Novembre 1963 me revoilà civil

 
Une nouvelle vie s’ouvre à moi, quel est mon avenir ? Je ne suis pas inquiet, optimiste je suis. Je crois, en mon étoile. J’ai 24 ans.
 
Beaune Côte-d’Or, novembre 1963 février 1964
 
De la Tousche, un ancien officier qui avait servi sous les ordres de mon père est responsable de la communication interne des ciments Lafarge. De la Tousche s’était particulièrement distingué avant le débarquement du 6 juin 1944 sur les côtes normandes en sautant en parachute sur le sol de France en mission spéciale de renseignement. Il m’introduit auprès de Jacques Michaut.
Un mois avant ma libération, je vais à Beaune, Côte d’Or, pour un entretient avec ce monsieur. Il est spécialiste expert et conseillé pour diverses entreprises d’imprimeries. Et particulièrement de la société Agfa pour laquelle il teste de nouveaux produits.
Je suis venu avec un petit dossier de mes dessins et photographies. Il me questionne, inspecte mes images… Il me montre diverses photos de grands artistes tout en me demandant mon avis et impression. Je visite le labo et le grand studio de prise de vue. Il y a beaucoup de matériel.
À la fin de la journée, il me propose d’être son assistant après bien sûr une longue formation à ses côtés.
 
J’accepte sa proposition le 7 novembre 1963. Me voilà à Beaune, chez Jacques Michaut, je suis logé dans une caravane située dans le jardin. Je prends mes repas avec la famille, la grand-mère la mère et les deux filles. Je n’ai pas de contrat de travail !
 
