, la soutane relevée, le casque sur la tête. Je l'appelle.

"Mon pauvre ami, est-ce grave ?"
"Non une chance inouïe !"
"Alors il faut remercier le Bon Dieu"
"Monsieur l'aumônier, c'est déjà fait ! voulez-vous nous indiquer la ferme des Waques."

Prenant sa carte il donne des indications aux porteurs. Nous voilà repartis. Un peu plus loin nous sommes arrêtés par les obus qui tombent à 200 m devant nous sur le chemin que nous devons prendre. Ce serait stupide de se faire tuer maintenant, aussi mes brancardiers déposent mon brancard sur le sol et nous attendons. Des soldats nous croisent et nous racontent que quelques instants plus tôt, ils ont vu un capitaine de chasseur blessé, ramené comme moi vers l'arrière, se faire tuer sur la piste par un obus. Aux questions que je leur pose, ils ajoutent :

"C'était un grand type, avec le bouc, probablement du 102e. Il était mort sur son brancard abandonné dans le fossé."

Plus de doute pour moi. Ce signalement correspond à celui du capitaine Vogin, commandant la première compagnie. J'en éprouve une grande tristesse, car c'était un chef intrépide et universellement aimé.
Au bout d'un quart d'heure, la rafale est passée et nous pouvons continuer notre route. Après bien des péripéties, nous arrivons à la ferme des Waques en ruine. Aux alentours, des voitures, des convois, de l'artillerie, de la cavalerie, des blessés, des brancards, un enchevêtrement colossal et un va-et-vient d'infirmier, pataugent dans une boue jaunâtre. On me mène à l'ambulance. Un médecin auxiliaire vient vers moi :

"Ce n'est pas grave, votre pansement est fait, bien. On va vous mettre dans une voiture en attendant de vous évacuer vers l'arrière."

On glisse mon brancard dans une voiture dételée. On referme la bâche et me voilà seul, livré à mes pensées dans cette guimbarde. Le vent souffle à travers les planches mal jointes. Je suis gelé. On ne m'a pas donné de couverture. J'ai faim et soif. Va-t-on revenir ? Mais non. Le temps passe et personne ne vient.

Tout à coup la bâche se soulève et mon auxiliaire réapparaît : "On vous emmène."

On sort mon brancard et on me transporte vers une autre voiture. On me glisse dedans, on referme la bâche et j'attends. Remue-ménage autour de ma voiture. Des voix se croisent se disputent. On relève la bâche et on m'annonce que cette voiture, la dernière disponible pour l'instant, à son timon cassé et que l'on ne pourra m'évacuer qu'à la nuit. Je proteste, mais je suis bien obligé de m'incliner et l'on me transporte dans la première voiture, où je me trouve avoir maintenant comme voisin de brancard un caporal du 116e alpin qui a le bras cassé et qui souffre beaucoup. Je réclame une couverture et on m'apporte une toile de tente. Je demande à boire et à manger, on m'apporte un quart de jus. La bâche se referme et c'est fini. Nous sommes abandonnés. On ne s'occupe plus de nous. La nuit est venue. Le tapage, le va-et-vient, les bruits de voiture de chevaux n'arrêtent pas autour de nous. Le bruit des obus, avec des éclatements plus ou moins rapprochés et perpétuels. Je suis exténué, brisé et je finis par m'endormir sur des pensées peu gaies.

30 septembre 1915

Je dors mal. Je me réveille glacé. J'écoute dans la nuit les sifflements bizarres des obus qui chantent pour les uns et qui grognent pour les autres. Et puis les coups de départ de nos batteries assez proches et enfin les éclatements lointains. Chanson macabre qui ne cesse pas, qui obsède et retentit dans le cerveau. Je regarde l'heure à ma montre restée fixée à mon poignet, une heure du matin. Quand viendra-t-on ? Et je me rendors. Cette fois-ci le jour filtre à travers la bâche quand j'ouvre à nouveau les yeux. Il est sept heures.
Pendant que l'on va se décider à venir, je patiente, mais en vain. Soudain la colère me prend et je soulève la toile qui nous tient lieu de muraille. J'aperçois la même foule grouillante d'infirmiers, de brancardiers d'artilleurs et de tringlots. Beaucoup se pressent autour des cuisines roulantes que je vois fumer à l'écart. Allongé sur mon brancard sans pouvoir bouger, je sens mon impuissance. J'appelle au hasard le premier soldat qui passe. "Hep ! Hep !" l'homme n'a pas entendu. Au suivant je recommence, mais hélas, ils sont sourds et ne veulent pas m'entendre. La vue des roulantes surtout, me rend enragé, car je n'ai rien mangé depuis trois jours. Je hurle de plus belle :

"Écoutez-moi, écoutez-moi !"

L'infirmier ainsi interpellé s'avance et me demande ce que je veux.

"À boire et à manger pour moi et mon compagnon. Nous n'en pouvons plus."

L'homme s'éloigne je me recouche. J'attends en vain une demi-heure. Que ne donnerai-je pas pour être blessé au bras plutôt qu'à la jambe qui m'immobilise ? Être debout et pouvoir marcher, j'aurais eu à manger deux fois depuis hier. Je soulève de nouveau la bâche, bien décidé cette fois en finir. J'interpelle le premier venu :

"Vous, là, venez ici !"

Et à cet homme quelque peu abasourdi, je déverse le trop-plein de ma colère accumulée depuis longtemps. Toutes les épithètes, toutes les invectives les plus fortes de l'argot militaire sortent par ma bouche, puis je réclame immédiatement la venue du médecin auxiliaire aperçu la veille au soir. L'homme sous cette avalanche n'a pas bronché. Il tourne les talons et disparaît. Je me recouche en envoyant au diable tous les embusqués de la terre. Le caporal du 116e dont j'ai pris également la défense me remercie, il est très affaibli. Deux minutes après, la toile se soulève et je vois apparaître le médecin très empressé. Toujours surexcité, je recommence une tirade sur le mode énergique, puis je réclame notre évacuation immédiate. Le docteur s'excuse, puis il se tourne vers son personnel et se démène pour nous faire apporter des aliments et hâter notre départ.
Je respire enfin. Mon brave alpin aussi et nous nous réjouissons à la pensée de bientôt partir vers des lieux plus hospitaliers.

La bâche de ma voiture est restée soulevée. Je vois tout à coup passant près de moi ô surprise un mitrailleur du 102e. Je l'appelle, il se retourne et m'apercevant court vers moi. Je lui raconte mon aventure. Il s'indigne. Puis se joignent à lui d'autres mitrailleurs du bataillon venu comme lui au ravitaillement dans ces parages. Il faut dire que je suis particulièrement connu de la mitraille. La plupart viennent comme moi du 26e BCP de Vincennes, et mon amitié très étroite avec le lieutenant Arnoux leur chef, m'a toujours valu à Montluel et ailleurs, la grosse cote dans leurs rangs. Enfin ce sont presque tous les gars de Paname, des titis au verbe gouailleur et épicé, mais au cœur d'or, avec lesquels j'ai souvent échangé maints propos sur notre grand village. Voilà donc ma voiture entourée par tous ces chics garçons. J'ai la sensation de me retrouver subitement en famille.

"Au jus pour le lieutenant Petit ! voilà du singe, des boules de pain, un quart de gnole, du thé chaud !"

Quel contraste après mon abandon ! Ah, les braves types, je les aurais tous embrassés. Mon alpin profite de la distribution et peu après nous sommes enfin évacués vers l'arrière, dans notre guimbarde tirée par un cheval.

J'atteins ainsi Jonchery-sur-Suippes, où dans un nouveau poste de secours, on renouvelle mon pansement et me pique contre le tétanos. Une auto sanitaire m'emmène ensuite à toute allure. Le trajet est assez long. Toujours allongé et enfermé dans cette boîte sans fenêtre j'ignore l'itinéraire suivi, mais j'enregistre avec déplaisir les cahots de la route.
Au bruit des nombreux véhicules qui croisent le nôtre, j'en conclus que nous suivons une voie de circulation intense. Le grondement du canon s'estompe graduellement. L'arrière me ressaisit peu à peu. Mon brancard est descendu à l'ambulance russe de Cuprerly. Je suis introduit dans un vaste hangar de toile où s'alignent, de chaque côté de l'allée centrale, des lits garnis de blessés. Un silence de mort plane sur l'ensemble.

Tous les regards se tournent vers moi lorsque je pénètre dans la salle. Mes yeux se fixent instantanément sur un des premiers lits de gauche ou je viens de reconnaître étendu, pale, mais bien vivant, le capitaine Vogin dont la mort avait été annoncée sur le champ de bataille. Je fais signe de m'arrêter près de son lit. "Bonjour, le gosse", murmure le capitaine comme un revenant. Mon émotion me coupe la parole et mes larmes sont toute ma réponse. Le capitaine est plus touché que moi, il a reçu trois balles dans le corps, l'une en pleine poitrine sous le poumon droit, l'a traversé de part en part, les deux autres l'ont frappé aux jambes.
On me couche dans un lit vacant où je retrouve comme voisin le lieutenant Werquin, le sous-lieutenant Frey et le colonel Duval, notre commandant de brigade que les balles allemandes n'ont pas épargné. La journée s'écoule dans le calme et le repos le plus absolu où le sommeil des bienheureux vient nous prendre. De temps en temps, le sifflement de l'air sous la tente, un bruit un peu sec dans la salle me réveille brusquement. Je rêve toujours que je suis assoupi en première ligne et que les projectiles ennemis tombent autour de moi. Je ne pourrais me défaire avant longtemps du cauchemar de la tranchée des Tantes. À minuit, le train sanitaire, celui-là même que nous avions croisé le 26 septembre peu après notre débarquement nous emporte vers l'inconnu.

1er octobre 1915

Le voyage se déroule avec une extrême lenteur, dans des wagons à bestiaux aménagés. Nous sommes huit officiers, couchés sur des brancards superposés où l'on souffre horriblement. Le capitaine Vogin et le colonel Duval sont parmi nous. À Châlons-sur-Marne nous déjeunons et on nous change de wagon. Nous dînons à Brienne-le-Château, puis nous passons à Bar-sur-Aube.

2 octobre 1915

La nuit me tient éveillé. Les secousses du train, mon pansement qui n'a pas été renouvelé et qui adhère à ma peau, un certain un énervement créé par la longueur du trajet, tout cela m'empêche de dormir. Je compte machinalement les stations où nous faisons des arrêts plus ou moins prolongés, suivi de brusque départ, accompagné de bruit de ferraille et de tampons entrechoqués. Chaumont, Langres, Chalindey, Ys-sur-Tille, ces noms résonnent lugubrement dans la nuit. Au matin le lieutenant Werquin est descendu à Dijon. Nous passons ensuite à Saint-Amour où je garde le souvenir d'un excellent déjeuner servi par les dames de la Croix-Rouge. Nous reprenons notre route vers le sud et arrivons enfin dans le courant de l'après-midi en gare de Lyon-Brotteaux, où le service de santé donne l'ordre de débarquer le colonel et le capitaine Vogin. Mon modeste galon de sous-lieutenant n'est pas pris en considération et personne ne songe à moi.
Redoutant la poursuite de cet affreux voyage en petite vitesse, j'attire l'attention du toubib de service en criant comme un écorché :

"Ne me séparez pas de mon capitaine !"

Le capitaine Vogin intervient en ma faveur :

"C'est mon gosse !"

Et le docteur ému fait décrocher mon brancard. Quelques minutes plus tard, l'auto sanitaire nous débarque place Bellecour, devant le porche de l'hôtel Royal où je suis hospitalisé.

HÔPITAL DE LYON


Pendant les premiers jours d'hôpital à Lyon, je vis bestialement couché dans un bon lit, dans une chambre claire et coquette avec trois autres officiers. Je dors, je mange, je renais peu à peu à la vie. Mon état de santé est excellent. Ma blessure à la cuisse ne me fait pas souffrir, pas de température, pas de suppuration.
Mon père vient passer trois jours près de moi. Le quatrième jour, mon infirmière Madame Frat extrait de ma blessure, avec une pince, un assez gros éclat d'obus restés prisonniers à l'intérieur de mes chairs. C'est assez douloureux, mais ceci fait, il n'y a plus qu'à laisser dame nature cicatriser peu à peu les dégâts. Je conserve encore cet éclat dans mes souvenirs. Parmi les figures qui m'entourent se trouve le brave capitaine Vogin, mon voisin immédiat, dont les cicatrices seront plus longues que les miennes à se refermer. Le lieutenant Mourey du 2e génie est un très fort et solide gaillard, plein d'entrain et d'impétuosité. Blessé à Ypres, chevalier de la Légion d'honneur et de la Croix de Léopold, il a un bras très abîmé et son état nécessite des soins perpétuels et des opérations successives. Cela ne semble pas entraver son ardeur et il court les pavés de la ville, rejoignant le bercail à des heures tardives et remplies d'histoire abracadabrante qu'il nous narre pour notre plus grande distraction. Celui-là c'est un dur. Je ne me doute guère, et lui non plus, qu'il deviendra plus tard mon vieil ami. Il prépara l'École de Guerre avec moi à Saint-Maixent et sera le parrain de ma troisième fille Édith.
Nous n'engendrerons pas la mélancolie dans la chambre 24. De nombreuses visites s'y succèdent, parmi lesquels de vieilles connaissances de Montluel. Puis ma mère et ma sœur Mimi arrivent à leur tour de Paris passer auprès de moi quelques jours.

Le troisième jour, je m'étends sur une chaise longue au balcon de ma chambre et je regarde l'animation de la place Bellecour. J'ai déjà une bougeotte terrible et le 12e jour, je sors me promener en famille dans une voiture au parc de la Tête d'Or. Je reprends contact avec l'extérieur et bientôt me voilà arpentant la rue de la république sur deux béquilles. Cela me vaut une algarade de mon infirmière qui estime, non sans raison, que je vais un peu vite. Mais rien n'arrête la jeunesse enclose entre quatre murs.

Peu à peu, de tous les lieux publics, brasserie, théâtre des Célestins, Casino, cinéma Royal et Majesty reçoivent la visite de notre équipe : Mourey, le lieutenant Aubertin, grand ancien de Cyr est un artilleur que nous avons surnommé Wells. Nous sommes pleins d'entrain et de gaieté. Nos rires, nos chants et parfois quelques tapages mettent une certaine animation dans notre atmosphère de blessés qui récupèrent leurs forces. Qui pourrait nous critiquer ? Certes pas les embusqués qui encombrent les rues lyonnaises, ni ceux de nos camarades, cloués dans leur lit d'hôpital et qui attendent leur tour de la sortie libératrice.

Mercredi 7 octobre 2015, toujours au lit. L'après-midi Madame Frat m'extrait de ma cuisse un assez gros éclat d'obus ! (1 cm x 1.5 cm x 2.5 cm.) Assez douloureux.


Éclat retiré de la cuisse de Jean Petit
Je possède cet éclat dans une vitrine parmi quelques objets, qui ont appartenu à mon père


Je reçois des nouvelles de mon bataillon qui a durement payé son héroïsme : 349 officiers et chasseurs sont hors de combat ! En Champagne deux officiers ont été tués, les lieutenants Dorémieux et Bernard, affectés au 102e peu de temps avant notre départ de l'Oise. Le commandant Moreau blessé, évacué à Toulouse est parti en convalescence pour l'Algérie. Neuf autres officiers sont blessés, en traitement dans les divers hôpitaux de France. Mon ordonnance Guérin est soignée à Barbazan Haute-Garonne. Le bataillon très réduit a quitté la Champagne au début d'octobre. Il est actuellement à Héricourt dans la région de Belfort où il se recomplète peu à peu. Un nouveau chef de bataillon est à sa tête, le commandant Dennery.

Quelques lettres me viennent des hôpitaux, le sergent Virion m'écrit :

"Le lieutenant Blaizot est soigné à Bordeaux. Ils me disent que vous devez avoir la Légion d'honneur et je vous félicite sincèrement, car nul ne l'a mieux mérité que vous. Je souhaite qu'elle orne bientôt la poitrine d'un brave comme vous mon cher lieutenant. Nous sommes cités à l'ordre de l'armée Gonesse et moi. Le lieutenant Blaizot et vous, vous pouvez être fiers d'avoir eu une compagnie comme cela à commander, car c'étaient tous des braves et pas un seul n'a flanché. L'exemple que vous autres officiers, avez donné a au moins porté ses fruits."
Ces paroles venant d'un vrai brave (Virion est né à Metz et il était réformé n° 1) me font un réel plaisir.

Blaizot m'écrit :

"À une demande de propositions spéciales pour la Croix je t'avais proposé le 30 septembre avec un rapport circonstancié à l'appui. On m'avait assuré que tous devaient être décorés tout de suite."
Il a reçu lui-même cette distinction. Ma proposition suivra son cours, mais le ruban rouge ne me sera pas décerné cette fois. J'obtiendrais une citation à l'ordre de l'armée avec le motif ci-après :

"Le 28 septembre 1915 a sous un bombardement intense d'artillerie entraînée énergiquement sa section en avant et a contribué à la prise d'une tranchée allemande. Au cours d'une contre-attaque ennemie a maintenu par son énergie sa section sous un feu violent et a permis la reprise du mouvement en avant. A été grièvement blessé. Signer le Général commandant la quatrième armée, de Langle de Cary."

Un jour je reçois à l'hôpital la visite de Monsieur et Madame Cabannes. La persistance de leur affection me touche sincèrement, mais je sens à cette minute qu'il me faut désormais, vis-à-vis de leur fille, arrêter définitivement ma position.
Après leur départ, le soir même, je prends la plume et dans une lettre à Guittou, je lui fais mes adieux en lui expliquant le plus honnêtement possible que nos deux vies ne peuvent se réunir, étant déjà de mon côté engagé vers une autre... j'anticipe évidemment, mais... je lui demande ma liberté d'action. Cette décision me coûte terriblement, car je pense au mal qu'elle peut provoquer dans le cœur de celle à qui elle s'adresse. Mais la pensée de ma véritable future fiancée est impérative et me commande d'agir ainsi. Toute ma vie doit en dépendre. C'est le point final qui clôt irrévocablement mes relations avec la famille de Monsieur Cabannes. Je n'en aurais plus aucune nouvelle ! (Je retrouverai Marguerite en 1978, 63 ans après.)


Mon père vient passer avec moi les fêtes de la Toussaint. Nous faisons ensemble une excursion fort belle dans le massif du mont d'Or, à l'île Barbe et Caluire où se dresse le monument élevé à la mémoire du maréchal de Castellane.

Le 9 novembre 1915 après avoir passé la contre-visite médicale devant une commission qui constate ma guérison, j'obtiens un congé réglementaire de sept jours et après mes adieux à l'hôpital, je quitte Lyon définitivement et je rejoins Paris. Mais mon état n'est pas aussi satisfaisant que les médecins ont bien voulu le mentionner. En plus de mont d'affaiblissement général, je suis atteint de prurit rebelle, ou mieux de phtiriase, ce qui signifie plus vulgairement maladie de peau. Une affreuse démangeaison parasitaire me dévore en effet et je suis réadmis d'office à l'hôpital du Panthéon, 18 rue Lhomond, où le docteur Loévy , ami de mon père me prend en charge. Me revoilà hospitalisé de nouveau pour un mois, tout près de ma famille. J'utilise ces 30 jours à renouer des liens avec de nombreux amis et parents, les officiers du 26e BCP à Vincennes et les blessés de mon bataillon qui traversent la capitale. Je fais également une visite au capitaine de Boismenu dans le quartier de l'Étoile. Il va mieux et se remet peu à peu de sa terrible secousse.
En dehors de mes courtes heures de présence à l'hôpital où je subis un traitement à base de bains sulfureux et de lotion au sublimé corrosif. J'arpente les boulevards en compagnie de camarades, entre autres mon ami Jacques Massin, en convalescence lui aussi, les lieutenants Blaizot et Frey. Singulière physionomie que celle de ce Paris en guerre !

Tous les blessés, tous les convalescents, tous les permissionnaires se pressent et se coudoient entre la Madeleine et la porte Saint-Martin. Dans le scintillement des lumières du soir, aux terrasses des grands cafés, aux salles des restaurants, aux promenoirs des music-halls, la horde des guerriers chante et rit. À l'Olympia, à l'Eldorado, au Petit Casino, la foule est uniquement militaire et soldatesque. Des bras en écharpe, des béquilles, des décorations toutes neuves sur les poitrines, képis, bérets, calots et chéchias, tout cela s'entremêle dans une magnifique atmosphère d'insouciance et de gaieté guerrière.
Le combattant du front y est vraiment le roi. Les femmes et les rares civils égarés y dévisagent, les unes avec reconnaissance et admiration, les autres avec envie et résignation, toute cette meute de mâles qui, ayant hier affronté la mort, sont prêts à se dresser encore devant sa menace. La mort ! C'est elle qui dans ce Paris enfiévré semble nous attendre tous, là-haut, sur la ligne de ce front titanesque dont le hurlement de cesse ni jour ni nuit.
Mais ici, Mistinguett découpe sur la scène sa fine silhouette et module pour la centième fois son refrain nostalgique et faubourien : "Toute petite", que l'armée française fredonnera demain dans les tranchées, au hasard des sapes et des bombardements, à chaque retour des permissionnaires.

Enfin définitivement guéri, je pars au soir du 22 décembre 1915 pour une semaine sur la Côte d'Azur. Mon sleeping me dépose à Nice où, de l'hôtel Beau Rivage, le bruit des vagues qui grondent vient bercer mes dernières journées de détente. Huit jours d'isolement et de repos où je profite de la limpidité du ciel pour visiter toute la splendeur de la corniche. Villefranche, Beaulieu, Eze, Monaco, Monte-Carlo. À menton je vais à pied jusqu'au poste franco-italien ou le pont Saint-Louis marque la frontière. Je redescends à Cannes. Là, je m'enterre à l'hôtel des Pins vers la Californie dont les somptueuses propriétés disparaissent dans les fleurs. Une pointe à Golfe-Juan, à Juan-les-Pins, puis à Antibes où du haut des remparts je contemple la mer démontée.
Je rentre à Paris pour 24 heures, le temps d'aller avec ma mère m'incliner devant la Vierge de la vieille église Saint-Séverin.

FONTENAY-LE-COMTE - 1915


Le 22 décembre 1915, premier jour de l'hiver, après un long voyage de nuit, je suis au petit matin embrumé au dépôt des 8e, 18e, et 102e BCP à Fontenay-le-Comte, au fin fond de la Vendée. Sur le quai de la gare, une ombre falote me reçoit, c'est Blaizot. Il m'accompagne à l'hôtel de France où je m'installe.

Fontenay-le-Comte ! Petite ville maussade, triste, casanière, potinière, horriblement province, où la pluie fine et le ciel grisaille, délayent irrévocablement toutes les ardeurs et noient toutes les espérances. Je me présente au commandement du dépôt, le capitaine Gondalier de Tugny, qui à l'inverse du climat local, déverse beaucoup de soleil dans mon cœur. C'est un homme parfait et charmant, que son état de santé retient loin du front, mais qui ne ménage ni son affection ni son attention à tous les combattants qui comme moi reprennent pied à son dépôt.
Je suis affecté à la 14e compagnie, celle des inaptes. Peu à peu je reprends en main tous les convalescents qui rentrent chaque jour. Je retrouve bon nombre de mes anciens chasseurs que je rééduque dans de petits exercices à proximité de leurs casernements. Dans mes heures de loisir, je monte à cheval dans la forêt de Mervent, nostalgique et pluvieuse. J'arpente dix fois par jour l'unique rue de la République entre la gare et la place Viète où se dresse le kiosque traditionnel. À la popote, c'est fort heureusement de la détente entre officiers, tous combattants, douze blessés ayant appartenu aux 8e, 18e et 102e BCP. Je suis le plus ancien sous-lieutenant et à ce titre "chef de calotte" ce qui me vaut le droit d'infliger des amendes sans appel et de faire exécuter les paris les plus inattendus, comme celui d'avaler toute une assiette de biscuits, sans boire, dans un délai record.

Au début de janvier 1916, je vois rentrer au dépôt mon ordonnance Guérin, remis de sa blessure et qui reprend sans tarder son service auprès de moi. L'adjudant Adam réapparaît à son tour. Nous nous retrouvons avec une sincère émotion et nous nous étreignant avec force. Quelques jours plus tard, il reçoit officiellement la Médaille militaire que sa brillante conduite lui a value en Champagne.
Tout ce que le dépôt contient d'hommes valides, défilent devant lui et rend ainsi hommage à sa vaillance. J'ai pu lui faire obtenir également une citation avec le motif suivant rédigé de ma main :

"Le 29 septembre 1915, voyant son lieutenant tomber à ses côtés, la charger immédiatement sur son dos malgré sa grande lassitude et l'a emporté sous un feu meurtrier. La remis aux mains des brancardiers. Il est revenu aussitôt reprendre sa place à la bataille. A été blessé peu de temps après à la tête de sa section. D'une bravoure hors ligne, a fait preuve en cette circonstance du plus entier dévouement."

Jour après jour, notre petit groupe d'officiers se disperse. Blaizot nous quitte le 8 janvier, appelé à suivre les cours de l'école état-major près d'Épernay. Pour ma part ayant réclamé avec insistance mon retour, je vois bientôt mes démarches couronnées de succès. Le commandant du 102e BCP écrit au capitaine de Tugny qu'il accepte ma venue au bataillon avec un renfort à choisir parmi les anciens chasseurs blessés en Champagne.

Je m'occupe aussitôt de constituer ce détachement. Il ne m'est pas difficile de grouper autour de moi de nombreux volontaires. Pendant plusieurs jours je m'occupe fébrilement de leur équipement et de leur tenue. Je prépare notre départ avec joie. Je fais un saut jusqu'à Paris pour 48 heures et le samedi 15 janvier 1916, après avoir bu le champagne à l'hôtel de France, je prends la tête d'un détachement de 48 chasseurs, avec un seul gradé le caporal Bertin. Précédés par les clairons nous embarquons à 15 h 30 à la gare où tous les officiers du dépôt viennent me dire adieu. Me voilà reparti vers de nouvelles destinées. Adieu Vat ! Ce voyage d'ouest en est, de la Vendée vers le front d'Alsace est particulièrement mémorable. Après un changement de train à La Roche-sur-Yon, nous prenons place dans un convoi bondé et arrivons à Nantes à 21 heures. Là, décrochage puis raccrochage derrière un train omnibus. L'on repart avec des arrêts toutes les dix minutes. Passage à Ancenis vers minuit, à Angers, puis à Saumur.
Le 16 janvier 1916, mal réveillés et transis, nous débarquons à Tour à 6 h. Je reçois des ordres pour conduire mon détachement dans la caserne de passage, à 15 minutes de la gare, mon prochain train ne repartant qu'à 9 h 20. Mes chasseurs sont heureusement fort disciplinés et facilitent ma besogne. Pendant qu'ils dorment à la caserne, je vais entendre la messe de 7 h, car c'est dimanche, après un tour en ville je m'assieds au café pour prendre un bon chocolat. Je fais emplette de cigares que je rapporte à mes poilus, et je retraverse la ville à leur tête, dans un pas cadencé impeccable. Le train nous emmène tout le long de la Loire, Chenonceaux, Vierzon, une heure d'arrêt. Nous dînons dans nos wagons, nous nous endormons. Passages à Bourges, à Nevers à minuit où nous subissons encore un long arrêt. À Gray, Haute-Saône débarquement. Le commissaire militaire nous envoie cantonner dans un local de passage. Je visite seule la ville et arpente les quais de la Saône. C'est un véritable tour de France ! Après le dîner au buffet de la gare, c'est le train de 18 h 39 qui nous emporte.
À Besançon à 22 heures. Nouveaux casernements de passage. J'admire mes chasseurs et leur parfaite tenue au cours de ce long périple. Il y a pourtant parmi eux quelques ch'timis, quelques fortes têtes, mais tous me connaissent et m'estiment. Pas un d'entre eux ne cherchera a me créer le moindre ennui. Mais de mon côté, je les soigne : je me préoccupe de leur obtenir un jus fumant à chaque arrêt et quelques douceurs. Aussi tout va pour le mieux. Cohésion étroite entre le chef et sa troupe : c'est tout le secret du commandement. Nous quittons Besançon à 0 h 28 pour débarquer à Voujeaucourt, Doubs, à 3 h du matin. À défaut d'un local aménagé, je fais coucher tous mes gens dans la salle d'attente. Je dors moi-même chez le chef de gare. Le 18 janvier 1916 à 7 heures du matin, nous sautons dans un convoi qui nous dépose une heure plus tard à Pont-de-Roide. C'est heureusement la fin de nos tribulations ferroviaires.

À pied cette fois et par des chemins raides sur un sol glacé, nous terminons notre long voyage par une étape de 8 km qui nous amène à 10 heures à Pierrefontaine, où cantonne le 102e BCP. Je me présente au commandant du 102e BCP et je retrouve tous mes camarades et anciens chasseurs du bataillon. Le commandant me retient à sa table pour déjeuner. Autour de lui, le lieutenant Evrard et le docteur Paynel, vieilles connaissances de Montluel, les sous-lieutenants Féraud (mon ex-sergent fourrier promu officier) et Bourdier, qui seront pour moi par la suite de vieux amis et de fraternels compagnons d'armes. Je suis réaffecté à ma chère 2e compagnie, commandée par le lieutenant Bocquillon. Auprès de lui se trouve le sous-lieutenant Juteau (dans le civil hôtelier à Boulogne-sur-Mer) avec lequel je m'entendrai parfaitement.

Janvier 1916 à Fontenay-le-Comte, Vendée. Dépôt des bataillons de chasseurs.

De gauche à droite : Les officiers des 18e, 58e et 102e BCP.Lt. Blaizot, doct. de Valmont, lt. Huguet, doct. Bigaignon, cap. Franck, lt. Chrétien, s.lt Carrega, mort au combat, s.lt Bourienne, mort au combat.

Il y a parmi eux quelques ch'timis, quelques fortes têtes, mais tous me connaissent et m'estiment. Pas un d'entre eux ne cherchera a me créer le moindre ennui.

ALSACE-RÉGIONS DE BELFORT-HAGENBACH-SEPPOIS-JANVIER SEPTEMBRE 1916


Le 19 janvier 1916 le 102e bataillon de chasseurs quitte son cantonnement de PierreFontaine pour celui de Pont-de-Roide. Petite étape dans cette région pittoresque du Doubs. Pays couvert de neige, collines couronnées de sapin noir, rivière qui coule rapide dans le fond des vallées, sur un lit de cailloux, maison à toi de bois. Je loge chez l'épicier Boilot sur la place. Tout va bien. Je dors chez lui comme un loir. Nous passons quatre jours dans ce charmant pays où alternent pour nous quelques exercices, quelques amphis du commandant, des concerts par la fanfare et, le dernier jour une séance récréative donnée par les mitrailleurs du bataillon dans la salle de l'usine Peugeot. J'ai retrouvé mon excellent ami Arnoux, capitaine à la compagnie de mitrailleuse de la brigade. Il m'invite à sa popote, longs bavardages !
Je me présente au colonel Gratier qui commande notre brigade et jouit dans nos rangs d'une réputation très "chasseurs". Puis nous voilà partis par étapes vers le front, un secteur d'Alsace que l'on dit fort tranquille. Une journée à Montbéliard où nous cantonnons au château. Trois jours à Cunelières, Haut-Rhin, où je vais visiter la tombe élevée à l'endroit précis où est tombé en combat aérien le célèbre Pégoud.

Pégoud aviateur 1915


À la compagnie revue de pieds, de chaussures et de vivres de réserve. On parle de notre futur secteur. Il y a, paraît-il, un poste avancé. Je brigue l'honneur de l'occuper le premier avec ma section. Satisfaction m'est accordée. C'est ainsi qu'au soir du 27 janvier 1916, le bataillon quitte Cunelières, pénètre sur l'ancien territoire d'Alsace annexée, traverse plusieurs villages de nuit : Rextzwiller, Dannemarie. Des projecteurs balaient le ciel, mais on entend peu le canon. Le secteur est vraiment très calme. Après Gommersdorf nous arrivons à Hagenbach vers minuit. Le bataillon se disloque et la 2e compagnie emmenée par le lieutenant Bocquillon s'engage à travers champs vers la première ligne. Pas un coup de feu. Nous nous perdons dans les bois, puis nous retrouvons notre guide, un soldat du 99e RI. Au poste de commandement de la 2e compagnie, je pars à mon tour, seul avec ma première section vers la ligne avancée, située à l'écluse 57 sur le canal du Rhône au Rhin.
Vers deux heures du matin, je relève une section du 99e RI, qui n'a eu qu'un blessé en un mois ! Et nous voilà isolés dans ce coin nouveau pour nous, face à l'ennemi. Dans le grand silence de la nuit j'organise ma section, place mes sentinelles, visite les abris et tout terminé je m'endors sur une couchette dans la maison de l'éclusier, quelque peu écornée par les obus. Elle offre encore en première ligne un PC respectable. Le lendemain à 8 heures je suis sur pied. Rien de nouveau à signaler, les lignes adverses sont extrêmement silencieuses. Je ne suis guère habitué à cela, mais les boches ne tirent pas, nous non plus. Joli secteur ma foi !

Toilette fort tranquille à la pompe de l'écluse qui fonctionne. Coup de téléphone, car nous avons un fil à l'arrière, au lieutenant Bocquillon. Déjeuner vers 11 heures. Phoros. Travail d'aménagement par mes chasseurs. C'est la vie rêvée loin de tout embêtement. Le soir je repère au créneau le village de Brünighofen qui nous fait face à 600 m et qui est tenu par l'ennemi. Nous tirons un peu, histoire de montrer que nous sommes la et après ma ronde, c'est de nouveau un excellent somme dans mon gourbi. Je passe ainsi quatre jours, où alternent les corvées de soupe, la pose de barbelés, les patrouilles au-delà du canal, quelques tirs à la mitrailleuse, un bombardement de Brünighofen par nos 75 et une réponse courte, mais violente par les 105 d'en face.
Je vis très près de mes hommes. Mêlé à eux, les écoutant parler, les regardant agir. J'ai à mes côtés mes deux fidèles sergents Boucher et Bélier et un caporal nommé Lecomte. Celui-ci a été affecté à la 2e compagnie après la Champagne. Il vient d'un bataillon de chasseurs alpins et il a déjà à son actif de beaux combats dans les Vosges. Malheureusement il n'a pas eu l'heur de plaire au lieutenant Bocquillon qui avant de monter en ligne me l'a signalé comme un gradé médiocre ayant peu d'autorité sur son escouade. Erreur psychologique, car dès notre premier soir à l'écluse 27, Lecomte vient me trouver et me dit :

"Volontaire pour tout ce que vous voudrez !"

De fait je n'ai pas de meilleurs patrouilleurs. Toutes les avancées du canal sont explorées par lui et je trouve en sa personne le meilleur des agents de renseignements. Je ne suis pas long à m'apercevoir qu'ils possèdent d'exceptionnelles qualités guerrières. Je me l'attache étroitement et je ne fais plus rien sans lui. Il prend l'habitude, quand il est sans occupation de venir à mon PC s'asseoir paisiblement dans l'attente du nouveau. Il épie mes gestes, mes paroles, toujours prêt à partir, surtout si une pointe de péril flotte dans l'air. Petit et râblé, l'œil vif, la figure en museau de fouine, il ressemble étrangement à cet animal par son aptitude remarquable dans la fouille des sapes qu'il boise au fur et à mesure avec les matériaux les plus divers : débris de planches, vieux piquets, qui lui tombent sous la main. Qualité qu'il tient de sa profession de mineur du Pas-de-Calais, pays dont il est originaire. Parmi les nombreux combattants du rang de ma 2e compagnie, Lecomte sera un de mes plus fidèles et plus dévoués serviteurs. Il sera aussi l'un des plus braves et son nom reviendra encore bien souvent sous ma plume.


Après quatre jours en première ligne je suis relevé et viens pour quatre autres jours en soutien à la tranchée 24 au milieu du Bürger Wald. Je partage le PC avec mon commandant de compagnie. Le temps est froid et la neige tombe. Les boches nous gratifient à plusieurs reprises de bombardement assez violent, sous forme de rafales de 105 qui s'abattent subitement dans la journée, un peu partout sur nos organisations.
Notre PC est plusieurs fois encadré, mais sans dommage d'aucune sorte. Notre cuistot Casimir en est quitte pour la peur et quelques éclats dans ses marmites. Survol assez fréquent d'avions ennemis violemment canonnés. La nuit, je fais comme officier de quart de longues tournées dans le secteur au milieu des grands sapins et le dédale de nos positions.

Le 116e BCP nous relève et nous revenons au repos dans le village d'Hagenbach. Celui-ci n'est situé qu'à 4 km des lignes, mais ses maisons sont intactes et ont conservé tous les habitants, hommes femmes et enfants. Ce sont de braves Alsaciens avec lesquels nous avons les meilleurs et les plus cordiales relations.
Je loge dans une famille parlant peu le français et je dors dans un bon lit. Notre popote commune avec la 1re compagnie est installée dans une maison de type local, au milieu de la grande rue du village. La patronne madame Berchtold et ses trois filles, de plantureuses Alsaciennes, se dévouent pour notre bien-être. C'est là que j'apprends la décision du commandant qui me désigne pour aller suivre à Remiremont le cours du fusil- mitrailleur.

Les jumelles de Jean Petit, qu'il porte autour de son coup. Je possède cette objet exposé dans une vitrine.(Stéphane Petit)


Le 7 février 1916 je pars avec un sergent, le caporal Lecomte et de mon ordonnance Guérin. Nous passons par Belfort où nous déjeunons, par Épinal où nous dînons et couchons. Le lendemain nous arrivons à Remiremont. Le lieutenant-colonel Petit est directeur du cours qui comprend 35 officiers venus des différents corps de la VII armée.
Pendant 15 jours nous nous initions au mystère du fonctionnement de cette arme automatique nouvelle, le FM-CSRG modèle 1915. Théorie et pratique alternent entre les locaux de la caserne Victor et le champ de tir du Parmont. Les sapins des Vosges sont couverts de neige et la température très rude rend nos sorties assez sévères. Mais je fais la connaissance d'excellents camarades avec lesquels je sympathise dans une exubérante gaieté.
Le général de Villaret (Godefroy-Timoléon), commandant la VII armée nous fait l'honneur de sa visite au champ de tir. Il est de tempérament peu amène et passe pour être d'une très grande rigidité dans le service. L'ayant pris en photo avec mon petit vest-pocket, je reçois de lui une sévère admonestation, mais tant pis, je conserve le cliché ou l'attitude du général correspond bien à son état d'âme. Pour terminer, je rejoins mon bataillon à Hagenbach le 24 février.


Pendant mon absence le secteur s'est agité quelque peu. Des obus tombent fréquemment aux abords du village. Il y a eu des tués et des blessés dans ma compagnie. Le 402e RI qui tient les avancées a été attaqué et a perdu quelques tranchées.
Le 1er mars 1916, je remonte en ligne, d'abord dans les bois du Schön-Holtz, à la tranchée 22, puis dans le Bürger Wald à la tranchée 24. Il serait fastidieux de conter notre existence dans le menu. Les tirs d'artillerie, les patrouilles de nuit, quelques jets de grenades, de la neige de la boue épaisse, de longues randonnées dans le secteur, des veilles tardives coupées de profond sommeil, des conversations interminables avec mes chasseurs, l'esprit et le corps sans cesse en alerte voilà tout ce que je retiens de cette période.

C'est le nouveau repos à Hagenbach. Le 2 mars le commandant Dennery est remplacé par le commandant Drahonnet, un ancien du 26e BCP et du 402e RI que je connais bien que j'ai vu maintes fois Vincennes et pendant notre séjour au camp de la Valbonne. Un nouveau capitaine est venu prendre le commandement de la première compagnie c'est le capitaine Voirin. Grand ancien de Saint-Cyr promo Maroc, il arrive de la Légion étrangère et les nombreuses décorations qui ornent sa poitrine en font parmi nous, d'emblée, un chef très respecté. Il a une autorité incontestable et son avenante gaieté n'est pas pour nous déplaire. Il vivra de longs mois de guerre au bataillon. Je le retrouverai plus tard en 1940 au Maroc comme général commandant la division de Casablanca.
La vie continue avec son étroite camaraderie d'officier et son train-train habituel. Je commande la deuxième compagnie en l'absence du lieutenant Bocquillon. Je m'intéresse beaucoup à mon travail, éprouvant de grosses satisfactions avec mes hommes. Je suis obligé de constater que le lieutenant Bocquillon, pourtant de relations fort agréables, n'est pas prisé de nos chasseurs. Il manque avec eux de doigté et ne leur témoigne pas suffisamment cette affectueuse sollicitude qui accroche les humbles aux chefs. Pour ma part j'ai toujours vécu près des miens et mon caractère altruiste m'a naturellement porté à me pencher sur les joies les mystères et les misères de chacun. Il ne s'agit pas de pratiquer vis-à-vis des hommes une certaine démagogie dont ils ne sont d'ailleurs pas dupes, mais d'être avec eux très simplement et très profondément humain.

Le 11 mars un petit événement imprévu me prouve inopinément que j'ai raison. Vers midi, étant entré pour le service à la popote des sous-officiers, je les trouve tous au grand complet achevant leur repas. Ils m'invitent à rester pour boire avec eux, comme je le faisais parfois a Valbonne. L'un d'eux prenant spontanément la parole me dit à peu près ceci :

"Mon lieutenant, laissez-moi vous dire que tous ici présents nous vous reconnaissons comme le seul officier que nous aimons tous, parce que vous nous avez toujours compris et vous avez toujours su nous prendre. Votre éducation et votre grade ne vous ont jamais éloigné de nous. Nous vous donnons notre estime notre confiance et notre plus profonde de sympathie. Vous pouvez aller n'importe où, en patrouille ou à l'attaque nous serons toujours derrière vous pour vous suivre. "

Les voilà debout. Ils m'entourent. Nos verres se heurtent. Nos mains s'étreignent. Je les quitte, nanti d'une allégresse dont les effluves bercent mon cœur tout au long de la journée.
Remontée en ligne le 16 mars au Schön-Holz, à la grande Garde 3. Secteur assez agité. La 1re compagnie du capitaine Voirin et la mienne relèvent le 106e BCP. Nous travaillons toutes les nuits dans les boyaux, tranchées et abris de bombardement. Général Blazer vient nous inspecter et nous adresse ses félicitations. La vie est assez dure et les nuits sont sans sommeil. Je surveille les travaux inspecte mes sentinelles. Les mitrailleuses boches tirent souvent.

Le 20 mars le sous-lieutenant Goasdoué, qui observe l'ennemi à la jumelle au bout de la sape n° 2, reçoit une balle dans la poitrine. Je cours aussitôt poste de secours où je le trouve étendu sur un brancard. C'est un excellent ami et cet événement m'afflige, mais le toubib m'affirme que la vie de mon vieil Alfred ne sera pas en danger. Ilest vite évacué aussitôt. Je partage tout mon temps en complète intimité avec Juteau et nous alternons pour le quart de nuit. On veille. Les boches nous bombardent fréquemment et plus d'un gros projectile tombe à proximité de notre emplacement et nous flagelle de son souffle.

Le 23 mars le capitaine Vogin est de retour au bataillon et il m'annonce cette bonne nouvelle en me téléphonant au Büger Wald.
Le 24 mars 1916, à trois heures du matin nous sommes réveillés par un violent bombardement de nos positions. Branle-bas de combat. Le capitaine Vogin qui partage notre abri se dresse et crie d'une voix tonnante :

"Sortez tous !"

Ordre impératif du chef. En quelques secondes nous sommes à nos postes de combat. Les marmites pleuvent. Nous bondissons aux sapes, nous aplatissant aux parois des boyaux à chaque trajectoire trop tendue. Mais après 80 minutes d'un arrosage copieux que nous subissons en serrant les dents, l'œil aux aguets, le tir s'arrête et le calme renaît. Pas un blessé, une vraie chance. Néanmoins je reste de quart a veillé toute la nuit jusqu'à six heures du matin. Dans l'après-midi vers 17 heures notre artillerie déclenche à son tour un fort bombardement sur les lignes adverses. Les boches répondent aussi violemment. Nous descendons dans un abri solide, mais nous recevons une dégelée de 150 quelque chose de pépère. Le soir c'est la relève et le retour à Hagenbach où je retrouve ma chambre. Au réveil le capitaine Vogin vient m'y embrasser dans mon lit en me saluant de son habituel :

"Bonjour le gosse"


Quelques jours après, nouvelle et agréable surprise l'adjudant Adam est de retour à la compagnie et je retrouve avec joie cet excellent compagnon d'armes puis sac au dos nous allons par Dannemarie cantonner à Vauthiermont à l'arrière du front. Notre nouveau général de brigade, le général Julien vient nous inspecter. Nous le surnommons "Barnum" et voici pourquoi. Dans le premier discours qu'il nous tient, il compare notre bataillon au cirque Barnum ! Ceci pour nous préciser qu'il veut, à l'arrivée au cantonnement, voir chaque gradé chaque homme jouer un rôle particulier, c'est-à-dire l'un s'occupant de balayer la cour, l'autre d'édifier des feuillets, le troisième que sais-je, tout comme chez Barnum. À l'arrivée à l'étape le clown plante un piquet, l'acrobate monte la tente de la danseuse, que sais-je ? Imaginez l'effet produit par de telles paroles sur l'esprit facilement gouailleur de nos troufions. Sacré "barnum" il n'a pas volé son sobriquet. Il a d'autres marottes. Un chasseur à pied nous dit-il ce n'est pas seulement un jeune homme qui s'habille en noir. Et il se lance dans une diatribe nous incitant à prouver que nous devons être à la hauteur de notre réputation en toutes circonstances. Ce langage maladroit nous braque aussitôt, car le bataillon n'est pas que je sache une unité de gardes-voies.
De plus notre nouveau patron s'intéresse uniquement aux détails de notre vie de cantonnement. Que lui importe nos états de services de guerre. Il fouine comme un juteux et semble surtout préoccupé de la boue qui orne nos semelles. Il est ridicule et les boutades vont leur train sur son compte dès qu'il a le dos tourné !

Wolfersdorf, avril 1916, lieutenant Evrard, s-l Garnier, s-l Leroy mort au combat.

Avril, mai 1916. devant la popote à Bütwiller, s-l Bourienne mort au combat, cap. Voirin, s-l Juteau.


Nous faisons quelques jours après la connaissance d'un autre général, notre divisionnaire, le général Passaga. Les officiers lui sont présentés. Excellente et forte impression cette fois. Celui-là sait nous conquérir.
C'est un homme de haute stature, au geste froid, à la parole mesurée, au regard direct, racé d'allure et profondément humain. Il nous mènera plus tard à la victoire. La France lui sera redevable de beaux rayons de gloire et son nom restera, parmi ceux des vrais grands chefs de la guerre, éminemment honoré, aimé et respecté. Je dois dire par anticipation qu'après avoir commandé notre division à laquelle il donnera le nom devenu célèbre de la "Gauloise", il conduira le 32e corps d'armée de succès en succès jusqu'à l'armistice. Il commandera le 10e corps d'armée à Rennes après la guerre et mourra en retraite à la veille du nouveau conflit mondial en 1939. Je rends ici un pieux hommage à sa forte personnalité, la grandeur de son talent militaire, sa profonde psychologie du combattant. Il m'a honoré à maintes reprises de son amitié et je lui garde au fond de mon cœur une reconnaissance et une admiration inaltérable.


Intermède :

Le 31 mars un avion boche est descendu le 31 mars près de Soppe par un de nos pilotes, nommé Boilot. Nos chasseurs ramènent triomphalement des morceaux de l'appareil.

Au cours de la première quinzaine d'avril 1916, le 102e est à Wolsferdorf par 1 km nord-ouest de Dannemarie. Toujours l'Alsace accueillante dont les cigognes peuplent les toits. Le lieutenant Bocquillon nous quitte, il est affecté dans un autre bataillon et me voilà placé de nouveau à la tête de la 2e compagnie. Nous exécutons dans le pays environnant des travaux importants. Fouilles de tranchées et de boyaux, pose de réseaux. Pendant de longues heures du matin au soir nous piochons pelletons taillons des piquets et déroulerons du barbelé. Nos chasseurs exécutent à la tache un très beau travail. En récompense, sur le boni de ma compagnie je leur offre de la bonne bière d'Alsace. Pendant cette période la bataille de Verdun bat son plein loin de nous et cette place forte subit les assauts répétés de l'ennemi. Le haut commandement qui redoute une action analogue sur Belfort nous a assigné en Alsace l'exécution d'un vaste programme de fortifications. C'est toute la région de Belfort que nos troupes mettent ainsi en état de défense. Quelques obus aux abords du village pour nous rappeler que c'est la guerre.

Un matin, apparition du général Julien qui vient visiter nos travaux. Bon début, je reçois des félicitations sur toute la ligne. Je rentre déjeuner à Wolsferdorf, le cœur léger. Mais là, coup de théâtre, le général a inspecté nos casernements et y a poussé un coup de gueule. Motif mon sergent-major Lévy a laissé dans sa chambre une bougie collée sur sa table. Il encaisse huit jours d'arrêt de rigueur ! Barnum se démène comme un furieux devant l'objet de son courroux. Séance pénible, grand laïus sur la discipline et la propreté des locaux. Je ne suis pas encore assez blindé et ses reproches contre un de mes gradés me blessent profondément.

Le commandant Drahonnet n'a aucune réaction vis-à-vis du général. J'en souffre cruellement, car ces mesquineries mettent mon épiderme à vifs. Savoir encaisser avec le sourire c'est une formule pourtant simple, mais mon ardeur et ma jeunesse ne sont pas encore suffisamment assouplies pour admettre comme légal un acte que je considère comme une injustice.
Après Wolsferdorf, nous voici Bütwiller le 17 avril. Étape de nuit pour changer de cantonnement. Cinq de mes chasseurs pris de boisson causent du scandale le long du chemin. Je réprime ma colère et avec Adam, je veille seulement à limiter les dégâts en les faisant suivre et les poussant devant nous. Le lendemain je fais comparaître les délinquants dans mon bureau. Cinq fortes têtes, dessaoulées cette fois et piteuses, mais butées : Yvinec, Paumier, Bodin, Manceau, Hostyn. Lavage de tête dans règles et verte semonce. La justice se mange froide. Mais j'apprends ainsi à bien connaître mes bonshommes.
Bütwiller est comme tous les petits villages de cette Alsace, un coin tranquille, habité de ses autochtones, où il fait bon vivre, car les obus boches n'y tombent pas ou peu, presque par erreur. Nous exécutons dans les environs des travaux analogues à ceux accomplis à Wolsferdorf. C'est le bois de Fuchsberg que nous fortifions. Nous y partons dès le lendemain avec les gradés du génie qui nous sont affectés.

Une batterie de 120 long est camouflée sous les grands arbres. Nous déjeunons souvent dans ces casemates avec Adam et Juteau. Le commandant Drahonnet vient nous voir et contrôler notre travail qui sous la direction d'un contremaître comme Adam, est remarquablement conduit et exécuté.

Le 21 avril 1916, j'apprends ma nomination de sous-lieutenant à titre définitif a daté du 27 décembre 1915.

Le 23 avril jour de Paques, à la messe de 6 h 10 dite par un prêtre brancardier du 401e RI. Je communie ainsi que beaucoup de mes chasseurs dans l'église de Bütwiller. Le lundi de Pâques alors que j'achève ma toilette vers 7 h 30, je suis avisé de la présence inopinée au village du général Julien. Je me précipite et je le trouve face à face avec la sentinelle. Il l'inspecte des pieds à la tête et lui fait déboutonner sa capote, puis sa vareuse, pour constater que mon poilu ne porte pas de bretelles ! Crime de lèse barnum ! Un pantalon sans bretelles, c'est pour lui pire qu'une bataille perdue, cela commence mal !
Je cherche une diversion en entraînant le général dans les cantonnements. Mais gonflé par son premier avantage sur un homme pauvre bougre comme moi, le patron hausse le diapason, s'emporte progressivement et me reproche la malpropreté de la cour du bâtiment où nous pénétrons. Comme je ne suis pas dans mon domaine, mais dans celui de la 1re compagnie, je fais prévenir le capitaine Voirin. Celui-ci arrive le front barré, avec son air des mauvais jours. Ça va barder !
Le général Julien se tourne vers lui et l'interpelle de très haut. Ha le pauvre homme mal lui en prend ! le capitaine Voirin n'en fait qu'une bouchée. Il explose brutalement et sans égard pour les étoiles de son vis-à-vis lui réplique dans des termes d'une violence inouïe. Je suis le seul témoin de cette scène et c'est bien la première fois qu'il m'est donné de voir et d'entendre un capitaine engueulé proprement un général ! Voirin hurle littéralement :

"Mon général, nous ne sommes pas ici pour être emmerdés par des considérations sur la propreté de nos cantonnements. Nous y sommes pour faire la guerre et travailler à des organisations de guerre. Qu'il y ait dans le village de la boue ou de la merde, je m'en fous. Si cela vous intéresse, restez-y ! moi je travaille sur mes chantiers. J'y vais tout de suite et si vous voulez me suivre en avant ! "

Oh là là ! quelle bastonnade ! qu'elle volée ! qu'elle raclée Barnum en a positivement le sifflet coupé. Il reste coi, la bouche ouverte au milieu de la cour. Le capitaine Voirin lui a tourné le dos et à grandes enjambées se précipite vers l'extérieur. Le général réfléchit une seconde et se décide à lui emboîter le pas comme un toutou qui a reçu la fessée et qui n'ose plus remuer la queue. Je suppose qu'il doit marmonner entre ses dents : "il va me casser la figure".

Je suis par derrière en ricanant sous cape, "attrape mon vieux ça te fait les pieds."
Et nous voilà partis tous trois travers champs, dans l'ordre, un déchaîné comme un projectile, Julien tout penaud et le dos rond, Petit impassible, mais triomphant. Nous abordons le secteur de la première compagnie par un bout. Les hommes sont aux travaux. Le capitaine a chaque emplacement explique d'une voix cassante ce qu'il a ordonné et ce qui est exécuté. Le général écoute regarde, mais ne souffle pas mot. Moi non plus. Nous repartons à grandes foulées dans le sol meuble. Nous faisons ainsi quatre ou cinq stations où la même scène se renouvelle. Au dernier ouvrage de la 1re compagnie, Voirin claque les talons salut et disparaît me laissant seul avec le vieux.

C'est mon tour, nous abordons les travaux de ma compagnie. Je crois innocemment que la volée magistrale qu'il vient de recevoir aura dompté notre général. Grave erreur. Il reprend sa superbe devant ma petite personne et comme un couard loin de l'ennemi il retrouve sa voix acide pour m'accabler de reproches malsonnants. Mais il tombe sur Adam qui ne se laisse pas épaté et lui rend coup pour coup. Enfin l'inspection est terminée et revenu seul au milieu des miens, c'est avec de grands d'éclats d'hilarité que je raconte avec force détails la mésaventure de ce pauvre "Barnum" auquel nous souhaitons tous, un prochain pied-à-terre à Limoges.


Le 24 avril je m'évade vers Paris, huit jours de permission. Je me plonge dans ce bain de l'arrière, dans ce milieu parisien dont je ne suis pas encore complètement exilé où chacun m'interroge, me questionne, me félicite, m'encourage.
Lieu d'antan où toute mon enfance a grandie, lieu d'adolescence et de formation militaire, panorama d'un Paris printanier où les marronniers fleurissent, où le ciel délavé couronne les toits gris, ou la Seine coule paisible. Paris, cher Paris ! Que de figures, que de rencontres, que de déjeuners, que de conversation. Le capitaine de Boismenu guéri me retient sa table en son domicile 68 rue Lauriston. Les officiers du dépôt du 26e chasseur m'accueillent à leur popote à Vincennes. Mes cousins Joseph et Henri Dimier, jeunes étudiants de Louis-le-Grand s'attachent à mes pas m'admire et m'envie. Cette jeunesse de 17 ans se sent elle aussi fouaillée par l'appel des armes et à attend son heure pour s'engager... avant l'heure.

Mes vieux maîtres, les Collin les Dumareau, a l'ombre de leurs vieux collèges s'attendrissent et s'enorgueillissent à la fois dans le rôle d'éducateur des hommes de guerre.
Le 7 mai 1916 au soir après cette courte ivresse, je reprends place à Bütwiller dans mon créneau de combat. Pour me remettre d'emblée dans l'atmosphère de guerre. 
Le 9 mai, les boches bombardent Bütwiller, un obus sur l'église, un dans l'école, un devant mon bureau de compagnie. Vers 18 heures le tir devient plus violent et les marmites s'abattent sur la maison qui fait face à la mienne. Je fais mettre tous mes chasseurs dans les abris. Résultat négatif, sauf quelques toits transpercés. Nous dînons quand même de fort bonne humeur à la popote du capitaine Voirin.

Pendant 17 jours nous poursuivons nos travaux dans les grandes futaies de Fuchsberg où l'on entend chanter les coucous. Les Vosges bleuâtres ferment au loin à l'horizon. J'ai découvert à la compagnie un bon petit cheval appelé Champagne. Je le monte régulièrement chaque jour et par les prés verts parsemés de boutons d'or, sous les arbres en fleurs et le long des routes, je parcours la campagne ensoleillée et les villages environnants : Falkwiller, Dannemarie, Traubach-le-Bas, Wolfersdorf.

Je visite les unités voisines inspecte mes chasseurs giberne chez mes amis bois des verres de poiré avec les Alsaciens. C'est la vie libre et aérée, jusqu'au jour où sonne l'ordre d'un nouveau départ.
Le 24 mai 1916, je remets solennellement la croix de guerre aux sergents Boucher et Teyssier ainsi qu'aux chasseurs Porcher et Bretagne en présence de toute la compagnie qui défile peu après. Aussitôt nous bouclons les sacs, tout est prêt. Les voitures sont chargées départ à 0 h 30 adieux Bütwiller.

Par Wolfersdorf et Dannemarie, nous sommes le 25 mai à six heures du matin à Surace, où cantonne l'état-major de la division. Entrée fanfare en tête. L'après-midi le général Passaga nous passons en revue sur la route. Une séance musicale fort réussie clôt la journée et elle annonce pour nous de l'entrée dans un nouveau secteur. Ainsi le rire et la gaieté préludent à l'action.


Pendant huit jours du 27 mai au 4 juin ma compagnie est aux tranchées à Hümmelsberg. Secteur relativement confortable, situé entre Seppois et la frontière suisse. Les tranchées sont clayonnées de rondins et le sol revêtu de caillebotis. Elles sont situées sous de grandes futaies de sombres sapins. Le coin est pittoresque, mais par moment assez bombardé. Nous y relevons des cavaliers du 2e chasseur d'Afrique. Officiers charmants. Bourdier qui m'accompagne coiffé d'un casque est revêtu d'un grand "macfarlane" qui lui bat les talons. Il est salué par des: "Bonjours monsieur l'aumônier."

Méprise que notre ami accueille d'un air imperturbable. J'ai un bon PC construit de beaux troncs d'arbres. Mon commandant de secteur est un chef de bataillon d'infanteries le commandant Belhumeur du 334e RI, dont le type correspond bien au patronyme, son œil est vif, il a la barbe et le poil grisonnant comme Henri IV. Excellent soldat, toujours par monts et par vaux. Il connaît bien les lieux que je parcours avec lui en tous sens.
Mes souvenirs les plus marquants sont, le 30 mai vers 10 heures, je suis occupé à ma toilette, devant mon abri. Le sergent Bélier me prend en photo dans cette position fort pacifique, lorsqu'un obus boche tombe à quelques mètres et remplit ma cuvette de terre. C'est le signal d'un marmitage en règle de nos bois par les 77, 88 et 105. Les obus pleuvent de tous côtés et pètent en tous sens. Arrosage systématique qui nous surprend inopinément. Tous les chasseurs se rendent en courant aux abris comme des lapins surpris batifolant dans la garenne. Un seul blessé malgré ce copieux arrosage, et nous pouvons dîner tranquillement. Je ramasse un des nombreux obus de 88 autrichiens qui jonchent le sol. Un de mes permissionnaires pour la capitale l'emporte pour le remettre à mon père. Je l'ai toujours conservé. Le 31 mai je me lève à 3 h du matin pour effectuer une ronde de nuit. Tout est tranquille dans le secteur. Pas un bruit. À quatre heures précises, la canonnade ennemie se déclenche soudainement très violente. On me téléphone de faire prendre le dispositif d'alerte. Ce qui est fait.
Les obus de tous calibres tombent partout. Ils se suivent littéralement sur leur trajectoire et c'est une trame bourdonnante de sifflements et de pétaradantes explosions qui me coiffent. Je suis planqué derrière un parapet de la tranchée avancée, les yeux rivés à mes jumelles inspectant les lignes adverses. Tous mes chasseurs aux abris, sauf les sentinelles qui sont prêtes à bondir au créneau.
Vers 7 h le commandant Belhumeur arrive. Il vient de parcourir tout le secteur et m'apprend que c'est une attaque boche sur le bois Pointu à ma gauche, attaque qui a été repoussée. Nos 75 déchaînés ripostent sur le bois 20 occupé par l'ennemi. C'est un véritable déluge de fer. Belle réplique, cela dur jusqu'à 10 h 30 ou les artilleurs se lassent des deux côtés et vont probablement casser la croûte, car les dernières sonorités s'évanouissent, et les bois retombent dans le grand silence. Nous déjeunons nous aussi en toute tranquillité. Nous sommes relevés par le 2e dragon et gagnons Pferterhouse dans la boue, sous une pluie torrentielle.

Tranchées de Seppois 1916


Le 4 juin 1916, je suis désigné pour suivre à Remiremont le cours des commandants de compagnie. Départ avec Guérin. Nous allons à la gare de Suarce prendre le train pour Belfort. Je voyage avec Rambaud, officier adjoint du commandant qui part en permission pour Paris. Je n'ai pas encore parlé de cet officier qui deviendra lui aussi un de mes meilleurs compagnons d'armes et amis. Ancien sous-officier d'active du 26e BCP, il a fait le début de la campagne au groupe cycliste de la première division de cavalerie. Bien que nos origines soient différentes, nous avons sympathisé dès nos premiers contacts. Nous partagerons à maintes reprises au cours de la campagne nos souffrances, nos joies, nos enthousiasmes, nos lits au cantonnement et nos abris en première ligne. Nous nous retrouverons à Trèves en 1919 au 12e BCA. Puis nos voies se sépareront, il partira faire sous Lyautey une longue campagne de pacification au Maroc puis il passera dans le train des équipages et promu chef d'escadrons quittera l'armée pour entrer dans la société des pétroles, la Vaccum Oil compagnie a Fedalla, Maroc. Je le retrouverai en 1939 en Tunisie puis au Maroc en 40. Ayant repris l'uniforme en 43, il commandera un camp de prisonniers allemands capturés en Tunisie à Ksar es souk, dans le Sud marocain. Telle est la vie de Rambaud dit Ramby, sympathique garçon boute-en-train soldat strict et consciencieux militaire de moelle et d'esprit, ami fidèle et sûr. De si petits détails d'une vie guerrière commune me lient à lui, que j'éprouve toujours à chacune de nos rencontres, une impression de rajeunissement et d'inaltérable affection.
Pour l'instant, ce 4 juin 1916, je dîne en tête-à-tête avec Ramby, à la taverne américaine près de la gare de Belfort. Et comme deux combattants insouciants et heureux du bon temps de l'heure présente, notre conversation s'émaille de rires inextinguibles qui nous torturent les entrailles. À 21 heures Ramby s'enfourne dans le train de Paris, alors que je me glisse dans le lit d'une excellente chambre d'hôtel.

Du 6 au 25 juin 1916 pendant 20 jours, je suis les cours à la caserne Victor de Remiremont, dans les lieux mêmes où j'ai déjà étudié le fusil-mitrailleur, quatre mois auparavant. Sous la direction des capitaines Latil et Villermoz, nous sommes 42 officiers répartis comme suit : 18 capitaines, moitié très jeune de l'active, moitié de territoriaux, 19 lieutenants et 5 sous-lieutenants dont je suis le plus jeune. Nos cours en salle et nos exercices sur le terrain se succèdent régulièrement suivant le rythme immuable d'un emploi du temps bien réglé. Je n'en donnerai ici aucun détail fastidieux. Je conserve le souvenir de deux randonnées en camion, l'une par Gérardmer et Fraize dans le massif vosgien au col de Mandray à 4 km du front. Nous y visitons des positions de deuxième ligne sous la forêt de sapins et faisons un pèlerinage à l'emplacement où tomba mortellement frapper en août 1914 le chef de bataillon de la Boisse, à la tête du 22e BCA. L'autre à Épinal où nous assistons au polygone du génie à des exercices de mines, et sur la Moselle à un lancement de pont.
J'y retrouve par hasard mon camarade d'hôpital de l'hôtel Royal le lieutenant Mourey du 2e génie. Nous remuons nos souvenirs lyonnais, vieux déjà de huit mois. Il m'emmène dîner et après le cinéma, couché chez lui. Je passe en sa compagnie et celle d'un officier de son régiment une excellente et très sympathique soirée.


Je veux ici noter mon état d'âme de cette époque. J'ai toujours été dans ma jeunesse d'une exubérante gaieté. La providence m'a donné d'une certaine insouciance, d'un mépris du lendemain, d'un heureux fatalisme, d'une solide confiance dans ma destinée. Toutes qualités qui peuvent être des défauts si l'on veut bien les taxer d'imprévoyance. Mais il est difficile de modifier son caractère, tout au moins dans les tréfonds. Le mien à 22 ans était gonflé d'une telle joie de vivre, que tous ceux qui m'approchaient ne m'ont jamais vu le front soucieux ni l'esprit préoccupé. J'allais dans la vie en riant, toujours en mouvement, toujours débordant vie, voir même quelque peu tapageur.

Par tempérament j'ai tout recherché, la compagnie, la société et l'amitié de ceux qui manifestaient le plus de dynamisme. Ai-je eu tort ? Je ne crois pas. Car la gaieté l'exubérance une pointe de chants et de gamineries c'est la vie. Et la vie de dangers perpétuels telle que nous la menions avait besoin d'être dominée par un éclat de rire. Devant la mort, l'angoisse triste et laide est génératrice de pessimisme. En revanche le serrement de cœur dompté par un "sursum corda" (élevons notre cœur) de joie et d'espoir supprime les défaillances, exalte les volontés. Jeune j'ai toujours aimé et fréquenté les jeunes ou les anciens restés jeunes. Ancien plus tard à mon tour je suis resté fidèle à la jeunesse et à tout ce qu'elle apporte avec elle d'ardeur et d'entrain. En vieillissant, la jeunesse est toujours restée dans mon amie intime.

Longtemps je fus noté par mes chefs comme "jeune officier", c'est mon plus bel orgueil. Je n'en veux pour preuve qu'une simple anticipation. Capitaine adjudant-major au 30e BCP, en Rhénanie j'ai toujours précédé et entraîné l'équipe bouillante des jeunes officiers. Instructeur à Saint-Maixent, j'ai éduqué de jeunes E.O.R.. Stagiaire à l'École de Guerre, j'ai souffert encore d'un embrigadement étroit au milieu de vieux plumitifs, expert en roueries épistolaires où nul rayon de soleil n'éclairait les visages. Sensation d'étouffement qui m'a rendu malade pour la première fois.

Mais à Saint-Cyr mon professorat puis mon commandement du 1er bataillon de France m'ont rendu la joie et la vie avec elle, au contact des magnifiques promotions de nos cyrards de 20 ans. En Algérie, en Tunisie, au Maroc je me suis attaché à constituer des équipes ardentes, autre forme de la jeunesse, quand la maturité vous prend. Colonel du 1er RTM, mes plus beaux souvenirs restent ceux de mes galops en forêt, où sur les obstacles à la tête d'une chevauchée de lieutenants. Et puis mes neuf enfants ont orné mon foyer d'un éternel cortège, parfois bruyant toujours rempli de sève débordante.

Cette longue digression n'est faite que pour justifier l'amitié qui me liait en 1916 à tout ce qu'on l'on pouvait à tort, qualifié de caractère primesautier, voir même de cerveau un peu brûlé ou d'hurluberlus, mais qui jeunes entre les jeunes, débordaient d'astuces et aspiraient à la vie avec une gouaille réconfortante. Tel furent à Lyon le lieutenant Mourey, du 102e BCP les lieutenants Bourdier et Féraud, à Remiremont le lieutenant Carrière du 44e RI et tant d'autres. Nos fantaisies extérieures et quelques-unes de nos entorses au sacro-saint règlement pouvaient peut-être alarmer les esprits chagrins, mais nos cœurs et nos esprits étaient unis par des liens indissolubles dont j'ai éprouvé plus tard, en maintes circonstances la force et la beauté.

Le 26 juin 1916, notre cours de Remiremont est terminé. Je retrouve mon bataillon en première ligne, dans la région de Seppois. Ma compagnie tient le sous-secteur de Bisel. C'est le sous-lieutenant Bourienne qui la commandée en mon absence. Il me fait faire le tour complet des tranchées et j'apprends que l'un des miens le caporal Michel a été tué la veille par un 210.

Ravin de Bissel 1916


Les positions que j'occupe serpentent sur un terrain très découvert et sans arbres, situés en avant de la voie ferrée de Dannemarie à Porrentruy. Le poste de secours est installé sous le pont du chemin de fer, au milieu de wagons éventrés, en un lieu appelé le "Pont Ramond". Elles ont été copieusement bombardées et retournées en tous sens, ces jours-ci.
Le marmitage terrible a nivelé certains boyaux, mais maintenant tout est calme. J'ai un petit poste qui n'est distant que d'une vingtaine de mètres d'un poste boche, situé sous un cerisier abattu, dont on aperçoit les branches devant soi. C'est l'adjudant Moreau qui tient ce coin et qui m'en fait les honneurs.
Pendant ce séjour en ligne, je retrouve la chaude sympathie de mes camarades Bourdier (mitrailleur), Goasdoué, de la 1re compagnie (revenu après sa blessure de mars, au Schön-Holz, le capitaine Voirin, le docteur auxiliaire Mantelin et tous mes chers sous-officiers, dont Boucher et Bélier. Nous sommes relevés par le 250e Territorial et revenons au repos à Seppois-le-Bas, village encore occupé par ses habitants, bien que situé très près des premières lignes. Je loge à la pharmacie abandonnée, où se retrouvent bon nombre d'officiers.

