Premiers  souvenirs - 1939 - 1950

Stéphane Petit

22 mars 1939 Alger, clinique des Glycines, 12 chemin des Glycines, à 16 heures, né à terme, 3 kilos 75 gr 54 cm de haut, cheveux châtain clair, peu abondants, très légèrement frisés.
Mes signes particuliers ne sont pas originaux : Peau très rose, petites oreilles, grandes mains, grands pieds, j'ai un léger handicap, un début de division palatine. Je suis un bébé très éveillé. Huitième enfant de Jean Petit et de Marie-Madeleine Piel Je ressemble à tous mes frères et sœurs le jour de leur naissance.

Je suis baptisé le samedi 25 mars 1939, à 11 h 30. Tous mes frères et sœurs m'accompagnent, ma marraine Bernadette de Lescazes me porte dans ses bras, ma mère est encore à la clinique. Je reçois le sacrement du baptême en l'église Sainte Martienne d'Alger. À la sortie un spahi passe à cheval sur le chemin du Télemly et apporte une note de couleur locale.

Je suis arrivé sur terre naturellement par hasard, non, je suis l'enfant de l'amour, mais sept années après mon frère Jean-Pierre. Suis-je un enfant désiré, souhaité ? Une fois conçu, sûrement attendu comme un bienfait.

Je n'ai jamais eu de ressentiment ou un manque d'affection, comme si ma venue imprévue avait pu agir sur mon subconscient. Aucun doute sur l'amour de mes parents à mon égard. À tel point que ma mère a tout fait pour ne pas me laisser seul : une petite fille est venue me tenir compagnie le 22 janvier 1942. Sabine sera ma petite sœur, la compagne de ma jeunesse.

Que dire de ma petite enfance ? C'est tout simple : je baigne dans une douce quiétude, câliné par une mère très maternelle caressante et ronde. Mes premiers souvenirs remontent du temps de Port-Lyautey, mon père était à cette époque le colonel commandant le 1er régiment de tirailleur marocain.

Voici pêle-mêle et sans soucis de chronologie, les récits des événements, qui ont marqué ma petite enfance :

Certaines nuits je me réveillais, une douleur au ventre. Ma mère me massait longuement, doucement, tendrement l'abdomen : doux moments, souvenirs agréables. Les jours de grosse chaleur, elle nous trempait, ma sœur et moi dans la baignoire et souvent venait nous y rejoindre pour un bain prolongé.

Le débarquement des Américains sur la plage de Méhdia, ces moments de guerre et de tragédie humaine dont je connais aujourd'hui la véritable histoire. (Voir les mémoires de Jean Petit rubrique Port-Lyautey novembre 1942). J'ai vécu ces évènements en dehors du réel, heureusement protégé par mon entourage, aucune séquelle traumatisante ne m'a touché.

Gravé dans mes souvenirs comme un exploit, et fier de moi, j'ai un jour suivi mon frère Jean-Pierre. (Âgé de sept ans de plus que moi.) Je l'ai coursé à petit trop durant sept à neuf kilomètres, de la ville jusqu'à la plage de Mehdia. Je me souviens, je le vois devant moi allongeant le pas et furieux de me sentir à ses basques. Il m'avait prévenu, il ne voulait pas m'emmener, moi le petit frère, celui peut-être qui lui avait pris sa place de petit dernier… Je dis peut-être, mais je pense qu'il a "souffert" de ma venue au monde bien après lui.
J'ai trottiné jusqu'au bout de la route, puis j'ai ressenti du bien-être, comme un sportif qui gagne une compétition, une grande fierté. C'est un bon souvenir, la première fois où je me suis aimé.

Je ne peux passer sous silence un autre fait de première grandeur qui concerne Sabine ma petite sœur, ma compagne de chaque instant que je protégeais contre toutes les vilaines choses de la vie en grand frère plein de hardiesse.
Un jour dans le jardin où nous étions tous les deux, une abeille agressive et sûrement guerrière tourne autour du visage de ma protégée. N'étant pas trouillard, je ramasse une demie brique rouge qui traînait sur le sol, à l'instant où la bête se pose sur un tronc, un pin maritime, je la lance pour l'écraser, le coup est manqué, le projectile rebondit et heurte le front de la petite Sabine assise à l'ombre… Vilaine brique, je dis bien vilaine, car c'est un de ses coins pointus qui lui creuse un trou. Première grande frayeur et honte de moi ! Mais fier : J'ai voulu sauver ma sœur ! Je me suis enfui sur la grande terrasse de la maison pour me cacher.

Juin 1944, je situe cette scène le matin, ma mère est dans le petit salon près d'une cheminée, une pendule et deux bougeoirs en gardiens à ses côtés, elle sanglote, effondrée, je n'existe pas : elle vient d'apprendre le décès de son fils François ! Mort au champ d'honneur, mort pour la France. Ce grand frère mal connu, ce héros, aura sur moi une influence que je ne saurais définir.

D'autres souvenirs, des images nettes et précises sont imprimées sur l'écran de ma mémoire et je les cite dans le désordre : la vieille et imposante armoire lorraine où sur la planche du bas sont entreposés les bouteilles de "martini" et vermouths divers. J'ai goûter au goulot ces boissons sucrées… l'odeur de ma bouche, mon attitude bizarre m'ont démasqué. La punition fut terrible : Enfermement et pain sec !

La scène de mon frère Dominique tombant sur le dos, restant au sol groggy à la suite de la rupture du cordage accroché à une branche du grand arbre derrière la maison. Le jeu consistait à se lancer d'une fenêtre de l'étage agrippé à la corde et voler dans les airs comme un balancier. L'usure de la corde mit fin au jeu.

Pas de saut dans le vide pour moi, frisson réservé aux "grands".

Un événement marquant, la maladie de la rage que nos deux chiens, des bergers allemands, ont attrapée. Je vois de loin la chasse organisée dans le jardin par des officiers pour abattre les deux pauvres bêtes. Finalement tuées à coups de pistolet par un militaire en tenue bleu, aviateur ou marin ?

