Le siège de Paris, la Commune, la guerre de 14-18, après guerre

Charles, Jean, Eugène PETIT voit le jour le mercredi 7 janvier 1857 à Paris (75005) - 22 rue de Saint-Quentin.
Il est le fils légitime de Louis, "Eugène" PETIT, négociant en charbon de terre, âgé de 36 ans et d'Élisabeth, Marie MONTERET dite Élisa,  maîtresse d'études dans les Maisons d'éducation de Demoiselles, âgée de 28 ans. Son frère vivant est Ludovic,Joseph (né en 1854).

Charles sera industriel, Juge au Tribunal de Commerce de la Seine - Président pendant neuf ans - Censeur de la banque de France. Premier vice-président de la compagnie P.L.M. en 1928.
L'argent et le pouvoir pour le pouvoir n'ont jamais été sa tasse de thé. Toute sa vie a été consacrée au service de son Pays, de sa Patrie. Son intégrité comme sa neutralité lui ont valus d'être sollicité et nommé par le pouvoir politique et le gouvernement  pour de nombreuses missions.

Il est baptisé à Paris (75000), le 10 janvier 1857. Église paroissiale de saint Vincent-de-Paul.
Est présente : Anne, Mélanie MOREL.

Son père Louis meurt le 12 août 1875, Charles est âgé de 18 ans.

Il épouse Jeanne, Marie, Joséphine DIMIER, la fille légitime de Joseph, Louis DIMIER et de Marie, Virginie DELSART, le lundi 18 juin 1883 à Paris église saint Vincent-de-Paul.

Ce couple aura quatre enfants :

  • Germaine,Marie,Geneviève née en 1886.
  • Geneviève née en 1888.
  • Marie, Germaine née en 1892.
  • Jean, Louis né en 1894.

Le 2 janvier 1886 naît sa fille Germaine. Charles est âgé de 28 ans.

Le 10 mai 1888 naît sa fille Geneviève. Charles est âgé de 31 ans.

Le 13 mars 1891 sa fille Germaine meurt, Charles est âgé de 34 ans.

En 1892 naît sa fille Marie. Charles est âgé de 34 ans.

Le 9 février 1894 naît son fils Jean. Charles est âgé de 37 ans.

Sa mère Élisabeth Monteret meurt le 23 avril 1905, Charles est âgé de 48 ans.

Charles PETIT est  Commandeur de la Légion d'Honneur.

Exempté de service militaire pour cause de blessure à la main, deux doigts coupés accidentellement durant sa jeunesse en 1861.

Mon père Jean PETIT, disait de son père qu'il se définissait sur l'échiquier politique de l'époque comme un "républicain modéré"...

Charles J. E. PETIT est décédé le vendredi 25 juillet 1930, à l'âge de 73 ans, à Paris il est enterré au cimetière du Père Lachaise.

Introduction


Bien souvent j'ai formé le projet de jeter sur le papier les souvenirs de ma vie; les étapes que j'ai parcourues avec des alternatives si diverses pouvant être intéressantes à placer sous les yeux de mes enfants et de mes petits-enfants.
Le temps m'a manqué jusqu'ici. Les occupations si multiples qui absorbent mon temps ne m'ont guère laissé de loisir. Et pourtant ces regards, jetés en arrière à la fin d'une vie bien remplie, peuvent nous permettre de formuler des réflexions utiles. L'esprit aime à se reposer sur les souvenirs de ce passé. J'ai raconté dans des notes rapides, quelques-uns des événements affreux qui avaient le plus frappé mon imagination au cours des années 1870 et 1871.
Pendant la période de 1914 jusqu'au jour de l'Armistice de 1918, j'ai écrit au jour le jour, mes impressions sur les faits qui se déroulaient sous mes yeux. Ce sont plutôt des notes brèves, dénuées de prétentions qui permettent de revivre les heures tragiques que nous avons vécues. Aujourd'hui, j'ai l'intention de me reporter loin dans le passé pour rechercher dans mes souvenirs d'enfance ceux qui sont restés profondément gravés dans ma mémoire. Puis, s'il plaît à Dieu, j'essaierai de compléter petit à petit ces souvenirs en y ajoutant ceux de ma jeunesse et de mon âge mûr.

Ma jeunesse, ma famille


Ma première enfance s'est écoulée dans le quartier de la Gare du Nord, où je suis né en 1857 dans une maison de la rue de Saint-Quentin, au N° 22. Mon père, Eugène Petit, avait dans cette maison les bureaux de sa maison de commerce de charbons de terre en gros. C'est dans cette maison que naquirent également mon frère Ludovic, qui était mon aîné de deux ans, et mes deux sœurs, Constance et Marie, qui venaient après moi à deux ans de distance. Plus tard, nous devions nous transporter 37, rue de Dunkerque. Puis, en 1869, habiter un immeuble que notre père avait fait construire au N° 28 de la rue de Saint-Quentin. Nous partîmes après sa mort survenue en 1875. Tels sont les lieux où se sont écoulées les dix-huit premières années de ma vie.
Souvent le souvenir de ces années heureuses a hanté mon imagination. Elles devaient être suivies d'une période douloureuse. Les tristesses devaient être plus nombreuses que les joies. Cette rude école devait avoir une influence bienfaisante sur la formation de mon caractère, en me plongeant de bonne heure en face des réalités de la vie. Mais n'anticipons pas.
Comme mon frère et mes sœurs, j'ai profité des charmes d'une enfance heureuse au milieu d'un foyer profondément uni, où régnait l'aisance. Les tendresses d'un père bien-aimé, trop tôt ravi à notre affection, et d'une mère chrétienne, pleine de douceur et de bonté, contribuèrent à nous rendre la vie bien agréable. Une vie dont nous ne connaissions que les beaux côtés.
Je fis mes études comme interne au lycée Louis-le-Grand avec mon frère Augustin. Les lycées étaient, à cette époque, peuplés surtout d'interne, les externes ne formant qu'une petite minorité. La vie de ce collège avait beaucoup d'analogie avec la vie militaire, la tenue, le couchage, la nourriture. Nous avions un uniforme : tunique à col d'officier, képi, ceinturon. Le réveil, le coucher, les changements d'exercices ou de classes se faisaient au son du tambour. Le réveil était à cinq heures et demie en été, et à six heures en hiver. On devait se brosser, astiquer ses boutons.
La discipline était stricte et sévère. Cela ne me déplaisait pas, mais je dois reconnaître que beaucoup de mes camarades en souffraient profondément.
À la vérité, on se trouvait un peu trop séparé de sa famille, au jeune âge surtout.  Les enfants ont besoin de plus d'affection à cette période-là. Nous avions huit ans, en effet, quand nous entrâmes en huitième, fiers d'un bel uniforme aux boutons dorés, qui nous classait au rang des hommes.
Lorsque la journée m'avait valu quelques rebuffades du pion, pour être exact, j'ai parfois, dans les premiers temps de mon séjour au lycée, pleuré dans mon lit le soir. Alors je pensais aux douces gâteries de la maison. Mes chagrins ne duraient pas, car la vie d'un enfant est faite de tant d'insouciance que la provision de bonne humeur qu'elle contient a vite fait de rétablir l'équilibre.
Ludovic et moi étions à une classe de différence, et sans fausse modestie nous étions de bons élèves, en voici une preuve : Les élèves de Louis-le-Grand avaient, sur les autres lycées, l'avantage de posséder des "gradés" : il y avait dans chaque étude deux caporaux et un sergent, et dans chaque cour un sergent-fourrier et un sergent-major. Ces galons étaient donnés après le vote des élèves, ratifié par le proviseur. Ludovic et moi, nous avions été nommés caporaux à notre seconde année d'études. Je fus nommé sergent en 1870, mais hélas, à partir de cette époque, le nouveau ministre, Monsieur Duruy, supprima les galons. C'étaient déjà des idées d'égalité qui se faisaient jour. Il ne fallait pas que le lycée Louis-le-Grand eût un privilège.
Ludovic avait quitté le lycée après la quatrième, notre père ayant besoin de lui pour l'initier plus rapidement aux affaires. Quant à moi, je demeurai au lycée jusqu'à la guerre, mais la rentrée n'eut pas lieu en 1870 en raison des événements qui se précipitaient : déchéance de l'Empire, proclamation de la République, investissement et bombardement de Paris.
Cependant, pour ne pas interrompre tout à fait mes études, mon père m'envoya comme externe suivre les cours de l'école Municipale Colbert, dans la rue Château-Landon, non loin de notre domicile.
C'était pour moi un changement complet de milieu. Les élèves de cette école se recrutaient en partie parmi les boursiers des écoles communales et leur éducation était déplorable. Il y avait une collection d'enfants, leurs conversations étaient mêlées d'un argot que je ne comprenais pas. Cela avait le don de m'ahurir et de me dégoûter tout à la fois. Quelques-uns, en petit nombre, faisaient exception. Aux heures des sorties, ce n'était pas un joli spectacle que de voir dans les rues, la tenue de ces élèves. Je regrettais Louis-le-Grand et mes anciens camarades. Je les retrouvais plus tard avec joie, quand ces mauvais jours prirent fin. Mais cela avait eu pour conséquence de me désorienter dans mes études. Je dus prendre des leçons particulières de latin pour me remettre à niveau, l'école Colbert ne comportant que des cours de français.
Cela me fit comprendre toute l'importance qu'il y a à ne pas modifier d'une façon aussi radicale l'instruction d'un enfant. Car j'eus beaucoup de peine, par la suite, à combler les lacunes que cette période avait creusées dans mes études. Nos sorties du dimanche nous ramenaient dans le milieu familial. Pendant la belle saison, à l'époque des vacances surtout, nous nous rendions à Villiers-le-Bel dans une propriété que possédait notre père. Dans ce coin charmant de la banlieue parisienne proche du bois d'Écouen et de la forêt de Montmorency où nous allions souvent excursionner. Le frère aîné de mon père possédait une propriété dans cette localité. Joséphine Monteret, une tante de notre mère et sœur de notre grand-père maternel, y logeait encore. Cette bonne tante Joséphine qui n'avait jamais été mariée habitait Villiers-le-Bel toute l'année, avec pour compagne, mademoiselle Lante. Une ancienne institutrice qui avait été en partie l'éducatrice de ma mère et de ma tante, sœur de ma mère. Mon père et son frère avaient épousé les deux sœurs, mesdemoiselles Monteret.
La tante Joséphine et mademoiselle Lante vivaient comme deux religieuses dans le monde. Presque tout leur temps se passait à l'église. Elles suivaient avec assiduité tous les offices.
Nous plaisantions beaucoup à Villiers-le-Bel; la maison était vaste, avec un assez grand jardin. Les fruits y abondaient : cerises, prunes, pêches, abricots, raisin, pommes, poires, tout y était excellent. Je me souviens encore de l'époque où nous faisions la cueillette de toutes ces bonnes Choses. Les unes transformées avec art par notre bonne mère en délicieuses confitures. Les autres conservées avec soin dans le fruitier pour servir de desserts une partie de l'hiver. Il y avait aussi des légumes dont nous faisions d'amples provisions. C'était vraiment alors, comme on le dit parfois vulgairement, le bon temps.
Pendant la belle saison, nos petits cousins Alphonse Monteret et Joseph Magnier venaient passer avec nous quelques semaines, nous organisions des promenades.
La guerre de 1870 bouleversa tout ce bonheur. Nous restâmes enfermés dans Paris pendant toute la durée du siège et de la Commune.