Le 1er juillet 1916, j'y apprends que je suis nommé lieutenant à titre définitif, ainsi que Rambaud, alors que Lévêque (officier adjoint du commandant Drahonnet) est promu capitaine et affecté au commandement de ma 2e compagnie ! J'ai déjà parlé autrefois du lieutenant, maintenant capitaine Lévêque. Il y a des hommes auxquels un rien vous accroche. Je ne peux vraiment pas dire cela de lui : ce n'est pas mon type ! C'est encore moins celui de toute la compagnie. Je suis donc personnellement mortifié, non seulement pour moi, mais pour tous mes gars, de le voir affecté au commandement de ma 2e compagnie, le jour même où je suis nommé à deux galons et où je pourrais croire que ce commandement me revient de droit. Nous subissons tous cette nomination officielle. Mais on ne refait pas le cœur des hommes. Jamais le cœur de la 2e ne sera acquis à son nouveau capitaine. Question physique d'abord : Lévêque est trop biffin dans son allure inesthétique.
Question morale ensuite : il n'est pas des nôtres. La 2e c'est une maison fermée qui a ses traditions, elle n'accepte que des gens de cœur vibrant et chaud et qui a payé de leur personne pendant de longs jours, dans ses rangs.
Nous le voyons donc venir "chez nous" en étranger. Étranger parmi nous, il y restera quatre mois seulement et son départ ne sera pas regretté !
Je reprends "ipso facto" le commandement de la 1re section, mais je garde malgré tout la confiance entière de toute la 2e, car je suis sûr qu'un jour prochain son commandement me sera acquis, cette fois définitivement. En visitant le village de Seppois-le-Haut, je découvre dans les ruines de l'église un morceau de bronze de la cloche, mutilée dans sa chute. Ce fragment est précieux, car il porte l'inscription suivante "Louis XIII Roy de France et de Navarre". Il date de 1634, d'après mes recherches historiques. C'est Guérin qui, partant en permission pour Paris, se charge de donner ce souvenir à mon père. Celui-ci le fera monter sur un morceau de noyer. Il orne encore aujourd'hui la table de mon bureau en guise de presse-papier.

Morceau de cloche de l"églie de Seppois

Je découvre dans les ruines de l'église de Seppois-le-Haut un morceau de bronze de la cloche mutilée dans sa chute, il date de 1634 


Le 3 juillet alors que ma compagnie travaille en première ligne pour la pose nocturne de barbelés, quatre de mes chasseurs sont blessés dont un gravement, par un tir de 77.

Le 4 juillet 1916 au soir, sous la pluie battante, la 2e compagnie monte prendre les tranchées à "Cadoret". Nous y faisons un long séjour de quatorze jours. Nous y arrivons par un temps exécrable. La petite rivière la Largue est débordée. Relève épouvantable sous la pluie qui tombe à torrents. Les boyaux sont transformés en rivières dans lesquelles on patauge jusqu'à mi-jambes.

Je fais une tournée dans mon secteur au lever du jour. Toutes les tranchées qu'occupe ma compagnie ont été bouleversées récemment par un effroyable bombardement de 210 qui a tout détruit. À certains endroits je suis obligé de passer en rampant dans les boyauxnivelés, au milieu des pare-éclats éventrés, tout cela dans une boue gluante et jaune. Je rentre à mon PC dans un bel état !
"Cadoret" est sans contredit le plus sale coin de tout le secteur de Seppois. Chaque jour nous subissons les violences de l'adversaire : jet de bombes, rafales de 77 et de 105, 150 fusants qui font un joli chahut et dégagent une fumée épaisse et noire, torpilles qui soufflent nos parapets. Tout cela, c'est notre pain quotidien. Deux de mes chasseurs sont grièvement blessés : Mouret, qui a l'épaule gauche fracassée et deux fractures de la jambe gauche, est dans un état désespéré, Legros, blessé à la tête et dans les reins.

Les bombardements m'obligent à déménager le PC de l'abri "Charles" dans l'abri "Mazières" situé plus en retrait dans le ravin central. Mais je ne reste pas inactif, car je sens très bien qu'il faut rendre coup pour coup et que si nous ne réagissons pas, nous serons complètement dominés par les gens d'en face. J'étudie minutieusement mon plan directeur. Je repère à la jumelle les positions adverses et après avoir pris liaison avec notre artillerie, je remue ciel et terre par la voie du commandement pour obtenir des tirs efficaces sur ces "Fritz" trop remuants. J'obtiens ainsi la visite d'un chef d'escadron d'artillerie qui vient voir sur place avec moi les tirs que je réclame à corps et à cris. Il se prête volontiers à mes désirs. Toutes mes demandes sont satisfaites. À notre tour et sans répit nous appliquons de solides et copieuses rafales de 75 sur les petits postes, les emplacements decrapouillots et les diverses tranchées ennemies.

Chaque fois que les boches tapent, nous tapons plus fort et plus longtemps. À chaque rafale de l'ennemi correspondent deux rafales de chez nous instantanées, brutales, sifflantes, coupantes. Merveilleux 75 ! Sa voix stridente, claire et limpide vibre comme un archet et ses obus s'abattent par douzaines sur nos voisins, comme autant de paires de claques magistrales et... meurtrières. Je possède également trois lance-bombes et de nombreuses grenades à fusil dont nous faisons un excellent et fréquent usage. Jamais, je crois, un officier d'infanterie n'aura tant exigé des artilleurs et secoué le secteur. Grâce à notre attitude agressive, les boches se calment peu à peu et nous pouvons tout reconstruire par un travail acharné et pénible dans la boue. Adam est le directeur incomparable, le merveilleux artisan de ces travaux et l'on peut bientôt circuler de nouveau dans le dédale de notre position, sans se baisser, sur de beaux caillebotis.

Le Bois Pointu, 1er août 1916


J'ai la satisfaction de recevoir la visite du général Demange, commandant le 34e corps d'armée, accompagné du commandant et d'officiers d'état-major. Je le pilote dans son inspection : il parcourt toutes les tranchées et tous les postes d'écoute, y compris celui de "Cadoret-Centre" situé à quinze mètres des boches. Un de ses officiers me dit, à son départ, qu'il est satisfait.

Un soir, le commandement m'avise que l'ennemi va probablement tenter un coup de main sur mon poste avancé de "Cadoret-Centre". Dispositif d'alerte. Les éclaireurs francs du bataillon, sous le commandement de Goasdoué, et une section de mitrailleuses de Bourdier me sont envoyés en renfort. Le poste en question est tenu par Adam. Si cela doit barder chez lui cette nuit, il n'est pas question pour moi de rester en arrière à mon PC. Je monte donc m'installer au point menacé auprès de mon vieux frère d'armes, histoire de montrer à mes gens que je suis prêt à bagarrer au milieu d'eux.
Dans l'abri d'Adam, nous sommes cinq, nous deux compris, avec Goasdoué, Bourdier et le sergent Bélier. Veille nocturne dans le grand silence, attendant l'attaque annoncée... qui ne vient pas. Jamais cette nuit, n'aura été plus calme, ni atmosphère plus muette. À l'intérieur du PC, autour de la bougie vacillante, Bourdier nous tient en haleine par des histoires interminables et désopilantes dont il a le secret. Les heures s'écoulent ainsi dans la paix,
alors que la guerre nous était promise.
À 4h 30 je redescends dormir à l'abri Mazières. Je suis réveillé à 8 heures par le commandant Drahonnet qui vient remettre des croix de guerre à ceux des miens qui les ont méritées récemment sous les nombreux bombardements : sergent Fourrier Lejeune, sergent Fleuriet, chasseurs Bazin et Mathieu. (Fleuriet sera amputé d'un bras et d'une jambe à Saint-Quentin en 1918. Bazin sera tué au chemin des Dames le 3 mai 1917). Pendant toute cette vie active et tourmentée, "ceux de l'arrière" m'obsèdent sans relâche de leurs questionnaires, comptes-rendus et demandes d'explications tracassières. Je suis asphyxié par les papiers ! On ne peut se rendre compte de ce qu'une cagna de tranchées peut contenir de paperasses. Mon sergent-major Lévy ne démarre pas de sa table de travail depuis le matin jusqu'au soir ! Un de mes bons souvenirs de ce secteur c'est le "Pont Ramond" pont du chemin de fer, derrière mon PC, dans le talus duquel se trouve le poste de secours. Je l'ai déjà signalé à propos du secteur de Bisel, jointif de celui de Cadoret. J'y vais souvent déjeuner en compagnie du toubib, le docteur Rigaud qui a remplacé au bataillon le docteur Paynel. Nous y fumons nos pipes et discutons longuement de tout et de
rien... tactique et littérature. L'abri est installé sous une des piles du pont. Il fait bon lorsque la pluie tombe au-dehors et l'ambiance y est agréable, car le docteur Rigaud est un homme érudit et plein d'éducation.
À partir du 19 juillet, nouveau séjour au repos, à la pharmacie de Seppois. Détente, décrassage, visite de camarades, "Gibernes",promenades. Mais bientôt un bruit circule : celui de l'exécution d'un coup de main sur les lignes boches. Il doit être réalisé par le groupe des éclaireurs francs du bataillon, sous le couvert de l'artillerie. Il s'agit de franchir la nuit la Largue, dans une région boisée et difficile, son ravin et ses marais qui constituent un "no man's land" plein d'obstacles et d'embûches, puis de monter vers les lignes ennemies, jusqu'à un certain poste de mitrailleurs repéré qu'il faut enlever. Ce poste est formidablement entouré de barbelés.
Une préparation d'artillerie doit démolir ces obstacles auparavant, des tirs de mitrailleuses doivent couvrir les flancs de notre action, et nos éclaireurs tapis à proximité bondiront par surprise sur l'adversaire. L'opération est très hasardeuse et nous en discutons longuement à Seppois avec Goasdoué qui doit commander l'équipe d'assaut.
Alfred Goasdoué est un vieil ami, ancien séminariste, Breton brave et tenace, qui possède une âme droite et belle et qui a déjà maintes fois prouvé son "cran" dans nos rangs. Cette fois le coup de main qui lui est offert n'est pas un joli coup de main, car une préparation d'artillerie aussi courte n'aplanira pas sa route. Néanmoins il se prépare et organise minutieusement son affaire dont la date est fixée pour la nuit du 20 au 21. Dans l'après-midi du 20 juillet, le commandant fait demander à la compagnie de repos à Seppois, alors la 2e, une section commandée par un officier ou un adjudant, pour participer au coup de main comme soutien et recueillir les éclaireurs francs en cas d'échec. Le capitaine Lévêque me demande mon avis. Je n'ai pas d'hésitation un seul instant et je m'offre pour aller moi-même là-bas avec ma première section. Bourdier doit également être des nôtres avec ses mitrailleurs.
À 20 heures nous voilà tous partis pour la tranchée de départ, le cœur un peu étreint devant l'inconnu qui nous attend. Adam vient m'accompagner le plus loin possible dans le boyau Robert et me remercie de mon geste. Goasdoué est avec nous, l'air grave et résolu. Il marche devant avec l'infirmier-prêtre du 102, Delafoy. Tout à coup je le vois brusquement s'agenouiller pendant que le prêtre trace au-dessus de sa tête inclinée un large signe de croix d'absolution. Grandeur et sobriété de ce geste sacré à la tombée du jour ! Goasdoué s'est redressé et prêt à tout, revolver au poing, fonce en tête sans se retourner. Nous voici tous en place, tapis derrière nos parapets de la tranchée 9 de l'Hummelsberg.

J'organise ma section en deux groupes : l'un aux abris, l'autre dehors dans la tranchée de départ. La nuit est obscure. À 23 heures, rompant le silence, notre artillerie se déclenche et les explosions retentissent sur l'objectif. Toutes nos mitrailleuses crépitent à leur tour. C'est le grand vacarme qui hérisse le poil et fait vibrer l'échine. Lentement, un par un, Goasdoué le premier, les éclaireurs francs franchissent devant moi le parapet et s'enfoncent dans l'obscurité. Peu après j'envoie le sergent Une, avec dix de mes chasseurs dans leurs traces,avec mission de s'arrêter devant la Largue et d'y constituer une ligne de soutien éventuelle.
Bourdier à ses pièces ne ralentit pas son tir. Des lignes adverses, des fusées s'élèvent dans le ciel par grappes nombreuses, éclairant toute la scène. Il règne chez eux à n'en pas douter une véritable inquiétude. De longues minutes se déroulent sans que rien ne laisse deviner l'assaut du poste qu'il faut enlever. Tous mes nerfs sont tendus. Que se passe-t-il ? Tout à coup un agent de liaison arrive de l'arrière essoufflé apportant le contre-ordre et l'annulation de l'opération ! Motif : nos tirs d'artillerie, mal réglés, n'ont pas entamé le réseau ennemi et le général, renseigné par ses observatoires, envoie de son PC lointain, l'ordre de faire rentrer les éclaireurs francs ! C'est Bourdier qui, le premier prévenu, bondit aussitôt par-dessus le parapet et se précipite pour rattraper Goasdoué. Il retrouve celui-ci, allongé sur le sol devant le réseau de fils de fer, que ses hommes ont déjà commencé de cisailler.
Le repli est ordonné aussitôt. Peu à peu des ombres surgissent : voici mes dix chasseurs, voici les éclaireurs et voici Goasdoué le dernier. On se retrouve. On se reconnaît. Tous enragent de n'avoir pu aller jusqu'au bout. Mais sans comprendre encore exactement le motif du contre-ordre, nous regroupons nos éléments et faisons l'appel. 
Deux seuls blessés dans cette affaire, tous deux de ma section, dont l'un est mon ordonnance Guérin qui est atteint légèrement à l'épaule gauche par un éclat d'obus. Il s'est comporté comme toujours en vrai brave, avec la plus grande audace. Cette malencontreuse opération est terminée, fort heureusement sans casse, étant donné les mauvaises conditions de sa préparation. Hasard de la guerre : alors que nous aurions pu avoir ce soir-là de lourdes pertes, nous nous en tirons à très bon compte. Or à la même heure, dans le secteur de la 1re compagnie, où tout est calme, une torpille de cent kilos, envoyée par les boches tombe sur un abri, tuant sept chasseurs et en blessant huit autres. Nous restons encore sept jours à Seppois avant de remonter aux tranchées. Ces sept jours sont caractérisés par une détente absolue. J'ai besoin d'espace et de liberté. Le repos pour moi c'est le mouvement.

Le Bois Pointu 1916


Levé à 8 heures le 22 juillet 1916, je saute à cheval. Le temps est splendide. Je décide de passer toute la journée à l'extérieur. Par tous les villages qui s'échelonnent sur ma route, je trotte , aspirant l'air de la campagne : Uberstrasse, Friesen, Hindlingen, Strüth, Saint- Ulrich, Altenach, Manspach. J'arrive à Dannemarie à 9 h 30.

Mon camarade Garnier m'emmène boire un coup de "Clairet" chez Alice, réplique alsacienne de "la Madelon", dont la réputation est célèbre à la ronde. Un tour à la papeterie pour saluer Mesdemoiselles Hartmann, autres spécimens de la grâce féminine du crû. Nous déjeunons ensuite chez Ricklin.
Après déjeuner je reprends ma monture et me rends à Wolfersdorf, chez mes anciens propriétaires les Richard, que je trouve en famille et qui m'offrent une excellente bière.
Retour à Seppois à l7 h 30. Dîner sympathique à la "Mitraille", dans une animation débordante où les propos s'enchevêtrent. Bourdier comme toujours y tient la première place.

Après dîner, il me reste suffisamment d'activité à dépenser pour aller à pied, en compagnie du docteur Dufour, nouveau médecin-chef du bataillon (qui a remplacé le docteur Liébert), rendre visite au docteur Rigaud qui gîte toujours, à quelques kilomètres de là, sous le pont Ramond. Ce sont encore de longs instants de camaraderie qui s'écoulent, jusqu'à une heure tardive, avant de rentrer à Seppois, sous le ciel étoilé, pour y trouver enfin le sommeil dans mon accueillante pharmacie. Cette camaraderie entre officiers de notre 102 est une chose remarquable. À part quelques rares exceptions, nous formons vraiment un bloc compact, dont on retrouve la belle expression dans nos diverses popotes.
Il y a celle de la "mitraille" avec le capitaine Cuny, grand diable maigre et nerveux, un peu excité, Bourdier et Frey. Celle de la 1re compagnie, avec le capitaine Voirin et le sous-lieutenant Leroy. Celle de la 3e compagnie avec le capitaine de Valicourt, homme calme et posé, mais dont l'excellent caractère se réjouit toujours de toutes nos fantaisies, le sous-lieutenant Ruetschmann, un de mes contemporains de la classe 14, chic officier à la belle
bravoure et à l'humeur toujours égale. Celle du capitaine Arnoux, devenu mitrailleur d'un régiment territorial, mais dont le voisinage est toujours apprécié. On s'y invite, on s'y rend par groupes. On s'y mêle, on y échange les propos, les nouvelles du jour, les "tuyaux" futurs. On y échafaude des projets. On y parle des permissions, on y rit beaucoup. On y chante souvent. On y raconte des histoires souvent gauloises comme dans toutes les popotes. On y organise des fugues, des excursions plus ou moins légales, car seule bien entendu la popote du commandant vit isolée des nôtres et est forcément considérée comme intempestive.

Le 24 juillet Adam est promu adjudant-chef et pour fêter cet heureux événement je pars avec lui, Bourdier et Goasdoué à bicyclette pour Dannemarie. Nous allons bien entendu arroser les galons de ce vieil Auguste chez Alice. Nous chantons en route à tue-tête. Au retour nous forçons l'allure pour rentrer à Seppois. Mais à la sortie de Strüth, dans une descente, je dérape sur la tête ! J'ai une profonde entaille au menton et la main écorchée. Un toubib voisin me fait un pansement provisoire et je peux rentrer au cantonnement où le docteur Dufour me soigne à nouveau et me fait quelques points de suture.
Cela ne m'empêche point de projeter le lendemain, avec le capitaine Cuny et Goasdoué, une petite "partie" à Delle, petite ville des environs, proche de la frontière suisse et dont on vante les charmes. Nous gardons le secret, car il s'agit d'un aller et retour sans autorisation préalable de notre commandant (que l'on veuille bien m'excuser de cette infraction au règlement... mais !). Malheureusement nous sommes "vendus" par le capitaine Lévêque, qui se doute de notre escapade, et nous recevons une note salée du commandant Drahonnet qui nous convoque à son bureau et nous "lave la tête". Le coup est manqué. Une fois dehors, protestations indignées contre les "mouchards" devant Lévêque qui ne réagit pas. Je confesse ici bien volontiers mon "indépendance", mais à 22 ans n'a-t-on pas droit à beaucoup d'indulgence ?

Du 27 juillet au 1er août 1916 nous sommes à nouveau en première ligne. Ce sera notre dernier séjour aux tranchées d'Alsace. C'est au "bois Pointu" que nous nous installons. Ce bois a été si souvent bombardé que ses arbres sont tous semblables à des manches à balai. J'écris à mon père :

"Il y a des coins pittoresques par ici. Tous les arbres ont été démolis et c'est un vrai cahot. Me revoilà pour quelques jours dans des sapes et des boyaux sans communication avec les humains. Épiant les boches par le créneau, et observant à la jumelle leurs tranchées, dont la terre jaunâtre remuée, serpente dans le bois d'en face. Spectacle toujours le même. Nos 75 déchirent l'air en rasant nos tranchées et... cela claque dur sur les Fritz... et
l'on rit ! Pas de crapouillage aujourd'hui, quand cela s'y met, quel tintamarre !"

Le Pont Ramond juillet 1916


Chaque jour, en effet, j'applique mes vieilles méthodes : ne laissant à l'adversaire aucun répit, très souvent je tire moi-même avec Adam des grenades à fusil, des grenades VB et des cartouches sur les boches que l'on entend travailler la nuit dans leurs lignes. Relève définitive le 1er août 1916 et retour vers l'arrière, par une marche épuisante sous le soleil torride. Cantonnement à Friesen, où tout le bataillon se trouve rassemblé pour la première
fois, depuis de longs mois.

Le 2 août, incident curieux : à 5 heures du matin, alors que je dors paisiblement dans la chambre d'une maison de Friesen, un obus de 75 tiré par nos batteries de DCA contre un avion boche retombe sans avoir éclaté sur le village. Il perce le toit de ma maison, le plafond de la chambre contiguë à la mienne et dans laquelle mon brave Guérin sommeille comme un juste. Le projectile ricoche sur le plancher, défonce une porte fermée et va exploser dans une troisième chambre heureusement vide. La détonation nous réveille en sursaut ! Guérin accourt dans ma chambre, recouvert des plâtras du plafond démoli et croyant comme moi que les boches bombardent le village. Nous descendons sur la route en chemise et pieds nus pour nous rendre compte de la situation. Notre erreur se dissipe avec de grands rires en voyant dans le ciel matinal l'avion ennemi entouré de shrapnells et en retrouvant dans la chambre vide le culot du 75. Nous avons eu une chance inouïe, car l'obus est passé à dix centimètres au minimum de Guérin endormi. Cinq mètres plus courts, il tombait sur mon lit ! C'est la guerre !
Bains dans la Largue, virée à Belfort. Bourdier, Goasdoué, Adam et moi formons quatre inséparables et nous ne nous quittons guère. Nous fréquentons aussi beaucoup les deux nouveaux docteurs, Dufaur et Rigaud.

Du 7 au 13 août 1916, cantonnement à Lepuix (Haut-Rhin). Nous y faisons des exercices, des manœuvres et des marches. Excellente reprise en main, après ce très long séjour de travaux aux tranchées. Nous récupérons un entraînement identique à celui d'il y a un an à La Valbonne et tout cela laisse prévoir qu'un sort nouveau nous attend et que nous pouvons dire adieu définitivement aux secteurs dits "tranquilles" de notre belle Alsace.
Le temps est magnifique et chaud, parfois orageux et les environs, où dorment de grands étangs enclavés dansd'immenses futaies, sont superbes.

Du 14 au 20 août 1916, cantonnement à Boron (Haut-Rhin). J'y ai une chambre excellente à la mairie-école, chez de charmants propriétaires. J'instruis et entraîne les équipes de fusiliers-mitrailleurs du bataillon, pour lesquelles je viens de recevoir le matériel au complet.

Le 15 août, la journée commence par une prise d'armes du bataillon sur la route de Grosne, au cours de laquelle le commandant Drahonnet remet des croix de guerre celles méritées pour le coup de main du 20 juillet : Bourdier, Goasdoué, le docteur Dufaur, le sergent Une, le caporal Lecomte et mes chasseurs Guérin, Lemaire et Courty.
Puis c'est la grand-messe où assistent beaucoup d'officiers et chasseurs et toutes les élégantes du lieu. L'après-midi nous donnons une grande séance-concert. Nombreuse assistance civile et militaire. Dans une revue satirique, jouée par les mitrailleurs, le clairon Frantz, un dégourdi de Paname, doué d'un bagout irrésistible, monte sur la scène :

"C'est moi Potiron. Qu'a l'nez rond comme un marron !"

Le fou rire se déclenche et la salle est conquise, car dans sa face narquoise et imperturbable, son nez se détache comme un pied de marmite ! Il chante aussitôt d'un entrain endiablé, au milieu du succès général, deux morceaux de ma composition :

"Le chic bataillon" et "Sous le pont Ramond". Voici un couplet de ce dernier (air "Sous les ponts de Paris") :

Un jour, comme un bolide
Barnum arrive soudain.
Et de sa voix acide,
Il s'écrie : "Nom d'un chien !
Je n'vois pas trop
L'écoulement d'eau,
C'qu'on m'prend pour une vieille barrique ?
Mais j'vois partout
Des mares à boue...
V's aurez vos 8 jours ! Pas d'réplique !""
Et Rigaud lui répond :
"Mon Général, pardon,
Je n'savais pas qu'y'm'occupais d'la voirie
Et qu'ça nuisait au sort de la Patrie.
J'croyais qu'j'devais panser
Nos pauv' poilus blessés.
Mais j'vais m'y mettre : je prendrai du savon
Et j'laverai l'pont Ramond !"

Puisque j'évoque à nouveau la figure de "Barnum", ce sera pour la dernière fois. En effet, le 16 août, il est bel et bien "limogé" et remplacé à la tête de notre brigade par le général Ancelin, un cavalier ardent et de nobles allures. Celui-ci inspectera dans le courant de la journée. Cela signifie pour nous qu'une ère d'activité nouvelle va commencer. Le général Ancelin tombera frappé à notre tête, deux mois plus tard, le 24 octobre 1916, jour de l'assaut contre Douaumont. Il est enterré là-bas, devant Verdun, tout en haut du tertre où furent édifiés plus tard, entre deux guerres l'ossuaire et la chapelle de Douaumont. Je suis allé maintes fois, entre 1919 et 1939, m'incliner, me recueillir et prier sur sa tombe.

Le capitaine Lévêque part en permission exceptionnelle à cause de la maladie de sa mère. Mais les mauvaises langues insistent particulièrement sur les malheurs conjugaux. Pauvre homme. Au moment de son départ et m'ayant passé le commandement de la compagnie, il tourne gauchement autour de moi et me dit :

"T'as pas un louis à me prêter ?"

Pékin de prestige ! je le répète.

Morvillars 1916


Activité personnelle : j'obtiens une permission de huit jours que je passe, moitié à Paris, moitié à Epinay-sur-Orge où habite momentanément ma famille. De ce lieu je me rends à pied en pèlerinage à Notre-Dame de Longpont, avec mes deux sœurs pour y faire brûler des cierges dans la vieille basilique où j'ai déjà formulé un vœu, lors du coup de main de Seppois. Je me place sous la protection de la Vierge de ce vieux sanctuaire, en vue de mes Périls futurs :

"a periculis cunctis libera nos semper, Virgo gloriosa ! "

À Vincennes, le 3 septembre 1916, chez ma grand-mère Dimier, je retrouve mon cousin Marc Hubert, caporal radio du génie, arrivé en permission comme moi. C'est une surprise sensationnelle, car nous ne nous étions pas revus depuis le début des hostilités. Que d'échanges de vues, que d'impressions multiples à confronter sur nos aventures respectives au cours de ces deux dernières années écoulées ! Mon cousin Jo Dimier est là aussi : il est à la veille de s'engager au 22e bataillon de chasseurs alpins.

Au retour dans les Vosges, je suis invité à diverses reprises par un ami de mon père et son collègue à la régence de la banque de France, Monsieur Laederich, gros filateur des Vosges, qui habite Épinal. Son fils Georges, âgé de 17 ans, vient me chercher dans sa voiture et m'emmène dans leur "home", au 31 de la rue Thiers. Dans cette demeure familiale où s'associent le goût et l'aisance, je fais la connaissance d'un groupe de jeunes filles d'une heureuse simplicité et d'une insouciante gaieté : Andrée et Nicole (20 et 18 ans), sœurs de Georges, Christiane et Guite leurs cousines. Pendant trois jours, hélas trop courts (car ce sont mes trois derniers), je ne quitte guère cette atmosphère de jeunesse dans laquelle j'ai été admis sans réticence ni snobisme, comme un grand ami. Je prends mes repas
à la maison. Nous jouons au tennis dans la journée et dansons après le dîner. Quelques intimes viennent en visite exhiber leurs uniformes, mais ce sont, ou de vieux territoriaux ou de jeunes "embusqués" habillés de fantaisie et qui se sont engagés dans des unités de l'arrière. Mes jeunes amies sont assez narquoises à leur endroit et tout le succès reste pour moi. Je ne pense pas qu'Andrée l'attribue seulement à mon béret et à ma vareuse de chasseur bleu foncé... Il y a autre chose entre nous : un sentiment plus élevé où communient tous ceux qui placent le devoir très près du danger et aussi une sympathie véritable et réciproque... Mais les événements ne me laissent guère le temps de méditer sur cet état d'âme, car mon bataillon est désigné brusquement pour un nouveau champ d'action. Je m'arrache ainsi à un milieu où je confesse avoir laissé une bonne part de mes affections.

Le 11 septembre 1916, le 102e quitte Saint-Laurent et va embarquer en gare de Dounoux.

Je reste seul au cantonnement, ayant été chargé de régler auprès de la municipalité les différentes formalités créées par notre départ et de retirer les certificats dits de "bien vivre", auprès de Monsieur le Maire.

Je saisis à propos l'occasion de cette libre solitude pour me rendre à bicyclette à Épinal, régler quelques emplettes et faire un supplément d'adieux chez les Laederich. Je les prolonge assez tardivement et Georges me ramène en auto à la compagnie de mitrailleuses, dernière unité rassemblée et prête à partir (le fils de Georges Laederich, Thierry, sera 34 ans plus tard mon élève à la maison du Vallon de l'école des Roches de 1950 à 1953).

J'embarque aussitôt avec elle à Dounoux à 1h du matin et notre convoi s'ébranle à 2h 30 le 12 septembre.

Je m'achemine sans m'en douter vers les plus belles pages de ma vie militaire.

RETOUR

VERDUN-FLEURY-DEVANT-DOUAUMONT-


Le 12 septembre 1916, trajet en chemin de fer par Épinal, Mirecourt, Neufchâteau et Gondrecourt. Débarquement à Ligny-en-Barrois.

J'ai voyagé avec la compagnie de mitrailleuses. Pendant que cette unité fait la grand'halte, le capitaine Cuny, Goasdoué et moi, nous nous mettons en quête du déjeuner. L'hôtel situé sur la grand'place de Ligny nous offre sa table d'hôte. Sur cette place, un écriteau se dresse devant nos yeux, solidement planté au carrefour. Nous l'avons tous vu du premier regard. Il porte en grosses lettres un nom fatidique, comme le Devoir auquel nous ne pouvons plus échapper :

VERDUN souligné d'une flèche impérative, indiquant la route à suivre. Ce nom si simple est, en 1916, pour toute l'armée française, celui qui engendre le plus d'austères pensées. Sur toute la surface du globe, il représente le champ clos, nettement délimité, où la plus gigantesque bataille des temps modernes roule depuis de longs mois des flots d'acier, de chair et de sang.

Verdun, c'est le creuset dans lequel, tour à tour, lentement mais inexorablement, chacun doit descendre. Verdun, c'est aussi un cri, un appel, un ordre, accompagné d'un arrêt de mort dûment paraphé. Plus de doute dans nos esprits : hier encore c'était le mystère, aujourd'hui nous sommes destinés à Verdun. Sensation du condamné qui se voit offrir l'ultime cigarette et le dernier verre de rhum.

Eh bien, me croira-t-on ? Cette certitude, préférable au doute, se traduit chez nous par une fierté froide, librement acceptée, qui nous illumine intérieurement et nous grandit : Verdun ? Soit ! Et instinctivement nous sentons plus fortement que jamais ce que représente l' étroite fraternité d'armes qui nous soude à tout jamais, nous autres, soldats de Verdun. J'exprime ce sentiment en écrivant à mon père : "Le canon qui tape au loin et que nous entendons, nous sera sans doute réservé. Notre entrain et notre gaieté ne nous ont pas abandonnés, bien au contraire!"

Cantonnement de 48 heures à Longeaux. Le temps d'emmener au tir tous mes fusils-mitrailleurs dans une carrière, où je reçois la visite du général Ancelin. Puis départ à pied pour Salmagne par Ligny-en-Barrois et Nançois-Tronville.

Salmagne, cantonnement d'attente de cinq jours, avant la grande montée. Atmosphère toute particulière, rude, sévère : temps gris et froid, boue de Meuse, entraînement d'arrache-pied. Je tire sans relâche avec mes fusiliers-mitrailleurs. Je les entraîne chaque matin. J'ai formé une merveilleuse équipe, où rivalisent de véritables "as" du tir en marchant: tels Fortin de la 2e compagnie, Boussarie de la première. Il faut voir mes fusiliers se mettre debout à mon coup de sifflet et marcher droits et impassibles, le FM sous le bras, dans un alignement impeccable, tout en crachant le feu de leurs "pétoires", sur les cibles que j'ai fait disposer au pied d'un coteau. Sensation de puissance irrésistible d'une vague de projectiles qui marche... Les résultats sont d'ailleurs excellents. Je suis orgueilleusement fier de mes tireurs, car je présume qu'ils auront prochainement l'occasion de frapper dur et fort sur l'adversaire qui nous est destiné.

Le 16 septembre 1916, le commandant Drahonnet, qui a été convoqué chez le général, réunit les officiers et nous apprend que nous allons tenir devant Verdun le secteur le plus exposé : Fleury-Douaumont-Vaux. Séjour en ligne de quatre jours, peut-être huit. Pas de tranchées pour s'abriter, mais des trous d'obus. On ne sait d'ailleurs pas exactement où ils se trouvent: il yen a partout et ils sont jointifs. Les boches sont comme nous devant les trous d'en face et c'est la lutte à la grenade quotidienne. Le bombardement y est sévère. Nous emporterons quatre jours de vivres sur I 'homme, car aucune communication n'existe avec le reste des humains: plus de ravitaillement, plus de courrier, plus rien !

Cette nouvelle provoque chez nous (les jeunes et les ardents) une marée... d'enthousiasme. Je ne veux pas que l'on m'accuse d'exagération. Voici quelques lignes extraites d'une longue lettre écrite le 17 septembre :

"Nous aurons l'honneur d'avoir le secteur le plus moche ! Cela me plaît énormément. Pas un d'entre nous ne s'en fait. Avec mes chasseurs je peux aller partout sans crainte. Guérin m'emboîte le pas : sa joie égale la mienne. Goasdoué exulte, Adam aussi. Le père Vogin, lui, est toujours aussi calme...
Pensez à moi et priez pour moi. Sachez que tous les jours de la semaine et toutes les nuits, je serai face aux : boches et que je ferai mon devoir jusqu' au bout pour que vive la France. Pour le reste ma foi, à la Grâce de Dieu, je me livre complètement à Lui. Je l'ai reçu encore ce matin dans l' église de Salmagne, ainsi que mes chers chasseurs, je suis absolument prêt et ne crains rien".

Pour nous distraire, le général Passaga qui connaît bien le cœur de ses troupiers, vient à Salmagne en compagnie de Mademoiselle Nelly Martyl de l'Opéra comique (alias Madame George Scott), infirmière aux armées, femme admirable de grâce française et de dévouement patriotique, qui partage son temps entre les ambulances et les cantonnements saumâtres comme le nôtre.
Elle chante pour les chasseurs: "En passant par la Lorraine !..." Et après un salut à l'église, elle entonne La Marseillaise, sur les marches même du sanctuaire, de sa voix vibrante et chaude de féminité.
Aucune fausse sentimentalité dans cette scène. Pas de civils, pas d'embusqués, pas de tréteaux: de cabotins, pas de décors en carton. Les marches d'une humble église meusienne, poissées d 'humidité, comme piédestal, et une cohorte de soldats qui vont risquer leur peau, comme auditoire. C'est de la belle tragédie humaine sobre et profonde. Le général offre ensuite le champagne aux officiers et Mademoiselle Martyl est nommée d'emblée caporal honoraire de chasseurs aux: 102e BCP et 11& BCP. On lui donne un béret qu'elle coiffe avec simplicité. C'est ainsi que s'écoulent nos dernières heures avant le grand départ.

20 septembre 1916

L'heure a sonné. Le bataillon est prêt. Il s'en va calme et paisible embarquer en gare de Nançois-Tronville à 16 heures. Trajet par Bar-le-Duc, Revigny. Nous bifurquons et montons vers l'Argonne. Court arrêt à Givry-en-Argonne, ce qui me rappelle de lointains souvenirs (13 janvier 1915 !). Dans la région de Sainte-Menehould, on entend la canonnade. Le front n'est pas loin : Clennont-en-Argonne, Dombasle. Le train marche très lentement tous feux éteints, dans le grand noir. Il est 22 heures lorsque nous débarquons à Baleycourt, près de Nixéville, à cinq kilomètres au sud de Verdun.

Nous allons à pied cantonner dans des baraquements en planches, édifiés dans le bois La Ville. C'est le "Camp Augereau". Tous les officiers sont logés dans la même baraque, où je retrouve le capitaine Voirin et Bourdier. Le canon gronde.

21 septembre 1916

La matinée s'écoule au Camp Augereau. Je vais voir avec mes camarades, sur une hauteur toute proche, les éclatements des grosses "marmites", que l'on distingue très nettement vers Fleury-Douaumont-Vaux, notre secteur de demain. Va-et-vient considérable dans nos parages: des régiments retour des premières lignes, encrassés de boue, des prisonniers allemands hâves et sales. Déjeuner, puis préparatifs. Le bataillon quitte le camp Augereau en fin de soirée. La 2e compagnie progresse sans bruit.

Cette montée à Verdun, seuls ceux qui l'ont exécutée - celle-là ou d'autres semblables - peuvent dire qu'ils ont connu la plénitude du sacrifice volontairement accepté. En haut des pentes du fort de Regret, un nom de circonstance, nous faisons la pause, la nuit, en colonne par un. Mes chasseurs placent un sac à terre et fusil dessus, détendant leurs épaules meurtries. Et dans un grand silence - un silence que je ne peux oublier - nous regardons, nous écoutons. Nous regardons, au-delà de la cuvette de la ville de Verdun, une ligne de crêtes sombres et noires, mais éclairées, illuminées d'un incendie gigantesque fait de milliers de lueurs distinctes mais jointives, de milliers de mitrailleuses en action, de milliers de grenades explosant en chapelets, de milliers de fusées tordues vers le ciel, bondissant, retombant, repartant à l'assaut des ténèbres.

Chasseurs du 102, en silence, nous regardons et nous écoutons. Nous écoutons le grondement, le roulement du tonnerre ininterrompu, avec sa basse grave formant le trait fondamental de l' orchestre, avec ses multiples coups plus nets, plus secs, crépitant dans l'ensemble, avec ses sifflements, ses trajectoires sonores, reliant la masse comme par le fait d'un immense archet, concert inhumain, concert irréel, concert de damnation, mais pourtant concert provoqué par la main des hommes.

Et nous, chasseurs du 102, ayant assuré nos bardas et assujetti nos cœurs, nous songeons à ceux de là-haut qui se cramponnent à la terre mouvante et la maintiennent avec toute la force de leur volonté. Nous songeons à ceux de là-haut, enveloppés dans des nuages âcres et lourds, énervés par le sifflement des morceaux de fer brûlant, étourdis par des explosions foudroyantes, jetés en l'air, enfouis dans le sol, jouets de puissances redoutables. Nous songeons à ceux de là-haut, auxquels nous allons dire: "Donne-moi ta place et va-t-en ! C'est mon tour!" Je suis là, en tête de mes hommes, étreint comme eux par l'extraordinaire spectacle. Mais je suis le chef.

Si dans mon "intérieur", le tourbillon est violent, "Tu trembles vieille carcasse", disait Turenne, pas le moindre frisson, pas la plus infime contraction, pas la plus imperceptible ride, n'affleure la limite visible de mon "extérieur". Je vais lentement et posément le long des miens, tous les miens. Depuis de longs mois, j'ai sondé leurs profondeurs individuelles, je les ai jaugés, pesés, évalués, estimés, cotés... Je les connais "à fond". Je suis sûr d'eux.

À cette ultime minute où je les fixe, l'un après l'autre, regard contre regard, où nos casques se heurtent dans la nuit, où le simple éclair de nos yeux se croise, à cette ultime minute, j'ai la réconfortante et sublime certitude que pas un d'entre eux ne songe un instant à tourner son regard vers l'arrière. Pas un ne pense à ce qu'il laisse derrière lui. Ce n'est plus le moment.

C'est leur tour ! Leur tour de relève à Verdun. Et cela suffit : tout est accepté, consommé d'avance. Fils de France, guidés par un atavisme ancestral, mais ignoré d'eux-mêmes, fils de France surgis du terroir, en ce moment pathétique, je leur ai montré du doigt, simplement, la colline du Sacrifice, et tous sans hésitation ont répondu :

Prêt !

À 23 heures, nous pénétrons dans Verdun. Nous rasons les murs des maisons estropiées vides et noires, et par les rues bordées de décombres, nous atteignons les fossés des fortifications de la ville où nous descendons. J'installe mes gens dans les galeries Saint-Victor, dont les ouvertures sont béantes sur l'herbe des fossés.

Les officiers gîtent à proximité dans des logis abandonnés, dont le dédale obscur et muet est particulièrement sinistre. Mais la fatigue m'y fait dormir comme un loir.

22 septembre 1916

Au réveil, dans la maison déserte et vide de tout mobilier, où nous avons couché Bourrienne, Adam et moi, je trouve un shako de cyrard abandonné. Pour moi c'est un symbole d'heureux présage, car à sa vue, je fredonne aussitôt la vieille chanson de Saint-Cyr, intitulée "La Gloire", que j'ai si souvent entonnée autre fois sur les routes d'Orléans :

"Voulant voir si l'école était bien digne d'elle, la Gloire, du ciel, un jour, descendît à Saint-Cyr... Planta sur leurs shakos la plume de ses ailes !"

Je possède encore ce shako, oublié vraisemblablement en hâte par un grand ancien en garnison à Verdun, dans le musée de mes souvenirs militaires.

Au cours de la journée nous procédons à des distributions de vivres de toutes sortes. Puis en compagnie d'Adam et de Goasdoué, je vais me promener dans la grande cité martyre mais inviolée. Nous déambulons par les rues désertes. La ville est absolument vide de ses habitants. Toutes les maisons ont été frappées par les obus. Certains quartiers n'offrent qu'un amas de décombres et de pierrailles. On a simplement dégagé les artères principales pour y permettre la circulation. Les ruines sont considérables. Le long des quais de la Meuse, la vieille Porte Chaussée, qui donne accès sur la rivière, est intacte, mais la grande bâtisse du cercle militaire qui lui fait vis-à-vis, ressemble à quelque hôtel qu'un incendie subit aurait vidé de ses habitués.
Toutes les anciennes maisons qui bordent la Meuse ont leurs façades écroulées dans l'eau. Celle-ci coule doucement, baignant d'un triste glouglou les charpentes et les poutres enchevêtrées. La rue Mazel, rue centrale, où s'ouvraient autrefois les magasins achalandés, est particulièrement dévastée. Les portes sont brisées, les vines pulvérisées, les volets arrachés. Poussés par la curiosité, nous pénétrons dans les intérieurs, montons les escaliers, visitons les appartements. Partout le désert, le silence ! Tout a été pillé, déménagé.
Les chambres à coucher, les cuisines, les arrières-boutiques sont vides de leur contenu. De-ci, de-là subsistent des vestiges de la vie ancienne : des tableaux sont encore aux murs, des meubles familiaux, des vêtements de femmes, des objets utiles autrefois, inutiles aujourd'hui, gisent dans un coin... Dans une confiserie nous trouvons éparpillées sur le sol ces fameuses dragées de Verdun si renommées... Nous trébuchons sur ces vestiges, les poussons du pied. D'autres avant nous sont venus et en ont fait l'inventaire, emportant ce qui pouvait encore servir. Tout cela est souillé, lamentable, abominable ! Il s'en dégage une impression de mort effrayante. Nous nous évadons de ce funèbre décor d'où la vie est absente. Nous grimpons par des ruelles tortueuses jusqu'à la cathédrale qui domine de sa nef meurtrie toute la ville éventrée et qui, malgré tout, élève encore ses tours ébréchées, dans une longue plainte de prière et de miséricorde.
Fréquemment le canon tonne, et dans ces murs noircis et désolés, les coups résonnent et se répercutent dans un écho semblable à un glas. A 18 heures nous revenons à notre gîte pour dîner et nous équiper. A 20 heures, rassemblement des compagnies dans les galeries Saint-Victor. Les guides qui doivent nous conduire en ligne viennent nous chercher. En files espacées, nos petites colonnes prennent leurs distances et s'égrènent. C'est bien cette fois la route du calvaire que tout soldat de Verdun a gravi : d'abord le faubourg Pavé, où les maisons s'espacent peu à peu, où tout est rasé, porte du champ de bataille que l'on devine au-delà de cette crête blafarde qui barre I 'horizon. Puis les casernes Marceau, dont il ne reste que des pans de murs en dents de scie. Ensuite les bois de Fleury, sorte de pépinière dantesque de troncs tordus, brisés, éclatés, poteaux informes, difformes, dont les esquilles dardent vers le ciel leurs aspérités aiguës.
Au-delà de la crête c'est la cuvette de Fleury, gouffre noir où serpente le ravin de la Poudrière dans lequel nous pénétrons avec la sensation d'une descente progressive aux enfers. Nous trébuchons à chaque pas, mais la file serpente, se tend et se comprime à intervalles réguliers. L'atmosphère est relativement calme, mais Dieu sait quelles puissances maléfiques sont en suspens sur nos têtes... et nos souffles sont raccourcis à la fois par la fatigue de cette marche interminable et par l' oppression qui nous baigne. Enfin dans une noirceur qu'il est difficile de percer, nous atteignons la tranchée des Vignes, ébauchée à contre-pente dans le petit bois de la Poudrière. C'est là que nous relevons, en deuxième ligne, le 24e d'infanterie et, cela fait, nous nous effondrons, fourbus et courbaturés à même le sol. Un trou s'offre à moi, j'y tombe côte à côte avec Guérin et nous nous y endormons peu après.

23 septembre 1916

Réveil, les côtes brisées. Mes chasseurs aménagent leurs tranchées. Toujours curieux, je circule sur le champ de bataille pour en connaître les différents aspects. Cela m'est possible car nous sommes installés à contre-pente au-dessus du ravin de la Poudrière de Fleury. Devant nous le terrain retourné par les projectiles est entièrement nu, pas trace de végétation, teinte jaune et grise. À l'horizon et à gauche, la côte de Froide Terre, sur laquelle les 210 projettent leurs panaches. Le sol est jonché de milliers de débris ou de matériaux épars : batteries de 75 détruites et abandonnées, aux pièces chavirées, aux caissons retournés les roues en l'air. Énormes amas de douilles de cuivre et d'obus non tirés. Projectiles et tous calibres non éclatés.
Je descends dans le ravin dont les bois sont en lambeaux. Le fond est particulièrement labouré. Les trous d'obus y forment des entonnoirs multiples, dont certains de très grande dimension. De retour à ma tranchée j'y trouve l'aspirant Olivier, nouveau venu affecté à la 2e compagnie. La nuit est tombée, une violente attaque à la grenade se déclenche sur les premières lignes : embrasement du ciel. Déchaînement de clameurs ! je couche encore dans le même trou.

  • Salmagne, Passaga et Nelly Martyl
  • NellNelly Martyl, de l'opéra comique de Paris

Salmagne , Meuse, 18 septembre 1916,  Ct. Drahonet,Nelly martyl,Ct. Raoult, cap. Vogin, Général Passaga.
Mademoiselle Martyl de l'opéra comique vient chanter pour les chasseurs des 102e et 116e batailons. Elles est nommée caporale de chasseurs.

VERDDUN 1916

"Soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun, je fait appel à vous il s'agit du sort de la France"

Verdun 1916, Fleury-devant-Douaumont


24 septembre 1916

À 8 heures Guérin m'offre un quart de chocolat "gras et onctueux", chauffé sur de l'alcool solidifié. Bourdier vient me chercher pour une inspection des alentours. La côte Froide Terre continue à subir le même bombardement lent, mais ininterrompu. Nous découvrons la carcasse d'un avion français abattu. Près du poste de secours, on enterre au cimetière deux soldats du 321 et nous apprenons la mort du lieutenant Ceciliano du 116e BCA tué la veille.

Le ravitaillement circule sur les arrières, sous la forme de petits convois muletiers, conduits par des "Terribles" (sobriquet donné aux territoriaux, les "Terribles Taureaux"). Pauvres bourricots, leur existence est sévère: toujours sur les pistes, jusqu'au moment où, fauchés subitement, ils crèveront, les tripes en l'air.

Je relève sur ma carte le tracé des tranchées. Celles-ci ont été creusées dans un sol cent fois retourné par les obus. En suivant leur dédale, j'aperçois tout à coup une main crispée et parcheminée, émergeant de la paroi du parapet, à ma hauteur. Ce détail macabre n'est pas une exception, car les nombreux combattants de Verdun portés disparus, ont été pour la plupart ensevelis sans témoin par le bombardement. Mais cette main jette un appel : je constate qu'elle termine un bras dont la manche est ornée de "cinq ficelles panachées", ternies et couvertes de boue. Je signale le cas au poste de secours de mon bataillon. Une équipe de brancardiers vient déterrer le corps dont l'identité est établie par le portefeuille du défunt, qui contient entre autres une lettre d'enfant relatant à son père la distribution des prix à Paris au début de juillet.

Il s'agit du lieutenant colonel Coquelin de Lisle, commandant une brigade d'infanterie, qui contre-attaqua en ces lieux, au moment de l'extrême avance allemande sur la chapelle Sainte-Fine et Souville, en juillet dernier. Il y a donc deux mois que le colonel est bel et bien disparu. J'ai retrouvé son nom inscrit "in memoriam", sur la façade de la cour d'entrée de l'école de guerre, à Paris, en 1925. Après la soupe, le capitaine Lévêque part vers 21 heures, avec le commandant Drahonnet et les autres commandants de compagnies, pour aller reconnaître le secteur de l'avant. Je m'installe pour la nuit dans son PC, cent fois préférable à la cavité qui m'a servi jusqu'alors de refuge. Bombardement habituel de la première ligne, au début de la nuit.

25 septembre 1916

La journée s'écoule dans l'attente de la relève. Ce soir c'est le dernier bond qui nous portera au contact de l'ennemi. Le capitaine est resté là-haut. C'est moi qui conduirai la compagnie. Nous apprenons avant le départ la mort de deux sous-lieutenants du 116e BCA, Mazières et Chavant. Deux autres officiers de ce bataillon sont grièvement blessés. Puis, distribution de courrier: je reçois les photos prises à Epinal chez les Laederich ! A 22 h 30 nous voilà partis pour remplacer un bataillon du 321e RI, en première ligne à l'est du village de Fleury-devant-Douaumont. Dépeindre cette relève ? Je ne peux mieux faire qu'en transcrivant ce qu'a écrit Jacques d' Arnoux (paroles d'un revenant), dans des circonstances analogues. Je n'ai pas un mot à y changer :

"Nous marchons d'abord sur le chemin étoilé de flaques d'eau, défoncé par des trous d'obus qui baillent comme des tombeaux, et ce sont des raidillons glissants qu'il faut gravir, des sentiers à pic qu'il faut dévaler. Véritable chausse-trappes battus par les fusants, où l' on trébuche sur des débris, où l' on s ' écroule dans des fondrières. Entourés d'un roulement d ' éclairs, pleurant dans la fumée des lacrymogènes, nous marchons farouches et muets, toutes les forces tendues vers ce nouveau mystère de douleur et de sang. A chaque instant le ciel s'embrase de sifflements qui semblent dardés sur nous et font courber toute la ligne d'ombres. Des flamboiements rugissent sur nos têtes. Ce sont alors des apparitions formidables.

À la magnificence des explosions, nous voyons bondir des crêtes; des pentes boisées escarpées sous nos pieds comme des précipices. Tout à coup, à cent pas, une kyrielle d'éclatements, venant je ne sais d'où, fait de ce gouffre d'ombre un abîme éblouissant.

Il est minuit, nous arrivons dans un ravin profond que j'appellerai le ravin des éclairs, tant les éclatements y furent pressés, nombreux, ininterrompus, pendant l'instant démesuré que nous y avons passé.

Le tumulte de ce ravin est aussi prodigieux que son illumination. Une cascade de tonnerres s'y engouffre, déferle sur les collines et s'éloigne avec des variations de symphonie indéfiniment répétées par les échos de la Meuse.

En revoyant cette débauche de projectiles qui devaient tous nous écharper, je ne m'étonne plus maintenant qu'il faille quatre-cent quarante-huit obus en moyenne pour tuer un homme."

Et ceci est rigoureusement vrai. Je n'ai pas de casse à la compagnie: un seul blessé le chasseur Dupont. Nous atteignons nos emplacements: comment les définir ? Sur un terrain chaotique, où les creux et les bosses se succèdent à chaque pas, dans la nuit très sombre, il y a de loin en loin des casques qui bougent, des ombres accroupies qui se dressent et qui nous interrogent à voix basse. C'est le 321.

Nous le remplaçons homme pour homme et ces fantômes disparaissent sans plus attendre et s'évanouissent par où nous sommes venus. C'est fini. Je suis au milieu de ma section, dans un trou fangeux et, devant moi, à quelques dizaines de mètres, ce sont les boches. Pas de barbelés entre nous. Il s'agit d'ouvrir l'œil. Toute la nuit nous sommes aux aguets, sans dormir, épiant la noirceur, scrutant la grisaille. Le jour se lève...

26 septembre 1916

C'est à ce moment seulement que nous réalisons pleinement notre situation. Nous sommes dans un semblant de tranchée boueuse, composée d'entonnoirs jointifs reliés entre eux, au milieu d'un chaos épouvantable de trous de marmites.

Le terrain alentour, aussi loin que porte la vue, est semblable à la surface de la lune, telle qu'elle est représentée dans les manuels, semblable également à une mer de boue en furie, qui se serait figée pour des siècles, mais dont l'immobilité n'est qu'apparente. Elle est en perpétuel mouvement, en perpétuel travail, sous les coups qui la brassent et la pétrissent, comme un levain jaunâtre dont la fermentation n'est pas achevée. Cette pâte visqueuse a ses moments de torpeur, puis ses moments de réveil. Elle n'a plus rien d'humain. Il semble que nous soyons plongés subitement sur un coin de la surface du globe, au moment où celle-ci cherchait son équilibre entre la fusion et la solidification, dans les temps reculés de l'époque primitive.

En effet, des coups sourds retentissent dans cette bouillie, des mottes de terre jaunâtre et liquide jaillissent vers le ciel qui s'éclabousse de fumée noire, une pluie retombe mélangée de terre et d'acier. Et nous, pauvres êtres mortels, condamnés à vivre dans cette géhenne, c'est bien dans le cratère d'un gigantesque volcan que nous sommes désormais tombés! De l'emplacement que j'occupe et dont je ne peux absolument pas bouger pendant le jour, je fais un tour d'horizon. En face de nous, assez loin, une crête, celle de Thiaumont, où la ferme de ce nom ne forme plus qu'une informe boursouflure que l'on devine à peine. Puis à droite, sur le même alignement, un renflement plus marqué, une sorte de gros tumulus, arrondi, bossué, comme un récif rongé par les coups furieux d'un océan dévastateur: les ruines du fort de Douaumont. Toute cette crête qui domine le terrain est aux mains de l'ennemi.

À notre gauche immédiate, s'élevait autrefois le village de Fleury : il n'en reste plus trace. Rien émerge. Sous les formidables pilonnages, il a été ramené au niveau du sol et seules des pierres ou des briques pulvérisées indiquent que ce fut autrefois un de ces villages de France où des familles vivaient heureuses et libres dans la paix et le travail. À notre droite, le commencement des bois de Vaux-Chapitre. Tout comme le village de Fleury, les bois ont disparu. C'est à peine si quelques troncs, sciés à hauteur d 'homme, jalonnent ce vestige de belles futaies. Derrière nous, analogue à Douaumont, mais dans nos lignes, le fort de Souville, pareil à une falaise sans cesse battue par la marée des projectiles adverses.
Cette première journée en ligne se passe sans incidents notables, et dans un calme relatif. Il y a fort heureusement des apaisements dans la tempête. Mais nous savons tous qu'en ces lieux le grand calme est souvent précurseur d'un grand cataclysme. Pour l'instant, tous les tirs ennemis de la journée s'abattent derrière nous, et de nombreux avions français et allemands croisent sur nos têtes sans répit.
Je mange dans mon trou en compagnie de mes voisins immédiats, les sergents Boucher et Euvray. C'est seulement le soir, lorsque les ténèbres le permettent, que chacun sort de sa fange, s'ébroue et procède... à ses besoins naturels. À ce moment je peux aller visiter mes hommes, échanger quelques propos avec Adam et Bourienne. Je débrouille ainsi mes jambes ankylosées.

Tranchées Verdun septembre 1916


27 septembre 1916

Au matin, alors que je regarde minutieusement devant moi à la jumelle, j'aperçois vers Fleury des boches que le terrain ne protège guère. Nous tirons sur eux quelques coups de feu et tous disparaissent. Le temps, beau jusqu'alors, se gâte et la pluie tombe. Vers 14 heures nos positions sont soumises à un tir d'artillerie très violent. Ce sont des gros: des 210 qui nous arrosent copieusement. Leur sifflement n'a pas ce halètement particulier des gros obus en cours de route, dont le vrombissement passe au-dessus des têtes avec un bruit de locomotive. Non. C'est la queue de trajectoire rapide, qui fait rentrer le cou dans nos épaules, suivie de l'éclatement déchirant et du nuage de fumée noire qui se traîne sur le sol. Nous sommes en plein dans la fourchette.

Pendant près d'une heure, nous sommes "sonnés", martelés, matraqués, avec une précision et une brutalité de machine bien réglée. Accroupis, terrés dans nos anfractuosités, nous sommes pareils à l'autruche, enfouissant nos têtes au plus profond de la terre, aplatissant nos corps, recroquevillant nos membres. Il s'agit d'offrir le moins de surface possible. Nous sommes tous abrutis, engourdis plutôt qu'effrayés, car dans de pareils moments, le corps et l'esprit s'unissent étroitement dans les réflexes d'autodéfense spontanés, où l'instinct de conservation est tel qu'il envahit tout l'être, et ne laisse plus de place aux réactions émotives.
Après la chute de chaque projectile, nous ne songeons qu'au suivant. Celui-là arrive... on l'entend. Au sifflement plus ou moins aigu, on devine s'il sera long ou court. S'il dépasse notre ligne, l'espoir renaît. S'il frappe devant, le cœur bat plus fort. Attention au suivant... Mon regard est tourné vers le ciel, car si j' écoute intensément, ma vue ne reste pas inactive. Elle est décuplée et, si extraordinaire que cela puisse paraître, je vois très nettement les obus tomber du ciel comme de gros cailloux noirs qui piquent à la verticale.
À partir d'un certain calibre, il est en effet très facile, avec un peu d'accoutumance, de distinguer fort bien les projectiles qui nous sont destinés, et cette vue permet de savoir aussitôt dans quelle direction s'abattent les coups. Par moments nous sommes recouverts de terre et de boue. Puis tout s'arrête... On risque un œil, la tête, une épaule. On s'interpelle, on se compte... c'est fini. Nous apprenons peu après qu'il y a de nombreux blessés à la première compagnie, sur notre droite. À la deuxième : rien !
Pendant le court répit qui succède, nous avalons un morceau de n'importe quoi. La nuit qui tombe peu après, amène instantanément une réaction nerveuse sur toute la position : le crépitement des armes d'infanterie aboie férocement. Chacun participe à ce terrible hourvari : au fusil, au FM, à la mitrailleuse, à la grenade. L'ennemi fait de même. Nous demandons par fusées le barrage de notre artillerie : un déluge de fer accourt aussitôt en trombe de nos batteries. Nous sommes en plein tremblement de terre dont Fleury forme le centre. Dans ce bouleversement général, de fracas et d'explosions, nos tympans sont à ce point martelés que tout le cerveau vibre à l'unisson et que nous atteignons presque un état voisin de la surdité.

Un de mes caporaux, Elisabeth, est tué. Trois autres blessés à la compagnie. Une quinzaine de pertes à la première , tel est le bilan de cette affreuse bagarre nocturne !

28 septembre 1916

La deuxième partie de la nuit est calme. La matinée et l'après-midi aussi. Nous nous remettons de nos émotions de la veille. Mais, dès les premières ombres du soir, l'orchestre fait entendre de nouveau ses premiers accords. Cette fois c'est l'artillerie française qui mène le jeu le plus infernal que nous ayons encore vécu, et ce sont les lignes adverses qui encaissent. Il est difficile d ' exprimer la violence de ce bombardement. Je crois que toutes les batteries de chez nous donnent de la voix : les petites, les moyennes et les grosses. Dans les airs c'est une trame serrée de trajectoires, à toutes les altitudes et de toutes tonalités, tendues ou courbes, aiguës ou graves, sifflantes ou gargouillantes, rapides ou lentes. C'est comme le jet d'un gigantesque arrosoir qui inonde d'une pluie compacte et incessante les positions allemandes. Les boches sont absolument annihilés sous cette avalanche. Aucune réaction de leur part !
Nous sommes les témoins muets et férocement heureux de cet interminable bombardement. À plusieurs reprises, une pièce française de 105 à tir rapide, frappe trop court dans nos tranchées. Nous envoyons des fusées vertes pour allonger le tir. De nos trous ce n'est qu'un long murmure satisfait : "Qu'est-ce qu'on leur passe !" il faut noter ici qu'en septembre 1916 l'artillerie française s'est prodigieusement accrue en nombre et en puissance. Sur toutes les pentes de Souville et de Saint-Michel, les gueules de nos canons truffent le sol, littéralement. Finie la période du début de la bataille de Verdun, de février à juin, où l'ennemi nous écrasait de sa supériorité. Nous avons retrouvé l'ascendant sur les boches. Ces pilonnages effroyables que nous leur faisons désormais subir sans merci, sont pour nous un réconfort extrême, et, grandissant notre moral, c'est la preuve certaine qu'un jour prochain "On les aura" !

29 septembre 1916

On craint une attaque boche au matin sur la troisième compagnie. Elle n'a pas lieu. Avant le lever du jour, le général Ancelin vient faire le tour de nos positions, en compagnie du commandant Drahonnet. La matinée est calme. L'après-midi il pleut et nous barbotons dans une bouillie liquide. Je reste accroupi sous ma toile de tente et Bourdier, qui s'est faufilé de trou en trou, vient me tenir compagnie. J'ai trouvé sur le terrain, parmi les nombreuses épaves qui nous entourent, un fusil allemand "Mauser". J'ai également un lot de cartouches allemandes. Vers le soir, je me distrais en tirant avec cette arme sur quelques silhouettes adverses qui, oubliant toute précaution, se secouent comme nous, dans la boue. La nuit vient. Il pleut toujours et il fait froid. Je suis gelé et pour me réchauffer, je rends visite à Adam.


30 septembre 1916

La nuit est longue à passer. J'ai les pieds gelés dans la boue. Je reprends mes observations, scrutant les lignes adverses. Je découvre à nouveau la silhouette d'un boche. Belle occasion d'essayer encore mon "Mauser". Le sergent Bulteau, les yeux rivés à la jumelle, règle minutieusement mon pointage. Je tire. Bulteau pousse un cri de joie et m'affirme que je l'ai "descendu". Mis en goût par cette chasse à l'homme, nous reprenons tous deux l'affût dans la journée. Un nouveau boche à casquette, qui se présente de dos, me sert une deuxième fois de cible et... je fais "mouche" une deuxième fois ! Le soir c'est une attaque générale des boches à la grenade dans tout le secteur. Le combat est terrible. Cela ronfle de toutes parts. Nos tirs de barrage se déclenchent. Nous lançons sans relâche des grenades à main et tirons des grenades VB. Devant ce barrage infranchissable les boches n'insistent pas. Mais j'ai cinq blessés à la compagnie dont les caporaux Pellentz et Delacroix. Nous veillons toute la nuit.

1er octobre 1916

Toute la journée est calme et nous en profitons pour absorber de grands quarts de chocolat brûlant, chauffés à l'alcool solidifié. Le soleil se montre un peu et je réchauffe à ses rayons mes pieds qui sont glacés. Je dors pendant l'après-midi, n'ayant pu fermer l'œil la nuit précédente. Je prends le service de veille dans la compagnie de 23 heures à 2 heures du matin et je circule de trou en trou tout le long de notre ligne.

2 octobre 1916

C'est notre huitième jour sur la position ! Nous atteignons, je crois, le maximum de la résistance physique et morale. Nous sommes dans un état pitoyable, recouverts de boue des pieds à la tête ! À quatre heures du matin j'ai la joie de voir arriver un lieutenant du 3e d'infanterie, qui commande la 10e compagnie de ce régiment et qui vient prendre mes consignes : il doit nous relever ce soir. Heureuse nouvelle qui se répand de bouche en bouche comme une traînée de poudre. Visite de Rambaud. La pluie tombe jusqu'au soir. Dîner dans l'eau, transpercés et transis. Avec quelle impatience nous attendons la relève ! À 23 heures la voilà! Je passe les consignes à un sous-lieutenant du 3e RI qui me remplace. Le secteur est calme. Je quitte aussitôt les lieux avec ma section.
Passage de nuit au petit bois, où je trouve un agent de liaison qui m'emmène avec toute la compagnie. Nous empruntons un boyau rempli de territoriaux. Nous nous heurtons de front. Accrochage des équipements, des musettes, des outils qui s'entrechoquent. On pousse, on souffle, on jure...

3 octobre 1916

Nous atteignons bientôt les pentes de la côte Saint-Michel dans le clapotis d'un chemin constellé d'entonnoirs. Nous avançons, couverts de boue, blocs informes dans notre gangue. Nos pans de capotes battent sur nos mollets comme des plaques de ciment. Nos bardas, nos armes, sont englués,mastiqués de glaise. Dans nos faces noircies et hirsutes, seuls nos yeux luisent d'un feu étrange. Nous suscitons partout la stupeur et... l'admiration, au milieu d'une double haie d'artilleurs et de soldats de l'arrière, qui nous considèrent comme des revenants.
La gouaille aux lèvres, nous passons, semblables à d'héroïques statues descendues d'un magistral bas-relief. L'adjudant Moreau qui marche à mes côtés excite les spectateurs. Il est vraiment sensationnel. Le casque suspendu au ceinturon, les cheveux éparpillés au vent, le menton barbu, il ressemble à un puisatier remonté des profondeurs de la terre. La boue ruisselle de sa capote effilochée... Il rit et chante à tue-tête et interpelle dans son pittoresque jargon de "Chtimi" ceux qui le dévisagent et reculent presque effrayés devant ce rescapé des enfers.
Moi-même, noyé dans la masse de mes gens, je vais, la canne à la main...un territorial qui m'interroge, distingue soudain mes deux petits galons d'argent maculés, qui scintillent faiblement. Il s'incline alors devant moi et j'ai l'impression que dans l'esprit de cet homme jaillit une muette admiration pour l'officier qui, semblable au "troufion" de 2e classe, souillé mais la tête haute, se confond dans les rangs anonymes et glorieux des héros de la "biffe".

Détail : quelques prisonniers boches, misérables et déguenillés, poussés par la fringale, se jettent au milieu de nous, comme des loups, pour avoir leur part de pitance. Mon sergent-major, les repousse brutalement et, pauvres animaux battus, ils reculent de quelques pas. Leurs yeux miroitent de convoitises. Touchés de compassion, nous leur jetons quelques boules de pain qu'ils s'arrachent et dévorent en silence. J'ai déjà vu ce spectacle quelque part, dans la cage des fauves, au Jardin des Plantes.
Plus loin nous trouvons la roulante avec notre "doublard" Henri Lévy. Ample distribution d'une soupe brûlante qu'on avale avec goinfrerie. Lampées frénétiques de "pinard", la "goule" grande ouverte. Ô délices ! Ô jouissances !

Descente sur Verdun par le faubourg Pavé. Nous atteignons les galeries Saint-Victor où nous retrouvons nos sacs. Ambiance de détente. Départ de Verdun pour le camp Augereau, but final, que nous touchons à huit heures du matin. La suite n'est qu'un long sommeil : dans nos baraques en bois, étendus dans la paille, nous dormons. Courts réveils pour manger et... nous dormons encore ainsi pendant vingt-quatre heures! Le lendemain nous reprenons par voie ferrée notre itinéraire d'il y a quinze jours, mais en sens inverse et nous retrouvons au village de Salmagne (Meuse) notre précédent cantonnement. C'est la grande détente pendant vingt-quatre heures. Repos complet pour tout le monde. Quelques "soûleries" chez nos Bretons et nos gars du Nord. C'est la ribote inévitable... Mais nous savons fermer les yeux !

Une idée me vient : faire un saut jusqu'à Paris, entre deux trains... sans rien dire à personne, sauf à mon vieil Adam. Celui-ci rit dans sa moustache et garde le secret.

Verdun 3 octobre 1916, Adjudant moreau

LE FORT DE SOUVILLE

PC du général Passaga pendant l'attaque du 24 octobre 1916


Le 6 octobre je prends la voiture de compagnie qui me mène à Bar-le-Duc. Je saute à 10h 15 dans le train de Paris, transportant avec moi mon "Mauser" de Fleury ! Je déjeune tranquillement au wagon-restaurant, tout fier de mon escapade. Je n'ai aucune autorisation, sauf un titre de permission... que je me suis établi moi-même. Que l'on me pardonne ! Je n'ai en tête que la surprise que vont avoir mes parents. Cela vaut bien le risque minime que je cours.
À 14 heures je foule le trottoir de Paris. Dans le métro je cause une certaine sensation, car mon fusil allemand est le point de mire des regards. À la maison la sensation est plus forte encore, au milieu de mes parents et de mes sœurs qui ne réalisent pas très bien ma présence au milieu d'eux, me croyant encore en ligne dans mon trou d'obus. Je conte longuement mes récentes péripéties, mais en dehors de la joie générale, j'apprécie surtout un bon bain et mon lit ! On imagine aisément ce que peut être pour moi une telle détente - aussi brève - dans ce coin familial. Je vis des moments presque irréels, en ces quelques heures, au contact de mes vieux objets personnels que je contemple comme des amis.

Le lendemain à sept heures je suis sur pied et mes adieux sont rapides. Mon père, voulant goûter ma présence le plus longtemps possible, m'accompagne à la gare de l'Est. Je suis revenu à Bar-le-duc à midi. Une voiture me conduit à Tronville et de là j'achève les derniers kilomètres à pied. À Salmagne, je m'informe aussitôt pour savoir si mon absence n'a pas été signalée. J'ai la chance d'apprendre que les esprits sont occupés par la venue de Mademoiselle Nelly Martyl, ce qui me permet de me mêler aussitôt à mes camarades pour recevoir notre "caporale".