Il me semble que j'avais une certaine liberté, le papa étant absent, je me souviens d'escapades avec mes camarades : J'ai oublié leurs noms et la forme de leurs visages. Nous tirions avec des frondes sur les verreries des poteaux télégraphique ou électrique, les cigognes n'étaient pas épargnées… Je déposais de la glu sur les branches du mûrier pour capturer des oiseaux, heureusement pour eux cela n'a jamais eu d'effet. Je jouais avec des petites bouteilles remplies de pétrole ou autre produit inflammable et j'y mettais le feu… Je vois encore des caméléons, les nuages de criquets s'abattant sur la route.

Le parfum enivrant des acacias en fleurs, leur goût sucré dans ma bouche.

Un été nous sommes allés à Ifrane ville de montagne. Un jour où nous étions au parc, j'ai laissé filer sur un plan d'eau un petit bateau qui s'est échoué sur le déversoir du bassin, large inclinaison luisante et glissante qu'une légère couche d'eau animait de mille reflets; elle ôte ses chaussures, je la vois marcher prudemment à petits pas, mal assurée sur cette pente aller recueillir mon jouet. Je garde de cet exploit une indicible angoisse, mais surtout une grande fierté d'avoir une maman si audacieuse.

Je ne peux pas taire un événement qui s'est déroulé chez des voisins. (Les de Metz) Cela se passe dans une remise, une sorte de garage. Nous sommes trois, une petite fille, un petit garçon et moi. Blottis dans la pénombre nous jouons à exhiber nos sexes… je vois celui de la gamine. Nous avons été surpris, grondés ! J'ai la fâcheuse impression que l'on me montrait du doigt et que j'étais "ce pelé ce galeux d'où venait tout le mal". Pour moi, il n'y avait aucun mal et encore moins de vice dans notre jeu, somme toute, naturel. Autre époque, culpabiliser plutôt que d'expliquer !

J'ai été mêlé de près aux circonstances tragiques de la guerre de 1939-1940. Je n'ai aucun souvenir de cette période, mon père a relaté ces événements dans ses carnets, je lui laisse la parole :

Stéphane à l'âge de 14 mois fut mêlé aux événements tragiques au cours desquels la France traversa une des périodes les plus critiques et les plus sombres de son histoire.

Au début des attaques allemandes sur nos frontières le 10 mai 1940, Stéphane est toujours à Coulombs, dans la belle campagne de France ensoleillée, aux confins de la Beauce et de la Normande.
Le 24 mai devant l'avance ennemie en direction de la Capitale, Stéphane quitte Coulombs dans la "402" conduite par sa sœur Christiane et dans laquelle ont pris place sa maman et tous ses frères et sœurs. Au milieu du flot indescriptible des évacués des pays envahis, fuyant de toutes parts vers le sud de la France, il gagne le domaine des Plants à Ruffec (Charpente) dans la famille H.Ohm, où il demeure jusqu'au 28 mai.
Puis il séjourne au domaine de La Caraillère, par Grosbreuil (Vendée) chez les sœurs du capitaine de Gonfréville, adjoint de son papa en Tunisie.
Pendant cette période lourde d'angoisses, où son papa à l'État Major des troupes de Tunisie, engagé dans la guerre contre l'Italie, subit de son côté, les 13 et 16 juin les bombardements de l'aviation italienne.
Stéphane fréquente souvent la plage des Sables d'Olonne, toute proche.
À partir du 19 juin et devant la menace des engins mécaniques ennemis qui progressent, il quitte en auto La Caraillère et part au hasard sur les routes, comme beaucoup de petits enfants de France dont certains, hélas, devaient mortellement atteints par les pilonnages des avions allemands.
Stéphane devait, lui, être miraculeusement protégé, ainsi que sa maman et ses frères et sœurs.
Le 19 juin, il dort dans la voiture arrêtée en pleine nuit entre La Rochelle et Saint-Jean-d'Angély.
Le 20 juin il déjeune à Jonzac (Charpente inférieure) au milieu d'une foule de réfugiés et de soldats pendant que sa maman cherche partout l'essence nécessaire qui vient à manquer et des Polonais évacués réparent une avarie de la "402". Le soir du 20 juin, il couche dans une charcuterie de Bergerac (Dordogne)
Le 21 juin il poursuit son émouvante randonnée par Mont-de-Marsan, Dax et arrive à Bayonne à la nuit tombée. Il couche villa des Pâquerettes, Halte Bayerais, chez M. et Me. Pierre Pingault.
Du 22 juin au 13 juillet Stéphane séjourne à Bayonne dans un appartement que sa maman a loué sur les rives de l'Adour, 5, allée Boufflers.
Le 27 juin les colonnes motorisées allemandes entrent dans Bayonne.
Après l'occupation de la ville par l'ennemi et au reçu d'un télégramme de son papa expédié de Tunisie enjoignant à sa femme de rejoindre Alger, Stéphane effectue un nouveau grand voyage qui doit le ramener en Afrique du Nord.
Le 13 juillet il part dans la "402" et par Orthez, Pau, Toulouse, il atteint Carcassonne où il couche à l'hôtel Terminus.
Le 14 juillet il passe par Narbonne, Béliers, Sète, Montpellier, Harles, Martigues et arrive à Marseille. Il couche chez Pierre Auzende, cousin de son papa, 515, avenue du Prado.
Les 16 et 17 juillet il est en mer, à bord du paquebot "Lamoricière" qui vogue à travers la Méditerranée.
Le 17 juillet 1940 il accoste à 15 h à Alger. Son papa arrivé la veille de Tunisie le retrouve avec une joie intense ainsi que sa maman et ses frères et sœurs, après une longue séparation et des événements où la Providence n'a cessé de le protéger.
Stéphane avait quitté Alger 12 mois plus tôt.

Ma petite enfance se termine au Maroc. Le 9 août 1945, je quitte ce pays et entre en France par avion avec ma mère et six de mes frères et sœurs.
J'ai peur dans l'avion, un avion de l'armée américaine, un bombardier, une "forteresse volante".