Je voudrais maintenant donner quelques indications sur les membres qui composaient notre famille. Je me rappelle avec émotion les visages aimés.
La famille du côté de mon père était très nombreuse et unie. On appelait mon grand-père monsieur Petit-Morel. Morel était le nom de ma grand-mère, elle mourut jeune et je ne l'ai pas connue. C'était un beau vieillard alerte et gai, qui nous recevait toujours avec beaucoup d'affection. Il habitait 44, rue Culture de Sainte Catherine, aujourd'hui rue Sévigné. Nous allions souvent chez lui le dimanche pour déjeuner ou pour dîner. Je me rappelle qu'il nous donnait presque toujours des pièces neuves de dix centimes, toutes brillantes comme de l'or; nous les recevions avec plaisir.
Il était resté veuf avec six enfants : quatre filles et deux garçons. L'aînée était ma tante Méquignon, veuve en premières noces de monsieur Michaut, notaire dont elle avait eu une fille Laure, avec laquelle elle vivait, et en deuxièmes noces de monsieur Auguste Méquignon, pharmacien principal de l'armée. Après elle, venait ma tante Sémichon, dont le mari exploitait, Faubourg Montmartre, 28, un fonds d'imprimerie et de papeterie qui fut continué par son fils. Ma tante Sémichon était la sœur préférée de mon père; Elle avait eu deux enfants : un fils Jules qui vit encore à l'heure où j'écris ces lignes et qui a une nombreuse postérité, et une fille Hélène, mariée à un ingénieur, monsieur Magnier, dont elle eut plusieurs enfants qui moururent tous jeunes. Ma tante Chevé venait ensuite. Son mari était à la tête d'une des plus importantes maisons de produits chimiques de Paris, dans laquelle, comme on le verra par la suite de ce récit, je devais faire mon apprentissage des affaires. Ma tante Chevé n'avait pas d'enfants.
Après ces trois tantes, venaient deux fils : mon oncle Alexandre Petit, qui avait épousé une sœur aînée de ma mère, Henriette Monteret. Il était fabricant de couleurs. Sa fabrique se trouvait sur un bateau situé sur la Seine, près du Pont Neuf, aux pieds du Quai de l'Horloge. Des roues à palettes, actionnées par le courant de la Seine, comme les roues d'un moulin, fournissaient la force motrice. Elle devait être plus tard, transférée à Aubervilliers.
C'est dans ce bateau, appelé le bateau broyeur, qu'un jour néfaste, au cours d'une visite avec ma mère, j'eus la malencontreuse idée de mettre ma main sur une roue engrenage qui actionnait une broyeuse. Trois de mes doigts de la main droite furent happés et broyés. On dut me transporter en toute hâte dans une pharmacie de la rue Dauphine. Elle était tenue par un de nos cousins, monsieur Colla. Son nom devint célèbre à cause d'une spécialité de benzine rectifiée qu'il lança sous son nom.
On fit un premier pansement, et on me ramena à la maison où je dus subir pendant de longs mois les soins d'un chirurgien nommé Marjolin. Sa vue m'inspirait une terreur profonde, à tel point qu'un jour je m'étais blotti sous mon lit et qu'on eut toutes les peines du monde à m'en sortir.
J'ai retrouvé dans des papiers de famille la note des honoraires réclamés par ce docteur; elle indique 32 visites, pour mille francs. J'avais alors cinq ans, j'ai gravé dans ma mémoire le souvenir de cet accident avec tous ses détails.
Mon oncle Petit avait deux enfants : Augustin qui eut une très nombreuse famille, et Céline qui épousa monsieur Dugardin, négociant en bonneterie à Chantilly, dont elle eut deux filles.
Le second fils de mon grand-père, le cinquième de ses enfants, était mon père Louis Eugène. Il avait épousé la sœur de ma tante Petit, Élisabeth Monteret, notre chère maman, que nous devions conserver dans un âge avancé.
Mon père exploitait un important commerce de charbons de terre en gros, avec chantiers à La Villette, sur le Quai de l'Oise, près du canal Saint-Martin. Il avait été nommé président de sa chambre syndicale, expert en douane, et il était
très estimé de ses confrères qui appréciaient sa droiture et sa correction en affaires.
La dernière des six enfants de mon grand-père était ma tante Bertaux, dont le mari tenait, rue de Rivoli, un magasin de bonneterie. Elle avait trois enfants, Léonie, l'aînée, qui épousa monsieur Defrance; le second, Paul, fut tué à la fin du siège de Paris, le 17 janvier 1871, au Point du Jour; il se trouvait là avec sa batterie comme Maréchal des Logis d'artillerie de la Garde Mobile de la Seine. Henri Bertaux était le troisième. Lui aussi servait pendant la guerre de 1870 dans la Garde Mobile de la Seine, où son bataillon occupait le fort de lssy, qui fut affreusement bombardé.
Il y avait encore, du côté de mon père, une tante, madame Orban, sœur de ma grand-mère paternelle, qui était ma marraine et qui, veuve, vivait avec ses deux enfants, Laurent et Mélanie. Ils restèrent célibataires.
Cette bonne tante, presque toujours malade, était soignée par sa fille, notre cousine Mélanie. Je me rappelle surtout qu'elle avait la spécialité de faire à tous les enfants de la famille des cours de religion. Son enseignement était assez aride et j'avoue, à ma honte, que je considérais les leçons qu'elle nous donnait comme une véritable corvée.
Le bon grand-père, chef de toute cette famille, mourut en 1866, regretté de tous. Malgré mon jeune âge, neuf ans, je n'ai jamais perdu le souvenir de son cher visage et de son accueil si plein de bonté.
Petit à petit par la suite, j'ai vu disparaître tous ceux qui avaient été les premiers témoins de mon enfance et de ma jeunesse. Ce fut d'abord mon oncle Sémichon qui mourut au début de la guerre de 1870, le 24 septembre. L'oncle Bertaux mourut en 1871, le 29 juillet, quelques mois après la mort de son fils Paul, terrassé par la douleur que lui avait causée cette perte. Ce ne fut que plus tard et lorsque je fus parvenu à âge d'homme, que la mort continuât son œuvre aidé en cela par les années qui s'accumulaient sur des têtes devenues vénérables.
Du côté de ma mère, le chef de famille était le grand-père Louis Monteret. Il était lui-même le fils de Louis Alexandre Monteret et de Marie-Louise Danloup. Leur tombeau existe au cimetière du Père-Lachaise, à très peu de distance de la chapelle funéraire où reposent aussi mes aïeux paternels.
Le grand-père Louis Monteret, resté veuf de bonne heure avec trois enfants, s'était remarié avec une personne peu sympathique qui rendait peu agréable l'existence de notre pauvre grand-père. Je me souviens de son accueil rébarbatif quand nous allions la voir, dans l'appartement qu'elle occupait avec Grand-Père, quai des Célestins. Ma mère, qui était très bonne, persistait à témoigner à sa belle-mère des sentiments amicaux dont elle ne recevait pas la réciprocité.
Les deux autres enfants de "Papa-Louis", comme nous l'appelions, étaient ma tante Petit, dont j'ai déjà parlé et mon oncle Alexandre Monteret, qui avait épousé mademoiselle Testard, dont il eut trois enfants, mes cousins Alphonse et Louis Monteret et ma cousine Adeline, mariée à monsieur Robert.
Après la mort de Papa-Louis, qui survint au début de la Commune de Paris (le convoi dut prendre des voies détournées pour se rendre au Père-Lachaise, à cause des barricades qui barraient les rues) sa femme se retira à Bar-le-Duc d'où elle était originaire. Et jamais plus on entendit parler d'elle. Elle y mourut peu de temps après.
Papa-Louis avait plusieurs frères et sœurs : un frère qui habitait Carvin, dans le Pas-de-Calais, et que je n'ai pas connu, une sœur, la tante Sophie, qui mourut jeune, et la tante Joséphine dont j'ai déjà parlé et qui habitait Villiers-le-Bel, et un autre frère, l'oncle Alphonse, marié à une demoiselle Languereau.
L'oncle Alphonse et ma tante n'avaient pas d'enfants, ils vivaient en rentiers. Ils moururent tous les deux âgés et furent durant leur vie la providence de leurs neveux et nièces. Ils habitaient à Paris, rue Saint Louis au Marais, aujourd'hui rue de Turenne, et possédaient à Maison-Laffitte une maison où nous allions chaque année pendant les vacances passer une quinzaine de jours avec nos cousins Monteret. C'était une époque que nous attendions avec impatience. La proximité de la Seine avait pour nous un grand attrait, nous allions pêcher, canoter et nous baigner en pleine Seine, car Ludovic Alphonse et moi avions su nager de bonne heure et c'était une de nos principales distractions. Et puis mon oncle et ma tante étaient si bons que leur maison était pour nous un véritable paradis.
J'ai dit plus haut que notre famille, tant du côté paternel que du côté maternel, était très unie. Jamais je n'ai connu pendant tout le long de ma vie, ni pendant ma jeunesse, de dissentiments ou de brouilles entre aucun de mes parents.
Nous allions régulièrement dîner tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. Mon père aimait à recevoir ses frères et sœurs et l'intimité la plus grande régnait entre nous. Il aimait nous dire que cette bonne harmonie provenait de l'éducation que son père leur avait donnée et du soin avec lequel, pendant sa longue existence, il avait su retenir et grouper autour de lui ses enfants et petits-enfants.

Éviter les mauvais propos, ne pas s'arrêter à des détails futiles, ne pas se laisser aller à des susceptibilités excessives, toutes choses qui portent en elles des germes de mésentente. Ce sont les règles que j'ai appliquées toute ma vie, comme je les avais vues pratiquées autour de moi. Cela est plus difficile qu'on ne le pense de s'y conformer, et pourtant, malgré les sacrifices que cela peut imposer parfois, c'est là que réside souvent le bonheur de toute une existence. S'aimer, écarter tous les sujets de discorde, tel doit être le but constant de nos efforts.

Charles, Jean, Eugène Petit à 20 ans en 1877

Le Siège de Paris et la Commune

À l'époque troublée de la fin de l'Empire les partis étaient déjà en ébullition et le gouvernement de l'Empereur cherchait un point d'appui dans les partis de gauche dont il voyait l'influence grandir.
Rochefort publiait "La Lanterne," violent pamphlet contre l'Empereur et sa famille. À la chambre, des hommes se révélaient comme des adversaires redoutables : Jules Favre, Gambetta, Jules Ferry et beaucoup d'autres. L'Empereur consolida son pouvoir en appelant le peuple tout entier à se prononcer pour ou contre l'Empire. Le plébiscite du mois de mai 1870 lui donna une énorme majorité.
Il appela alors au pouvoir des hommes libéraux comme Émile Olivier, qui l'avait autrefois combattu et qu'il fit son Premier Ministre. Mais l'opposition ne désarmait pas, l'émeute grondait. Un malheureux incident au cours duquel un cousin de l'Empereur, le prince Pierre Bonaparte, abattit d'un coup de revolver Victor Noir, qui était venu chez lui pour le provoquer en duel de la part d'un de ses amis, mit de nouveau le feu aux poudres.
De notre dortoir du Lycée, nous entendions le soir les cris de la foule poursuivie par les agents. Le chant de la Marseillaise retentissait puis montait de la rue jusqu'à nos oreilles.
L'Allemagne comprit que le moment était venu de s'abattre sur la proie qu'elle guettait depuis longtemps et qu'elle voyait hors d'état de se défendre. Une misérable querelle qu'elle nous chercha à propos de la succession au trône d'Espagne, envenimée par des faux commis de Bismarck, exaspérèrent l'opinion. L'empereur poussé par le vote de la Chambre, malgré les objurgations clairvoyantes de monsieur Thiers, déclara la guerre à la Prusse.
Les troupes partirent au milieu d'un enthousiasme fébrile, au cri de "À Berlin" poussés par une population surexcitée.
Les débuts de la guerre parurent d'abord devoir nous être favorables. Après Sarrebruck qui ne fut qu'un combat d'avant-garde et qu'on transforma en une victoire éclatante, voilà que se répandit tout à coup dans Paris le bruit, sorti on ne sait d'où, que l'armée venait de remporter un grand succès. Les maisons se pavoisèrent, ce fut un indescriptible enthousiasme.
Ce jour-là avait eu lieu au lycée la distribution des prix. Au milieu de la cérémonie, le Proviseur en fit l'écho et fut acclamé par toute l'assistance. Nous entrâmes à la maison en traversant une foule en délire.
Hélas! le lendemain, on apprenait que tout était faux, et que non seulement nous n'étions pas victorieux, mais que nos troupes avaient subi un grave échec à Reischoffen : les Prussiens avaient franchi la frontière.
Comme je n'ai pas la prétention raconter ici la guerre de 1870 et je ne veux évoquer que des souvenirs personnels, je transcris ici en leur laissant le caractère qu'elles avaient au moment où je les ai écrites, il y a bien longtemps, les notes sur les événements et les faits dont j'avais été le témoin.