Notre séjour à Salmagne dure dix-huit jours. Période d'activité fébrile. On prépare minutieusement une grande offensive qui doit avoir lieu à Verdun. Voici comment le général Passaga nous explique le déroulement de cette action prochaine :

Pour agir offensivement, le général Nivelle, commandant de la 2e armée (celle de Verdun), ne peut compter que sur trois divisions et sur six-cents pièces d'artillerie, car la bataille de la Somme absorbe les faibles disponibilités du général Joffre. Il lui faut donc agir au plus vite pour desserrer sensiblement l' étreinte adverse qui l' accule à la Meuse.
Le général Mangin, son vigoureux lieutenant, l'entend bien ainsi. Mieux : en dépit de la faiblesse relative des forces dont ils vont disposer pour bousculer un dispositif de la puissance du dispositif allemand, ils veulent mettre la main, d'un seul coup, non seulement sur tout le terrain conquis par l'adversaire au prix de huit mois d'efforts et de flots de sang, mais encore sur les forts de Vaux et de Douaumont !

Et cela, alors que les pluies abondantes des premières semaines d'octobre viennent ajouter à leur entreprise un nouvel obstacle et transformer le champ de bataille en un immense cloaque d'aspect infranchissable. Les trois divisions mises à la dispositions du général Nivelle sont :

  • à droite, la division de Lardemelle, qui doit enlever le plateau et le fort de Vaux (74e DI)
  • à gauche, la division Guyaut de Salins qui doit enlever le fort de Douaumont (38e DI) ;
  • au centre, la 133e DI notre "Gauloise", qui reçoit une mission de plus longue portée : pousser sa gauche au-delà du fort de Douaumont, afin de couvrir celui-ci contre une intervention possible des réserves allemandes de Hardaumont. Son centre s'établira sur le ravin de la Fausse-Côte, pendant que sa droite s'appuiera à l'étang de Vaux. En résumé la division doit enlever la plus grande partie du champ clos où, pendant huit mois, se sont heurtées avec tant d'âpreté les deux armées.

Pour réaliser cet audacieux projet, il faut que les troupes soient parfaitement entraînées et adaptées à leur mission. Nous recevons des plans directeurs à grande échelle, que nous étudions et où nous traçons les limites d'action qui nous sont attribuées. Nous répétons chaque jour la manoeuvre sur des terrains appropriés, dans les formations prescrites, nous dirigeant à la boussole, suivant des axes de marche savamment calculés.

SALMAGNE (Meuse) octobre 1916

Des troupes sénégalaises doivent attaquer avec notre bataillon et nous absorbons dans nos rangs des unités encadrées de ces soldats noirs, sympathiques et sûrs, auxquels nos chasseurs font aussitôt le meilleur accueil.

Les exercices maintes fois renouvelés ont lieu l'après-midi, et chacun n'ignore plus bientôt la place exacte qu'il doit avoir et qu'il doit jouer. Mais nos matinées sont, elles aussi, entièrement occupées par un entraînement sévère au tir.

Pour ma part je reprends celui des fusils-mitrailleurs et j'atteins avec eux une perfection et une précision que je n'ai jamais retrouvées au cours de ma carrière, dans les diverses unités que j'ai commandées.

Les mitrailleurs s'exercent de leur côté et Ruetschmann entraîne les grenadiers. C'est une série de détonations perpétuelles, qui roulent aux quatre coins de 1'horizon, répercutées cent fois par l'écho des côtes boisées qui nous enserrent. Entre-temps, le commandant Drahonnet nous quitte et est remplacé à la tête du 102 par le commandant Florentin venu du 116e BCA. Le capitaine Voirin est nommé adjudant-major et Rambaud prend le commandement de la première compagnie. Le 20 octobre 1916, le général Passaga adresse à sa division cet ordre du jour prophétique :

"Officiers, sous-officiers, caporaux, chasseurs et soldats de la Gauloise! Depuis huit mois, l'ennemi, l'envahisseur exécré, voit l'héroïsme de nos soldats lui barrer la route de Verdun. L'heure est venue d'en finir. À nos divisions revient 1'honneur de marquer sa défaite d'une façon éclatante. Demain nous lui arracherons un large lambeau de cette terre où tant de nos héros reposent dans leur linceul de gloire.

À notre gauche combattra une division déjà illustre, composée de marsouins, de zouaves et d'Africains : on s'y dispute l'honneur de reprendre le fort de Douaumont. Que ces fiers camarades sachent qu'ils peuvent compter sur nous pour les soutenir et même leur ouvrir la porte et aussi partager leur gloire. La Gauloise sort du berceau, mais son âme est de flamme !

"Officiers, sous-officiers, caporaux, chasseurs et soldats ! Vous accrocherez la croix de guerre à vos fanions et à vos drapeaux. Du premier coup, vous hausserez votre renommée jusqu'à celle de nos régiments et de nos bataillons les plus fameux. La Patrie vous bénira"

ATTAQUE DU FORT DE DOUAUMONT

Carte,ATTAQUE DU FORT DE DOUAUMONT


13 octobre 1916

Nous avons une foi absolue en la réussite de l'expédition, mais cela va "barder" encore une fois de plus. C'est le grand coup et dans une dizaine de jours nous serons tous fixés sur notre sort. Enfin bon espoir et confiance partout. Inutile de répéter chaque fois que pour moi, rien à craindre de grave.

Je sais et je suis persuadé que j'en reviendrai... peut-être égratigné, mais cela je l'accepte de grand cœur et en avant "Sus aux boches"

21 octobre 1916

"Nous sommes sous presse. Nous montons demain. On y va de grand cœur. Tout ira bien. Tout sera parfait. Et une fois de plus Vive la France et mort aux boches "'

22 octobre 1916

"Nous voilà partis. En route pour la grande épopée... C'est après-demain que se joue la partie. A midi nous nous élancerons sus aux boches et lutterons pour la conquête de notre objectif qui, je l'espère, grâce à Dieu, sera atteint. Inutile de vous dire que je suis en première vague, au milieu de tous mes chers chasseurs, avec Guérin à mes côtés. Adam me suivra avec sa section à cinquante pas derrière. Une fois de plus, nous allons vivre des heures inoubliables. Une fois de plus nous saurons faire notre devoir et s'il nous est donné d'aborder l'ennemi, soyez sûrs que notre colère sera terrible et que nous nous montrerons dignes de notre réputation.

Nous sommes fiers d'être de ceux qui contribueront à repousser l'envahisseur, loin de cette forteresse tant convoitée. Vous aussi, aurez le droit de partager cette fierté en pensant aux lourds sacrifices qu'auront consentis vos enfants.

Je pars l'âme tranquille et la tête haute, gai et heureux comme toujours. A quoi bon s'en faire, puisque je dois en revenir.
C'est le dimanche 22 octobre 1916, que l'ordre de mouvement tant attendu, arrive. Le 102e bataillon de chasseurs embarque en camions-autos, à la sortie du village de Salmagne, par un temps radieux. Les cloches de l'église sonnent dans le ciel clair... Le long convoi s'ébranle vers le front. Toute l'après-midi nous roulons sur la "voie sacrée", cette route magistrale, véritable artère de vie et de force, par laquelle est alimentée la bataille de Verdun. Nous traversons les nombreux villages qui la jalonnent : Lavallée, Erize-Saint-Dizier, Erize-la-Brûlé, Erize-la-Grande, Erize-la-Petite, Heippes, Souilly (où se trouve l'état-major de la deuxième année, général Nivelle).

Des équipes de territoriaux s'emploient partout à l'élargissement de cette route sur laquelle le charroi est ininterrompu de jour et de nuit. Le débarquement a lieu, le soir tombant à Dugny, à huit kilomètres de Verdun. Nos chasseurs mettent sac au dos et nous voilà partis dans la nuit pour la ville. Nous y arrivons vers 21 heures. Le bataillon est logé comme la dernière fois dans les galeries des fortifications Saint-Victor. Les officiers sont conduits dans une maison abandonnée qui porte une magnifique inscription : "Entreprise de pompes funèbres". Je ne suis pas, fort heureusement, le moins du monde, superstitieux ,...

Lundi 23 octobre 1916

Sitôt levé, je fais une promenade dans les rues de Verdun avec Adam. Nous voyons des soldats du 289e, redescendre des lignes, couverts de boue, identiques à nous-mêmes au retour de Fleury. Parmi eux, beaucoup de pieds gelés.
À 11 heures, Casimir nous fait un bon déjeuner dans notre domicile funéraire, ce qui ne diminue pas notre appétit. Le capitaine Lévêque monte en ligne à 15 heures. Deux de mes chasseurs, Fortin et Courty, viennent me signaler le mauvais état de fonctionnement de leurs fusils-mitrailleurs. Mauvaise nouvelle à la veille d'une attaque. Comment y remédier ? Une solution radicale surgit en mon esprit.

Au cours de mes pérégrinations matinales j'ai découvert dans les vastes bâtiments désaffectés de l'évêché, tout proche de la cathédrale, un dépôt d'armes et de munitions. J'ai l'intention d'y exécuter un coup de main de rapine. J'emmène avec moi mes deux garçons, en leur prescrivant de prendre leurs armes défectueuses. Arrivé au but, dans le haut de la ville, je m'avance seul, pénètre dans les locaux de l'évêché, d'un air détaché, regardant en l'air comme un visiteur uniquement préoccupé par des détails d'architecture. Mais d'un coup d'œil j'ai aperçu une quantité impressionnante d'armes neuves de tous calibres, alignées le long des murs. Personne, pas un gardien alentour... Je fais un signe rapide à mes deux lascars restés en dehors. Ceux-ci accourent prestement, déposent sans bruit leurs fusils hors d'usage sur le sol et choisissent en échange dans l'alignement, deux beaux FM étincelants. Nous y ajoutons quelques cartouchières et chargeurs et battons en retraite, sans que personne n'ait pu déceler notre présence et notre larcin. Nous rions tous trois de cette belle réussite et dévalons de nouveau à grandes enjambées les degrés des ruelles...

Je ne sais pas si le commandant du dépôt de matériel de l'évêché s'est jamais aperçu de notre substitution, assez irrégulière, quoique amplement justifiée. Mais les fusils-mitrailleurs en excellent état que rapportent mes deux chasseurs feront merveille demain sur le boche. Si leurs matricules ne correspondent plus à ceux qui sont inscrits sur les "états" (en triple exemplaire) de monsieur l'officier d'administration, je suppose que la mise en règle de ses écritures lui a moins coûté d'efforts "par la plume", que les nôtres "par les armes"!

Retour en ville. Je croise deux prisonniers allemands que j'interroge. Ils m'apprennent que leurs positions sont soumises depuis quelques jours à un effroyable bombardement. Tout y est bouleversé, les survivants complètement hébétés et ils ne pensent pas que notre attaque puisse trouver une résistance efficace. Ils se sont échappés de cet enfer pour gagner nos lignes et s'estiment fort heureux d'être encore en vie. "Kamarad , Finie la guerre" concluent-ils avec un large sourire. Tout cela est de bon augure. Vers 16 heures nous faisons l'amalgame avec nos Sénégalais.

"Toi y en a bon. Donner à moi cigarettes."

Adam s'attribue comme garde du corps un magnifique géant noir qui s'appelle Konokéta et qui s'attache à ses pas comme un bon chien. Enfin la nuit arrive et le bataillon reçoit l'ordre de monter en ligne. Sortie classique par le faubourg Pavé. Les compagnies s'échelonnent à deux cents mètres de distance. Grimpée vers le fort Saint-Michel, pour prendre le boyau qui nous mène à la poudrière de Fleury. Notre marche est très lente. Les à-coups sont nombreux à cause du grand nombre de troupes qui montent en ligne. Le vacarme de notre artillerie est considérable. Dans ce trou, chaque repli de terrain, ce sont des lueurs rouges qui jaillissent de centaines de bouches.

Combattants Sénégalais, 23 octobre 1916 à Verdun
Le caporal Collenot du 102e BCP, décoré de la Légion d'Honneur en 1916.

Le caporal Collenot du 102e BCP, décoré de la Légion d'Honneur en 1916.


PRISE DU RAVIN DE LA FAUSSE CÔTE

Mardi 24 octobre 1916

Nous dépassons la poudrière vers 3 heures du matin seulement. Une rafale d'obus vient s'égarer dans le ravin. Ce sont les premiers qui nous saluent depuis un mois. En vérité, il ne suffit plus d contempler le panorama d'une bataille moderne. Le drame est dans le bruit épique qui s'en dégage. Quel musicien de génie, ayant assisté à ces terribles fêtes, saura orchestrer d'aussi prodigieuses symphonies ? Dans la bataille de Verdun, le tumulte atteint au paroxysme. L'homme disparaît. Il semble que ce soit la terre elle-même qui jette ces clameurs de cataclysme. C'est une dispute de montagnes qui s'injurient et se répondent avec rage.

Des milliers de canons de tout calibre, les longs, les courts, les légers et les lourds, les obusiers, les mortiers, les crapouillots, ceux qui sont accroupis dans les tranchées, ceux qui roulent sur d'énormes roues, ceux qui sont montés sur des trucks d'acier ou sur des trains blindés, toute cette artillerie tire à toute volée. Ces milliers de détonations se cognent aux quatre coins de I 'horizon, rebondissent, carambolent furieusement contre les pentes des collines, se renvoyant leurs échos qui roulent et se répercutent à l'infini.

Il y a des voix basses, caverneuses; des rauquements brefs et brisants; des sifflements stridents qui vrillent; des borborygmes graves et profonds... Tous ces bruits brassés par le vent, s'entrechoquent, s'émiettent, se pulvérisent et ne forment plus qu'un agglomérat, une synthèse de tumultes, une épaisse brume de canon qu'on n'entend plus, qu'on respire plutôt, qu'on avale, qui vous pénètre et vous secoue jusqu'aux entrailles... (Sem. bataille de Verdun 1916).

À l'"ouvrage Bardot", je retrouve le capitaine Lévêque qui nous emmène pour nous placer. La deuxième compagnie s'installe à environ cinquante mètre en arrière des tranchées de première ligne, derrière le 116e chasseurs, sur la droite du village de Fleury. Nous prenons nos emplacements sous un brusque et violent marmitage. Les obus qui éclatent tout autour de nous font de sinistres éclairs qui s'éparpillent en étincelles dans la nuit noire. On ne voit pas à trois mètres et l'on trébuche dans un chaos de trous d'obus... Il y a quelque peu d'affolement et il faut un certain temps pour caser tout le monde. Enfin, on y arrive.

Le marmitage cesse progressivement et le jour se lève. J'apprends que l'heure de l'attaque est fixée définitivement à 11 h 40. Nous n'avons plus qu'à attendre patiemment. Le temps est gris et un épais brouillard court sur le sol. Le fort de Souville derrière nous est noyé dans la brume. Cela me préoccupe, car cette absence de visibilité va entraver singulièrement l'action de notre avion d'observation qui doit nous survoler et auquel nous devons signaler au fur et à mesure le jalonnement de notre progression...À ce sujet, le général Passaga a écrit :

"Les premiers rayons du soleil engendrent sur le marécage du champ de bataille un épais brouillard. Vers 8 h 30 le général Mangin me dit par téléphone son intention de reculer l'heure de l'attaque, afin de laisser au brouillard le temps de se dissiper.
En dépit de l'avertissement, je priai instamment Mangin de maintenir son heure d'attaque. Mes troupes qui avaient à couvrir le parcours le plus long, avaient appris à se bien diriger dans la nuit, grâce à la boussole. Le brouillard ne pouvait que nous être propice, nous soustraire à l'écrasement de l'artillerie allemande.
L'heure H ne fut pas modifiée."

Je vais bavarder avec quelques camarades, puis je m'installe à "casser la croûte" avec quelques-uns de mes chasseurs qui ont découvert un grand pot de confiture en fer blanc amené par un précédent ravitaillement. J'en avale de belles tartines. Les heures passent. Chacun surveille sa montre : 8 heures... 8 h 30... 9 heures... Nos "crapouillots" installés sur la crête en avant de nous, marmitent les premières lignes boches à outrance. Les coups partent précipités et nos regards suivent les torpilles dans leurs trajets aériens. Nous les voyons tournoyer à travers la fumée et le brouillard, puis basculer brusquement et retomber avec une vitesse qui s'accentue. Les détonations sont effrayantes. On a conscience que rien ne peut résister à une force pareille : c'est l'anéantissement, la dislocation de tout ce qui résiste.

L'artillerie française redouble de violence de minute en minute. C'est un déluge de fer qui passe au-dessus de nos têtes pour aller s'abattre chez les boches. On ne s'entend plus... On fait des gestes de trou en trou. On rit... on est ivre... on est fou ! 10 h 40. Encore une heure !...

L'artillerie allemande qui nous a laissés en repos depuis le petit jour recommence à taper et soudain, avec une brutalité extrême, déclenche un tir de barrage épouvantable sur nos positions... Chacun se terre, gagne un trou ou un boyau, s'aplatit sur le sol.

Le projectiles pleuvent sur nous. Je suis blotti dans un entonnoir avec quelques-uns de mes chasseurs : mon fidèle Guérin, mon brave caporal Lecomte, mes fusiliers-mitrailleurs Fortin et Porcher. À chaque sifflement nous baissons instinctivement la tête. L'obus éclate fracassant plus ou moins près. La lourde fumée noire se dissipe, tandis qu'une âcre odeur de phosphore nous prend à la gorge... et cela ne cesse pas ! Nous ne bougeons pas, cela est inutile. À quoi bon ? Un obus tombe à trois mètres devant nous; un autre à dix mètres derrière. Autant là qu'ailleurs. Il n'y a qu'à se mettre entre les mains de la providence.

Mais l'avalanche redouble. Les boches tapent avec une véritable frénésie, comme s'ils avaient éventé I'heure de notre départ. Ils sèment leurs projectiles sur les pentes de Souville, dans le ravin et sur tout le boyau qui mène à la poudrière. C'est en ce dernier lieu que seront tués par le même obus le général Ancelin commandant notre brigade, le docteur Vasseur médecin chef du bataillon et le capitaine Cuny commandant notre compagnie de mitrailleuses! Notre position est bouleversée.

À chaque obus qui tombe je vois un homme se lever brusquement et courir au hasard dans le cataclysme, couvert de sang... et chaque fois, comme un réflexe, dans le trou où nous nous serrons les uns contre les autres, on murmure : "Encore un d'amoché". Je vois successivement se sauver, touchés par les éclats : mes sergents Une et Boucher, le caporal Panchot, etc. J'aperçois un Sénégalais retourné par un obus, qui détale au milieu de la fumée pour chercher un asile dans un autre trou : l'obus suivant tombe juste sur lui. Je le vois rouler sur le sol, inerte, il est mort.

Heures terribles où l'homme doit faire appel à toutes les ressources de son énergie. Quel plus bel exemple de force morale et de stoïcisme, que celui de tous ces jeunes hommes attendant sans sourciller, ni se plaindre, la minute suivante qui doit peut être leur apporter la mort la plus atroce. Les minutes semblent des siècles : 11h 15 ! 11h 30... Le bombardement est toujours aussi violent.

Soudain une silhouette se précipite vers moi. C'est un agent de liaison qui "se planque" à mes côtés : "Mon lieutenant ! le capitaine est blessé ! il m'envoie vous dire que vous preniez le commandement de la compagnie !" Dans le tumulte qui nous assourdit et sous les coups qui nous assomment, je ne crois pas "bluffer" en avouant que je n'ai jamais entendu plus agréables paroles ! Que l'on me comprenne : ce n'est pas que je me réjouisse le moins du monde de la blessure de mon capitaine... Mais vraiment, en de telles minutes, le vieux proverbe est vrai : "Chacun pour soi..." Et je ne réalise qu'une chose, une seule : c'est donc moi qui vais avoir l'honneur de conduire à l'attaque ma chère deuxième. C'est une chance vraiment inespérée et dès lors je ne pense plus aux marmites.

11h 35 ! 

Allons, encore cinq minutes les gars ! 11h 40... Je me lève d'un bond et brandis ma canne : 

"Debout, tout le monde !" 

C'est le moment pathétique où le chef oublie tout, hormis son rôle... De chaque trou d'obus mes chasseurs surgissent. Les mains en cornet sur la bouche, je crie dans toutes les directions : "Le Capitaine est blessé ! C'est moi qui commande ! A moi la liaison !" Un spectre se dresse à mes côtés : c'est Adam, le casque défoncé, la figure tuméfiée, méconnaissable, qui vient d'être retourné trois fois par les obus et qui "sonné" et titubant, refuse de se faire évacuer. Au moment de partir nous nous embrassons dans une profonde étreinte.

Déjà le 116e BCA qui doit marcher devant nous à huit-cents mètres, décolle sur la crête et s'enfonce dans le brouillard. J'assure ma liaison, à droite avec le 401e d'infanterie, à gauche avec la première compagnie. Je sors ma boussole: "angle de marche 46°". C'est notre tour, en avant ! Et j' agite ma canne dans la direction de l'ennemi.

La compagnie en lignes d'escouades par un, sur plusieurs vagues en profondeur, se met en marche tranquillement. Nous dépassons les positions occupées par les artilleurs de tranchées, les "crapouillots", qui ont fait jusqu'au dernier moment un si bel ouvrage et qui se sont tus pour nous livrer passage. Nous franchissons nos anciennes tranchées de première ligne et nous arrivons sur les lignes boches, ou plutôt sur l'emplacement où étaient ces lignes autrefois. Ce n'est plus qu'un bouleversement chaotique de trous de torpilles béants, entonnoirs gigantesques de six à sept mètres de profondeur dans de la terre glaise, où des mottes de terre de plusieurs centaines de kilos ont été projetées comme de simples fœtus. Spectacle lunaire ! On croit rêver en franchissant avec peine les bords de pareils cratères. Attention surtout de ne pas glisser dedans ! L'esprit humain dans de pareils lieux s'imagine ainsi volontiers la représentation du néant dans l'au-delà !

La zone "crapouillotée" une fois dépassée, le décor change. Nous avançons dans un véritable désert : le sol est nivelé par les obus. Sa surface est recouverte de matériaux de toutes sortes, brisés, pulvérisés : havresacs boches, fusils, casques, équipements, bottes, débris humains, un bras, une jambe, une tête... Tout est haché !

Notre marche continue, l'arme à la bretelle. Le brouillard est toujours aussi dense et je me dirige toujours à la boussole. J'aperçois mon camarade Bourdier, sur ma gauche, à la première compagnie, qui me dit bonjour en agitant sa canne. Avec la mienne, je pique au passage sur le sol un calot boche... cela me servira de fanion! J'entends soudain des exclamations sur ma droite. Je regarde. Que vois-je ? Émergeant du brouillard et venant vers nous, des boches ! Oui ce sont des boches cueillis par le 116e. En calots, sans équipements, ils s'avancent en colonnes par quatre, denses et profondes. Mes chasseurs crient de joie !

D'autres prisonniers surgissent de toutes parts. Certains viennent directement vers moi. Je leur fais signe. J'interroge le premier: "Welches regiment ?" Le boche se met au garde à vous et répond : "Zwanzigste Pionnier !" J'arrache au passage une patte d'épaule. L'homme se laisse faire docilement... et nous repartons. Nous franchissons des bois complètement rasés. À gauche, le fameux "bois de La Caillette" et le "bois Triangulaire". Quelle désolation ! Nous grimpons une crête, puis brusquement nous redescendons dans un ravin où nous apercevons les premiers éléments du 116e BCA qui s'installent sur la position. C'est le "ravin du Bazil".

J'aperçois alors le commandant Florentin. Je cours à lui. Il me dit: "C'est parfait. Vous êtes juste dans votre direction. Maintenant pour votre compagnie, formation d'attaque, en tirailleurs et sur quatre vagues. Compris ? Nous repartons dans un quart d'heure." "Bien mon commandant" Je reviens à ma compagnie et je fais prendre sur place les formations prescrites. C'est à notre tour de marcher en première ligne. C'est à notre tour d'attaquer.

À 13h 40, nous repartons. Nous dépassons le 116e. Un barrage roulant doit nous précéder dans notre marche et nos 75 doivent allonger leur tir, à raison de cent mètres en quatre minutes. Nous avançons donc lentement, coiffés par le "chapeau" des 75 et toujours couverts par le brouillard.

Le "ravin de la Fausse Côte" est notre objectif. L'atteindrons-nous ? Nous savons en effet qu'il est défendu par de fortes tranchées et qu'un bataillon ennemi s'y tient en permanence en réserve. Nous traversons un bois déchiqueté. Je passe le long de tranchées bouleversées : un canon boche brisé est là, la gueule fêlée.

Notre marche en tirailleurs est parfaite. C'est de la vraie manoeuvre, comme sur le terrain de Salmagne. Le sol commence à descendre. Brusquement le nuage de brume se déchire et, devant nous, à cent mètres en avant d'un profond ravin, des silhouettes se découpent : une ligne de tirailleurs couchés. Ce sont les boches qui nous attendent ! Un officier seul est debout, au centre, coiffé de son casque, un révolver à la main. Il gesticule et semble parler à ses hommes qui se dissimulent. Je flaire le danger, mais rien n'arrête mes chasseurs. Ils crient tous, en avançant : "Camarades ! Venez avec nous ! Par ici !" Je me laisse entraîner à crier moi-même, espérant de leur part une reddition sans coup férir. La scène qui se déroule en l'espace de quelques secondes est extraordinaire : notre ligne se rapproche toujours de la ligne allemande sans qu'un coup de feu ne soit tiré, mais des deux côtés chacun est sur ses gardes. La distance qui nous sépare est réduite. Un dénouement est imminent.

L'officier allemand, toujours debout, répond par des gestes incompréhensibles où je crois deviner qu'il refuse nos propositions, et lui-même à son tour nous fait signe d'avancer... Il n'y a plus pour nous qu'une solution ! le combat. Je crie de toutes mes forces à mes chasseurs : "Tirez ! Tirez !..." À peine ai-je prononcé cet ordre, que la fusillade ennemie crépite sur nous. Nous nous jetons par terre où j'ai juste le temps de voir dans un éclair, le crâne d'un de mes sénégalais voler en éclats !

À mes côtés, mon caporal-fourrier Calain, se roule sur le sol en criant, son bras saigne. L'officier allemand, à coups de révolver, qui m'étaient peut-être destinés, lui a traversé le bras droit et brisé le poignet gauche. Le brave aspirant Ollivier, qui trop crânement se redresse pour examiner la situation reçoit une balle dans l'épaule. Je le vois s'effondrer dans son trou en gémissant... Mon cher et vieil ami Adam est frappé à son tour... sa blessure est affreuse : il a le poignet gauche sectionné ! Quelques minutes s'écoulent pendant lesquelles nos esprits reprennent leur équilibre. La guerre se joue à deux et je sais que la riposte des miens sera prompte et impitoyable. Quelques-uns de mes chasseurs lancent déjà quelques grenades à main, mais c'est trop court. Je crie dans toutes les directions : "Les VB ! Les VB !" Nos grenadiers VB exécutent alors un tir de grenades à fusil qui semble efficace et qui gêne passablement nos adversaires.

Pendant ce temps, je griffonne un bout de papier, résumant la situation et je l'expédie à l'arrière, au commandant, par mon agent de liaison Laville, qui disparaît aussitôt en se glissant de trou en trou. Les balles sifflent toujours et, pendant que je rumine, inspectant le terrain et guettant le moment propice pour bondir en avant, j'aperçois à ma gauche, sur ce sol où les balles sèment la mort, un de nos chasseurs, un simple caporal de la première compagnie, le caporal Collenot, qui tout debout se précipite en avant en criant à pleins poumons ! "Ils s'débinent ! Ils s'débinen t !" Ce cri ne correspond à aucun commandement prévu par le règlement mais j'affirme que dans les circonstances que je rapporte, ce fut le mot de la situation, véritable mot magique, qui fit basculer les événements en notre faveur et entraîna la décision.

Je rends ici hommage au caporal Collenot qui, malgré ses modestes galons de laine, sut trouver en lui l'inspiration héroïque d'un chef et entraîner au moment propice son bataillon à l'assaut du bataillon adverse (Collenot devait être fait chevalier de la Légion d'honneur onze jours plus tard). Saisissant l'occasion au vol, je me dresse d'un bond et crie à mon tour : "En avant ! à la baïonnette !" C'est une ruée générale ! Nous courons comme des fous !

Quelques soldats se défendent bien encore dans un élément de tranchée, en bordure de la crête qui domine le profond "ravin de la Fausse Côte", mais les autres refluent déjà en désordre. Nos chasseurs lancent leurs grenades. Les fusils-mitrailleurs entrent en action. Mon caporal Lecomte est déjà sur la pente descendante du ravin. Le hasard me place derrière lui. Son fusil a été brisé dans ses mains, mais je le vois s'emparer d'un sac de grenades boches. Prompt comme l'éclair, il crible l'adversaire de ses propres projectiles. Nouveau discobole, le geste large du grenadier arrondit sans trêve son bras court et musclé. Tout en bondissant, il me crie: "On tire la ficelle… envoyez ! L'acte suit la parole. Pas un détour de boyau, pas une entrée d'abri qui ne reçoit, de sa part, un "œuf de pigeon". Je ne peux que le suivre en l'imitant de mon mieux, tant il va vite, mais je trouve aussi, malgré l'âpreté de la lutte, le temps de l'admirer. Devant ce diable nerveux, ces adversaires ne sont plus bientôt qu'une meute apeurée, demandant grâce, les bras dressés vers le ciel.

Mais la majorité de nos ennemis se voyant perdue, commence à battre en retraite par un boyau profond qui serpente dans le fond et à l'extrémité droite du ravin. Mon plan directeur m'indique son nom : c'est le boyau de Carniole. D'instinct, tous les chasseurs qui couronnent la crête dirigent sur ce boyau pris d'enfilade un feu nourri. Trois de mes fusiliers-mitrailleurs le balaient de leurs projectiles. C'est une hécatombe ! Nous voyons les boches entassés dans leur fuite, se bousculer, tomber les uns sur les autres, s'écrouler tués ou blessés. Un spectacle inoubliable se déroule alors sous nos yeux : l'ennemi a compris que toute résistance est désormais impossible, car leur déroute éperdue tourne au massacre.

Soudain, dans la cuvette profonde du ravin de la Fausse Côte, six cents boches se dressent brusquement, les mains en l'air, tournés vers nous, criant à pleins poumons : "Kamarad !" Vision absolument dantesque ! Cette foule démoniaque, dominée de toutes parts, écrasée, flagellée, s'agite dans une crise d'effroi insensé, semblable à un troupeau de damnés, précipités dans la lice infernale, au jour du Jugement dernier !

Craignant encore un piège, nous hésitons une seconde, nos armes toujours braquées, mais bientôt nous nous apercevons qu'il n'y a plus à s'y tromper : c'est une capitulation totale et définitive ! Je dévale alors en tête de mes hommes, révolver au poing, la canne levée vers ce troupeau. Tous mes chasseurs me suivent baïonnettes hautes, terribles et menaçantes. Les boches supplient, implorent, se courbent devant nous... Nous leur faisons gravir la crête et gagner nos arrières sous la menace constante de nos armes. C'est un tohu-bohu indescriptible. Tous se précipitent pour se sauver au plus vite. Perché sur le toit d'un abri, je domine le boyau où ils défilent tous devant moi. Je n'ai qu'à faire mine d'abaisser mon révolver et la cohue se pousse, se bouscule...

Mais nous ne perdons pas notre temps dans l'enivrement de ce magnifique succès. Mes chasseurs visitent les nombreux abris qui truffent la contre-pente et les vident à coups de grenades. Il en sort chaque fois des petits groupes les mains en l'air. Je vois ainsi émerger du poste de secours, deux jeunes médecins imberbes, bien nippés de vert clair, calot de fantaisie sur la tête et le col très haut, sans doute hier encore étudiants à Cologne ou à Heidelberg. Ils font bien piteuse mine et j'ai plaisir à les voir au passage s'agenouiller presque devant moi !

Nous dévalons ensuite la pente et traversons le fond du ravin. Notre joie est délirante... Il est difficile d'exprimer ici la sensation physique et morale qu'une telle victoire nous procure. Ce ne sont partout que des cris d'enthousiasme. Un clairon de chez nous s'est mis à donner la charge... un autre lui répond... Au loin, à notre gauche, sur les ruines du fort de Douaumont, nous voyons courir les silhouettes kakis des "marsouins" du régiment d'infanterie coloniale du Maroc. C'est la grande victoire, totale, complète !

L'avion de la division qui vient nous survoler est accueilli par des hourras. Nous agitons nos fanions blancs pour faire connaître nos emplacements. On aperçoit très distinctement l'observateur se pencher par-dessus la carlingue et battre des mains... Voici comment le général Passaga a décrit le rôle de cet avion :

"Un avion bientôt venant de l'Est, survole la tourelle de Souville, très bas. Il porte la cocarde française et la flamme de la Gauloise. C'est mon avion de commandement, celui que pilote le célèbre boxeur Carpentier et que monte l'officier observateur Wiedemann. Il laisse tomber un message. Un guetteur qui bondit sous les obus à travers les entonnoirs, me l'apporte.
Je cherche à dérouler le carton avec calme. C'est un fragment de plan directeur. Un gros trait rouge réunit la tourelle de 75 située à l'est du fort de Douaumont, à l'étang de Vaux. Cette mention le souligne. "La Gauloise - 16 h 30." Au-dessus de celle-ci, en grandes capitales, tout de guingois, ce cri : "Vive la France ! signé Wiedemann. " (Verdun dans la tourmente)."

Le boyau de Carniole que nous longeons présente un spectacle d'horreur inouï : une quarantaine de boches, morts ou mourants sont là, entassés les uns sur les autres, abattus dans leur retraite par notre tir de tout à 1'heure. Parmi les cadavres aux masques de cire, il y a des blessés graves, enchevêtrés dans ce magma de corps crispés. Les uns ont des entailles béantes, des morceaux de chair à vif qui ne saignent plus, parce que tout le sang s'est déjà répandu comme un ruisseau. Les autres présentent des visages déchiquetés, dans lesquels les nez sont arrachés, les yeux énucléés. Ils respirent à peine et se débattent dans un spasme convulsif décroissant. Les fossoyeurs n'auront plus qu'à les recouvrir en éboulant la terre des parapets.

Dans cet immense charnier, il n'y a qu'un seul vivant, qui s'agite à l'extrémité du boyau. Protégé par l'écran des corps amoncelés, il n'a dû la vie qu'à la mort de ses camarades. Il se dégage péniblement de cette emprise sépulcrale, se met à fuir à toutes jambes vers les lignes allemandes, et parvient à disparaître derrière le premier pli de terrain. Il est sauvé ! J'ai toujours imaginé dans ma pensée ce qu'avait pu être la suite du raid de cet homme. Véritable miraculé, unique rescapé de son bataillon, témoin de la catastrophe qui l'avait anéanti, sa course a dû ressembler à celle du cerf traqué poursuivi par les chiens. Et j'imagine encore son premier contact avec les premiers de ses compatriotes rencontrés. Ceux-ci, anxieux, sachant que le front est partout disloqué et rompu, redoutent l'apparition des soldats français. Et tout à coup cet homme apparaît, livide, essoufflé, le cœur battant à se rompre, ne pouvant articuler que des mots sans suite, où se mêlent l'horreur du massacre et la honte de la défaite. J'imagine l'angoisse de ses interlocuteurs... Si cet homme a survécu à la guerre, voilà une page de sa vie, quasi irréelle, qui a dû longtemps peupler ses nuits d'affreux cauchemars...les silhouettes kakis des "marsouins" du régiment d'infanterie coloniale du Maroc. C'est la grande victoire, totale, complète !

Pendant que nous gravissons la crête opposée, mes hommes sont tellement énervés que j'ai un mal inouï à les reformer en tirailleurs et à leur indiquer leurs emplacements. Nous avons atteint notre objectif. Nous stationnons aux endroits prévus et nous commençons sur place à creuser des tranchées. J'arrache une feuille de mon carnet et je griffonne aussitôt ces quelques mots : "Objectif atteint. Nous avons enlevé le ravin de la Fausse Côte et capturé ses défenseurs, après une magnifique charge à la baïonnette. Nous nous installons au-delà de la batterie 3908." Je fais parvenir le pli au commandant. Quelques minutes après, je vois accourir sur la position le capitaine Voirin, capitaine adjudant-major. Je vais à lui. Il me serre les mains à les briser en me disant : "C'est très bien, très bien, mon petit !" 

J'en pleure de joie. Ce sont les minutes les plus belles de ma vie !

Sur le champ, j'appelle mes sous-officiers et leur donne mes ordres : "Se fortifier sur place et creuser deux lignes de tranchées. "Je les félicite de leur courage et, je ne peux y résister... je les embrasse tous les uns après les autres. L'étreinte que ces braves gens me donnent est telle que ma joie est à son comble. 
Un de mes agents de liaison vient me prévenir que le chef de bataillon allemand qui commandait la défense du ravin de la Fausse Côte, est là, blessé sur le sol. Je redescends alors la pente et je le trouve étendu de tout son long dans la boue.

C'est un homme de forte taille, la moustache coupée en brosse au-dessus des lèvres. Sa culotte est à demi-arrachée et un pansement plein de sang entoure sa cuisse gauche qu'une balle a fracassée. Je me présente à lui : 

"Lieutenant Petit, 102e chasseurs à pieds !" Il se nomme à son tour : "Capitaine Mathesius, faisant fonction de chef de bataillon au 154e régiment d'infanterie prussienne. "

"Je vous reconnais. C'est vous qui étiez sur la crête tout à l'heure au milieu de vos hommes ! Êtes-vous officier de réserve ?
Non. (avec orgueil) Aktive offizier !
De quel pays êtes-vous ?
Je suis Silésien. J'habite Gorlitz.
Etes-vous marié ?
Oui, mais je n'ai pas d'enfant."

Je le fouille, lui prends son épée baïonnette et dans son portefeuille je trouve une cinquantaine de marks et sa croix de fer de première classe en argent. Il me suit des yeux avec une douleur farouche. Je continue :

"Votre portefeuille, je l'enverrai à votre femme, après la guerre. Quelle est votre adresse à Gorlitz ?  Heyne Strasse n°1.

Quant à votre croix de fer, je la garde !"

Et déboutonnant ma capote, je lui montre par comparaison ma croix de guerre pendue sur ma vareuse, lui faisant comprendre que le vainqueur peut s'approprier la décoration du vaincu. C'est la loi du plus fort que je tiens à lui faire sentir assez durement. Et pour compléter mon argumentation, je tire mon couteau de ma poche et je coupe à hauteur de son épaule une de ses pattes d'épaules, à torsades dorées, qui portent le numéro de son régiment et les deux étoiles, insigne de son grade. "Vae victis !" C'est le cri du vieux Brennus qui se perpétue dans mon geste... Dure contrainte que doit subir l'adversaire terrassé ! C'est une humiliation bien minime que j'impose à mon rival, en regard de toutes les misères que l' Allemagne a accumulées sur notre sol.
Toutefois, le capitaine Mathesius, dont le regard agrandi par la souffrance, m'accompagne, a compris tout le sens de mes gestes... Puis il abaisse les paupières, laisse retomber la tête et me dit : "Avez-vous quelque chose à boire ? Je meurs de soif !" Je n'ai pas une goutte de liquide à lui offrir. Je fouille dans ma poche et prenant dans une boîte que j'avais emportée quelques pastilles au menthol, je les glisse dans sa bouche. Il me remercie des yeux avec un air de grande reconnaissance. Je lui dis que je vais le faire porter au poste de secours. Il me dit "Merci" avec force et à plusieurs reprises. J'appelle alors quatre de mes chasseurs et leur fais charger le capitaine allemand sur un brancard.
À ce moment je suis appelé auprès de mon chef de bataillon et je dois m'absenter. J'ai su depuis que le malheureux Mathesius, dont l'artère fémorale était coupée, avait rendu l'âme aussitôt après mon départ. Je conserve dans mes souvenirs, la croix de fer, l'épée baïonnette et la patte d'épaule du capitaine Mathesius. J'ai pu exécuter ma promesse et envoyer son portefeuille à sa femme après la guerre en 1921. Voici la traduction des deux lettres qu'elle m'a écrites, en réponse aux miennes, à cette époque, alors que j'étais avec mon bataillon dans les territoires rhénans occupés, à Duisbourg.

"Gôrlitz - 20 novembre 1921 Province de Silésie - Heynestrasse 1

Très honoré capitaine Petit,
J'ai obtenu votre adresse grâce à l'amabilité du consul français de Breslau.
Comme je l'ai appris par une copie en date du 30 juin 1921, de votre récit, que possède le consulat de France à Breslau, vous étiez auprès de mon mari décédé, le capitaine Mathesius, commandant un bataillon du 154e régiment d'infanterie prussienne, au moment de sa grave blessure et pendant ses derniers moments, à Douaumont, le 24 octobre 1916.
Comme votre récit me l'apprend, vous avez sorti mon mari de la boue et vous l'avez fait porter par vos hommes dans un abri où il était étendu au cours de la nuit suivante.
Votre compte rendu m'apprend également, que conformément au désir exprimé par mon mari, vous avez recueilli ses objets : sa croix de fer, ses papiers, son portefeuille, et comme je l'espère aussi, son alliance, sa montre, son étui à cigarettes, avec l'assurance que vous me feriez parvenir ces objets après la guerre. Je vous remercie pour cette marque de charité que vous avez manifesté à l'égard de mon mari, non pas comme un ennemi vis-à-vis d'un ennemi, mais comme un homme vis-à-vis d'un homme.
Je vous prie d'avoir l'amabilité de me faire savoir où mon mari a trouvé son dernier lieu de repos, si c'est dans une tombe isolée ou bien dans une tombe commune. Pourriez-vous être encore assez aimable de me dessiner sur une carte ou sur un croquis l'emplacement exact.
J'ose espérer, que comme vous l'avez dit, vous aurez la bienveillance de m'adresser les objets de mon mari que vous avez conservés en dépôt.

Dans l'espoir d'une prochaine réponse. Avec mes salutations empressées.

Frau E. Staabs (Veuve Mathesius )"


Mon récit a paru dans le livre "Les Captifs délivrés" de Henri Bordeaux que je possède dans ma bibliothèque, avec une dédicace de l'auteur. C'est ainsi que Madame Mathesius a pu entrer en rapport avec moi.

"Gorlitz, 6 mars 1922

Très honoré capitaine Petit,
Je vous remercie pour votre bonne lettre, pour vos paroles affectueuses et pour tous les renseignements détaillés que vous m'avez adressés concernant mon mari, le capitaine Mathesius mort au champ d'honneur.
C'est pour moi d'un prix inestimable d'avoir pu encore apprendre par vous de nouveaux détails sur les derniers moments de mon mari défunt. Je vous remercie d'avoir pensé et agi d'une façon si affable et humaine, et d'avoir eu un cœur vis-à-vis de celui qui allait mourir. Que Dieu vous le rende !
D'après vos croquis, si clairs et si compréhensifs, je peux me représenter maintenant tous les lieux.
Il est également très important pour moi d'apprendre que l'on a édifié à Douaumont un cimetière militaire où sont déposés les corps des soldats allemands tombés là-bas et que, comme vous le croyez, mon mari défunt doit y être enterré.
Je vis dans la pensée de faire élever là-bas une pierre tombale pour mon mari défunt, dès que cela sera possible.
En ce qui concerne la conservation et l'envoi des objets de mon mari défunt, je vous exprime mes remerciements les plus obligés.
Avec mes meilleurs compliments.

Madame E. Staabs (Veuve Mathesius )"


Pendant que ma compagnie s'organise dans les tranchées qu'elle creuse sur le rebord nord du ravin, j'installe mon PC dans un des petits "blocs" de béton d'une ancienne batterie d'artillerie française, appelée batterie 3 908. De cet emplacement je domine tout le ravin de la Fausse Côte, situé en arrière de moi, avec ses nombreux abris allemands creusés à flanc de coteau et dans lesquels, s'installent la compagnie de réserve (3e compagnie) et la compagnie de mitrailleuses. De ma hauteur cela ressemble à une vaste fourmilière en perpétuelle effervescence.

Sur ma droite un autre ravin, le "fond du Blavet", débouche perpendiculairement dans celui de la Fausse Côte. Il est suivi par le boyau de Carniole dont j'ai déjà parlé. Devant nous le terrain dévasté disparaît à l'horizon, semé de bois déchiquetés. La plus proche tranchée allemande signalée sur mon plan directeur est la tranchée de Schaffouse, doublée par la tranchée du Rhin, sises à environ trois-cents mètres de nous. Aucune réaction de l'ennemi ne se produit de ce côté, où tombent désormais nos gros obus de 155.

Pendant le calme de cette fin de journée j'écris une carte laconique à mes parents, ainsi libellée :

"En première ligne - 24 octobre 1916 Cher Papa, Chère Maman ! Le plus beau jour de ma vie !
Je viens de m'emparer de toutes les positions boches avec ma compagnie. Tout l'objectif est atteint. Après une magnifique charge à la baïonnette, mes chasseurs et moi avons fait prisonnier un bataillon d'infanterie prusienne avec tous les officiers ! Baisers. Jean"

PRISE DU RAVIN DE LA FAUSSE CÔTE

Le lieutenant Petit devant le corps du capitaine Mathesius, commandant un bataillon du 154e RI prussienne, blessé après l'enlèvement du ravin de la Fausse-Côte. Le 24 octobre 1916.

Btaille de Verdun
Crox de fer, du Capitaine Mathesius

Je le fouille, lui prends son épée baïonnette et dans son portefeuille je trouve une cinquantaine de marks et sa croix de fer de première classe en argent. Il me suit des yeux avec une douleur farouche. Je continue :
"Votre portefeuille, je l'enverrai à votre femme, après la guerre. Quelle est votre adresse à Gorlitz ?  Heyne Strasse n°1.
Quant à votre croix de fer, je la garde !"



Mercredi 25 octobre 1916
 
La nuit s'est bien passée. J'ai un peu dormi dans une des anciennes casemates de la batterie. Vers 7 h 30 je suis appelé au PC du commandant situé sur ma gauche. J'y trouve en compagnie du commandant Florentin, le commandant Raoult du 116e BCA qui commande le groupement des bataillons de chasseurs. Il donne l'ordre de prendre toutes dispositions pour avancer nos lignes sur le plateau de Lorient. Nous devons mener l'attaque... Mais peu après arrive le contre-ordre et tout est décommandé. 
J'en profite pour redescendre dans le fond du ravin et constater que les nombreux morts allemands de la veille gisent encore partout sur le sol... Je remonte à mon PC. C'est un observatoire magnifique qui domine tout le champ de bataille. Sur notre extrême droite, la division de Lardemelle n'a pu enlever hier le fort de Vaux. J'aperçois très distinctement la superstructure du fort qui émerge comme un rocher au milieu du terrain battu de tous côtés par les projectiles. Des petites lignes de fantassins français se déplacent sur ses pentes, mais l'ouvrage tient toujours. C'est une terrible bataille qui se livre dans ce secteur, au milieu des crépitements perpétuels. Toutes les dix minutes environ, le fort de Vaux encaisse les coups terribles de nos pièces de 400 qui l'ont pris comme objectif. Ce sont des panaches de fumée noire qui se dressent subitement vers le ciel, très haut, à la verticale, et qui s'épanouissent ensuite en énormes panaches. Le fracas des explosions formidables ne parvient que longtemps après, en ébranlant toute l'atmosphère. Pendant que là-bas, le combat est à son paroxysme, chez nous tout est calme... Depuis hier matin je compte une trentaine de pertes à la compagnie, dont mon fusilier-mitrailleur Porcher un de mes as, mortellement frappé. 
Mais nous endurons de cruelles souffrances par suite du manque de ravitaillement. Il faut se rendre compte que nos troupes ont progressé de deux kilomètres sur un terrain entièrement bouleversé, impraticable, sur lequel les tirs de barrage rendent toute liaison entre la première ligne et les lignes arrières très précaire. Nos hommes en sont réduits aux seuls vivres de réserve qu'ils portent sur eux, mais qui sont déjà épuisés. Le liquide surtout fait défaut. Les deux litres de vin ont été bus au cours des efforts physiques cent fois renouvelés ! Nous éprouvons alors la véritable torture de la soif, la vraie soif ! C'est bien autre chose que l'assèchement de la gorge et du palais. C'est aussi le sentiment intense que l'organisme a besoin de liquide, d'un liquide quelconque, peu importe, susceptible non seulement de désaltérer, mais de remonter la machine dont les rouages sont prêts de gripper. C'est ce qu'a exprimé Dorgelès d'une açon magistrale dans ses "Croix de bois" : 

"La gorge brûlée, les lèvres sèches, les tempes bourdonnantes, on pense à boire comme des bêtes, la tête dans un seau. Tu paieras un seau de vin, hein, Gilbert ? On se mettra à genoux autour, et on boira comme ça, à en crever 1 depuis qu'il nous a dit cela, l'idée nous poursuit. Cette jouissance impossible, nous fascine jusqu'à l'égarement : boire, boire avec tout son visage, son menton, ses joues, boire à pleine auge" 

Nous en sommes réduits à tendre des toiles de tente au-dessus du sol, avec des fusils en guise de piquets, pour y récolter l'eau de pluie que le ciel dans sa clémence veut bien nous envoyer. L'eau s'amasse au centre de la toile maculée de boue et filtre doucement au travers. Nos quarts placés sous cette fontaine improvisée recueillent une sorte d'ice-cream-soda jaunâtre, que nous avalons avec délices. Jamais liquide ne nous paraît plus divin ! Dans ma mémoire revient une lecture de jeunesse qui me stupéfiait et que je considérais comme invraisemblable : celle de la défense du Marabout de Sidi-Brahim, où les chasseurs du 8e bataillon, cernés par Abd-el-Kader, en furent réduits à boire leur urine, mélangée avec un peu d'alcool. Si la pluie n'était pas tombée, à Douaumont, le 25 octobre 1916, nous aurions renouvelé sans peine, j'en suis sûr, le geste de nos anciens, à soixante-dix ans d'intervalle. 

Jeudi 26 octobre 1916 

Dans la matinée, les Sénégalais qui sont toujours mêlés à nos rangs, sont regroupés et ramenés vers l'arrière. Ces braves gens, pour qui l'inaction dans le froid est fatale, sont ankylosés et à moitié gelés. Leur départ affaiblit la densité de nos positions et, pour compenser ce vide, je reçois en renfort un peloton (deux sections) de la 3e compagnie réservée. C'est mon ami Ruetschmann et l'adjudant Choteau qui viennent s'installer entre ma compagnie et la première à ma gauche. 
Au cours de la journée, le bombardement ennemi se déclenche soudain sur nos positions. Les premiers obus percutent sans avertir dans le fond du ravin et sont aussitôt le signal d'une course éperdue dans les abris de tous ceux des nôtres qui "baguenaudent" un peu partout. Dès lors, plus de répit pour nous. Un pilonnage sérieux martèle nos emplacements. Tout notre terrain est battu avec une violence qui croît de minute en minute. Les artilleurs allemands déménagés par notre avance ont retrouvé de nouvelles positions et entreprennent méthodiquement notre destruction avec des pièces de gros calibre. Nos tranchées construites hâtivement n'offrent qu'un abri sommaire à mes chasseurs. De nombreux blessés, des hommes contusionnés commencent à accourir à mon PC pour y chercher un refuge. 
Mon abri en béton, et deux ou trois autres analogues, sont en effet les seuls endroits offrant quelque sécurité et malgré l'extrême exiguïté du mien (deux petites pièces), j'y accueille tous ceux que le marmitage a sonnés. Il n'est pas question pour eux en ce moment de gagner nos arrières, car le franchissement du ravin balayé par la tornade équivaut à une mort certaine. Aussi c'est sur la position même que les blessés doivent provisoirement demeurer. De temps à autre, je sors à l'extérieur, au cours d'une brève accalmie, pour jeter un coup d'œil sur mes tranchées et "prendre le vent". Vers 15 heures, alors que je me suis éloigné ainsi de quelques pas, j'entends subitement le souffle rauque d'un obus à fin de course. J'ai le sentiment qu'il m'est destiné. Je cours pour rentrer dans mon abri et au moment précis où j'y pénètre, le projectile, un 210, s'écroule juste au-dessus de ma tête sur l'entrée de l'abri ! J'ai la sensation très nette d'un télescopage de haut en bas, mon cou rentre dans mes épaules, une force brutale m'assied sur le sol, je suis criblé de pierrailles, d'éclats et de morceaux de béton, un nuage de poussière envahit tout l'abri. Je me relève trébuchant et ceux qui m'entourent me soutiennent et m'emmènent dans le fond de la casemate. Mon visage fortement labouré est ensanglanté, mais ce ne sont qu'égratignures superficielles. Par contre j'ai le poignet droit perforé par un éclat qui m'a entaillé les chairs assez profondément. On me panse aussitôt et, accroupi par terre, je n'ai plus qu'à subir passivement le déroulement des heures.

À l'extérieur les sifflements se suivent avec une cadence régulière. Les coups sourds frappent le sol. Les explosions secouent notre abri et cela ne cesse pas... Les blessés affluent de plus en plus nombreux à ma porte. Ils s'entassent petit à petit dans mon local surpeuplé. Mais je n'ai ni le courage ni la force d'en évincer un seul. L'entrée est obstruée. L'air devient à peine respirable. Nous atteignons ainsi une surcompression vraiment anormale. Beaucoup gémissent. Tous souffrent. Les pansements sont très sommaires et moi-même, handicapé par ma blessure, je suis impuissant au milieu de cet afflux incessant. Le pilonnage cogne tout autour à coups redoublés. Par moments c'est une houle de corps humain qui ondule à chaque arrivée de projectiles trop rapprochée. Des cris se joignent aux explosions. Nous devenons à moitié fous. 
L'hallucination, la démence frappent sur nos cerveaux. Je finis par somnoler. Mon poignet est engourdi et pendant que je perds la notion des choses, à mes côtés, mon fidèle Guérin veille sur moi, admirable de calme et de sang-froid. 

Vendredi 27 octobre 1916 

Au petit jour je prends une décision rapide. Incapable de me servir de ma main droite, il me faut au plus vite gagner le poste de secours pour y recevoir un pansement indispensable. Je profite d'un moment de calme sur le terrain pour aller voir le commandant à son PC. Je lui rends compte de mon état. Il me donne l'ordre aussitôt de me faire évacuer. Je reviens dire au revoir à mon fourrier et à mes agents de liaison. Je trouve ensuite la force de parcourir la ligne des tranchées où mes chasseurs sont enfouis. Du haut des parapets je leur apprends ma blessure et celle de mon évacuation. Leurs gestes sont fort émouvants. Je sens chez eux une profonde détresse, mais je leur promets de revenir le plus tôt possible à leur tête. 
Puis, semblable au nageur qui, avant de plonger, aspire l'air de tous ses poumons, je pars seul à la course, dévalant à toutes jambes dans le ravin, véritable abîme sanglant que les 210 ont transformé en cloaque. M'orientant du regard pour éviter les projectiles, je progresse dans les zones non battues. Je remonte la pente ascendante. J'atteins la crête opposée sans mal et me voilà sur le plateau désertique et funèbre où les obus semblent courir à mes trousses... 
Un nouveau ravin : c'est celui du Bazil. Courte pause où je reprends mon souffle et repose mes jarrets au PC du commandant Raoult auquel je me présente. J'y retrouve le lieutenant Frey contusionné, auquel je lie mon sort. Nous repartons ensemble et par Fleury atteignons le poste de secours du bataillon installé au ravin de la Poudrière. Le docteur Tézenas du Montcel, nouveau médecin-chef du bataillon m'y refait mon pansement. Le bond suivant m'amène au poste de secours de la caserne Marceau. En cet endroit la route est impraticable et c'est dans une ambulance-auto de la SSA que nous sommes expédiés directement sur le village de Dugny. Là, nouvelle inspection de ma blessure par les toubibs qui me piquent contre le tétanos. Je profite de cet arrêt pour faire chercher ma cantine au village de Belleray tout proche, où se trouve le train régimentaire du 102. Je revois bon nombre deblessés du bataillon, et le lieutenant Pâris officier des détails pousse la sollicitude jusqu'à me payer ma solde ! 
L'auto m'emmène ensuite à l'ambulance de Souilly où je dîne dans les baraquements. J'y rencontre le caporal Pingault du 32e BCA (cousin de ma future belle-sœur Madeleine Piel). Après le dîner embarquement en chemin de fer. 

Samedi 28 octobre 1916 

Itinéraire par Saint-Dizier et Brienne-le-Château. Arrivée à Troyes (Aube) vers 13 heures. Je suis affecté avec Frey à l'hôpital 201 en ville. Voici comment j'ai noté mes premières impressions de cette nouvelle hospitalisation dans un sonnet dédié à mon infirmière Mademoiselle Yvonne Gendron : 

"Débarquant de Verdun, un jour, à l'hôpital, 
Sanglant, boueux et noir, mais la tête bien droite, 
Je posai mon barda dans une salle étroite
Et me dis : "Sapristi ! La cagna n'est pas mal !"

Je courus me pencher à la fenêtre ouverte, 
Croyant revoir encore, le fort de Douaumont, 
À travers le brouillard, au bout de l'horizon. 
Mais horreur, je ne vis qu'une ruelle déserte,

Des cheminées, des toits, des jardins, des maisons 
Et pour mettre le comble à mon irritation,
Des civils qui vaquaient en paix à leurs affaires !

Mais la porte s'ouvrit brusquement dans mon dos. 
Alors me retournant, je vous vis aussitôt,
Et pour vous mon sourire fit place à ma colère !

Mon infirmière Mademoiselle Yvonne Gendron

3 novembre 1916

Mon séjour à Troyes dure dix jours. J'y ai la visite de mon père et j'y suis souvent invité par un de ses cousins le capitaine Louis Monteret, qui est au service des étapes. Ma blessure se cicatrise vite. Je suis fort bien soigné par trois infirmières, Madame Macard infirmière-major, Mademoiselle Richer et Mademoiselle Gendron qui me soigne particulièrement.
Un soir je reçois de mon commandement la dépêche suivante : "Si vous devez rentrer vite, je vous garderai le commandement de votre compagnie. Quel jour pensez-vous rentrer ?" Je réponds aussitôt : "Pars en permission ! Rentrerait vers le 15 novembre". 
J'aurais pu évidemment prolonger mon séjour à l'hôpital jusqu'à complète cicatrisation de ma blessure, mais le télégramme de mon chef de corps a déjà coupé en moi tous les liens qui me retiennent à l'arrière. Je n'ai plus qu'une hâte : retrouver mes chasseurs ! 

Le 7 novembre 1916, je suis à Paris rue du Cloître-Notre-Dame, auprès de mes parents. Mon père, anticipant de quelques jours sur les événements et sachant que j'ai été proposé pour le grade de chevalier de la Légion d'honneur, me fait la surprise de me remettre lui-même une de ses croix personnelles, en me donnant le premier l'accolade, bien que cela ne soit pas encore officiel. 
L'émotion qui nous étreint tous deux est profonde. Merci encore cher et vénéré père de ces moments de fierté, de joie et d'affection que tu m'as témoignés dans ma petite chambre parisienne où j'avais autrefois tant rêvé de gloire en préparant Saint-Cyr ! 
Au cours de mes huit jours de permission dans la capitale je me rends souvent à l'hôpital 22, installé à l'hôtel Meurice, 15, rue du Mont-Thabor, pour y voir mon vieux Bourdier qui a le bras cassé et mon cher Adam qui a été amputé du bras gauche, à la suite de sa grave blessure reçue devant la Fausse Côte ! J'accomplis aussi une visite chez les Laederich qui habitent le long de la Seine, en face de la Concorde, un bel immeuble au 27 du quai d'Orsay. 

Le 16 novembre 1916, je reprends le train de midi à la gare de l'Est où je retrouve Féraud. Après un changement de train à Revigny, nous descendons à Baudonvillers. La voiture de la 2e compagnie nous mène à Haironville (Meuse) où cantonne le 102. Le pays est coquet et gentil. Dans ce petit village meusien où coule une rivière peuplée de truites, la Saulx, je vais vivre vingt-cinq jours dans l'atmosphère retrouvée de ma belle compagnie qui ne compte plus que soixante "poilus" ! Le bataillon est à effectif réduit, car il a perdu au cours de la dernière opération, dix officiers dont deux tués et trois cent soixante-seize chasseurs dont quarante-quatre tués. 
Pendant mon absence, il a été cité à l'ordre de l'armée et a participé à Brillon le 4 novembre à une brillante prise d'armes, à laquelle assistaient Monsieur Poincaré, président de la République, les généraux Joffre, Pétain, Nivelle, Mangin et Passaga. Le général en présentant les différents corps de la "Gauloise" qui avaient mené l'attaque de Douaumont dit à M. Poincaré : "Monsieur le Président, Napoléon dans sa vieille garde n'a jamais eu de pareilles troupes !" De nombreuses citations ont été décernées dans le bataillon. 

Le 26 novembre, le capitaine Voirin m'appelle à son bureau, pour m'annoncer officiellement que je suis fait chevalier de la Légion d'honneur, en date du 15 novembre 1916, avec le motif suivant : 

"Le 24 octobre 1916, s'est brillamment élancé à l'assaut à la tête de sa compagnie. Arrêté par une position intacte et puissamment défendue, a attaqué avec ardeur à la grenade, puis chargé vaillamment à la baïonnette, contribuant pour une large part à l'enlèvement de la position, à la capture de six cents prisonniers et à la prise d'un important matériel de guerre. Blessé ne s'est laissé évacuer que par ordre. Déjà cité à l'ordre de l'armée". 

J'ai exactement 22 ans, 9 mois et 6 jours. Je ne veux pas, par fausse modestie, taire ici la joie que j'éprouve à cette occasion. Le motif de ma croix est certainement le plus beau de tous ceux décernés au bataillon. J'en suis très fier. Mais une récompense méritée a besoin de s'étaler au grand jour, sous la forme d'un ruban tout neuf. Aussi le 30 novembre 1916, à l'issue d'une manœuvre à La Houpette, le général Vérillon, qui a remplacé le général Ancelin à la tête de notre brigade, procède à la remise de croix de la Légion d'honneur et de médailles militaires. La cérémonie est fort belle. Six officiers sont décorés : quatre capitaines, le lieutenant Chapou du 321e RI et moi. Je suis le plus jeune et le dernier du rang. Le général Passaga qui est présent vient nous embrasser. 
Ensuite c'est le défilé des 102e et 116e bataillons de chasseurs derrière leurs fanfares et du 321e régiment d'infanterie derrière sa musique et son drapeau. Ensuite c'est le défilé des 102e et 116e bataillons de chasseurs derrière leurs fanfares et du 321e régiment d'infanterie derrière sa musique et son drapeau. Je suis profondément ému lorsque ma 2e compagnie passe devant nous en voyant tous les regards de mes braves gens tendus vers le mien. Ma Légion d'honneur me vaut de multiples démonstrations d'amitié et d'affection de la part de tous ceux qui partagent ma vie depuis si longtemps. 
C'est ainsi qu'au retour de la revue, deux officiers, Bourienne et Person (nouvellement arrivé) et tous mes sous-officiers, font irruption dans ma chambre. L'adjudant Moreau porte mon fanion. Bourienne m'offre une croix achetée par la compagnie et me fait un petit discours. (J'enverrai plus tard cette croix à mes parents, afin qu'elle puisse être suspendue dans la main de la Vierge du sanctuaire de Longpont, comme j'en ai fait le vœu avant l'attaque, pour la remercier de son évidente protection). 
Au-dehors, un de mes clairons sonne "Aux Champs", puis "La Charge". C'est Delaye, celui-là même qui fit retentir cette sonnerie à la prise de la Fausse Côte. Nouveau serment de fidélité... Nouvelles accolades... arrosées de champagne ! Cet "arrosage" traditionnel se poursuit au cours des journées suivantes. J'offre ainsi à ma compagnie cinquante bouteilles de vin fin. Je réunis tous mes chasseurs, mes simples poilus, sans gradés afin de mieux me mêler à eux et de pouvoir leur dire, seul à seul, ma reconnaissance et mon amitié. Puis ce sont de nombreux dîners : à la popote de mes sous-officiers, à la mienne, où je les invite en remerciement, où je réunis également les officiers des autres compagnies. Chaque soir, nous nous détendons dans cette camaraderie dont j'ai parlé, mais qui est désormais plus solide et plus joyeuse que jamais. 

Le 3 décembre, nous avons également une grande fête de bataillon qui débute par une messe et se poursuit par un repas au château, où assistent les généraux Passaga et Vérillon, Madame Nelly Martyl, le colonel Picard commandant le 321e RI et le commandant Raoult du 116e BCR. Après le déjeuner, séance concert à la salle de la Forge par les artistes du 102. Le théâtre aux Armées vient aussi nous distraire et ce sont des artistes de l'Odéon et Marcelle Praince que nous allons applaudir au foyer du soldat de Bar-le-Duc. Toutes ces distractions qui élèvent le moral ne nous empêchent pas de continuer notre entraînement. Chaque jour de nombreux chasseurs reviennent au bataillon, au sortir des hôpitaux. Nous recevons un renfort du 25e BCP. 
Nous savons que bientôt le bataillon va remonter en ligne pour une nouvelle attaque. Le commandant a en effet décidé de consolider nos gains du 24 octobre, en rejetant définitivement l'ennemi, loin de Verdun, sur les positions qu'il occupait au début de février. Cette fois quatre divisions françaises vont se déployer sur un front de dix kilomètres. À gauche, au pivot, la 128e DI (général Muteau), au centre gauche la 38e DI (général Guyot de Salins), au centre droit la 37e DI (général Garnier du Plessis), enfin à l'extrême droite, aile marchante la 133e DI, notre "Gauloise". Ces divisions seront appuyées de huit cents pièces d'artillerie, dont quatre cents lourdes. Elles feront face à cinq divisions allemandes, soutenues par neuf cents pièces d'artillerie, dont six cents lourdes.

La mission de notre division est de beaucoup la plus lourde. Il lui faudra enlever le plat d'Hardaumont et conquérir le village de Bezonveaux. En fin d'action elle s'étendra sur des kilomètres, du village de Vaux au versant sud du plateau des Caurières. Tout cela, alors qu'elle : particulièrement exposée aux coups convergents de l'artillerie allemande. La tâche sera écrasante. Mais, fier de la confiance que ses chefs mettent en lui, notre bataillon brûle d'affermir le glorieux renom que lui vaut son triomphe précédent. Pour ma part, j'exprime ainsi mes sentiments à mes parents : 

"Bientôt je crois, nous allons remonter là-haut et "remettre la séance", comme on dit. Je m'en réjouis. Quelle joie, oui vraiment, pour nous tous ! Je ne répète pas les phrases classiques en pareil cas, cela deviendrait banal. Mais inutile de s'en faire, tout ira bien. Cette fois-ci je ne serai même pas égratigné. Il le faut non pas pour moi, mais pour mes chasseurs." 

Voilà quelle ardeur et quelle flamme enthousiaste, un chef comme le général Passaga savait nous insuffler ! D'ailleurs, ne nous a-t-il pas promis la fourragère au retour. Et nous avons foi en sa parole et en notre force ! 

Lundi 11 décembre 1916 

Ma compagnie se rassemble à 8 heures sur la route de Brillon. Le bataillon embarque en camions-autos, et nous voilà une fois de plus, roulant vers le front. À Bar-le-Duc, nous prenons la "Voie Sacrée". Les officiers sont dans le même camion, où nous déjeunons pendant le trajet. À 16 h débarquement à Haudainville au sud-est de Verdun. Après un casse-croûte sur le bord de la route, qui nous permet d'attendre la nuit, nous partons à pied vers Verdun, mais nous n'y pénétrons pas. Nous longeons le faubourg Pavé et montons directement aux casernes Marceau, dont les ruines s'élèvent au bord de vastes carrières. Dans les flancs de ces dernières s'ouvrent des abris profonds aux multiples alvéoles souterraines : ce sont les abris "du Grillon". Je couche dans une sape avec mes vieux camarades et je m'endors en paix. 

Mardi 12 décembre 1916 

Mon sommeil est de courte durée : à 4 h du matin je pars avec le commandant pour aller en ligne effectuer la reconnaissance des emplacements de notre base de départ. Trois heures de trajet de nuit, à travers le champ de bataille par la chapelle Sainte-Fine et le ravin du Bazil. Nous franchissons tout le terrain reconquis le 24 octobre et qui n'était, lorsque je l'avais quitté un mois et demi auparavant, qu'une mer désordonnée de trous d'obus, une tempête figée de vagues incohérentes. Or, nous nous apercevons vite de l'extraordinaire travail qui a été accompli dans cette zone depuis six semaines. 
Une superbe route de madriers, recouverte d'un grillage de fil de fer pour éviter les glissades des véhicules, des animaux et des hommes, a été construite et jetée en travers de cet océan de boue et de fondrières. L'indomptable volonté de Nivelle et celle de Mangin, servies par des chefs et des troupes d'une foi à toute épreuve, ont accompli ce tour de force d'apparence titanesque. 
La voie ferrée normale reliant Verdun au tunnel de Tavannes, des pistes, des chemins, des voies Decauville, des emplacements de batteries sont nés sur l'immense sépulcre. Et les travaux se sont poursuivis sans répit, nuit et jour, sous des pluies et un bombardement incessant. Après six semaines d'efforts surhumains, vingt kilomètres de pistes ou de chemins et dix kilomètres de voie ferrée ont été établis sur la base d'attaque. On a créé des dépôts de munitions, de matériel, de vivres, des postes de secours, creusé des puits, aménagé des sources. Une partie de l'artillerie a été poussée en avant. 

L'atmosphère elle-même semble transformée. Ce ne sont plus les affreux bombardements de nos arrières que nous avons connus jadis. L'artillerie allemande semble lointaine, refoulée au-delà de la masse de Douaumont que nous tenons solidement. C'est à peu près sans encombre que nous atteignons à 7 h du matin le ravin de la Fausse Côte qui lui aussi a déjà changé de physionomie. La position sur laquelle j'ai été blessé offre maintenant un lacis completde tranchées et de boyaux dans lesquels on peut circuler à l'abri. 

Je retrouve les abris en béton de la batterie 3 908, où se trouve installé le poste de commandement d'une compagnie du 313e d'infanterie. Je fais la connaissance des officiers de ce régiment qui m'accueillent au milieu d'eux, ainsi que le capitaine de Valicourt commandant la 3e compagnie. Tous ensemble nous visitons la position et repérons très exactement les emplacements attribués à nos unités qui leur serviront de départ pour l'attaque. 