Atterrissage à Istres où mon père est là pour nous accueillir.

L'Âge de raison

l 'âge de raison
9 juin 1946 le jour de ma première communion à Achern, Allemagne


C'est avec une déception, un pincement au ventre, que commence mon arrivée sur le sol de France.
Mon père venu nous accueillir en voiture décide de repartir sur Paris avec sa femme, et deux enfants, la petite Sabine et mon grand frère Olivier… Je prendrai donc le train avec Élisabeth, Édith, Dominique et Jean-Pierre.

Nous sommes arrivés dans la capitale après un voyage qui m'a semblé interminable.

Paris au mois d'août m'apparaît comme une ville magnifique avec ces belles avenues bordées d'arbres où circulent de rares voitures.
Nous logeons chez mon grand-père maternel Paul Piel, rue Edmond Valentin tout près du Champ de Mars. Ce Champ de Mars que je vais arpenter avec Sabine sous la protection de ma sœur Édith.
Je me souviens qu'elle était parfois abordée par des soldats, des Américains ? Ils tentaient d'engager la conversation. Sans réussite.

Pour les bêtises j'ai récidivé. J'ai joué au coiffeur en usant, comme d'une tondeuse, d'une petite voiture à remontage mécanique. À qui ai-je tenté de couper les cheveux ? Vous le devinez bien sûr. Sabine s'est retrouvée avec une belle et longue mèche blonde tout entremêlée dans les rouages du jouet…
C'est le vrai coiffeur au coin de la rue, qui avec ses grands ciseaux lui coupa les cheveux. C'est ainsi que j'ai récupéré mon jouet et qu'elle a perdu une part de sa chevelure.
Je me suis encore distingué en appliquant de l'eau oxygénée sur mes cheveux et une mèche frontale bien rousse est venue orner ma tignasse. J'ai essuyé à ce sujet quelques quolibets et moqueries… Cela me valut un surnom : "Queue de vache", sobriquet attribué par Édouard Bonhoure, aide de camp de mon père qui deviendra plus tard mon beau-frère.

Le vendredi 16 novembre 1945, je débarque du train couchette sur le quai de la gare de Strasbourg. Mon père est là. Il nous conduit en voiture vers le pays de Bade en Allemagne occupée par les troupes alliées.
Nous voici à Ottenhôfen, petit village au pied de la Forêt-Noire, j'y suis pour peu de temps. Puis j'habiterai jusqu'en juillet 1948 à Achern avec mes parents, Édith et Sabine, dans une très grande maison avec plusieurs domestiques à notre service.

Agréable période pour moi, sauf l'école.

Ma scolarité cahoteuse et débridée n'a pas été aidée par tous ces changements de résidence. Édith a été ma professeure. Avec l'aide des cours Hattemer-Prignet par correspondance, elle m'a initié à l'écriture, la lecture et au calcul.
J'ai fréquenté l'école primaire française de la garnison d'Achern. Un seul souvenir reste en moi comme une tache indélébile. Je suis au premier rang et au cours d'une interrogation écrite le petit camarade qui se trouvait sur ma gauche m'a largement aidé à m'en sortir honorablement. Ma sœur Édith m'a offert un livre "L'Enfance de Bécassine" ainsi dédicacé'

"À mon petit frère Stéphane pour sa bonne place en classe,
ta sœur Édith le 7/03/48."

Comme je l'ai dit plus haut, je suis venu au monde avec une légère anomalie de la luette. Un début de division palatine, un "bec de lièvre"
J'ai subi deux opérations, de la première aucun souvenir, je laisse parler mon père :

"Stéphane effectue un voyage à Paris avec sa maman pour y subir une intervention chirurgicale, du 7 octobre au 2 décembre 1941. Le calendrier de son voyage est le suivant :

7 octobre départ de Rabat, 18 h 30 en chemin de fer - coucher dans le train wagons-lits
8 octobre arrivée à Oran 15 h 30 coucher
9 Départ d'Oran à 12 h, à bord du paquebot "G.G. Tirman"
10 octobre en mer traversée de la Méditerranée
11 octobre arrivée à Marseille 14 h coucher chez son oncle Pierre et Simone Auzende 522 avenue du Prado
12 octobre à Marseille.
13 octobre Départ à 7 h 30 en chemin de fer Passage de la limite de démarcation de la zone occupée à Chalon-sur-Saône à 15 h 30 arrivée à Paris à 22 h 30 coucher à l'hôtel rue de Lyon.
14-15-16 octobre Stéphane loge chez sa tante Jeannette 84 avenue de Suffren.
17- 18 -19 octobre il entre à la clinique du Docteur Veau 134 rue Blomet
20 octobre opéré de la division palatine
29 octobre dernier jour de clinique.
30 octobre au 13 novembre il habite chez son oncle Xavier et sa tante Misette, 71 rue Borguèse à Neuilly-sur-Seine.
14 au 17 novembre il se rend avec sa maman à Coulombs - Eure et Loir -
où il séjourne 4 jours auprès de son Grand-Père maternel Paul Piel.
18 au 25 novembre retour chez Xavier et Misette Piel.
26 novembre départ à la gare PLM 0 20 h pour Marseille, coucher en wagon-lit.
27 novembre Marseille à 8 h, coucher chez Pierre et Simone Auzende, avenue du Prado.
28 novembre embarquement à midi pour Oran sur le "G.G.Tirman".
29 novembre en mer.
30 novembre arrivée à Oran à 13 h 30, où il retrouve son papa, venu de Rabat, coucher au Grand Hôtel.
1er décembre voyage en chemin de fer vers le Maroc départ 7 h 59 arrivée à Oujda à 15 h 30 départ à 20 h coucher en wagon-lit.
2 décembre arrivée à Rabat à 11 h, où l'attendent ses frères et sœurs, ravis de le revoir après une absence de 2 mois."