La poussière est l’ennemi des travaux photographiques. Pour supprimer l’ennemi, je passais chaque matin sur les murs de la chambre noire une éponge humide, sur le sol également, puis les instruments divers époussetés avec soin et délicatesse. Rien ne devait traîner chaque élément à sa place.
Michaut est un personnage compétent et très sûr de lui. Il me prend sous son aile comme si j’étais le fils qu’il n’avait pas eu. Exigeant, pointilleux, perfectionniste à outrance. Casse-pieds ! On peut travailler sur un problème 10 12 heures… sans arriver malgré tout a un résultat probant. Son savoir-faire il aimait me le montrer. Il pouvait rehausser ou corriger des diapositives de grands formats sans risque de les saloper. Ses yeux étaient équipés d’une paire de lunettes grossissante. Il trempait des pinceaux très fins, des pinceaux chinois disait-il. Il les trempait délicatement dans des colorants organiques et sa main experte retouchait certains points ou détails du sujet qu’il estimait fades ou non appropriés. Il ne manquait pas l’occasion de me dire que j’étais encore loin de l’imiter et sous-entendu, prends en de la graine mon petit gars ! Cela ne me vexait pas. Je pensais que peut-être un jour je ferais aussi bien que lui. Mais cela, je le gardais pour moi.
Je suis intéressé et je me débrouille. Il ne me fait aucun compliment ni encouragement, souvent il me laisse me dépatouiller comme un bleu que je suis… c’est une méthode. Il me donne des documents techniques concernant l’optique, le développement, la sélection des couleurs, les techniques de photogravure et j’en passe. Je dois potasser le soir dans ma roulotte à la lueur d’une faible ampoule.
Je tiens le coup, mais cette vie de moine me pèse, j’ai besoin de m’aérer de faire du sport ou quelques activités physiques. Surtout de ne pas être en permanence sous contrôle et parfois épié. Au cours des repas il me questionne, essaye de me coincer. Il aborde des sujets iconoclastes ou une question sur les docs techniques qu’il m’a confiées. Il a réponse à tout. Je m’en sors, car je crois avoir du répondant et de bons réflexes pour ne pas me laisser, j’ose dire humilié. Au bout d’un mois de ce régime, j’ai encore la pêche, je tiens le coup. Je ne suis pas payé, juste un billet de 100 francs. Je vais aux Bains-douches de la ville une fois par semaine et parfois au cinéma le dimanche. Je me souviens avoir vu plusieurs fois Le Guépard, un grand film de Luchino Visconti.
Les problèmes vont surgir, c’est fatal dans cette ambiance de tension permanente.
Une commande particulière de photo et de photogravure pour l’impression d’un catalogue de bijoux lui est confiée. Une série de bracelets pour dames, or argent animé parfois de perles ou pierre précieuses. La prise de vue de ces objets présente des obstacles pour le photographe surtout les brillances et les points de haute lumière qui polluent le négatif.
Pour y remédié le bracelet est placé dans un cadre et retenu tendu aux extrémités par des ressorts puis l’ensemble est disposé sur un fond mat de couleur neutre. Une coupole en opaline synthétique suspendue au-dessus du sujet, diffuse la lumière de quatre ampoules au sodium. Une ouverture permet à l’objectif de capter le sujet. C’est un objectif de très haute définition fixé sur un boitier ancien en bois équipé d’un châssis au format 18/24. Obturé au maxi, avec un temps de pose très long sur un plan-film négatif le plus lent possible, 5 ou 10 ASA. Cet équipement de prise de vue était fixé au plafond du studio.
Il possédait dans ses congélateurs une collection de films et papiers de format divers jusqu’au 30/40 cm ektachrome, ainsi que des produits chimiques de toute catégorie de toute provenance de toute marque possible.
Son studio se trouvait à deux kilomètres de la gare de Beaune… les passages des trains généraient des vibrations dans le sol qui se répercutaient en ondes malignes jusqu’au studio. Ces vibrations parasites altéraient la qualité du négatif. Nous devions donc choisir les moments des prises de vue en fonction des horaires des passages perturbateurs des trains. Mais il y avait une période d’accalmie la nuit et le dimanche.
Le développement du négatif était fait manuellement. Je testais différentes températures dans différents révélateurs. Je devais remuer, tanguer, ou balancer le bac d’une manière régulière, selon une action des mains qu’il m’avait montrée au préalable, afin que le révélateur agisse uniformément sur la gélatine exposée du film. Avec son œil d’expert, Michaut choisissait le rendu qui lui semblait le meilleur. Je l’observais et tentais de me nourrir de ses expertises qui prenaient un temps fou. Malgré mon peu d’expérience, je trouvais cela excessif, une sorte de folie maniaque l’envahissait.
Je ne vais pas m’étendre ici sur les techniques employées à cette époque, nous étions au balbutiement du scanner qui aujourd’hui a supplanté le métier de photograveur. Pour réaliser les trois quatre cinq épreuves pour les photos gravure qui serviront de base pour l’impression finale chez l’imprimeur on utilisait un densitomètre. Cet appareil de mesure a été la cause d’un mini drame. J’en fus le responsable. Minuit passé nous sommes tous les deux enfermés dans la chambre noire après dizaines d’essais sans relâche, Michaut est insatisfait des résultats, la tension est inexorable, le tragique est proche, il me stresse comme si j’étais le fautif, l’esprit maléfique. Dans ma précipitation je me prends la jambe dans le fil électrique du densitomètre, il s’envole… se fracasse sur le carrelage.
Ce n’est plus un mini drame c’est une tragédie. "Haro sur le baudet" ! Je suis KO DEBOUT, je me fais tout petit petit.
Je me rebiffe, minuit est loin derrière nous, je tente d’excuser mon geste maladroit et que le fatal arrive quand les conditions de travail dépasse la vitesse et la précipitation. Les épreuves furent expédiées malgré tout lendemain et le client fut très satisfait.
Michaut me gardait une petite rancune et cet épisode nocturne n’a pas apaisé l’ambiance.
Entourée de vignobles de la Côte-d’Or, la ville aux rues pavées est célèbre pour sa vente aux enchères annuelle de vins qui a lieu dans les Hospices de Beaune. Il décide de réaliser un reportage sur cette manifestation mondialement connue.
La veille de l’ouverture des enchères, nous allons faire des repérages. Il me confie les prises de vue du lendemain. J’ai un Haselblad 6x6 et plusieurs objectifs dans ma besace. Il me conseille d’utiliser un support couleur bien déterminé. J’effectue ce reportage comme convenu sans difficulté.
Je dois développer les rouleaux de photos. J’avais déjà développé des Ektas de différent format et me voilà dans la chambre noire. J’applique la procédure. Il constate que j’ai utilisé un procédé Ekta et les rouleaux sont des Agfa. Procédure de développement spécifique. J’ai tout faux. Il est vrai que j’aurai du lire la notice, mais Michaut, je suis sure ne m’a pas mis en garde il a voulu me piéger.
 