La 2e compagnie sera cette fois encore premier échelon et à droite comme la dernière fois, mais c'est la 3e compagnie au lieu de la 1re qui sera à ma gauche. Nos camarades du 313e nous offrent à déjeuner et bavardent longuement avec nous. Ils tiennent le secteur, depuis quelque temps déjà et ce sont eux qui ont contribué à son amélioration. Mais dans leurs propos je sens très bien qu'ils ne sont pas fâchés de nous laisser la place. Une admiration non voilée s'exprime à notre égard, car nous allons dans quelques heures franchir leurs parapets pour nous élancer, debout, à poitrine découverte, vers le boche dont les fortes organisations se devinent au-delà de la crête. 
Nous savons en effet que le plateau d'Hardaumont, terrain de notre attaque est truffé de camps, de cavernes, de casemates creusés à flanc de ravins, protégés de nos coups, où vivent à l'abri des bataillons entiers. Les ouvrages de Lorient, 546 et de Bezonvaux sont de redoutables points d'appui dont il faudra nous emparer coûte que coûte. Sur mon plan directeur minutieusement renseigné, j'indique à mes auditeurs notre zone d'action. 
Au-dehors la neige tombe. La journée s'écoule et, après le repas du soir, j'apprends que l'attaque est 
momentanément reculée à cause du mauvais temps. Ordre nous est donné de redescendre cette nuit 
aux casernes Marceau... 

Mercredi 13 décembre 1916 

À 4 h du matin je quitte donc le ravin de la Fausse Côte et notre petit groupe d'officiers du 102 reprend la piste de madriers vers l'arrière. À 7 heures je retrouve ma compagnie toujours au repos et en attente dans les abris du "Grillon". Un nouvel officier qui vient d'être affecté à ma compagnie se présente à moi. C'est le lieutenant Prudhomme qui arrive de la cavalerie. Beau début pour lui. Il est avenant, plein d'allant et d'enthousiasme. Sa fierté est grande d'être au milieu de nous. En sa compagnie et en celle de Person, je vais me promener sur le terrain qui avoisine nos abris et les ruines des casernes Marceau. De nombreuses batteries françaises sont installées dans les replis du terrain accidenté. Nous nous attardons à contempler des pièces de 75 antiaériennes et des canons de 120 qui tirent sur les positions allemandes. 
Nous sommes venus là en "touristes", bérets sur la tête et canne à la main. Nous devisons gaiement, lorsque tout à coup un gros projectile ennemi qui rase la crête vient s'abattre sur le revers de la carrière à dix mètres de nous. Un éclat frappe Person à mes côtés et lui traverse le biceps droit... Nous l'emmenons aussitôt au poste de secours. Sa blessure n'est pas grave, mais nécessite néanmoins son évacuation immédiate. Je ne crois pas n'avoir jamais assisté à une explosion de douleur plus grande que celle de ce brave officier, qui vient de la cavalerie et a été affecté à ma compagnie, il y a quelques semaines, après l'attaque du 24 octobre. Il n'avait qu'un désir, c'était de se montrer digne de ses hommes dont il avait entendu vanter les précédents exploits... Malgré ses protestations et sa fureur bien légitimes, le toubib l'expédie de force à l'arrière. Il nous reviendra plus tard et je n'aurai pas, dans les rangs de ma compagnie jusqu'en 1918, officier plus courageux ni plus dévoué. 

Pendant ce temps de nouveaux ordres nous parviennent : le bataillon monte cette nuit en ligne. À 17 h me voilà rééquipé et je reprends le chemin de la Fausse Côte. À 20 h je retrouve l'abri 3908 et les officiers du 313e quittés au petit matin. 

Jeudi 14 décembre 1916 

Veille d'attaque sur la position. Ma compagnie qui est arrivée pendant la nuit a remplacé les éléments du 313e. Il ne reste plus personne de ce régiment, sauf le commandant de compagnie qui nous quitte à son tour dans la journée. Nous prenons nos derniers dispositifs. Mon vieil ami Féraud, exubérant comme toujours (il est de Draguignan !), vient s'installer avec moi, car il a été détaché à ma compagnie pour y remplacer Person. Sa joie égale la mienne, car nous sympathisons "à bloc" depuis toujours. 
Viennent également s'installer dans mon abri le petit médecin auxiliaire Mantelin, modèle de modestie et de bravoure et le lieutenant Cugniet, commandant la 1ere compagnie, qui marchera en réserve. Tous, serrés les uns contre les autres, nous nous endormons en attendant les événements de demain. 

Mon séjour à Troyes dure dix jours. J'y ai la visite de mon père et j'y suis souvent invité par un de ses cousins le capitaine Louis Monteret, qui est au service des étapes. Ma blessure se cicatrise vite. Je suis fort bien soigné par trois infirmières, Madame Macard infirmière-major, Mademoiselle Richer et Mademoiselle Gendron qui me soigne particulièrement.
Un soir je reçois de mon commandement la dépêche suivante : "Si vous devez rentrer vite, je vous garderai le commandement de votre compagnie. Quel jour pensez-vous rentrer ?" Je réponds aussitôt : "Pars en permission ! Rentrerait vers le 15 novembre". 

J'aurais pu évidemment prolonger mon séjour à l'hôpital jusqu'à complète cicatrisation de ma blessure, mais le télégramme de mon chef de corps a déjà coupé en moi tous les liens qui me retiennent à l'arrière. Je n'ai plus qu'une hâte : retrouver mes chasseurs ! 

Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916

Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916

Vendredi 15 décembre 1916 

Réveil au petit jour. J'apprends que l'heure de notre attaque est fixée à 10 h. Je fais un tour dans les parallèles de départ où mes chasseurs sont massés. Le moral est élevé et la hâte de s'élancer est grande. L'ennemi bat de ses obus le ravin derrière nous, mais nos tranchées bien défilées à la crête ne sont pas battues. Tout va bien. Dans ces derniers moments d'attente, je suis le témoin d'un acte de camaraderie superbe, comme il en fleurissait tant au milieu du peuple soldat. 
C'est mon ordonnance, le chasseur Guérin, Jean, qui, dans sa bravoure tranquille et souriante, vient s'offrir à moi pour aller seul, vers l'arrière, au ravitaillement en "pinard", les bidons de sa section (et le mien) étant déjà vides avant l'heure H. Je revois sa silhouette nous quittant pour accomplir cette besogne spontanée, ayant au préalable passé sur ses épaules un écheveau de courroies d'une dizaine de bidons (de deux litres !). Et le voilà parti tout seul, quittant notre parallèle accrochée aux flancs de la Fausse Côte, descendant au fond du ravin très encaissé et qui n'offre que des trous d'obus jointifs, perpétuellement brassés par les 210, dans un jaillissement de boue, de terre et d'éclats. Le voilà qui remonte l'autre versant, pente très raide, puis franchit le plateau dévasté de la Caillette, sous les rafales multipliées des 77 et des 88 qui l'obligent par leur soudaineté et leur fréquence à accomplir le trajetà la course de trous d'obus en trous d'obus. Enfin il disparaît à ma vue... Il doit redescendre dans un deuxième ravin, celui du Bazil, au flanc duquel se trouve installé en sape un dépôt de ravitaillement remarquablement approvisionné. Et je ne pense plus à lui. Les aiguilles des montres tournent. 10 h approchent... Et je revois Guérin devant moi, à son retour, quelques minutes avant l'attaque à laquelle il va participer, tout soufflant, le visage couvert de sueur et de boue, mais tout souriant, rendant à ses camarades et à moi-même nos bidons lourds de vin ! 

Le moral de ceux qui allaient franchir le parapet s'en trouve décuplé. Et mon ami Guérin ne voit dans son geste de solidarité si remarquable qu'un acte tout naturel : pourtant, il a pour nous, cent fois risqué la mort ! C'est le retour de quelque chose de très vieux qui touche au début des temps, le retour de ce sentiment du devoir envers l'homme, le retour de l'humanité à l'état pur ! 

Toute l'artillerie française est déclenchée et donne de la voix. Les lignes allemandes disparaissent dans la fumée. Le barrage de nos 75 qui doit nous accompagner dans notre marche est pour l'instant fixé devant et crépite férocement. Mais le tir de contre-préparation adverse se déverse également sur nos tranchées, particulièrement sur ma gauche, dans le secteur de la 3e compagnie (capitaine de Valicourt) qui subit des pertes assez importantes. C'est la grande symphonie, la gamme des aboiements. On a beau avoir l'habitude... au moment de partir, un certain pincement vous tenaille. 

10 h moins 5 ! J'ai quitté mon abri, suivi de toute la liaison, commandée par mon jeune caporal-fourrier Bertault dont c'est la première affaire. Dehors, dans le vacarme, on ne s'entend plus. Dans la poussière des explosions, j'ai cru voir des silhouettes sur la gauche... C'est la 3e qui, violemment bombardée, a senti la nécessité de sortir de cette zone de mort et qui part avant l'heure... 

Allons, c'est 10 h, "En avant !" Je grimpe le talus. Me voilà debout sur ce terrain d'enfer que tout à l'heure je n'osais regarder, qu'en risquant un œil, du fond de nos abris. Je suis debout, et je marche, et je commande, et je crie des ordres. Je consulte ma boussole : azimute 70°. Et de toutes parts les ombres surgissent. Elles gravissent les parapets. Elles oscillent... elles ondulent... Un homme vient vers moi, et dans le fracas qui me rend sourd me crie : 

"Bélier est tué !" Cher sergent Bélier. Il était à mes côtés depuis notre départ de Vincennes en mai 1915 ! Une rapide pensée : marié... père de famille... Une courte oraison funèbre : "Pauvre vieux !" 

Toute ma compagnie est déployée sur quatre vagues impeccables en profondeur. Je prends ma place au centre de son dispositif. Déjà mes patrouilles de pointe s'évanouissent dans le brouillard où pètent nos 75 dont les projectiles font devant nous des bonds de cent mètres en quatre minutes. On ne distingue rien au-delà de vingt-cinq à trente pas... Il y a malheureusement une sacrée pièce de 75 en retard sur les autres qui tire court et envoie régulièrement ses obus... au beau milieu de ma compagnie ! Mais cela ne nous trouble guère. On s'écarte tout simplement pour lui laisser sa place et dans ce grand espace vide, le coup de faux s'abat toutes les quinze secondes avec obstination. À prendre, un 75 de chez nous, c'est un ami. Peut-il nous faire mal ? À voir notre insouciance je ne le crois pas, et pourtant si !

Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916


Le sergent Bulteau, qui marche non loin de moi, reçoit presque la décharge dans le dos, mais son sac le matelasse contre la mort : il n'est que blessé. Blessé, aussi l'ardent sous-lieutenant Prudhomme... Adieu, mon dernier cavalier ! (Je ne reverrai jamais Prudhomme. Mais il m'écrira de son hôpital les quelques mots suivants : 

"Mon cher ami, 
oui, vous allez peut-être trouver que je suis un peu familier. Mais que voulez-vous ? Je trouve que tous les autres titres que le pourrais vous donner sont trop froids pour exprimer mes sentiments à votre égard, car je ne dois pas vous cacher que vous m'avez conquis !"

Heureusement Féraud me reste et je le vois impassible progresser à la tête de sa section. Brouillard très dense sur les bois déchiquetés qui émergent du sol comme des grands tentacules. Marches assez lente, aussi rapide que le permettent les obus français, que mes chasseurs serrent de très près, de si près même, que certains franchissent le barrage roulant et le dépassent.
Tiens, le terrain est bouleversé, remué sous nos pas. Des tranchées vides. C'est la tranchée du Rhin et celle de la Vistule... On les saute, on les enjambe... Ça va... Ça va ! À 10 h 20 le bataillon est devant l'ouvrage de Lorient. C'est une vaste fortification de campagne, circulaire, entourée de fils de fer dont il ne reste que des morceaux brisés et tordus qui n'entravent nullement notre avance. Les premières vagues l'abordent, le contournent, le submergent. On voit les "nettoyeurs" courir sur les talus bouleversés. Quelques abris profonds sont explorés et vidés à coups de grenades. De nombreux prisonniers en sortent affolés. J'arrive à la porte d'une sape pour voir surgir un chef de bataillon allemand, ahuri, désemparé, coiffé d'un superbe casque à pointe. Je m'empare sans vergogne de sa coiffure et d'une de ses pattes d'épaule. (Je conserve ce casque dans mes souvenirs). Mes chasseurs m'imitent et s'approprient quelques trophées prélevés sur les victimes. Ce sont des éléments de la 3e division bavaroise de réserve. Ils n'ont esquissé aucune défense, soumis depuis de longues heures à notre terrible bombardement qui les a transformés en loques humaines. Mais il ne s'agit pas de s'attarder aux bagatelles... À 10 h 45 la progression reprend. Nous opérons un changement de direction à gauche, sous l'angle de 46°. Notre front s'est élargi sensiblement. Le boyau de Cologne nous sert d'axe de marche en direction de l'ouvrage 546. 
Mais à ma droite ce sont des cris, des ombres qui courent...Féraud m'interpelle, agite ses bras, gesticule. Qu'est-ce  ? Je vais à lui. Il trépigne de joie et, ma foi, je ne suis pas long à en faire autant : dans les bois, un troupeau gris, aux capotes flottantes, aux larges casques d'acier en forme de marmites, court, tournoie éperdu et, nous apercevant, se précipite vers nous les bras en l'air : des boches ! encore des boches ! des centaines de boches, sans armes, qui se rendent en masse ! Allons la journée s'annonce belle ! C'est du beau travail ! 

Nous sommes entourés de tous ces pauvres hères, qui se laissent dépouiller au passage de leurs menus objets. Ils nous les offrent d'eux-mêmes bien volontiers : vivres, tabac, cigarettes, portefeuilles, voire des montres ! Ils n'ont qu'une hâte : fuir au plus vite vers l'arrière. Nous allumons quelques-uns de leurs cigares... Je prends avec mon Kodak des clichés significatifs, notamment celui d'un jeune sous-officier qui, après une course éperdue, est venu se jeter presque dans mes jambes, comme un cerf à l'hallali, et dont la respiration est haletante. Plus à droite encore, dans la zone du 401e RI, ce sont des colonnes de prisonniers grisâtres, qui surgissent de toutes les pentes des ravins et qui se hâtent docilement, courbant le dos sous les sifflements de nos gros obus qui s'abattent dans les fonds avoisinants. Magnifique fresque de victoire en teintes délavées, grises et noires... À 11 heures, l'ouvrage 546, moins abîmé que celui de Lorient, est enlevé en quelques minutes. Une compagnie environ de prisonniers esi extraite de ses abris. Je pénètre dam un de ceux-ci où les cadavres gisent pêle-mêle. Le corps d'un officier attiré mon attention. C'est un homme jeune et blond. Il a été frappé d'un éclat dé grenade en pleine poitrine et dans 12 poche de sa vareuse je prends son portefeuille. Il s'agit du lieutenant dé réserve Gustave Nell, né à Sigmaringen en 1893, du 2e bataillon du 5e régiment de réservé bavarois. Ce portefeuille ne contient que des lettres de famille et des photographies où l'on voit le lieutenant Nell et sa fiancée. Ces images, comme le cœur de l'officier, ont été transpercées en plein centre par l'éclat meurtrier... 
Après l'enlèvement de l'ouvrage 546, ma 2e compagnie et la 3e se portent à cent cinquante mètres en avant pour occuper la ligne prévue par le plan d'opérations. Mais déjà le 116e BCA qui a marché derrière nous, en réserve, serre sur nous et à midi il franchit nos positions pour attaquer à son tour en premier échelon l'ouvrage de Bezonvaux situé à huit cents mètres. Poignée de main rapide au capitaine Tournet qui passe à mes côtés. 
J'envoie derrière lui un peloton qui va s'installer dans la tranchée du Tyrol à trois cents mètres en avant. En ce lieu je suis en liaison à droite avec le 401e RI, mais le capitaine de Valicourt n'a personne à sa gauche, le 321e RI n'ayant pu progresser sur les pentes opposées du "Fond du Loup". 

À 13 h 20 le commandant du 116e BCA fait savoir qu'il s'est emparé de l'ouvrage de Bezonvaux. Mais d'heure en heure, ce bataillon nous envoie des appels pressants, signalant que son flanc gauche est découvert et qu'il craint d'être contre-attaqué et enlevé dans son ouvrage. Nous sommes tous aux aguets. Déjà le crépuscule descend sur les bois ravagés et déchiquetés. Mes chasseurs travaillent activement à l'organisation du terrain : des tranchées s'ébauchent, la terre est remuée en pelletées rapides, les troncs d'arbres abattus sont installés en guise de parapets. 

La nuit est venue. La neige tombe et un vent brutal glace les visages. Chacun veille à son poste et scrute dans l'ombre, car le 116e en sentinelle avancée, devant nous à six cent mètres, manifeste toujours son inquiétude.

Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916
Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916


Samedi 16 décembre 1916 

Pour lutter contre le froid, autant que par sécurité, je circule le long de ma ligne en trébuchant sur mille obstacles. Mais quel est ce bruit insolite ? Des ombres vont et viennent, s'interpellent à mi- voix. Les branches cassées craquent sous les pas. Des agents de liaison surgissent : ils me cherchent ainsi que le capitaine de Valicourt. Un ordre vient d'arriver, me dit-on, au PC du commandant et nous y sommes convoqués d'urgence. Il paraît que nous allons repartir à l'attaque... 
Je reviens donc vers l'arrière en tâtonnant et je finis par découvrir le PC du commandant Florentin, installé dans un abri fort endommagé de l'ouvrage 546. Là, se trouvent réunis autour du commandant, le capitaine Voirin adjudant-major, les commandants de compagnies, et le commandant Raoult du 116e BCA qui commande le groupement des deux bataillons de chasseurs (102 et 116). 

Le commandant Raoult nous explique l'ordre qu'il vient de recevoir de la division et qui est signé du général Passaga. Il l'apporte lui-même avec un énorme retard dû aux lenteurs des transmissions depuis le PC de la division installé à Souville. 
Pour mieux comprendre ce qui va suivre, il faut savoir au préalable que si nos deux bataillons de chasseurs ont conquis leurs objectifs assignés, par contre le 321e RI à notre gauche est resté bloqué devant la tranchée des Deux-Ponts de l'autre côté du profond ravin du Fond du Loup, qui nous sépare de lui, et il n'a pu enlever le village de Bezonvaux, son objectif final de la journée. Nous avons d'ailleurs entendu toute la soirée les mitrailleuses allemandes des "Deux-Ponts" crépiter sur nos voisins. 
La situation ne peut demeurer ainsi, car elle compromet l'avenir et laisse le boche encore accroché aux dernières pentes du plateau d'Hardaumont. Voici donc quelles furent les réactions du général Passaga lorsqu'il apprit la situation de sa ligne avancée (telles qu'il me les a écrites lui-même plus tard dans une lettre personnelle) : 

"Dès que j'ai su que Picard (colonel commandant le 321e RI) était arrêté devant "Deux-Ponts", j'ai compris que le boche allait disposer d'une place d'armes qui lui permettrait d'entreprendre des contre-attaques de flanc funestes pour les chasseurs de Raoult (116 et 102e BCP). Il était donc indispensable de mettre à profit le désarroi du boche. Par bonheur le téléphone fonctionnait avec le général Vérillon commandant ma brigade de gauche (la nôtre). Sans perdre une minute, je lui prescrivis d'employer les deux bataillons en réserve, pour une manœuvre de nuit, en vue de faire tomber Bezonvaux (102e bataillon, commandant Florentin) et Deux-Ponts en le prenant à revers (6e bataillon du 321e RI commandant Gatinet). 
Malheureusement, le général Vérillon, nouvellement arrivé et sans doute épuisé par son déplacement rapide vers son nouveau PC, fut "estomaqué". Il crut à l'impossibilité de l'exécution et il me fallut passer de la persuasion à l'impératif. Dès que j'eus obtenu l'exécution de ce côté, je m'adressai au général Garnier Duplessis (commandant la 37e DI à notre gauche) pour lui demander de joindre ses efforts aux miens. Lui aussi fut assez fortement impressionné, mais vieil Africain habitué aux décisions hardies, il finit par entrer dans mes vues. J'avais indiqué les cheminements à suivre par Florentin et Gatinet. Les zouaves de Garnier Duplessis n'avaient qu'à s'engager dans le fond des Rousses. Je demandais à Mangin de faire battre les Jumelles (célèbre hauteur) et le village d'Ornes, au cours de la nuit, par son artillerie longue, pendant que la mienne battrait le plateau des Caurières." 

L'ordre particulier n° 18 du 15 décembre 1916 de la 133e DI, signé Pasasaga, apporté par le commandant Raoult, traduisait ainsi ces réflexions en décision : 

"I - Il importe d'exploiter au plus vite le succès de la journée et de profiter de la nuit et du désarroi de l'adversaire pour achever sa déroute, en enlevant le dernier élément de tranchée qu'il tient encore en avant de ses batteries pour assurer leur protection. 
II - En conséquence, une attaque par surprise sera exécutée cette nuit par le 102e BCP et le bataillon Gatinet du 321e RI. 
III - Le 102e BCP marchant à cheval sur le boyau de Cologne et rasant l'ouvrage de Bezonvaux, se portera directement sur le village de Bezonvaux qu'il occupera... Le bataillon Gatinet, marchant derrière le 102e BCP, fera de même à gauche dès que sa tête arrivera à l'ouvrage de Bezonvaux, remontera les pentes ouest du Fond du Loup à cheval sur le boyau du Loup, et viendra prendre à dos les défenseurs de la tranchée des Deux-Ponts. 
Le 102e BCP franchira à 2 heures la ligne : tranchée de trente au sud de l'ouvrage de Bezonvaux... 
IV - Le combat se déroulera à la baïonnette et à la grenade... 
V - Chacun doit être persuadé que l'ennemi est démoralisé et ne demande qu'à s'en aller. Il suffit de continuer à montrer de la volonté pour obtenir le résultat et couronner le succès de la journée." 

Dans l'abri 546 où nous sommes tous réunis, l'esprit tendu et les muscles déjà prêts pour la lutte, le commandant Florentin me paraît, lui, "estomaqué" (tout comme l'avait été le général Vérillon). Débordé par les événements, il est effondré et ne souffle mot. Il grince seulement des dents dans un tic machinalqui lui est coutumier... 

Le capitaine Voirin dirige le débat à sa place. Avec son tempérament entier et impulsif, il exprime très nettement au commandant Raoult sa façon de voir. L'attaque lui semble bien compliquée pour une attaque de nuit. Enlevez Bezonvaux à plus de mille mètres en avant de notre première ligne, seuls, sans artillerie, et de nuit, représente une opération jusqu'alors jamais envisagée, et sans précédent dans les annales pourtant déjà brillantes du 102e BCP. 
Le bataillon est dispersé, une compagne (la 1re) est partie loin en arrière au ravitaillement en munitions. Son effectif est très réduit il ne dispose plus que de 320 combattants. La nuit est noire, le terrain couvert d'obstacles et de fondrières. De plus, nous n'avons aucune carte pour étudier le terrain et calculer l'angle de marche, car Bezonvaux est dans la zone du 321e RI, et ne figure sur aucun élément de plan directeur dont nous disposons. 
La réaction du capitaine Voirin est extrêmement vive et se manifeste en une explosion d'emportement qui désempare complètement le commandant Raoult. Celui-ci s'écrie : "Vous vous en prenez à moi, Voirin, je vous assure que je n y suis pour rien !" J'écoute en silence et je me rends compte de toutes les difficultés que nous aurons à surmonter, en attaquant dans d'aussi fâcheuses conditions, et cela en une demi-heure ou une heure au plus... 
Le gros de la mauvaise humeur du capitaine Voirin passé, ce dernier essaie de téléphoner à la division pour signaler notre situation et demander au moins un délai d'exécution. Mais le fil est coupé par les obus. Que faire ? Le commandant Florentin hésitant et timoré n'ose prendre une décision. C'est Voirin qui tranche à sa place. Après avoir jeté feu et flamme, il se soumet aux prescriptions de l'ordre et se lance aussitôt dans le détail de la préparation, afin de ne pas engager le 102 inconsidérément. Il prend sur lui de retarder l'opération jusqu'à ce que le bataillon ait pu être reconstitué par le ralliement de la 1re compagnie et qu'il ait pu recevoir de nouvelles munitions. Il demande au commandant Raoult d'en rendre compte à la division dès son retour à son PC. Puis il va avec le commandant au PC du commandant Gatinet, notre voisin de gauche. Les trois chefs accolant leurs morceaux de cartes réussissent à déterminer l'angle de marche du bataillon. 

Moi-même, revenu à ma compagnie, j'ai grand mal à réveiller mes hommes, qui dorment enfouis dans le sol. Je les regroupe tant bien que mal. On se secoue, on grelotte. "Est-ce possible ?" Murmurent mes gens. Mais après tout, leur fatalisme reprend vite ses droits. La confiance est dans tous les cœurs. Une attaque de plus ? Allons-y ! Chacun ajuste son barda et remet sac au dos. Ma compagnie est bientôt rassemblée. "Bezonvaux est à mille cinq cents mètres de nous. Nous marcherons plein nord (aiguille aimantée de la boussole). Formation : colonne double. Les sections en ligne d'escouades par un. Pas de liaison à droite. À notre gauche la 3e compagnie. C'est un coup de main rapide. On agira par surprise."

Et l'on part. Il est 5 h du matin. 

Mon vieux Féraud est à mes côtés. Nous rions tous deux, enchantés de cet imprévu. Il fredonne le couplet de la "Protestation des chasseurs" : 

"A nous les coups de main dans l'ombre 
Qu'il faut exécuter tout bas..." 

La nuit est tranquille. L'artillerie boche tape loin derrière nous. La nôtre, elle aussi, a rallongé considérablement son tir. Aucun projectile ne vient donc troubler notre mouvement. Seuls les sifflements des obus qui passent très haut sur nos têtes égaient notre promenade nocturne. Nous longeons bientôt l'ouvrage de Bezonvaux, sur notre droite, amoncellement de terre, de fils de fer et de débris qui forment un tumulus très sombre. Personne... Pas un seul chasseur du 116e, qui pourtant tient l'ouvrage... Tout le monde dort harassé probablement. 
À notre gauche les pentes du Fond du Loup s'amorcent et tombent à pic. Des étincelles rouges jaillissent devant nous en feu d'artifice et sans bruit... Quelque chose de mystérieux et d'impressionnant. Approche prudente... C'est un abri boche incendié et désert qui achève de se consumer. Passons... Sans voir âme qui vive sur notre route, nous dévalons dans le ravin. C'est un affreux bourbier où l'on s'empêtre. Dans les trous gluants, nous emportons à chaque pas des kilos de terre glaise qui rendent notre marche fort pénible. 
Nous avançons toujours dans la nuit, sans rien voir ni entendre. Je consulte sans cesse ma boussole où brille mon aiguille lumineuse. J'ai beaucoup de mal à redresser mes chasseurs qui titubent au hasard et s'enchevêtrent. Le capitaine Voirin qui conduit notre attaque (le commandant est resté à son PC de 546 !), seul responsable de l'opération, il conserve seul, au moyen de ses sens décuplés l'orientation et la direction. Véritable berger d'un troupeau aveugle qui hésite dans l'obscurité, il surgit de l'ombre à intervalles réguliers et m'empoigne les épaules pour me placer face à la direction et me crie : 

"Par là ! mon petit !" 

De mon côté, je pousse mes chasseurs devant moi du bout de ma canne... Et Voirin bondissant sans cesse de la droite à la gauche, court à la 3e redresser Valicourt... Présent partout, il donne l'exemple et stimule les énergies. C'est un lion ! Tout à l'heure au PC il râlait... maintenant il fonce. Son flair est sûr et son poing est nerveux... C'est un chef ! Féraud et moi, nous voguons de conserve dans cet océan de boue... Nous rions toujours. Nous blaguons... Nous ne savons trop comment l'aventure prendra fin, mais c'est assurément une belle aventure et notre moral est "formidable". Notre expédition vraiment unique dans son genre vaut la peine d'être vécue. 
Le terrain remonte sous nos pas... Depuis combien de temps marchons-nous ainsi ? Où sommes- nous ? Impossible de s'en rendre compte ? Une crête est devant nous. Nous allons la franchir lorsque brusquement dans la noirceur nous sommes balayés par une fusillade inattendue : Pan ! Pan ! Pan ! Les balles sifflent aux oreilles. Féraud et moi, nous nous jetons par terre ensemble et côte à côte. Nous murmurons : "Ça y est... les boches !" et ma foi, je crois que nous rions encore... Il y a des forces morales qui écrasent la matière ! Un dixième de seconde pour se remettre. Puis c'est la lutte qu'on engage avec une joie féroce. 
Les fusiliers-mitrailleurs qui se sont rapidement mis en batterie entrent en action et nettoient tout d'un rythme saccadé. Les grenades lancées par nos tromblons pleuvent dru sur le boche dont la résistance déjà semble faiblir. La certitude vient à l'esprit que dans cinq minutes, pas plus, on les aura... Déjà chacun se redresse, renifle l'air qui sent la poudre... Soudain, mus comme des ressorts, nous bondissons : "En avant le 102 ! En avant !" 
C'est une ruée générale. Plusieurs clairons hurlent "La charge". C'est une vieille habitude depuis la Fausse Côte ! Les chasseurs crient "Victoire". Nous voilà tous partis à fond de train, dévalant la pente inverse nous retombons sur la route qui nous mène dans Bezonvaux. Les boches qui s'éparpillent dans l'ombre et s'aplatissent devant nous crient "Kamarad !" et demandent grâce. Souvenir unique. 

Le jour se lève-t-il, est 6 h, moitié gris, moitié rose. Les maisons démolies du village aux pans de murs ébréchés se découpent en silhouettes sinistres sur le ciel bas. L'ordre de nos unités est rompu. Je cours de toutes mes forces en criant. Tirant devant eux, nos fusiliers-mitrailleurs, l'arme sous le bras, rayent la pénombre de leurs coups de feu précipités. Les nettoyeurs lancent leurs grenades dans les caves et dans les abris. Les détonations sourdes se font entendre, puis c'est la fumée blanchâtre qui ressort par les ouvertures, ainsi que les boches, les mains en l'air, se bousculent les uns les autres... On leur indique l'arrière en les menaçant, et les voilà partis comme un troupeau de moutons, docile et apeuré. 
Il s'agit de deux bataillons ennemis qui venus à pied, de nuit, de Billy-sous-Mangiennes, se reposaient dans le village en attendant 7 heures pour nous attaquer : il est 6 h 30 ! 

Toujours courant, toujours criant, nous avons tôt fait de traverser Bezonvaux, et lorsque nous arrivons de l'autre côté des ruines le jour est complètement levé. Je suis à la sortie nord-est du village, près d'un calvaire, à peu près seul en pointe, avec deux ou trois de mes chasseurs, dont le fusilier-mitrailleur Fortin. Devant nous une grande plaine qui s'étend en pente douce et la grande route qui file tout droit jusqu'à Ornes. 
Au loin des fuyards qui se replient en désordre. On les voit de tous côtés sortir éperdus de leurs tranchées et battre en retraite. Il y a des voitures, des caissons d'artillerie. Si seulement nous avions des troupes fraîches, de la cavalerie pour exploiter... Nous nous précipitons sur les retardataires en leur criant de venir à nous. Les uns hésitent... La plupart font docilement demi-tour et accourent en jetant leurs armes. Nous tirons quelques coups de feu pour hâter leur décision. Je vois un cycliste, prêt à enfourcher sa machine pour s'enfuir, se raviser, mettre pied à terre et revenir vers notre groupe se constituer prisonnier en poussant sa bicyclette. 
Notre objectif est atteint et nous ne devons pas nous aventurer au-delà. D'ailleurs devant nous ce sont nos obus de 155 qui atterrissent avec fracas. La victoire est complète. Le butin immense. Partout, des combats isolés se sont déroulés qui exigeraient un récit particulier. Un poste de secours allemand a été pris au moment où le médecin-major allait déjeuner d'une côtelette... Des groupes ennemis tiennent encore sur nos arrières. Nous sommes très en flèche et complètement isolés. 

Vers 7 h enfin le bataillon Gatinet du 321e, très en retard, aborde le village par l'ouest et prend contact avec la compagnie de Valicourt. Le capitaine Voirin est venu me voir et une fois de plus nous nous sommes étreints dans notre immense allégresse. À peine m'a-t-il quitté que les obus allemands s'abattent sur le village. Il s'agit de s'organiser sur le terrain sans plus attendre... 
J'installe mon PC dans un abri aux dernières maisons nord de Bezonvaux. Toutes communications avec l'arrière sont coupées. Le PC du bataillon n'a d'autre ressource que de lâcher un pigeon voyageur, porteur d'un message, qui prend son vol vers Souville, allant annoncer au général Passaga le nouveau fait d'armes de ses chasseurs. À partir de 9 h nous encaissons la réaction très dure de l'adversaire. Nous sommes soumis à un effroyable bombardement qui ne ralentira pas de la journée. Des projectiles de 150 et 210 s'abattent dans tout le village nous martelant inexorablement. 
Moments pénibles et cruels, où décimés par notre attaque, nous sommes réduits à une poignée d'hommes, n'ayant pas eu le temps matériel de creuser et d'organiser des tranchées, nous n'avons plus qu'à subir en silence un pilonnage massif qui pulvérise peu à peu les maisons encore intactes. La journée qui s'écoule de la sorte n'est qu'un long martyre... Serons-nous ainsi écrasés jusqu'au dernier après avoir connu toutes les ivresses de la victoire ? 
Nos effectifs fondent à vue d'œil dans la poussière et la fumée. Tout le monde est exténué. Nous apprenons que la 3e compagnie à notre gauche ne compte plus que vingt-cinq chasseurs et que le sous-lieutenant Aubert vient d'être tué... L'abri dans lequel je me trouve au milieu de toute ma liaison est environné de coups, mais par un hasard extraordinaire il surnage intact dans la tempête... La nuit bientôt nous environne.

Ordre général N° 87 du 17 décembre 1917
Attaque du Fort de Bezonveau le 15 décembre 1916
Le lieutenant Gustave Nelle du 5e régiment de réserve Bavarois mort au champ d'Honneur devant Bezonveau le 15 décembre 1916. Photo trouvée dans son portefeuille transpercé par un éclat de grenade l'ayant frappé au coeur.
Commandant Florentin 102e BCP

Dimanche 17 décembre 1916 

Vers 3 h du matin le 11e d'infanterie vient pour nous relever. Après de longs tâtonnements, ce n'est qu'à 5 heures que ma compagnie peut quitter les lieux et se replier vers l'arrière. Mais j'ai reçu l'ordre du commandant de rester 24 h pour passer les consignes à mon successeur. Je ne comprends guère cette prescription, car à 8 h je n'ai plus rien à transmettre : je suis seul avec Guérin au milieu de ceux qui nous ont relevés et je n'ai rien d'autre à faire qu'à subir le bombardement qui a repris avec la même violence. 

Il serait vraiment stupide de se faire "amocher" inutilement loin des miens et le lieutenant du 11e estimant avec moi que ma présence en ces lieux est désormais superflue, je prends congé de lui et décide de me replier à mon tour. Il faut, il est vrai, un certain courage pour sortir de l'abri où je me trouve et s'évader au-dehors, où les projectiles pleuvent littéralement. Je n'hésite pourtant pas et suivi de mon fidèle ordonnance, nous bouclons nos équipements et nous nous élançons tous les deux en courant dans la tornade... 
Semblables à deux bêtes poursuivies par le fouet de quelque démon gigantesque, nous nous précipitons au milieu des pans de murs éboulés évitant les trous béants qui bâillent sur le chemin, courbant l'échine sous les éclats de pierre et de moellons qui jaillissent de toutes parts. Dans ma course sous les rafales, je cherche à m'orienter, car je veux absolument passer au PC du commandant pour l'aviser de mon départ. 
À la sortie du village, je découvre l'ouverture d'une cave où je pénètre quelque peu essoufflé. Les marches de l'escalier sont encombrées de fantassins enchevêtrés. Dans la profondeur de la terre, le commandant Florentin est tapi, en compagnie d'un commandant du 11e RI qui est venu prendre sa succession. J'expose au commandant le but de ma visite : mes consignes sont passées, je n'ai plus rien qui me retienne et je lui demande l'autorisation de m'en aller. Le commandant Florentin n'a pas l'air de comprendre. Lui ne semble pas pressé du tout. Je devine rapidement ses raisons : cela tape trop fort à l'extérieur et il ne "s'en ressent pas" pour risquer un départ dans ces conditions. 
Par ailleurs, il fait bon et chaud dans cet abri, fort bien protégé des atteintes de l'ennemi par une épaisseur considérable de matériaux amoncelés. Il préfère donc attendre la nuit prochaine où ça sera plus calme. Je commence à m'énerver, car de mon côté je n'ai aucune raison d'attendre inutilement. Le commandant du 11e nous écoute et comprend lui aussi les sentiments contraires qui nous animent mon patron et moi. J'ai une supériorité incontestable sur le commandant Florentin, car il n'a pas participé à l'attaque au milieu des siens hier, ayant attendu de nous savoir dans Bezonvaux pour y venir lui-même quand la bagarre était close. "Azimuth" comme l'ont surnommé nos poilus, n'est ni brave ni téméraire et j'ai ouï dire que, depuis qu'il s'est calfeutré dans son abri, il n'a pas mis le nez dehors une seule fois, se contentant de satisfaire ses petits besoins dans une boîte de conserve, et... les autres dans un sac à terre, qu'il faisait ensuite vider à l'extérieur par son ordonnance ! Le voyant ainsi peu enclin à me donner raison (il craint surtout de rester seul demain quand il faudra partir à son tour...) je m'adresse au chef de bataillon du 11e : 

"Mon commandant, voyez-vous un inconvénient à me rendre ma liberté, puisque toutes mes consignes ont été passées à mon successeur ? 
Mais non, mon ami, vous pouvez disposer ! 
Alors, au revoir, mon commandant !" 

Et je m'apprête à sortir. À ce moment le commandant Florentin (qui grince des dents) se raccroche à moi : 

"Attendez-moi !"

Tout bien considéré il préfère lier son sort au mien, tout comme un naufragé qui estime préférable d'embarquer sur le radeau du voisin, plutôt que de se jeter seul à l'eau. C'est donc moi qui accepte de le prendre en charge et il se trouve assez mortifié d'avoir découvert son point faible en présence de tous ces étrangers, témoins de la scène. J'ai l'impression qu'il me fera payer plus tard, loin du danger, son humiliation. 
Allons en route. Nous voilà partis. Devant nous c'est le sinistre Fond du Loup que nous avons dévalé hier de nuit, mais qui aujourd'hui de jour exhibe toute l'horreur de sa dévastation. Un bourbier de trous noirs, un sol surmené et désagrégé, un paysage impraticable, aux innombrables pores fangeux et gluants, faits de cratères et d'entonnoirs. On dirait de la tempête figée, des remous et des tourbillons de vagues incohérentes... Il nous faut donc d'abord traverser cette mer désordonnée où pleuvent au hasard et sans répit de gros projectiles... 
J'ai tôt fait de prendre la tête, suivi de près par le gars Guérin qui "rame" comme un bœuf. Un obus siffle... Plongeon simultané dans un trou. Les éclats retombent. En avant ! Nouveau bond... Nouvel obus... Nouveau plongeon ! Après quelques minutes de ce petit jeu, le commandant Florentin est "semé". J'aperçois le haut de son casque qui émerge prudemment d'un cratère lointain où il s'est "planqué" et d'où il n'ose ressortir... Tant pis ! En avant toujours ! Il faut quitter au plus vite ce champ mortel. Et en avant l'escalade ! Il faut grimper la pente abrupte qui nous conduit sur le plateau... 
Je décide de repartir et nous atteignons l'ouvrage de Lorient. Le commandant de plus en plus poussif s'effondre dans un abri, au milieu de poilus auquel il réclame de la gnole pour se remettre. L'abri est solide, sa frayeur est passée. Il explique le coup, mes nerfs sont à bout et n (ayant qu'une hâte, celle de retrouver ma compagnie, je prends définitivement congé de mon commandantdébarrassé cette fois de mon poids mort. Toujours flanqué de Guérin, je file dare-dare et pique au sud à travers le champ de bataille plus calme, par la Fausse-Côte, le Bazil, la chapelle Sainte-Fine et les casernes Marceau. En ce lieu nous grimpons dans une voiture qui se rend à Haudainville. C'est là précisément que se regroupe le bataillon. Je le retrouve logé dans des péniches arrimées sur le canal latéral à la Meuse. Tous les miens saluent mon retour avec des manifestations de joie sincère, entièrement partagées. Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? Nous atteignons sans encombre la hauteur. Temps d'arrêt pour reprendre haleine. Nous assistons "goguenards" à l'ascension pénible du pauvre "Azimuth" resté à la traîne. Il parvient néanmoins à nous rejoindre à l'ouvrage 546 où nous mangeons un peu. Je dîne avec mes sous-officiers et j'ai pour dormir une bonne couette dans une cabine de marinier.


Lundi 18 décembre 1916 

Quelle sensation de bien-être et de détente que l'on éprouve, lorsqu'on reprend contact avec la vie normale, au sortir de la bataille ! 
Les pertes du bataillon ont été sensibles : quarante-quatre tués, dont un officier (Aubert), deux cent cinquante et un blessés, dont trois officiers. Mais nous avons fait prisonniers dix-sept officiers et six cent quatorze soldats. Chiffres de beaucoup inférieurs à la réalité, car quantité de prisonniers ont été envoyés à l'arrière, sans pouvoir être comptés. 
Je travaille dans une chambre de ma péniche, à la rédaction des états de proposition pour la Légion d'honneur, la Médaille militaire et les citations à l'ordre de l'armée, pour tous ceux de mes braves qui les ont méritées. 
Pendant que ma plume court sur le papier, je vois tout à coup s'encadrer dans ma porte la silhouette de mon cousin Marc Hubert, sergent radio à l'artillerie de la 6e division, aux casernes Bévaux. Grande surprise ! Il a appris ma présence par des chasseurs du bataillon et il s'est mis aussitôt à ma recherche. Je l'invite à dîner à ma table, en compagnie de tous mes sous-officiers. Le repas est empreint d'une atmosphère de vie et de folle gaieté bien faciles à comprendre. Chacun raconte le détail de ses faits d'armes à Bezonvaux. Il y a là des braves parmi les braves : l'adjudant Moreau, le sergent Fleuriet, le sergent Teyssier... Magnifiques guerriers dont les actes de courage ne se comptent plus. Le clairon Delaye, qui sonna la charge le 24 octobre et le 16 décembre, vient avec son "biniou" nous sonner les trente refrains que nous chantons tous en chœur, ainsi qu'une vibrante "Sidi" ! Mon vieux Marc racontera plus tard à ses parents qu'il a vécu ce soir-là des minutes extraordinaires, au milieu de vrais héros... 

Le 19 décembre 1916 

Le 102 quitte Haudainville vers 9 heures et embarque en camions-autos. Féraud et moi, ainsi que bon nombre de mes chasseurs, avons coupé les pans de nos capotes, si enduits de boue durcie, qu'ils doublaient le poids de nos bardas. Au moment du départ, le commandant Florentin nous en fait la remarque et nous blâme vertement de ces "rase-pets" d'un nouveau genre. Mais notre belle humeur n'en est pas entamée pour si peu. Nous portons triomphalement nos multiples trophées de guerre :casques à pointes, armes, clairons, dévalisés sur nos prisonniers. Tout au long du trajet notre convoi suscite la curiosité et l'enthousiasme. 
En traversant Souilly (quartier général de l'armée de Verdun et PC du général Nivelle) la foule des troupiers qui borde la route, ne nous ménage pas son admiration. Cette scène a été fixée pour l'histoire dans un croquis du dessinateur Jonas, qui a paru dans l'Illustration" de janvier 1917, intitulé : "Retour des vainqueurs de Bezonvaux". Petit succès d'orgueil bien légitime, après le grand succès des armes françaises dont nous sommes les auteurs. 
Cantonnement à Haironville (Meuse) où nous retrouvons dans les mêmes logis, les gens qui nous avaient vus partir pleins d'espoir, neuf jours auparavant. Ils nous savent gré du souffle de victoire que nous ramenons sur leur pays et nous accueillent en nous offrant de nouveau leur chaude hospitalité. 

J'obtiens une permission de dix jours pour Paris et lorsque je me présente au bureau du chef de corps pour y retirer ma feuille de déplacement, le commandant Florentin me reçoit d'une façon assez inattendue. Il me fait un grand discours sur la longueur des cheveux des militaires ! Il prétend que les officiers, également soumis à cette règle, ne donnent pas l'exemple et portent des crinières trop abondantes ! Surpris par cette algarade qui m'est toute personnelle (bien que je n'ai jamais porté de cheveux longs), je me demande où il veut en venir. Il découvre ses batteries et m'ordonne de passer chez le coiffeur... si je veux obtenir ma permission ! C'est du chantage... Étant donné mon état d'âme, je me cabre contre cette décision vraiment arbitraire et pour le moins vexatoire. Mais je devine au fond l'idée du commandant : il cherche à prendre sur moi sa vengeance sur la petite humiliation que je lui ai fait subir, lors de notre départ de Bezonvaux. C'est assez mesquin ! 
Il y a lieu d'en rire et c'est ce que je ne manque pas de faire avec tous ceux de mes camarades qui apprennent cette histoire. Toutefois, désireux avant tout d'obtenir mon "exeat", je me rends chez le coiffeur et fais rafraîchir mon système pileux. Le lendemain je me présente une deuxième fois au commandant qui estime que mes cheveux ne sont pas encore assez courts, et m'engueule... par-dessus le marché ! 
Mon aventure est à peine croyable, mais elle est véridique. Je m'insurge tout à fait contre une telle brimade qui confine presque à la méchanceté. Je m'excuse de prononcer ce mot, mais la rancune d'un supérieur vis-à-vis d'un subordonné (qui vient de payer de sa personne dans les conditions que l'on sait), ne peut guère être qualifiée d'autre façon. Bon gré, mal gré, je repasse à la tondeuse et ne conserve sur le cran qu'une brosse assez courte. À ma troisième présentation devant le commandant, celui-ci s'estime satisfait et me donne sa permission. Cette histoire est restée célèbre au bataillon. On en parlera longtemps... et je ne crois pas que le pauvre Florentin ait amélioré, dans le cœur de mes gens, une réputation que sa "couardise" au feu avait déjà fortement ternie. 

Le 24 décembre 1916

Je peux enfin me rendre à Bar-le-Duc, où en compagnie du sous-lieutenant Leroy, je prends le train de 10 h 30 pour Paris. Sur le quai de la gare, je rencontre le général Passaga qui, suivi de son officier d'ordonnance, le lieutenant Gacon, prend la même direction que nous. Enroute, il a un geste de cordiales attentions vis-à-vis de nous, ses chasseurs du 102, qui viennent "d'œuvrer" si bravement pour sa gloire. Il nous invite tous deux à déjeuner avec lui au wagon-restaurant et nous demande d'accomplir le reste du trajet dans son compartiment. Il bavarde avec cette même affabilité et cette simplicité de grand seigneur qui lui ont conquis tous les suffrages de La Gauloise. Il me présente également au lieutenant aviateur Wiedmann, celui-là même qui survola ma compagnie le 24 octobre, au moment de l'enlèvement de la Fausse Côte et qui est, lui aussi, en route pour la capitale dans notre convoi. Le général me fait compliment sur les beaux résultats acquis le 16 décembre par le 102 et il admire le casque à pointe du major bavarois, fait prisonnier à l'ouvrage de Lorient, que je rapporte avec quelque fierté. Ce qui me vaudra plus tard la dédicace suivante inscrite de sa main, au bas d'une de ses photographies, qu'il voudra bien m'envoyer : 

"En novembre 1916, au cours d'une permission, j'ai rencontré sur le chemin de Paris, l'un des miens, un brave parmi les braves, le tout jeune lieutenant Petit Jean, du 102e BCP, de la Gauloise. Il allait porter à sa famille le casque d'un chef allemand, l'un de ses trophées de la victoire du 24 octobre, qui délivra Douaumont. L'âme de la Gauloise éclairait les yeux de ce jeune officier, les gens de l'arrière y virent celle de la patrie, et ils crurent enfin à la victoire ?" 

Le général Passaga dans sa dédicace a commis une erreur de date. Ce n'est pas après le 24 octobre, mais bien après le 16 décembre que nous avons voyagé ensemble. Voilà de quelle façon, ce grand chef,technicien consommé, mais profond psychologue prenait le cœur de ses enfants, qui savaient tout oser, quand il voulait tout leur demander. 

Je suis donc chez moi, en famille à Paris, pour les fêtes de Noël et du Nouvel An 1917. Cette permission est marquée pour moi par quelques faits : un pèlerinage à la basilique de Longpont, où le chapelain Javary me montre ma croix de la Légion d'honneur, en bonne place, au sanctuaire de la Madone. Une visite à la veuve de mon cher Sergent Bélier, où je passe de bien douloureux moments. Un départ de mon cousin Joseph Dimier (le futur trappiste) que j'accompagne à la gare de Lyon, en route pour le 22e bataillon de chasseurs alpins où il s'engage, à Albertville. 
Et surtout une visite rue de Courcelles, le premier Jour de l'An, chez Madame Deshoulières, tante de la famille Piel Melcion d'Arc. Cette visite n'est pas pour moi inopinée. Elle est voulue. Sur mes instances, ma sœur Geneviève l'a préparée. Depuis de longs mois, j'ai dans la tête une idée bien arrêtée : c'est l'avenir de ma vie que je veux fixer définitivement en décidant du choix de ma future compagne. 

En cet après-midi du 1er janvier 1917, auprès de ses parents, d'oncles, de tantes, de cousines et de son frère Xavier (sergent pilote-aviateur), je revois, après cinq ans, la nièce de mon beau-frère René, Marie-Madeleine Piel Melcion d'Arc. Elle n'a que seize ans et demi. Mais dès les premiers instants, ma décision est prise, irrévocable... 
Sans laisser transparaître mes sentiments (car, partage-t-elle les miens ?) je me sens pénétré de cet émoi magnifique, tyrannique et apaisant tout à la fois, qu'on ne peut subir que sous l'influence d'une passion quasi irréelle. Mon rêve d'antan est désormais une réalité. J'ai devant moi celle qui cristallise toutes mes aspirations légitimes, celle dont je désire de tout mon être, voir sa vie s'associer à la mienne, celle pour qui j'éprouve le plus beau et le plus passionné des amours. 


Le 3 janvier 1917 

Je suis de retour dans notre village d'Haironville. J'y apprends que le général Valentin remplace à la tête de la Gauloise le général Passaga. Le départ de ce dernier est une grande perte pour nous, mais c'est un avancement mérité pour lui, car il prend le commandement d'un corps d'armée. 
Son successeur est un homme solide et robuste, aux moustaches blondes énergiques, aux yeux bleu clair et perçants, doué d'une énergique volonté. Il est amputé d'un bras. Mais sa méthode de commandement est bien différente de celle du général Passaga : il est dur. Et jamais nos chasseurs n'auront pour lui l'affection et le dévouement sans bornes qu'ils manifestaient sans réserve à celui qui nous quitte. Le général Valentin à cause de cette rudesse sera tout de suite surnommé "le Manchot". 
Il vient nous voir et nous annonce que le 102e bataillon va avoir le grand honneur de recevoir en garde le drapeau ces chasseurs. On sait qu'il existe qu'un seul, emblème pour tous les bataillons et que tour à tour les plus glorieux le reçoivent en dépôt. On peut deviner qu'une telle la fierté crée dans nos rangs. Pour moi la joie est double, car je suis désigné pour commander la compagnie d'honneur qui prendra livraison de notre glorieux drapeau.

Le 8 janvier 1917 

Ma compagnie est rassemblée. Elle se compose pour la circonstance, d'éléments de toutes les compagnies. Les sections sont commandées respectivement par le sous-lieutenant Sohier (nouvellement arrivé du 18e BCP et affecté à ma compagnie), le sous-lieutenant Goasdoué et l'aspirant Perrodo. Le lieutenant Cugniet de la 1ere compagnie est porte-drapeau et mon brave caporal Lecomte (blessé une fois de plus à Bezonvaux) porte-fanion du bataillon. 

À 8 h 45, nous montons dans des camions qui nous emmènent à Bar-le-Duc. À 11 h dans la cour du lycée de la ville, où nous nous formons en carré, le drapeau apparaît : c'est une loque glorieuse dont la hampe s'orne de la Légion d'honneur, de la Médaille militaire et de la croix de guerre. Après les sonneries habituelles, nous voilà partis à travers la ville aux sons de la "Sidi-Brahim", que rugissent dans un fracas retentissant tous les clairons et tous les cuivres des quatre fanfares des 32e, 102e, 107e et 117e bataillons, réunies en une seule. Je suis à cheval, derrière cet ouragan de clameurs, précédant la compagnie, au milieu de laquelle oscille notre drapeau. La population, malgré la pluie battante, se presse dans les rues, salue et acclame. Défilé impressionnant qui émeut toujours les plus blasés ! 

Par le village de Savonnières, nous nous rendons à la ferme Vadinsaux près de Longeville, où dans une grande plaine, une prise d'armes rassemble tous les corps de la division. La revue est passée par le général Nivelle, en présence des généraux Pétain et Guillaumat. Le général Nivelle accroche la fourragère rouge et verte au fanion du bataillon qui est cité pour la deuxième fois à l'ordre de l'armée. Au cours de la remise de décorations qui suit, le capitaine de Valicourt commandant la 3e compagnie et le sous-lieutenant Leroy de la 1ere compagnie, sont faits chevaliers de la Légion d'honneur et deux de mes sous-officiers, les sergents Fleuriet et Teyssier reçoivent la Médaille militaire. 
À l'issue de la cérémonie, je reprends le commandement de ma compagnie d'honneur et emmène notre cher drapeau, à travers les petits villages du pays meusien : Montplonne, Bazincourt, Rupt-aux-Nonnains. À 17 h c'est l'entrée triomphale dans Haironville, où tous les gradés et chasseurs restés au cantonnement, sont accourus pour saluer leur emblème fétiche. 
Que l'on ne s'y trompe pas : c'est en effet avec une dévotion profonde que les regards de nos hommes se fixent sur la soie fanée de nos trois couleurs et les franges d'or terni, qui pendent comme une guenille sacrée. Il y a parmi tous les membres d'un bataillon bleu, une réelle communion d'âmes, matérialisée dans ce drapeau, d'autant plus cher qu'il est unique et que son passage glorieux dans nos rangs n'est jamais que de courte durée. Sa présence chez nous est donc la preuve que nous sommes aujourd'hui les plus vaillants. Nous le garderons avec une piété jalouse et, le sachant là, au milieu de nous, dans ce château qui l'abrite au logis de notre chef, nos sentiments seront plus exaltés, nos cœurs plus vibrants, nos esprits plus lucides, nos âmes plus hautes. Fétichisme ? Peut être ! 
Mais avec de tels fétiches, on exalte l'esprit de corps, chez nous "l'esprit chasseur", ce levain du sacrifice et de la gloire, qui est l'apanage des troupes d'élite. Je suis à mon tour récompensé personnellement par une troisième citation à l'ordre de l'armée ainsi libellée :

"Le 15 décembre 1916, a magnifiquement lancé se chasseurs à l'attaque de deux ouvrages successifs qu'il a enlevés avec le plus bel entrain. S'est aussitôt organisé avec habileté sur le terrain conquis. La nuit suivante, en dépit des difficultés de toutes sortes, a organisé sa compagnie avec maîtrise en vue de l'enlèvement d'un village. Rencontrant une grosse résistance, a préparé avec vigueur l'assaut de la lisière qu'il a effectué ensuite avec sa coutumière impétuosité. Est passé sur le ventre de plus de deux compagnies ennemies terrifiées, pour aller se fortifier au point précis qui lui avait été assigné, où il a subi avec stoïcisme le plus formidable bombardement," 

Le surlendemain nous sommes passés en revue par le général Valentin et le général Guillaumat qui a succédé à la tête de la 2e armée du général Nivelle (celui-ci étant promu généralissime à la suite de ses victoires de Verdun). Le général Guillaumat annonce aux officiers que nous allons prochainement remonter à Verdun ! Ce sera notre quatrième séjour dans ce secteur et j'avoue, en toute honnêteté, que cette nouvelle nous procure des réflexions assez amères. Après les durs combats que nous avonsmenés sur ce sol, nous sommes assez las de ce champ de bataille, et la perspective de retrouver une fois de plus, dans un avenir si rapproché, le calvaire de Verdun me cause en particulier un malaise indéfinissable. 
Pour la première fois de ma vie aventureuse, je suis assailli par un coup de "cafard". Je crois que les plus braves n'ont pu échapper à cette sourde appréhension, à l'approche d'un nouveau danger ? Aurai-je cette fois encore la même chance ? Serai-je frappé à mon tour ? Tout cela s'entremêle dans mon cerveau et j'ai quelque peine à m'affranchir de cette obsession. Mais il n'y a rien à faire contre le sort... Inexorablement les ordres nous mettent en route et le 12 janvier 1917, le bataillon quitte Haironville sous la neige. Nous allons à pied embarquer en chemin de fer à la gare de Robert-Espagne. Le voyage est long. Le froid est vif. La nuit est noire... Verdun nous attend ! 

La destinée des hommes est inéluctable et nul ne peut s'en affranchir. Depuis quelques jours je suis en proie à une déficience physique, due à un violent mal de gorge et à une crise dentaire, toutes deux aggravées par une température extrêmement rigoureuse. Je ne tiens debout que par un effort de volonté qui cache mal mon état réel. Le docteur Tézenas du Montcel qui me soigne et me prescrit un repos immédiat. Mais je ne veux pas abandonner mon poste. 
Nous débarquons en gare de Verdun le 13 janvier vers 2 h du matin. Tout est sinistre et sombre : les quais où nous nous rassemblons silencieux, les fossés des fortifications (vieilles connaissances) où nous achevons la nuit, la citadelle où les officiers prennent leur repos. Ma machine est détraquée. Je n'ai plus de ressort, je suis à plat. Nous devons, paraît-il, remonter à Bezonvaux pour y tenir le secteur. Mais le toubib me fait une fiche d'évacuation et, malgré mon insistance pour ne pas "caler", il passe outre et me renvoie sur l'hôpital Nathan de Verdun, d'où je suis expédié sur Vadelaincourt. C'est en définitive l'hôpital Excelmans de Bar-le-Duc qui m'hospitalisera cinq jours...

Drapeau du 102e BCP, 1917

Drapeau des chasseurs aux mains du 102e BCP 12 février 1917  

Drapeau des chasseurs aux mains du 102e BCP 12 février 1917
De gauche à droite :
Sergent Bulteau - Clairon Delhay - Chasseurs Fortin et Totems - Aspirant Bertin - Chasseur Guérin - Lieutenant Petit - Caporal Colllenot -

Ce qui est écrit est écrit... Le 19 janvier 1917 aurait dû être normalement la date de ma mort... Car ce jour-là, lorsque la 2e compagnie montait en ligne à Bezonvaux, un obus isolé, tombant sur la piste des carrières sud de Douaumont, tuait net le lieutenant Bourienne, mon remplaçant, à la tête de la liaison, en avant de la compagnie, juste à la place que j'aurais dû occuper, si le docteur n'avait pas, malgré mes protestations, exigé formellement mon évacuation... 
Pendant ce mois de janvier 1917, le 102 tiendra donc, sans moi, le secteur de Bezonvaux. Séjour très dur. Des pertes sensibles. Goasdoué y sera très gravement blessé (il sera amputé de la jambe droite le 24 janvier, à l'ambulance de Dugny). Un froid horrible (-20°) gelant le "pinard" qui sera distribué dans les tranchées en blocs rougeâtres dans des sacs à terre ! Je quitte Bar-le-Duc et je rejoins le dépôt divisionnaire à Saudrupt (Meuse) où j'achève de me guérir. J'y obtiens une permission de trois jours, pour rendre visite à M. Paul Piel Melcion d'Arc, en son bureau d'affaires, 31, rue Meslay à Paris. 

Mon père lui a fait part de mes projets vis-à-vis de sa fille, mais je tiens personnellement à les lui confirmer, et à lui demander d'en avertir Marie-Madeleine. Mon futur beau-père me reçoit avec une très grande bienveillance, mais je sens en son cœur toutes les craintes que lui inspire ma demande. Il la considère comme prématurée et surtout... insensée ! Il admire sans réserve le palmarès de mes succès et la noblesse de mes aspirations, mais il redoute les effroyables dangers de la route où mon existence se trouve engagée et où elle risque de succomber. 
J'emploie pour vaincre ses résistances, toutes les ressources de ma persuasion et de mon ardeur juvénile. J'ai une telle confiance dans ma destinée... et puis l'amour ne veut connaître aucun obstacle ! Il finit néanmoins par me promettre de s'en ouvrir à celle qui, jusqu'à présent, est restée dans l'ignorance de mes sentiments. 

Le 4 février je vais à Saint-Dizier pour y voir Goasdoué à l'hôpital du Collège. Ce si brave et si fidèle ami a été amputé de la jambe droite. Alors que je me penche sur son lit, il soulève ses draps et me montre son moignon qui s'arrête juste au-dessus du genou. Cette vision m'émeut beaucoup, car j'ai déjà signalé à diverses reprises l'affection qui me lie depuis de longs mois à ce magnifique camarade... 

Quelques jours après le dépôt divisionnaire se déplace pour Maurupt (Marne). Le pays est encore couvert des ruines causées par la bataille de la Marne de septembre 1914. Les champs sont parsemés de tombes et de cimetières. Je retrouve à Sogny-en-l'Angle le 102e BCP redescendu de Verdun et je reprends place à la tête de ma 2e compagnie. Nous passons dans ce village près d'un mois au repos jusqu'au 4 mars 1917. 
Souvenirs de libre détente entre vieux camarades. Séances joyeuses à la popote. Promenades dans les villages environnants, notamment à Vanault-les-Dames et Pargny-sur-Saulx, où nous rendons de fréquentes visites aux boulangères du lieu chez lesquelles on mange d'excellentes souris au chocolat ! C'est à Sogny que mon caporal Lecomte reçoit la Médaille militaire.

C'est là encore que j'apprends par une lettre de mon père que Marie-Madeleine a été avertie par ses parents de ma demande et qu'elle en a été ravie ! J'en pleure de joie ! Enfin mon plus beau rêve est exaucé.

La montagne de Reims - Aisne - Le Chemin des Dames - 1917

La montagne de Reims - Aisne - Le Chemin des Dames - 1917

Sur ces entrefaites le 102 se remet en route. Le 4 mars nous quittons Sogny à 9 heures pour aller embarquer en chemin de fer à Blesmes. Nous passons à Vitry-le- François, Châlons-sur-Marne. Débarquement à Mourmelon-le-Petit à 19 heures. Nous allons à pied par Livry-sur-Vesle et les Petites Loges, cantonner à Villers- Marmery, sur le flanc des coteaux de la montagne de Reims.
Le pays est fort agréable. Nous allons travailler chaque jour dans les carrières de Verzy. Dans cet aimable petit village, au milieu du vignoble champenois, l'hôtel d'Anvers, réputé dans la région est lerendez-vous de nombreux camarades. On s'y retrouve, on y fait popote, on y boit un excellent champagne. Mais tout se déroule sans excès: d'ailleurs deux reconnaissances en première ligne viennent couper cet agréable séjour : le 13 mars les quatre commandants de compagnie sous la conduite du capitaine Voirin, s'en vont à cheval par les Petites Loges et Sept-Saulx jusqu'à la ferme de Moscou, au centre du secteur tenu par le 83e RI. Nous y sommes salués par les obus. Le lendemain nous arpentons un autre coin : celui de la ferme des Marquises où les boches bombardent les pièces françaises vers le canal.

La montagne de Reims - Aisne - Le Chemin des Dames - 1917

Le 19 mars 1917, je suis désigné pour partir en permission. J'en jouirai pendant une dizaine de jours à Paris et au Vésinet (Seine et Oise). Ce sera une des plus belles: celle de mes fiançailles. Heureux temps que celui-là. Merveilleux entr'acte tout lumineux sur le fond de cette sombre guerre. J'avais vingt-trois ans et Marie-Madeleine n'en comptait que seize et demi! 
Avec le recul du temps on peut crier au scandale. Lier une enfant si jeune à un jeune fou exposé à un perpétuel danger de mort, au moment où l'on n'entrevoyait guère la fin du conflit ... Quelle gageure, ou plutôt quelle folie! Mais Marie-Madeleine et moi n'en avions cure et notre amour se joua sans difficultés de tous les préjugés. 
C'est le 21 mars dans la propriété de mes futurs beaux-parents, 12, route de la Passerelle au Vésinet, que, dûment chaperonné par ma sœur aîné Geneviève, je vis ma fiancée "officiellement" depuis notre accord mutuel, obtenu par la correspondance de nos deux pères, comme je l'ai relaté plus haut. 
J'étais à peine entré dans le hall de la maison que devant les yeux de Madame Piel, un peu éberlué, j'allais droit à Marie-Madeleine et l'embrassais sur le champ! Cette manière de faire n'était pas paraît-il conforme aux usages de ce temps ... Je dois déclarer à ma décharge que j'avais fait précéder mon acte si naturel, d'un rapide, mais souriant "Permettez 1" à l'adresse de ma future belle-mère. 
Il faut se rappeler que les règles et coutumes de l'époque exigèrent cinq jours après, de la part de mon père et de ma mère, une visite "officielle" au Vésinet pour faire auprès de Monsieur et Madame Piel une demande régulière de mes fiançailles. Ceci se déroulait d'ailleurs entre 15 heures et 17 heures. (Je suppose qu'il était encore trop tôt pour les inviter à déjeuner où les retenir à dîner ... ). Ce jour solennel fut également choisi pour la remise de la bague de fiançailles. 
Ceci paraîtra certainement très rococo aux jeunes générations et à celles qui les suivront au-delà de l'ère atomique, mais je n'ai pas souvenir que ces formalités m'aient beaucoup préoccupé. 
Nous partageons notre temps, Mimi et moi, entre Le Vésinet et Paris. C'est au foyer de Monsieur Piel, dans cette grande villa si chaude de vie familiale, entourée d'un très beau jardin parc de plaisance! que je fis la connaissance de ceux qui y vivaient à l'époque: Madame Villey (sœur de Madame P. Piel) la bonne tante Henriette au cœur chaud et parfois un peu impulsif, et Simone (née Cappe) femme de Jacques, l'aîné des fils, au front comme tous les mâles de sa génération.


Le 30 mars je rejoins mon bataillon dans une zone bien différente de celle où je l'ai quitté. Il a fait mouvement en mon absence et c'est à Crouy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne) qu'à la descente du train vers 20 heures je retrouve ma voiture de compagnie venue me chercher pour me conduire au gros bourg de Vasset. Les jours suivants, le bataillon s'achemine pédestrement vers un nouveau secteur. 
Nous cantonnons successivement à Grisolles, Beugneux, Branges, petits villages de l'Aisne, peu confortables, où les intempéries qui nous fouettent s'ajoutent au grand point d'interrogation d'une offensive prochaine. Mais notre insouciance est toujours de règle dans notre équipe. Le soir se sont d'interminables parties de poker et nous trouvons le temps de monter le 10 avril une bonne galéjade. Les jeunes officiers revêtent leur grande tenue, prennent leurs sabres et s'en vont, le capitaine Rambaud en tête, à la popote du commandant Florentin. Nous trouvons "Azimuth" au sortir de table et sans lui laisser le temps de se ressaisir nous lui déclarons que nous venons le sacrer chasseur de 2e classe. Nous lui passons un cor de chasse autour du cou. La fanfare convoquée devant la bicoque éclate dans une furieuse "Sidi". Et Robert Bourdier déclame un discours humoristico-grandiloquent dont lui seul à le secret. Nous retenons nos rires car le commandant a pris la chose très au sérieux et se laisse faire docilement. Il nous offre à boire et c'est l'essentiel. 
Les jours suivants les détails sur notre futur engagement se précisent. Distribution de plans directeurs. Reconnaissances vers les lignes. Réception de l'ordre d'engagement. Il s'agit cette fois d'un très grand coup. L'armée française sous le commandement du général Nivelle doit crever le front ennemi dans le secteur du chemin des Dames, percer en profondeur et s'élancer en terrain libre. Il peut s'agir du sort de la guerre et les esprits surchauffés voient déjà avec les fruits d'une victoire sensationnelle, la capitulation boche et la fin de tous nos maux. 
Pour notre bataillon en particulier une mission de choix est dévolue. Il s'agira de s'emparer de la ville de Laon ! Nous avons en main les plans de cette ville. Ma compagnie doit conquérir le faubourg d'Ardon, et notre ami Féraud toujours exubérant s'est juré de grimper le premier dans les tours de la cathédrale et s'y faire flotter le drapeau tricolore. Il a tout prévu à cet effet. Il s'est procuré une grande étamine aux trois couleurs dont il se ceindra la taille sous sa capote au moment de partir à l'attaque. Projet magnifique et fou qui dépeint, bien l'ardeur romanesque qui nous caractérise tous.

Je vis fièvreusement au milieu de mes chasseurs. Je réunis mes gradés pour leur expliquer tous les détails de notre opération. Je procède aux distributions de grenades et d'artifices. Tout est minutieusement réglé et la confiance règne en nos cœurs.


Le 14 avril à 19 heures nous quittons Branges et par Mont-Notre-Dame et Bazoches nous nous rapprochons du front. Le 15 avril nous partons dans la nuit, en route vers les premières lignes. Nous franchissons l'Aisne vers 4 heures du matin le 16 avril et je retrouve le sergent Bulteau de ma compagnie qui a fait la reconnaissance du secteur et dit me guider jusqu'à nos emplacements de départ. Car cette fois le jour J est arrivé. C'est bien aujourd'hui le grand départ où nous avons placé, comme tant d'autres, toutes nos espérances. 