Le 8 août 1870

En passant cet après-midi devant la gare de l'Est, j'ai vu, du côté de la cour d'arrivée, une foule qui se pressait. En approchant pour me rendre compte de ce qui se passait, j'ai assisté à un bien triste spectacle : c'était le débarquement de malheureux soldats blessés qu'un train venait d'amener de la frontière et qu'on transportait à l'hôpital Saint-Martin qui est tout proche.
Entre deux rangs de curieux douloureusement impressionnés, les brancards défilaient, portés par des infirmiers. On avait l'âme fendue devant le spectacle de ces malheureux aux figures hâves, aux traits tirés. Quelques-uns, livides, paraissaient sans vie. D'autres, le visage entouré de bandes ou le bras en écharpe, paraissaient cependant moins atteints, et la foule compatissante jetait sur ces brancards tout ce qu'elle pensait devoir leur témoigner de sympathie : des sous, des cigares, des paquets de tabac. C'était à peine si quelques-uns avaient la force d'esquisser un geste de remerciement ou un sourire.
J'ai fait comme les autres, j'ai vidé ma bourse sur les brancards des pauvres soldats français blessés.
Quelques jours après, comme je me trouvais à passer place du Château-d'Eau, j'entendis des sons de clairon et de fanfare, venant de la direction du boulevard Beaumarchais. C'étaient des régiments d'infanterie de marine qui étaient arrivés de Toulon par la gare de Lyon, et qui se dirigeaient vers la gare de l'Est. C'était précisément mon chemin, aussi je les suivis boulevard Magenta. Ils étaient escortés d'une foule immense qui chantait avec eux le Chant du Départ et des airs patriotiques. Cela avait quelque chose de poignant, car déjà les nouvelles étaient mauvaises et ce n'étaient plus les cris "A Berlin" que la foule poussait quelques semaines plus tôt. On la sentait recueillie et grave.
Plus tard, lorsque sons apprîmes que l'infanterie de marine avait été décimée dans les combats autour de Bazeilles, j'ai pensé aux régiments que j'avais accompagnés.
Les nouvelles d'ailleurs se précipitèrent. Les Prussiens refoulaient de plus en plus notre armée. La Garde Mobile était mobilisée. Le Ministère était remplacé par un nouveau avec le Général de Palikao comme Ministre de la Guerre. Paris était en pleine effervescence et je me souviens des attroupements qui se formaient le soir sur le boulevard Magenta, où l'on commentait les nouvelles en lisant les journaux. Déjà on commençait à rendre l'Empereur responsable de nos défaites. L'opinion accusait l'imprévoyance des Généraux, les plus exaltés prononçaient déjà le mot de trahison.
La situation devint tragique lorsqu'on apprit début septembre la capitulation de Sedan, et que l'Empereur s'était rendu au roi de Prusse avec toute l'armée.

Le 4 septembre 1870

Quelle journée! Quelle fièvre dans tout notre quartier! Quels cris de haine contre l'Empereur!
L'agitation est à son comble. Des groupes nombreux se forment. On y commente les dernières nouvelles et tout cela se termine toujours par des cris de malédiction envers Napoléon 3.
Des bandes passent, chantant la Marseillaise, demandant des armes en criant : "Vive la République!"
Malheureusement, ces bandes se composent en grande partie de gens fort peu recommandables qui ne cherchent qu'une occasion de faire mauvaise besogne.
Sous le couvert du patriotisme, ils ont d'abord exalté la population. Puis tout à coup c'est un déchaînement de mauvaises passions : on se jette sur les sergents de ville que l'on rencontre, on les frappe, on les renverse comme s'ils étaient responsables de nos désastres.
J'ai vu, rue Lafayette, un de ces malheureux auquel on avait arraché son épée, son chapeau et que la foule frappait indignement. Il fuyait cherchant un refuge comme une bête traquée. Mais dans ces cas là, la foule est lâche et toutes les portes se fermaient devant lui. Il avait déjà la figure en sang et il aurait certainement été assommé par ces misérables, s'il ne s'était trouvé un habitant qui lui ouvrit sa porte et la referma aussitôt au nez de ses agresseurs.
Ceux-ci se mirent aussitôt à hurler : "À mort, le traître! À bas, le Prussien!" Puis ils frappèrent de grands coups dans la porte cochère; et comme au-dessus de cette porte, se trouvait une plaque de la compagnie d'assurances "L'Aigle", avec un aigle pour emblème, on arracha cette plaque que l'on piétina. La foule jetait des pierres dans les carreaux et cela menaçait de mal tourner. Une fenêtre s'ouvrit au premier étage et l'on vit apparaître l'homme qui avait recueilli le malheureux sergent de ville. Il tenait à la main le drapeau tricolore qu'il agita au-dessus de la foule en criant : "Vive la République!".
L'assistance applaudit, tout le monde l'acclama en criant "Vive la République!" Elle oublia le sergent de ville que cet homme venait de sauver par sa présence d'esprit et sa générosité.
La foule se dispersa peu à peu. La soirée et le lendemain encore, des manifestants continuèrent à arracher les plaques de la compagnie "L'Aigle". Certains brisèrent les vitrines, où figuraient des médailles d'exposition avec l'effigie de l'Empereur.
À la gare du Nord, il y avait sur la façade, parmi les statues de pierre qui la décorent, une statue de ville avec un aigle en pierre sculpté. Un homme était monté jusque là, qui brisa la tête de l'aigle aux applaudissements des assistants.
Les jours suivants, on se livra dans tous les quartiers de Paris à des actes de déprédation et de vandalisme. C'était le digne prélude d'un régime qui devait commettre bien d'autres méfaits et nous faire assister quelques mois plus tard à bien d'autres crimes.
À la maison, notre pauvre Père était fou de douleur et de honte, et l'avenir nous apparaissait à tous bien sombre. Hélas les événements ne devaient pas démentir nos prévisions.
On travaille avec fièvre tout autour de Paris, afin de se mettre en état de défense, car les Prussiens avancent rapidement. Partout on établit des ponts-levis aux portes, que l'on garnit de sacs de terre. On creuse des tranchées, on construit des parapets et je passe mes derniers jours de vacances à visiter tous ces travaux.
On se préoccupe aussi de rassembler dans Paris tout ce qu'on peut trouver de vivres et de provisions car un siège est redouté.
Père, qui a sept bouches à nourrir, achète de grands pains de quatre livres. On les découpe en tranches que l'on fait rôtir. Nous emmagasinons ainsi des quantités de tartines de pain rôties qui nous ont rendu plus tard de bien grands services. De même, Père achète du chocolat, du sucre, des quantités de riz, des pommes de terre, et même des haricots verts dont Mère fait des conserves dans de grands pots de grès que l'on dépose à la cave. Il achète aussi des jambons, des saucissons et des boîtes de conserve; bref, notre maison se transforme en un vaste magasin d'alimentation. Des mesures sont prises par le gouvernement pour éviter les accaparements du public, et on ne peut plus bientôt acheter que des portions réduites. Nous allons alors, chacun à notre tour et dans des quartiers différents, acheter ce que nous pouvons trouver.
Bien nous en a pris, car quelques jours plus tard, Paris était complètement entouré et on ne pouvait plus sortir.
Mon oncle et ma tante Petit étaient partis s'installer à Villiers-le-Bel, où ils restèrent jusqu'à l'armistice, séparés de nous. Augustin avait été versé dans les ambulances de la Presse, où il était infirmier. Paul Bertaux, revenu d'Afrique, était incorporé comme Maréchal des Logis, dans l'artillerie de la garde mobile. Quant à Henri, qui appartenait à la classe de 1871, on appela cette classe par anticipation et il fut versé au 4e régiment des gardes mobiles de la Seine.
C'était surtout la garde nationale mobile qui représentait le plus gros effectif des troupes de la garnison de Paris. Il y avait encore des gardes-mobiles de la Bretagne, des fusiliers marins et quelques régiments de ligne, que le Général Vinoy, après le désastre de Sedan, avait pu, par une retraite qui est restée légendaire, ramener de Mézières à Paris, à marches forcées et sans cesse harcelés par l'ennemi.

Peu de jours après le 4 Septembre, un nouveau gouvernement s'était constitué à Paris, sous le nom de Gouvernement de la Défense Nationale. Il avait choisi pour président un homme populaire, le Général Trochu. Son Vice-Président était Jules Favre. On lui témoignait la plus grande confiance.
Afin de donner à la population un réconfort qui était nécessaire, le Gouvernement décida qu'une grande revue des troupes de la garnison de Paris aurait lieu le 13 septembre. La Garde Nationale surtout y figurait, et elle défila au milieu de l'enthousiasme de la population qui acclama le Général Trochu comme un sauveur.

Le 20 septembre 1870

Paris est investi. La Garde Nationale est définitivement organisée et bien qu'il n'en ait plus l'âge, Père s'est fait inscrire et a été enrôlé dans la 8e Compagnie du 9e Bataillon. Il a dû pourvoir à son équipement, car seuls les moins aisés sont équipés aux frais de l'Etat. On lui a distribué un fusil et des cartouches. Le fusil est un ancien fusil à piston transformé en fusil à tabatière, il est très lourd.
Nous sommes intéressés par tout ce qui se déroule chaque jour sous nos yeux et il y a beaucoup de curiosité dans notre désir de tout voir au milieu de ce grand bouleversement de notre existence.
Père est convoqué chaque matin pour faire l'exercice, et comme les cours n'ont pas encore repris, Ludovic et moi, nous accompagnons souvent sa Compagnie lorsqu'elle part faire l'exercice sur les boulevards extérieurs.
La compagnie où Père s'est engagé est composée en grande partie de commerçants du quartier, elle est commandée par le Capitaine Perrot, homme très sympathique et très dévoué. On qualifie la Compagnie de Père du nom de "Compagnie des Aristos", parce que ceux qui en font partie sont tous des patrons, tandis que les autres compagnies du bataillon sont plus mêlées.
La 8e Compagnie est désignée pour aller chaque semaine monter la garde au bastion de la Porte de Flandre. Elle part le matin à 9 heures pour ne rentrer que le lendemain à la même heure.
C'est précisément du côté de ce bastion que s'est produite une des premières alertes qui a signalé la présence des Prussiens autour de Paris. En effet je fus le témoin vers le 25 ou le 26 septembre, un jour que j'étais allé voir Père qui montait la garde à la Porte de Flandre.
Cette porte, comme toutes les portes de Paris, était depuis quelques jours, encombrée d'une foule de gens avec des voitures élargies de mobilier, et des colis de toutes natures. C'étaient tous les habitants des villages de la banlieue de Paris qui se réfugiaient à l'Intérieur, fuyant devant l'invasion, effrayés par la hardiesse de quelques bandes de cavaliers prussiens isolés dont l'apparition avait semé la panique parmi eux.
J'entendis tout à coup des cris qui provenaient d'une voiture, sorte de char à bancs, conduite par des francs-tireurs. L'un d'eux était descendu de la voiture, gesticulant et bousculant tous les malheureux réfugiés, afin qu'on leur frayât un passage. Toujours aussi excités, ils arrivèrent devant le corps de garde de la compagnie de Père, demandant à parler au chef de poste.
Pendant qu'on était allé chercher le Capitaine Perrot, la foule s'était rassemblée. Les francs-tireurs racontaient qu'ils avaient été attaqués par des uhlans, et qu'ils en avaient tué ou blessé plusieurs. En témoignage, ils en rapportaient un dans leur voiture réquisitionnée à cet effet. Tout le monde était fort impressionné de ce récit, car on ne croyait pas les prussiens aussi près et on se disait de bouche en bouche que les Prussiens allaient arriver.
En fait de prussien, il n'y avait pour l'instant qu'un cadavre de uhlan avec ses armes qui gisait effectivement dans cette voiture. Ces francs-tireurs disaient qu'ils l'avaient tué près du Bourget et ils le ramenaient comme un trophée pour obtenir des félicitations. Ils voulaient continuer absolument leur course dans Paris, parlant d'aller jusqu'à la place Vendôme pour le montrer à l'Etat-Major de la Place.
Sur ces entrefaites, le Capitaine Perrot était arrivé. Il s'opposa formellement à leur promenade dans Paris avec ce cadavre. Il leur permit seulement de prendre ses armes, sa giberne, son shako et quelques menus objets : équipement, pattes d'épaules, etc. Quant au corps de ce malheureux, on le descendit de la voiture et je pus l'apercevoir pendant le funèbre trajet jusqu'au poste où on l'étendit; c'était un grand et fort gaillard d'une vingtaine d'années, aux cheveux très roux. Le Capitaine prit son livret, ses papiers et en fit un paquet qu'il scella et qu'il fit porter plus tard à l'état-major après avoir consigné les faits dans un rapport et avoir enregistré les déclamations des francs-tireurs.
Le cadavre du pauvre uhlan fut inhumé au-delà du bastion, la nuit venue, et une croix placée sur sa tombe.
J'avais été fort impressionné par tout cela, et je revis longtemps dans mes rêves cette figure livide et pleine de sang, ce bel uniforme ensanglanté et toute cette foule sans pudeur qui, devant ce corps mutilé, s'était laissée aller à un débordement de propos grossiers sans respecter la mort de ce soldat qui, après tout, s'était fait tuer pour son pays. C'était le premier soldat prussien que je voyais.