Michaut organise un voyage d’études aux USA. Il accompagne un groupe d’imprimeurs, dont une imprimerie de la région Nantaise. Une entreprise à la pointe de la technologie spécialiste de l’impression sur papier transparent pour l’industrie alimentaire. Ce voyage de trois semaines m’inquiète, car je vais rester seul. Je lui demande de faire un stage dans cette imprimerie nantaise.
Michaut s’absente pour 48 heures, un billet écrit de sa main repose sur une des tables du studio bien en vue. Ce billet me demande de lire son message enregistré sur son magnéto. Je l’écoute, il me répond qu’il ne veut pas que je fasse ce stage, car les ouvriers de l’imprimerie auront une influence néfaste sur moi.
Je suis abasourdi, déçu, furieux, quel lâche ! À son retour le lundi  24 février 1964 je m’engueule avec lui. Je le quitte sur le champ.
 
Mon père écrit dans son carnet à la date du 24 février 1964 :
 
"Step ns tél pour nous dire de Beaune qu’il s’est eng… avec Michaut et qu’il le quitte… Je téléphone à La Tousche à Paris. Il va essayer de tél à Michaut pour recoller les plâtres ! J’envoie un télégramme à Step "Ai téléphoné à La Tousche. Envisage possibilités revenir sur trop rapide décision et conseille attente. Téléphone-moi demain mardi avant 10 heures. Papa"
Mardi 25 février
"Matin Stéphane me téléphone de Beaune. Il est décidé à s’en aller et à quitter Mr Michaut. Je le sermonne de mon mieux pour le faire revenir sur sa décision. Je me fâche même mais il n’y a rien à faire"
Mercredi 26 février
"Je téléphone à Beaune à Mr Michaut qui me parle longuement du départ de Stéphane (il doit être à Strasbourg) et de leurs conversations (enregistrées sur magnétophone) qui ont amené la rupture. Mamie et moi et tous sommes catastrophés. Que va devenir Step ! Le premier objectif serait de lui faire rompre avec Isabelle. On verra ce que l’on va faire quand il sera de retour à Paris. C’est affreux."
 
Mars 1964 septembre 1964
 
Sept mois de recherche d’un emploi, sept mois d’errance et parfois de doute.
Je réponds à diverses annonces, l’une d’elles me répond et je suis convoqué avec d’autres candidats dans les locaux  d’un cabinet de recrutement. Je suis avec une douzaine de personnes autour d’une grande table semi-ovale. Je ne me souviens pas des visages des candidats qui postulent au poste proposé.  C’est un travail assez général pour le compte d’une société d’édition, je ne me souviens plus. Il y avait en cas d’embauche une formation assurée.
Nous voilà donc soumis à une série de batteries de tests en tout genre.
Nous sommes libérés vers midi, puis convoqués à 14 heures. Une liste des sélectionnés pour la suite est affichée à l’accueil. Mon nom fait partie des gagnants. Je suis satisfait et cela me donne du courage pour la suite, car nous sommes 3 sélectionnés. Une sorte de jeu de rôle s’engage entre nous trois cela m’amuse, je suis très décontracté. Encore des questions de la part du sélectionneur, le temps s’écoule, on nous libère. Nous serons convoqués dans quelques jours. Je suis reçu individuellement. Ma candidature n’a pas été retenue. La personne qui me l’annonce m’encourage et me conforte avec gentillesse, j’ai des qualités. Il me souhaite bonne chance.
Pas de déception, plutôt satisfait j’ai repris confiance. Il ne faut pas grand-chose pour vous donner le sourire.
 
La grande Encyclopédie Britannica vous connaissez ? 24 volumes…
Rue de Javel à  Paris, des bureaux dans un immeuble modeste, une société commerciale qui est spécialisée dans la vente de la fameuse Encyclopédie Britannica. Je suis embauché comme vendeur. Après une courte formation, une formation commando. Le processus ou le scénario de la vente était appris par cœur. Rien n’était laissé au hasard. Aucune liberté n’était conseillée au commercial tout terrain. Trois cadres salariés une équipe restreinte mais efficace et rompu aux méthodes de vente américaine.
Cinq à sept jeunes filles, étudiantes pour la plus part se chargeaient des prises de rendez-vous, selon un baratin bien conçu et argumenté. J’ai moi-même tentez de me dénicher des clients potentiels qui acceptent dans un premier temps de me recevoir afin que je puisse les convaincre de me croire sur parole et de signer un contrat. Contrat qui me laissait une bonne come.
J’ai réalisé  trois ventes. Je me souviens de l’une d’elle. C’était le PDG de la société Rhulman. L’Encyclopédie Britannica était en anglais…cela ne facilitait pas les ventes.
 

Le 5 octobre 1964. Mes 10 années chez BIC SA