Nous arrivons au bois du Bourg, après avoir traversé dans l'obscurité le village de Bourg-et-Comin. Nous longeons d'immenses dépôts de munitions. C'est un fourmillement de troupes sur tous les itinéraires. Je case ma compagnie dans ses parallèles de départ. D'après les ordres reçus nous n'attaquerons pas en première vague, mais suivrons de très près les unités d'assaut chargées d'enlever le premier objectif, c'est le fameux chemin des Dames. La percée une fois faite nous devons nous élancer vers Laon... 
L'artillerie française tape sans relâche. Le jour vient peu à peu. 
Nous apprenons que l'heure H est fixée à 6 heures. À ce moment je reçois l'ordre du jour suivant imprimé en grandes capitales sur une feuille de papier blanc : L'instant tant attendu est donc arrivé. À 8 heures exactement notre division se met en marche lentement par un beau soleil. Nous marchons plein Nord. Nous franchissons une plaine, en petites colonnes, sous un tir de barrage adverse assez nourri. Il se produit quelques à-coups pour traverser à la course un petit fond de ravin. Au moment où je le franchis à mon tour, j'évite deux cadavres tous frais, portant l'écusson du bataillon, étendus dans la boue d'un trou d'obus. Petite nausée qui pince le cœur ... C'est l'avertissement toujours désagréable que la vie désormais ne compte plus pour nous et que la mort nous guette à chaque pas. 
Nous atteignons les premières pentes de ce fameux chemin des Dames. C'est une barrière massive qui borne le fond de notre horizon et se dresse devant nous. Là-haut les mitrailleuses crépitent sans discontinuer et la division qui nous précède paraît sérieusement engagée. Ce sont des Marocains paraît-il et le baroud fait rage. On s'arrête à mi-pente et le ventre sur le sol, plus ou moins bien abrité dans dans ce découvert, chacun philosophe. 
L'attente se prolonge et aucun ordre ne vient modifier notre situation. Les premières atteintes du doute commencent à fleurir en nos esprits. Rien à faire dans cette immobilité. 
Peu à peu des bruits se répandent: "L'attaque des Marocains a réussi, mais pas celle du 20e corps... Le front n'est pas crevé." C'est alors une stagnation interminable. Les heures s'écoulent... la journée passe... Quelques prisonniers boches redescendent vers nos arrières, mais le feu roulant de la mousqueterie ne cesse guère là-haut. Puis l'artillerie ennemie nous arrose subitement, preuve indubitable cette fois de notre échec. Un de mes chasseurs, le petit Lemaire, figure sympathique, rose et jeune, est blessé. 

La nuit vient et mélancoliquement chacun creuse son trou sur place pour y passer la nuit. La pluie tombe à torrents. C'est ainsi qu'au soir du 16 avril 1917, un grand malaise devait étreindre l'armée française et à l'enthousiasme devait succéder le doute. Un doute affreux qui devait chavirer le moral de certaines de nos plus belles unités. 

Mais au 102 le moral n'a pas fléchi.

Général Nivelle, 16 avril 1917
Vendresse 17 avril 1917
Chemin des Dames, avril 1917

Mardi 17 avril 1917 

Dans la matinée je reçois l'ordre de prendre contact avec un officier de Marocains. Il s'agit d'aller avec ma compagnie ravitailler la première ligne en grenades. Je pars donc avec tout mon monde vers la ferme de Mal-Bâtie près de Vendresse toucher ces engins. Nous repartons vers les lignes, mais en traversant la plaine un obus tombe sur la queue de ma compagnie et blesse le sous-lieutenant Rebuffel et cinq chasseurs. Nous sommes armés à outrance. J'attends la fin du tir pour continuer ma route en ruminant des idées peu gaies. Le tir continue et le caporal Fournier est tué non loin de moi. 
Nous atteignons enfin les premières lignes au bois du Paradis. Joli nom, car le secteur est en effervescence ... Je contacte les tirailleurs marocains et le ge zouave. Pendant que mes chasseurs versent leur matériel je prends liaison avec le général Auroux commandant la brigade et je tombe pile sur le commandant Moreaux, qui fut notre premier chef de bataillon du 102e à Montluel et en Champagne ! Il a repris, depuis sa blessure de Champagne, sa place parmi ses chers tirailleurs. 
Le temps d'un bavardage rapide à la porte de son abri et je dévale à nouveau les pentes en passant par un grand ravin où se trouve blotti le 321 e RI, régiment frère de ma brigade. Retour à nos positions où nous dînons et passons la nuit comme hier. 

Mercredi 18 avril 1917 

Toujours aux flancs de la falaise qui domine Vendresse. Le temps n'est guère beau. L'attaque n'est pas reprise. Je ne bouge pas de mon trou de la matinée et Féraud vient m'y voir pour faire le point des événements. Fort heureusement, pour distraire ma mélancolie, le courrier nous parvient et je reçois beaucoup de lettres dont une de Marie-Madeleine... mon moral remonte aussitôt. Elle a joint des photos à son envoi et ma joie me fait oublier ma misère. 
Au soir nous recevons l'ordre de repartir vers l'arrière. Nous gagnons une crête dite "de Madagascar" où nous trouvons des abris-cavernes où nous passons la nuit. J'ai une couchette. délices! 
Nous resterons six jours entiers sur ce plateau de Madagascar. Nous sommes en deuxième position, abrités des vues de l'ennemi dont l'artillerie ne nous gênera guère. On s'y décrasse. On y dort. On y mange chaud car mon sergent-major Lévy nous y a rejoint avec la roulante. C'est presque le repos. C'est à coup sûr la détente. Nous y vivons en spectateurs. Des batteries françaises de 220 court qui sont installées près de nous tirent très souvent et nous assourdissent. On va les voir. Les tubes sont pointés vers le ciel et l'on peut suivre des yeux les projectiles à leur départ... 
Nous y assistons à l'attaque de la sucrerie de Cerny par la division qui est à notre droite, après une forte préparation d'artillerie, mais les boches tiennent le coup et nous n'avançons pas. Nous vivons dehors car le soleil brille. On cueille même des violettes dans les bois qui nous entourent. Les officiers se rendent visite de PC à Pc. Si les fusants boches ne venaient pas péter de temps en temps, au-dessus de nos emplacements on pourrait se croire en villégiature. 

Le dimanche 22 avril
j'assiste à la messe dite par l'aumônier du 60e régiment d'artillerie sur un autel improvisé dans une grotte. Dans mon courrier je trouve une lettre du caporal Lecomte qui se trouve encore à l'hôpital. C'est un des plus beaux chefs-d'œuvre épistolaires qu'il m'ait été donné de lire au cours de la campagne : 

19 avril 1917 
"Mon cher et brave lieutenant, 
Vous êtes pour penser que je suis un ingrat pour être si longtemps sans vous donner de mes nouvelles. C'est que je souffrais de mon bras. Maintenant je suis presque guéri et j'espère bientôt sortir de l'hôpital. J'ai hâte de vous rejoindre et de participer à une nouvelle victoire. La bataille est chaude d'après le communiqué. Vous devez souffrir beaucoup par ce mauvais temps et, dans mon cœur, je partage vos souffrances. Pour moi c'est une grande souffrance aussi de ne pas être auprès de vous dans ces nouveaux combats, car j'ai toujours rêvé les grandes batailles et c'est là que j'oublie toutes mes peines. 
Enfin, mon cher et brave lieutenant, je vous souhaite bon courage et bonne chance. Dieu est avec vous. Je le prie pour que vous soyez victorieux avec la compagnie. 
Je vous serre une bonne poignée de mains. Un ami qui ne tardera pas à rentrer dans vos rangs. 
Caporal Lecomte." 


Lecomte ne fut jamais réaffecté au bataillon. Mais je l'ai revu pour la première fois, à Paris, après la guerre en 1926. A cette époque, chauffeur, puis mécanicien à la Compagnie du Nord, il roulait sur les lourdes machines du réseau le plus vite de France. 
Un jour, après avoir amené son convoi jusqu'a la capitale, ilk n'ésita pas, quittant lagare du Nord bien que ses minutesq fussent comptées, il vint sonner à mon domicile à deux pas de l'Ecole Militaire. militaire. J'étais absent. Une heure durant sur le bord d'une chaise il attendit patiemment. Quand j'ouvris la porte, je trouvais devant moi un Lecomte, le foulard rouge au cou, dans sa tenue de travail qu'il n'avait pas quittée. Son ''bleu'' de mécano et ma vareuse d'officier s'étreignirent profondément. 
Le même jour je reçois de ma fiancée, un superbe fanion pour ma compagnie. Il est mi-partie vert et jonquille, aux couleurs de mon unité, frangé et brodé d'argent. Elle l'a fait faire à Paris pour moi et je vais le montrer à tous les miens en manifestant ma joie. Mais tout cela a une fin. Le commandant nous réunit pour nous exposer le plan d'une attaque que nous devons effectuer prochainement.

Chemin des Dames, avril 1917


25 avril 1917

Réveil à 3h du matin. Les commandants de compagnies se rassemblent au PC du commandant. Nous partons tous pour les premières lignes. Arrêt au PC de la brigade, où nous recevons des guides derrière lesquels nous cheminons vers l'avant. Nous traversons les secteurs du 401e RI et du 32e BCA où nous nous faisons sonner copieusement par quelques obus bien ajustés sur notre petite caravane. Pas d'autre mal que quelques souffles au cœur. Nous atteignons les tranchées du 321e RI que le bataillon doit relever ce soir. 

Pour ma part j'échoue dans la tranchée Waldeck où ma compagnie sera en réserve et relèvera la 15e compagnie du 321e RI commandée par le lieutenant Bolaton. Avec ce dernier j'examine le secteur. Nous sommes juste à droite du fameux bois du Paradis dont les arbres disloqués par les projectiles ne me disent rien qui vaille. Mauvais coin en perpétuel fermentation. 
Le PC de la compagnie est une sape souterraine très profonde où je déjeune avec les officiers du 321e. La journée s'écoule lorsqu'à 19h. Les boches, déclenchent une attaque. Je suis donc seul au milieu de ce régiment qui se cramponne sur ses positions. On se bat à la grenade et les boches sont repoussés. Mais le marmitage des lignes a été très violent. 

Le 321e accuse un capitaine tué, deux officiers blessés et beaucoup de pertes. J'attends avec une certaine inquiétude la venue de ma compagnie, qui risque fort le pépin pendant la relève. C'est à 3h du matin dans la nuit noire que les ombres de mes chasseurs se profilent dans le boyau et je vais personnellement placer tout le monde dans la tranchée Waldeck. Le sous-lieutenant Person légèrement blessé pendant la relève est revenu parmi nous. 

Au cours de l'après-midi nous apprenons que l'adjudant Laurent et le sergent Dalhuyn de la 1ere compagnie viennent  d'être tués. 

À 19h 30 le 32e BCA, à ma droite lance, une attaque locale à la grenade, en vue de reprendre des éléments de tranchée qu'il a perdus hier. Grosse pétarade. Je sors de ma sape et tout seul, en curieux, je vais assister au combat qui se livre dans mon voisinage. Le 32e progresse et reprend tout le terrain occupé parles boches, la surprise a produit son effet et je vois des silhouettes vert-de-gris courir sur les talus pour se rendre ... 

Alors que je suis "planqué" contre le parapet, repérant la scène, un fritz affolé vient piquer une tête presque dans mes bras ! Je le cueille au vol et le ramène chez moi. En le fouillant je lui prend son insigne : une tête de mort et deux fémurs entrecroisés. Un autre blessé allemand est venu échouer au poste de secours. Je l'interroge, puis vais rendre compte de ces faits au PC du commandant Florentin. J'achève ma nuit au bois du Paradis, où ma 2e section travaille au creusement d'une parallèle de départ, probablement à notre intention. 

Nous resterons dix jours entiers en première ligne dans cette tranchée Waldeck, menant une vie qui ne varie guère et qui peut se résumer dans cet emploi du temps quotidien : première moitié de la nuit, rondes dans tout le secteur. Je parcours boyaux et tranchées (toujours seul), allant inspecter mes sections qui travaillent de la pelle et de la pioche. Visite des PC voisins, notamment celui de la 1re compagnie où je bavarde avec le capitaine Rambaud et le sous-lieutenant Leroy. 
Au cours de ces randonnées nocturnes je recevrai parfois quelques dégelées de 77 et de 88, aussi rapides qu'inattendues, me forçant à quelques beaux plats ventres dans la mélasse. Puis retour dans ma sape profonde vers 3h ou 4h du matin. Après avoir descendu l'escalier de planches qui mène à ma couchette dans les entrailles de la terre, c'est le sommeil profond et réparateur. Vers 11h, parfois 12h 30, réveil, quart de chocolat fumant servit par Casimir, puis déjeuner. 
Bien entendu, il n'est pas question de vivre au dehors pendant le jour. L'air est trop malsain, notre popote est souterraine et c'est à la lueur vacillante d'une bougie que nous dégustons des rillettes et lampons de sérieux coups de rouge. Nous sommes en partie carrée, mes deux lieutenants Sohier et Person, et ce vieil ami Vinet dont la section de mitrailleuses appuie ma compagnie. À nous quatre nous avons un appétit d'ogre. Une partie de poker nous aide à digérer pendant que les coups sourds des gros noirs qui tombent là-haut nous parviennent très atténués. 
Mais le sol ondule et la camoufle éternue. Quand tout semble se calmer à l'extérieur nous grimpons chercher à l'angle du boyau et de la tranchée un peu d'air pur. Nous sommes éblouis par le soleil et le ciel bleu. Si le marmitage reprend nous voilà de nouveau sous terre, j'occupe les heures en longues lettres à ma fiancée. J'échafaude avec elle sur le papier, de longs projets d'avenir et mes camarades participent, en me blaguant, à mes transports d'amoureux. Par ailleurs il faut faire la chasse aux "totos", nous en sommes remplis. 

Après le dîner vers 19 heures, je reprends mes randonnées nocturnes extérieures. C'est ainsi que le 3 mai vers 20 h, un obus tombant sur ma tranchée tue net en l'ensevelissant presque, un de mes bons et solides caporaux, Bazin, blessant en outre trois de mes chasseurs.
Bazin était un "ancien" de tous nos coups durs précédents. Cette perte m'émeut et je dirige aussitôt personnellement le dégagement de sa dépouille. Je le fais porter près de mon abri et là, dans un trou creusé dans le parapet, je le fais ensevelir. Le sergent-prêtre Dardalhoni vient le bénir dans sa dernière demeure où je plante une croix hâtivement construite de deux morceaux de planche disjointe. Je rédige moi-même son épitaphe et je me souviens de ce détail, un des chasseurs de l'escouade Bazin est présent dans la petite équipe de ces funérailles nocturnes. Il est parmi les miens ce qu'on peut appeler un "esprit fort". Non pas qu'il soit mauvais chasseur, loin de là. Toujours correct, il fait son boulot. Mais intelligent et assez cultivé il est raisonneur à froid. C'est un sceptique. Je le soupçonne d'idées subversives qu'il ne laisse que rarement connaître. Dans ma compagnie de "chics types", son influence est nulle. C'est un renfermé et sous son masque discipliné, je l'ai toujours senti et déviné "contre". 

Cette nuit-là nos mains se sont mêlées en transportant le corps sanglant du caporal Bazin. 

Visiblement ému, comme moi, son attitude, ses gestes, la fébrilité même de son ardeur, en enveloppant le corps du linceul d'une toile de tente, m'ont prouvé que les plus implacables théories de l'esprit ne tiennent plus quand la sensibilité entre en jeu. Quand Dardalhon eut achevé le De Profundis, il fut le seul, il est vrai, à ne pas faire le signe de croix. Mais depuis ce jour et longtemps plus tard, à l'arrière, quand mon regard croisait le sien, dans un salut réglementaire, je devinais dans ses yeux une flamme qui brûlait au souvenir du caporal Bazin qui nous avait, dans sa mort, fraternellement rapprochés.

Chasseurs à pied,Chemin des Dames 1917

L'attaque du 5 mai 1917 

L'attaque du 5 mai compte dans ma mémoire comme une des plus sinistres de cette guerre. D'abord parce qu'elle se solda par un échec. Ensuite parce que je fus témoin d'affreuses scènes de carnage et que j'y vis tomber des braves que j'aimais. 

Après nos dix jours de secteur, nous savions bien que notre division, spécialement entraînée pour les offensives, ne redescendrait pas à l'arrière sans avoir franchi ses parapets sus à l'ennemi. On s'en doutait, mais nous en fûmes dûment avertis dès le 3 mai où l'attaque prévue pour le 4 mai fut remise au matin du 5. Notre artillerie lourde martelait de plus en plus fort les tranchées adverses. Cela déjà, était une certitude. Les parallèles de départ que nous avions creusées tout le long de la ligne de crête étaient terminées, prêtes à absorber nos éléments d'assaut. 

Le 4 au soir vers 18h vinrent les préparatifs. Un poste de secours s'installa dans ma sape et je fus mis dehors. Une compagnie du 32e BCA commandée par le capitaine Duchaux vint prendre la place de la mienne. Nous mêmes en petites files espacées gagnâmes nos fameuses parallèles. Ce fut P2 qui m'absorba dans ses entrailles toutes fraîches. Là, plus d'abri : le ciel ouvert et la belle étoile, mes chasseurs au coude à coude et moi au milieu d'eux. 
Une fois en place, impossible de bouger. Nous formons un magma ininterrompu de corps accroupis dans cette fosse, casqués, équipés, ravitaillés en munitions par une ultime corvée. Mes voisins immédiats sont : le lieutenant Sohier, mon toujours fidèle ordonnance Guérin qui ne m'a guère quitté depuis deux ans exactement (date de notre départ de Vincennes) et le sergent Bulteau, un des meilleurs parmi les meilleurs, gard du Nord brave et résolu. 
La nuit se passe dans le calme le plus absolu. En cette veillée d'armes, les deux artilleries se sont tues de part et d'autre. Il faut bien que les artilleurs dorment eux aussi, ils ont tellement tiré sur la ficelle ces jours-ci ! et demain matin ils devront remettre ça ! 

Il m'est impossible de fermer l'œil un seul instant. J'ai dû, avant cette mise en place, donner des ordres, veiller à tout, m'assurer que chacun était à son poste, fin prêt. Mon cerveau continue de travailler. Cette fois ma 2e compagnie attaquera en deuxième vague, c'est-à-dire qu'elle marchera immédiatement derrière la 1ere et la 3e compagnies, prête à les renforcer. 

J'ai été compagnie de tête au cours des deux dernières affaires de Verdun et c'est mon tour aujourd'hui d'être derrière. C'est la règle. Règle toute illusoire comme on verra, car ici, sur ce terrain raccourci, où les distances ne pourront être prises que plus tard (si ça colle), je suis à quelques dizaines de mètres des compagnies Rambaud et Valicourt les coups trop longs pour eux seront en plein sur moi ! Mais je n'ai aucune amère pensée. Aucun mauvais présage ne m'a alarmé inopportunément avant un assaut. Dieu soit remercié ! 

Je passe donc la nuit à bavarder paisiblement (à voix très basse bien entendu) avec Sohier et Bulteau. D'ailleurs la nuit est courte et le jour se lève peu à peu. Les avions français et allemands commencent à vrombir dans le ciel. À un moment donné un appareil à croix noires arrive en trombe au-dessus de nos têtes. Il vole dans un rase-mottes impressionnant, survolant nos parallèles qu'il effleure presque des ailes. Il disparaît à l'horizon, vire et revient sur nous. Son audace est remarquable. Sa mission est sans nul doute de nous repérer et nous nous enfouissons dans la terre, nous faisant aussi petits que possible. 
Nous l'avons tous reconnu. Il est célèbre depuis quelque temps. C'est le fameux "Fantomas", pilote allemand que tous les fantassins de chez nous redoutent, car son œil exercé aura tôt fait de déceler nos unités. C'est la surprise de notre attaque éventée... Nous attendons donc avec une impatience croissante l'heure du départ. 

À 9h exactement (heure H) nous franchissons tous et d'un seul élan le parapet. En quelques secondes, le terrain ravagé où ne bougeait âme qui vive, se peuple de milliers de silhouettes bleu-horizon, émergeant de toute part. Je suis debout et nous partons en avant. J'ai la présence d'esprit de sortir mon petit Kodak pour prendre un cliché de la scène, mais dans la hâte et l'émotion bien compréhensibles, j'oublierai de tourner la pellicule et la photo sera doublée sur la suivante. Je n'en verrai jamais l'épreuve pourtant sensationnelle. 
Il ne m'est d'ailleurs guère donné le temps de réfléchir. Instantanément des centaines de fusées s'élèvent des tranchées adverses peu éloignées, les boches demandent le barrage ! En même temps toutes les mitrailleuses du Laonnois crépitent dans un concert assourdissant. "Les Tacata" se recoupent à l'infini. Mauvais départ. Notre artillerie n'a donc pas massacré les premières lignes allemandes, comme à Verdun. Il s'avèrera que les coups beaucoup trop longs, à cause du terrain en pente, ont démoli la deuxième ligne, épargnant la première... Malheur à nous. Les boches nous attendent de pied ferme, au coude à coude, dans leurs tranchées encore intactes. 
Le drame se précipite. Devant nous les 1ere et 3e compagnies se heurtent tout de suite aux fils de fer barbelés. Pluie de grenades... Impossible de passer. Les groupes de combat commencent à refluer cherchant un trou ailleurs. Les hommes s'abattent touchés à mort. Les obus commencent à pleuvoir dans le tas, ajoutant leurs coup de cymbales ponctués de panaches noirs au sifflement des balles. 

À la 1re compagnie, mon camarade et ami le sous-lieutenant Leroy trouve une mort héroïque. Arrêté un des premiers par le réseau, il s'y faufile et arrive toujours debout sur le bord de la tranchée allemande dite "de Fiume", le révolver au poing. Il aperçoit à ses pieds des allemands... Il abaisse son arme et froidement tire sur eux. Mais il tombe aussitôt percé de coups. Adieu Leroy. Dieu ait ton âme ! Tu n'as pas reculé d'un pouce. Tu es tombé face en avant. 

À ma compagnie, les choses ne vont guère mieux. Mes chasseurs bientôt mélangés à ceux des autres unités sont pris sous le feu des mitrailleuses de Cerny et de la tranchée de Vienne. Un éclair ! la cravate de mon fidèle Guérin s'éclabousse de rouge. Il tombe lui aussi, tué net. J'ai une affreuse nausée. Guérin pour moi était invulnérable. Superstitieux comme tous les Bretons, il croyait à sa chance dur comme fer. C'était un optimiste né, toujours le sourire aux lèvres, toujours enjoué, toujours heureux. Blessé en Champagne et en Alsace, il m'avait chaque fois rejoint. Il était imprégné jusqu'à la moëlle de ces sentiments de fidélité simple et de dévouement naturel qu'il tenait par atavisme ancestral de sa souche paysanne. 

Guérin Jean, de La Homonaye-en-Plessé (Loire-Inférieure) tombé au champ d'honneur le 5 mai 1917 au chemin des Dames à 22 ans, après deux années de guerre ininterrompues où tu fus mon compagnon modeste et sûr, souvent mon confident, toujours mon aide, je ne sais si ton corps a trouvé sépulture, mais ton âme est Là-Haut. 

Il est impossible sous la grêle des coups de rester ainsi à découvert sur ce terrain et instinctivement chacun se précipite vers le premier abri venu. Je me retrouve ainsi dans le boyau de Beaupré où tout est mélangé, non seulement nos compagnies, mais aussi le 32e et le 116e BCA ! C'est une belle salade que les obus matraquent. Mes idées ne sont pas très nettes dans cet affreux hourvari où je n'ai plus ni liaison, ni mission. Il s'agit pourtant d'y voir clair. 
Je remonte le boyau vers l'avant. Il est archi-encombré d'hommes enchevêtrés qui s'y garent des coups redoublés. Les trajectoires sifflantes et coupantes rasent les parapets, fauchent les talus, projettent de la terre en pluie, éventrent le boyau. Je me faufile les épaules basses, le cou rentré, le casque sur les yeux. Je m'insinue, je me glisse, je progresse voulant savoir ce qui se passe devant. Et je tombe à un détour de boyau sur le capitaine de Valicourt qui mène son combat. C'est-à-dire qu'il cherche à progresser à la grenade par le dédale du lacis enterré. Ses éléments de tête se canardent copieusement avec les Fritz à quelques pas de là. Il est absolument inutile pour ma compagnie et pour moi-même de rester dans ce coin déjà encombré où l'on ne peut remuer ni pied ni patte et où toutes sortes de saloperies vous tombent dessus. Je rebrousse chemin le cœur étreint. Je retrouve Sohier, un Sohier transfiguré. Je dois dire pourquoi. Sohier n'était pas à proprement parler un foudre de guerre. De tempérament assez mou, (sa poignée de main ressemblait à du coton), nous l'avions surnommé "Farineux". 
Pas très chaud-chaud quand ça pétait, il était pour tout dire assez froussard, ce qui m'avait toujours assez préoccupé, car je n'ai guère compté de "mous" dans ma compagnie. Sohier était par surcroît un nouveau venu. Quelle figure allait-il faire dans cette bagarre ? Eh bien, le Sohier que je retrouve, au détour du boyau est un Sohier devenu lion. Un lion véritable en chair et en os. Il redresse la taille quand les obus font ployer l'échine des plus braves. Il a le verbe haut, gesticule, le visage empreint d'une exaltation, non pas feinte, mais réelle. Il a entraîné sa section. Elle est derrière lui. Il l'a camouflée. Lui seul est debout, prêt à tout. 
Il m'interroge, me demande ce que l'on fait. Je suis sûr que si je lui avais demandé de repartir à l'attaque il l'aurait fait sans hésiter. Je suis donc heureux de constater que l'action et le danger ont métamorphosé notre homme. Mais je n'ai rien à lui demander pour l'instant qu'à attendre la suite des événements. Nous sommes en réserve ne l'oublions pas et je n'ai pas à engager mes chasseurs sans nécessité. 

Je redescends le boyau à la recherche de mes autres sections. Toujours la même pagaïe, toutes les unités de réserve ont bourré sur l'avant dans une sorte de téléscopage et pour avancer il me faut grimper à moitié sur les parapets. 
Pendant que je piétine dans un passage obstrué, un obus tombe sur le parapet juste à ma hauteur et pulvérise un soldat qui, projeté en l'air, retombe en morceaux sur mon dos. Je me secoue car quelque chose pèse sur mon sac c'est un débris de corps humain, en charpie, sans tête, qui tombe à mes pieds, inondant de sang le plan directeur que je tiens à la main pour m'orienter. (J'ai conservé ce plan maculé de sang dans mes archives). 
J'avoue très franchement et sans aucune honte avoir été "chaviré" jusqu'aux entrailles par cette projection instantanée de bouillie humaine sur ma propre personne. Il s'en est fallu d'un écart de quelques centimètres pour que pareil sort m'advienne ! Les narines pincées, je joue des coudes, et me faufilent de proche en proche, je disparais de cet endroit maudit. Je retrouve le commandant Florentin dans son PC et lui rend compte de ma situation. Il me prescrit de ramener ma compagnie plus en arrière, en profondeur dans la tranchée de Déva. Je repars. 
Je finis par rassembler tous les miens sous le martèlement incessant des cent cinquante-cinq français et des deux cent dix allemands mélangés eux aussi. Aucune minute de répit physique, abrutissement des corps , abrutissement des consciences. Les heures qui s'égrènent. La nuit qui vient. À 21h ayant enfin rétabli l'ordre et assuré mes liaisons je descends dans une sape avec Sohier et Person. 
Tout à coup, après 36 heures sans sommeil, 36 heures surchargées d'impressions et d'émotions intenses, je m'endors sans l'avoir voulu. Le sommeil s'impose à moi tout d'une pièce. Je m'effondre, replié sur moi-même. Je perds contact avec la réalité pour m'évader je ne sais où, alors que dans ma sape se produit un va-et-vient continuel. 
On me bouscule. On me meurtrit. Des agents de liaison m'apportent des renseignements que je n'entends pas, me posent des questions auxquelles je ne réponds pas. Mon fourrier me secoue à diverses reprises sans résultat. Peine perdue. Tout est brouillard pour moi. Le néant s'est ouvert devant moi. Mon corps se trouve neutralisé par la fatigue, incapable d'aucune réaction. Bien que mon esprit conserve cependant une demi-conscience, une sensation très vague, très atténuée, très irréelle de ce qui se passe. 

À 4 heures du matin, brusquement, au petit jour, le 6 mai, mû comme par un déclic, j'ouvre les yeux, reprends conscience, me retrouve subitement de plain-pied dans la vie. J'ai devant moi mon fourrier Bertault qui me parle. Je l'entends, je le vois. Il me dit : "La compagnie est relevée. Direction Vendresse !" 

Le 116e chasseurs arrive en effet pour prendre nos places. Je me dresse. Je donne mes ordres, je commande, je reprends la tête de mes hommes. L'action me saisit automatiquement, exactement au point où elle m'avait laissé la veille, quand le sommeil m'avait assommé. Et nous voilà partis, au grand air et au grand jour par le boyau de Beaupré, bousculant sans vergogne le 116e qui monte en sens inverse. 
Au bout du boyau c'est le plateau où nous nous faisons sonner. Nous atteignons le ravin de Chivy où nous soufflons un peu grâce à la contre-pente. Mais nous allons avoir à franchir le deuxième plateau beaucoup plus étendu entre le ravin de Chivy et la falaise de Vendresse. Ce plateau est un désert où l'on ne voit pas âme qui vive et pour cause. Il est vu de l'extrême horizon par tous les observatoires et tous les artilleurs boches du secteur. Il est canardé à outrance et les obus s'y carambolent. Il faut le franchir coûte que coûte et nous allons jouer les quilles dans ce jeu de massacre. 
Je prescris un dispositif dilué et échelonné. Je prendrai la tête, car je connais le chemin le plus court pour atteindre l'à-pic de la falaise qui doit de nouveau nous abriter. Il faudra faire vite, courir le plus souvent, ne pas me perdre, me "coller aux fesses". Mais prévoyant, à cause du tir, qui va nous disloquer impitoyablement, une queue de retardataires, je donne à Person l'ordre impératif de partir le dernier et de suivre en queue de compagnie, derrière le dernier chasseur, jouant le rôle du chien de berger impitoyable, poussant devant lui ceux qui auraient tendance à se planquer. Et l'on part ! Jamais compagnie n'effectua semblable corrida. Je pique droit devant au pas de course, suivi de mes sections en petites colonnes. 
Bientôt nous sommes en pleine mitraille. Cela pète de partout, devant, derrière, sur les côtés. On court, on court, zim, boum. Ça pète, ça siffle ! ça siffle, ça pète ! On court toujours. Par-dessus l'épaule, en arrière, j'aperçois le long chapelet qui s'égrène, s'allonge, se raccourcit... la fumée masque par instants les silhouettes de mes chasseurs. Et tout là-bas, le dernier, dévalant comme un roquet, c'est Person qui ratisse et ferme la marche. Quelle dégelée, c'est effrayant, combien de braves gars ne vais-je pas laisser là-dedans ! Imaginez une centaine d'homme traversant un terrain volcanique en éruption d'où jaillissent bombes et geysers. À combien estimez-vous les pertes ? Eh bien, nous avons atteint le rempart de Vendresse, indemnes, sains et saufs, tous, y compris Person, le dernier, sans une égratignure ! 

Encore une fois le sort m'a été favorable. Nous nous affalons sur le sol, abrités, hors des vues, hors du tir, essoufflés, fourbus, éreintés, mais heureux. L'enfer nous a fermé ses portes. 

Nous buvons un coup et cette fois, ayant retrouvé l'allure du pas nous rejoignons les abris qui nous sont destinés. Morts de fatigue, nous détendons nos nerfs, cassons la croûte et nous reposons de longs moments. Puis on s'organise, on fait le tour du coin. Je vais voir la mitraille qui a rejoint elle aussi. Le commandant est là. On se communique les nouvelles. On fait le compte des tués, on nomme des camarades, des amis qu'on ne reverra plus au bataillon: sergents Trambouze et Dietz. 
On évoque le souvenir de Leroy seul officier resté là-haut. On me parle de Guérin, on l'a vu tomber raide, ainsi que Ponthieu l'ordonnance du capitaine Voirin.
Mais le temps est très beau et sur ces pentes abritées nous découvrons une nature couverte d'herbe verte ! Nous sommes au mois de mai ! Nous l'avions oublié depuis le 16 avril. Des effluves de renouveau montent en nous ! Nous vivons ! Dieu soit loué. Je m'endors sur ma couchette comme une souche. 

Avant de quitter Vendresse, j'aurai encore un tué à ma compagnie. C'est mon cuisinier Gobby qui venait au ravitaillement. Les boches bombardent la route et un éclat d'obus le frappe à mort. Lui pourtant n'est pas monté là-haut. Un "cuistot" est toujours considéré comme un embusqué. Fatalité ! 

Nous ne reverrons plus jamais le chemin des Dames. Le commandant va nous ramener progressivement à l'arrière, le grand arrière, où l'on respire, où ne tombe aucun projectile, où les arbres fleurissent, où les champs verdoient, où les paysans peuplent les villages, où les femmes partagent la vie des hommes. 

Offensive du chemin des Dames
Sous-lieuteneant Leroy, mort au champ d'honneur sur le chemin des Dames
Chemin des Dames,5 mai 1917, plan directeur
Relève du 6 mai 1917 - L'enfer nous a fermé ses portes !

Dunkerque - Belgique - Calais - Merckem -1917


Pour remplacer mon cher et fidèle Guérin, je prends comme ordonnance Totems, Albert, de Seloncourt (Doubs), un Franc-comtois. Nature robuste et solide comme son prédécesseur, il devient aussi à son tour mon confident et quand je lui parle de ma fiancée, il a toujours un clin d'œil entendu pour me dire : "elle va bien la p'tite ?" Il restera derrière moi un an très exactement, jour pour jour (5 mai 1917- 5 mai 1918 date de mon départ du bataillon). 
Il tombera lui aussi au champ d'honneur, mais loin de moi à l'attaque de Saint-Quentin en octobre 1918. Guérin ! Totems ! Je les ai aimés profondément de cet "amour" qui liait au feu, le chef et le combattant. Je prononce le mot dans sa magnifique plénitude. "Affection" ou "amitié" serait trop faible, insuffisante... Notre attachement avait quelque chose de tout différent : celui des hommes qui côte à côte marchaient à la mort. 
Nous faisons étape par Vauxcéré et Maast-et-Violaine, puis Fère-en-Tardenois où nous embarquons en chemin de fer. Jamais voyage ne fut plus joyeux. Nous roulons dans une direction inconnue, mais c'est sûrement le grand repos, nous ne l'avons pas volé. Dans mon compartiment notre équipe de vieux copains n'engendre pas la mélancolie. Ramby, Person, "Farineux", le petit sous-lieutenant Pâris, dit Tipperary c'est notre officier de détails.
Nous roulons piano-piano par Mareuil-sur-Ourcq, La Ferté-Milon, Crépy-en-Valois, Estrées-Saint-Denis. Direction : Nord, cette fois, Montdidier. À 8 heures du soir nous faisons halte café à Longueau au sud d'Amiens. Nous dépassons Abbeville vers minuit... et nous roulons toujours. Je me réveille quand le train passe par Étaples (il est 3 h du matin et mes pensées s'envolent vers ma fiancée...). Je repique un somme, me réveille encore... à Calais ! Et nous roulons toujours... Passage à Saint-Omer, Bergues. Nous voilà dans les Flandres. Jamais le 102e n'était venu si haut depuis sa formation. La région ne nous paraît pas antipathique. Le 14 mai à 9 h nous débarquons à Dunkerque. Le bataillon défile allègre ment derrière sa fanfare pour gagner Coudekerque-Branche à un kilomètre au Sud. Ma compagnie est logée dans deux fermes. Nous restons au repos un bon mois, jusqu'au 14 juin. Le souvenir de Coudekerque sera durable au bataillon. La région est très peuplée. La population est accueillante et nos chasseurs dont beaucoup sont originaires des départements du Nord ou du Pas-de-Calais, se sentent partout à leur aise. Le "parler" de tous ces gens leur est familier : de sérieuses relations vont se nouer... Je relaterai les souvenirs les plus marquants pour moi, de ces trente jours d'insouciante détente. 
Tout d'abord la proximité d'une grande ville comme Dunkerque nous permet de nous retremper dans une ambiance que nous avions oubliée depuis longtemps. On y fait de multiples achats, on y boit des pots au café des Arcades, en plein centre, sur la place Jean-Bart. On y rencontre tous les militaires alliés de la région. C'est ainsi que nous faisons la connaissance de jeunes officiers de marine anglais du Monitor (cuirassé à fond plat destiné à la surveillance des côtes en mer peu profonde) "Général Wolfe".


Il s'agit du lieutenant Bolitho et du docteur Bradbury. Il est décidé de les inviter tous deux à la popote des officiers du 102e et nous organisons le 19 mai un dîner très réussi. Bourdier et Féraud sont allés chercher nos hôtes dans une voiture de compagnie. À leur arrivée, la fanfare que nous avons fait venir (sans en parler d'ailleurs à "Azimuth" qui nous l'eût refusée), exécute un Sidi suivi d'un Tipperary bien scandé. 
La salle du dîner est décorée de fanions et de cors de chasse. Nous avons fait des menus astucieusement dessinés. Bref nous n'avons rien négligé pour maintenir notre réputation de "troupe d'élite". L'ambiance monte de plusieurs degrés au cours du repas qui se termine par des chants et un discours du lieutenant Bolitho "très allumé". 
Nos sympathiques amis nous rendront la politesse le 30 mai à bord de leur navire, dans le port de Dunkerque, entre deux patrouilles le long des côtes du Pas-de-Calais. Eux aussi feront bien les choses. Le dîner sera excellent, la camaraderie parfaite, les chants accompagnés au piano et les danses entre les mâles termineront la soirée à minuit. Je me lierai d'amitié pour un soir avec un jeune officier de la Royal Navy nommé Branson qui est comme moi  de la classe 1914. Je souligne ici cette amitié et cette fraternité d'armes (sans calculs ni détours) que j'ai toujours constatées entre jeunes (et même plus tard entre hommes mûrs). 
Tout s'efface pour oublier les dangers communs également partagés et ne songer qu'à une camaraderie loyale génératrice d'un bon moral. Si les hommes politiques, ou les chefs d'État savaient agir comme nous, les affaires mondiales s'amélioreraient d'autant.

Dunkerque - Belgique - Calais - Merckem -1917

C'est également à Dunkerque, le dimanche de la Pentecôte 27 mai 1917, que j'ai la joie de retrouver ma fiancée Marie-Madeleine, venue de Paris, accompagnée par mon père. Ils ont fait un long voyage dans un train archi bondé et je les retrouve à l'hôtel des Arcades où ils sont descendus. 

Je passe avec eux deux belles journées avec promenades sur la plage de Malo-les-Bains. 

Mon père a relaté en détail ce voyage dans ses souvenirs. La ville de Dunkerque qui avait déjà subi quelques bombardements par avion présentait évidemment pour un civil du grand arrière quelques maisons ébréchées, quelques devantures arrachées et moult écorniflures sur les monuments. Mon père s'en inquiéta davantage en constatant à l'hôtel des Arcades que les chambres voisines qu'il avait retenues pour Mimi et lui, présentaient également quelques brèches provenant de récents bombings. 
Il s'en préoccupa d'autant plus qu'il avait charge d'âme, et pour comble de malheur, la nuit du 27 au 28 mai fut précisément choisie par les fritz pour bombarder le terrain d'aviation de Saint-Bol-sur-Mer proche de la ville. D'où sirènes et coups sourds des projectiles qui réveillèrent mon père, le tinrent debout une partie de la nuit, fort inquiet des réactions de Mimi qu'il croyait également réveillée et... angoissée. Or celle-ci lui déclara au matin qu'elle avait fort bien dormi et n'avait rien entendu.
 
Dunkerque - Belgique - Calais - Merckem -1917

Je passe sous silence nos emplois du temps strictement militaires, notamment les tirs sur les plages, au bord de la mer, suivis de bains, ou, pour moi, de galops sur le sable le long du rivage. Je mentionne encore les concerts donnés chaque soir par notre fanfare entraînée par son chef, le sergent Deguisne (organiste de la cathédrale de Calais) sur la place de Coudekerque, noire d'une foule toujours enthousiaste et sympathique. 
Enfin c'est à Coudekerque que nous apprenons un beau matin, le "limogeage" du commandant Florentin, muté de notre 102e au commandement d'un bataillon du 121e régiment d'infanterie. Nous n'avions jamais été très fiers de notre chef : il ne s'imposait guère, ni par la taille, ni par l'allure, ni par le courage. Ce n'était donc pas pour nous "une perte". Mais il faut avouer que le haut commandement, après les échecs de nos attaques sur le chemin des Dames, chercha à se couvrir en rendant responsable quelques boucs émissaires de faible envergure et notre malheureux "Azimuth" fut un de ceux-là. Il ressentit assez durement cette sanction et le jour de son départ en gare de Coudekerque, alors que la fanfare jouait la Sidi, nous tous, officiers du 102e alignés sur le quai, ne pûmes masquer notre émotion en voyant le petit père Florentin disparaître en agitant son petit béret. La "guigne" semblait attachée à ses pas, car le 121e qu'il rejoignait était en secteur à Verdun !
"Je suis lié à cette poterne !" s'écria-t-il d'un air tragique en nous quittant. 

Il fut remplacé par un homme d'allure et de tempérament radicalement opposés. Notre nouveau commandant, le baron Charles de la Pomélie avait comme on dit "de la branche". Il devait nous prouver plus tard qu'il avait au feu une tenue digne de ses ancêtres. Cyrard de la promo Marchand (1898-1900) il était solide, râblé, le visage empreint à la fois d'énergie et de courtoisie. Le capitaine Voirin lui présenta le bataillon le 5 juin sur la place de la République et il nous apparut lancé au galop de son cheval noir. Il nous conquit d'emblée et nous comprîmes que nous serions désormais aux mains d'un chef. Il n'a jamais démenti par la suite cette première impression favorable. 
Passé plus tard dans le contrôle de l'armée où il a obtenu les étoiles, le commandant de la Pomélie, sera entre deux guerres un assidu de nos banquets annuels, réunissant à Paris de nombreux anciens du 102. Il m'a toujours témoigné une sincère et très grande affection. Il est aujourd'hui à la retraite dans son château de Saint-Denis-des-Murs dans la Haute-Vienne. Je conserve de lui cette appréciation élogieuse écrite de sa main en 1951 : 

"Je songe bien souvent au colonel Petit qui mériterait d'avoir aujourd'hui 4 ou 5 étoiles sur son képi. Quel superbe officier au très grand cœur"


Notre dernière soirée à Coudekerque se terminera par une retraite de la fanfare dans toute la ville. Succès fou ! Cohue indescriptible ! Le commandant et ses officiers seront reçus à la mairie par le maire pour un vin d'honneur agrémenté de discours et la remise de gerbes de fleurs... jeudi 14 juin 1917, nous reprendrons la route. 

Au cours du dernier semestre de 1917, nous resterons dans la région côtière des Flandres belges françaises, de Calais à Nieuport par Dunkerque. Jamais nous n'effectuerons plus de marches, plus de déplacements. Nous occuperons vingt-trois cantonnements. Nous tiendrons quatre secteurs sur quatre positions différentes. Nous travaillerons à de multiples organisations. Enfin nous exécuterons une attaque, celle de Merckem. Mais n'anticipons pas. 
Je ne m'étendrai pas sur nos cantonnements aux noms typiquement flamands : a Kruystraete, Wylder, Roussbrugge, Pollinchove, Oostvleteren, Elsendamme, Steene, Uxem, Leffrinckoucke.  Ce seront la plupart du temps des fermes dispersées dans la campagne toute plate, au milieu des prés, où se profile à l'horizon le classique moulin à vent ou le beffroi d'une petite ville. 
Dunkerque et Calais nous reverront bien, de temps à autre, en de fugitives escapades, mais la nature, l'immense nature, deviendra notre domaine. Aussi, ferai-je tout mon possible pour couper cette longue période par quatre envolées à Paris et Le Vésinet vers lesquels mes pensées et mes souvenirs sont plus que jamais tournés chaque jour. 
La première fois, ce sera en permission régulière, du 18 au 27 juin. La deuxième, j'obtiendrai une convalescence de sept jours le 13 juillet, à l'issue d'un séjour à l'hôpital de Rosendael sur lequel j'aurai été évacué le 6 juillet en compagnie de mon vieux complice Rambaud, car nous sommes tous deux atteints de la gale... Ce qui nous vaudra de vivre huit jours en pyjama dans cet établissement où nous subirons un traitement quotidien énergique : bain sulfureux suivi d'une "frotte" en règle au gant de crin. 
Nous serons bombardés par avions une belle nuit et nous pourrons aussi constater les dégâts causés par un coup de 380 qui a coupé en deux le casino de Malo-les-Bains tout proche. 

Ma troisième fuite sur Paris sera moins régulière. Elle aura lieu le 8 décembre alors que Robert Bourdier, soudain piqué par je ne sais quelle fantaisie, me propose d'aller passer une journée dans la capitale (sans aucune autorisation bien entendu). J'accepte sans trace d'hésitation, car nous sommes au repos et je trouve moyen de débaucher en outre 
mon adjudant Moreau qui a bien envie d'aller voir sa femme. 
On peut se demander comment je peux délibérément me placer (alors que j'étais commandant de compagnie) en état d'irrégularité aussi manifeste... D'autant plus que le commandant de la Pomélie vient me voir au cantonnement et que sans l'avertir, je file aussitôt après son départ, à la gare de Dunkerque où je retrouve Bourdier et Moreau. Il fallait vraiment l'insouciance de mes vingt-trois ans, ma très grande indépendance naturelle et... surtout le désir très vif de revoir, ne serait-ce que peu d'instants, celle à laquelle je pense si souvent ! 
Je vous laisse deviner la surprise que peut causer mon arrivée au Vésinet à 11 heures du matin le lendemain. Mimi est folle de joie et nous ne pouvons croire à notre bonheur. Cela me vaut de voir arriver son frère André pendant le déjeuner. Il est médecin auxiliaire et débarque du front en permission... régulière. 

Je reprends le train de 19 h à la gare du Nord et je retrouve ma compagnie à Leffrinckoucke, où je l'avais laissée l'avant-veille, sans que rien de fâcheux ne se soit produit en mon absence. Mais j'aurai été "brûlé" par le toubib, le docteur Tussau, qui m'a aperçu au départ à la gare de Dunkerque et qui en avisera le commandant. Celui-ci m'en parlera incidemment quelques jours plus tard, mais ne m'en tiendra nullement rigueur. Cela me permettra de l'estimer davantage et de classer désormais en accord avec mes camarades, le docteur T. dans le clan des "salopards". 
Mon dernier voyage à Paris sera régulier et aura lieu le 14 décembre. Je serai pour Noël auprès de ma fiancée. 

Dunkerque - Belgique - Calais - Merckem -1917
Dunkerque - Belgique - Calais - Merckem -1917

Les tranchées que nous occupons au cours des mois d'août et de septembre, tranchée du Begonia, puis tranchée de Bruges, se trouvent sur les bords, ou aux abords du fameux canal de l'Yser, qui fut notamment célèbre en 1914 et 1915 pour les furieux combats qui se déroulèrent sur ses rives. Nous sommes initialement à l'est deWoesten, à Boesinghe et à l'écluse de Ret-Sas. Le terrain est complètement retourné par les projectiles. Le canal n'est plus qu'un mince filet d'eau boueux et les grands peupliers qui ornaient ses rives se dressent désormais comme des poteaux décapités, plantés sur un sol mouvant. 

Ma compagnie travaille à la pose d'une voie de 0,60 et manie pelles et pioches pour combler, niveler et aplanir les bosses et les cratères que notre offensive du 1er août dernier a créés partout par le pilonnage de notre artillerie. C'est là que je rencontre un jour mon ami Fernand Blondel, lieutenant dans une batterie de 75 du 263e d'artillerie, en position entre Woesten et Boesinghe. Il m'invite à déjeuner à la popote de son commandant. Il y a plus de trois ans que nous nous étions vus ! Entre deux séjours aux tranchées, nous cantonnons à Coquelles près de Calais. 

Le 13 août notre bataillon, impeccablement "briqué" et sanglé dans ses vareuses bleu marine, défile dans cette grande ville, fanfare en tête, et gagne la place d'armes pour une cérémonie qui attire toute la population. 
Le général Ditte, commandant la place de Calais, nous passe en revue et procède à une remise de Légions d'honneur. Puis la croix de guerre est décernée à une vingtaine de nos chasseurs qui ne la possèdent pas encore avec le motif suivant : "Combattant brave et dévoué qui a été blessé au moins deux fois à l'ennemi". 
Je me souviens toujours des applaudissements et cris de la foule lorsque le commandant de la Pomélie annonce à haute voix ce titre qui, dans nos rangs, devient peu à peu monnaie courante. Nous allons ensuite déposer une gerbe au monument du capitaine Dutertre, enfant du pays, héros glorieux du combat de Sidi-Brahim. Le défilé qui suit nous fait parcourir les grandes artères de la ville. Sur le boulevard Jacquard, les Calaisiens enthousiastes nous acclament et nous jettent des fleurs. Sur mon cheval, j'ai des bouquets plein les bras. Nos chasseurs les plantent à l'extrémité de leurs baïonnettes et attrapent au vol les paquets de cigarettes et de tabac qu'on leur envoie de toute part. C'est un véritable triomphe !
Flandres belges,août septembre 1917

Le lendemain 14 octobre, nous sommes enlevés en camions-autos qui nous débarquent au Lion belge. De là, à pied, nous gagnons Woesten où nous apprenons que l'attaque de demain est remise et que nous allons prendre le secteur en liaison avec les Anglais ! Désillusion et longue séance d'attente avant de gagner les premières lignes. La nuit se passe à la ferme du Paratonnerre, près de Lizerne et je m'endors sur le brancard d'un PC de médecin auxiliaire. 
Nous allons donc faire quatre jours de "rabiot" dans un des plus sales coins du secteur, les fesses sur le sol, l'esprit tendu, sous les coups inévitables de l'artillerie adverse. Les guides qui me cueillent au matin du 15 à Boesinghe m'emmènent au milieu des tirs de barrage sur un terrain désolé jusqu'au point situé à 400 mètres des lisières de la forêt d'Houthuslst  ou plutôt se qu'il en reste. Nulle frondaison hélas, mais de maigres manches à balai. Je relève au lieu dit Mangelaare le sous-lieutenant Lejeune qui commande la 3e compagnie du 8e RI.

Ma compagnie s'éparpille dans des trous où les abris ne protègent que de la pluie. Mon PC n'est qu'un trou au-dessus duquel s'enchevêtrent quelques poutres ou débris de planches que nous calfatons de nos toiles de tente. Toute ma liaison commandée par Bertault s'y empile à mes côtés. Il y a bien de-ci de-là quelques cubes de béton répartis sur le terrain, restes d'anciennes défenses boches. Mais leurs entrées sont précisément ouvertes du côté des trajectoires et quelques-uns ont chaviré dans le sol mouvant sous le souffle des très gros projectiles et leur unique ouverture risque fort d'être obstruée au prochain coup au but. 
Nous préférons donc nos abris en rondins à ces souricières de la mort. Et pourtant... je me souviens, ou plutôt non, je ne me souviens pas, car je dormais (c'est Totems qui me l'a raconté) qu'un 88 eut l'esprit de passer entre ma tête et la planche qui la protégeait des insultes du temps... Il passa simplement et s'en alla éclater ailleurs. Ce ne fut pas le seul qui nous parvint, car l'atmosphère était particulièrement malsaine en ce lieu et l'ennemiredoutant notre offensive ratissait la région en des salves aussi fréquentes que nourries. Mornes heures où les corvées de soupe, parties le matin, ne rentraient qu'à 10 h du soir, quand elles ne s'étaient pas égarées. 

Le 17 dans l'après-midi le "tuyau des roulantes" nous apprend que nous serons relevés le soir. C'est en effet le 201e d'infanterie qui apparaît dès la nuit tombée. Mais mes chasseurs ne seront définitivement remplacés par les fantassins qu'à 11 h du soir. Comme toujours j'ai attendu d'être le bon dernier pour vider les lieux à mon tour. Mais cette relève dans la nuit du 17 au 18 octobre reste dans mes souvenirs comme une des plus dures, sinon comme la plus épuisante, physiquement et moralement, de mes campagnes.

Albert 1er Roi des Belges

Albert 1er Roi des Belges


C'est Hubert Cabane mon petit fourrier qui est chargé de me ramener à l'arrière avec le petit groupe de mes agents de liaison. En sortant de notre bauge, la nuit est d'encre. On ne voit pas à un mètre devant nous. Il faut se tenir par la capote pour ne pas se perdre. Malgré les piquets et les "mains courantes" de jalonnement placés dans l'après-midi pour servir de points de repère, Cabane hésite et tâtonne. Il a pourtant étudié l'itinéraire de jour... 
En aveugle, je m'accroche à lui... et c'est Bertault, Totems, les autres qui en long chapelet s'accrochent à nous. On ne voit rien. Des trous s'ouvrent sous nos pas : on y tombe. On se redresse et je m'aperçois tout à coup, en le touchant du bout de ma canne, que le PC, quitté tout à l'heure, est encore là. Nous tournons autour depuis vingt minutes, sans nous en apercevoir ! Mais le flair de Cabane reprend le dessus. La piste des Ibis est retrouvée et nous filons sans bruit, trébuchant, titubant au milieu des éclairs rouges qui seuls trouent l'horizon. "Faites passer si ça suit !" 
Mais au fait, vous ai-je rappelé la principale caractéristique de mon fourrier caporal Cabane ? Sa taille, qui en faisait le plus petit chasseur du bataillon : il n'avait sous la toise qu'un mètre quarante-six ! (ses qualités morales étaient, elles, à l'inverse de sa taille, démesurées.)

Or Cabanes marchait devant moi. Je le tenais, mais je ne voyais pas Cabane. Tout à coup je fus brutalement happé à la gorge par un fil téléphonique qui m'arrêta net, me cisaillant le menton. Furieux j'esquissai un juron : 

"Cabane vous allez fort ! Vous pourriez prévenir : attention au fil !" Mais je reconnus vite son innocence : il était passé dessous ! 
Plus loin une coupure plus sombre nous barre la route. Des trous d'obus l'environnent, plus qu'ailleurs, et retiennent plus longtemps les semelles. Dans quoi marche-t-on ? Nul ne s'en doute. La boue visqueuse rejaillit de toute part sur les capotes. C'est le Saint-Jeansbeck, ruisseau fétide, que l'on franchit en barbotant, clapotant, éclaboussant... Pouah ! 

Nous atteignons sur un sol plus ferme un tumulus sinistre que l'on distingue à peine, effrité, lamentable : le PC Chaudière ou Cabaret Korteker. Là, plusieurs chemins s'offrent vers le Sud. On ne les distingue pas : on les devine. Mais là encore nos pauvres sens humains sont en défaut et notre groupe se perd, s'égare et s'efforce, dans le vide implacable, de retrouver le chemin du salut. 
L'endroit est mauvais. Des trajectoires sifflantes et coupantes viennent s'abattre soudain dans cette zone maudite. Des éclatements brutaux, des boules rouges et jaunes en feu d'artifice heurtent le sol au hasard. Des myriades d'étincelles fusent... Nous tournoyons dans cet enfer. Un pionnier de rencontre nous remet dans le bon chemin et la 3e section, Person en tête, partie avant nous et perdue comme nous, sort des ténèbres et "colle" nos trousses. La piste des Cigognes est finalement rejointe. Notre relève s'y égrène de plus en plus, mais le chemin désormais ne sera plus perdu. Il est constitué de gros rondins jointifs, placés perpendiculairement au sens de la marche (comme des traverses de chemin de fer). Malheureusement les attaches qui les relient sont brisées pour la plupart : les rondins flottent dans la boue liquide. À chaque pas le rondin tourne sur lui-même : le pied glisse et se coince entre deux traverses. Il faut l'arracher d'un violent effort pour se jeter de nouveau en avant. 
Nous avançons donc, deux pas en avant, un pas en arrière ! La torture physique s'ajoute au désarroi moral. C'est la vraie relève du vrai combattant ! C'est le chemin qui mène au "Paradis des Poilus" : il est au bout sans aucun doute. Mais tout n'est pas dit : un bois déchiqueté émerge de l'ombre, car peu à peu le jour blafard, lentement se lève et l'on devine des troncs qui se tordent et qui pleurent, c'est le bois 16. 

Enfin le canal est là : droit devant. Le canal de l'Yser, torrent tourmenté et ravagé qu'il faut franchir, car au-delà nous devinons, enfin ! la route qui commence. On se presse. On cherche le pont. 
Malheur ! Ce n'est plus qu'un enchevêtrement inextricable au-dessus de l'eau. Plus de passage. Le pont 11 a été détruit par les grosses pièces allemandes. Il est en lambeaux, ses poutres rompues, pendantes dans le vide. Inutile de rester là. L'air silencieux pue lephosphore, respire la mort. Si le tir reprend, tous ceux qui s'agglutinent ici se feront pulvériser. 
Chancelants, mais sans perdre courage, nous redescendons le canal sur sa rive nord et nous recevons enfin notre récompense : le pont de Steenstraate est intact. Nous passons et par la route de Lizerne j'achève les cinq derniers kilomètres qui nous conduisent à Woesten. 
Le jour est venu. La pluie tombe soudain du ciel avec rage, lavant les capotes, les mains, les visages, mélangeant la boue et la sueur. La relève est sauvée... Au milieu de mes gens, j'arrive au village et à cinq heures du matin, après six heures de souffrances indicibles, je m'abats au hasard sur le sol d'une maison ébréchée et je m'endors. 

Nous sommes embarqués et emmenés par voie ferrée dans la région de Calais. Nous cantonnons dans le petit village de Nouvelle-Église (Pas-de-Calais) du 19 au 24 octobre 1917. Le 25 nous revoilà derrière le front, à Nordhoek (Belgique) puis à Lizerne sur nos anciens emplacements du 14, et sur la route du pont 12. C'est une nouvelle veillée d'armes avant l'attaque


Nous resterons encore cinq mois sur les rivages de la mer du Nord, pendant tout l'hiver 1917-1918. Cinq longs mois centrés sur la frontière franco-belge, frontière politique tout illusoire, la guerre l'ayant pratiquement effacée. La vraie frontière de ce temps, c'était la ligne du front qui ne protégeait plus qu'un lambeau de terre belge : Dixmude, Nieuport, Furnes où le Roi des Belges, Albert 1er, avait installé son quartier général, et la station balnéaire de la Panne où il vivait avec sa famille. Jamais souverain ne mérita mieux que lui l'appellation de "Roi-Soldat". Cramponné aux derniers mètres carrés de sa patrie, il y combattit vaillamment jusqu'à la victoire finale, au milieu de sa petite armée que ses alliés franco-britanniques étayaient de leurs divisions d'élite. "La Gauloise" fut de celles-là, tenant solidement le secteur de la ville de Nieuport, qui représentait sur l'embouchure de l'Yser et les sables des dunes maritimes, le dernier bastion de cette gigantesque chaîne fortifiée, dont l'autre extrémité s'appuyait à la frontière Suisse que nous avions connue près de deux ans auparavant. Pendant toute cette période, nos arrières et nos lieux de repos seront en France dans la zone avoisinant Dunkerque. 
Après l'attaque de Merckem, je cantonne à Steene, petit village à l'ouest de Bergues, dans une ferme typiquement flamande, la ferme van Poperinghe. La grande ville de Dunkerque est pour nous tous notre objectif quotidien. Les camarades des unités au repos s'y retrouvent. On déjeune au Chapeau-Rouge, car les Arcades sont fermées. Les marins anglais du HMS général Wolfe sont à nouveau de la partie.

Le 16 novembre 1917
, le train nous happe et nous débarque au-delà de La Panne en Belgique pour un cantonnement de passage au camp Australia près de Coxyde ouvoisinent des unités anglaises. C'est précisément un secteur tenu par les Britanniques que nous allons occuper. 

Le 17 novembre, à 2 heures du matin, le capitaine Voirin emmène les commandants de compagnies à cheval pour Nieuport. Nous y sommes reçus par le colonel anglais qui commande le régiment d'East Lancashire. Après le thé qu'il nous offre, nous partons chacun dans notre zone faire la reconnaissance du secteur. 

Attaque de Merckem 27 octobre 1917

27 octobre 1917,  attaque de Merckem (Belgique) 

Réveil à 2 h du matin. Par le pont 12 nous gagnons dans la nuit la région de Bixschoote où nous stationnons jusque vers 4 h 30. À 5 heures nous voilà partis dans les ténèbres jusqu'au ruisseau fangeux du Saint-Jansbeck que nous cherchons dans une "gadouille" indescriptible et sous le barrage ennemi. Nous sommes presque perdus avant de trouver enfin les passerelles qui nous permettent de franchir l'obstacle. Nous nous enlisons à moitié vers Draibank. 
Dans l'aube grise, notre bataillon apparaît par petits groupes, cahotant, titubant sur une vaste étendue d'un terrain spongieux, crevé d'entonnoirs et imbibé d'eau. Une mélasse visqueuse, gluante, collante, infecte... De larges cratères remplis de vase jusqu'aux bords. Un spectacle hallucinant d'hommes qui glissent, trébuchent, s'effondrent dans les trous, risquant cent fois l'enlisement. Mais chacun s'agrippe, se hisse, se cramponne, aidant l'autre en difficulté qui risque bel et bien de se noyer. Notre marche vers la base de départ est une lutte d'insectes englués s'agitant en tous sens pour décoller leurs membres aspirés par un affreux "suçoir". 

Par quel mystère l'artillerie adverse reste muette ? Elle aurait beau jeu en tapant dans le tas ! Car il nous faut près de deux heures pour atteindre la zone de "ln den Hoetje Cabaret" qui marque sur mon plan directeur le centre de notre base de départ. Sur le terrain aucun point de repère dans cet océan de boue. 
Avec le même acharnement que les miens, les chasseurs de la 1re à ma gauche et les fusiliers marins sur ma droite arrivent à ma hauteur et à 7 h 10 un double barrage roulant de 75 éclabousse le bourbier devant nous. C'est l'heure H.Et nous continuons sur un sol plus ferme et plus consistant cette fois qui nous permet de nous déployer en unités reconstituées. 
En cheminant de la sorte nous faisons une vingtaine de prisonniers, ou plutôt nous ramassons quelques pauvres bougres, comme nous couverts de boue, hirsutes, sordides, peu enclins à la lutte, celle contre le sol ayant, pour eux comme pour nous, effacé l'autre. Pas de coups de feu. Quelques pets de grenades et c'est tout. Devant nous c'est bientôt un amoncellement de ruines, des tas de briques informes empilées, quelques pans de murs. 
Un tumulus plus élevé qu'escalade Person marque l'emplacement de la gendarmerie de Merckem. Nous sommes donc dans le village et le château du baron de Conynck devait être là plus à gauche. Il n'en reste que les arbres géants du parc, foudroyés, brisés, abattus. La pièce d'eau était là, peut-être, dans ce marécage entouré de ces troncs rigides et nus dardés vers le ciel. 
Dans ce parc une haute butte de terre où se trouvent des abris de mitrailleuses, dont les défenseurs se sont rendus. Quelques blockhaus en béton dispersés çà et là et qui tout à l'heure ont craché quelques gerbes. Et c'est fini. Le village est à nous. L'objectif est atteint à 9 h. 
Tranquillement nous nous installons sur la position abandonnée par l'ennemi. Pas de réaction d'artillerie. C'est toujours la fameuse heure de répit après toute attaque, où l'artilleur boche qui ignore encore où se trouvent les siens attend les nouvelles pour réajuster ses tirs. Je circule, fais une petite visite au PC de l'ami Rambaud qui m'apprend que Davoine a été blessé. 
Dans l'après-midi, devant nous, le 273e RI, parti de Drie-Grachten, attaque et nettoie la presqu'île de Luighem. Nous faisons douze prisonniers avec un officier qui se sont rabattus sur nos lignes. Désormais toutes les premières lignes allemandes sont liquidées entre les marais de l'Yser et l'étang de Blankaert. Le soir, l'inévitable nous arrive : nous sommes bombardés par du 150. 

28 octobre 1917, Merckem. Je suis debout à 7 heures pour une reconnaissance avec mes quatre chefs de section : la 1re ligne a encore été avancée. Et l'après-midi le commandant de La Pomélie fait déplacer ma compagnie qui va occuper la ferme des Aviateurs (mon PC, 1re et 2e sections) et la ferme du Gyroscope (2e et 4e sections avec Sohier). Ce remaniement me coûte deux blessés à la compagnie, mais la 3e a six tués. 
Nous resterons sept jours sur ces premières lignes, avec des intervalles de calme et de bombardement. J'ai établi un tour de quart sévère parmi mes chefs de section, car ce secteur, très fluide et encore mal enterré sur un terrain plat et désertique, ne nous dit rien qui vaille. Le contact avec l'adversaire reste incertain. On passe partout à travers ce bled et les abris de nos fermes sont espacés les uns des autres. 

Le 30 octobre je dois même pousser la section Person en pointe, dans un groupe de maisons abandonnées sur la route de Dixmude à quatre cents mètres en avant de la ferme du Grand-Père. 
L'opération se réalise sans incident, mais je vais personnellement passer la nuit avec Person qui me paraît très isolé. Sous un clair de lune superbe, nous faisons ensemble le tour de ses petits postes très près des boches. Malgré cette ambiance d'incertitude, je suis très absorbé à mon PC par la rédaction des textes de citations que l'on réclame au bataillon. 

Le général Nollet, commandant le 36e corps d'armée, vient visiter mon secteur le 31. Après son départ, un obus tombé sur la ferme du Gyroscope blesse le lieutenant Caillier , de la mitraille), au visage ainsi que trois mitrailleurs de la section qui m'a été affectée pour ma défense. 
Le secteur s'agite de jour en jour. J'apprends que l'un de mes chasseurs Courty (un des meilleurs) est décoré de la Médaille militaire. Je le fais appeler aussitôt pour l'embrasser. Il sera décoré par le général le 2 novembre à Smisk Cabaret en arrière des lignes, mais il me reviendra légèrement blessé au retour. Son ruban jaune est baptisé de rouge... 
Le bombing continue. J'ai déjà 52 évacués... Enfin, comme toujours, nous apprenons la relève par un "tuyau" des cuisines. 

Le 4 novembre
, nous redescendons vers minuit à la ferme du Fantôme. C'est un nom qui ne dépare pas le paysage et ce n'est pas encore le repos. Un 150 tombe juste sur l'abri. Mais Bourdier est dans les parages et ses visites sont toujours pour nous la cause d'une détente et d'une hilarité générale. 

C'est le lieutenant Bonaventure du 165e RI qui me relève définitivement le 6 novembre au soir et, par la passerelle du Crocodile et la presqu'île de Poseele, je m'en vais dans la nuit reprendre la tête de ma compagnie que j'emmène à Oostvleteren où une soupe et un vin chaud nous attendent. 

27 octobre 1917,  attaque de Merckem (Belgique)
27 octobre 1917,  attaque de Merckem (Belgique)
27 octobre 1917,  attaque de Merckem (Belgique)


27 octobre 1917,  attaque de Merckem (Belgique)

Belgique - Nieuport - Flandres françaises -

Belgique - Nieuport - Flandres françaises -

Nous resterons encore cinq mois sur les rivages de la mer du Nord, pendant tout l'hiver 1917-1918. Cinq longs mois centrés sur la frontière franco-belge, frontière politique tout illusoire, la guerre l'ayant pratiquement effacée. La vraie frontière de ce temps, c'était la ligne du front qui ne protégeait plus qu'un lambeau de terre belge : Dixmude, Nieuport, Furnes où le Roi des Belges, Albert 1er, avait installé son quartier général, et la station balnéaire de la Panne où il vivait avec sa famille. Jamais souverain ne mérita mieux que lui l'appellation de "Roi-Soldat". Cramponné aux derniers mètres carrés de sa patrie, il y combattit vaillamment jusqu'à la victoire finale, au milieu de sa petite armée que ses alliés franco-britanniques étayaient de leurs divisions d'élite. "La Gauloise" fut de celles-là, tenant solidement le secteur de la ville de Nieuport, qui représentait sur l'embouchure de l'Yser et les sables des dunes maritimes, le dernier bastion de cette gigantesque chaîne fortifiée, dont l'autre extrémité s'appuyait à la frontière Suisse que nous avions connue près de deux ans auparavant. Pendant toute cette période, nos arrières et nos lieux de repos seront en France dans la zone avoisinant Dunkerque. 

Après l'attaque de Merckem, je cantonne à Steene, petit village à l'ouest de Bergues, dans une ferme typiquement flamande, la ferme van Poperinghe. La grande ville de Dunkerque est pour nous tous notre objectif quotidien. Les camarades des unités au repos s'y retrouvent. On déjeune au Chapeau-Rouge, car les Arcades sont fermées. Les marins anglais du HMS général Wolfe sont à nouveau de la partie. Le 16 novembre 1917, le train nous happe et nous débarque au-delà de La Panne en Belgique pour un cantonnement de passage au camp Australia près de Coxyde ou voisinent des unités anglaises. C'est précisément un secteur tenu par les Britanniques que nous allons occuper. 

Le 17 novembre, à 2 heures du matin, le capitaine Voirin emmène les commandants de compagnies à cheval pour Nieuport. Nous y sommes reçus par le colonel anglais qui commande le régiment d'East Lancashire. Après le thé qu'il nous offre, nous partons chacun dans notre zone faire la reconnaissance du secteur.


Ma compagnie occupera une ligne de soutien et mon PC sera installé à la Petite Sardinerie dans les ruines de Nieuport. J'y fais la connaissance du capitaine anglais et de ses deux lieutenants qui, à l'inverse des nôtres, vivent au PC de leur capitaine au lieu d'être au milieu de leurs sections. Il est vrai qu'ils montent en ligne pendant la journée, mais en redescendent chaque nuit dormir au PC de la compagnie. 

L'après-midi les boches bombardent la route et l'un de mes agents de liaison Chatry est grièvement blessé. En visitant les tranchées avec nos camarades britanniques, j'assiste à une scène vraiment typique : le capitaine a fait aligner ses "Tommies" dans un boyau : ils sont tous armés... d'une cuiller. Un sous-officier verse à chacun une cuillerée d'alcool je ne pense pas que ce soit du whisky) et l'homme doit aussitôt avaler sa ration en présence de ses chefs. 
Au dîner du soir, j'essaie, mais en vain de faire absorber un "coup de gros rouge" au lieutenant Waddington. Il accepte par contre, au moment de son départ, un champagne d'adieu que j'ai pu me procurer. 