Les vacances se terminaient pour moi sur ces événements, et, comme je l'ai dit plus haut, le lycée Louis-le-Grand ayant fermé ses portes, Père m'avait inscrit comme élève externe à l'école Colbert.
Nous étions libres le jeudi après-midi. Cela me permettait de flâner un peu dans Paris, où chaque jour amenait des événements nouveaux et où, en vrai curieux que j'étais, j'avais beaucoup de nouvelles à recueillir. Le canon se faisait entendre très distinctement et c'était surtout du côté de Chatillon et de Bagneux, que se livraient des combats d'avant-postes.
Notre cousin Augustin Petit était, comme je l'ai dit, dans les ambulances de la Presse. Il était au début du mois d'octobre dans une ambulance de Montrouge. Nous avions formé le projet avec Ludovic d'aller le voir un jeudi après-midi et nous avons mis ce projet à exécution. Le canon tonnait depuis le matin, et plus nous nous rapprochions de l'avenue d'Orléans, plus les détonations devenaient fortes. Devant l'église Saint-Pierre de Montrouge, il y a des groupes de gens qui discutent, et, de cet endroit, on distingue très bien le bruit de la fusillade mêlé à celui du canon. Il paraît, au dire de ces gens, qu'une action assez vive est engagée depuis le matin devant Bagneux.
Nous continuons notre chemin par la rue de Vanves où est installée l'ambulance d'Augustin, mais nous ne pouvons le voir car on y apporte des blessés qui sont surtout des mobiles de l'Aube et de la Côte d'Or. Ceux-ci disent qu'ils ont occupé Bagneux et repoussé les Prussiens, et que leur commandant a été tué! J'ai su plus tard qu'il se nommait le Compte de Dampierre.
Nous repassons sur la place Saint-Pierre où les groupes sont de plus en plus animés; à la vérité, tous ces gens n'en savent pas plus que nous, mais cela ne les empêche pas de raconter les choses les plus extraordinaires. Vers quatre heures, il se produisit tout à coup un grand mouvement dans la direction de la Porte de Montrouge, tout le monde courait de ce côté. Nous fûmes comme les autres et bientôt nous vîmes s'avancer une colonne composée de gardes-mobiles, baïonnettes au canon, au milieu de laquelle marchaient des prisonniers allemands.
On criait, on les invectivait. Il y en avait une trentaine, avec des bérets pour la plupart, sauf quelques-uns qui avaient des casques en cuir noirs avec une grande chemise de même couleur comme les carabiniers d'autrefois. Ils ne paraissaient pas très rassurés au milieu de cette foule qui augmentait à chaque pas et qui les huait.
Je me demandais si cela n'allait pas mal tourner, car les soldats étaient en petit nombre et comme perdus au milieu de la foule grandissant toujours. Le sous-officier qui commandait le détachement se rendit compte du danger qu'il y avait à continuer ainsi. Avisant la grille d'un hôpital qui se trouvait à mi-chemin entre l'église et la gare de Sceaux, il y fit entrer sa troupe et referma la grille.
Je dois reconnaître cependant que, dans sa grande majorité, la foule des curieux était restée correcte et que les cris ou les huées ne provenaient que de quelques énergumènes. Mais il aurait suffi d'un mauvais garnement pour provoquer un scandale qu'il fallait à tout prix éviter. C'était ce que le sous-officier avait compris.
C'était la première fois que je voyais des Prussiens vivants. Je devais, hélas, en voir d'autres plus tard, vainqueurs, arrogants et occupants nos maisons dévastées.

Le siège de Paris se poursuivait avec des sorties de nos troupes et par un hiver des plus rigoureux.
Gambetta, membre du Gouvernement de la Défense Nationale, était parti de Paris en ballon pour aller en province organiser la défense et tenter de débloquer Paris.
Nous étions privés de toutes nouvelles du dehors et on commençait à tout rationner : le pain, la viande, le charbon. Nous avions pu dans les débuts du siège vivre sur les provisions que Père avait faites. Mais elles s'épuisaient petit à petit. La viande de bœuf n'existait plus. On recevait de la viande de cheval qui se débitait dans des boucheries où il fallait aller la chercher avec des cartes spéciales et en faisant la queue pendant des heures ce qui était très pénible par la température que nous avions. Séraphine, notre bonne, était remplacée par Mère, lorsque le froid était trop vif, et elles se relayaient toutes les deux de temps en temps car cela durait quelquefois des heures, sous la garde des gardes nationaux qui assuraient l'ordre. Cela devenait très pénible.
On avait organisé des compagnies de marche parmi la garde nationale. Elles étaient composées d'engagés volontaires et des plus jeunes parmi les gardes. On les arma de fusils chassepots et on les équipa comme troupes de ligne, mais comme le drap de troupe manquait, on leur donna des capotes de drap de toutes couleurs, grises ou vertes.
On parlait d'une sortie en masse qui devait se produire bientôt. Mais déjà, parmi certains bataillons de la Garde Nationale, surtout ceux des quartiers excentriques, des actes d'indiscipline ont été réalisés.
Flourens, qui commandait un bataillon de Belleville, à la suite de la nouvelle de la capitulation de Metz, avait amené son bataillon à l'hôtel de Ville pour arrêter le Gouvernement réuni dans la salle de ses délibérations. L'ordre put être rétabli, mais les esprits commençaient à s'échauffer. On accusait le Général Trochu d'inertie.
Le Gouvernement décida alors une opération qui devait être importante et qui fut tentée sur la Marne dans la direction de Champigny. Elle eut lieu le 2 décembre, sous les ordres du Général Ducrot, mais elle échoua, malgré la vaillance des troupes et l'héroïsme de leurs chefs.
Le découragement fut très vif dans Paris après l'échec de cette tentative, d'autant plus que les vivres venaient à manquer et que le pain qu'on recevait par petites rations était une sorte de mastic noirâtre qui ne pouvait se manger que mélangé avec de la sauce. Si on tentait de tremper de la soupe avec, il se désagrégeait, et on voyait surnager dans le liquide des morceaux de paille et des débris dont on ne pouvait définir la provenance. J'ai conservé un morceau de ce pain et on pourra se rendre compte en le regardant du courage ou plus exactement du besoin qu'il fallait avoir pour absorber un pareil aliment.
Depuis longtemps on ne recevait plus que des rations réduites de viande de cheval. On se procurait des chiens et des chats dont on faisait des ragoûts. La viande de chat ressemblait assez à celle du lapin. Heureusement que notre abondante provision de riz nous permettait de faire des plats assez résistants. Le riz et le chocolat furent nos deux grandes ressources.
Notre pauvre grand-père, avec son grand âge, souffrait beaucoup de ce régime, et Père s'ingéniait pour nous procurer quelques vivres achetées à prix d'or.

Enfin l'année 1870 se termina au milieu de ces angoisses. Le Gouvernement était acculé par cette disette de vivres. La population réclamait une sortie en masse pour tenter de débloquer Paris, et on prit les dispositions nécessaires à cette opération. Elle eut lieu le 19 janvier, dans la direction de Saint-Cloud et d'Euzenval. Les bataillons de marche de la Garde Nationale y prirent part et furent décimés.
Deux jours auparavant, une affreuse nouvelle nous arrivait. Père venait d'être avisé que Paul Bertaux avait été très grièvement blessé le matin au viaduc du Point-du-Jour, où sa batterie se trouvait. Un obus était tombé au milieu d'un groupe de sous-officiers. Il avait eu un bras emporté avec une affreuse blessure au côté. Il avait été transporté à Auteuil dans l'ambulance Chardon Lagache. Mon oncle et ma tante, ainsi que Léonie étaient partis auprès de lui. Mon père alla les retrouver et assista avec l'abbé Sibon de l'église Saint Gervais (ma tante Bertaux le connaissait) aux derniers moments de notre pauvre cousin. Il supporta avec un admirable stoïcisme les souffrances que lui causaient ses blessures.
Ses derniers moments furent racontés dans une brochure émouvante que je possède, qui reproduit le discours prononcé par l'Abbé Sibon sur sa tombe.
J'assistais à ses obsèques au Père-Lachaise. Un détachement de soldats en armes lui rendit les derniers devoirs et pendant la triste cérémonie, on entendait au loin le fracas du canon car c'était précisément le jour de la bataille d'Euzenval que cela se passait.
J'avais été fort impressionné par cette émouvante cérémonie et par la douleur de mon oncle et de ma tante qui faisaient peine à voir. Mon pauvre oncle ne devait pas survivre à sa douleur, et il mourut de chagrin quelques mois plus tard. Cet événement était d'autant plus pénible que, quelques jours plus tard, à la demande du Gouvernement, un armistice fut signé qui devait être le prélude de la capitulation de Paris.
Le dimanche qui suivit l'enterrement de Paul était le 22 janvier 1871. Nous étions allés avec Père rendre visite à mon oncle et à ma tante Bertaux qui habitaient 19, rue de Rivoli, afin de leur apporter quelque consolation dans leur chagrin. Henri avait pu avoir une permission en raison de l'armistice et il était venu de Fort d'Issy pour passer quelques heures chez ses parents. Il nous racontait les journées terribles vécues dans ce fort depuis quelques semaines; affreusement bombardés de jour et de nuit, ils vivaient sous terre dans des casemates, car le fort n'était plus qu'une mine. Nous étions sur le point de partir pour rentrer à la maison, lorsque, de la rue, nous entendîmes un grand bruit. Nous courons aux fenêtres, car le magasin de mon oncle était fermé à cause du dimanche, et nous nous trouvions dans son appartement du premier. Nous voyons alors une foule éperdue, venant de la direction de l'hôtel de Ville, et qui criait : "On tire sur nous, les mobiles tirent sur le peuple!". Nous ne nous expliquions pas ce que cela signifiait, mais comme Henri était en uniforme et que quelques passants, le voyant à la fenêtre, l'avaient injurié en le désignant du doigt, Père lui dit de quitter la fenêtre et de s'habiller en civil; puis il descendit dans la rue pour obtenir des renseignements sur ce qui se passait. Voici ce qu'il apprit :
Des gardes nationaux du 101e bataillon de marche, commandé par un révolutionnaire nommé Sapia, étaient venus à l'Hôtel de Ville, en armes, pour s'emparer de ce monument où le Gouvernement avait l'habitude de tenir ses séances. Il n'y avait qu'un poste de police préposé à sa garde. Il se composait d'une compagnie des gardes mobiles du Finistère.
Comme c'était un dimanche, la place était garnie de promeneurs et de curieux. Tout à coup, cet énergumène de Sapia ordonna à ses hommes de faire feu sur les officiers des mobiles qui, au nombre de trois, se tenaient près de la grille d'entrée. L'un des officiers, le capitaine adjudant-major Bernard tomba frappé de trois balles. Les mobiles, en voyant tomber leur chef, se mirent aussitôt à riposter, et ce fut le signal d'une débandade générale. C'était cette foule éperdue que nous avions vue passer devant nos fenêtres. Les gardes nationaux, révoltés, se réfugièrent alors dans les locaux de l'assistance publique, situés en face de l'Hôtel de Ville, et se mirent à tirer de là par les fenêtres. La place s'était vidée en un clin d'œil et sur le sol, gisaient une vingtaine de gardes nationaux et aussi, hélas, quelques curieux.
Deux ordres télégraphiques étaient partis de l'Hôtel de Ville, avisant la Préfecture de Police qui envoya aussitôt des gardes républicains. Ils débouchèrent par l'avenue Victoria, cernèrent les bâtiments de l'assistance publique et désarmèrent les émeutiers qui furent arrêtés avec leur chef.

Cette émeute, rapidement réprimée, était le prélude des graves événements que Paris allait voir se dérouler quelques semaines plus tard. Elle avait lieu à une date où des pourparlers étaient engagés pour la conclusion d'un armistice, en vue de la capitulation de Paris, qui devait effectivement être signée le dimanche suivant, 29 janvier.
Dans la rue de Rivoli, lorsque nous quittâmes mon oncle et ma tante pour regagner notre quartier, l'agitation continuait à être très vive. Des groupes discutaient avec passion, commentant les événements des derniers jours et reprochant au Gouvernement d'avoir fait massacrer dix mille gardes nationaux dans la journée d'Euzenval, sans aucun profit pour la défense.
Déjà les souffrances de la population avaient exaspéré l'opinion, les bruits qui commençaient à circuler d'une prochaine capitulation, le bombardement qui se poursuivait, tuant chaque jour des habitants inoffensifs, tout cela contribuait à rendre plus instable la situation du Gouvernement et le Général Trochu dut abandonner le pouvoir, après que le Général Vinoy eut été nommé Gouverneur de Paris. Quelques jours après l'armistice, un ami de Père qui avait pu sortir de Paris s'était procuré quelques morceaux de pain blancs dont il nous rapporta une tartine. Nous ne pouvions en croire nos yeux et, comme dessert, nous coupâmes cette petite tartine en morceaux que nous partageâmes comme si c'était du gâteau.