Pour la deuxième opération, quelques souvenirs précis m'habitent encore soixante ans plus tard.

En juillet 1948 je retourne rue Blomet à la clinique du docteur Veau,
accompagné de ma mère qui logeait dans ma chambre. Pour me distraire, elle me lisait "Sans Famille" d'Hector Malot.
Je me vois partir sur un chariot tôt le matin vers la salle d'opération. Allongé sur le billard la vision au plafond d'une soucoupe éclairante qui m'éblouit, puis un masque vient d'une manière subite coiffer mon visage, une odeur d'éther inoubliable m'inonde avant de sombrer je ne sais où.
Réveil dans ma chambre où ma mère m'assiste tendrement.

Une petite angoisse au moment du retrait des fils à l'arrière-fond
de ma gorge, pas de douleur.

Je garde de ce séjour un fond de jouissance : Être avec sa maman qui est tout à vous et la sensation que je suis tout à elle.
Mon petit handicap, cette division palatine étant réparée, je parlais encore du nez et j'avais une certaine difficulté pour prononcer certains mots, par exemple les "me" et "ne" que je confondais.
Cela n'a pas aidé ma scolarité et pour l'orthographe, j'ai eu du mal avec les m et les n.
Parlant du nez on se moquait de moi, je me défendais, la bagarre était une réponse rapide et même brutale. J'étais un enfant impulsif, habité d'une sensibilité exacerbée.

Nous habitions une très belle maison vaste et joliment décorée, entourée de prairies et vergers.
Mes souvenirs sont fleuris, animés par mes folles randonnées en cyclorameur, les écrevisses du petit ruisseau derrière la maison, les descentes en luge sur les pentes enneigées, mes chutes de skis; j'allais tout droit comme un casse-cou.
Je pratiquais le patin à roulettes au dernier étage de la maison. Un vaste grenier parqueté de lames de sapin me permettait avec l'aide de bâtons de ski de slalomer de pièce en pièce. Ces combles devaient être bien insonorisés, car je n'ai jamais été empêché de rouler, rouler, rouler… Quelle débauche d'énergie et d'infini bien-être !

Un soir après le dîner, pendant que les grands jouaient aux cartes, parties de canasta ou bridge, nous étions les deux petits dans notre chambre, où nous étions censés dormir.
Et comme très souvent je taquinais ma sœur. Je crois que taquiner est un peu faible, elle finissait toujours par se jeter sur moi comme une petite furie, ses ongles acérés me burinaient la peau jusqu'au sang. Je ne me défendais jamais et ces agissements furibards me plaisaient tendrement.
Sabine hurlait et plus je riais, plus elle hurlait.
Ce soir-là nos cris ont alerté les grandes personnes. La concentration des joueurs en fut dissipée.
Le père de famille ulcéré se précipite, monte quatre à quatre l'escalier, entre dans la chambre !
Sabine plus maligne que moi est déjà sous le lit; le gentil frère que je suis implore son papa, la fessée n'est que pour moi.

"Non ! Non ! Pas elle, pas Sabine, pour moi seulement !"

Elle l'a échappé belle. J'en ai recueilli quelques louanges. C'est un épisode de ma tendre enfance que j'ai souvent raconté, pour sûrement me valoriser. Une autre histoire de fessée : La scène se déroule dans la grande salle à manger où trône une immense table en son milieu.
Je me souviens d'une course effrénée entre le père et son garçon : je cours à toutes jambes, comme un petit lapin, de toutes mes forces vives de gamin apeuré autour de cette table, c'est une piste olympique ! Mon père derrière moi, moins habile dans les virages… Je ne sais combien de tours nous avons parcourus tous les deux tête baissée.
Tout à une fin, dans ma tête de petit gars, je me suis dit qu'il valait mieux mettre fin à ce manège endiablé.
Je stoppe net ! Mon père surpris dans sa foulée volontaire me percute de plein fouet ! L'ai-je vexé ?
J'ai mérité ma torgnole et les deux taloches bien reçues ne m'ont pas donné une âme d'enfant battu.

C'est le temps des prémices culturelles, mes premières séances de cinéma. "La Belle et la Bête", "Monsieur Vincent", "Fantasia".
Trois œuvres marquantes dont les souvenirs plus ou moins inquiétants, fantastiques et baroques ont imprégné mon cœur, mon âme, mon corps d'enfant. La peur à la vue des bras humains sortants des murs, armés de candélabres aux multiples bougies; l'émotion envahissante lorsque Vincent de Paul prend la place d'un galérien harassé au bord du trépas; les images féeriques et lancinantes de Mickey avec son balai de paille en apprenti sorcier sur la musique de Paul Ducas.
C'est le temps des prémices sensuelles, je suis attiré par les petites filles, les bisous volés, les caresses furtives au cours des parties de cache-cache dans les sous-sols de la grande maison. Je les vois précisément ces filles toutes blondes d'un commandant, officier sous les ordres de mon père. Doux souvenirs, purs, éthérés…
C'est le temps des prémices de la foi, ma première communion le 9 juin 1946 : Je reçois le Corps du Christ, retourne sur ma chaise, la tête enfouie dans le creux de mes mains : J'attends l'Extraordinaire… Rien ne vient, je ne suis pas déçu ni malheureux, j'espérais le Surnaturel.

Pour rester dans le merveilleux, j'évoque le père Noël. Comme tous les enfants de cette époque, je croyais plus ou moins à ce personnage. C'est comme cette histoire de naissance des enfants dans un potager : les filles dans une rose, les garçons dans un chou. Je ne me suis jamais laissé prendre par ces bêtises, mais pour le papa Noël j'ai eu des doutes, ils se sont envolés à la Noël de 1945.
Je fouillais les armoires et j'y trouvais des paquets enveloppés de beaux papiers enrubannés, paquets que je retrouvais au pied du sapin où mes chaussures déposées la veille avaient interpellé dans la nuit ce bonhomme à la cape rouge, la barbe blanche flottante au vent d'hiver et par la cheminée me gratifiait de quelques surprises !