Nous apprenons deux nouvelles : le 102 est cité à l'ordre de la division pour l'attaque de Merckem. Le 107e BCP bataillon frère de la division est dissout. Bien que cette annonce ne semble pas nous toucher particulièrement, elle aura une répercussion très sensible sur notre bataillon lui-même. En effet, quelques jours après, nous sommes informés que les trois compagnies du 107e BCP dissout, seront réparties dans les autres bataillons restant (32, 102 et 116) et que chacun de ces bataillons devra dissoudre à son tour une compagnie pour la remplacer par une du 107 ! 
On devine facilement notre émoi lorsque le capitaine Voirin convoque les commandants de compagnies à son PC et nous fait tirer au sort pour savoir quelle compagnie du 102 va disparaître... Je tremble à l'idée que ma chère 2e pourrait être celle-là... Fort heureusement c'est la 3e que le hasard désigne. Et c'est la 1re compagnie du 107 qui prendra sa place. Mais comme il n'est pas question de faire "sauter" le capitaine de Valicourt, j'hérite à ma 2e, du lieutenant Gros, qui s'avérera dans nos rangs un excellent camarade et un très beau et brave officier. Dans le civil, il est officier de paix dans la police parisienne (décédé en 1960). 
Nieuport, ville déserte et privée d'habitants, dont quelques grandes bâtisses émergent encore au milieu des ruines, reçoit quotidiennement sa ration d'obus. Les boches tapent par rafales courtes et subites, à des heures diverses et sans crier gare. On peut circuler dans ce dédale la canne à la main comme de bons bourgeois pendant plusieurs heures. Mais ce calme n'est que temporaire... 

Le 20 novembre nous sommes bombardés dans la soirée. L'ennemi tape toute la matinée sur les routes et les maisons. Le 22 vers 17 heures, c'est un violent bombardement par obus à gaz. Nous restons calfeutrés dans nos abris dont les ouvertures sont obstruées par des portières de couvertures étanches. Vers 18 h 30 le tir cesse. On va prendre l'air : mais ça sent la "moutarde", les yeux piquent, le nez coule : on éternue. Il faut rentrer. On est plus tranquille en ligne où je vais chaque jour visiter mes sections, dire bonjour à Ramby et bavarder avec l'un ou avec l'autre. Le soir dans mon abri je fais de la paperasse : je dois tenir à jour un carnet de secteur...

Frémaut un de mes gars du Nord


Le 26 novembre 1917 au réveil, un éclaireur monté au bataillon vient au PC m'amener mon cheval. Je suis convoqué pour assister à une séance du conseil de guerre qui se tient à Coxyde-Bains à quelques kilomètres de l'arrière. Une heure et quart de bon trot et de pas alternés. Il s'agit d'un de mes chasseurs dénommé Frémaut. Mais pour comprendre la suite, je suis obligé d'ouvrir une parenthèse.

Frémaut est un de mes gars du Nord et Dieu sait si j'en ai compté à mon effectif de ces "chtimis", fortes têtes, grands buveurs et grands rouspéteurs à l'arrière, mais au feu merveilleux soldats, durs au mal, grands donneurs de coups, ne ménageant ni le boche, ni leur peine. Avec eux, j'aurais tenté l'impossible. En pensant à eux, je les revois tous, mais mon souvenir s'arrête volontiers sur les plus expressifs.

Il y avait Paumier dit "Dudule". Celui-là avec sa face ronde et plate, grêlée de son, ses cheveux blonds ras, sa large bouche édentée, ses grands yeux bleus, avait l'aspect d'une brute, mais d'une brute sympathique. Sa carrure épaisse en faisait, quand il avait bu, et misère humaine cela lui arrivait à chaque retour des tranchées, un lion déchaîné.

À Coxyde-Bains, un soir, au repos, on vint me trouver à la popote où je dînais: "C'est Dudule qui fait des siennes". En pénétrant dans le baraquement de ma 4e section je vis un spectacle peu banal. Au milieu des chasseurs qui faisaient cercle, la lutte battait son plein. Elle mettait aux prises, Dudule bien entendu, un Dudule aviné aux yeux révulsés et son chef de section Moreau, l'adjudant, un chtimi lui aussi et non moins costaud.
Il faut dire que Moreau qui, depuis 1914, avait gagné successivement blessures, galons, citations et médaille n'avait pas dans la vie courante serviteur plus dévoué que Dudule. Mais ce soir-là, l'atmosphère était orageuse : " Mon...ad... ju... dant... j'vous... au… rai ! "hoquetait Dudule." Vas-tu fermer ta gueule...!" criait Moreau qui, pour illustrer cette parole, appliquait un swing magistral sur la bouche de son antagoniste. Dudule déjà bien sonné faiblissait. Mon arrivée clôtura la séance et l'irascible chtimi dûment maîtrisé fut porté sur sa couchette où on le ficela comme une momie.
Le lendemain dans mon bureau, il pleurait comme un enfant et d'une voix blanche me disait : "Mi, min lieutenant, j'vous jure que je r'commenchro pus. Hier j'avo bu pus qu'habitude. A ch't'l'heure que j'n'ai pus bus, ech sus erdevn'u faraud comme avin !" Hélas... la "bistouille" était son péché mignon.

Mais à côté de Dudule, franc comme l'or et dont on faisait vite le tour, une autre figure se dressait plus énigmatique. Celle du chasseur Frémaut. Il était sombre, réservé, taciturne. Par ailleurs excellent chasseur, n'encourant jamais la moindre réprimande. Irréprochable au feu, je dirai même impassible en face du danger qu'il semblait ne pas comprendre, les yeux ailleurs. Il n'avait lui aussi qu'un défaut, mais plus discret. À la descente des lignes, il disparaissait. Il s'absentait pendant plusieurs jours jusqu'au moment où le bataillon remontant en secteur, Frémaut se retrouvait comme par enchantement, à sa place, sac au dos.
Sa première fugue avait eu lieu à la descente de Merckem, lorsque nous cantonnions à Steene. Aussitôt les rouages de la discipline militaire se mirent en marche automatiquement. "Plainte en conseil de guerre, pour désertion à l'intérieur, en temps de guerre". Et quand notre homme revint après quatre jours d'absence, avant de monter à Nieuport, je le fis comparaître pour la semonce traditionnelle et l'avertissement de la plainte en cours... Mais pour connaître le motif de son départ, peine perdue, Frémaut resta muet.

Le 26 novembre, je suis, bien entendu, appelé à la barre du conseil de guerre comme témoin. Je dépeins un Frémaut toujours exemplaire, toujours brave. Le lieutenant Evrard, officier d'approvisionnement du bataillon, orateur excellent, plaide la défense et son émouvante éloquence ne peut obtenir que l'atténuation de la peine qui est portée à deux mois de prison. (il faut noter qu'à cette époque, la prison était plutôt fictive). Frémaut pleure, promet, jure, et vingt jours après, un beau soir de relève, le 4 décembre, au retour de Nieuport, de nouveau il s'éclipse.
Après cette deuxième envolée, j'eus la sensation d'avoir été bien "joué". Frémaut avait su toucher en moi la corde du sentiment et m'avait "eu" très facilement. J'apprends alors que mon chasseur, originaire de Dunkerque se cachait à Rosendael, dans les faubourgs du grand port où il habitait. Avant de remettre en marche l'appareil judiciaire, j'envoie à son domicile un sous-officier qui me le ramène le lendemain. Je fais aussitôt "boucler" mon récidiviste. Mais avant toutes choses, je décide d'abord d'éclaircir le mystère de ses fugues répétées.

Nous étions pour quelques jours au repos à Leffrinckoucke. Montant à cheval un matin, je m'en vais au petit galop sur le sable uni, le long des vagues, par Malo-les-Bains jusqu'à Rosendael. Ce faubourg n'aligne que des maisons identiques en briques rouges de part et d'autre d'une grande rue où court un tramway. Au numéro indiqué, je trouve une maisonnette basse et sombre, d'un seul étage, dont l'aspect n'a rien d'engageant. J'attache mon cheval et monte l'escalier.
Ayant frappé au hasard à la porte du haut, j'ai, lorsqu'elle s'ouvre, un spectacle peu banal : une mansarde ornée d'un grabat, d'une table et de quelques hardes sur une corde. Devant moi, une jeune femme aux cheveux bruns épars, mal vêtue, les pieds nus. Sur son point un marmot tout jeune (7 mois). Tous deux demi-nus, mais tous deux, mère et enfant malgré leurs souillures, beaux d'une beauté sauvage qui me frappe d'étonnement.
D'un coup d'œil je comprends. Je comprends l'attrait que peut avoir pour mon chasseur ce foyer misérable peut-être, mais n'appartenant qu'à lui seul. Je comprends tout le désir que lui inspire cette créature qui est sienne. Je comprends toute la tendresse infinie que lui procure ce petit être dénué de tout. Tous les mouvements de la chair et du cœur, amour sexuel et paternel, confondus et mêlés sous ce toit. Je comprends qu'aucune force humaine ne peut interdire à cet homme la possession de son bien, à portée de sa main, quand l'envie brutale le ramène au gîte.
Mes écussons et mes galons ont immédiatement dévoilé à Madame Frémaut mon identité. Je reste immobile. Elle m'accueille sans crainte, je dirai même avec une certaine fierté, car pour cette femme de combattant, je ne suis pas "le chef"', mais bien celui qui participe comme l'homme qu'elle aime à la grande loterie de la misère et de la mort.
Elle appelle des voisins. Une grosse mémère dépoitraillée vient faire salon les poings aux hanches. Je donne des nouvelles de celui qui la veille était encore entre ces murs. Je passe sous silence le conseil de guerre. Je parle de la citation qu'il a si noblement méritée un mois auparavant et que j'ai rédigée personnellement après l'attaque du 27 octobre.
J'ai l'impression d'être, non pas dans un repaire de "clochards" de cette lie humaine dont pullulent les récits des grandes villes, mais plutôt dans un cercle de ces nomades farouches et libres que l'on croise parfois sur les routes. Je joue étrangement le rôle du cavalier des romans d'aventure, visitant les bas-fonds de la "Cour des Miracles". Aussi pour rester dans la tradition et de plus, secrètement ému, j'oublie par mégarde sur la table en me retirant le contenu de ma bourse.

De retour au cantonnement je fais comparaître le prisonnier :

"Frémaut dans quatre jours nous remontons à Nieuport, d'ici là tu es libre. Retourne chez toi". Sans autre appel, au jour dit, à l'heure prescrite, à sa place réglementaire, le chasseur Frémaut en tenue de campagne remontait en ligne. 

(Quelques semaines plus tard… Frémaut est mort pour la France…) Note de Stéphane Petit

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Le 29 novembre 1917 dans l'après-midi les premières lignes tenues par la 1re compagnie sont très violemment "marmitées" avec du lourd. Le sergent Debord et le caporal Le Gent y sont tués. Vers 8 h du soir, à la tombée de la nuit, le bombardement reprend sur la compagnie Rambaud. La cadence et le fracas sont tels que je reçois bientôt un ordre d'alerte. Je fais équiper tout mon monde, prêt à partir au premier signal. 
Convoqué d'urgence au PC du bataillon, j'y apprends que la 1re est attaquée par l'ennemi et en plein "pastis". Le capitaine Voirin, qui remplace le commandant en permission, avec sa parole sèche et précise des heures graves, me donne l'ordre de monter aussitôt en ligne avec mes réserves pour épauler Rambaud et, si les boches ont enlevé nos tranchées, "de contre-attaquer sans délai et de reprendre le terrain perdu". 

Voilà qui est net. Je reviens à la course, sous les obus dont le tir s'est allongé, et je prends aussitôt la tête des deux sections que Sohier et Person ont rassemblées à l'entrée du boyau qui conduit aux deux avant-postes. En colonne par un, nous partons l'esprit tendu, le cœur serré. Dans ce lacis enterré, je mène la course, bille en tête ("faites passer si ça suit !") tout en ruminant mon plan d'attaque. Il s'agit tout d'abord d'arriver au PC Rambaud. Mais en atteignant la tranchée de soutien qui double la première, le silence s'est fait brusquement. Plus un "pelot", plus un sifflement dans l'atmosphère, mais un calme impressionnant après le grand orchestre. 
Sans rencontrer âme qui vive, je pousse toujours vers l'avant, vers cette crête sombre et muette où se trouvent nos lignes avancées. En arrivant au point précis où le boyau atteint ces lignes, j'aperçois sous un faible rayon de lune un corps immobile à demi courber contre le parapet. Je m'approche. C'est le cadavre du lieutenant Lecler de la 1ere compagnie qui commandait une des deux sections attaquées. 
Il a été tué à bout portant d'une balle au cœur, au moment où lui-même révolver au poing avait déchargé son arme sur ses assaillants. Je constate qu'il manque juste une cartouche dans le barillet du révolver qu'il étreint encore. Son corps est tiède. La mort l'a frappé il y a quelques instants à peine. 
Quant à la tranchée, elle est déserte, entièrement vide de ses occupants. Nous la parcourons de bout en bout, pénétrons dans les abris. Plus un chasseur, personne. Lecler seul est resté chez nous. Les autres sont volatilisés, mais nous devinons leur sort : ils sont prisonniers. Enlevés, "cravatés", partis pour Baden-Baden, suivant l'expression qui a cours... Disparus de nos rangs ces figures bien connues, parmi lesquelles le lieutenant Rebuffel, notre camarade si jeune, qui fut médaillé militaire comme aspirant, blessé au chemin des Dames à ma compagnie. Le caporal Collenot, fierté du bataillon pour son ruban rouge de Verdun... Le sergent Manche rentré tout juste de permission dans l'après-midi, pour se faire cueillir ce soir... Et vingt-deux autres encore : deux sections complètes ! 
Pendant que je parcours ces lieux bouleversés, je vois une ombre surgir devant moi : c'est mon vieux Ramby qui est venu lui aussi constater l'absence de ses enfants et faire transporter Lecler vers l'arrière. Nous passons ensemble quelques moments amers. Nuit sans sommeil, au cours de laquelle je descends vers minuit rendre compte au capitaine Voirin. Puis je reviens au PC de Rambaud qui rédige son rapport et je reste jusqu'au matin sur la 
position. 
Le lendemain 30 novembre après un début calme, le marmitage de nos lignes reprend l'après-midi. Je suis de nouveau en état d'alerte. Notre artillerie déclenche son tir... puis tout s'arrête. Le 1er décembre sans aucun incident nous sommes relevés par le 3e chasseur d'Afrique. 
Grand repos à Leffrinckoucke (Nord) à l'est de Dunkerque. C'est là que Sohier (Farineux) nous quittera pour rejoindre l'armée d'Orient où il est affecté. C'est là que je serai cité à l'ordre du corps d'armée pour l'affaire de Merckem. 

"S'est montré le 27 octobre l'entraîneur d'hommes qu'il est en toutes circonstances. Mènera où il voudra sa compagnie qu'il galvanise par son exemple". Signé général Nollet commandant le 36e CA. 

C'est là que je partirai deux fois pour Paris comme je l'ai déjà relaté.

Poilu cycliste 1918

Le 1er janvier 1918, comme cadeau de Nouvel An, Nieuport nous revoit par un froid terrible et dans la neige gelée. Après avoir réoccupé nos anciens emplacements de la petite Sardinerie où nous dégusterons encore de très désagréables avalanches d'obus à gaz (qui nous asphyxient presque Gros et moi) et quelques rafales de 130 ou 140 (dont l'un tombera sur mon abri), ma compagnie monte en ligne le 9 janvier. 

Pendant onze jours je tiens le point d'appui de Saint-Georges où je relève la compagnie du capitaine Tournet (32e BCA). Curieux secteur, nous sommes entourés d'eau de tous côtés, au milieu des marais de l'Yser, la maison de la Source, la ferme des Canards (il y a beaucoup de ces volatiles et Gros, excellent tireur, me fera manger les produits de sa chasse au fusil Lebel !) 
Mes sections occupent ces emplacements aquatiques, reliés entre eux par des boyaux construits en sacs à terre sur des levées du sol limitant les plans d'eau. Heureusement le secteur est bienentretenu et partout les caillebotis permettent de circuler au sec. Nous sommes en liaison étroite avec les Belges. 
J'ai réglé mon emploi du temps une fois pour toutes : je dors chaque jour après dîner jusqu'à une heure du matin, heure à laquelle Totems me réveille. Je passe ma nuit en tournée dans le secteur et je vais visiter tous mes postes, toutes mes unités et leurs chefs. Je contacte toutes lessentinelles, tous les guetteurs... De retour au PC entre 4 heures et 6 heures du matin je m'endors à nouveau jusqu'à 10 heures. 
C'est Totems qui m'accompagne seul le plus souvent. Mais j'utilise parfois un de mes agents de liaison dont la figure et le nom très caractéristiques ont fait partie de ma "suite" tout au long de la campagne. Je vous le présente ici : c'était mon cycliste. Il s'appelait Jules Verne. Parmi mes agents de liaison aux types si différents et si pittoresques, il jouait un rôle à part. Je l'utilisais à tous les instants de la nuit et du jour. Pour toutes les courses, corvées, renseignements multiples, depuis le compte rendu qu'attendait le commandant, jusqu'au paquet de "caporal" que réclamait ma pipe, j'appelais simplement, pas plus fort que cela :

"Verne !" Immédiatement, comme un battement de chronomètre, la réponse venait : "V/là !" Un autre eut répondu : "Présent !", suivant la vieille habitude militaire. Verne (Jules) répondait : "V/là !" 

Enfant du faubourg, il était, avant 14, garçon de café. Aussi ce cri évoquait pour lui le temps où, en veste d'alpaga, il essuyait d'un geste arrondi le marbre des tables sur le boulevard. En l'an de disgrâce 1917, Verne (Jules) n'avait plus qu'un seul client, c'était moi. Il était mon cycliste, le "cyclo du patron" comme il s'intitulait fièrement. Son rôle était simple. Je le lui avais défini une fois pour toutes : "Être toujours présent derrière moi." En ligne, je ne quittais jamais mon PC sans l'avoir à mes trousses. Si je mettais mon casque pour une tournée dans le secteur : "Verne !" — "V/là !" Et nous partions de nuit sur les caillebotis.
J'avoue, sans faux orgueil, que la nature m'a doté d'assez bonnes jambes. Pour parcourir un secteur de compagnie parfois fort vaste, comme celui que nous occupions devant Nieuport le long de l'Yser, je ne perdais pas mon temps à compter les étoiles, je vous l'assure. Derrière moi, sans un mot, Verne me "collait" toujours. Mais quelle satisfaction, une fois revenus au PC, harassés, vers 4 h du matin : 

"Verne ! "V/là !" "Tu serviras deux quarts de chocolat bien chaud !" Et nous trinquions, heureux de vivre, dans la douce chaleur du PC retrouvé. 

De passage chez moi, au cours d'une permission à Paris, il donnait ainsi de mes nouvelles à mon père, de son accent banlieusard, tout en hochant la tête d'approbation :

"Le capitaine... alors il trace !" 

Parmi les faits saillants de ce séjour, je cite les suivants : j'ai un poste avancé situé à cinquantemètres des boches tout au bout d'un long boyau qui surplombe les marais. Ce poste est souvent harcelé par des tirs de grenades adverses. Le 11 janvier, au cours de ma visite, nous y recevons une pluie de torpilles à ailettes. Notre seule réplique possible est plutôt faible : le sergent Boquet et Person répondent par un tir de VB. Naturellement les Fritz nous possèdent par leur calibre supérieur. J'en suis très vexé et nous ne pouvons en rester là. 
Je reviens voir le commandant à son PC et lui demande l'appui de notre artillerie. C'est accordé. Le lendemain les boches recommencent leur arrosage sur notre petit poste, tous fiers de leur supériorité manifeste... Mal leur en prend, car j'ai donné aux artilleurs les coordonnées très précises de leurs emplacements. À ma demande c'est une volée magistrale de 75 qui fait voltiger leurs sacs à terre dans la boue des marais. On n'en entendra plus jamais parler ! Mais c'est Gros qui encaisse davantage : sa tranchée a été démolie par 270 obus de 105 ! Là encore nos 75 mettent le holà. 

Le 16 janvier, ma tournée de nuit est particulièrement mouvementée par suite du mauvais temps : il fait un vent d'une extrême violence. Les marais ont des vagues comme la mer. Les boyaux sont inondés. Le niveau de l'Yser est au ras du sol. L'abri du caporal Schaller s'est effondré... Je circule avec Totems dans cette tempête, courbés en deux, bourlinguant comme des hommes ivres. Mais forts et solides, nous luttons vigoureusement, visage fouetté, cinglé, lessivé, les poumons dilatés, le sang à fleur de peau... 
Je ne peux me souvenir de ces nuits de guerre, passées dans la tourmente des éléments, sans reconnaître avec une certaine nostalgie ce qu'elles avaient de vivifiant dans leur rudesse. Seuls les combattants peuvent s'offrir le luxe de telles sensations : la nuit est à eux. Elle est à eux avec tout ce qu'elle apporte de mystérieux dans son éclairage lunaire ou voilé, nuageux et obscur, ses reflets et ses ombres... Dans son ambiance d'agitation déchaînée comme ce soir-là, ou bien de calme plat comme le lendemain quand les caillebotis résonnaient sous nos pas dans le grand silence... Dans ses bruits, ses bruissements les plus infimes, qui prennent une importance que l'inconnu décuple... 
Dans ses odeurs, où l'eau, la terre, l'herbe, la paille, la fumée tiennent une place majeure... Dans ses objets : un caillou, un piquet, une touffe qui s'agite, une silhouette qui se détache, qui bouge, qui avance... non, c'est un tronc d'arbre !

Un matin vers 10 h alors que je dormais profondément dans mon abri (le PC Christiane), après une de ces nuits passées à la belle étoile, le général Valentin vint inspecter mon secteur et me fit demander. Ce fut mon petit fourrier Cabane qui le reçut. Il lui répondit que je dormais. Devant l'étonnement du "Manchot" il répliqua : "Le lieutenant dort quand les autres se promènent. Pour le voir, il faut venir la nuit, quand il est debout ! 

"Le général n'insista pas...
 
Nieuport, janvier 1918

Court repos de cinq jours au camp de la Malmaison où j'ai une chambrette bien chauffée dans un baraquement en bois.

Le 25 janvier 1918
, je me rends à cheval par la plage, à l'hôtel de l'Océan de La Panne, pour visiter l'adjudant Dambry, amputé de la jambe et soigné par les Belges. Dambry était un des plus anciens du bataillon, parti le 8 mai 1915 de Vincennes avec le capitaine deBoismenu (décédé en 1976 à Saint-Cyr-sur-Mer, Var). 
J'achève ma journée au théâtre de la division qui donne séance. On y chante une rengaine qui paraît stupide aujourd'hui, mais que l'on entend reprendre en chœur partout : 

"Elle vend des cacahouettes 
À la porte des bistrots 
Elle vend des cacahouettes 
Des olives et des bigorneaux..." 

J'apprends le soir que ma compagnie remonte à Nieuport demain. Troisième séjour à Nieuport du 26 janvier au 8 février 1918. Il fait froid. Nous y sommes encore souvent arrosés par des obus à gaz. Les bombardements et les coups de main alternent de part et d'autre... Les alertes et les retours au calme se succèdent... Le 32e BCA lance une opération à la tombée du jour sans résultat. Le 116e BCA à 5 heures du matin n'est pas plus heureux. Seul le 401e RI qui attaque également ramène trois prisonniers. Bref le commandement s'excite et les exécutants... exécutent. 

Le capitaine Voirin nous quitte : il est désigné pour diriger un cours de chefs de section au centre d'instruction divisionnaire. Il ne laissera parmi nous que des regrets. C'était un chef remarquable, d'une classe supérieure et d'un caractère très marqué. Je le retrouverai vingt-trois ans plus tard au Maroc, général commandant la division de Casablanca le 28 novembre 1940.

Le 4 février après dîner, le commandant de La Pomélie m'appelle au téléphone et me dit : "Je voudrais parler au capitaine Petit... " Ma joie est grande ! Je le remercie et raccroche. (Je suis nommé capitaine à TT à compter du 31 janvier 1918). 
Cabane reçoit mes premières effusions dans le PC et Totems me coud aussitôt ma troisième ficelle. Puis je cours au PC du commandant qui m'offre le champagne... 
La 11e compagnie du 2e régiment de grenadiers belges vient me relever. Le 9 février 1918, jour de mon anniversaire (j'ai 24 ans) nous voilà partis définitivement vers le grand arrière. C'est à Roxpoëde (Nord), dans les Flandres Françaises au SE de Bergues, que nous installons nos pénates pour une longue période de repos de quarante-deux jours ! 
Ce séjour dans une petite ville coquette et plantureuse sera véritablement une période de grande détente. L'hôtel du Cheval d'or sur la grande place est notre centre de ralliement quotidien. Les officiers des trois bataillons de notre 15e groupe de chasseurs y convergent et affluent chaque jour. La grande camaraderie y reprend tous ses droits. On y joue aux petits jeux, ou au poker, on y chante, on y boit le champagne, on fait "guindal", on y mange des crêpes ! Le lieutenant Lombard du 32 en est un des grands animateurs, avec Bourdier, Féraud, Rambaud, Valicourt et toute la bande. 
C'est aussi une période de sports et d'entraînement intensif. Je monte à cheval. L'équipe de football du bataillon, animée par Perrodo son capitaine, livre toute une série de matchs auxquels nous assistons en supporters toujours bruyants. Nous battons le 32e BCA par deux buts à zéro. Nous écrasons le 116e BCA par huit buts à zéro. Nous sommes battus par une équipe belge par trois à un. Mais nous prenons notre revanche par sept à trois. Enfin les Britanniques nous "flanquent la pile" sur leur terrain par sept buts à zéro. 

Le 3 mars grande fête pour les trois bataillons du groupe de chasseurs, à laquelle assistent le général Valentin et toutes les huiles. Le 102 se couvre de gloire en gagnant les finales du 100 mètres, 1 500 mètres et 3000 mètres et la coupe de football. Une cavalcade très amusante, où les "Gaulois" tiennent la première place, déambule en ville. Les fanfares sonnent de tous leurs cuivres... Il y a des baraques-expositions, des bars, etc. Le commandant paie le champagne au bar du 102. Le soir, les officiers des 1re et 2e compagnies dînent ensemble. Nous sommes tous un peu "partis". 


Le 15 février j'offre un grand déjeuner à tous les chasseurs de ma compagnie réunis à la brasserie van Poneringhe pour fêter mes trois galons. Je porte un toast et prononce un petit discours. Mon petit sergent-fourrier Cabane (qui a le verbe facile) me répond en ces termes :

"Mon capitaine, mes amis, 
mes camarades m'ont fait l'honneur de me charger de vous dire la joie éprouvée à l'occasion de l'octroi de votre troisième galon. Ce galon que vous honorez ne saurait être mieux porté et la goutte de sang ardent qui brille sur votre poitrine dit assez quelle fut là-bas votre vaillance. 
Tout à l'heure, donnant à ce mot tout le sens possessif qu'il peut avoir, vous avez dit : "Ma compagnie". 
Quelle joie pour nous de pouvoir dire : "Mon capitaine". Vous êtes le chef et vous avez une âme. Si on vous trouve à l'avant debout sous la rafale, on vous trouve à l'arrière debout et la main tendue pour la clémence et le pardon. 
Et c'est pourquoi aux jours de l'heureuse paix revenue, nous serons heureux d'avoir pu marcher dans le lumineux sillage de gloire que vous nous avez tracé." 

Je suis profondément ému de ce témoignage et par l'affection que me manifestent tous mes sous-officiers et chasseurs. Ce sont des minutes qui comptent et qu'on ne peut oublier. Quel réconfort exaltant, si l'on songe au chemin qui reste à parcourir, comme l'a dit Cabane, avant l'heureuse paix encore lointaine.


Le 24 février
j'ai obtenu une permission de 24 heures pour Paris. Je passe bien entendu ma journée au Vésinet auprès de Mimi. C'est dimanche. Jacques Piel est en permission, avec Simone nous montons tous les quatre entendre la messe à Saint-Germain. Grande discussion familiale avec mes beaux-parents auxquels je pose froidement la question de la date de mon mariage ! Après des réticences j'obtiens une promesse : ce sera pour ma deuxième permission ! 

De retour à Roexpoëde j'apprends que notre camarade Ruetschmann, sous-lieutenant à la 3e compagnie, lui aussi un de mes vieux "copains" et ami (il est de la classe 14 comme moi) a été décoré pendant mon absence par Clémenceau. Il mérite pleinement cette Légion d'honneur, car sa croix de guerre s'orne d'un nombre déjà respectable de palmes et de clous. 

Autre nouvelle sensationnelle concernant Bourdier cette fois. Il a fait il y a quelque temps une demande pour passer dans l'aviation. Le 28 février il apprend qu'elle est officiellement acceptée. Cela donne lieu à une grande séance d'adieux où nous convoquons tous ses amis (et Dieu sait s'il en compte) de nos trois bataillons, pour arroser son départ au café du Cheval d'or. On vide des pots, on chante les trente refrains et ce vieux Robert nous fait son dernier laïus que nous couvrons par une retentissante "Sidi". Au moment où il prend son vol (fictivement) nous sortons tous nos mouchoirs pour un sanglot d'honneur. Bourdier était une figure légendaire du 102. Gavroche, fantasque, quelque peu hurluberlu, toujours fantaisiste, mais grand cœur généreux, fidèle, sûr et brave. Il avait débuté chez nous à la "mitraille" où tous les gars l'adoraient. Il avait aussi "navigué" dans toutes les compagnies. 
L'aviation comptera dans ses rangs un "phénomène" de plus. Affecté dans la chasse, il y fera carrière. Je le retrouverai maintes fois après la guerre, à la tête d'une escadrille, à Châteauroux, puis à Strasbourg. Il finira lieutenant-colonel, sa trop grande désinvolture ne lui permettant pas malgré ses qualités et sa culture étendue, d'accéder aux grades plus élevés. Il sera un familier de nos réunions du 102 d'après-guerre à Paris et il viendra souvent passer quelques jours chaque hiver, dans mon foyer de Cagnes-sur-Mer où il sera, bien entendu, toujours question dans nos conversations des vieux souvenirs de notre jeunesse héroïque d'antan. 

Mais toutes ces distractions ne nous font pas oublier nos tâches militaires quotidiennes. Le commandement nous a assigné d'importants travaux d'organisation d'une position défensive dans la région d'Hondschoote. Nos chasseurs se remettent à manier courageusement la pelle et la pioche. 
Pendant de longues heures, nous remuons le terrain des plaines flamandes. Ma compagnie et celle de Rambaud sont jumelées et nous nous rassemblons chaque matin pour le départ. Nous prenons le repas de midi sur le terrain. 
Le premier soir Ramby et moi discutons sur la meilleure façon de faire casser la croûte à nos gens le lendemain. J'ai décidé de me faire accompagner par ma cuisine roulante, afin que mes chasseurs puissent manger chaud. Rambaud, lui, a opté pour faire emporter un repas froid, solution qu'il juge plus pratique et moins encombrante. Nous maintenons chacun notre point de vue en développant nos arguments personnels. Puis nous allons nous coucher. Le lendemain matin au rassemblement de nos deux compagnies, j'aborde mon vieil ami en lui disant : 

"J'ai réfléchi en te quittant hier. J'ai fait prendre comme toi un repas froid à ma compagnie". Et lui me réplique : "Animal ! Moi j'ai commandé ma roulante !"


Du 7 au 20 mars, je serai en permission régulière à Paris et au Vésinet. Surprise de tous et surtout de Mimi qui ne s'attendait pas à me revoir de si tôt ! Ma permission coïncide avec celles de ses deux frères, Xavier (aviateur à l'escadrille de chasse des Coqs) et André (médecin auxiliaire). Paul (sapeur radiotélégraphiste) arrivera trois jours plus tard. C'est l'époque où les Gothas viennent bombarder le soir la région parisienne. 
Du Vésinet on entend le grondement des canons antiaériens. Nos journées sont très occupées par de nombreuses visites familiales auxquelles nous nous plions de bon cœur. C'est l'inévitable promenade des fiancés dans tous les foyers de leur parenté respective. 
Du côté de Mimi : un déjeuner à Saint-Cloud chez Monsieur et Madame Joseph Piel (frère cadet de mon futur beau-père). Une série de présentations en cascades, dans la seule après-midi du 18 mars l'oncle et la tante Genin, 138, avenue de Wagram, l'oncle et la tante Francis Piel, rue Ampère et leur petite-fille Zonzon... 
Enfin, la bonne grand'tante Deshoulières, l'aïeule, rue de Courcelles où nous attendent comme à la parade, pour une minutieuse inspection, la tante Charles Piel et sa fille Ginette (qui n'ont pas leurs yeux dans leurs poches...) J'allais oublier le docteur Robert Marquézy (aîné) rue Moncey... ouf ! 
De mon côté, ma grand-mère Dimier, mon oncle Jules et ma tante Louise Hubert (parents de Marc), à Vincennes où je rencontre mon cousin Henri Dimier (frère cadet de Jo), chasseur de 2e classe engagé à 18 ans au 22e BCA , mon oncle Ludovic (frère aîné de mon père), mon oncle Auzende et son troisième fils Hector (dit Toto) qui habitent à Paris rue de Montenotte, près de l'Étoile... 
C'est un peu fourbus que nous rentrons le soir au Vésinet pour retrouver Mimi et moi un tête-à-tête amoureux... quelque peu interrompu, mais soulagé. Il est vrai qu'en prévision de notre mariage (pour la prochaine permission cette fois !) nous faisons tous deux dans les magasins de Paris, en compagnie de Madame Piel, de nombreuses tournées où il n'est question que de chapeaux, toilettes et ameublement. Tout à une fin. Celle-ci a lieu devant la Vierge de la vieille église Saint-Séverin, dans mon quartier, où ma mère a si longuement et fidèlement prié pour moi au cours de la campagne. Je passe sous silence le moment toujours cruel de la séparation.


C'est en solitaire que je reprends le 20 mars 1918 le train de 19 h 20 à la gare du Nord. Rexpoëde, Hondschoote, deux jours seulement. Et nous rompons les amarres qui nous lient à ce pays. Madame van Poperinghe chez laquelle j'ai logé pendant tout mon séjour (son mari est au front) et qui nous a "dorloté" Totems et moi comme ses deux fils nous fait, avec émotion, des adieux auxquels nous ne sommes pas, nous aussi, insensibles. Cette fois c'est dans les faubourgs Est de Calais, à Marck (Pas-de-Calais) que le train nous déposera, pour y passer à peine 48 h, en ce beau jour des Rameaux de 1918

Bataille de la Somme - Hangest-Moreuil - Mars Avril 1918

Bataille de la Somme - Hangest-Moreuil - Mars Avril 1918
Bataille de la Somme - Hangest-Moreuil - Mars Avril 1918

 Le 25 mars 1918, le 102e BCP reçoit au cantonnement de Marck l'ordre brusque de départ pour une direction inconnue. C'est en gare de Calais, vers minuit, qu'a lieu l'embarquement en chemin de fer. La nuit est noire. Aucune lumière sur le quai, car les avions ennemis, chaque nuit, viennent bombarder la ville. Silencieusement les chasseurs cherchent leurs wagons, s'y installent et s'endorment bientôt sur la paille.
Le lendemain 26 mars au petit jour, le bataillon se réveille roulant vers le Sud. Les gares d'Abbeville et d'Amiens sont franchies successivement lorsque le convoi ralentit son allure et stoppe bientôt : c'est Boves. Sur le quai se présente au compartiment du commandant et s'entretient avec celui­-ci quelques instants. Serait-ce là notre terminus ? Nous sommes juste à l'arrière front de cette bataille gigantesque que les Anglais soutiennent en reculant pied à pied depuis six jours déjà.
Il est 11 h. Une sonnerie de clairon retentit : "Tout le monde en bas !" rapi­dement les compagnies s'alignent sur le quai en colonne par quatre. Le sifflet du commandant se fait entendre : "Sac au dos !" Et nous quittons la gare. Nous prenons une route encombrée de camions anglais. Je ne sais pourquoi, mais l'atmosphère est lourde et pesante. Nous marchons silencieux. Aux premières maisons de Boves, le bataillon fait halte le long de la route. Entre camarades nous échangeons nos impressions.
Les camions anglais ne cessent de passer au milieu de la poussière. Nous sentons partout une agitation fébrile. Nos capotes bleues font tache dans cette zone où le grouillement des kakis est perpétuel. Là-bas au milieu de la route, entre deux files de convois, quelle est cette colonne disparate ? Elle se rapproche. Hélas notre cœur se serre en voyant défiler une longue suite de civils, hommes, femmes, enfants conduisant des charrettes, des voitures de toute sorte sur lesquelles sont entassés pêle-mêle des matelas, des meubles, de la paille et derrière lesquelles suit dans un beuglement plaintif une vache.
Des évacués ! ... Pauvres gens la pensée de l'invasion se présente cruelle à nos esprits devant ce cortège tragique. Les anciens rappellent la retraite de la Marne et les jours sombres de 1914.

Un officier d'infanterie se détache de cette colonne, vient à moi et sans me connaître, dans une poignée de main, me dit ces quelques paroles : "Croyez-vous, je suis arrivé en permission hier chez moi à Corbie et ce matin l'ordre était venu d'évacuer la ville. Je n'ai eu que le temps d'aider ma famille à partir. Triste permission. Je ne sais où nous allons" et il s'en va.

Je répète en moi-même, tout saisi : "Corbie ! on évacue Corbie !" et machinalement je lève les yeux sur un poteau indicateur qui se dresse au carrefour où nous avons fait halte et je lis : "Corbie 12 km." Alors la situation me paraît terriblement angoissante. Se peut-il qu'on évacue déjà les villages à 12 km d'ici, alors qu'il y a quelques jours le front passait par Saint-Quentin. Il faut que l'armée anglaise n'ait pas tenu, ou qu'elle soit anéantie pour que les boches aient ainsi réalisé une si foudroyante avance. Non, il ne faut pas qu'ils prennent Amiens ! On a bien fait de nous jeter par ici.
Je n'ai pas le temps d'achever mes méditations. Nous remettons sac au dos et gagnons le village de Boves. Là nous cassons la croûte. Le commandant de La Pomélie réunit les commandants de compagnies. Il nous apprend que, sitôt, la soupe mangée nous allons repartir en direction de Moreuil dans la région où nous devons cantonner ce soir.
Vers 2 heures le bataillon se reforme en colonne et nous partons par la grande route poussiéreuse sillonnée de convois anglais qui se replient sans discontinuer. Ce sont bien les arrières d'une armée en retraite, néanmoins un ordre impeccable règne dans les colonnes de nos alliés qui nous regardent monter en sens inverse avec des regards de curiosité mêlés de sympathie.
Nous arrivons à Moreuil à 16 h 30. Nous mettons l'arme sur l'épaule pour défiler dans ce gros bourg charmant et coquet. La population civile anxieuse se presse sur le pas de la porte. D'un bout à l'autre de la grand'rue, sur la place de l'Église, ce n'est qu'un cri qui nous émeut : "Vive la France 1 Vive les Français 1" Cri bien explicable si l'on songe que depuis deux ans les habitants n'avaient pas vu de troupes françaises dans la région.
À une brave femme tout en larmes et qui agite son mouchoir, un poilu ne peut s'empêcher de crier :

"On arrive, on arrive ! Vous en faites pas la p'tite mère". Et elle de répondre : "Oui mes gars, il n'y a que vous pour empêcher les boches de venir ici".

Ces cris de joie et d'espérance que nous devions recueillir partout, dans tous les villages sur notre passage, je tiens à les noter spécialement, car, avant les minutes tragiques que nous allions vivre, ils venaient à point réchauffer nos courages et nous donner comme on dit "du cœur au ventre". Moreuil traversé, le bataillon continue son chemin jusqu'à Mailly-Raineval, situé à quatre kilomètres de là où nous devons cantonner.
Pendant que nous faisons halte à l'entrée du village et que les fourriers préparent le cantonnement, le commandant appelle à lui les officiers. Il avait vu en passant dans Moreuil un officier de l'état-­major dont il avait obtenu quelques renseignements. J'entendrai toujours sa voix grave en nous prenant à l'écart, à l'entrée de ce petit village :

"La situation actuelle est très critique. Les boches seraient, paraît-il, à une quinzaine de kilomètres d'ici. Leur avance a été foudroyante. La Ve armée anglaise a été presque entièrement faite prisonnière et les quelques éléments qui contiennent le front ne sont plus de taille à lutter. Nous allons cantonner et passer la nuit à Mailly-Raineval. J'ai bien peur d'être alerté la nuit tant la situation presse. Faites manger et reposer vos hommes dès l'arrivée. Cantonnement d'alerte. Tout le monde prêt au premier signal. Bien entendu, tout ce que je vous dis reste entre nous." 

Pauvre village de Mailly-Raineval, je le vois encore dans cette fin d'après-midi du 26 mars, avec son clocher, ses fermes et ses maisons où les habitants nous reçurent à bras ouverts. Je ne me doutais pas ce soir-là que je devais le retrouver trois jours après, complètement évacué, désert et abandonné, et que cinq jours plus tard, à partir du 1er avril, il devait fixer la ruée allemande et devenir l'écueil où se briseraient désormais toutes les tentatives d'avance de l'ennemi et rester, durant trois mois, le théâtre de luttes sanglantes jusqu'au jour de la reprise de l'offensive générale qui, en le dégageant, devait dégager la France entière.
Son sacrifice a été complet. Le hasard qui m'a ramené dans ses parages en octobre 1918 m'a montré qu'il ne restait plus de lui qu'un horrible chaos de trous gigantesques et de pierres amoncelées. Le destin a voulu qu'en sauvant la patrie, Mailly-Raineval fût rayé en même temps de la carte de France. (Mailly-Raineval est reconstruit à l'heure actuelle).
J'ai dit que nous avions été reçus parfaitement par la population. Je veux pourtant signaler une exception : un vieux paysan qui devait loger dans sa ferme deux sections de ma compagnie. Un sous-officier vient me trouver, me disant que le vieux refuse obstinément d'ouvrir ses granges et de donner de la place à mes chasseurs. J'arrive aussitôt dans la cour de la ferme où mes poilus sont rassemblés devant le fermier qui se tient adossé à la porte de la grange, interdisant son approche. Je le somme d'ouvrir. Il refuse, prétextant que mes hommes vont détériorer son fourrage. Alors passablement écœuré par tout ce que je viens d'apprendre du commandant, je ne me retiens plus et je m'écrie :

"Les boches sont à quelques kilomètres d'ici et vous refusez asile à ceux qui demain vont se faire casser la gueule... pour vous. Écartez-vous, vous n'êtes pas digne d'être Français !" Et en me tournant vers mes chasseurs : "Ouvrez cette porte et installez-vous de votre mieux ! ... " Ce qui est immédiatement exécuté.

L'homme se tourne alors vers moi : "Vous venez de me dire les paroles les plus dures que je n'ai jamais entendues de toute ma vie". Je lui réponds : "Ce qui est dur, c'est que j'ai été obligé de les prononcer". Et je m'en vais.

27 mars 1918. Je dormis cette nuit-là comme les veilles d'attaques, c'est-à-dire d'un sommeil profond où l'on oublie toutes les angoisses de l'heure présente. Je suis tiré de mon sommeil à 4 h 30 du matin par la voix de mon caporal-fourrier Bertault. "Mon capitaine 1 réunion des commandants de compagnie au commandant à la mairie". En une seconde je suis debout, revenu à la triste réalité, me frottant les yeux.
Je cours à la mairie. Nuit noire. Dans la salle du premier, une bougie collée sur la table éclaire vaguement les visages du commandant et de son adjudant-major le capitaine Voirin, (le capitaine Voirin avait quitté son centre d'instruction pour accourir reprendre sa place au milieu de nous !) tous deux penchés sur la carte. Le commandant nous dit : "Le front passe actuellement par Rouvray-en-Santerre, Beaufort, Folies, Bouchoir, Erches, Guerbigny. Le bataillon ira ce matin occuper des positions de réserve, car nous sommes en réserve de division jusqu'à nouvel ordre". Puis il indique les positions que nous devons occuper à l'est de Mailly-Rayneval et nous donne quelques ordres de détail.
Je retourne à ma compagnie que je trouve rassemblée et prête à marcher. Le jour est venu. Nous quittons le village et gagnons nos emplacements respectifs. J'échelonne et je dispose ma compagnie à l'est de la route de Mailly-Rayneval, à Sauvillers-Mongival sur un front large, à peu près, de deux kilomètres ! On nous apporte des outils et mes chasseurs disséminés dans les bois et les champs se mettent à creuser des petites tranchées suivant les instructions que nous leur donnons.
Ce que nous faisons là me paraît invraisemblable. Ébaucher si loin des lignes une vague position de repli, sur un front si vaste, me semble une occupation peu sérieuse. Pourtant la matinée se passe de la sorte. Je parcours à cheval à travers bois et champs les différents groupes de travailleurs de ma compagnie. Il fait bon se promener ainsi dans cette campagne calme et reposée où rien ne fait prévoir un orage si proche. Rien d'anormal. C'est à peine si dans la direction du front on entend par intervalles les sourds grondements du canon.
Un seul détail cependant me frappe. Vers 9 heures du matin, je vois passer sur la route déserte, deux soldats anglais sans armes et l'uniforme souillé, s'en allant vers l'arrière. Ils sont pâles, l'air exténué et n'en pouvant plus. Pauvres épaves d'une armée battue, reculant pied à pied depuis six jours déjà devant les terribles assauts de l'ennemi. Vers 11 heures un cycliste accourt et me tend l'ordre suivant :

"PC Mailly-Rayneval – 27 mars 1918 – 10 h 45.
Le chef de bataillon à MM. les commandants de compagnie.
Il est vraisemblable que le bataillon va faire mouvement sous peu vers Bouchoir, Erches. En conséquence, ramasser les outils, regrouper les fractions, suspendre les travaux et se tenir prêt à partir dès le premier signal." Ch.de la Pomélie.


Mon premier geste instinctif est de consulter ma carte. Bouchoir, Erches. Ce sont bien les villages indiqués par le commandant ce matin par lesquels passe actuellement la première ligne. Allons, cette fois, ça me va ! Ce soir nous serons engagés. Je préfère cela au travail que nous faisons depuis le matin. L'action vaut mieux que cette lourde incertitude. Et un mélange de joie et d'appréhension nerveuse me secoue intérieurement comme toujours à l'approche du danger. La compagnie est bientôt rassemblée.
La roulante vient distribuer la soupe. Pendant que je mange un morceau, un cycliste revient à toute allure m'avertir que les commandants de compagnie partiront seuls, avant leurs compagnies, pour faire la reconnaissance du secteur, de façon à retrouver le commandant vers 15 heures à Arvillers ; le bataillon sous les ordres du capitaine adjudant-major ne devant arriver en ligne que pour la nuit. Je passe aussitôt le commandement de ma compagnie à mon premier lieutenant Garnier. Je serre la main de mes camarades.
Mon petit fourrier, le sergent Cabane, qui remplace le sergent-major en permission, et qui ne montera pas en ligne cette fois-ci, se désole à la pensée de nous voir partir dans cette mêlée terrible et de ne pouvoir nous accompagner. Je le regrette aussi, car c'est un agent de liaison si dévoué et si gai ! Avec quelle effusion sincère il me dit au revoir. Ses yeux sont remplis de larmes. "Allons, lui dis-je, du courage Cabane, ce n'est pas la première, nous nous reverrons encore, soyez-en sûr, les beaux jours ne sont pas finis".
Et tandis que je monte à cheval devant ma compagnie qui achève de manger la soupe, mon cœur se serre en regardant tous ces braves avec lesquels j'ai partagé tant de misères depuis bientôt trois ans. Vers quels lendemains tragiques ne marchons-nous pas cette fois-ci ? Un dernier adieu à mes camarades ! "À ce soir !" Et je pars au trot, seul sur la route déserte. Mes idées noires s'envolent aussitôt. L'action commence.
Tout en trottant, je réfléchis. Je dois retrouver le commandant à Arvillers. La carte m'indique que ce village est juste en arrière du front que nous devons occuper ce soir. Pour m’y rendre, je dois passer successivement par les villages de Sauvillers-Mongival, Braches, la Neuville-Sire-Bernard, Plessier-Rozainvillers et Hangest-en-Santerre. Jusqu'où pourrais-je aller à cheval ? Je ne sais. Je le verrai bien tout à l'heure.
En traversant Sauvillers-Mongival, j'éprouve deux fortes émotions. L'une faite de colère, l'autre de joie profonde. Je les raconte. D'abord la première. Comme je m'engage au milieu des premières maisons de Sauvillers, un groupe de civils m'arrête. Ceux-ci, femmes et vieillards sont en pleurs et discutent avec deux soldats anglais qui déménagent sur une voiture tout le mobilier de leurs propriétaires. En, me voyant, les civils me crient : "Ces brutes d'Anglais nous dévalisent ! Empêchez-les ! "Ce n'est pas assez de se sauver, ils pillent les Français qui ne veulent pas quitter leurs maisons !" La scène m'émeut profondément.
Je sais que le village a reçu l'ordre d'être évacué ce matin. Quelques paysans ont obéi, mais ceux qui n'ont pas voulu partir se voient alors dépouillés sous leurs yeux de leurs biens par les troupes britanniques. Me tournant alors vers les soldats anglais qui comprennent sinon les termes exacts, tout au moins le sens de mes paroles, je leur crie : "Voulez-vous laisser tout ça en place et foutez le camp !" L'un d'eux me répond en se mettant au garde-à-vous : "Mess officers !" C'est pour garnir le mess de leurs officiers et sur les ordres de ceux-ci, qu'ils ont agis. Sur mes injonctions ils abandonnent leur butin et s'éloignent. Je continue ma route à mon tour sans écouter les remerciements dont les braves civils m'accablent.
Deuxième émotion. À la sortie du pays, nouveau groupe d'habitants rassemblés sur la route. Inquiets, se concertant entre eux, ils tendent l'oreille du côté de la bataille dont le bruit du canon s'est sensiblement rapproché depuis ce matin. En passant à côté d'eux, tous me dévisagent : "Un Français !" Et comme un réflexe un cri spontané sort de vingt poitrines : "Vive la France !" si vibrant que ma jument en fait un écart.
En ce lieu et à cette minute rien de plus beau que cette clameur de foi passionnée surgit des lèvres de ces gens, à la vue de mon casque et de ma capote horizon. Je suis seul au milieu du groupe. Les yeux me piquent et je réponds : "Rassurez-vous, nous arrivons. Ce soir nous serons en ligne et les boches ne viendront pas chez vous" a ces mots un vieux paysan me crie du pas de sa porte : "Mon capitaine si vous dites vrai, je vous offre le champagne ici à votre retour" pauvre vieux, il était écrit que je ne devais jamais boire chez lui, car son village devait lui aussi être réduit en cendres.
Enfin je quitte Sauvillers et je pars au galop à travers champs. J'arrive bientôt à Braches. Là je retrouve la première compagnie du bataillon qui y était depuis le matin à exécuter des travaux. J'interroge les chasseurs de la première : "Où est le capitaine Rambaud ?" "Il vient de partir pour la reconnaissance il y a cinq minutes" je n'en écoute pas davantage et je poursuis ma route.
Braches est encombré de convois anglais. Au passage à niveau c'est un véritable embouteillage et ma jument ne peut plus avancer. Heureusement je retrouve Rambaud arrêté de l'autre côté de la voie ferrée. Nous mettons tous deux pieds à terre et décidons de poursuivre notre route à pied. Son ordonnance est là pour ramener nos chevaux à l'arrière au train de combat. Puis joyeux de nous retrouver ainsi, nous continuons notre chemin pédestrement vers l'avant.
Il est une heure de l'après-midi. Il fait chaud. Nous traversons la Neuville-Sire-Bernard. Nous sentons que la zone de la bataille se rapproche. Non pas que le bruit du canon ait augmenté : on ne l'entend toujours que par intervalle et faiblement. Cette bataille presque muette, où les feux d'infanterie doivent jouer un rôle primordial, contraste singulièrement, avec le pilonnage d'artillerie de Verdun. Je me remémore la montée en ligne à Fleury en septembre 1916 dans l'embrasement de l'horizon et le roulement du "Trommelfeuer".
Ici, c'est tout autre. Dans le village intact et plein de vie sous le beau soleil, quelques groupes de civils évacuent en toute hâte leurs maisons avec leurs charrettes bondées d'ustensiles de toutes sortes. Désormais ce ne sont plus des convois, mais bien des fantassins anglais que nous rencontrons, la mine harassée.
Enfin nous arrivons à Plessier-Rozainvillers, entièrement évacué de ses habitants, où les maisons et les fermes abandonnées du matin ont un aspect étrange : portes et volets clos, rues désertes, un chat rôdant silencieusement le long d'un mur, une vache mugissant dans une étable.
Une patrouille de dragons français débouche au trot. Un peu plus loin nous apercevons un groupe de cavalier pied à terre. Nous approchons. Un général, un colonel et quelques officiers de dragons tout équipés fument la pipe en bavardant. Leurs chevaux sont tenus en mains près d'eux. Comme nous allons continuer notre chemin, le général, une tête énergique et jeune sous le casque nous interpelle : "Eh bien, les chasseurs, où allez-vous par là ?" "Nous allons à Arvillers ? – J'ai bien peur que vous n'y arriviez pas, parce qu'une patrouille de mes dragons s'y est rencontrée ce matin avec les boches."
Nous expliquons au général l'ordre donné par le commandant que nous devons retrouver a Arvillers. "Attendez-le alors ici votre commandant, car je n'ai pas encore vu passer de chasseurs... et comme c'est la route" nous remercions le général et nous nous éloignons. À un cavalier qui passe, nous demandons : "Qui est-ce ?" "C'est le général Simon, commandant la... brigade de dragons."
Plus loin nous retrouvons le capitaine de Valicourt commandant la 3e compagnie et le lieutenant Duparcq commandant la CM. Valicourt nous affirmant que le commandant est déjà parti depuis longtemps, nous décidons à pousser plus loin : "Allons toujours à Hangest-en-Santerre – nous verrons bien."
La route de Plessier-Rozainvillers à Hangest-en-Santerre s'étend toute droite et plate au milieu des champs sur trois kilomètres environ. Dès la sortie de Plessier, on aperçoit le clocher et les toits d'Hangest-en-Santerre au loin dans un bouquet d'arbres. La route est encombrée de fantassins anglais qui circulent en tous sens. Les uns s'étendent dans les fossés pour dormir. D'autres creusent de part et d'autre du chemin et dans la plaine des éléments de tranchées avec une activité fébrile.
Je vois encore un général anglais et son état-major, officiers en casquettes à bandeau rouge, rassemblés en plein champ et déployant leurs cartes. Cependant qu'un superbe soldat highlander en jupe courte kaki (le kilt) et mollets nus, monte à quelques pas une garde immobile et un peu théâtrale, comme dans un tableau d'histoire. Il se crée parfois des rassemblements ou des encombrements fantastiques sur cette route qui pourtant doit être vue des observateurs ennemis. Il est vrai que nous sommes en pleine guerre de mouvement et les observateurs doivent avoir de quoi s'occuper.


En approchant d'Hangest, nous entendons tout à coup le sifflement caractéristique d'un obus à fin de course venant de loin, suivi d'une explosion brutale au milieu du village, tandis qu'un nuage de fumée et de poussière s'élève au-dessus des toits du côté de l'église. Nous murmurons dégoûtés : "Ça y est, on arrive pour se faire sonner !" puis nous nous engageons entre les premières maisons. Encore un obus, puis un autre, un peu plus loin sur la droite ceux-là et c'est fini.
Un dragon français qui passe nous renseigne : "Depuis ce matin qu'on est ici, ils tirent comme ça trois coups toutes les demi-heures, histoire de nous emmerde... mais on s'en fout. Ya pas de bobo, ils tirent comme des cons... !" Nous apprenons par lui que le village d'Hangest est actuellement occupé par plusieurs escadrons du 28e et du 30e dragon qui ont pour mission de patrouiller en avant de nos lignes. Celles-ci, tenues par de l'infanterie anglaise, sont situées entre Hangest-en-Santerre et Arvillers, à peu près à hauteur de la voie ferrée.
Nous trouvons enfin un capitaine de dragons qui a établi son PC dans une maison près de l'église. Il nous renseigne et nous déclare qu'il n'a vu jusqu'à présent aucun officier ni soldat français autres que les siens. Mais voici devant nous le commandant qui arrive à son tour suivi du lieutenant Tartar, son officier de renseignements. Venus tous, à bicyclette, ils avaient poussé au-delà d'Hangest jusqu'à Arvillers. Le commandant avait pu ainsi parcourir d'un coup d'œil tout le terrain. Il répartit donc les secteurs que nous devons tenir dès ce soir, le bataillon arrivant pour la nuit : "1er et 2e, en ligne – 3e en réserve".
Je demande alors au commandant d'intervertir l'ordre des compagnies et de placer la 2e (la mienne) en réserve. Je lui donne comme motif que ma compagnie a fait l'attaque de Merckem en premier échelon ; qu'elle a tenu le secteur de Saint-Georges du 10 au 20 et qu'elle est remontée à Nieuport la première du bataillon le 26 janvier, c’est donc son tour, il me semble, à être mise en réserve. Le commandant n'accepte pas mes arguments pour la bonne raison que le bataillon doit monter ici ce soir dans l'ordre 1, 2,3 CM et que pour ne pas créer de désordre dans la nuit noire, les 1re et 2e qui sont en tête de colonne iront prendre leurs emplacements sur la position à l'est d'Hangest, alors que la 3e en queue demeurera dans le village. Mais n'anticipons pas.
Me voici donc aux lisières est d'Hangest-en-Santerre. Je profite de la fin du jour pour arpenter ce qui va devenir le secteur de ma compagnie. C'est sur un front d'un kilomètre, face à l'Est, de part et d'autre de la route d'Hangest à Arvillers, que s'installeront ce soir mes sections. Devant moi les champs déserts s'étendent à perte de vue. La route bordée d'arbres mène à Arvillers, village bien au-delà de la station du "tortillard" qui se profile à un kilomètre devant moi. Tout est calme. Les dragons m'ont affirmé qu'Arvillers était à nous et que les Anglais s'y trouvaient encore. Pas un bruit, pas un mouvement sur toute cette étendue. Drôle de guerre !
Le bataillon arrive à la nuit tombée, guidé par le capitaine Voirin. Je happe ma compagnie au passage et l'emmène. Après avoir placé mes quatre sections, je reviens installer mon PC avec toute ma liaison et mon fidèle Totems au bord de la route, à la sortie même d'Hangest. Totems toujours débrouillard a même trouvé là un abri souterrain qui devait servir en cas de bombardements aériens éventuels. Cet abri envahi d'herbe nous reçoit et nous nous y installons confortablement. Inutile d'ajouter que le ravitaillement en vivres s'opère dans les maisons abandonnées du village.
Pas un chasseur ne manquera ce soir de vin bouché ni de volailles. Les corvées clandestines circulent dans la pénombre et les victuailles de toutes sortes viennent garnir peu à peu les tranchées qui s'ébauchent toute la nuit dans la plaine

28 mars – jeudi saint

J'ai dormi sur la terre tout d'une traite. Totems, mon caporal-fourrier Bertault et toute la liaison on mêlé leurs souffles et leurs ronflements à mes côtés. Au jour, je me détends un peu sur la route et me voilà parti faire le tour de mon secteur. La compagnie a le moral en place. Les cadavres de bouteilles qui jalonnent la ligne en sont la cause.
Je reviens au PC et là sur la route, vers 9 heures, je vois passer en colonne par un, sous les arbres, en formation échelonnée toute la 3e compagnie qui nous dépasse et monte à Arvillers. Quelques paroles échangées au passage avec Ruetschmann et j'apprends que le commandant a reçu l'ordre de faire occuper le village en avant de nous. C'est la 3e en réserve qui a été tout naturellement désignée. Un adieu rapide et déjà les chasseurs de la 3e ne sont plus que des petites silhouettes bleuâtres s'effaçant sur la route comme pour un exercice du temps de paix.
À part moi, je me félicite de n'avoir pas convaincu le commandant hier soir. Il est toujours agréable d'être tranquille, flânant et fumant la pipe, les mains dans les poches, pendant que d'autres parcourent quelques kilomètres supplémentaires, sac au dos, vers l'inconnu.
Pour nous, heureux mortels de la 2e compagnie, qui n'avons pour le moment qu'à tuer le temps, l'inconnu n'existe plus. Le trou qui nous a abrités depuis hier soir nous est déjà familier. Nous l'aimons et éprouvons pour lui une certaine tendresse faite d'intimité et de sécurité.
D'ailleurs vers midi, Totems me régale d'un canard qu'il a pu acquérir sans trop de difficulté au cours d'une visite matinale dans les fermes environnantes. Mon ordonnance a ramené de sa promenade toutes sortes d'objets hétéroclites, dont un accordéon aux touches nickelées qu'il ficelle avec conscience sur son sac.
Au cours de la journée, un certain va-et-vient se produit devant nous vers Arvillers. Des obus tombent assez clairsemés et lointains. Puis des silhouettes se précisent à travers la plaine. Je regarde attentivement à la jumelle. Ce sont des kakis, des Anglais peu nombreux d'ailleurs, une section environ qui se replie flegmatiquement et tous les cent mètres fait demi-tour et expédie une salve dans la nature, comme dans un champ de tir.
Un officier à cheval, casque incliné sur l'oreille, les accompagne. Lorsqu'ils ne sont plus qu'à deux ou trois cents mètres de nous, ils se remettent en colonne l'arme à la bretelle et gagnent la route, abandonnent les lieux sans hâte. Je cours vers l'homme à cheval. Ce recul méthodique, alors qu'aucun ennemi ne se précise, m'ayant exaspéré, je l'invective copieusement. Il me répond dans un jargon affreux qu'il n'a plus rien à faire ici et qu'il s'en va.
Puis brusquement sort d'Hangest, venant de l'arrière cette fois, un caisson de munitions, de la brigade des dragons, lancé au grand galop s'engage sur la route en direction d'Arvillers. C'est la 3e compagnie, seule désormais en avant de nous dans ce village qui a demandé un ravitaillement en cartouches. Deux ou trois fusants boches viennent cingler le macadam. Les cavaliers éperonnent leurs chevaux sous la rafale et l'attelage disparaît bientôt vers l'avant dans un roulement accéléré. Le cran superbe de ces cavaliers fait plaisir à voir.
Je reprends mes observations et de nouvelles silhouettes se profilent dans le champ de ma jumelle. Vers la droite d'Arvillers, des hommes courent un par un entre deux couverts et disparaissent derrière un pli de terrain. Ceux-là, plus de doute, ce sont des boches. Je gagne la section la plus proche, celle de l'adjudant Moreau. Ce dernier comme moi a vu l'ennemi. De nos tranchées le feu s'est déclenché instantanément. Les chasseurs tirent dans la direction repérée. Je me souviens même d'avoir essayé pour la première fois le fusil automatique RSC et l'avoir trouvé à mon goût.
La situation se prolonge et les minutes s'écoulent. Toujours rien devant nous de part et d'autre de la route. Les infiltrations boches sur ma droite ont cessé, ou tout au moins ont dû modifier leur cheminement. Tout à coup des sifflements caractéristiques s'amplifient et s'accroissent. Nous n'avons que le temps de baisser la tête. Une salve de 77 nous salue et vient atterrir sur les lisières du village, à quelques mètres de nous, en écornant un mur et faisant jaillir la terre d'un verger. Cet avertissement indique que l'adversaire précise ses intentions à notre égard. Mais jusqu'à présent il ne s'est guère dénoncé. Autre rafale de projectiles, suivie d'une troisième vers notre gauche. Évidemment la lisière d'Hangest est gênante pour les boches. Mais qu'est-ce que ceci ? J'aperçois vers l'avant des isolés, amis ou ennemis je ne sais trop, qui marchent dans notre direction à travers champ cette fois. Nous ne tirons pas. Nous cherchons à discerner. Avec mes jumelles je vois enfin : ce sont des nôtres. Je reconnais les capotes horizon des chasseurs de la 3e sans doute. Mais oui, en voilà 2 ou 3 qui courent même, en se repliant vers nous. Je me déplace le long de ma ligne, interpellant Moreau, puis le lieutenant Person, et le lieutenant Garnier.
Nous attendons le cœur battant. Mais derrière les trop rares capotes bleues qui viennent à nous, surgissent maintenant des files grises, de petites colonnes qui s'insinuent et s'infiltrent de toutes parts, sur la plaine, tout à l'heure, si déserte. Toute ma compagnie comme moi les a vues et notre feu reprend de plus belle : les boches attaquent.
Il y a eu, certes, au cours de la guerre, des moments particulière­ment angoissants, sortes de points culminants dramatiques, pour un combattant du front. De tels, moments, malgré le danger souvent côtoyé, étaient, Dieu merci, sinon assez rares, du moins suffisamment espacés pour permettre à la nature humaine d'espérer dans la vie. Mais lorsque la mort surgissait de nouveau brutalement sur notre route, notre pauvre carcasse vivait alors intensément ces minutes, peut-être les dernières de notre existence. Un de mes fusils-mitrailleurs qui flanque la route tout près de moi ouvre le feu par saccades précipitées. Tout va bien, tout ira bien. "Mon capitaine 1" s'écrie derrière moi une voix essoufflée bien connue. C'est Moussu mon si brave agent de liaison auprès du commandant qui me tend un petit papier sur lequel je lis l'ordre suivant, écrit de la main même du chef de bataillon :

"PC Hangest-en-Santerre – 28 mars – 15 h 15
Le bataillon va se retirer en ordre ­axe de marche Moreuil par le sud de Fresnoy-en-Chaussée.
La 2e compagnie couvrira le mou­vement"


J'allais précisément vivre un de ces terribles moments au rythme précipité. Alertant mes quatre agents de liaison, je les envoie aussitôt porter mes ordres de repli aux quatre chefs de section. Dans un éclair j'envisage la situation. Nous nous replions par ordre, bien que ma ligne n'ait pas été entamée, abandonnant par conséquent la 3e compagnie à Arvillers. Les quelques chasseurs que j'ai aperçus tout à l'heure venant vers nous me laissent deviner le sort de tous nos chers camarades et amis. Mais je n'ai pas le temps de raisonner davantage. Une rafale brutale de mitrailleuse boche
claque sur nous et nous cloue dans les fossés de la route. Les balles ricochent un peu partout. Les coups viennent de notre droite et légèrement en arrière, de l'emplacement même de la 1re compagnie, avec laquelle la liaison avait été assurée il n'y a pas longtemps encore.
Serions-nous déjà tournés ? L'ennemi serait-il déjà aux lisières Ouest du village d'Hangest, alors que nous occupons encore les lisières Est ? Les rafales plus pressées nous cinglent les oreilles. Je crie à l'adjudant Moreau de couvrir le flanc droit de la compagnie. Je le vois aussitôt courir avec deux ou trois chasseurs et armé d'un fusil-mitrailleur ouvrir le feu vers ma droite. Sur ma gauche j'aperçois déjà la section Person amorcer son repli dans la plaine vers Fresnoy. Mais qu'attendent les autres ?
Allons c'est le grand jeu, la partie est engagée, il n'y a plus qu'à la jouer le mieux possible. Je me dresse et crie à la liaison de me suivre. Puis je me dirige vers la section Garnier sur ma gauche. Je franchis la route en courant sous les balles. Totems se précipite derrière moi tête baissée, mais la corde qui retient le bel accordéon a dû être mal assujettie, car elle casse brusquement ; bien mal acquis ne profite jamais. L'instrument tombe sur la route en poussant un glapissement magistral. L'incident eut été comique en d'autres circonstances, mais les balles sifflent de tous côtés et nous sommes tirés comme des lapins. Cet instrument exhalant son âme au nez des boches sonne peut-être ironiquement le glas des dernières minutes qui nous restent à vivre.
La lutte m'a donné des ailes. En courant vers la gauche de ma compagnie, j'alerte tous ceux qui, le long de ma ligne, n'ont pu encore être touchés par l'ordre de repli. Et de la canne et du geste, ainsi que de toute ma voix, j'indique la direction à suivre. Bientôt toute la 2e est debout en plein champ, se repliant par petits groupes.
Quelques obus rasent nos têtes. L'un d'eux ouvre une brèche dans le mur du cimetière d'Hangest près duquel je passe. Les briques pulvérisées teintent l'explosion d'un nuage couleur de sang. Par moments, les rafales de mitrailleuses qui nous harcèlent s'inscrivent sur le sol comme un large coup de faux et jalonnent notre route de petits nuages de terre voltigeant devant nos pas. Une saucisse boche qui suit la progression des siens apparaît soudain toute proche et peu élevée au-dessus des arbres de la route. Évidemment notre situation n'est guère enviable. Mais tout le monde a pu se décrocher et c'est l'essentiel.
Un chasseur de la 3e compagnie, haletant, ruisselant de sueur, me rejoint. Quelques autres parviendront ainsi à regagner le bataillon, après un cross angoissant entre les deux lignes qui se fusillent. Ce chasseur m'apprend en quelques mots que la 3e compagnie a été complètement encerclée dans Arvillers, que le capitaine de Valicourt a été tué, et que tous les officiers, Ruetschmann, Cosseron, Lefebvre et tous les chasseurs de la 3e compagnie sont tués ou prisonniers.