Père s'était préoccupé du moyen et des formalités nécessaires pour aller à Villiers-le-Bel afin d'avoir des nouvelles de mon oncle et me ma tante Petit et de notre maison. Il fallait d'abord se procurer des laissez-passer.
Les trains recommenceront à circuler la semaine prochaine jusqu'à Saint-Denis. Ils nous permettront d'aller ensuite à pied jusqu'à Villiers-le-Bel.
Quelques jours plus tard, nous avons pu avoir des nouvelles d'Aubervilliers où mon oncle Petit a son usine. Elle a été très endommagée et saccagée par les mobiles qui l'occupaient. Ils ont brisé tout ce qui pouvait leur servir pour se chauffer.
À l'école, on nous avait donné congé jusqu'à nouvel ordre, et j'en profitais pour faire des promenades dans Paris.
J'avais été ainsi chez mon oncle Chevé qui avait installé chez lui, rue de la Verrerie, une ambulance où des religieuses soignaient des blessés. Il paraît que le jour de l'échauffourée de l'Hôtel de Ville, on lui avait amené un des émeutiers blessés qui, en voyant des religieuses, se mit à jurer et à crier en les invectivant, si bien que mon oncle intervint et refusa de le recevoir. J'avais appris aussi qu'on pouvait sortir de Paris et qu'on pouvait ainsi se procurer du pain blanc, et j'ai voulu tenter l'aventure. Je me suis donc rendu à la porte de Flandre, la plus proche de notre domicile, mais il y avait une telle foule et un tel encombrement de voitures chargées d'objets mobiliers des habitants de la banlieue qui voulaient réintégrer leurs domiciles, qu'il ne m'ait pas été possible d'aller plus loin, dans la crainte aussi, si je parvenais à sortir, de ne plus pouvoir rentrer, car on continue à lever le pont-levis le soir.
J'ai essayé d'obtenir du pain blanc que quelques mobiles venant de Pantin rapportaient en même temps que des sacs chargés de légumes, mais ils ne voulurent pas m'en vendre et je rentrais bredouille. Entre temps, Père avait obtenu les laissez-passer nécessaires pour aller à Villiers-le-Bel et nous partîmes un matin.
De bonne heure j'étais sur pied, je n'avais que très peu dormi, tant cet événement me préoccupait. Par la gare du Nord, nous sommes partis pour Saint-Denis dans des wagons archi bondés. Quelle cohue! Le train marche très lentement. Enfin nous arrivons à Saint-Denis où on nous parque derrière des barrières. Tout le long du parcours, nous avions vu les travaux de terrassement et les tranchées qu'on avait entrepris pour protéger Paris, en cas d'attaque.
Sur le quai de la gare Saint-Denis, on fait la queue pour le visa des laissez-passer. On arrive enfin devant une table derrière laquelle siègent trois officiers allemands, coiffés de casquettes plates. Celui qui est au milieu appose les cachets. Les autres me regardent et font quelques réflexions en allemand que je ne comprends pas; puis nous passons. J'ai compris plus tard ce qui avait ainsi attiré leur attention en me voyant, car cela s'est reproduit plusieurs fois sur notre route et, notamment, en arrivant à Villiers-le-Bel. C'est que je suis en uniforme de collégien, avec tunique, képi et ceinturon, et qu'ils me prennent pour un enfant de troupe.
Enfin nous voilà dans Saint-Denis, la foule est toujours aussi dense et des quantités de soldats allemands occupent la ville. Nous gagnons enfin la route de Paris, qui nous conduit à Villiers-le-Bel par Pierrefitte et Sarcelles.
Tout le quartier de Saint-Denis que nous traversons est dans un état lamentable. Les maisons sont éventrées par les obus, et abandonnées de leurs habitants. Après avoir dépassé les casernes qui ont beaucoup souffert aussi et où logent cependant des soldats prussiens, nous arrivons au pont du chemin de fer près du fort de l'Est. Les arbres sont en partie brisée tout le long de la route et dans les champs et sur le bord même du chemin, des croix de bois marquent l'endroit où des soldats ont été enterrés. Quelques-unes de ces croix portent des noms et des numéros de régiment, d'autres sont sans indications.
Nous traversons Pierrefitte rempli d'allemands. Ce sont des artilleurs qui occupent le village. Il y a des fourgons, des canons, le village est dévasté, tout est en ruine. Même spectacle à Sarcelles où nous arrivons et d'où nous atteignons bientôt les premières maisons de Villiers-le-Bel. Les maisons de campagne sont saccagées, vidées leurs meubles, les portes et les volets arrachés, quelques-unes ont été incendiées. Seules les maisons où les habitants sont restés ont été préservées.
Père rencontre des visages de connaissance, demande des nouvelles de mon oncle, elles sont bonnes. Enfin nous arrivons. On ne nous attendait pas, aussi quelle entrevue! Quelle scène! Nous pleurons tous, nous nous embrassons avec effusion. On nous questionne, nous donnons des nouvelles de Paris, nous annonçons la mort toute récente de Paul, de mon oncle Bertaux qui perd la raison depuis cet événement. Père s'inquiète de notre maison, et apprend que tout a été pillé, le mobilier déménagé ou brûlé. Des soldats y logent. Nous voulons y aller avant le déjeuner et nous devons parlementer pour entrer. Les soldats ne veulent pas nous laisser passer. Tant bien que mal j'explique en allemand, que nous sommes les propriétaires, alors ils rient, se moquent de nous, s'interpellent en nous montrant du doigt. Un sous-officier vient enfin, il nous permet d'entrer.
Nous assistons alors à un triste spectacle : il n'y a plus un meuble, les parquets sont arrachés partout, ainsi que les volets qui ont servi aux soldats à se chauffer. Le plafond de la salle à manger est défoncé et par l'ouverture ainsi pratiquée, les Prussiens se parlent d'un étage à l'autre. Au second il y a eu un commencement d'incendie. Dans toutes les pièces, les murs sont couverts d'inscriptions en allemand. Il n'y a plus un seul meuble. Ce pauvre Père a de la peine à se contenir devant un pareil vandalisme.
Dans le jardin, la scène est la même. La dévastation est complète. Les arbres fruitiers ont été arrachés et on a établi un manège pour la cavalerie. Autour de nous, les soldats nous regardent et me montrent du doigt à cause de mon uniforme, en m'appelant "Klein soldat".
Nous retournons chez mon oncle. Nous avons une impression bien désagréable car il nous faut déjeuner avec un officier allemand, jeune médecin militaire que mon oncle loge et qui, tout réjoui, alors que nous sommes si tristes, ne cesse de nous interroger en mauvais français sur Paris, ce qui s'y passe etc. Cela arrête toutes nos conversations intimes. Nous avons mal de voir mon oncle et ma tante si aimables, si empressés avec lui. Ils nous disent combien il est agréable et attentionné pour eux. Notre journée déjà si pénible est encore assombrie par ce spectacle qui nous fend l'âme.
Nous nous séparons sans effusion, il nous semble que nos sentiments ne sont plus les mêmes. Il y a entre nous quelque chose qu'on ne saurait définir, notre haine pour les Prussiens, notre rancœur se sont recrues à la vue de cette amabilité exagérément prodiguée à nos ennemis, à ceux dont nous souffrons depuis si longtemps, qui nous ont ruinés, qui ont dévasté notre pays. Nous repartons le cœur brisé.
Nous échangeâmes en route peu de paroles. Notre père nous dit seulement de nous souvenir, et de ne jamais oublier.
Rentrés à la maison, il y eut une détente, des larmes, des conversations pénibles. Oh non, je n'oublierai jamais cette journée. Le lendemain, nous pûmes donner des nouvelles à toute la famille venue pour nous questionner sur notre voyage, et l'impression n'était pas très favorable lorsque nous racontions les détails sur la façon dont les habitants restés en pays occupé se comportaient avec les Allemands.
La fin de la guerre n'avait pas mis fin, par contre, aux complications politiques. Les passions étaient excitées et, comme le Gouvernement de la Défense Nationale n'avait et ne pouvait avoir qu'une durée éphémère. Il fallait avoir recours au suffrage universel pour nommer une Assemblée Nationale de laquelle sortirait le nouveau gouvernement.
Les élections eurent lieu à Bordeaux le 8 février 1871, et peu de jours après monsieur Grévy était nommé Président de la République en même temps que monsieur Thiers devenait chef du pouvoir exécutif et Président du Conseil. Ce fut cette Assemblée qui ratifia les conditions de la paix, parmi lesquelles figurait l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. Une autre clause permettait aux Prussiens d'entrer dans Paris.
Je veux à ce sujet raconter ce que je vis dans la journée du premier mars où cette occupation de Paris eut lieu.
Toute la capitale était en rumeur. La veille, des groupes animés discutaient boulevard Magenta. Des gardes nationaux parlaient d'aller empêcher cette injure faite à Paris. Bref, tout le monde était furieux contre le nouveau Gouvernement qui avait accepté que nous subissions une telle humiliation.
Malheureusement, il fallait subir la loi du plus fort et les projets de manifestation violente ne pouvaient avoir pour effet que d'amener les plus graves complications.
Malgré la défense que nous avait faite notre Père de voir ce spectacle, dans la crainte d'une émeute possible, la curiosité me poussait à essayer cependant de voir quelque chose.
Les Prussiens ne devaient occuper qu'un espace restreint : le quartier des Champs-Élysées entre la Seine et le faubourg Saint-Honoré et la place de la Concorde. Ils avaient l'autorisation d'entrer dans le jardin des Tuileries dont les grilles avaient été fermées, et d'aller jusqu'au Louvre par petits groupes conduits par des officiers.
Je pensais qu'en descendant jusqu'aux Tuileries je pourrais voir quelque chose et c'est ce que je fis.
Arrivé par la rue de la Paix, je vis une foule énorme déjà massée le long des grilles. Plus j'approchais, plus il devenait difficile d'avancer et j'avais peine à me frayer un passage au milieu des groupes qui discutaient avec animation.
De temps en temps, il y avait des remous dans cette foule, et au loin, le long des grilles de la rue de Rivoli, je voyais des bras s'agiter et j'entendais des cris.
Après bien des efforts, je pus gagner du terrain. La rue de Rivoli était barrée par des factionnaires qui retenaient la foule au coin de la rue Saint-Florentin, la tenant éloignée des grilles. J'étais en face du Ministère des Finances. (Il fut brûlé par la Commune, aujourd'hui, s'y trouve l'hôtel Continental). Je distinguais dans le jardin des uniformes brillants et des voitures qui avaient dû, sans doute, servir à amener ces officiers.
Ils regardaient de loin la foule qui poussait des cris, et la réflexion qui me venait, ainsi qu'à d'autres personnes d'ailleurs, c'était qu'ils faisaient l'effet d'animaux dangereux qu'on regarde au Jardin des Plantes derrière les barreaux de leurs cages.
Les fenêtres sur la rue de Rivoli étaient toutes fermées et garnies de drapeaux noirs.
En allant jusqu'au coin de la rue Saint-Florentin, j'ai vu sur la place de la Concorde des chevaux attachés à des piquets, et au loin, à l'entrée de l'avenue des Champs-Élysées, on voyait des masses sombres qu'il était difficile de distinguer de la place où je me trouvais.
Quelle triste fin de ce malheureux siège, et comme je faisais d'amères réflexions en regagnant les boulevards où les groupes étaient nombreux et où on commentait avec passion les événements de la journée.
Je ne me vantais pas de mon escapade en rentrant chez nous, et pourtant je puis dire que si j'avais satisfait de manière peut-être répréhensible ma curiosité, j'avais par contre augmenté aussi ma provision de haine pour ces Prussiens maudits qui ont accumulé sur notre pays tant de ruines.