C'est à la suite de cette fête que j'ai le premier souvenir de ma mère très en colère. Une colère terrible, et sans exagérer je ressens encore aujourd'hui son courroux.
Un matin, avec Sabine, dans notre chambre, nous jouions et à force de jouer, tous nos jouets se sont retrouvés éparpillés sur le sol, dans un doux mélange affreux. Le parquet était un immense champ de bataille.
Sur ce, maman apparaît en chemise de nuit dans l'encadrement de la porte. Sa colère éclate :

"Vous êtes des brise-fer, des brise-fer, des brise-fer !"

Phrase qui raisonne en moi comme un jugement dernier…

Je n'ai jamais aimé ma mère en chemise de nuit, je la trouvais négligée, je préférais la voir chic dans ses robes, avec ses chapeaux, les joues rosées, les lèvres rouges.
Cela me rappelle le jour où à Paris, nous allions faire des emplettes au Printemps ou peut-être aux "Galeries Farfouillettes" comme disait mon père.
Une balance pèse personne, comme il y en avait en ce temps sur les trottoirs de nos villes, se trouve sur notre passage. Ma mère en profite pour se peser. Après avoir introduit la pièce requise, elle monte sur le plateau de la machine et l'aiguille, une immense aiguille rouge, tourne sur son axe et atteint un chiffre fatidique… À peine ai-je le temps de lire 104 kg qu'aussitôt ma mère redescend du plateau; je sens chez elle de la gêne, peut-être de la honte. Je ne suis qu'un petit garçon, je ne comprends pas sa réaction, pour moi ma mère est une belle femme que j'aime. Forte ou maigre je ne vois pas de différence.

Mon père ne supportait pas le négligé : Chaussures non cirées, cheveux longs mal coiffés, habits tachés froissés.
C'est lui qui me peignait avant de partir pour l'église et pour que ma chevelure légèrement rebelle fasse bonne figure il m'enduisait le crâne de gomina !
Je n'ai jamais vu, ni entre aperçu mon père nu comme un ver. IL était prude.
Je le vois faisant sa gymnastique en caleçon flottant, torse nu, mimant le boxeur, les bras poings fermés frapper un adversaire imaginaire, tout en se regardant dans le miroir. Le spectacle de cette lutte effrénée comme une sorte de pantomime me captivait.

Avant de clore ce chapitre, une anecdote a marqué mon esprit, elle concerne ma sœur Élisabeth surnommée Lisette.
C'est un matin, mes parents se trouvent dans la chambre de Lisette, elle est dans son lit et se réveille.
Je vois ses beaux yeux bleus son sourire si riant, son visage radieux. Mon père alors pressant lui pose "la" question et tous d'entendre : "C'est oui !"

J'explique la situation. Édouard Bonhoure était lieutenant aide de camp de mon père, il le considérait comme un homme de valeur et avait projeté d'en faire son gendre.
Édouard était épris de Lisette, elle était indécise et retardait son "oui".

C'est après, je suppose, une dernière entrevue, qu'ils devaient se décider pour le meilleur et le pire.

Vagues souvenirs de leur mariage. Mais je garde en mémoire les quelques jours passés chez eux à Laupheim (13 au 26 août 1946) où Édouard était lieutenant au 12e régiment de Dragons. De ce séjour j'ai retenu le fait suivant : Cela se passe au cours d'un repas, ma sœur Lisette avait gentiment préparé un plat d'endives au jambon, nappées de sauce "Madère"… Sabine à la première bouchée fait la grimace, je la comprends je suis comme elle, la "sauce" passe mal. Édouard fait son père de famille intransigeant. Les jeunes mariés sans expérience éducative (ils n'ont pas encore d'enfant), mais sûrs d'eux insistent pour que la petite avale cette bouchée si difficile à faire passer. Résultat : Sabine vomit son repas !
Le jeune couple en fut contrarié et j'ai vu de la gêne dans leurs regards, peut-être du regret.

Vers l'adolescence

Stéphane Petit, l'adolescence
Francfort sur le Main 1949
Francfort sur le Main, Allemagne, Juillet1949, avec mes frères Jean -Pierre et Olivier
Francfort sur le Main, Allemagne, Juillet1949, avec mes frères Jean -Pierre et Olivier


Notes écrites par mon père à la date du 22 juillet 1948 :

"D'Achern à Francfort.

Réveil à 7 h, à 8 h un camion de la DTMVF vient chercher nos caisses que nous empilons. Le camion est bourré. Je décide d'emmener Oskar avec la Mercédès jusqu'à Francfort. Le camion part à 10 heures. Je vais dire adieu au général Besançon avec Jean-Pierre à 11 h 45. Je pars, à midi avec l'Adler et Mamie, Édith, Christiane, Stéphane, Sabine et Agnès, après avoir dit adieu à Amalia, Hildegarde et Hassan qui pleure en me quittant. Je l'embrasse. Cela me fait de la peine de le quitter, car il était avec moi depuis le 10 avril 1942, c'est-à-dire depuis 6 ans et 3 mois !
Nous quittons ces lieux qui nous sont si chers sous un orage terrible et des torrents d'eau qui inondent la route jusqu'à Baden, puis Rastatt. Nous roulons assez prudemment sur l'autobahn. Il pleut sans arrêt de bout en bout.
Nous arrivons à Francfort vers 15 heures. Nous allons à la maison où l'armée de peintres est en pleine action. Ils ont terminé les chambres à coucher du premier, le salon, le bureau et la salle à manger. On s'installe tant bien que mal dans ce hourvari.
Le camion arrive avec les caisses que l'on porte à la cave. Oskar et Jean-Pierre sont arrivés avant nous. Je vais au bureau signer mon courrier.
Dîner à la maison avec notre cuisinière qui a préparé le repas. Visite de Bras qui apporte du matériel. On range, on transporte des meubles. Tout le monde se case peu à peu, coucher à 23 h"

Une nouvelle étape pour le petit garçon de neuf ans que je suis.