À notre tour désormais de sortir de ce guêpier. La zone que nous devons franchir le dos tourné à l'assaillant n'offre malheureusement aucun accident de terrain susceptible de nous abriter des balles adverses. À perte de vue c'est le sol nu, les plaines du Santerre légendaires, aux mottes grasses labourées, dont le blé n'a hélas pas encore eu le temps de pousser pour nous offrir au moins un masque relatif. Tout en gagnant à travers les champs le sud du village de Fresnoy, comme le porte l'ordre du commandant, je vois accourir Vinet, pour me confirmer notre repli et la direction de marche à suivre.
Je cours vers Person et lui prescris de faire marquer à sa section des temps d'arrêt successifs en faisant demi-tour sur place, afin d'ouvrir le feu sur les colonnes ennemies. La section Moreau fait de même en bordure d'un chemin de terre et ses FM prennent sous leur feu quelques objectifs fugaces. Mais l'ordre lui arrive une fois de plus de décrocher. Moreau qui n'aime pas beaucoup ça et voulant exhaler sa rancœur, avise un monticule et du haut de cette tribune improvisée lance vers l'Est un "Merde !" puis pour assurer son argument, il fait demi-tour, lève sa capote et montre aux boches étonnés le fond de sa culotte. Après quoi, dignement, et cœur soulagé, il consent à battre en retraite. Mon attention est ensuite attirée sur une silhouette qui circule isolée entre les deux lignes bravant impunément avec des gestes de dément les coups qui lui parviennent de toute part. C'est le sergent Une excellent garçon, mais tête faible, que le bon vin d'Hangest absorbé en quantités anormales a rendue fou. Il trébuche, se relève, agite ses bras comme un pantin. Nous essayons de l'appeler, peine perdue. J'arrête un moment le tir pour ne pas l'atteindre, mais cette plaisanterie n'a que trop duré. Je ne peux épargner la vie d'un homme pour compromettre toutes celles de la compagnie. Le feu est repris et, tout le long du chemin, nous apercevons Une nous suivant de loin, pauvre épave abandonnée dans le tir croisé des balles françaises et boches qui sifflent des deux côtés.
En retrouvant le lendemain Une la tête froide et la raison lucide à sa place de combat dans sa section, je devais rester stupéfait devant ce miracle, auquel le Bon Dieu des ivrognes ne fut point étranger. Les tirs des mitrailleuses ennemies commencent à s'espacer et à devenir moins précis. Seuls quelques petits groupes adverses, porteurs d'armes automatiques légères nous suivent hardiment, nettement détachés de leurs gros. Les feux que mes sections exécutent en se décrochant alternativement les gênent passablement.
Mais j'aperçois trois Allemands plus tenaces qui progressent derrière nous à moins de quatre-vingts mètres. Ils cherchent l'emplacement favorable pour mettre leur mitrailleuse en batterie et nous arroser copieusement. Je crie aussitôt au fusilier-mitrailleur Courty (médaillé militaire cinq mois plus tôt, à Merckem) que le hasard place à mes côtés, de s'arrêter et de les prendre à partie. Calmement, posément, avec le sang froid dont il a toujours fait preuve, alors que tous ses camarades accentuent leur retraite, Courty suivi de son pourvoyeur, fait demi-tour et s'avance à la rencontre du groupe adverse.
En m'éloignant, je l'aperçois, se coucher au revers d'un sillon, et toujours imperturbable, l'arme dans le creux de l'épaule, il vide sur les Allemands qui se sont terrés eux aussi les chargeurs que lui passe son camarade. Tout entier dans l'exécution de la mission que je viens de lui confier, Courty sans s'en douter, renouvelle à la moderne le combat singulier de l'antiquité, mais ici la lutte a un caractère autrement féroce, car elle met aux prises, à soixante mètres, en terrain nu, la mitrailleuse légère allemande et le FM de France.
Au sud-ouest de Fresnoy, nous atteignons un pli de terrain qui nous met désormais à l'abri des balles. À partir de cet endroit, nous pouvons nous replier normalement sans être inquiétés. Quelques rafales de mitrailleuses en tir lointain nous parviennent seules très espacées, et presque à bout de souffle. Nous gagnons le sud de Mézières, près de Villers-aux-Erables. Nous jouissons alors d'une véritable détente physique et morale. Presque tous les éléments du bataillon se trouvent réunis à la côte 104.
Une batterie d'artillerie anglaise isolée et qui n'a pas l'air de se préoccuper de la situation est là dans le bled et tire encore. Une mitrailleuse du bataillon a fixé son trépied sur la route et tranquillement vide des bandes sans arrêt, sur la ligne d'horizon et quelque carrefour lointain. Évidemment tous ces projectiles peuvent gêner les boches. Ceux-ci d'ailleurs ont terminé sans aucun doute leur attaque de la journée. Aussi loin que porte le regard ou la jumelle, pas la moindre silhouette. Le grand calme est revenu sur la plaine. La "saucisse" a disparu.
La nuit vient vite. Je vais prendre les ordres du commandant et il m'est bientôt prescrit de remonter vers l'avant. Nous nous reformons et je porte ma compagnie au sud du village de Mézières où nous devons passer la nuit. La compagnie s'étale sur un front assez vaste et je place mon PC au centre, en plein champ. Comme installation, un sillon dans la bonne terre de France et c'est tout. Comme confort on a vu mieux. Mais y songe-t-on seulement ?
Après une telle journée fertile en émotions, l'essentiel est de posséder sa tête sur ses deux épaules et ma pensée est tout entière pour le capitaine de Valicourt mort pour la France à Arvillers, et dont l'âme noble et bonne s'est envolée pour toujours. Les idées noires disparaissent vite.

Ordre de repli reçu du commandant de la Pomélie le 28 mars 1918 sur le champ de bataille d'Hangest-en-Santerre (Somme)
de Valicourt de Séranvillers
Hangest-en Santerre, 28 mars 1918

La mort du lieutenant Féraud


Féraud et sa section de mitrailleuses, arrivent justement suivi de ses chasseurs et de ses pièces. Il est mis à ma disposition jusqu'à nouvel ordre. Je l'accueille à bras ouverts. Sa grande silhouette s'agite dans la pénombre. Il a jeté sur ses épaules, par dessus sa capote et son équipement, une grande pèlerine d'alpin bleu foncé. Son rire est clair et son bel accent de Draguignan résonne inlassablement. Nous parcourons la ligne et fixons l'emplacement de ses pièces. Puis nous cassons la croûte. Il s'agit enfin de passer la nuit en plein air comme des gueux.

Un sillon élargi par les pelles bêches nous servira de couche et Féraud me propose la combinaison suivante que j'accepte. Nous nous enroulerons tous les deux dans son vaste manteau alpin. Bien serrés ainsi l'un contre l'autre et préservés de l'air extérieur nous dormirons sans nul doute comme des bienheureux. Et ce fut ainsi. Toute la nuit, en dormant, je sens le souffle tiède de mon camarade sur ma joue.

Ce devait être son dernier sommeil. Je puis garantir qu'aucun mauvais songe ne l'a troublé. Sa conscience était en règle. N'avait-il pas comme Saint-Martin partagé son manteau avec plus malheureux que lui. Il est vrai que cet autre était un vieux camarade de combat, un de ses plus fidèles amis, l'égal d'un frère.

29 mars - Vendredi Saint. Le jour nous trouve debout, battant la semelle et scrutant l'horizon. Rien d'anormal. Nous recevons l'ordre de nous replier plus au sud-ouest du village de Mézières, ce qui s'effectue sans incident. J'installe ma compagnie sur un front très vaste. Notre mission est paraît-il de soutenir le 321e, mais sur cette immensité aucun élément de ce régiment n'apparaît. Le 401e est à notre gauche dans le village de Mézières. Une patrouille de la compagnie y a en effet assuré la liaison avec ce régiment.

Je passe avec Féraud une matinée assez morne, car la pluie et la grêle tombent par intermittence. Nous nous réfugions sous nos toiles de tente. Puis le soleil réapparaît. Au début de l'après-midi, pour m'occuper, je prends quelques clichés avec mon Vest-Pocket. Je photographie ainsi Féraud au milieu de ses mitrailleurs. Mais notre attention est bientôt en éveil. Mézières à notre gauche est violemment attaqué. Les obus battent le village et les mitrailleuses crépitent.
Le commandant m'envoie l'ordre de coopérer par mes feux à la défense du village que tient le 401e. Mission que je confie à la section Person à mon extrême gauche. Mais la prise de Mézières par l'ennemi me contraint bientôt d'effectuer un léger mouvement de repli vers le sud de Villers-aux-Erables, toute liaison avec le 401e étant devenue impossible.

Vers 5 heures du soir le 321e qui se trouvait effectivement en avant de nous est attaqué et débordé par le nord de Plessier-Rozainvillers, sur notre droite cette fois. Le recul du 321e s'effectue dans cette direction. Sur notre front toujours rien.
Allons-nous revivre la même journée qu'hier ? Nous sommes là, tous aux aguets, à demi dressés derrière nos trous hâtivement construits.

Bataille du Santerre, 29 mars 1918

Les mitrailleurs ont du mal à trouver un objectif, les silhouettes du 321e apparaissant encore devant nous ça et là. Mais, aussi brutalement qu'hier, nous sommes soudainement pris à partie par un tir discret et diablement ajusté de mitrailleuses. Et pourtant comment répondre ? Il nous est impossible de voir d'où partent les coups. Nous ripostons pourtant, plutôt mal que bien. La partie une fois de plus me paraît mal engagée : en face de nous l'ennemi supérieur en nombre fixe notre front et manoeuvre en nous débordant dans les trop vastes intervalles qui séparent nos unités.
Ma liaison avec la 1re compagnie à ma droite est perdue sans nul doute, car de son emplacement ce sont désormais des coups qui nous parviennent. La situation devient critique. Encore une fois c'est le fidèle Moussu qui accourt, bravant le danger, m'apporter l'ordre verbal du commandant de me replier en direction du bois de Moreuil. Le décrochage de la compagnie est terrible. Encerclée des trois côtés son repli s'effectue sous une grêle de balles.
En tête de ma liaison, je prends pour direction les futaies qui couvrent Moreuil et la vallée de l'Avre. Inutile d'exécuter des bonds, le sol n'offre aucun abri. Nous nous replions donc, debout, sans arrêt, offrant à l'adversaire un objectif remarquable. Aussi sommes-nous environnés par les points d'impact des projectiles qui nous suivent et nous encerclent sans relâche. Comment ne suis-je pas frappé ? Je l'ignore. Ma vie ne tient qu'à un fil. Je le sens et ceux qui me suivent sentent comme moi toute l'angoisse de notre situation. Sifflements, craquements nous fouettent les oreilles. Nos tympans vibrent.
Impossible de courir. Nous sommes essoufflés et le chemin est trop long à parcourir avant de trouver un masque. Nous marchons sous les balles qui crachent plus que jamais et tombent par nappes, comme les trombes d'eau pendant les orages d'été. Devant mes pas la terre gicle. Je vais plus vite. La grêle me suit et semble m'envelopper. C'est une hallucination. Je n'en sortirai pas vivant et je remets mon sort à Dieu.

Soudain je pense à ma mère, ma seule protection et mon unique salut en cet instant critique. Je m'accroche à cette pensée désespérément. Je répète tout haut machinalement: "Maman... Maman !" J'éprouve ensuite une crise de rage devant mon impuissance, devant notre impuissance à tous, en face de ce maudit adversaire qui nous tient en ce moment à sa merci et contre lequel nous ne pouvons rien qu'exposer nos carcasses comme silhouette pour qu'il puisse contrôler sur elles l'efficacité de son tir. Patience nous nous retrouverons les boches !
Voilà les sentiments divers qui m'agitent dans ces terribles moments où l'homme est à deux doigts de la mort et de la mort stupide, de l'assassinat disons le mot, et je suis persuadé que ceux qui m'accompagnent, ma liaison, mon caporal-fourrier Bertault qui lie tous ses mouvements sur les miens, que tous voient les mêmes sombres pensées mettre leur moral à la même et dure épreuve. Nous échappons miraculeusement à cet enfer. Sorti de cette vague mortelle sans trop savoir pourquoi ni comment, je ralentis l'allure et jette un premier coup d'œil sur l'ensemble de ma compagnie qui, de tous côtés, s'est repliée sous ce feu meurtrier.
Je circule pour reprendre contact avec mes sections lorsque j'aperçois Féraud à cinquante mètres, qui, séparé de moi depuis le début de notre repli, regroupe ses mitrailleurs. Nous faisons chacun l'un vers l'autre la moitié du chemin qui nous sépare. En nous retrouvant face à face après ce coup dur, la joie éclaire nos deux visages. Je n'ai pas le temps de continuer.

Un coup de faux de mitrailleuse boche, un horrible coup de faux circulaire balaie le terrain. Un centième de seconde : au moment précis où l'axe de la gerbe qui se déplace de gauche à droite nous surprend tous les deux debout, retentit un claquement sec, net, précis, mais un peu mat comme une noix que l'on casse d'un coup de marteau et je vois Féraud dont les yeux n'ont pas quitté les miens, me regarder intensément, passionnément, puis les fermer doucement pour le grand sommeil éternel et s'abattre tout d'une pièce, raide mort, à mes pieds.
Pas un cri, pas un mot, pas un soupir : un seul regard, un seul. Mais un regard qui vaut plus que tous les cris d'adieu de la terre, un regard brûlant, chargé à la fois de surprise, d'étonnement, de réalité, de regret et d'amour. Oui, tout l'amour contenu dans le cœur de ce camarade si bon, si loyal, si sincère, si généreux, s'est jeté pour la dernière fois dans un grand élan, avant de s'éteindre, et c'est moi qui l'ai recueilli pieusement pour toujours.

Lieutenant Féraud, cher et grand ami, tu n'es plus et nos souvenirs communs m'assaillent en foule : trois années d'existence côte à côte dans le même bataillon, l'attaque de Bezonvaux exécutée l'un près de l'autre, la "Protestation des chasseurs" que tu fredonnais pendant notre progression de nuit dans les trous du ravin du Loup : "À nous les coups de main dans l'ombre..." les casques boches dont nous avions dépouillé nos prisonniers et dont nous étions si fiers, 15-16 décembre 1916 !
Le drapeau tricolore que tu nouais autour de ta taille le matin du 16 avril 1917, drapeau que dans ta folle générosité tu voyais déjà flottant le soir même sur la cathédrale de Laon, souvenirs glorieux, souvenirs amers, mêlés aux souvenirs joyeux de ton exubérance native. Lieutenant Féraud, cher et grand ami, je t'ai pleuré en recueillant ton dernier souffle et je te pleure encore aujourd'hui, car un camarade de combat n'oublie jamais.

Je me suis baissé rapidement et je constate qu'une balle a frappé Féraud, derrière la tête, sur la nuque, juste à la base du crâne. Il est mort sans souffrir et sans être défiguré. Mais une sorte de peur et de répulsion physique me prend. Toucher à ce cadavre est au-dessus de mes forces. Je l'ai toujours connu vivant. Mes yeux se détournent, je ne veux plus le voir ainsi et je me sauve, oui je me sauve loin de là pour ne plus penser à ce cauchemar.
Je vais chercher le mitrailleur Morel, ordonnance de Féraud, et de loin je lui montre le corps resté étendu à quelques cinquante mètres de là. "Va chercher son portefeuille et ses papiers lui dis-je, je n'en n'est pas le courage !" Et Morel exécute cette pieuse besogne.

Bataille du Santerre, 29 mars 1918

Mais déjà je n'ai pas le droit de retenir davantage mes pensées sur cet épisode tragique. Je me dois à ma compagnie dont les éléments se rassemblent un peu partout aux lisières des bois de Moreuil que nous venons d'atteindre. Je vais et je viens d'une section à l'autre lorsqu'un agent de liaison m'apporte un petit carré de papier que je déplie soigneusement et dont je prends avidement connaissance : un nom le termine, un nom qui à lui seul symbolise la résistance opiniâtre forçant la victoire, un nom glorieux : Pétain. L'ordre qui me touche est en effet du général en chef et est ainsi libellé :

"L'ennemi s'est rué sur nous dans un suprême effort. Il veut nous séparer des Anglais pour s'ouvrir la route de Paris. Coûte que coûte il faut l'arrêter. Cramponnez-vous au terrain ! Tenez ferme ! Les camarades arrivent ! Tous réunis vous vous précipiterez sur l'envahisseur. C'est la bataille.
Soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun, je fais appel à vous il s'agit du sort de la France."


Je lis et relis ces paroles, magnifiques dans leur simplicité. Qu'elles aient pu parvenir jusqu'à moi, simple capitaine, au moment précis où je lutte désespérément de toute mon âme et de tout mon corps en pleine bataille, j'en suis tout saisi. Et telle est la force d'irradiation d'un tel chef que je sens renaître en moi une vitalité soudaine et une énergie farouche. Je glisse le papier dans ma cartouchière.
Puis devant moi se dresse la silhouette du général Simon, le cavalier aperçu avant hier en montant en ligne. Le général, très calme, accompagné d'un seul officier est là, sur la route qui, à l'orée du bois, conduit à Moreuil. Il m'interpelle. Je cours à lui. "Eh bien les chasseurs ! On se défend ici sur place !" à ce moment je vois le commandant et le capitaine Voirin se replier tranquillement et venir à nous. Le commandant prend contact avec le général et nous précise verbalement la mission du bataillon. "Tenir coûte que coûte les lisières des bois de Moreuil et s'opposer à toute avance nouvelle de l'ennemi".
La défense aussitôt s'organise. Les boches ne sont pas loin et ne tarderont pas à paraître. Hâtivement je place tout mon monde sous les arbres. Le champ de tir est exceptionnel. La plaine toute nue s'étend devant nous et nous-mêmes sommes invisibles. La CM, des dragons à pied et une compagnie du 321e (capitaine Grimond) s'organisent comme nous et bientôt, lorsque les premières silhouettes boches apparaissent, c'est un ouragan de fer qui se détache des bois que nous occupons et se précipite sur elles.
Notre fusillade roule ininterrompue, sans arrêt, comme les vagues de la mer. Fusils, FM, mitrailleuses soulèvent sur la plaine des nuages de poussière. Quelle joie féroce de tenir à notre tour, sous notre feu, ceux qui tout à l'heure croyaient nous avoir anéantis ! Nous voyons les masses allemandes disloquées, courir éperdues au hasard, cherchant le moindre abri, la moindre motte de glaise pour s'y terrer. Le vide du champ de bataille est créé instantanément, mais notre tir ne ralentit pas une seconde. Deux heures durant, il crépitera férocement, impitoyable, balayant le plateau, ricochant, rebondissant, fauchant, hachant tout et semant loin sur les arrières ennemis les projectiles à profusion.
Féraud sera vengé. J'ai pris un mousqueton et je m'applique à placer mes balles sur une motte de terre où j'ai vu tout à l'heure s'aplatir un boche. Sans répit, sans me lasser, je tire à la même place sur cette motte grise qui, je l'espère, n'abrite plus qu'un cadavre transpercé.
Tous les officiers ont d'ailleurs le fusil à la main. Sur la ligne de feu où je circule, les chasseurs font merveille. Le général Simon, le commandant, le capitaine Voirin, debout sur la route au milieu de nous, regardent silencieux. Le spectacle est si poignant qu'il se passe de commentaires. Chacun sent profondément que l'ennemi surpris, désemparé, paye cher sa journée et ne progressera plus.
Nos munitions sont inépuisables : sur le talus de la route, un caisson de cartouches s'est vidé et les chasseurs viennent s'y ravitailler. Puis le général Simon nous quitte et, toujours suivi d'un seul officier, redescend tranquillement la route qui mène à Moreuil. Le sang-froid et le courage de ce général de cavalerie restant volontairement sur la ligne de feu au milieu de nous ont forcé notre admiration.
La nuit vient rapidement, et le commandant prescrit aux compagnies de se décrocher successivement par sections, ce qui permet d'alimenter notre tir jusqu'à la nuit noire. Je fais prendre par mes chasseurs un maximum de paquets de cartouches possible, et nous nous retirons sur Moreuil en descendant les pentes boisées et ravinées qui conduisent au village. Celui-ci est désert. Quelques territoriaux y semblent égarés. Nous traversons l'Avre et, par le même itinéraire emprunté trois jours auparavant, nous gagnons Mailly-Raineval abandonné, où nous passons la nuit.
Ma compagnie harassée s'endort dans les premières granges du village, à la sortie nord. Je fais placer des petits postes aux issues, sur la route que mes chasseurs barricadent. Nous ne serons pas inquiétés. Les boches, là-haut, de l'autre côté de l'Avre, pansent leurs plaies et redoutent de nouvelles embûches. Notre magistrale correction les a rendus circonspects.
Je retrouve à Mailly mon petit fourrier Cabane et l'on s'imagine quelles effusions furent les nôtres. Heureux de nous revoir, il nous a préparé un ravitaillement de choix. Il est vrai que la ferme où je place mon PC possède encore sa basse-cour. Une superbe volaille rôtie nous fait oublier vivement les misères de l'heure. Et voilà comment, Dieu me pardonne, j'ai mangé du poulet le Vendredi saint.
 
30 mars 1918, réveil à 4 h 30. Je vais voir le com­mandant à la mairie, il nous donne l'ordre de nous porter sur une position située à l'ouest de Morisel et qui domine la vallée de l'Avre et le village de Moreuil. Nous franchissons crêtes et ravins et prenons nos emplacements vers 9 heures à la lisière des bois de la ferme Anchin. Nous creusons des trous individuels sur cette hauteur dont la vue s'étend fort loin au-delà de Moreuil, jusqu'aux positions que nous occupions hier soir et où nous avons arrêté nos assaillants.
Bientôt l'ennemi tente de déboucher dans la vallée. Il fait précéder son action d'un bombardement terrible de Moreuil que nous voyons brûler sous nos yeux. L'après-midi se passe et nous faisons échouer par nos feux la tentative ennemie de s'emparer du village.
Il pleut à torrents et nous nous réfugions sous nos toiles de tente : nous sommes trempés jusqu'aux os. La nuit vient sans changement de la situation de part et d'autre. Je dors un peu. Je suis gelé. La cuisine roulante vient nous apporter la soupe vers minuit.

31 mars 1918, Pâques, la journée est assez morne. Toujours en position sur les pentes dominant le champ de bataille. Mes agents de liaison me confectionnent une petite cagna sous-bois. Je circule, vais voir Ramby et Perrodo sur ma gauche. Je suis attentivement à la jumelle les mouvements de l'ennemi qui s'obstine sur Moreuil, mais que les tirs de notre artillerie stoppent partout. Le ravitaillement du soir est plutôt maigre. Il fait froid. Nous sommes transis.
 
1er avril 1918, situation inchangée. Les boches ne renouvellent pas leurs tentatives d'attaque. J'ai la visite du commandant. Notre artillerie est très active. Mais celle des boches commence à taper sur notre hauteur assez près de nous. Je fais creuser une tranchée-abri par mes agents de liaison. Le soleil réapparaît : je dors et écris quelques lettres.
Je me lève à 4 heures du matin pour une ronde de nuit dans ma compagnie. Rien d'anormal, tout est en place. Vers 9 heures, les boches marmitent nos tranchées et mon PC dans le petit bois. Nous sommes terriblement repérés. J'ai quatre blessés, dont le caporal David, assez gravement. L'incendie de Moreuil continue... Le château est en flammes.
J'ai l'impression que l'ennemi a dû regrouper ses forces ces jours derniers. Il a certainement franchi de nuit la vallée de l'Avre et doit se préparer à donner l'assaut à nos positions. Ses tirs d'artillerie qui se font plus précis sont de mauvais augure. Un de leurs obus tombe à trois mètres de mon trou ! J'apprends le soir que Rambaud a été blessé peu gravement à la cuisse. Mais j'apprends ausssi que nous seront relevés dans la nuit par le 5e cuirassier à pied. Ceci est de bon augure.
 
Bataille du Santerre, 30 mars 1918
"Soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun, je fais appel à vous : il s'agit du sort de la France"
Bataille du Santerre, 29 mars 1918
Bataille du Santerre, 30 mars 1918

3 avril 1918, en effet à 2 heures du matin les ombres des cavaliers apparaissent. Je passe les consignes et mes sections se regroupent pour le départ. Que l'on imagine dans ce cas le rôle du capitaine. Les ordres reçus m'indiquent que le bataillon ira cantonner à Cottenchy, village situé à quelque dix kilomètres au nord-ouest au-delà de la vallée de La Noye. Les compagnies doivent s'y rendre chacune isolément.
Avant de partir, je consulte ma carte à la lueur d'une bougie bien camouflée sous ma toile de tente : le premier point à atteindre, c'est Rouvrel, où nous trouverons la route. Mais pour gagner Rouvrel, il y a trois bons kilomètres à parcourir dans la nuit sans lune sur un plateau inconnu et dénudé, sans aucun point de repère ni chemin quelconque pouvant guider nos pas. Bien mieux, il y a des traverses qui risquent de nous égarer. Or, je suis l'unique responsable de la bonne route et du but final, car toute la compagnie me suivra aveuglément en colonne par un.
J'ai mesuré très exactement l'angle de marche à la boussole (ce fameux azimuth !) et c'est l'aiguille phosphorescente de ladite boussole qui seule sera mon guide. On a beau avoir le sens du terrain (qualité primordiale du chef), c'est avec un petit battement de cœur que je partirai droit devant moi, avec tous les miens à mes trousses.
Tout au long de ces trois mortels kilomètres, je navigue littéralement en pleine noirceur dans les terres labourées des sillons qui collent aux semelles. Ma boussole est au creux de ma main, et j'ai du mal à ne pas me laisser entraîner hors de la bonne voie par telle pente du terrain ou tel obstacle imprévu. Je vais de l'avant de toute mon énergie, en priant tout bas pour voir enfin apparaître le village de Rouvrel, comme le marin perdu sur l'océan cherche à déceler le phare ou la voile salvatrice...
Enfin c'est presque à "bout portant" que je viens buter sur les premières maisons de ce village. Mon tir était bon. J'ai visé juste. Le reste du chemin est sans histoires. La route nous conduit par Dommartin où nous franchissons la Noye, jusqu'à Cottenchy, où j'amène tout mon monde, sans un traînard, à 5 h 30, du matin.
Toute la division est descendue des lignes. Nous déjeunons à la popote des officiers du 3e d'infanterie qui se trouve là également, ainsi que de nombreux Anglais qui peuplent le village. Mais nous sommes toujours en état d'alerte. Ce contact avec l'arrière me permet une bien grande joie : le courrier m'apporte des lettres de Mimi auxquelles je réponds aussitôt.

Le lendemain 4 avril 1918, départ à 4 heures du matin pour une étape sous la pluie battante vers un nouveau cantonnement. Mais en cours de route, un ordre de la division nous arrête à Rumigny. L'attente se prolonge. Pour quel motif ? Des tuyaux circulent... on va remettre ça...
Nous casons provisoirement nos chasseurs dans les granges du village et les officiers vont déjeuner dans la première maison. La journée s'écoule à "droguer" dans l'incertitude des événements. Puis vers 15 heures tout le 15e groupe de chasseurs reprend la route et se reporte... vers le front ! Nous atteignons Estrées-sur-Noye et, pendant que le bataillon mange la soupe sous la pluie dans un champ, je pars à cheval faire le cantonnement dans le village, sur une route encombrée d'artilleurs et de chevaux qui embouteillent la circulation.
À 19 heures cantonnement d’alerte. On apprend de mauvaises nouvelles. Les cuirassiers qui nous ont relevés ont subi paraît-il, l'attaque qui nous était destinée, et ont perdu la position, en encaissant des pertes sévères... Situation peu rassurante...

5 avril Estrées sur Noye. 
Toujours en alerte. Toute la matinée je travaille à la rédaction de textes de citations pour ma compagnie. L'après-midi je vais avec mes chefs de section reconnaître les emplacements à tenir aux abords du village. Nous pataugeons dans la mélasse. Une batterie de 155  tire à proximité.
De nouvelles troupes arrivent dans le secteur pour colmater le front encore bien fragile. C'est ainsi que nous voyons passer le 311e régiment d'infanterie (rappelé d'Italie) : il monte en ligne. Cet afflux d'unités fraîches dans la bataille en cours va enfin nous libérer.

Le 6 avril 1918
le réveil sonne à 2 h 30 et dans la nuit nous quittons Estrées pour une étape qui, par Grattepanche et Saint-Sauflieu, nous amène à Loeuilly (Somme) vers 7 heures du matin.
Puis c'est Sommereux (Oise) le 7 avril où le courrier m'apporte des lettres de Mimi et de mon père très inquiets sur mon sort, car ils n'ont plus de nouvelles de moi... Les lettres ont été bloquées pendant la bataille et je comprends toute leur angoisse alors que les communiqués leur décrivent les durs combats en cours.
Papa m'apprend qu'un obus de la "Grosse Bertha" qui tire sur Paris (à 120 kilomètres de distance) est tombé sur la maison de ma sœur Geneviève à Paris, rue Chanoinesse, dans la Cité, tout près de notre maison de la rue du Cloître-Notre-Dame. L'appartement est effondré, disloqué, et les meubles gisants pêle-mêle, au milieu d'un effroyable plâtras et de décombres. Fort heureusement Geneviève et ses enfants avaient quitté Paris pour rejoindre en Suisse René, mon beau-frère, rapatrié de son camp de prisonniers d'Allemagne.
Quatre médailles militaires sont accordées au bataillon dont une au chasseur Descours de ma compagnie que j'avais proposé. Pendant les 48 heures passées à Sommereux, je prends contact avec plusieurs officiers de l'état-major de notre division, dont le lieutenant (baron Robert) de Rothschild. Il me dit que le 102e BCP a la très grosse cote et que sa belle résistance contre l'ennemi au cours des derniers combats lui vaut une proposition de citation à l'ordre de l'armée. Ce sera sa troisième et elle sera ainsi libellée :

"Bataillon de la plus belle allure, qui a déjà donné de merveilleuses preuves de crânerie et de mordant, en Champagne, à Verdun, dans les Flandres et qui sous les ordres du commandant de La Pomélie vient d'opposer aux formidables attaques de l'ennemi une réaction acharnée, disputant chaque pouce de terrain avec âpreté et énergie."

Je serai cité à l'ordre du  36e corps d'armée.

"Officier d'élite, digne du temps des grognards et des Marie-Louise. Les 28 et 29 mars a lutté pied à pied contre l'ennemi, l'arrêtant parfois à moins de 25 mètres, faisant le coup de feu avec ses chasseurs et ne songeant qu'à être encore plus brave qu'eux."

Une dernière étape plus au Sud, vers le grand arrière où il n'y a plus trace de combats, nous amène à Grémévillers (Oise). Nous sommes dans le Beauvaisis. Grande détente. Seuls quelques réfugiés civils de Contoire nous rappellent le pays d'où nous venons. La guerre de mouvement, après trois ans de stagnation, est désormais déclenchée

Le 11 avril 1918 
nous recevons l'ordre d'aller embarquer à la gare de Saint-Omer-en-Chaussée. Notre division est appelée de nouveau sur un autre point du front qui vient de craquer sous la pression ennemie. Nous attendons longtemps dans la nuit aux abords de la gare et ce n'est qu'à minuit que nous montons dans le train.
Le 12 avril 1918 alors que je m'installe dans un compartiment avec Person et d'autres officiers, je glisse malencontreusement sur mes souliers cloutés et je tombe à la renverse. Mon bras droit heurte et brise une vitre. Un des éclats m'entaille profondément le coude droit et m'atteint le nerf cubital. La douleur est très violente et je saigne abondamment. Le docteur Tussau vient me faire un pansement. Je passe sous silence les souffrances endurées dans ce train qui ne démarre qu'au matin, remonte vers le Nord et par Amiens, Abbeville, Calais, Dunkerque et Bergues, nous dépose à Cassel l'après-­midi. Nous voilà revenus dans les Flandres !
Les boches attaquent dans le secteur britannique Meteren, Bailleul et le mont Kemmel... Nous allons encore probablement jouer les "bouche-trous". Nous cantonnons à Weymars-Cappel à la sortie ouest de Cassel. Je loge chez le curé ainsi que Totems qui m'aide à me déshabiller, car j'en suis totalement incapable, ne pouvant me servir de mon bras droit. J'ai le moral très bras.
13 avril 1918 le bataillon reçoit dans la matinée l'ordre de se porter vers le front... Je suis arrivé au moment le plus cruel pour moi de toute la campagne : en présence de la gravité de ma blessure, le docteur Tussau me signe impérativement une fiche d'évacuation, car une opération s'avère nécessaire. Et pourtant je suis là, le bras en écharpe devant ma compagnie qui se rassemble et ne se doute de rien.
Nous partons. Je prends la tête comme toujours... Mais quoi ? Sera-ce donc la dernière fois ? Nous montons vers Cassel, dont les moulins pointent sur les hauteurs. Et puis tout à coup, je me place sur le bas-côté et je reste là, immobile, les yeux embués de larmes... Tous mes chasseurs passent sacs au dos, martelant le pavé, sans savoir que je les quitte, mais leurs regards croisent le mien et soudain ils comprennent...
Mes quatre sections s'éloignent. Une dernière fois je les suis des yeux : le tournant de la route les absorbe. Ma compagnie a disparu. C'est fini. Je suis là, seul désormais, horriblement seul, le cœur déchiré, séparé des miens qui partent sans moi pour d'autres "gestes" auxquels je ne participerai plus...
Toute la zone est occupée par nos alliés et il n'y a pas encore une seule formation médicale française où je peux me rendre. C'est donc une auto anglaise qui me mène à l'hôpital britannique installé à Arques dans les faubourgs sud-est de Saint-Omer. Je suis donc bon gré mal gré pris en charge par le service sanitaire anglais.

Hôpitaux d'Arques et du Tréport - Rouen - Mariage -1918


 Je resterai six jours dans les hôpitaux britanniques. Six longs jours qui me paraîtront des siècles. Séparé brutalement de mon bataillon et de ma chère compagnie. Seul, dans une ambiance si différente de celle au milieu de laquelle je vis en campagne depuis plusieurs années. Isolé, perdu chez nos alliés dont je comprends mal la langue et pour lesquels je ne suis qu'un numéro matricule anonyme, comme tant d'autres. Inconnu de ceux qui me soignent et de ceux avec lesquels je cohabite.
Je souffre moralement et physiquement de cet abandon et je n'ai plus qu'une hâte et qu'un désir: retrouver les Français de France et... ma fiancée! Mais revenons aux faits.
Arrivé à Arques (Pas-de-Calais) le 13 avril 1918, je déjeune avec des toubibs anglais qui, au vu de mon grade, me transfèrent l'après-midi dans un hôpital d'officiers. Là, on commence par m'offrir le thé lorsqu'un docteur vient m'examiner et m'intime l'ordre de le suivre.
Sans autre forme de procès (et l'estomac plein) je suis introduit dans une pièce sur laquelle s'inscrit en grosses lettres le mot théâtre Ge devine que c'est la salle d'opération !). On me déshabille, me couche sur une table et me colle un masque sur le visage. En moins de deux, je suis endormi à l'éther ... et opéré ... Mon  réveil le soir dans mon lit est plutôt pénible. Je suis affreusement malade et la très forte douleur de mon bras s'ajoute à celle de mes vomissements Ge "pue" encore l'éther ! pouah! j'en ai la nausée !).
Par ailleurs je ne comprends pas un mot de ce qui se dit autour de moi. Personne ne m'a expliqué ni ne m'expliquera jamais ce que l'on m'a fait dans leur sacré théâtre. Je ne suis d'ailleurs qu'un colis "étranger" pour tous ces gens qui ne se soucient pas plus de moi que d'un palefrenier de chez eux.
Les 14 et 15 avril se passent dans mon lit où mes douleurs du bras continuent. Je ne peux le remuer et j'écris à mon père et à Mimi de la main gauche quelques mots pour les rassurer. Je pense à tous les miens, à ma fiancée, à ma famille, à mes chasseurs... je souffre moralement surtout, car je ne peux parler ni me confier à personne.
Rien que des indifférents autour de moi, des étrangers, des figures d'Anglais qui me tapent sur les nerfs ! Je réclame mon évacuation sur un hôpital français. Peine perdue. J'appelle l'infirmière:
"Mademoiselle", ce qui me vaut quelques ricanements dans la salle où je suis étendu. Je m'ennuie horriblement sans distractions ni soins d'aucune sorte. La cuisine anglaise me soulève le cœur... il y a notamment un horrible "porridge" que je ne peux avaler. Seul un officier anglais, compatissant, vient s'asseoir près de mon lit et faute de nous entendre correctement, nous parlons... allemand ! Il me confie gentiment qu'il a vu ce matin passer la "Chevalerie" française dans les rues de la ville.
Le 16 avril, on nous réveille tous à 2 heures du matin. Je m'habille avec une certaine difficulté, mais avec plaisir. On nous fait monter en auto et conduire à la gare. Là, nous embarquons et le train s'en va en évacuant l'hôpital sur l'arrière. Je devine ainsi que les affaires vont mal sur le front... mais je suis totalement sevré de nouvelles. Le train passe par Saint-Omer, Calais, Boulogne, Étaples. On nous sert à déjeuner dans le train. J'ai des camarades anglais, sympathiques, parlant français et je peux ainsi reprendre goût à la vie bien que je souffre encore assez de mon bras.
À Abbeville nous prenons la voie du Tréport, où nous arrivons assez tard dans la nuit. Je suis logé à l'hôtel des Terrasses où je partage une chambre avec un pasteur-aumônier anglais. Nous nous couchons vers 1 heure du matin.
Je reste couché et une infirmière anglaise m'apporte à manger. Il y a ici un interprète français qui vient me voir. Je lui demande d'envoyer une dépêche à papa et à Mimi. J'obtiens enfin, après maintes demandes réitérées, d'aller ouvrir mes cantines reléguées dans un cagibi, pour y prendre mon nécessaire de toilette. Je peux ainsi me raser et me laver de la main gauche, ce que je n'avais pu faire depuis mon évacuation!
J'envoie l'Angleterre et les Anglais à tous les diables, d'autant plus que la nourriture et la bière que l'on me sert sont détestables! Quant au pasteur anglican, mon coéquipier, il rentre tard dans la nuit et je constate qu'il est..., disons, "malade" !
Ce matin, grande surprise et grande joie. On vient me chercher en auto pour me conduire à la gare du Tréport. Grâce à mon interprète français qui s'en est fortement occupé sur mes instances, je suis expédié sur un hôpital français à Rouen! Ouf! Je prends donc seul et comme un bon bourgeois le train de 9 heures. Vive la liberté ! Vive la France !
J'arrive à Dieppe vers midi et m'en vais tranquillement déjeuner au Terminus où un monsieur très aimable s'intéresse à ma personne (revive la France !). À 14 heures, un train des messageries qui n'en finit pas, me secoue en petite vitesse, au milieu de marchandes de poissons qui jacassent sans arrêt.

Enfin c'est Rouen à 18 heures. Je me fais conduire à l'Hôtel-Dieu où le médecin principal le Bastard m'envoie ipso facto, chez les bonnes sœurs de la clinique du docteur Marttin (hôpital 211), rue Eau de Robec. J'y arrive pour dîner. Je suis reçu avec une chaude cordialité et j'y retrouve un officier de ma division, le lieutenant Lérable du 401e RI.

Je séjournerai vingt-huit jours à Rouen. Ma blessure est plus grave que je ne le pensais. Le nerf cubital qui a été sérieusement touché et a quelque peu "ratatiné" deux doigts de ma main et celle-ci, très faible, ne reprend que très lentement son service. Je suis astreint à des traitements électrothérapiques. Mais je suis bien installé. Les sœurs sont charmantes. Les camarades agréables. L'un de ceux-ci est allé aussi­tôt en ville prévenir de ma présence à Rouen Monsieur et Madame Gustave Marquézy qui habitent cette ville. Ce sont les oncle et tante de Mimi. Ils viennent aussitôt me voir et se chargent de prévenir tous les miens.
C'est ainsi que, le 21 avril, je reçois la visite de mon père, de ma sœur, de Madame Piel, et surtout de ma fiancée, arrivée la veille au soir de Paris. J'aurai d'autres visites, comme celle de mon oncle Jules Hubert. Mais Mimi reviendra encore avec ma mère passer six jours auprès de moi. Nous déjeunons ou dînons souvent chez les Marquézy. Nous faisons des excursions en bateau sur la Seine jusqu'à la Bouille... en tram à Bonsecours... dans la forêt de Maromme ... Souvenirs de déjeuners dans de petits restaurants campagnards où l'on cueille des jacinthes... c'est l'idylle où l'on envisage toutes les modalités d'un épilogue que Mimi et moi voyons se rapprocher de jour en jour.
Je ne voudrais pas clore mon chapitre rouennais sans dire un mot de Zabeth Marquézy, décédée en 1969, cousine de Mimi, qui me chaperonna plusieurs fois dans les rues pittoresques de la ville, bien que son père (l'oncle Tatave) très à cheval sur le "qu'en-dira-t-on" se montra assez réticent sur les sorties de sa fille avec... son futur cousin !
Le 18 mai 1918, je passe la visite devant la commission médicale siégeant à l'Hôtel-Dieu présidée par le docteur Le Bastard qui m'accorde un congé de convalescence d'un mois. Je suis à Paris chez moi vers 11 heures du soir. Il m'est impossible de vivre pendant toute cette période sans penser chaque jour à ma compagnie. Au cours des mois d'avril et de mai, je recevrai de nombreuses lettres de mes anciens sous-officiers et chasseurs. Elles me tiennent au courant de leurs faits et gestes et ce contact étroit qui m'unit toujours à eux est pour moi un soutien moral réconfortant. Je donne ci-après quelques extraits de cette correspondance, dont je respecte les termes et l'orthographe.

De l’adjudant Gaston Moreau

Le 30 avril 1918
Mon capitaine,
 Je me permets de venir vous écrire c'est quelques lignes pour vous remercié ce dont vous avez fait pour moi et pour que vous nous reveniez vite, vite. Petite nouvelle que vous devez savoir j'ai été nommé adjudant-chef le 25 et aujourd'hui ma citation est sortie à la brigade (vu). On parle fort que nous allons refaire une période de tranchées. Le repos n'existe plus (pas de doute !). Enfin le seul cri de la compagnie "notre capitaine", c'est vous dire tout. Tous les sous-officiers et chasseurs de la compagnie se joignent à moi pour vous présenter nos sincères salutations et votre prompte guérison et retour le plus vite possible.

23 mai
J'ai été blessé le 5 mai d'un éclat d'obus près du tibia droit, près du mont des Cats, les boches s'amusaient à démolir la ferme et, moi, j'ai encaissé. Enfin sa va bien... la perm ou la convalo.


Du sergent-major Lévy

23 avril 21918
Enfin aujourd'hui je reçois votre carte et par votre signature je vois que vous êtes encore bien gêné par votre blessure. Soignez-vous bien et revenez-nous guéri. Plus que jamais vous nous manquez et ce que j'avais prévu arrive journellement.
Vous savez peut-être où nous sommes : toujours le mont des Cats et en ce moment l'artillerie tonne ferme.
 
28 avril 1918
Toujours en réserve à quelques centaines de mètres des lignes, dans une ferme où loge toute la compagnie.
Ce matin le commandant me demanda si j'avais reçu de vos nouvelles. Je lui fis part de votre carte. Il me prie de vous faire savoir qu'une circulaire parue hier concernant les officiers évacués vous ferait rayer des contrôles si vous ne rentrez pas dans le plus bref délai.
Songez à ce que vous êtes pour nous et j'ose insister au nom de tous pour vous prier de faire l'impossible pour revenir à la compagnie.

5 ami 1918
Le beau temps est passé, hélas ! Pourtant j'ai encore l'espoir de vous revoir parmi nous pour nous guider et surtout nous soutenir.
À la compagnie beaucoup de découragement en ce moment. La fatigue et le manque d'organisation y sont pour beaucoup. J'ai vu tout à l'heure Totems, le pauvre garçon s'ennuie et n'est plus le même, c'est compréhensible, moi je deviens "grognon" et même méchant, que voulez-vous? Ce n'est plus la même vie. Avec vous nous avions le caractère gai et nous oublions vite les mauvais moments.


De mon  fourrier Hubert Cabannes

24 avril 1918
Nous ne connaissons pas encore les douceurs du repos, mais celles du demi-repos, si on peut s'exprimer en ces termes, quand de gros tousseurs de bronze secouent l'air et que dans le ciel gris vrombissent les moteurs boches.
Une cave nous sert d'abri et en attendant d'aller goûter quelque sommeil réparateur, je ne peux mieux faire que de vous dire combien en des heures amères, votre pensée fut près de nous. 
Sans vouloir être présomptueux, je me permets de dire que des forces morales nous unissent et votre famille se ressent de l'absence de son chef ...
Mon capitaine, un sextuple hourra, supérieur à celui qui récompensait le coureur dans le stade, vous attend.

28 avril 1918
La 2e compagnie sans vous est ballottée comme un frêle esquif. Jadis les Rois Mages furent guidés vers la crèche du Divin Maître par Une Étoile. Il nous manque la nôtre, et, si vous pouvez nous revenir bientôt, la joie sera parmi vos chasseurs.
De mon ordonnance Albert Totems

Le 3 mai 1918
Je viens par cette petite lettre vous donnée de mes nouvelles. La santé est toujours bonne. J'espère que ma lettre vous entrouverat de même, car pour nous on n'est très fatiguer et on nattend la relève ses jours ici. J'ai donné le bonjour à tous les chasseurs et il vous en souhaite un grand bonjour de tous et il me dise de vous dire de revenir le plus tôt possible, car il trouve que cela ne va plus à la compagnie. Le chef me charge de vous dire qu'il devient abruti depuis votre départ...

Le 13 mai 1918
Je viens par cette petite lettre vous donner de mes nouvelles et vous remercier de votre carte du 15 que j'ai reçu hier surtout que vous êtes parti en convalot je le savais déjà, car il y a un chasseurs de la 1e compagnie qui vous a vu à Rouen.
Mon capitaine je voudrait bien savoire si vous allez revenire à la compagnie après votre convalescence. Il y a un autre capitaine un nommés Martin mais à se que longt dit qu'il est la provisoirement en attendant votre rentrée mais on dit tellement de canard. Pour la jument elle va bien. Elle est tranquille, car le capitaine qui est à la compagnie ne sait pas monter à cheval. Goubet lui donne des instructions ...
J'ai oublier de vous dire avec ma citation comme vous me le demandier. Et bien mon capitaine je suis comme mes grolle pas vernit je n'en nait pas encore cette foix ici. Le cloux est toujours seule. Pour le môment nous sommes en Alsace près de Dannemarie au repos. Et bien mon capitaine je ne vois plus guère à vous dire que toux les chasseurs demande si vous allez revenire.


Du capitaine de Boismenu (mon premier capitaine en 1915)

Pari le 3 avril 1918
Bravo, mon petit chasseur ! - ou plutôt mon cher collègue - Bravo ! Vous voilà parti pour l'amour, après avoir conquis de nombreux lauriers !
Je reçois, du même coup, l'annonce de vos fiançailles, et celle de votre promotion. Je suis fier de mon élève !
Je voudrais bien que vous soyiez resté à la tête de cette fine 2e compagnie, que nous avions constituée ensemble et qui s'est si bien comportée à votre tête.
J'ai retrouvé dans mes souvenirs (un peu poudreux), c'est très loin, très loin, du temps où je faisais des pâtés de sable sur la plage de St Malo, j'ai retrouvé dis-je, un certain commandant Melcion d'Arc que j'admirais profondément, car il était chef de place à St Malo, et il avait des revers rouge éclatant à sa tunique !
J'étais très fier quand il me donnait une petite tape amicale sur la joue. Sa femme et ma mère étaient très amies. D'ailleurs ce nom est d'une famille bien connu. Et je vous félicite doublement de votre mariage.


Le commandant Ferdinand-Élophe Melcion d'Arc dont parle le capitaine de Boismenu est né le 17 septembre 1814 et mort en 1890. C'était le quatrième des six enfants de l'intendant militaire en chef du corps d'occupation d'Afrique à la prise de Constantine en 1835, Alexandre-Casimir Élophe Melcion d'Arc dont je conserve le portrait et la miniature peints en 1841. C'est l'oncle à la quatrième génération de Mimi.
Mon mois de convalescence se déroule entre Paris et Le Vésinet, mais il s'avère bientôt que la rééducation de mon bras droit n'avance pas vite. Je dois subir un traitement spécial d'électro-mécanothérapie qui a lieu quotidiennement au centre médical installé sous les verrières du Grand Palais. Le service de santé y a aménagé les appareils les plus divers destinés aux grands blessés des membres qui, comme moi, sont astreints à des séances assez peu agréables : ma main droite est placée sur un rouleau dans lequel passent des effluves magnétiques pendant qu'une mécanique insolite manipule mon poignet et mon bras en tous sens.
J'obtiens une prolongation de quinze jours au bout de laquelle un mieux très net se fait sentir.
Au cours de cette période, nous avons eu le temps de régler avec Mimi tous les détails de notre mariage que nous faisons coïncider avec la fin de mes séjours dans les hôpitaux.

Le 4 juillet 1918, ce sera à Paris, chez Maître Breuillaud, square des Arts et Métiers, la réunion de nos deux familles pour la signature du contrat de mariage. Nous sommes allés auparavant rendre visite à ma cousine Anne Dimier dans son couvent des Sœurs Bénédictines. Nous la voyons au parloir derrière les grilles qui la séparent de notre monde. Sous son voile de religieuse, elle nous apparaît calme et souriante. Elle me remémore nos jeux d'enfance à Vincennes pendant les vacances chez notre grand-mère. Sa vie et la mienne ont pris depuis des voies bien différentes, mais l'efficacité de ses prières se fera sentir sur nous tous jusqu'à sa mort survenue comme révérende mère en 1955.
On ne raconte pas les cérémonies de son mariage. La description en serait tant soit peu terre à terre, alors que des sentiments d'un ordre très élevé vous assaillent et remplissent le cœur et l'esprit. Je renonce donc au style "petite fleur bleue" pour décrire les cadeaux que l'on reçoit et que l'on admire; le déjeuner du 6 juillet au Vésinet qui précède le mariage à la mairie en présence des oncles et tantes venus des deux branches familiales en "supporters" de nos pères et mères ; le petit speech de l'adjoint au maire Monsieur Saulnier et l'action de grâces à l'église. Tout cela nous le vivons Mimi et moi dans l'allégresse de nos désirs enfin réalisés.
Deux jours s'écoulent encore... Simone Piel arrive d'Houlgate et Xavier, sergent-pilote aviateur, débarque à son tour. Le 9 juillet la cérémonie a lieu en l'église Saint-Marguerite du Vésinet et c'est l'abbé Haglon qui prononce le discours traditionnel et qui, sur ma demande, bénit mon sabre. Mes beaux-parents reçoivent ensuite, 12, route de la Passerelle, et nous avons le plaisir Mimi et moi, malgré la recrudescence des combats de ce mois de guerre 1918, de voir beaucoup de parents et d'amis qui sont venus dans cette grande banlieue nous apporter leurs vœux au milieu de la joie générale.
C'est ainsi que mon vieux 102 est représenté par le capitaine de Boismenu et par mon jeune caporal fourrier Bertault et sa fiancée venus s'initier aux rites de leur prochaine union.
J'ai reçu une avalanche de télégrammes et de lettres de tous mes anciens chefs, camarades, amis et chasseurs de mon bataillon. Ces témoignages multiples sont émouvants. Je les ai conservés dans un album spécial où ma postériorité les relira peut-être plus tard, car ils attestent l'ambiance de l'époque. Nous avons décidé Mimi et moi, d'aller en Dauphiné et en Savoie passer les douze jours qui m'ont été octroyés avant de rejoindre mon dépôt.
De l'hôtel François 1er édifié sur la terrasse de Saint-Germain où nous nous sommes retirés, devant le panorama de la vallée de la Seine où la rivière coule calme et sereine dans cette nuit d'été, c'est le départ pour une vie à deux, qui sera sans fissure, avec l'espérance d'un foyer qu'une descendance nombreuse et belle viendra enrichir, si Dieu nous l'accorde.
 

Le 10 juillet 1918, c'est le départ pour un voyage d'une dizaine de jours. Nous avons choisi comme destination le Dauphiné et la Savoie. Avant de quitter Saint-Germain, courte promenade sur la terrasse et déjeuner à l'hôtel François 1er. Puis le train nous redescend au Vésinet, où nous voulons embrasser mes beaux-parents.
Petit détail amusant, Mimi attrape dans l'œil un charbon de la fumée de la machine et c'est en se tamponnant avec son mouchoir qu'elle revient 12 route de la Passerelle. Tante Henriette qui nous aperçoit de la fenêtre descend affolée, croyant déjà à... une scène de ménage ! Nous rions beaucoup de cette méprise ! À Paris, c'est le tour de mes parents, rue du Cloître-Notre-Dame, papa nous emmène à Vincennes voir ma grand-mère Dimier dont le grand âge n'a pas permis d'assister à notre union.
Enfin c'est la gare de Lyon où nous prenons le rapide de 9 h 15 où mon père, comme vice-président de la compagnie PLM, nous a fait retenir un wagon-salon. Nous sommes à Grenoble le lendemain matin. Nous y resterons trois jours que nous utiliserons ainsi : une excursion en autocar au col du Lautaret. Le temps est très beau et nous faisons route par Uriage, Vizille, le bourg d'Oisans et la vallée de la Romanche par laquelle nous pénétrons dans la haute montagne en admirant de superbes panoramas. On s'arrête à La Grave aux pieds du massif de la Meije avec ses glaciers et son sommet pointu de 3987 mètres. Le col du Lautaret (2075 mètres) est atteint vers midi. Il y fait frais et nous déjeunons à l'auberge du col. Le car nous ramène à Grenoble dans la soirée, nos visages fouettés par le vent de la descente que notre véhicule accentue en nous procurant quelques frissons dans les virages. Une promenade en train jusqu'à Sassenage, puis de là, à pied, dans les gorges du Furon dont les cascades s'échappent des flancs rocheux en panaches d'écume.
Le 13 juillet, nous reprenons le train et par Chambéry atteignons Aix-les-Bains. Deux jours d'excursions nouvelles : c'est d'abord le lac du Bourget qui nous attire et par bateau nous allons visiter l'abbaye de Haute-Combe où j'étais déjà venu du camp de La Valbonne en 1915.
Le soir (c'est la Fête nationale) nous allons après le dîner au casino d'Aix où une soirée musicale est donnée par les Américains dont des éléments de leur armée séjournent dans la région. De nombreux artistes se succèdent sur la scène et bien entendu les airs patriotiques sont à l'honneur. Nous entendons Madame Litvinne de l'opéra dans une traditionnelle "Marseillaise" et un certain prince Cantacuzène de moins grande notoriété. De retour à l'hôtel à minuit et demi, de nombreux Américains occupent les chambres voisines de la nôtre.
Nous montons ensuite au Revard par une très belle matinée, dans le funiculaire accroché par sa crémaillère sur les pentes raides couvertes de belles prairies. Toujours environnés et encadrés d'Américains guillerets qui entament avec nous une conversation que nos langages différents s'efforcent de rendre intelligible.

Nos alliés qui sont entrés récemment dans la lutte et qui n'ont pas encore une expérience de la guerre bien étayée se mettent à la page des habitudes de notre pays. Ce sont de très grands enfants, pleins de gaieté, désireux de nous connaître et d'apprendre beaucoup de choses de notre pays. Mon uniforme, mon béret, mes décorations sont l'objet de multiples questions. Ils sont vêtus de chemises réglementaires en laine kaki et la plupart portent le grand chapeau de feutre type "scout" qu'ils abandonneront par la suite pour le calot moins encombrant.
Venus en masse pour combattre à nos côtés sous le commandement du général Pershing, au cri de "La Fayette nous voilà !", les Américains sont accueillis partout en France avec sympathie et chacun s'efforce de leur être agréable dans leur dépaysement.
Du haut du Revard le panorama est splendide et la vue s'étend jusqu'au Mont-Blanc.
Le soir même nous repartons d'Aix pour Annecy dans un train omnibus qui stationne longtemps dans chaque gare. La chaleur est écrasante. Le 16 juillet, courte escale à Annecy au bord du lac où nous allons prendre le bateau "ville d'Annecy" pour une traversée qui nous amène à Talloires où nous nous installons à l'hôtel Beau Site. Ce petit village très calme, qui se reflète dans des eaux tranquilles au milieu de collines vertes et de coteaux couverts de vignes que dominent les pitons calcaires des "Dents de Lanfon", nous séduit, et nous décidons d'y rester pour y passer nos cinq dernières journées.
Ramer sur le lac. Sous le roc de Chère, qui s'élève à pic au-dessus des eaux, nous découvrons ainsi la grotte de Perthuis, dans laquelle notre bateau se faufile. Nous poussons jusqu'à Menthon. Nous traversons le lac pour accoster à Duingt, qui nous fait face sur l'autre rive... Un château avec sa tour du Moyen-Age s'y dresse sur un promontoire boisé qui forme un étranglement divisant le lac en deux parties.
Nous avons trouvé dans ce pays le séjour idéal de paix et de tranquillité bien propre à notre amour et à l'oubli des misères du front. Et pourtant les journaux nous apprennent le 18 juillet la contre­-offensive française du général Mangin qui sera le début de la rupture du front allemand.
À l'hôtel nous déjeunons sous la véranda de la terrasse devant le rivage. Le soir nous allons prendre le café et boire un "gorgeon" chez le père Bise qui tient à côté le restaurant de l'Abbaye. Nous faisons aussi une belle excursion à pied à la cascade d'Angon où nous escaladons des pentes d'où l'on découvre un vaste panorama sur le lac.
Le 22 juillet c'est le retour à Annecy. Nous y faisons visite au Chanoine Lachenal (ami de ma famille), qui fort aimablement nous pilote dans le vieil Annecy et nous fait visiter le couvent de la Visitation où dans la crypte de la basilique sont conservées les reliques de Saint-François-de-Sales et de Sainte-Jeanne de Chantal.

LLe soir nous reprenons le train pour Paris. Nous voyageons dans un lit salon à trois places avec comme voisin de route... un intendant ! Cela ne nous empêche pas d'admirer de nuit, tout en roulant, le lac du Bourget qui étincelle au clair de lune... de miel !


  • Soldats Américains 1918
  • Mariage

Sables d'Olonne - Fontenay-le-Comte - Retour aux armées - 1918

 
À l'issue de notre voyage, nous revenons au Vésinet dans ma belle famille. Mais à peine de retour, je dois rejoindre le dépôt de mon bataillon à Fontenay-le-Comte et, le 25 juillet je pose le pied pour la deuxième fois sur le pavé de cette austère localité, où l'ennui mortel suinte le long des murs lépreux, aux fins fonds de cette Vendée dont j'ai déjà vanté les charmes moroses. J'y retrouve heureusement le charmant capitaine de Tugny, commandant le dépôt, et de nombreux camarades, sous-officiers et chasseurs du 102e, évacués du front, ainsi que les jeunes de la classe 19 à l'entraînement. Mais je n’ai pas le temps de me retourner, car le capitaine de Tugny à l’a fois plein de compassion pour ma blessure et de gentillesse pour mon état de jeune marié, me désigne aussitôt pour aller suivre les cours de signalisation aux Sables-d'Olonne, où on lui réclame un officier.
J'accepte sans vergogne cette aubaine. Mimi dûment avertie par mes soins s'en trouve enchantée. Le 27 juillet me voilà donc dans le train qui me dépose à 17 heures à La Roche-sur-Yon. Une courte promenade en ville autour de la statue de Napoléon et, derechef à la gare, j'attends le train de Paris où je retrouve Mimi ! Nous arrivons donc ensemble aux Sables-d'Olonne et mon camarade Juteau qui y est actuellement nous accueille et nous conduit à l'hôtel du Remblai où nous dînons et couchons face à l'océan.
Je me présente au lieutenant-colonel Laffont de Ladébat, commandant la place des Sables. C'est un vieux gentilhomme à moustaches blanches rappelé au service au début de la guerre, mais trop âgé pour aller au front. Il a de bonnes manières, porte la culotte rouge et on le voit souvent sur le Remblai accompagnant une dame de très "haute société", à grand chapeau, ombrelle et long tailleur blanc. Il la courtise. Ce sont les petits côtés de ce grand arrière où les militaires font prime sur les civils.
Le colonel est charmant avec moi et ne connaissant la guerre que par la lecture des communiqués, il me félicite de mes états de service avec beaucoup de bonne grâce, en véritable homme du monde. Pendant quatre jours, ce sont de vraies vacances, avec promenades sur le Remblai et sur la jetée du petit port où les bateaux de pêche vont et viennent ; bains de mer excellents et repos sur la plage.
Le cinquième jour de ce doux farniente, je me rends à pied au camp des alliés situé hors la ville, dans les bois de pins de la Rudelière, où je me fais inscrire. L'après-midi c'est le début des cours et nous faisons connaissance avec nos instructeurs : le capitaine Lequenne et le lieutenant Toussaint qui, sans préambule, nous initient à la pratique de l'alphabet morse. Que dire de ce séjour aux Sables ? Pendant tout le mois d'août et jusqu'au 7 septembre, date de notre départ, voici les faits les plus saillants.

Des conférences le matin, des exercices pratiques l'après-midi : télégraphie morse avec fanions ou lanternes, pose de lignes et de standards téléphoniques à La Chaume en lisière des bois de pins, le long de la mer ; installation de poste de TPS (télégraphie par le sol) ; croquis panoramiques ; prise de message de TSF, etc. Et séances quotidiennes de morse avec le couineur.
Le couineur, c'est une obsession et toute la journée je répète : "Ti, ti, taaa, ti, ti J... Taaa, taaa, ti J... Tit, ti, ti J etc." L'alphabet morse n'a plus de secrets pour moi, mais la vitesse dans la transmission me fait encore défaut. Je suis loin de prendre les émissions de la tour Eiffel qui débite à toute vitesse. Un jour nous sommes inspectés par le général Couttenceau, commandant la 2e région, celui-là même qui a signé mon autorisation militaire de mariage. 

Chaque jour promenades sur le Remblai où les Sablaises déambulent également, en costume local très seyant : coiffe blanche et jupe noire courte, découvrant leurs mollets gainés de noir. La plage de sable est très belle. Nous prenons d'excellents bains. Le port avec ses bateaux de pêche nous attire souvent.

Le 6 août Mimi et moi, nous nous faisons traverser en barque au-delà du port, jusqu'à la grande jetée. Il fait un vent terrible. Nous mettons pied à terre et allons jusqu'au phare. Les vagues sont énormes et se brisent sur les rochers. Un peu inconscients, nous poursuivons notre route pour atteindre l'extrême pointe du phare. Tout à coup une vague gigantesque retombe sur nous et nous inonde des pieds à la tête ! Nous nous sauvons à toutes jambes et rentrons trempés jusqu'aux os pour nous changer à l'hôtel. Le passeur qui nous ramène nous apprend alors que des gens victimes de leur imprudence (comme la nôtre) ont été enlevés par les flots les jours de tempête et se sont noyés. ...

Il y a également un cinéma, le Select, où l'on joue parfois des pièces de théâtre ; des courts de tennis où nous assistons à des championnats ; enfin nous nouons des relations avec quelques bons camarades, comme le lieutenant et Madame Soufaché, jeunes mariés eux aussi, les Juteau, et mon camarade Gros du 102 venu aux Sables après une récente blessure.
Nous avons pris pension au début à l'hôtel du Remblai, le meilleur du lieu, face à la mer, où nous dormons la fenêtre ouverte, bercés par le bruit des vagues. Mais l'hôtel est trop cher pour notre bourse et six jours plus tard nous déménageons pour l'annexe du Family hôtel, quai Franqueville. Là encore, au bout de dix-neuf jours, nous nous apercevons que ma solde n'arrivera pas à tenir le coup et, après recherches en ville, nous nous décidons pour la location d'un appartement (300 F par mois), 28, rue du Puits perdu (M. et Mme Martin propriétaires).
Cela consiste en une très modeste chambre assez sombre. Nos repas nous y sont apportés par un soldat de la caserne du Séminaire, dans un attirail en fer blanc, bien connu des générations militaires ! L'économie est certaine (9 F par jour pour 2 personnes), mais la "tambouille", bien que copieuse, assez peu appétissante. Il faut bien coûte que coûte boucler le mois, sans trop faire appel à la générosité de mon père, toujours prêt à combler nos déficits.
C'est dans ce petit logement du Puits perdu (le bien nommé) que Mimi et moi sommes atteints par la fameuse grippe espagnole qui exerça ses ravages en 1918. Le 28 août, je suis indisposé le premier : mal de gorge et fièvre. Je prends le lit. Le toubib de la garnison vient m'ausculter et déclare que ma grippe ne durera pas. Le troisième jour Mimi est prise à son tour et nous voilà tous deux étendus raides, couchés côte à côte avec des névralgies et des courbatures, ne mangeant pas ou peu. Je me retape assez vite, mais Mimi continue à osciller entre le mieux et le mal pendant une dizaine de jours, jusqu'à la fin du stage, c'est-à-dire le 7 septembre.

Par ailleurs, le capitaine de Tugny m'a fait notifier officiellement qu'à l'issue de mon stage des transmissions, j'étais désigné pour aller à Paris suivre un autre cours, celui des gaz ! Touchante attention de sa part.
Le 7 septembre 1918, après avoir pris congé de tous et bouclé notre malle, nous nous retrouvons donc à peine retapés (Mimi à maintenant des malaises provenant d'une autre cause... qui nous remplit d'espérances !) dans le train de 19 heures pour Paris. Le train est bondé. Les carreaux sont cassés. Je dors assez bien, mais pas Mimi.

Le dimanche1918, 8 septembre à 9 heures en gare Montparnasse, nous allons successivement entendre la messe à Notre-Dame-des-Champs, prendre le petit-déjeuner chez Lavenue, retirer notre malle, filer en taxi pour Saint-Lazare, et arriver au Vésinet pour déjeuner. Toute la famille nous accueille et nous retrouvons avec joie notre chambre bien installée.
Le lendemain, je vais à bicyclette par Saint-Germain et Poissy jusqu'à Villennes-sur-Seine, pour une visite à mon père, ma mère et ma sœur Mimi qui y séjournent en villégiature. Je suis de retour le soir à la maison du Vésinet.
Le cours des gaz, d'une durée de quatre jours, se déroule à Paris à l'École de pharmacie, avenue de l'Observatoire. Nous sommes trois cents officiers environ qui subissons des amphis que l'on écoute plutôt distraitement et passons avec masques dans des chambres chlorées... Le deuxième jour au matin, venant du Vésinet, il y a eu un accident au pont d'Asnières et mon train a pris 2 heures de retard. Naturellement je ne peux aller au cours et n'en ai nul regret. J'en profite pour arpenter le macadam et "flânasser" de vitrine en vitrine.

Le lendemain, à l'issue d'un amphi où j'ai passablement roupillé, le commandant directeur m'appelle pour m’engueuler à cause de mon absence d'hier matin. Inutile d'ajouter que cela glisse sur moi comme sur du satin. Enfin ce sacré cours (soporifique au possible) se termine par une après-midi à Versailles, puis de là au camp de Satory, où revêtus de bourgerons, nous assistons à des expériences de vagues de gaz et de jets de liquides enflammés. C'est le point final. Ouf !

Il n'est pas inutile de savoir que depuis ma dernière blessure et mon mariage, je me suis préoccupé très sérieusement de ma future situation militaire. J'ai formé le projet de poser ma candidature à l'École de l'état-major de Melun. Cette école a remplacé depuis le début des hostilités l'École de guerre et forme des officiers aptes à servir dans un état-major.
Cette décision, je l'ai prise non pas par "dégonflage" et par crainte de nouveaux dangers à courir. Mais ayant payé largement de ma personne jusqu'à présent, j'ai promis à Mimi de chercher ma voie dans une direction qui, me mettant momentanément à l'abri des coups, me permettrait également d'acquérir des connaissances sur le fonctionnement du commandement à un échelon supérieur.

J'en ai fait part à tout mon entourage familial qui, bien entendu, m'a encouragé largement. Du côté de mes anciens chefs et camarades, sont unanimes pour m'approuver. Qui donc, parmi eux, aurait pu me le reprocher ? C'est donc sans remords que j'ai demandé l'appui tutélaire de mon père, dont les relations sont très étendues. Pour entrer à Melun, il faut d'une part que le candidat soit reconnu apte et que ses notes hiérarchiques dans la troupe soient très favorables (il n'y a pas d'examen). De ce côté j'ai toutes les garanties désirables. Mais il y a d'autre part un côté "piston" qui joue (hélas) terriblement, car beaucoup n'ont peut-être pas les mêmes titres de guerre que mon humble personne. Mon père a donc fait le nécessaire au ministère de la Guerre et a obtenu de ce côté des réponses favorables.

Mais le temps passe. À mon dépôt du 102, le capitaine de Tugny est au courant de ma demande et pour attendre la parution du décret officiel, m'a envoyé comme on l'a vu, aux Sables-d'Olonne puis à Paris. J'ouvre ici une parenthèse. On n'est jamais sûr, dans l'armée, du lendemain. On croit partir à droite et l'on vous expédie à gauche ! C'est un principe qui date de Jules César et de la guerre des Gaules.
C'est ainsi que le cours de Melun ne donnant toujours pas de ses nouvelles, le capitaine de Tugny m'a fait savoir aux Sables vers la mi-août qu'il vient de me désigner n° 1 pour l'instruction de la classe 20 qui ne commencera à Fontenay qu'au début d'octobre. En attendant, je partirai à Royan (!) pour y suivre un entraînement de culture physique que nous devons plus tard enseigner aux "bleus". Je passerai le mois de septembre à Fontenay pour préparer avec les cadres l'organisation de l'instruction et je commanderai ensuite une compagnie de six cents jeunes chasseurs pendant six mois, c'est-à-dire jusque fin mars 1919 !

Dans mon indécision j'ai accepté. Mais comme il faut toujours attendre le contre-ordre, celui-ci n'a pas tardé. En effet, ma proposition pour Melun refait surface... et l'on me laisse le choix entre elle ou la classe 20. J'opte derechef pour l'état-major. Comme la fameuse liste d'admission ne paraît toujours pas, il me faut bien rejoindre encore et pour la troisième fois Fontenay-le-Comte, où, je l'espère, ma nomination ne doit plus tarder. 