Sur ces entrefaites, j'étais retourné à l'école qui, après tous ces événements et la paix ayant été singée, venait de rouvrir ses portes. Cela ne devait pas durer longtemps. En effet, les ferments révolutionnaires étaient plus actifs que jamais et de jour en jour un nouveau pouvoir cherchait à supplanter le gouvernement régulier pour prendre possession de Paris.
J'étais trop jeune pour comprendre, et pour apprécier ce qui se passait, je ne pouvais que me rendre compte qu'il y avait là une agitation dangereuse, et, même à l'école, on discutait beaucoup.
Un samedi que je revenais à la maison, je fus frappé, en descendant la rue Lafayette, vers six heures du soir, de voir, à l'intersection du boulevard Magenta et du boulevard de Demain, une foule énorme et je me dirigeais de ce côté pour voir ce qui était cause de cet attroupement.
J'entendis alors raconter des choses sinistres. Il y avait beaucoup de soldats sans armes, mêlés à la foule. Ils disaient qu'on avait voulu les obliger à tirer sur la foule, et qu'ils avaient refusé, qu'on les avait amenés boulevard de la Chapelle, mais qu'ils avaient refusé de marcher et qu'ils avaient tiré sur leurs officiers qui n'étaient que des traîtres. Des gardes nationaux les prenaient par le bras et ils descendaient ainsi le boulevard en chantant la Marseillaise.
Je ne savais pas ce qu'il y avait de vrai dans tout ce qu'ils disaient. J'entendis cependant un garde national de bien mauvaise mine raconter au milieu d'un groupe que les troupes avaient fraternisé avec le peuple et qu'on avait lavé la tête des généraux avec du plomb.
Effrayé, je courus chez nous annoncer à Père qu'il se passait quelque chose de grave. Il sortit aussitôt avec nous très anxieux.
La nouvelle était malheureusement vraie. On avait chargé une brigade d'infanterie sous les ordres du Général Le comte de garder et de ramener à Ver sailles des canons qui se trouvaient à Montmartre. Les soldats avaient été entourés par des gardes nationaux et par la foule qui voulut s'opposer à l'enlèvement des canons. Le Général Lecomte avait été emmené rue des Rosiers, à Montmartre, et avec lui, le Général Clément-Thomas qui commandait en chef la garde nationale pendant le siège et ils avaient été fusillés par ces bandits surexcités.
Puis certains soldats s'étaient laissé entraîner à boire et à fraterniser avec la garde nationale. Heureusement, l'énergie des officiers maintint dans le devoir la plus grande partie des troupes qui put se retirer sans être davantage inquiétée. C'était une véritable révolution qui commençait.
Dans la soirée, on battit le rappel pour le bataillon de Père et nous ne le vîmes pas partir sans effroi. On les rassembla sur la place de la gare du Nord avec un autre bataillon. Ils restèrent là assez longtemps, attendant des ordres qui ne venaient pas. Aussi, dans la crainte d'un retour offensif des émeutiers et d'un conflit possible, on les licencia assez avant dans la soirée et nous vîmes Père rentrer chez nous avec joie. C'est ainsi que se termina la journée du 18 mars.

Le lendemain était un dimanche. Nous avons été l'après-midi chez mon oncle Alexandre, afin d'avoir des nouvelles de ce qui se passait dans leur quartier. Il avait appris seulement le matin les événements tragiques de la veille.
Nous avons fait la même démarche chez mon oncle et ma tante Chevé, et nous comptions aller chez ma tante Bertaux mais il y avait rue de Rivoli et sur la place de l'Hôtel de Ville une telle cohue, une telle animation de mauvais aloi que nous n'avons pas été plus loin. On racontait que monsieur Thiers avait été arrêté. Certaines rues sont dépavées et on y construit des barricades.
J'avoue que je ne suis pas très rassuré et nous insistons fortement auprès de Père pour rentrer chez nous. On dit en effet qu'il y a des troupes massées dans le Luxembourg et qu'elles vont venir pour reprendre l'Hôtel de Ville que des gardes nationaux ont envahi.
Sur la façade de l'Hôtel de Ville, on a hissé un drapeau rouge et, du côté du pont d'Arcole, on construit une barricade, de même qu'au Quai de Gesvres avenue Victoria. Comme il arrive de toutes parts des gardes nationaux en armes et qu'il est déjà tard, nous regagnons à grand-peine le boulevard Sébastopol et j'avoue que c'est avec un grand soulagement que je nous vois reprendre la direction de notre quartier où nous arrivons rassurés de ce que nous avons vu.
Il devait en effet quelques jours plus tard, le 22 mars, se produire un nouvel acte révolutionnaire qui acheva de jeter la consternation dans Paris et décida le Gouvernement à l'abandonner à son malheureux sort.
L'amiral Saisset, qui avait pendant le siège commandé un des secteurs des forts défendus par des marins, avait été nommé Commandant en Chef des gardes nationales. Il avait fait appel à tous les gardes nationaux restés fidèles et désireux de s'opposer aux menées factieuses des bataillons de Belleville et de La Villette. Il avait donné rendez-vous, place de la Bourse, à tous les hommes de bonne volonté, prescrivant qu'on s'y rendît sans armes afin de prouver qu'on était animé d'intentions pacifiques.
Une foule énorme, composée de bourgeois, de gardes nationaux, de gardes mobiles, sans armes, répondit à son appel. Elle se rendit par les boulevards jusqu'à la rue de la Paix qui avait été barricadée par les insurgés. Arrivés à cet endroit, les premiers rangs en tête desquels marchait un officier porteur d'un drapeau tricolore, essaya de parlementer avec les gardes nationaux qui occupaient la barricade, place Vendôme. Ils ne furent pas écoutés, et comme ils essayaient de traverser la place, les brutes qui se trouvaient là ouvrirent le feu à bout portant sur la foule désarmée qui se trouvait devant eux. Ce fut une débandade épouvantable. Il y eut des tués et des blessés. Un de mes camarades de Colbert eut son oncle tué dans cette affaire; il était médecin-major.
À la suite de cette échauffourée, l'amiral Saisset licencia les troupes de la garde nationale qui s'étaient ralliées à lui. Il se retira avec le Gouvernement à Versailles. La révolution restait maîtresse de Paris.  À partir de ce moment, le drapeau rouge flotta partout.
La Commune s'était installée à l'Hôtel de Ville. Des bandes armées, avec des ceintures rouges et des pistolets, assez semblables à des bandits d'opérette, mais infiniment plus dangereux, circulaient dans Paris. On créa des corps nouveaux : les turcos de la Commune, par exemple. On ferma les églises dans lesquelles on installa des clubs. On arrêta les prêtres, les gendarmes, les gardiens de la paix.
Tous les citoyens furent pourchassés et obligés par la force à s'enrôler dans les bataillons de la Commune. Henri Bertaux eut beaucoup de peine à se cacher d'abord, puis à se sauver. Ce fut Père qui lui en donna les moyens en le faisant partir sous un déguisement.
Nous nous trouvions de nouveau séparés de tout, car Paris, cerné par les Prussiens, était en même temps attaqué par les troupes de l'ordre qui avaient été rassemblées à Versailles. De nouveau, le canon se mit à tonner, mais cette fois, c'était le canon français qui allait bombarder Paris, et c'était une lutte fratricide qui s'engageait. Elle devait durer deux mois.
Paris se couvrit bientôt de barricades. Les principales rues étaient barrées. On en avait construit tout autour de la place de la Concorde de véritables fortins avec des rangées énormes de sacs de terre entourés de fossés profonds, armés de canons. C'est du côté de Courbevoie que se produisirent les premiers engagements. Flourens, qui commandait un bataillon de gardes nationaux de Belleville, y fut tué dès les premiers jours et son bataillon se débanda.

On peut se figurer quelle existence était la nôtre au milieu de ce bouleversement. Il n'y avait plus d'affaires possibles pour Père, les arrivages de charbon ne se faisant plus. On était toujours sous le coup de perquisitions. Je continuais à suivre les cours de Colbert, avec des pions et des professeurs qui avaient revêtu l'uniforme de la garde nationale. On avait nommé, à l'école, un nouveau directeur qui était un communard bon teint et qui nous faisait des discours contre la bourgeoisie et contre l'armée, dans un style ampoulé et incompréhensible, si bien que Père finit par se décider à me retirer de l'école.
La situation du reste allait toujours en s'aggravant.

Les membres de la Commune étaient devenus de véritables énergumènes, féroces et cruels. Ils avaient décidé de prendre des otages et d'arrêter l'archevêque de Paris, monseigneur Darboy, l'abbé Deguerry, des magistrats comme monsieur Bonjean et beaucoup d'autres personnalités connues. Ils commençaient à comprendre que la lutte était inégale et que bientôt ils ne pourraient plus la soutenir.

On se battait à Neuilly, et le Mont Valérien envoyait ses obus sur toute la région de la Porte Maillot, des Ternes et de l'Arc de Triomphe.
J'avais grande envie d'aller de ce côté et je mis un jour mon projet à exécution. Je m'étais dirigé vers la place de la Concorde afin de remonter les Champs-Élysées, mais au rond-point des bassins, l'avenue était barrée par un piquet de gardes nationaux qui vous empêchait de passer cette limite. Le public arrêté là regardait les obus qui tombaient plus loin sur l'avenue, à quelques mètres de là. On entendait le bruit sourd, on voyait la poussière qui volait lorsque l'obus touchait terre, puis c'était l'explosion formidable qui ébranlait les vitres tandis que les éclats brisaient les arbres et renversaient les candélabres.
L'avenue était déserte. On voyait seulement quelques rares personnes qui rasaient les maisons et se hâtaient en courant afin de se garer dans les rues adjacentes lorsque les obus arrivaient.
La tentation était trop forte. Je m'étais adressé à l'un des fédérés de garde en lui racontant que j'habitais dans le quartier bombardé et que je rentrais chez moi. Il me laissa passer en me recommandant de longer les maisons. "Gare à la tête, me dit-il, petit, on n'en a pas de rechange."
Le cœur me battait bien fort lorsque je me vis dans cet espace libre. J'avais un peu honte de mon mensonge qui allait m'exposer à quelque aventure. Mais à ce moment, il y avait comme une accalmie, et si l'on entendait encore le canon, du moins les obus ne tombaient plus sur l'avenue. Aussi, je parvins sans encombre jusqu'à la rue de La Boétie. À ce moment j'entendis un bruit sourd et peu après un sifflement et une sorte de ronronnement, c'est l'obus qui arrive. Je gagne rapidement le coin de la rue afin de m'abriter, il y a déjà là cinq ou six personnes, des curieux comme moi. L'obus venait de tomber, je le vois rebondir plusieurs fois sur la chaussée qu'il raye profondément, puis il éclate en projetant des éclats de tous côtés. Deux ou trois de mes voisins se précipitent pour ramasser des éclats brillants. Je voudrais bien faire comme eux, mais je n'ose pas. Il y en a un à cinquante mètres environ, mais pendant que j'hésite un nouveau sifflement se fait entendre. Tout le monde reprend son abri derrière le pan de maison qui nous protège, mais l'obus passe et éclate beaucoup plus loin, atteignant presque le cordon des gardes nationaux derrière lesquels nous voyons la foule effrayée qui se sauve en se bousculant.
Aguerri par ces débuts, je reprends ma course le long des maisons. La distance est longue pour atteindre la rue de Berry, je suis bien ému, j'y arrive pourtant sans encombre. Les obus cependant continuent à siffler et à tournoyer, mais ils éclatent plus bas. L'air est imprégné d'une odeur âcre, sulfureuse, et, à fleur de terre, de petits nuages de fumée s'effritent emportés par le vent.
Rue de Berri, l'abri n'est pas aussi sûr; sa direction par rapport à l'avenue s'ouvre davantage vers le Mont Valérien qui nous bombarde. Il semble aussi que cet endroit est la limite la plus habituelle des projectiles, aussi je me sens pris de peur. Il n'y a personne. Une boutique de marchand de vin qui fait presque l'angle de la rue est fermée, et par la porte entrebâillée, j'aperçois un homme qui me crie de ne pas rester là. Que faire? Pendant que j'hésite à prendre un parti, un sifflement se fait entendre, un nuage blanc énorme s'approche. Effrayé je me sauve vers la boutique où cet homme m'attire et referme aussitôt la porte. Alors il me semble que la foudre éclate à mes pieds. Des vitrines brisées tombent, la maison est secouée, on entend un bruit effroyable de ferraille comme si tout s'écroulait. Des coups violents frappent les volets de la boutique; je suis mort de peur. Puis, tout se calme et l'on n'entend plus que le grondement du canon et les coups sourds que l'on perçoit encore.
L'homme ouvre sa porte : ses volets sont criblés d'éclats d'obus, une entaille plus large y trace un long sillon. Toutes les vitres sont brisées. Sur l'avenue, un des candélabres monumentaux qui l'ornent est abattu. Un arbre tordu déchiqueté est à terre. L'obus est tombé au coin de la rue à quelques mètres de l'endroit où je me trouvais quand cet homme auquel je dois mon salut m'a appelé.
Je ramasse sur la chaussée un des éclats comme souvenir. "Tu l'as échappé belle, me dit alors ce brave homme, comment cours-tu les rues par un temps pareil? " Tout tremblant je balbutie quelque explication, il m'engage à reprendre la rue de Berri pour gagner des voies moins exposées. Je ne me le fais pas dire deux fois, j'avais la gorge sèche et la poitrine oppressée. Aussitôt dehors et en entendant de nouvelles détonations, il me semblait que j'allais encore revivre cette minute angoissante, et, tout courant, j'atteignis enfin le faubourg Saint-Honoré, hors de la limite des projectiles.
Je suis cependant retourné une autre fois par là avec Ludovic, mais nous étions rue Presbourg, très abrités par les maisons. On distinguait mieux les obus que l'on voyait arriver et qui passaient au-dessus de nos têtes pour aller éclater beaucoup plus loin. Nous étions convaincus que nous accomplissions des actions d'éclat. Lorsque j'y repense aujourd'hui, je ne me repens pas de ces escapades puisqu'elles m'ont donné l'occasion de les raconter, mais je dois cependant reconnaître qu'elles auraient pu très mal tourner.