Francfort est en zone d'occupation de l'Allemagne par l'armée américaine. Mon père est le chef de la mission française auprès de l'armée US.

Je suis confronté à la culture des États-Unis et leur formidable modernisme. Je découvre une sorte d'Eldorado, un nouveau monde. Blue-jean, tee-shirt, pop-corn, beurre de cacahuètes, marshmallow, milkyway, mars et j'en passe. Les histoires de western enrichissent mon imaginaire, les personnages de "comics" comme Hopalong Cassidy et Roy Rogers, me sont familiers.
Sur les "belles américaines", je suis imbattable, à chaque voiture aperçue je cite son nom : Chevrolet, Hudson, Studebaker, Ford, Cadillac, Pontiac, Chrysler, De Soto, Oldsmobile, Buick Dodge, Plymouth, Packard, j'en oublie certainement.
Nous avions comme voisin une famille américaine de trois enfants, Denis avait mon âge, Bruce était plus vieux et Barbara, plus jeune que moi, petite fille rousse aux cheveux longs ondulés. C'est chez eux que j'entrevois une autre manière de vivre, une éducation différente, des traditions culinaires aux antipodes de la cuisine bourgeoise de ma mère.
C'est chez eux que j'ai grignoté pour la première fois du pop-corn, prenant dans un sac de papier brun ce maïs soufflé puis sucré par leur maman.

Le patin à roulettes et le base-ball ont été mes activités sportives, nous jouions dans la rue devant chez nous. Je possède toujours une batte en ikori (un bois d'Amérique du Nord lourd et résistant).
Mes copains voisins ne parlaient pas un mot de français, à leur contact j'ai appris à me débrouiller en anglais.
J'ai fréquenté l'école américaine, peu de temps, juste le temps de m'intéresser à une petite brune à la frange bien dessinée dont j'ai oublié le nom et qui me plaisait un tantinet.

Une école française a été créée pour les ressortissants de France. Un seul souvenir, l'instituteur passe dans les rangs, à ma hauteur il s'arrête, il applique ses mains ou sa main autour de mon cou, pour quelle raison ? Dans quel but ? Je ne sais plus, je ne l'ai peut-être jamais su. Agissant ainsi il m'a serré le coup, exerçant une pression sur la carotide. Je ressens encore aujourd'hui mon évanouissement et les milliers d'étoiles scintillantes provoquées par une faible irrigation de mon cerveau. À cet instant, le professeur se rendant compte de mon indisposition, stoppe son action et promptement s'excuse, très gêné, penaud, je vois son visage tout rouge.
Je ne me souviens plus si j'ai relaté ce fait à mes parents.

Je ne me suis pas assagi et les bagarres dans la rue avec les petits gars allemands ont eu lieu plusieurs fois, j'étais considéré dans le quartier comme le plus fort et parfois certains jeunes de mon âge venaient me défier…
Ces "batailles" sans importance ne troublaient pas mon quotidien. Beaucoup plus fâcheux est le jet d'une branche en forme de javelot vers un cycliste qui passait devant chez nous. Elle se ficha dans la roue avant du vélo qui se bloqua : Le conducteur allemand faillit plonger par-dessus son guidon !
Aussitôt je m'échappe, conscient de la gravité de mon geste, je me carapate pour trouver un refuge chez moi. Le cycliste m'a suivi et s'est empressé de raconter à ma mère mon forfait.
Résultat, une journée enfermé, porte close comme un condamné dans la chambre du haut. Je n'ai plus fait le malin.

Mes parents recevaient souvent, je me remémore les réceptions, cocktails, et autres dîners, qui animaient ces soirées.
Pour Sabine et moi, c'est l'occasion de veiller, de faire semblant de dormir, de descendre dans l'escalier et de nous asseoir dans la pénombre pour épier les invités et tenter d'écouter les conversations. Des moments réjouissants pour nous.
Ma mère venait dans notre chambre, montrer ses deux petits derniers aux femmes invitées. Je me vois les yeux mi-clos feindre le sommeil tout en écoutant les paroles louangeuses adressées à ma mère par ces grandes personnes
Je me souviens d'un repas. Je suppose que ce déjeuner n'était pas un repas très officiel.
Je suis en bout-de-table, très fier, bien coiffé, tout propret, les mains croisées devant mon assiette, elles reposent sur le rebord de la table, pas un coude sur la nappe, la bouche bien fermée, les lèvres bien essuyées, utilisant le coin de ma serviette comme un enfant digne des meilleures familles. Silencieux j'ai mis un point d'honneur à être irréprochable. Certes un tout petit peu "fayot", mais les compliments sur ma bonne tenue ont flatté ma petite personne.

"Vendredi 21 janvier 1949 - Francfort -
Édouard, Lisette et leurs enfants Claude et Éric partent de la maison vers 8 heures 30 dans la Packard pour aller prendre le train à Mayence. Ils rentrent à Villingen". (note de Jean Petit)

Cette date je ne l'ai pas retenue. Mais une image toujours gravée dans ma tête, celle de Claude, son visage souriant, ses yeux bleus, ses cheveux blonds derrière la vitre de la voiture. Je la vois, je la vois encore et encore.
Un pressentiment, je la voyais pour la dernière fois…
Est-ce de la prémonition ? Ou le hasard ? Malheur à moi cette pensée affreuse, car le lendemain : Je cite Jean Petit.