Fontenay -le -Comte en 1918

Mon troisième épisode à Fontenay dure 11 jours, du 19 au 30 septembre. Il peut se résumer ainsi : je commande la 11e compagnie de dépôt avec laquelle je commence l'instruction des cadres de la classe 20. Il Y a avec moi un autre officier appelé Goëlau. Celui-ci est un ancien sous-off, genre soudard, qui prend des cuites et dont le langage est fort imagé. Il appelle sa femme "mon dragon" et ses enfants "mes mignards". Il s'intitule lui-même "grand caïd" et me déclare que le commandant du dépôt "bouscule le Minaret" en le retenant à Fontenay alors qu'il doit partir en perme.
Aux heures libres et pour tuer le temps, je vais pêcher à la ligne dans la Vendée. Je suis inapte à ce genre de sport, mais un camarade fanatique veut absolument m'initier. Peine perdue ! Je n'ai jamais pris la moindre épinoche ! Je fais quel­ques visites notamment chez le docteur Liébert (celui-là même qui m'a recueilli à l'ambulance en Champagne lors de ma première blessure). Sa femme vient de mettre au monde un petit garçon, le 27 septembre.
Je loge à l'hôtel de France (sans confort) et une belle nuit, de jeunes mariés viennent occuper la chambre voisine de la mienne séparée par une mince cloison. Il m'est difficile de me boucher les oreilles ! Et le matin je suis réveillé par un tintamarre : ce sont les garçons d'honneur de la noce qui viennent avec des ricanements égrillards s'enquérir "chez les épouseux" de la façon dont ils se sont comportés !
Brusquement j'apprends le 29 sep­tembre que je suis dirigé sur le 102e BCP aux armées à la date du lendemain... Décidément ça ne tourne pas rond. Mais je suis empreint d'une douce philosophie et je boucle mes cantines. Le 30 septembre 1918, je prends donc le train pour Niort où j'arrive à 10 heures. Je déjeune au "Raisin de Bourgogne" où un vieux serviteur, tout de noir vêtu, me soigne avec déférence (mes décorations l'ont impressionné).
                     
Dans un train bondé, debout, après avoir cédé charitablement mon coin à deux dames, je roule par Saumur, Chartres et Versailles pour atteindre Paris-Montparnasse à 22 h 30. À Saint-Lazare je repars à minuit pour Le Vésinet, où j'arrive enfin à 1 heure du matin.
Dans la joie de nous retrouver, Mimi et moi ne nous endormons qu'à 3 heures du matin !
J'ai droit à une permission de plusieurs jours que nous passons en famille : Paul est également en permission (il est sapeur dans les transmissions). Avec lui nous irons voir jouer un soir "La Tosca" à l'Opéra comique le 9 octobre, c'est le retour de captivité (en Suisse), de mon beau-frère René Piel que nous retrou­vons chez mes parents, rue du Cloître-Notre-Dame. Je ne l'ai pas revu depuis le 4 août 1914, où je l'avais accompagné avec Geneviève et Bernard à la gare de l'Est ! Il m'étreint de toutes ses forces et ce sont quelques minutes d'intense émotion. Après le déjeuner c'est le défilé de tous les parents venus pour René, du côté Piel : père, la tante mimi et l'oncle Pierre Genin, Zabeth Marquézy, la tante Marcelle et l'oncle Francis Piel, la tante Anne et Ginette Piel, l'oncle Joseph Piel, frères, sœurs et nièce de René. Du côté Petit : mon oncle Ludovic et ma tante Marie Dimier. C'est déjà en cette période de guerre un grand moment d'espérance et de joie, en attendant la fin du drame.
Avant mon départ je suis obligé d'aller à Gray dans la Haute-Saône pour y rechercher mes cantines qui, par une voie mystérieuse, ont échoué chez le commissaire militaire régulateur de ce lieu qui m'en a avisé. Parties de Fontenay-le-Comte, elles ont traversé la France d'ouest en est, de gare en gare, expédiées sur mon bataillon, que des papiers officiels situent sur le front d'Alsace (il y était en mai !), alors que celui-ci est bel et bien engagé en Picardie ! Voyage interminable de trente heures par Dijon, Auxonne, Gray, Culmont-Chalindrey, Langres, Chaumont et Troyes, avec changements de trains et retards successifs, dont je me serais bien passé, me ramène si tard dans la capitale que je suis obligé d'aller coucher dans un hôtel des grands boulevards qui veut bien m'ouvrir ses portes à 1 heure du matin.
Que d'officiers ont ainsi perdu leurs bagages après blessure, dans un chassé-croisé imputable aux déplacements permanents des unités engagées d'un point à l'autre du front, là où la bataille en cours appelait les réserves. Et toujours pas d'avis officiel concernant l'École d'état-major de Melun. Cette incertitude dans laquelle je me trouve peut être citée en exemple à tous mes jeunes camarades de l'armée actuelle qui s'impatientent parfois de la lenteur d'une affectation ou d'une mutation.
Rien de changé sous le soleil de l'armée française. Je reprends donc mon équipement et mes musettes, tout mon "harnois" de guerre un peu oublié depuis cinq mois.
Le 10 octobre, je me sépare une fois de plus de ma petite femme. Le 102e BCP est dans la région du Nord. Mais où ? Mon ordre de mission m'envoie à Mantes ! Passé minuit, tout y est fermé. Un poilu me conduit au camp de passage où je me trouve un bon lit au dortoir des officiers. Je m'endors la conscience tranquille.
Après une excellente nuit, je suis à la gare à 7 heures où l'on me dit de revenir à 8 h 30. Je casse la croûte dans un bistro et à l'heure dite j'apprends que je dois aller à Moreuil (Somme). Vieux souvenirs ! Mais je ne pars qu'à 10 heures et nous mettons toute la journée pour aller à... Creil ! par suite d'arrêts interminables dans toutes les gares. À Creil, hôtel, dîner confortable et dodo, remettant à demain la suite de mon voyage aux armées. "Qui va piano..."
Train de 7 heures. Direction Amiens. À 10 heures j'arrive à Ailly-sur-Noye (Somme). Resouvenirs de mon premier départ en janvier 1915. Là j'apprends que le CID (centre d'instruction divisionnaire) par lequel je dois passer, est à Rumigny. Ce village est distant de 11 kilomètres d'Ailly et en bon chasseur me voilà parti à pied, coupant à travers champs pour raccourcir le trajet, puis, par Grattepanche, j'arrive à midi à Rumigny (Somme).
Le CID groupe tous les renforts pour les trois bataillons du XVe groupe de chasseurs : 32e, 102e et 116e chasseurs. C'est les grandes retrouvailles des figures connues, de ceux qui, comme moi, évacués ou blessés, rejoignent notre division. Celle-ci, d'après les tuyaux, doit être relevée du front ces jours-ci.
 Beaucoup d'anciens du 102 m'apprennent de tristes nouvelles, notamment la mort de mon ancien ordonnance Totems, ainsi que celle de mon sergent-prêtre Dardalhon (qui avait béni la tombe de Jean Piel à Drie-Grachten). Tous deux tués devant Saint-Quentin. Mon caporal-fourrier Bertault est blessé assez gravement au bras et au ventre. Mon adjudant Moreau (qui va avoir un bébé, lequel deviendra ma filleule Marcelle) est blessé et prisonnier. Les officiers sont presque tous blessés. Restent indemnes les lieutenants Person, Perrodo et Tartar.
Je me présente au colonel commandant le CID. Il me tient à peine deux minutes et, quand je lui parle de ma demande pour Melun, il me répond : "Ça ne me regarde pas !" On me donne le com­mandement provisoire d'une compagnie, mais, comme il va falloir combler les pertes récentes, il est probable que nous allons bientôt rejoindre le bataillon. Celui-ci va être mené au repos dans la région de Clermont (Oise), après les durs combats de Saint-Quentin, et nous en sommes très éloignés.
Je loge dans une chambre sale et dénudée du patelin, mais à la popote fort heureusement ce sont les petits jeux, les chants, les danses et les bonnes histoires qui nous font rire aux larmes. Je retrouve l'ambiance traditionnelle et l'insouciance pleine de gaieté de toute réunion d'officiers en campagne.
Cette journée de repos est mise à profit par quatre d'entre nous pour aller se détendre à Amiens : les lieutenants Mariani, Cavasso et un sous-lieutenant du 116 sont de la partie. Amiens n'est qu'à une dizaine de kilomètres de Rumigny et nous nous y rendons après déjeuner, dans une voiture de compagnie. Nous déambulons dans la ville qui a été sérieusement endommagée.
Très menacée par l'avance allemande de mars 1918, elle n'a jamais été prise par l'ennemi, mais a subi pendant longtemps de très violents bombardements. Certains quartiers ont plus souffert que d'autres. Mais la vie a repris et il rentre environ quatre cents civils par jour. L'animation est grande, car de nombreux poilus Français et Anglais se mêlent à la foule.
Nous arpentons moult fois la rue des Trois Cailloux et le hasard nous met en face de quatre offi­ciers canadiens qui, comme nous, astiquent le trottoir sans but défini. Je ne sais quel courant de sympathie mutuelle nous traverse aussitôt, mais nous voilà réunis tous les huit dans de fraternelles poignées de mains. Nos nouveaux amis ne parlent pas un mot de français. Fort heureusement Cavasso sert d'interprète et moi-même je fais appel à tous mes souvenirs d'antan pour me faire comprendre... paraît-il très bien, m'affirment nos vis-à-vis. À l'unanimité, nous décidons d'aller dîner tous les huit dans un hôtel du centre.
Joyeux repas de frères d'armes s'il en fut, copieusement arrosé comme il se doit. "La chaleur communicative des banquets" monte peu à peu à notre table. Au fur et à mesure des libations, nos Canadiens s'allument très vite. On discute, on s'interpelle, on baragouine, on s'esclaffe, on porte des toasts au Canada, à la France et à la victoire ! Nos compagnons oscillent terriblement et chantent une Marseillaise tonitruante.
Au milieu des cris et des rires, je conserve à grand-peine ma lucidité. Je dois dire en toute objectivité que je suis d'ailleurs le seul à me tenir à peu près droit. Mariani déraille complètement ; Cavasso est dithyrambique et délirant : il déclame ! Quant à nos Canadiens, ils s'effondrent à tour de rôle sous la table, où nous devons les repêcher.
L'un d'eux est aviateur, m'entendant appeler "mon capitaine", me répète sans cesse, comme une litanie : "Cap/tain dé frégate !" C'est à peu près les seuls mots de notre langue qu'il connaisse ! Nos agapes se terminent finalement dans un brouhaha impossible à décrire : nous échangeons nos coiffures. Nous bouclons leurs ceinturons sur nos vareuses et ils accrochent nos fourragères sur leurs épaules.
À l'heure tardive de la séparation, quand nous nous retrouvons tous sur le trottoir, je vois le fameux aviateur (qui doit rejoindre son camp pour un bombardement de nuit) s'en aller zigzaguant, mais imperturbable, coiffé d'un képi de chasseurs à pied. Cavasso doit courir derrière lui pour rattraper son couvre-chef. Quant à moi, je m'aperçois que j'ai perdu mes gants et que ma croix de la Légion d'honneur a disparu de ma poitrine ! Je suis obligé de procéder au rembarquement en voiture de mes camarades pour rentrer à Rumigny à 11 heures du soir. Quelle journée !
Le CID a reçu l'ordre de faire mouvement vers le sud dans la région de Clermont où les unités combattantes sont revenues au repos. Nous partons à 9 heures en camions automobiles et notre colonne s'ébranle, les officiers installés dans le même véhicule.
On roule à Ailly-sur-Noye et Moreuil, où nous apercevons notre champ de bataille de mars dernier, là où j'ai perdu mon cher Féraud. On traverse Montdidier en ruines, Tricot où le 102e s'est battu sans moi en août. Nous arrivons enfin à Lieuvillers (Oise) à 15 heures. Installation au canton­nement où j'ai une très bonne chambre dans une belle et grande ferme.
Mon camarade Gros rentre au CID dans la matinée et je suis heureux de le retrouver. On met sur pied un renfort pour le bataillon. L'après-midi je pars à bicyclette pour Clermont, où j'achète une croix de la Légion d'honneur pour remplacer celle partie chez les Canadiens.
Je rencontre le capitaine Ricci, actuel adjudant-major du 102e ainsi que le toubib. Ils me signalent que le bataillon est à Mainbeville à huit kilomètres de là. J'enfourche aussitôt mon vélo et bientôt je retrouve mon vieux et cher 102. Je passe sur les effusions mutuelles. Tous les camarades et ceux qui restent de mes chasseurs m'entourent et l'on échange sans fin souvenirs et nouvelles. Il y a là le dévoué lieute­nant Person, mon fidèle petit fourrier Cabane, le chasseur Poubeau, un de mes braves du début, etc.
Je me présente au commandant Louveau, notre nouveau chef de corps, homme d'apparence modeste et réservée, mais qui se montre digne de nos traditions glorieuses. Il m'invite à dîner à sa popote où mon vieil ami Evrard m'accueille avec sa chaude sympathie. Je rentre le soir à Lieuvillers dans la voiture de la 2e compagnie avec le chasseur Leoen, encore un de mes plus solides guerriers, qui ne veut laisser à personne le soin de m'accompagner jusqu'au bout.
Cette présence si proche de moi de mon ancien bataillon me hante et je fausse compagnie au CID pour retourner à Mainbeville. Je suis l'hôte à déjeuner de la popote des 1re, 2e et 3e compagnies avec tous les "copains". Mais je suis obligé de rentrer dare-dare à Lieuvillers, à bicyclette, toujours accompagné de Leoen, qui pédale à mes côtés et ne veut pas me lâcher...
En arrivant, le colonel Brault, commandant le CID, me convoque pour m'annoncer que je suis enfin désigné pour le cours d'état-major de Melun et que je peux partir demain ! Je ne m'y attendais plus.
Me voilà revenu à Mainbeville, car j'ai le droit d'emmener avec moi un cheval et un ordonnance. Je choisis une bonne et brave jument "Georgette II'' et c'est Goubert qui la soigne et qui soigna toutes mes montures à la 2e compagnie depuis le début qui partira également par voie ferrée en petite vitesse pour le chef-lieu de la Seine-et-Marne. Tous les chasseurs de la compagnie le félicitent et l'envient. C'est bien naturel, car, pour lui, la guerre est finie.
Encore un déjeuner fraternel où nous chantons entre camarades, comme des fous, pour la dernière fois. Je les quitte tous vers 13 heures dans de grands adieux, au chant de la Sidi-Brahim entonné à pleins poumons par eux. On a beau "faire le malin", j'ai la gorge contractée.

À Lieuvillers je prépare toutes mes affaires, puis casse une croûte avec Gros et Mariani. À 17 heures je prends à Clermont le train pour Paris où, par Saint-Lazare, je suis finalement au Vésinet à 21 heures. On ne m'y attend pas, car je n'ai pu annoncer la bonne nouvelle. Tout le monde est couché. Mimi et père se relèvent pour m'accueillir avec la joie que l'on devine et me préparer un petit dîner.

C'est bien à cette date que j'enterre définitivement, avec une certitude presque absolue, ma vie de combattant du front.
 

Melun - l'Armistice - Allemagne - 1918 - 1919

  • Centre d'état major de Melun, octobre 1918

Le 22 octobre 1918, j'arrive à Melun, où sont convoqués comme moi cent trente officiers subalternes, pour y suivre les cours du centre d'état-major. Toutes les armes sont représentées dans notre promotion composée de capitaines et de lieutenants. L'ensemble est très varié quant aux uni­formes, mais au fond très éclectique. Pas d'officiers sortant du rang, comme il y en a tant dans les corps de troupe. Mais tous possèdent de bonnes origines : beaucoup de cyrards parmi les fantassins et les cavaliers. En plus d'un petit noyau de ma promotion, de nombreux anciens et grands anciens, dont certains déjà vieux, sous "le harnois", portent encore le manteau en drap noir d'avant 14.
Des polytechniciens dans les armes dites savantes, artillerie et génie, les plus mûrs binoclards et raisonneurs, les plus jeunes astucieux et sympathiques, comme le lieutenant Duthu de mon groupe, surnommé "Troude". Des officiers de réserve, diplômés bien entendu, type science-po, distingués, portant manteau croisé de bonne coupe civile, en mohair bleu ciel et bouton de cuir (comme les deux frères Monick).
Chez les fantassins, beaux titres de guerre, croix de guerre constellées, quelques amputés. Chez les cavaliers où l'avancement a été moindre, les dragons dominent, "basanés" traditionnels aux longues "bacchantes", bottes noires, cravache sous l'aisselle, et pliant les "compas". Mais il y a parmi eux les fantaisistes ayant servi dans l'aviation, bandeau bleu ciel, pelisse à col de fourrure.
Bref, si l'ensemble est bigarré, la moyenne d'âge est jeune, les caractères détendus et les esprits fins et aiguisés, assez portés à la critique comme chez tout officier réputé d'un niveau supérieur.
Du côté de nos "pendus", le grand patron est le colonel Augerd, officier de chasseurs d'état-major, personnage assez abstrait et lointain, émanation du grand quartier, dont nous verrons les grandes moustaches relevées en pointe, s'agiter dans deux sermons, l'un d'ouverture, l'autre de clôture, prononcés d'une voix recherchant l'effet oratoire et les trémolos de noble qualité.
Dans mes souvenirs lointains, voici ceux de nos professeurs dont j'ai conservé le cliché encore vivant : lieutenant-colonel Lambrigot, chasseur à petit béret, profil coupant et mollet cambré à la mousquetaire. Le commandant Rieutord, biffin intégral, moustachu, capote de gros drap, godillots réglo, fort accent du sud-ouest, type somnifère. Le lieutenant-colonel Rouvillois, artilleur mastoc et sans détour. Boum ! boum ! Le commandant de Saint-Julien, spécialiste du quatrième bureau, un humoriste qui sait nous faire avaler avec le sourire des questions du ravitaillement et des petits services, en décrivant la ration de la mule Paméla. Le commandant Maginel, aviateur très clownesque (dit Footit) et son adjoint le commandant Ihler (dit Max). Enfin le lieutenant-colonel de la Gontrie, le "roi de la tactique", guindé, hautain et sûr de lui, parfois condescendant, mais plein de sa superbe, troisième bureau breveté, produit parfait du GQG, dépositaire de la doctrine... qui se fera durement malmener à la revue de fin de cours en termes satiriques impitoyables.
Le centre est installé en pleine ville dans les casernes de la garnison d'avant-guerre inoccupées. J'appartiens au dixième groupe de la deuxième demi-promo dont le capitaine Baron est l'ancien.
Les cours comprennent, le matin, équitation au manège où règne le capitaine Blaque­-Belair, notre grand écuyer, puis amphi. L'après-midi, exercices en salles ou travaux de rédaction. Une fois par semaine, exercice à l'extérieur, on s'en va faire la guerre dans les villages environnants, à Héricy (y a d'l'air ici) ou à Féricy (qu'est-ce qu'on vient faire ici ?). Nous livrons une grande bataille finale avec attaque et franchissement figurés d'un modeste ruisseau, le Rû d'Ancœur (tous en chœur. ce sera d'ailleurs le titre de notre revue de fin de cours). On nous fera même rédiger à cet effet, la proclamation du général de division à ses troupes avant l'assaut. En marge des paragraphes réglementaires de l'ordre d'opérations, c'est une façon détournée de la direction pour savoir comment chacun d'entre nous manie la plume !
Nous prenons nos repas de midi au mess de l'école, mais les officiers mariés dînent chez eux le soir. Mon père a loué pour moi un petit appartement près des bords de la Seine, où Mimi est venue s'installer. La vie pour elle n'est pas très gaie, car je suis absent presque toute la journée et elle n'a aucune relation. Chaque samedi après-midi nous partons en permission au Vésinet jusqu'au lundi matin et la gare de Melun est envahie par tous les officiers qui s'engouffrent dans le train de Paris.
La plupart sont encore célibataires et les quelques mariés comme moi font exception. Nous voyageons de préférence entre ménages, notamment avec les Mascureau et surtout avec mon camarade de promo, B. de Gouvello, chasseur comme moi, jeune marié comme moi... C'est dans le train que s'établiront nos premiers contacts avec Bernard et Édith, contacts si souvent renouvelés au cours de nos deux carrières, que notre amitié, vieille de quarante-cinq ans déjà (1963), ne s'est jamais ralentie et dure encore...
Pour ne pas alourdir mon récit, je joins en annexe la liste des officiers présents comme moi à Melun, que j'aurai l'occasion de rencontrer plus tard au cours de ma carrière. Leurs noms peuvent ne pas être indifférents pour ceux de mes enfants qui les auraient connus. Vingt­ et un jours après notre arrivée il se produira un évé­nement capital : le 11 novembre 1918, ce sera l'armistice !
Depuis notre arrivée à l'école il ne fait de doute pour personne que la fin de la guerre est proche. Les armées alliées sous le commandement unique du maréchal Foch attaquent sans répit l'adversaire, créant des poches dans son dispositif que le maréchal martel sur les flancs à grands coups de boutoir. Les positions allemandes s'effondrent les unes après les autres, les prisonniers affluent et les territoires français encore occupés sont libérés jour après jour. À la veille d'une grande offensive en Lorraine qui doit nous porter en territoire ennemi, l'Allemagne demande les pourparlers d'armistice.

On croit rêver. Après quatre ans d'une guerre horri­blement meurtrière, se peut-il que soudain le fracas des armes s'arrête subitement ? Et ce jour du 11 novem­bre 1918 s'est levé pour nous à l'école comme un jour pareil aux autres : je suis allé le matin en promenade à cheval aux environs de Melun. À 10 heures le lieutenant-colonel Lambrigot traite à l'amphi "Les Marches et stationnements", sujet palpitant s'il en fut. Et je rentre à la maison déjeuner avec Mimi.

C'est au cours de ce repas en tête à tête, dans notre petite chambre, que mon ordonnance Goubet vient tout essoufflé et radieux nous annoncer que l'armistice est signé.


Je me précipite à l'école. Déjà les rues sont toutes pavoisées et la foule en liesse. Mais dans nos quatre murs de caserne, il apparaît que rien ne peut arrêter l'inexorable tableau de service qui a prévu pour nous une séance de chiffrement ! Enfin, la direction a l'air de s'émouvoir... À 16 h 30 les cloches de la ville sonnent à toute volée. L'artillerie tire des salves... Il est impossible de nous retenir et c'est la ruée en ville et pour moi à la maison. La direction entraînée dans le tourbillon a décidé que tous les officiers seraient présents ce soir au dîner.
Comme des collégiens lâchés en liberté, ce dîner de la victoire se traduit par un véritable chahut où les drapeaux et les mirlitons s'agitent au milieu des cris et des chants. Mon dixième groupe se distingue particulièrement dans la joie et le tumulte. Après le dîner on se répand dans la ville où une foule compacte chante elle aussi et se livre à un débordement d'enthousiasme difficile à dépeindre. Une retraite militaire a été organisée et c'est à 23 heures que je rentre au logis retrouver Mimi, qui de son côté n'a pas bougé, la pauvre !
Pendant les jours qui suivent, les tuyaux les plus divers et les plus variés se propagent de bouche en bouche. On parle d'un départ prochain et du déménagement de l'école en Allemagne occupée. On s'agite, on discute. Mais le colonel Augerd au cours d'un amphi jette une douche froide sur nos enthousiasmes. Il déclare d'une voix impavide : "L'école restera à Melun ! La séance continue !" Elle continue en effet jusqu'à la fin de cette année 1918 qui nous a délivrés du cauchemar de la guerre, mais non de notre programme quotidien.

Je veux noter ici deux événements d'ordre familial qui ont pris place dans les tout derniers jours de décembre. Le 29 décembre 1918, je me rends à Héricourt près de Belfort pour assister comme parrain au baptême de ma filleule Marcelle Moreau, fille de mon ancien adjudant du 102e BCP. Je lui avais fait cette promesse de parrainage au cours de la campagne (à Nieuport je crois), alors qu'il était encore célibataire, pour bien lui marquer l'affection et les sentiments d'étroite camaraderie qui nous avaient unis en de nombreux coups durs. Cette promesse je l'avais faite une deuxième fois vis-à-vis de mon cher et vieux Bulteau, lui aussi un des miens que j'aimais et estimais le plus.
Or, en débarquant du train à Héricourt ce jour-là, ce sont mes deux anciens qui côte à côte m'attendent à la gare. Bulteau m'apprend en effet qu'il est fiancé à la belle-sœur de Moreau ! Et c'est elle qui sera à mes côtés, comme marraine de la jeune Marcelle, au cours de la cérémonie à l'église.
(Nota écrit en 1963. Madame Bulteau mettra au monde plus tard une fille Alice. Je conserverai toujours le contact avec mes deux filleules que je reverrai en différentes occasions. Marcelle Lafolie [mariée sans enfant] habite Eaubonne [Seine-et-Oise] et Alice Buttner, épouse du colonel Buttner, artilleur et polytechnicien, est mère de quatre garçons).
Pour l'instant et après le baptême, j'assiste avec toute la famille au déjeuner plantureux et interminable où nous gardons les pieds sous la table jusqu'à 6 heures du soir ! Une petite heure de répit pour visiter la maison, et à 7 heures on se réinstalle pour le dîner. . Si l'on imagine les souvenirs remués entre nous, tout au long de ces agapes bien arrosées, il ne faut pas s'étonner si de retour dans la nuit dans la capitale je m'endors dans un coin de compartiment, plutôt... courbatu !
Le lendemain 30 décembre à Paris, nous assistons, Mimi et moi, aux fiançailles de Xavier et Misette chez Madame Jobelin, rue Camoëns au Trocadéro, Xavier encore mobilisé est sergent pilote aviateur à Nancy où il retourne demain.
Au cours du lunch et avant le dîner qui rassemble toute la famille, nous faisons la connaissance d'une amie de Misette, excellente pianiste, douée d'un tempérament vibrant, qui exécute remarquablement quelques œuvres de Debussy. Parmi mes beaux-frères, André n'est pas le moins empressé auprès d'elle et il renversera même par mégarde une coupe de champagne sur sa robe ! L'avenir confirmera ses sentiments, car il s'agit de Geneviève Doutre-Roussel, qu'il épousera en 1920.


11 NOVEMBRE 1918 ON LES A EUS !


À la fin de janvier 1919, notre cours d'état-major va comprendre pour nous un stage pratique dans un état-­major. C'est une bonne nouvelle, car chacun tire déjà des pronostics sur le lieu de nos destinations respec­tives. Bien entendu ce qui nous enchante le plus c'est que les stages en question se dérouleront en territoire allemand occupé de la rive gauche du Rhin. Mon groupe, lui, est désigné pour se rendre à Neustadt dans le Palatinat bavarois.
Je vais donc retrouver l'Allemagne vaincue, cette fois, et subissant l'humiliation de la présence des troupes alliées sur son territoire. Notre déplacement se fait par voie ferrée et c'est dans cette petite ville coquette, mais grisâtre sous le ciel hivernal, que je débarque avec mes camarades.
Nous sommes affectés à l'état-major du 1er corps d'armée colonial, le 1er CAC du général Mazillier qui a longtemps combattu aux défenses de Reims et en Champagne, violemment attaqué en 1918. Les coloniaux avaient déclaré que jamais les Allemands ne perceraient leurs lignes tant qu'il resterait une bouteille de champagne dans les caves célèbres.
Étant donné les millions de bouteilles accumulées sur des kilomètres dans le sous-sol champenois, cela équivalait à dire que l'ennemi n'y viendrait jamais. Le 1er CAC a tenu parole et la victoire finale est venue couronner ses magnifiques combattants.
C'est dans une ambiance de cordialité que nous sommes reçus dans tous les bureaux où règne une tranquille activité bien ordonnée et où les souvenirs d'une glorieuse fin de campagne planent encore. C'est avec un grand ancien, charmant et distingué, que nous avons affaire, le capitaine Charbonneau du troisième bureau, il nous initiera au fonctionnement de l'ensemble des rouages de cette grande unité.
On nous a délivré des billets de logement chez l'habitant. J'occupe pour ma part une chambre dans une belle maison bourgeoise où les propriétaires m'accompagnent sans mot dire après un salut très correct, puis s'effacent. Je ne les verrai jamais. En cet hiver très froid, je trouverai chaque soir ma chambre bien chauffée et le lit moelleux sous le traditionnel "plumo".
Les Allemands en ville circulent silencieux, mais sans marque d'hostilité. Ils encaissent. Et de plus, ces populations rhénanes n'ont rien d'agressif. Elles vaquent à leurs occupations, coudoyant sans cesse nos troupiers qui, sur les trottoirs, se comportent avec une très grande dignité.
C'est une prise de contact à froid où chacun s'observe après les dures quatre années qui ont opposé sans merci les deux peuples et où, de chaque côté, les morts ont été innombrables 1 500 000 tués chez nous ­2 millions du côté allemand...
L'état-major nous envoie visiter la zone d'occupation qui lui est assignée et les avant-postes sur le Rhin. Nous allons ainsi suc­cessivement à Ludwigshafen, où le grand pont de fer qui enjambe le Rhin sert de frontière et où les sentinelles assurent un contrôle sévère vis-à-vis des civils. Le pont est barré par les barbelés et le vieux fleuve tout rempli de ses légendes, coule en grisaille et bruisse doucement. C'est avec une certaine fierté que nous le contemplons.
À Mayence, la flottille française du Rhin avec nos pompons rouges assure le service de surveillance. Une promenade dans les rues de cette grande ville nous présente de vastes artères quasi désertes dont les hauts monuments comme la cathédrale forment la toile de fond se découpant sur le ciel, brumeux.
À Wiesbaden, l'animation est plus grande. Les belles avenues bordées de grands hôtels et du parc ont conservé cette allure résidentielle de ville d'eaux internationale. On y loge dans des palaces somptueux réquisitionnés. Le pôle d'attraction est la grande place carrée du palais Grand Ducal de Nassau où réside le général Mordacq, commandant d'armes. Tous les jours à 17 heures la relève de la garde française se déroule avec un cérémonial très particulier, destiné à impressionner les autochtones qui se pressent d'ailleurs nombreux pour y assister. Les Allemands sont connaisseurs en matière de présentation militaire et je dois dire que le spectacle est bien fait pour contenter notre orgueil légitime de français.
La relève à laquelle nous assistons donne une impression de force et de dignité. C'est le 8e régiment d'infanterie, un régiment glorieux du Nord qui fut de toutes les offensives et portant la fourragère rouge, qui l'assure. La musique, qui arrive au tournant de la rue, fait vibrer les vitres et les devantures des maisons dont l'écho renvoie le roulement des tambours et l'éclat des cuivres dans un martial fracas. Derrière elle, nos poilus légendaires, bleu horizon, solides, impeccables, baïonnette au canon martèlent le pavé.
La garde descendante attend immobile sur la place qui a été entièrement dégagée. Les deux officiers qui commandent les détachements saluent du sabre, face à face. Puis, après le passage des consignes, c'est à nouveau aux accents de nos vieux airs guerriers que l'unité relevée repart dans ses casernes.
Il y a dans cet ensemble un souffle de grandeur noblesse qui se dégage. Et cela n'échappe certes pas à aucun des habitants de cette ville. Il y a à Neustadt, sur le terrain d'aviation proche de la ville, l'escadrille S 103 du groupe des Cigognes, celle de Fonck. Elle est commandée par le capitaine Battle. Or Battle n'est autre que l'adjudant Battle du 26e bataillon de chasseurs, que j'ai connu au dépôt de Vincennes en mai 1915 et avec lequel j'avais aussitôt sympathisé. Il était déjà à cette époque médaillé militaire à la suite d'une grave blessure. Après deux autres blessures et de nombreux actes de bravoure dans son bataillon de chasseurs qui lui valurent la Légion d'honneur, il était passé dans l'aviation en 1917. Blessé sept fois, Battle "aux naseaux de feu" (c'est un Catalan) me reçoit à sa popote, car ayant appris sa présence non loin de moi, j'ai couru jusqu'à lui. Il me fait vivre des heures intenses au milieu de ses pilotes d'escadrilles dont le renom est considérable. Mais je ne verrai pas Fonck : il est absent. Il m'emmène sur les routes des environs dans sa voiture et, comme le tir est sa passion, il a un fusil de chasse avec lequel il descend d'un geste rapide tous les corbeaux qui planent au-dessus des champs de terre nue. C'est son plaisir favori : ne pouvant plus descendre du boche, il canarde et mitraille sans arrêt tous les volatiles qu'il aperçoit !

Dans le bureau où je travaille, j'apprends un beau matin que par décision ministérielle tous les officiers saint-cyriens de ma promotion "La Grande Revanche" doivent rejoindre l'École spéciale militaire de Saint-Cyr pour y effectuer un séjour de huit mois environ. Motif : reçus au concours en 1914 la guerre nous a happés presque aussitôt. Nous n’avons jamais mis les pieds dans notre vielle maison, et de ce fait "n’avons reçu aucune instruction militaire générale". Ce sont les termes mêmes de la note du GQG. En apprenant cette nouvelle, mon esprit se cabre : remettre à l’école après quatre ans de guerre des officiers qui ont appris leur métier dans les conditions que l’on sait. Qui ont tous acqis croix et galons et dont l'expèrience est consommée, c'est une gageur impensable et surtout injustifié.

SAINT-CYR OFFICIER ÉLÈVE - 1919 -


 
Mais peu à peu un raisonnement se fait jour : notre Promo dispersée, va se ressouder dans le vieux creuset traditionnel Olt tous nos Anciens sont passés. Comment porter plus tard ce titre de Cyrard, sans n’avoir jamais connu les lieux, leurs murs et leurs traditions. Nous y retrouverons des amis. Nous y découvrirons des camarades. Nous y apporterons notre État d'Âme.
En un mot nous y forgerons ce qui nous manquait jusqu'alors, cet Esprit de Promo, dont tous se sentent et se reconnaissent fraternellement solidaires, après le brassage quotidien d'une vie communautaire.
C'est donc un retour à Melun, d'où je serai expédié "administrativement", le 25 février 1919, à Saint-Cyr, ainsi que ceux de mes camarades touchés comme moi par l'ordre de rappel : de Gouvello, du Souzy, Piet Lataudrie et un certain Capitaine Georges Picot qui s'étant présenté à nous en arrivant à Melun comme un de la Grande Revanche, continuera à jouer le jeu (espérant peut-être que ça collerait). Il se présentera sans vergogne à l'entrée de la Spéciale, Olt malheureusement pour lui, un scribe muni de la liste des admissibles de 1914 n'y découvrira pas son nom. Il sera proprement refoulé, après s'être passablement ridiculisé.
Fin février 1919, nous voilà donc, tous les survivants de la Grande Revanche réunis à la "Spéciale" et il faut avouer que le spectacle n'est pas ordinaire. Nous arrivons de tous les azimuts, mais tous des rangs glorieux de la "Biffe", car notre Promo n'est qu'une Promo de Fantassins... Sur les 774 admissibles de 1914, 450 sont tombés au champ d'Honneur. Sur les tables de marbre de l'École, nous comptons le plus fort pourcentage : 55 %. Mais ce n'est pas tout. Sur les 300 environ qui vont rentrer à l'École, plus de la moitié sont Capitaines à moins de 25 ans et il y a 150 Chevaliers de la Légion d'honneur ! En comptant les vivants et les morts, il yen a 600, 6 Médaillés militaires, ceux qui sont partis en 1914 avant leurs galons d'officiers et près de 1 500 citations !

Notre secrétaire de Promo écrira plus tard, en 1957, que la Grande Revanche est une PROMO PAS COMME LES AUTRES.

En attendant, dès notre arrivée, il est spécifié que nous pourrons loger en ville, soit à Saint-Cyr, soit à Versailles. Seuls les célibataires qui le désirent habiteront l'École.
En ce qui me concerne, Mimi, depuis mon départ pour l'Allemagne a quitté Melun et est venu s'installer chez ses parents au Vésinet. Elle y restera et c'est d'ailleurs pour elle la meilleure solution, étant donné son état de grossesse avancée. Mais de mon côté, je suis obligé d'habiter Versailles pour être au plus près de mon travail quotidien et de son horaire impératif.
Fort heureusement, une cousine de mon beau-père, Madame Faveris, veuve de Colonel, possède rue de l'Orangerie un appartement qu'elle n'occupe que rarement et dont elle met une chambre à ma disposition. L'appartement est gardé par une vieille domestique en cheveux blancs qui m'accueille avec respect.
Ce logement donne en partie sur la pièce d'eau des Suisses, en face de l'Orangerie du Château et présente l'avantage d'être dans un des derniers immeubles de la rue, à l'entrée de la route de Saint-Cyr.
Je ne suis qu'à 3 km de l'Ecole et je m'y rends chaque jour à bicyclette en compagnie de Gouvello, qui lui aussi a élu domicile dans la ville royale. De nombreux autres camarades pratiquent également comme nous ce mode de locomotion. Le matin c'est une file ininterrompue qui pédale sur le chemin cyclable le long de la grand' route. Un jour, de mauvais plaisants y ont semé des clous et nous sommes tous en panne.
Bien entendu chaque samedi soir, je prends le train pour aller rejoindre Mimi au Vésinet et passer chez mes beaux-parents la journée du dimanche.

À l'École, nous avons été répartis en plusieurs groupes suivant nos grades et notre ancienneté. J'appartiens à la 1re Brigade du 1er groupe (les plus anciens), où se trouvent avec moi des amis de Corniche ou d'autres que je retrouverai plus tard et qui feront une carrière parallèle à la mienne. Il y a là Chevillon, Lagarde, Le Moal, Guillaut, Ganeval, de Larminat, Buot de l'Épine, au 3e groupe, de Négraval, Callies Jean, de La Bretesche, Fouré, Didry, Fossier, etc.
Il est intéressant de noter que de Bardies-Monfa, qui totalisa le plus grand nombre de points au "Sigma" des admissibles du Concours d'entrée en juillet 1914, se trouve être, parmi nous tous, le Capitaine le plus ancien. Son titre de "Major" ne lui sera pas contesté. Il fait d'ailleurs partie de la Sélection de cavalerie qui a été créée spécialement pour ceux qui aspirent à retrouver l'arme de leurs rêves dans laquelle ils n'ont pas servi. On trouve dans ses rangs des "Basanés" fanas et aussi quelques snobs comme du Souzy. Guy Schlesser qui fut fantassin, puis aviateur, fera carrière dans cette arme. Son excentricité (il porte une culotte rouge) qui ne lui fera jamais défaut est excusable en regard de son excellente camaraderie.

L'École est commandée par le général Tanant (le poireau). Le commandant en second (La Chichi) est le lieutenant-colonel Gombeaud. Notre chef de groupe est le commandant Plessis surnommé "Le Chanoine" car son aspect rondouillard et ses manières onctueuses n'ont rien de militaire.
Il faut avouer que notre arrivée en masse à l'École a (comme toujours) surpris les autorités supérieures. Au début, il y règne un certain flottement.
Mon Capitaine instructeur se trouve être le Capitaine Dumonceaud, vieux Capitaine du 26e B.C.P. de 1914, qui, prisonnier pendant 4 ans, vient d'être libéré. C'est le type de l'officier gabarit d'avant-guerre, assez aigri pour de multiples raisons : ses années de captivité ne lui ont apporté aucun avancement alors que le nôtre, dû à nos titres de guerre, a été par rapport au sien "foudroyant". Il nous considère comme des nouveaux riches, plutôt rétifs vis-à-vis de la discipline du temps de paix qu'il prétend nous inculquer, mais de notre côté nous possédons une réelle expérience des combats qu'il n'a point livrés. De plus, il est Maixentais. Enfin, il porte encore la tunique noire à col droit de 1914, en face de nos vareuses que la guerre a modernisées avec, chez certains, une variété plus ou moins fantaisiste. Il y aura aussitôt entre lui et nous un décrochage très net pour ne pas dire plus.
On peut se demander sincèrement comment le commandement peut commettre de telles erreurs. Dès les premiers contacts, nous sommes "braqués".Le fossé se creuse et l'on peut craindre que nos réactions ne créent un jour de sérieux incidents. J'avoue que nous ne sommes pas faciles à manier. Nos tempéraments sont naturellement portés à l'indépendance et nous n'admettons guère d'être considérés comme des bleus, dont le garde-à-vous impose le petit doigt sur la couture du pantalon !
Bien vite, fort heureusement, le Général s'en apercevra. Le Capitaine Dumonceaud disparaîtra et sera remplacé du jour au lendemain par le capitaine de la Villéon, un grand ancien (promo Monmirail 1912-1914), cavalier, mais qui, lui, est passé dans l'infanterie où il s'est battu pendant 4 ans. Les nuages s'évanouissent aussitôt et l'orage qui grondait s'apaise. Un grand ancien, soit. Capitaine comme nous, n'ayant ni plus ni moins d'expérience du feu que nous, soit encore.
Car les anciens sont les anciens et de lui, qui sait nous prendre, nous admettons désormais tout ce qu'il nous commande.
Dans les autres brigades, ce sont d'ailleurs nos anciens de la "Croix du Drapeau" qui deviennent instructeurs. "Bien mon ancien", "Oui mon ancien", c'est une formule normale d'acquiescement et les ordres ne seront plus discutés. Et pourtant il faudra à ces anciens un doigté exceptionnel. Car, chose à peine croyable (c'est presque de l'aberration), le poireau qui tient à ce que nous réapprenions le BA-Ba du métier nous a fait distribuer à chacun une capote bleu horizon de troufion de 2e classe ! Bien entendu cette redingote "réglo", chère à l'Armée Française, ne nous est imposée que pour les exercices d'ensemble où il nous est remis par surcroît... un fusil Lebel ! ceci afin de nous initier au maniement d'armes !
Cette mesure vexatoire et ridicule pourrait déclencher de notre part une nouvelle explosion. Mais comme "le ridicule tue", nous avons aussitôt dessiné à la craie sur nos capotes nos 3 galons... Notre camarade le capitaine aviateur de Sevin, as de guerre aux nombreuses victoires, qui a commandé l'escadrille S. 26, celle de Garros du groupe des Cigognes, a même ajouté sur sa poitrine une vaste croix de guerre barrée de 12 traits blancs en guise de ses 12 palmes... Ce petit jeu ne dura pas plus d'une semaine.

Je n'exagère rien. La liste n'est pas close de toutes ces erreurs psychologiques accumulées. C'est ainsi que nous devons passer chaque semaine des "colles", sur les différents règlements qui nous ont été distribués. Mais il n'en existe pas à cette époque de nouveaux sur le combat des petites unités. Si, dans cette partie de l'enseignement on s'en tient aux différentes notices, parues au cours de la guerre, par contre le Règlement sur le Service intérieur, le Service des Places, le Service en campagne sont encore ceux d'avant 1914 ! Et l'ancien la Villéon est bien obligé de nous interroger sur les devoirs de la sentinelle à la porte du Quartier, "Halte-là ! Qui vive ! Avance au alliement !" Ou bien encore, sur le rôle du sergent de semaine, du service en ville... sur celui de l'officier de jour visitant les malades à l'hôpital, ou les punis aux locaux disciplinaires, sur les sonneries de quartier, les corvées de fourrage ou de vivres aux magasins de l'Intendance ! Les colles se passent dans les petites "turnes" de la rue de la Pompe où nous nous succédons l'un après l'autre. La Villéon, flegmatique, assis derrière une table nous interroge. Il n'en sait pas plus que nous. Mais il tient son règlement bien droit devant lui et conclut avec l'humour froid dont il ne se départit jamais : "Si je dois vous noter, c'est que je suis votre instructeur et que j'ai les pages tournées pour moi du bon côté..."

  • SAINT-CYR 16 AVRIL 1918

Nous sortons en riant. Nous rions souvent en effet, car nous sommes jeunes, très jeunes. Et puisque nous sommes redevenus, par force des écoliers, on se conduit parfois en "potaches"À l'étude notamment, où tout à coup, sans préavis, nous déclenchons ce que nous appelons le "tir de barrage". Tous les pupitres claquent en cadence, lentement d'abord, puis à une vitesse de plus en plus aclée qui dégénère en un crépitement indescriptible que nous ponctuons de sifflements et de Boum ! Boum !

Quand le silence revient enfin, Gilotte, qui a fait la guerre au 4e R.I. d'Auxerre, et qui imite à la perfection l'accent du terroir de ses poilus, ajoute un dernier "Boum" suivi d'un juron et des imprécations variées de l'homme qui, guetteur dans la tranchée, a pris un pélot dans la fesse ! Il y ajoute l'aboiement du chien sentinelle qui lui aussi en a pris quelque part...Il a un tel succès qu'on lui fait recommencer la sne à chaque fois. Mais cela ne va pas aussi bien du côté des appartements du poireau. Le Général qui apprend tout nous fait le lendemain à l'amphi le sermon et les remontrances d'usage. Comme la Promo murmure et bourdonne sur ses bancs, le général se che tout rouge, mais nos grognements redoublent.

On pourrait croire d'après tout cela que nous sommes des voltés, des indisciplinés, n'ayant aucun esprit militaire. Que non pas ! Nous sommes très fiers, très orgueilleux de notre passé, voilà tout. Et bien décidés à être encore les meilleurs dans l'Armée quand nous la retrouveronsMais nous avons horreur des méthodes qui nous briment et semblent vouloir nous faire oublier les dures années qui nous ont malaxés, meurtris, mûris avant l'âgeCes années de fer dont nous porterons tous, les stigmates sur la peauCes années de gloire dont nous portons tous, les rubans bariolés sur le sein gauche...

Oui nous sommes orgueilleux et fiers parce que dans nos prises d'armes solennelles, le Drapeau de lcole porté par Xavier de Sevin (12 palmes) est encadré des capitaines Jean Callies (9 citations, 6 palmes), Guillaut (11 citations, 3 palmes), Maury (8 citations, 3 palmes), Lagarde et d'Hauteville (7 citations, 3 palmes)..Parce que la compagnie du Drapeau qui compte plus de 80 Chevaliers de la Légion d'honneur est commandée par le capitaine PetitAvec quelle fierté, je marche en tête de cette phalange, quand nous traversons le Marchfeld pour une revue solennelle, comme celle du 16 avril 1919, où le général Tanant passe devant nos rangs ainsi que devant ceux de nos Bazars de la Promotion "Amitié Américaine" (1916­1917) revenue à Saint-Cyr en même temps que nous.

En juin, le Gouvernement a rappelé à leur tour dans nos murs, pour 4 mois, 2 autres promotions : Celles de nos anciens de la "Croix du Drapeau" (1913-1914) qui n'y ont fait qu'une année avant la Mobilisation générale. Et celle de nos Sous-bazars de "Sainte Odile" et de "Lafayette" (1917-1918) qui n'y ont séjourné que quelques mois avant la fin des hostilités.

Lcole devient donc une immense ruche bourdonnante, où nos Anciens manifestent l'intention de nous "bahuter". Nos ruades énergiques leur firent comprendre bien vite que ces plaisanteries n'étaient plus de mode, d'autant plus que certains de ces anciens étaient en fait moins anciens dans le grade que beaucoup d'entre nous... Les semaines succèdent aux semaines et les mois aux mois, une vaste harmonie finit par s'établir et de réelles amitiés se nouent de part et d'autre.

Le printemps s'écoule et l'été approche. Nos caractères s'assouplissent. Le Drapeau est passé aux mains du capitaine Hay de Slade, de nos anciens, officier de la Légion d'honneur, aviateur comme Sevin, mais qui compte un nombre de palmes supérieur (15 fois cité à l'ordre de l'Armée). La promotion va être appelée à participer à différentes reprises à des cérémonies de caractère national : défilés, prises d'armes ou haies d'Honneur multiples.

C'est ainsi que le 7 mai 1919 a lieu à Versailles une séance historique, où les plénipotentiaires allemands venus pour la signature du Traité de Paix (qui se tiendra le 28 juin dans la Galerie des Glaces) sont mis pour la première fois en présence de tous les délégués alliés et du Maréchal FochC'est dans une salle du Trianon Palace qu'ils reçoivent communication des conditions de paix.

MClémenceau préside, ayant à ses côtés le Président Wilson des États-Unis, et M Lloyd George 1er ministre de Grande-Bretagne. Une délégation de l'École dont je fais partie a été envoyée auparavant dans un autre bâtiment, dont je n'ai pas gardé le souvenir, pour y faire une haie d'honneur au Machal Foch, avant son départ pour la salle des séances. Nous sommes alignés sabre au clair, à l'intérieur d'une vaste pièce, encadrant l'étroit passage, que doit suivre le Maréchal. Nous le voyons marcher lentement devant nous, presque à nous toucher, dans son uniforme gris fer, coiffé de son képi à la triple broderie d'or, impassible, sa forte moustache soulignant les traits accusés de son noble et beau visageIl porte en lui toute la gloire de sa victoire et en le fixant dans les yeux, j'ai le sentiment profond de saluer personnellement le chef magistral qui a porté avec sérénité le poids de ses écrasantes responsabilités.

Au milieu de ces souvenirs d'ordre purement historique, je suis obligé de noter un événement familial qui marque une date très importante dans mon foyer : Trois jours plus tard, le 10 mai 1919, Mimi, dont la grossesse touche à son terme, met au monde au Vésinet, à 5 h du soir, notre premier enfant, une fille, Christiane, Jeanne, Marie. Je ne serai pas présent à l'accouchement, mais c'est un samedi et j'arrive comme à l'accoutumée vers 1h, pour y apprendre la bonne nouvelle dont l'issue s'est déroulée il y a deux heures à peine.

Je trouve Mimi radieuse et fière et mon émotion est aussi grande que la sienne en contemplant ce petit bébé, l'née d'une lignée de neuf, dont nous ne pouvons pas encore imaginer la richesse ! Mimi va bien, quoiqu'assez fatiguée, car Christiane s'est présentée d'une façon insolite les pieds en avant ! Le docteur Grandhomme, appelé à maintes reprises au cours de la journée, ne s'est guère pressé d'arriver et c'est, in extremis, qu'il a dû proder au renversement obligatoire. Le docteur était assisté d'une garde religieuse de "Jésus au Temple" qui restera plusieurs jours encore pour les soins de la maman et du bébé. Heureusement, ma belle-mère et la bonne tante Henriette avaient tout prévu auparavant, pour ce premier accouchement à domicile. Heureux, ravi et fier de ma progéniture je retourne à Saint-Cyr où l'annonce de cette nouvelle parmi mes camarades, provoque de leur part une charmante attention : ils me remettent pour la Maman une superbe gerbe de fleurs, ornée du carton traditionnel où l'on peut lire "Les Capitaines de la Promotion de la Grande Revanche".

C'est un peu pour eux aussi, un énement, car je suis, sans trop me tromper, je crois, un des premiers, sinon le premier père de famille de la Promo, pendant notre séjour à l'École.

Le 22 juin nous allons inaugurer le Stade Pershing à Vincennes. Ce stade tout neuf a été construit par les Américains pour l'entraînement sportif de leurs troupes et je crois qu'il n'a jamais servi ; aussi, n'en ayant, plus usage, ils en font cadeau à l'École Militaire de Gymnastique de Joinville, toute proche, dont les installations sont très désuètes. Nous défilerons dans le stade avec des unités américaines au son de la musique des deux armées. Mais il fallait que les Écoles Militaires soient présentes en guise de "bonne manière" pour nos amis U.S. toujours généreux. Monsieur Poincaré a voulu marquer par sa présence toute la reconnaissance du Pays vis-à-vis du sacrifice payé pendant la guerre par nos Promotions.

La cérémonie ne manque pas de grandeur, quand, les cyrards ayant été rassemblés en carré autour du Marchfeld, le chef de l'État gravit le petit tertre gazonné, que l'on a édifié tout exprès au pied de la statue de l'officier Kléber. Le général Tanant salue le Drapeau. Il faut noter que dans ces prises d'armes notre tenue est fixée de la façon suivante : sabre, gants blancs, baudrier, culotte et bottesNous défilons le bras allongé au repos du sabre, nous présentons sabre, nous reposons sabre... Bref le sabre que nous n'avons jamais utilisé pendant 4 ans est devenu d'un usage courant. C'est un symbole il est vrai et nous ne pouvions pas partre dans nos rassemblements officiels les bras ballants...

Pour en revenir au 7 juillet, le général prononce le premier un discours dans lequel il présente chacune des promotions en exaltant ses qualités propres. Je me souviens que pour la Grande Revanche (qu'il avait carrément dans le nez) il fut d'une brièveté partisane et s'exprima dans des termes laissant apparaître à notre égard quelques coups de pied de l'âneJe vous laisse juge. Voici l'extrait de son discours :

"La Promotion de la Grande Revanche est composée des admissibles à Saint Cyr en 1914" Premier coup de pied : ce mot "admissible" laisse supposer que nous sommes des resquilleurs, alors que la moitié de la Promo a pasl'examen complet, oral compris. Et que par ailleurs un décret officiel nous a déclarés "admis" en août. "Sans passer par l'École". Deuxième coup de pied, comme si c'était une tare indélébile. "Et après quelques semaines d'instruction." Ce n'est plus un coup de pied, c'est une vacherie...Ils sont lancés dans la fournaise comme des bons à rien, déjà… Soulignez ce mot qui indique que cela est sans nous. "Déjà la victoire de la Marne a arrêté et refoulé l'envahisseur" "Dès lors la Grande Revanche ne fait plus de doute pour personne" là il "charrie dans les bégonias" comme on disait à l'époque... car certaines offensives meurtrières, comme celle d'avril 1917 ont fait terriblement douter du succès final... Enfin il conclut : "Mais la lutte est dure et longue"
Tu parles ! Il escamote froidement toutes les grandes batailles, les Flandres, l'Artois, la Somme, la Champagne, Verdun, auxquelles pas un d'entre nous n'a coupé ! Il ne faut pas s'étonner si pendant de longues années et aujourd'hui encore dans nos banquets annuels traditionnels, le nom de Tanant n'est jamais évoqué sans un sarcasme.
 
"S'ils ont voulu que leur Promotion fût désignée par le nom de la "Grande Revanche", c'est que tous avaient dès la première heure la même foi patriotique et la même puissance d'anticipation. Ils ont compris tout de suite que, par eux et par leurs camarades, le passé serait lavé et que la Revanche serait grande. Grande parce qu'elle serait complète et définitive et parce que nous pourrions goûter la joie de voir notre pays rétabli dans son intégrité." 
 



Enfin, le 14 juillet
, c'est l'inoubliable défilé de la Victoire à Paris. De cette journée, je garde un souvenir impérissable. Les heures que nous allons vivre marquent une vie. De très bonne heure le matin, nous avons été transportés en camions au Bois de Boulogne, vers la Porte Maillot, tout au bout de l'avenue de la Grande Armée. Nous sommes massés sur les terre-pleins. Devant nous, derrière nous, des unités innombrables se rassemblent.
Les avenues latérales sont pleines de troupes elles aussi. Tous les abords de l'Arc de triomphe sont gardés par des troupes à cheval et encadrés de trophées, de canons pris à l'ennemi. Des oriflammes, des drapeaux flottent partout. Un cénotaphe géant a été érigé à l'entrée des champs Élysée. En face se dresse la tribune d'Honneur dans laquelle mon père aura sa place, comme Président du tribunal de Commerce de la Seine, au milieu de toutes les Autorités, parmi lesquelles on reconnaît Poincaré et Clémenceau "le Père de la Victoire". On entend de tous les côtés le bruissement d'une véritable marée humaine. Tout Paris s'est déplacé, ainsi que de nombreux provinciaux, pour assister au défilé triomphal.
L'école est au grand complet en colonne par quatre et dans ses rangs je suis côte à côte avec Gouvello dans le groupe des chasseurs. Après la séance d'attente inévitable, nous nous ébranlons à notre tour pour monter à l'Étoile. Les chaînes qui encerclent habituellement l'Arc de triomphe ont été enlevées et toutes les troupes sans exception passeront sous sa voûte de gloire. Toutes les unités alliées viennent les premières : britanniques, belges, américaines, italiennes, serbes, polonaises, portugaises...
Puis, Saint-Cyr défile en tête des grandes Écoles et ouvre la marche de l'armée française. Cette marche prodigieuse à travers la Capitale a quelque chose d'irréel pour nous, les exécutants. Le franchissement de l'arche triomphale nous procure ce picotement des yeux que l'on ne ressent que dans les très vives et profondes émotions. Émus certes, nous le sommes jusqu'au tréfonds... Et puis ce sont les cris, les vivats, les applaudissements qui déferlent de toutes parts sur notre passage.
Quand je dis qu'une marée humaine s'est déplacée pour nous acclamer, je reste en dessous de la vérité. Les spectateurs, non seulement bordent les grandes artères et s'entassent à l'infini sur les trottoirs, mais les arbres, les candélabres, les balcons, les toits sont garnis de visages qui hurlent et de bras qui s'agitent.

Mimi a pu assister elle aussi au défilé, de la fenêtre d'un appartement des champs Élysée, grâce à des amis de mon Père. Gouvello et moi, tout en martelant le pavé, ne pouvons pas détacher nos regards de cette vision unique dans les annales de notre Pays. Il faut dire qu'aujourd'hui, nous avons coiffé le casque comme toute l'armée : la bourguignotte légendaire symbolise aux yeux de tous l'image du combattant de cette guerre aux cent actes divers.
Dans cette ivresse communicative, qui se déroule sur tout le parcours, nous ne ressentons aucune fatigue. Nous allons comme des Demi-Dieux de l'Antiquité, d'un pas régulier et cadencé, portés par l'enthousiasme général qui ne ralentit nulle part et qui roule jusqu'à l'horizon. Nous allons, subjugués, exaltés, glorifiés, héroïsés, comme si ces mots "Gloire" et "Héroïsme", dont nous n'avons jamais voulu pendant 4 ans accaparer les termes, avaient aujourd'hui retrouvé leur sens le plus vrai. Nous marchons et nos morts marchent avec nous dans nos rangs. Ils sont présents dans le souvenir de tous et je suis sûr qu'avec nous, en nous, les veuves et les orphelins qui nous acclament voient aussi passer, à travers leurs larmes, leurs époux et leurs pères. C'est la communion intime de la France et de son Armée. Précédés de mille mutilés, les Maréchaux Joffre et Foch ont ouvert le défilé à cheval, côte à côte. Après eux, à leur place dans le cortège, en tête des troupes de toutes armes, des Généraux Glorieux sont venus recueillir le témoignage de la reconnaissance du grand peuple de Paris : des noms connus de tous : Pétain, Castelnau, Gouraud, Mangin, Fayolle ... Le Maréchal britannique Doublas Haig, le général américain Pershing... Il Y a aussi quelques figures légendaires comme l'amiral Ronat'ch des fusiliers marins de l'Yser ; le lieutenant Fonck, as de guerre aux 75 avions ennemis abattus, et 120 certainement détruits, qui porte le Drapeau de l'aviation... Nous allons à pied (et en bottes), depuis le Bois, par les Champs Élysée, la Concorde dont nous faisons le tour, la Madeleine, l'Opéra, les grands Boulevards jusqu'à la Place de la République où se fait la dislocation devant les Maréchaux Foch et Pétain, qui du haut de leurs montures nous saluent du bâton. 

FÊTE DE LA VICTOIRE 14 JUILLET 1919

  • FÊTE DE LA VICTOIRE 14 JUILLET 1919

FÊTE DE LA VICTOIRE 14 JUILLET 1919

  • FÊTE DE LA VICTOIRE 14 JUILLET 1919

Malgré tout, nos cours se poursuivent à l'École : éducation physique le matin sur le Marchfeld en petite culotte, ou agrès dans le gymnase sous la tutelle d'"Amoroso" surnom de notre Commandant chargé des sports. Ou bien encore équitation au manège où c'est la Villéon notre instructeur (ex-cavalier) qui dirige la reprise. À l'amphi, le cours d'histoire militaire est sans conteste le plus captivant. Il est dirigé par le commandant Sallerin, aveugle de guerre, qui arrive au bras de son ordonnance. La Promo se dresse d'un bond pour qu'il puisse entendre notre salut. Nous l'écoutons religieusement. Il professe d'une façon magistrale, ses yeux blancs fixés droit devant lui, les deux mains posées à plat sur la table. Sa conférence est claire, ordonnée, captivante... sa diction impeccable. On dit que, chez lui, sa femme compulse ses documents, lui en donne lecture, écrit sous sa dictée et corrige son texte sur ses indications. Sa mémoire est prodigieuse.

Le commandant Sallerin enseignera encore à l'École quand j'y reviendrai moi-même en 1929 comme professeur et j'assisterai personnellement à ses adieux, quand il prendra définitivement sa retraite en 1932, devant toute l'École rassemblée. Je conterai plus tard cet événement. Son adjoint, le capitaine Bugnet, qui fut de l'Etat-Major Foch, est très écouté lui aussi, car il est de grande classe. Il écrira plus tard un très beau livre de souvenirs personnels "En écoutant le Maréchal Foch".

Il y a aussi les séances de tir, dont celles au revolver d'ordonnance (modèle 1892) qui se déroulent dans un petit stand approprié. Elles ont lieu en général le samedi après-midi, juste avant le départ en permission de fin de semaine. C'est dire si on les expédie plutôt à la va-vite, en tenue de sortie, comme une corvée désagréable à laquelle personne n'attache d'ailleurs un grand intérêt. Or un certain samedi, mon groupe est aligné sous l'auvent du stand en question. On y arrive en ligne de 6 ou 8, devant une longue table de bois où sont placés les revolvers. Chacun prend le sien suivant son emplacement numéroté.

J'attire l'attention sur le fait que le pistolet qui vous échoit est inconnu de celui qui va s'en servir. C'est une arme anonyme de l'École, dont l'état de marche est ou n'est pas impeccable. Je m'empare donc de cet instrument et m'avance aussitôt, ainsi que mes voisins, sur un rang, face au pas de tir peu éloigné où sont dressées les cibles.

Le capitaine de La Villéon (de corvée lui aussi, mais en vareuse gabardine, prêt comme nous tous à s'évader de l'école) commande : "Haut, revolver !" et nous lui obéissons incontinent. Au commandement de "Feu", je pointe mon revolver : peine perdue, la gâchette résiste et l'arme se refuse à fonctionner.

Instinctivement j'abaisse le canon pour essayer de conjurer le mal, mais, probablement sans m'en rendre compte aussi, je continue à appuyer le doigt sur la détente et... subitement, le coup part ! Le canon de mon arme se trouve dévié sur la gauche par cette décharge inattendue et j'entends aussitôt, de la part de mon voisin immédiat de gauche, le capitaine de Saint Méloir, un cri de douleur aiguë... je le vois s'affaisser sur le sol. Il a reçu le projectile dans la cuisse !

Aussitôt le tir cesse. Gros émoi. Je me précipite pour relever mon camarade, aidé par la Villéon... Saint Méloir, choqué, est pâle, mais ne perd pas connaissance. Nous l'emportons à l'infirmerie. On devine aisément mon désarroi et mon inquiétude quant aux suites de cette blessure que je viens de causer involontairement. La Villéon semble plutôt embêté, par cette histoire fâcheuse, car il est responsable d'après le règlement de la sécurité du pas de tir dont il a la charge. Fort heureusement le Toubib constate que la blessure de mon camarade n'intéresse que les chairs et qu'aucun organe vital n'a été touché. Malgré tout j'ai un immense désespoir et c'est Saint Méloir lui-même qui me réconforte en me disant :

"Mon pauvre vieux ! J'ai fait toute la guerre sans une blessure ! Il fallait que ça m'arrive." Quant à tous les autres petits camarades ils se défilent, prennent la tangente et se précipitent vers l'extérieur... pour ne pas rater le tram pour Versailles ou le train qui doit les conduire à Paris. Seul, Baril est resté près de moi, pour me consoler, me remonter le moral et m'assister de sa présence. Quel chic type ! Je lui en garde un souvenir reconnaissant, car c'est dans l'épreuve que l'on reconnaît les vrais amis.

Personnellement j'accompagne Saint Méloir dans l'ambulance qui le transporte à l'Hôpital Dominique Larrey à Versailles. C'est seulement lorsqu'il aura été déshabillé, couché dans un lit, examiné et pansé et que j'aurai une nouvelle fois la certitude du peu de gravité de sa blessure, que je prends congé de lui. Il est déjà tard et je n'arrive au Vésinet, dans ma belle-famille qu'après le dîner, Mimi commençait déjà à s'inquiéter de mon retard.

J'irai chaque jour à l'Hôpital rendre visite à Saint Méloir jusqu'à sa remise complète sur pied. Fait extraordinaire : jamais personne à l'École, le Général ni le Commandant en second, ni l'un quelconque de mes supérieurs ne m'interrogeront sur cet incident, ni ne m'en parleront !

Quand on pense aux enquêtes, aux rapports et aux papiers de toutes sortes qu'il faut fournir dans l'armée actuelle du temps de paix pour le moindre accident, on reste stupéfait devant le peu d'intérêt qu'une telle aventure peut provoquer à cette époque. Il est vrai que la guerre est à peine terminée et que blessure ou même trépas sont, du haut en bas de l'échelle, le pain quotidien du soldat !

Au début d'août, mon Père (toujours lui) par ses démarches répétées a fini par trouver en location à Versailles un appartement très agréable situé rue de Savoie, près de la Rue des Réservoirs, derrière le Parc, à l'entrée de la route de Trianon. Il appartient à Madame Quinchez veuve d'un de mes Anciens. Mimi vient s'y installer avec Christiane et nous y sommes fort bien. La proximité immédiate du Parc et ses vastes allées sont autant de lieux de promenade et de détente pour Mimi qui emmène notre bébé dans sa voiture vers les perspectives du Grand Canal, au cours de ce bel été ensoleillé. 



Le 9 août a lieu à Saint Cyr le traditionnel Triomphe où nos Anciens nous baptiseront officiellement, ainsi que nos jeunes. Cette cérémonie revêt une ambiance très différente de celles du temps de paix, car nous ne sommes plus des "Bazars galipoteux et fangeux". Il y a ce jour-là autre chose. Il règne un esprit très différent que le Lieutenant d'Honincthun, le Père système de nos Anciens, a fort bien compris et qu'il exalte dans le discours qu'il prononce à cheval entouré de son état-major dans la petite carrière en présence des quatre promos rassemblées, du général Tanant et des nombreux invités.
On lira également le programme de la journée avec son défilé, sa kermesse, son rallye et enfin sa Revue de fin de Cours que trois de nos anciens composèrent avec humour.

Détail particulier à noter ; un petit groupe d'officiers de la Promotion 1919, dite de "La Victoire", est aussi rassemblé dans la carrière au moment du Baptême. Cette promo qui n'a pas combattu, puisqu'arrivée trop tard au front, doit être, elle aussi baptisée, afin qu'elle puisse à son tour transmettre le flambeau à ses jeunes. Elle doit nous succéder à l'école après notre départ et c'est le motif de cette délégation venue de quelques lointains corps de troupe. Il y a dans ses rangs le sous-lieutenant Baunard que je retrouverai souvent plus tard au 30e BCA et plus tard encore, en AFN et au cours de la campagne 1944-45.

On s'achemine peu à peu vers la fin du stage et cela se devine aux libertés que nous prenons de plus en plus avec le règlement. Il y a des amphis particulièrement vaseux dont bon nombre d'entre nous décident l'escamotage. À maintes reprises je rejoins Versailles clandestinement l'après-midi. Nous avons trouvé l'endroit propice pour s'évader de l'École à l'insu de nos instructeurs.
Il existe tout au bout du Marchfeld, derrière les frondaisons du Petit Bois, les magasins et hangars où sont stockés les matériels d'artillerie qui servent à l'instruction. Dans l'argot de l'école tout ce qui relève de l'artillerie c'est le "Bronze". Or dans le grand mur qui longe le parc d'Artillerie, il y a une porte, fort discrète, masquée à tous les regards et qui la plupart du temps est ouverte sur un chemin de campagne. Cette porte a une renommée bien établie. C'est la "Porte de l'Homme de Bronze" (gardien du Parc). Et c'est naturellement par elle que s'échappent les mordus de la Liberté.
Je l'utilise assez souvent. Un jour, poussant ma bicyclette, je me trouve nez à nez avec l'ancien Molle, instructeur, qui prend lui aussi la clef des champs. Avec bonne grâce je le laisse partir le premier... pour aller retrouver lui aussi sa femme.

Naturellement nos préoccupations majeures se tournent vers nos affectations à la sortie de l'École. Il n'y a pas de classement et chacun peut établir sa demande en motivant son choix. Je désire reprendre place dans un Bataillon de Chasseurs et je me mets en quête de celui qui peut obtenir mes préférences. Le 22e B.C.P. me tente particulièrement. Il doit partir prochainement pour le Danemark en vue d'appuyer ce pays, qui, d'après les termes du Traité de Paix, doit par voie de plébiscite voter pour le retour des provinces du Schlesvig ravies autrefois par l'Allemagne. J'ai obtenu un rendez-vous avec le Chef de Bataillon de Soyer qui commande ce Bataillon. C'est dans la salle des Pas perdus de la gare Saint Lazare que je le rencontre et qu'il me propose une place comme commandant de compagnie.
Après en avoir délibéré avec Mimi, je m'oriente vers une autre destination, car mon départ au Danemark me séparerait une fois de plus de mon foyer ; Christiane trop jeune ne pouvant être du voyage. Je renonce donc à ce projet et c'est finalement le l2e B.C.A. de la 47e Division de Chasseurs stationnée à Trèves, que j'inscris sur ma demande officielle, car toutes les familles d'officiers sont autorisées à s'installer en Allemagne occupée.
Le 24 septembre 1919, mon affectation au 12e Bataillon de Chasseurs m'est officiellement confirmée. Et c'est dans l'allégresse générale que les portes du vieux Bahut s'ouvrent définitivement devant nos Promotions avides de poursuivre leur carrière vers de nouveaux horizons.

Au Vésinet, nous préparons notre départ. Mais il est convenu que je partirai seul d'abord pour l'Allemagne afin "de préparer le terrain" et d'arrêter les conditions indispensables pour la venue de ma famille. Auparavant, ma mère qui a pendant la guerre formé le vœu d'aller avec René et moi à Lourdes pour remercier la Vierge de la protection qu'Elle nous a toujours assurée désire réaliser ce voyage.
Au début d'octobre, c'est par le train que nous atteindrons la ville des Pélerinages, au pied des Pyrénées. Après nos dévotions et nos témoignages de reconnaissance infinie, nous monterons au pic du Jer et visiterons Pau avant de réintégrer la Capitale. 


Christiane Petit, futur Rochambelle, 2e DB, chevalier de la Légion d'honneur, médaillée Militaite, crois de guerre 39/45, deux citations dont une avec palme...

  • Triomphe du 19 août 1919
  • Czapitaine Jean Louis Petit
  • Christiane Petit une futur Rochambelle
Voilà, j'ai terminé de mettre en ligne les récits de mon père, Jean Petit, concernant la guerre de 14/18. Je mettrai la suite de ses écrits plus tard... Je vais maintenant, toujours dans le cadre du centenaire de la Grande Guerre vous proposer la lecture d'un  document sur Jean Piel tombé au champ d'Honneur le 12 novembre 1914. Jean Piel est un des  frères de ma mère.