La Commune qui se sentait chaque jour de plus en plus menacée ne rêvait plus que vengeance et destruction.
Après s'en être pris aux personnes par des arrestations massives elle s'en prenait maintenant aux choses. Elle décidait d'abattre la colonne Vendôme qui glorifiait les armées de Napoléon 1er. Ce fut un artiste non sans talent d'ailleurs, mais un fou maniaque, Gustave Courbet, qui eut l'idée de cette destruction.
On se mit aussitôt à l'œuvre et la colonne ainsi condamnée se vit bientôt entourée de treuils, de cabestans, de cordages. Il a été décidé que c'est du côté de la rue de la Paix qu'on la ferait tomber. Il y a en effet du côté de la rue de Castiglione des barricades énormes avec fossés, parapets etc. comme celle de la place de la Concorde. On a garni la rue de la Paix d'un lit très épais de sable de paille et de fumier, sur lequel on a ensuite dispersé des fascines. Enfin on a scié d'un côté le bronze à la base de la colonne en la dégarnissant de la maçonnerie qu'elle renferme. Tout ceci bien préparé, on a fixé les cabestans qui doivent amener sa chute.
C'est le 16 mai que cette belle opération fut exécutée. La foule était maintenue au loin. Sous l'action des cabestans, la colonne s'inclina d'abord, puis elle tomba en se brisant en trois morceaux et en soulevant un grand nuage de poussière. L'opération avait duré trois heures
Aussitôt, les fédérés qui étaient là poussèrent des hurlements de bêtes sauvages. Ils crièrent : "Vive la Commune! " Puis un des leurs hissa sur le socle un drapeau rouge tandis que la foule se ruait pour tenter de ramasser quelques débris. On dut la maintenir avec l'aide des cavaliers, mais ceux-ci étaient presque tous ivres et se maintenaient à peine à cheval. C'était vraiment un spectacle répugnant.
Des cortèges se formaient. Des hommes et de femmes avec des cocardes rouges et bras-dessus bras-dessous, marchaient sur les boulevards, obligeant les passants à crier : "Vive la Commune! "
Je me suis sauvé, écœuré, en voyant ces bandes aux figures sinistres, et en craignant qu'il ne se produisît quelque bousculade.
On sentait que la fin approchait. Les dirigeants de la Commune étaient eux-mêmes débordés. Les gardes fédérés ne voulaient plus se battre, ils s'enivraient et se sauvaient. Nous ne fûmes pas surprit le matin du lundi 22 mai, lorsque le bruit se répandit que les troupes de Versailles étaient entrées la veille dans Paris.
Près de chez nous, les fédérés ont travaillé toute la nuit à dépaver la rue Lafayette et viennent occuper notre quartier. Il n'y a plus personne dans la rue, toutes les boutiques se ferment car les fédérés entraient dans les magasins sous prétexte de réquisitions et partaient sans payer en proférant des menaces si on leur résistait.
Père a donné l'ordre au concierge de fermer la porte cochère. Nous sommes les seuls habitants de la maison car elle n'a que trois étages et les habitants du 2e. et 3e. étages, sont partis hors de Paris. Vers huit heures du soir, on a sonné à la porte cochère. C'étaient deux francs-tireurs de la Commune avec armes et bagages qui demandaient un logement pour la nuit. Père était descendu pour voir ce qui se passait. En voyant ces deux hommes d'assez mauvaise mine, il les pria de sortir en leur disant qu'il n'y avait pas de place pour eux. Ils se mirent alors à crier et à menacer tant et si bien qu'en voyant la tournure que cela prenait, le concierge intervint en disant à Père qu'il allait s'arranger pour les loger dans une remise vide de la cour. Ils demandèrent à boire, disant qu'ils avaient fait une longue course et ils s'installèrent sur de vieux sacs qui étaient là pour passer la nuit.
Nous sommes restés toute la nuit sur le qui-vive, nullement rassurés par la présence de ces hôtes inattendus et indésirables. Nous craignions qu'ils ne cherchassent à s'introduire dans la maison pour y commettre quelque méfait. Heureusement, nous en avons été quitte pour la peur. En effet, au petit jour, ils ont quitté furtivement la maison, presque complètement dévêtus, ayant abandonné dans la remise tout leur fourniment, armes, sacs, cartouches, vestes etc. En réalité, ils voulaient tout simplement se débarrasser de leurs armes et de leurs uniformes dans la crainte d'être pris par les troupes de Versailles. Mais ce fut pour nous un autre sujet de préoccupation de posséder chez nous tout ce matériel compromettant dans le cas où l'on viendrait pour perquisitionner.
Le jour s'était enfin levé sur cette journée du 23 mai. Elle devait être pour nous, ainsi que celle du lendemain, remplies d'émotions. Nous vécûmes des heures vraiment tragiques.
Nous comprenions que c'était la fin qui approchait. Comment allait s'opérer pour nous ce dénouement? Il était impossible de sortir pour aller aux provisions car les balles sifflaient dans toute la longueur de la rue Lafayette et venaient faire éclater les pierres des maisons et les balcons des fenêtres. Une énorme fumée se voyait dans la direction de l'Opéra et une odeur âcre emplissait l'atmosphère. Le canon tonnait sans interruption et les coups étaient plus proches. On entendait très distinctement le bruit de la fusillade. Déjà quelques coups de canon sont venus ébranler nos vitres : c'est la barricade qui est à l'angle du faubourg Saint-Denis et de la rue Lafayette, où se sont portés les fédérés, qui commencent à tirer. Nous mangeons à peine quelques restes, mais nous n'avons pas faim. Nous avons le cœur serré et lorsque le soir arrive nous ne nous couchons pas, désirant rester debout, prêts à tout événement.
Mère nous a réunis dans la salle à manger qui donne sur la cour et où on a moins à craindre de recevoir quelque projectile égaré. Nous récitons des prières en commun. Nous nous recommandons à la Providence, ne sachant ce que nous allons devenir.
Avec la nuit, on distingue tout autour de nous des lueurs rouges dans le ciel, il semble que nous sommes entourés d'incendies. Dans la cour, il fait clair comme en plein jour et, de quelque côté que nous nous tournions, on ne voit que ces reflets sinistres qui nous entourent. Nous sommes dans un véritable cercle de feu : allons-nous donc périr sous des ruines?
Nous montons avec Père sur le toit de la maison afin d'essayer de comprendre ce qui se passe; c'est alors un spectacle affreux qui s'offre à nos yeux épouvantés. Les misérables brûlent Paris. De quelque côté que se portent nos regards on ne voit que des incendies : dans la direction de La Villette, de l'Opéra, de la place du Château-d'Eau, tout brûle. Nous ne savons pas encore exactement ce qui brûle mais il nous semble que ce sont des quartiers entiers et nous nous demandons avec terreur si bientôt nous n'allons pas être nous-mêmes incendiés.
Mais notre situation devient dangereuse, car des obus viennent maintenant tomber dans notre quartier. La maison voisine de la nôtre vient d'en recevoir un. Terrifiés nous descendons. La nuit se passe dans l'angoisse, au milieu d'un vacarme de coups de canon, de mitrailleuse et de fusil. La terre tremblait et il nous semblait que tout allait s'effondrer chez nous. Cette maudite barricade toute proche est cause de tout ce vacarme et attire sur nous les ripostes des Versaillais. Nous restons blottis dans le couloir intérieur de la maison, sans oser échanger nos pensées, et redoutant les pires catastrophes.
Enfin le jour arrive et nous nous demandons comment nous pourrons nous alimenter si cela continue, car il ne faut pas songer à sortir. Les obus tombent tout autour de nous et vers neuf heures, il en tombe un sur le toit, qui ébranle fortement la maison. Père y monte aussitôt avec le concierge dans la crainte qu'il ait mis le feu, mais c'est un obus de petit calibre heureusement. Il a fait un trou et crevé le toit en plusieurs endroits. Père nous en rapporte des éclats et un morceau de zinc qu'il a arraché. J'ai toujours conservé ces souvenirs d'une triste époque.
Cependant la fusillade devenant plus intense, et les balles ricochant de tous côtés (il y en a une qui a brisé le balcon d'une des fenêtres de la chambre de nos parents), Père décide de mettre nos matelas le long des fenêtres et de descendre à la cave afin de nous garantir contre les obus. En descendant nous voyons le concierge qui nous dit que l'odeur insupportable que nous sentons provient de l'incendie des docks de La Villette. À peine installés dans la cave le concierge est venu nous annoncer qu'il avait vu des pantalons rouges au bout de notre rue ainsi que dans la cour d'arrivée de la gare du Nord. Et certainement la troupe qui arrivait allait prendre à revers la barricade de la rue Lafayette.
Nous remontons alors, et, de notre fenêtre, nous voyons des soldats de la ligne qui arrivent dans notre rue. Cela nous cause une impression profonde de revoir ces uniformes. Père nous dit que nous sommes sauvés. Les soldats pénètrent dans la maison qui fait face à la nôtre et dont les fenêtres donnent sur la rue Lafayette. Nous les voyons bientôt se poster à ces fenêtres et de là, commencer un feu plongeant sur la barricade. Celle-ci riposte et la pauvre maison est, en un clin d'œil, criblée de projectiles. Les fenêtres sont brisées, on voit des rideaux qui pendent. C'est un spectacle terrifiant, mais le feu des insurgés a cessé presque complètement. On comprend qu'ils ont dû fuir en se sentant perdus.
Tout à coup, nous entendons un grand cri. Dans la rue Lafayette, nous voyons une compagnie de ligne au pas de course, baïonnette au canon, qui s'élance à l'assaut de la barricade.
Un homme tombe au coin de la rue. Il est porté chez le marchand de vins, Monsieur Plumas, situé en face ce chez nous, il y meurt dans l'instant.
Père ouvre alors la fenêtre du salon et crie de toutes ses forces : "Vive la France! " Nous l'imitons, mais les soldats nous mettent en joue, et nous nous retirons précipitamment. Il paraît que, dans certains quartiers, des gens, sous prétexte de les acclamer, avaient tiré sur eux, aussi avaient-ils ordre d'obliger les habitants à ne point se montrer aux fenêtres.
À peine avions-nous refermé la fenêtre, qu'une balle vint frapper une des vitres, au-dessus de ma tête, elle ricocha sur les murs du salon, puis vint tomber sur le parquet où je la ramasse toute brûlante. Je l'ai toujours conservée depuis.
Il était alors dix heures du matin.
C'était la fin, tout au moins pour nous. La barricade une fois prise, le bruit avait cessé. On entendait plus que quelques coups de feu isolés dans le lointain et le sifflement des obus qui passaient au-dessus de nos têtes.
Le soir, vers six heures, nous avons pu aller chercher quelques provisions, en rasant les murs, car il y a toujours des balles qui sifflent rue Lafayette. Au coin de notre maison, il y a un cadavre de fédéré, et derrière la barricade du Faubourg Saint-Denis, il y en a au moins une dizaine. À cet endroit, les maisons sont criblées de projectiles et le sol est jonché de débris de ballons, de réverbères et d'objets équipement abandonnés.
Une scène tragique s'est passée au Numéro 26 de la rue de Saint-Quentin, maison qui est mitoyenne de la nôtre.
Le fils du concierge de cette maison était un assez mauvais sujet qui avait servi pendant la Commune dans les bastions fédérés. Il s'était réfugié dans une des chambres du sixième étage et, au moment de l'entrée des troupes, il avait tiré sur elles.
Aussitôt, un sous-officier avec quelques hommes était accouru. Il avait fait garder la porte par un factionnaire et il avait ordonné à tous les habitants de descendre dans la cour, menaçant de fusiller tout le monde si on ne trouvait pas le coupable. Les malheureux habitants étaient fous de terreur, et Père, qui avait voulu essayer d'intervenir auprès du sous-officier, avait été menacé d'être arrêté. Celui-ci était, en effet, très surexcité. Enfin on découvrit le misérable, cause de toute cette scène. Il fut emmené à la gare du Nord et fusillé.
Le lendemain jeudi 25 mai, notre quartier était plus tranquille; cependant les balles sifflent encore et les obus chantent toujours au-dessus de nos têtes, car on se bat encore à Belleville, à Ménilmontant et au Père-Lachaise, mais nous pouvons sortir un peu.
Je traverse en courant la rue Lafayette et j'arrive devant la gare du Nord. Les salles d'attente sont pleines de soldats d'infanterie. Il y a aussi des hommes avec des uniformes sombres qui portent des brassards tricolores. Ils sont armés. Ce sont, me dit-on, d'anciens gardiens de la paix. Le boulevard de Denain et la place sont garnis d'artillerie. Je passe devant la gare et j'arrive par la rue de Dunkerque au boulevard Magenta. Au coin de la rue il y a des cadavres de fédérés sur lesquels on a jeté de la paille.
Le boulevard est désert, et jonché, comme toutes les rues d'ailleurs, de débris de toutes sortes : des balles aplaties en quantité, des morceaux de pierre ou de fonte provenant des maisons, des uniformes, des armes, des képis, des ceinturons, des baguettes de fusils. Les quelques curieux qui circulent comme moi en font des provisions. Il y a des marques de balles sur toutes les maisons et quelques-unes sont des ouvertures béantes causées par des obus.
Je remonte le boulevard pour essayer d'aller rue de la Charbonnière, derrière l'hôpital de Lariboisière où habitent les Manier, mais le boulevard de la Chapelle est barré par une énorme barricade sur laquelle flotte le drapeau tricolore. Des soldats, baïonnette au canon, sont en faction. Des cadavres de fédérés sont déposés sur le trottoir. On ne me laisse pas passer et je dois redescendre le boulevard. Au coin de la rue Bochard de Saron, je trouve un fusil chassepot en ébène et en acier poli, en très bon état. Je le ramasse. J'ai déjà garni mes poches de balles et éclats d'obus, et, chargé de tous ces trophées, je rentre à la maison.
La fumée remplit toujours le quartier et son odeur est insupportable : c'est une odeur de graisse rance fondue qui vous prend à la gorge.
Des affiches viennent d'être apposées dans le quartier ordonnant aux habitants de déposer à la gare du Nord toutes les armes de quelque nature qu'elles soient qu'ils possèdent, même les fusils de chasse dont on leur délivrera des reçus. Les armes de guerre et les revolvers ne seront pas rendus.
Père va donc rendre son fusil de garde national et aussi mon beau chassepot que je n'ai pas possédé longtemps. Le concierge porte à la gare les armes, que nos deux francs-tireurs de la Commune ont abandonnées dans notre remise. Pour éviter tout désagrément en cas de perquisitions, il porte sur le trottoir, au coin de la rue où se trouve toujours le corps d'un fédéré, les uniformes et les sacs abandonnés par nos indésirables hôtes d'une nuit.
Le frère de notre concierge qui est officier dans la ligne est venu le voir hier soir. Il dit que son régiment a particulièrement souffert à Montmartre où on tirait sur eux par les fenêtres; il dit aussi qu'ils ont été sans pitié et qu'ils ont fusillé sur place beaucoup de monde.
Dans l'après-midi, on commence à ramasser les cadavres. Des camions du chemin de fer ont été réquisitionnés à cet effet. Nous les voyons passer chargés de tous ces corps rigides. C'est affreux de voir ces figures pleines de sang. Et ce sang coule à travers les raies du camion qui laisse derrière lui une traînée sanglante. On a creusé de grandes fosses dans le square Montholon et c'est là qu'on les dépose provisoirement.
J'ai descendu la rue de Saint-Quentin afin de gagner les boulevards. Le spectacle est le même partout. On commence à circuler un peu, quoique le canon tonne encore au loin. Mais, en arrivant à la Porte Saint-Martin, je vois un spectacle terrifiant : toutes les maisons sont brûlées et détruites jusqu'au Théâtre de l'Ambigu. J'arrive au Square des Arts-et-Métiers où l'on enterre aussi des cadavres, de même qu'à la tour Saint-Jacques. Mais, arrivé là, on ne passe plus. Toutes les rues sont barrées à cause de l'incendie de l'Hôtel de Ville dont les ruines fument encore et dont il ne reste plus que des murs calcinés. Des pompiers vont et viennent, arrosant ces débris. C'est épouvantable de voir dans quel état ces misérables ont laissé Paris.
Plus loin, vers les Tuileries, on voit des nuages de fumée épaisse, mais on ne passe pas non plus. On dit que les Tuileries et le Ministère des Finances sont brûlés aussi. Je remonte alors le boulevard de Sébastopol en rapportant encore des balles et des éclats d'obus.
Le lendemain, je sors encore, et j'essaie de remonter vers La Villette. Il y a encore quelques obus qui ronflent en l'air, mais tout doit être bien près de finir. Près du canal, je vois un convoi de prisonniers qu'on emmène entre deux rangées de soldats, baïonnette au canon. Il y en a qui portent l'uniforme des fédérés, d'autres sont en civil, et tous paraissent en proie à la terreur, car ils ne savent pas le sort qui les attend. Je suis ce détachement. Il allait à la gare du Nord et c'est là qu'on devait interroger ces hommes et statuer sur leur sort.
La veille, un convoi de prisonniers était parti déjà de la gare du Nord pour Versailles, ceux qui ont été pris les armes à la main, ont été fusillés.