"Samedi 22 janvier 1949 - Francfort -

Visite d'Ackar. À midi Édouard me téléphone de Villingen pour me dire que Claude est tombée ce matin (il y a 2 heures environ) dans une bassine d'eau bouillante que Lisette préparait pour le bain de son petit frère. Elle est brûlée sur la moitié du corps (dos cuisse ventre et une main). On l'a transportée à l'hôpital allemand de Villingen, on à jugé son état comme étant très grave.
Je téléphone à Paris chez Madeleine Piel pour lui demander de prévenir Mamie et lui dire de prendre le train ce soir pour arriver demain à 11 h à Villingen. Après le déjeuner Édouard me téléphone à nouveau pour me dire qu'on fait des piqûres à Claude et que c'est dans deux ou trois jours que son état sera le plus grave, car les échanges respiratoires ne pourront plus se faire par les pores de sa peau brûlée et qu'elle peut avoir un empoisonnement du sang. Je téléphone à Paris chez Madeleine où la femme de chambre me dit que Mamie est partie prendre son billet pour ce soir. Agnès est chez Geneviève André et Christiane est rentrée de la clinique. Je téléphone au Général de Villeneuve, Evrard à Heidelberg, madame Raynsford à Heidelberg, etc. Je vais voir le father Leger pour lui demander des prières. Je vais chez monsieur Wood pour trouver un produit pharmaceutique US. (Duff est à Garmish, Wood aux U.S.A, le docteur Fitts absent. Le colonel Brislawn me téléphone ensuite pour me dire que l'on a préparé pour moi un paquet de pénicilline et d'autres produits à prendre demain au 97e Hospital. Après le dîner je téléphone à Villingen à l'hôpital où l'on me dit que "l'enfant est mort". Peu de temps après c'est Lisette qui me téléphone pour me confirmer la terrible nouvelle.
Cloclo est morte à 19 h 15 tout doucement en disant : "Agnès… doudou"
C'est épouvantable.
Je téléphone au lycée de Baden pour prévenir que je les prendrai demain en passant sur Villingen."

Je n'ai jamais lu ces lignes, c'est aujourd'hui, le lundi 5 février 2007 que je les découvre.
Cet événement cruel est le deuxième qui me confronte à la mort.

Heureusement, la vie est source de belles images, de souvenirs agréables.

Cette année-là nous sommes allés à Biarritz, ma mère Sabine et moi pour les grandes vacances. Édith, Lisette et son petit garçon Éric nous accompagnaient. Nous logions à l'hôtel la Rotonde, une pension de famille. Partit d'Allemagne en train le 15 juillet mon père nous y rejoint le 23 juillet.
Mes premières belles grandes vacances. Le beau temps, la plage, les vagues, ma mère et mes sœurs détendues, heureuses, les randonnées en car dans l'arrière-pays.
De ces vacances au Pays Basque, je n'ai que de bons souvenirs. La petite plage du port, la grande plage des Basques, les ballades le soir dans la ville balnéaire, les glaces consommées aux terrasses des cafés. Je commandais toujours une glace à la pistache, c'était un plaisir fou et le grand luxe !
Ma sœur Lisette qui était une femme gaie toujours prête à rire, le fou rire l'habitait pour un rien.
Voici une anecdote on ne peut mieux connue dans la famille, une histoire culte comme on dit aujourd'hui, racontée moult fois : un soir au cours d'une promenade en ville, nous faisons une halte dans une pâtisserie pour le plaisir des petits et grands. Nous choisissons le gâteau qui nous attire, à mon tour, je désigne d'un doigt timide une boule bien dodue tout enrobée de chocolat granité.
La vendeuse me dit à toute vitesse d'une voix haute perchée : "Preneuleu". Je fais l'idiot, je ne comprends pas ce qu'elle veut me dire. Elle recommence, insistant : "Preuneuleu ! Preuneuleu !" À cet instant Lisette se tourne vers moi et d'un ton impératif me dit : "Mais prends-le, ton Preuneuleu, prends-le ! Arrête de faire le nigaud."
Fou rire général, en fait de "Preuneuleu" c'était une "Tête de nègre".
Nous avons assisté à une partie de pelote basque. Assis sur des gradins de pierres nous attendons le début de la rencontre. Un gars, pantalon et chemisette de toile blanche, la taille ceinturée de rouge et le chef couronné de l'éternel béret basque, harangue la foule, j'oublie de dire qu'il est chaussé d'espadrilles blanches, il nous vente ses coussins qu'il veut nous louer afin de protéger nos fessiers de la dureté du granit.
J'entends sa voix forte, l'accent chantant et légèrement rocailleux nous vanter ses doux coussins. Il crie : "Qui n'a pas son… ? Qui n'a pas son… ? Coussin ! Qui n'a pas son… ? Qui n'a pas son… ? Coussin ! "Et la foule reprenant en chœur : "COUSSIN !"
Souvenir inoubliable, souvent remémoré avec ma grande sœur Lisette, car ce jour-là, le fou rire la prise et moi de l'accompagner.

La plage des Basques se situait non loin de l'hôtel et nous y allions le matin. C'est sur cette plage qu'une aventure extraordinaire eut lieu. La marée remonte et il nous faut rentrer, nous plions le camp et remballons nos affaires, c'est alors qu'Édith se rend compte qu'elle a perdu sa chevalière en or aux armes de Jeanne d'Arc !
Aussitôt le petit groupe se met en branle et râteaux, pelles, mains, pieds grattent, creusent, filtrent. Angoisse, rien rien rien, la mer se hâte inexorable, sans pitié, elle va tout engloutir ! C'est fini ! Elle est là… Édith implore Saint-Antoine de Padoue.
De guerre lasse triste et vaincu, je donne un dernier coup de pelle, un geste circulaire sans conviction, un toc, un éclat d'or ! La bague par miracle surgit hors du sable. Hourra ! Youpi ! Quelle chance ! Bravo ! Je suis fier de moi.
Il me reste à évoquer un petit souvenir désagréable. Un matin sur la petite plage, nous sommes avec des amis de la famille dont je ne connais plus le nom. Cette jeune femme a deux enfants, des garçons plus jeunes que moi, deux blondinets; ils ont le cou entouré d'une chaîne en or, ornée d'une médaille pieuse. Ils sont beaux, mignons, bien élevés. Les compliments pleuvent, il n'y en a que pour eux et cela m'agace. Je souffre un peu. Les chaînettes d'or ! Suis-je jaloux ?

Le 22 août nous sommes de retour en Allemagne.

Le visage radieux, espiègle, étonné que je découvre en ouvrant la porte de la maison est celui de Walt Robbins mon futur beau-frère. J'aime bien ce souvenir et l'image de cet homme heureux.
Pour illustrer mon propos, j'ai lu les carnets de mon père relatif à cette période, en voici quelques extraits :

-"Samedi 8 octobre 49 - Francfort
Édith dîne en ville avec son nouveau boy friend.

  • Mercredi 12 octobre

Édith sort avec Robbins qu'elle nous présente devant la maison. C'est un petit blond au nez pointu ! … (Mon père m'a donné un mari… air connu… qu'il est petit !)

  • Vendredi 14 octobre

Édith sort dîner avec son boy friend.

  • Samedi 15 octobre

Le soir Monsieur Robbins vient dîner à la maison et passer la soirée avec nous. On bavarde. Il est de l'Indiana.

  • Dimanche 16 octobre

Edith est parti avec Robbins à Heidelberg.
Mercredi 19 octobre
Robbins vient chercher Édith pour dîner, je lui parle de mon business.

  • Mardi 25 octobre

Édith dîne avec Robbins

  • Mercredi 26 octobre

Édith sort avec Robbins chez les Mandeville

  • Jeudi 27 octobre

À 18h Robbins vient me voir à mon bureau pour me dire qu'il est "very fond of Edith" et qu'il pense à l'épouser. Nous avons tous les deux une longue conversation et il m'emmène voir son bureau.

  • Samedi 29 octobre

Édith dîne en ville avec Robbins

  • Dimanche 30 octobre 1949

Robbins vient déjeuner à la maison. En prenant l'apéritif, je lui donne mon accord concernant sa demande en mariage d'Édith… OK ! … il en est tout éberlué ! Il ne s'attendait pas à une décision si rapide de ma part. Après le déjeuner on bavarde sur les conditions de cette réalisation. Coup de téléphone d'Édouard et Lisette de Reutlingen auxquels on annonce cette nouvelle sensationnelle. Je prends une photo d'Édith et de Robbins en couleur. Ils sortent ensemble. Je vais avec Mamie au bureau, puis faire visite à M. et Me. Decamps au consulat, pour leur dire au revoir. Nous revenons à la maison où nous retrouvons Édith et Robbins qui ont calculé que pour avoir les papiers nécessaires pour qu'Édith aille aux U.S.A. après son mariage en janvier il faut qu'ils se marient demain à la mairie allemande de Francfort ! Cela prend des allures de record ! On en discute avec Mandeville qui vient nous voir… On retéléphone à Édouard et Lisette.
Quelle journée à sensations !

  • Lundi 31 octobre

Visite de Robbins qui m'explique les papiers nécessaires pour son mariage civil. Je vais au consulat voir M. Dorion qui fait afficher à partir de 15 h la publication des bans d'Édith/Robbins pour dix jours.
Robbins emmène Édith dîner avec une bande en son honneur : Haskell, les Mandeville, Hilpert etc."

J'aimais les voitures, je me souviens de la "belle américaine" bleu clair aux chromes rutilants que Walt possédait, une Ford, je n'en suis pas certain.

Une impression confortée par la lecture des notes de mon père au mercredi 12 octobre, est que "Robbins" au premier abord avait été légèrement moqué comme étant "un petit américain blondinet". Certes, il n'avait pas la carrure d'un John Wayne. Je n'ai pas apprécié ce genre de moquerie. Cet homme distingué et souriant m'a plu.

C'est à cette époque que j'ai constaté plusieurs fois le fait suivant : la conversation des adultes changeait de tournure à l'approche des enfants. Pourquoi se taisent-ils subitement à ma vue ? Curieuse attitude, car de ce bavardage j'en avais saisi quelques bribes.
Une fois, la discussion portait sur les relations intimes des Japonais, des Asiatiques sûrement. J'entends ma mère dire que ces gens avaient de curieuses mœurs. J'ai deviné qu'ils faisaient des "choses" en étant assis.
Cela m'a longtemps turlupiné, pourquoi ? Cela ne me regardait pas, c'était une affaire d'adultes. Je sentis au fond de son être, que plus tard cela me concernerait. (À ce jour, je n'avais reçu aucune éducation sexuelle)

Je ne pouvais pas fréquenter qui je voulais. J'ai ressenti de l'injustice à l'égard d'un de mes camarades dont le père devait faire partie de la délégation française, personnel administratif ou subalterne, genre sous-officier. Oui, il disait, "Bonjour madame Petit". Sûrement qu'il "allait au coiffeur" ou que "la sœur à sa mère se nommait Gertrude". Ma mère me dit un jour : "Je n'aime pas trop que tu fréquentes ce garçon, ses parents sont communs."
Mes parents étaient issus de la "belle et bonne bourgeoisie". Dans mon entourage, à cette époque, on entendait dans les conversations les expressions "petits co" "conge paye" ou "congés payés".
Je ne porte pas de jugement sur ma mère, l'influence de son éducation et la forte imprégnation culturelle de son milieu social sur son comportement ont fait qu'elle ne pouvait pas être autrement. Elle me disait souvent, quand je renâclais pour aller à l'école, qu'elle n'avait pas eu cette chance-là, car son apprentissage scolaire s'était effectué à la maison par une préceptrice. Elle reçut une formation à l'anglaise. Les humanités, les bonnes manières, tennis, piano, et travaux de couture sans oublier l'instruction religieuse, furent les matières de son enseignement. Elle n'a pas connu l'école, n'a pas eu d'amies, elle le regrettait amèrement.

"Le mardi 1er novembre 1949.
Nous allons à la gare à 20 h 15. Beaucoup d'amis viennent nous dire adieu sur le quai… nous démarrons à 21 h et quittons Francfort… Nous nous installons sur nos couchettes. Mamie, Édith, Stéphane, Sabine et moi.
Nous roulons vers la France."
(note de Jean Petit)

Une page se tourne pour moi, je me dirige vers de nouvelles aventures pour être "bien armé pour la vie".

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