Il faut que je raconte ici l'histoire de "Bonjour". C'est ainsi que nous avions surnommé un pauvre artilleur qui logea chez nous à la suite des circonstances suivantes.
Après la signature de l'armistice, les troupes qui étaient cantonnées dans les forts ou dans les villages de la banlieue de Paris durent évacuer ces cantonnements et on en logea une partie chez les habitants. Nous eûmes, pour notre part, à loger deux artilleurs : l'un était un ancien soldat qui avait été rappelé, et l'autre, un tout jeune, un peu bourru. Nous les installâmes dans des chambres de bonnes alors vacantes. Tous les matins, ils allaient à la gare du Nord, répondre l'appel. On leur distribuait leurs vivres, pain, viande et légumes, que nous faisions cuire. Le plus ancien ne resta chez nous que quelques semaines, car, ayant été rappelé pour la durée de la guerre, il fut renvoyé dans ses foyers. Le plus jeune, qui était un brave paysan, demeura seul. Nous l'avions surnommé "Bonjour" parce que ce mot était à peu près la seule parole qu'il échangeait avec nous. Il était pourtant devenu le familier de la maison parce qu'il demeura chez nous jusqu'à la fin du mois de mai, après l'entrée des troupes de Versailles dans Paris.
Le 18 mars on apprit la révolte du 88 e régiment d'infanterie, et l'assassinat des généraux Lacomte et Clément Thomas, le Gouvernement qui se retira à Versailles fit donner l'ordre aux troupes qui se trouvaient dans Paris de rejoindre cette ville sans délai. Il craignait en effet que le contact des gardes nationales n'ébranlât leur moral et il voulait les soustraire aux influences mauvaises afin d'éviter qu'elles ne se mêlassent point aux insurgés comme cela venait de se produire.
Notre artilleur, en allant le 20 mars à la gare du Nord, fut informé que les hommes devaient se rendre à Versailles immédiatement et individuellement pour éviter le passage à travers Paris d'une troupe en armes. Notre brave "Bonjour" nous fit donc ses adieux et partit tranquillement avec son sac sur le dos. Depuis quelque temps déjà, on leur avait retiré leurs armes. Mais les fédérés gardaient déjà les portes de Paris. On l'empêcha de sortir et on voulut l'embaucher comme artilleur dans les troupes de la Commune. Il fut assez malin pour faire mine d'accepter et, au lieu de se rendre à l'endroit qu'on lui avait désigné, il rentra chez nous aussi tranquillement qu'il en était parti. Seulement il ne voulut plus en sortir, dans la crainte d'être pris de nouveau.
On le revêtit d'habits d'emprunts, et il demeura séquestré dans la maison et nourri par nous jusqu'à la fin de la Commune. Il était pour mon Père une cause de perpétuels tourments, car on redoutait les perquisitions que les fédérés faisaient un peu partout pour rechercher les réfractaires, mais aussi les indiscrétions dues à la malveillance et les dénonciations de voisins.
Heureusement, il ne se produisit rien de semblable. Mais lorsque la Commune fut vaincue et que les troupes occupèrent la gare du Nord, le pauvre garçon était dans une inquiétude mortelle. Il redoutait de se présenter aux autorités militaires, car il avait dû être porté à son corps comme déserteur et il craignait d'être accusé d'avoir servi la Commune ce qui entraînait pour lui la peine de mort.
Ce fut mon Père qui, dès le 25 mai se rendit à l'état-major de la gare pour expliquer son cas. Ce ne fut pas sans peine : après des pourparlers assez longs, et sur la foi de sa déclaration, il put être inscrit de nouveau sur le registre des subsistances.
Peu de jours après, il recevait sa feuille de route pour rejoindre son corps. Il nous dit un dernier "Bonjour". Il nous promit de nous donner de ses nouvelles, n'était-ce que pour nous remercier de tout ce qu'on avait fait pour lui? Nous n'entendîmes plus parler de lui.
Ainsi se termina l'odyssée de l'artilleur "Bonjour" qui aurait pu devenir tragique.

La Commune avait eu pour effet d'éloigner de Paris un certain nombre de membres de notre famille. Mon oncle et ma tante Bertaux étaient partis en Normandie où Henri devait les rejoindre. Mon oncle, déjà très malade, devait mourir au mois de Juillet suivant.
Ma tante Méquignon et Laure partirent. Mon oncle et ma tante Chevé se réfugièrent à Lèves près de Chartres dans leur propriété. Mon oncle et ma tante Petit sont restés à Villiers-le-Bel où ils étaient demeurés pendant toute la durée du siège. Ils purent ainsi échapper à la vue de toutes les horreurs dont nous avions été les témoins.
Les privations que l'on avait subies pendant le siège avaient été très préjudiciables à la santé des vieillards et des enfants en particulier. La mortalité infantile avait été très grande à Paris.
Dans notre entourage, ce fut surtout notre grand-père maternel, Louis Monteret, qui fut atteint gravement. Nos parents lui avaient souvent procuré des aliments, car les rations qu'il recevait étaient trop minimes, et son estomac ne pouvait pas digérer le pain qu'on nous distribuait. En outre, la plus grande partie de sa fortune consistait en actions de la Société du Val d'Osne, dans laquelle il avait été intéressé et où il avait passé sa carrière. La guerre avait empêché la distribution des dividendes de sorte que ses ressources s'étaient trouvées très réduites.
Toutes ces privations et toutes ces préoccupations avaient profondément altéré sa santé. La Commune, avec les nouvelles restrictions qu'elle imposait et les émotions qu'elle lui fit subir, acheva de le ruiner complètement. Il mourut le 24 mars, à 74 ans. J'ai dit plus haut combien le convoi funèbre éprouva de difficultés pour parvenir au Père-Lachaise, à cause des barricades dans les rues.

Après tant de désastres et de ruines, il fallait se remettre au travail et essayer de reconstruire tout ce qui avait été détruit, aussi bien au point de vue matériel qu'au point de vue moral.
Il y avait aussi des sanctions à prendre et des représailles à exercer contre tous ceux qui, à un degré quelconque, avaient déshonoré Paris.
Les conseils de guerre réunis à Versailles prononcèrent des condamnations sévères. Parmi les plus coupables, quelques-uns payèrent de leur vie leur participation à ces crimes. On peut citer notamment Raoul Rigault, Ferré, Delescluze, Dombrowski, Millière, Rossel, etc. D'autres, comme Courbet, Rochefort, Ranc, furent condamnés à la déportation. D'autres, enfin, réussirent à s'échapper et à se réfugier à Londres.
Beaucoup d'égarés aussi, hélas, et ce fut le plus grand nombre, périrent dans les sinistres journées de la fin de mai, victimes des théories abominables des énergumènes qui les avaient corrompus.
Certes, la répression fut terrible, mais elle était justifiée par les atrocités commises. Il suffit de rappeler l'assassinat de monseigneur Darboy et des otages retenus à la Roquette. Le massacre des prêtres et des gendarmes, rue Haxo, celui des Dominicains d'Arcueil, tous ces actes odieux qui ne peuvent trouver aucune excuse.

Napoléon III, du 2 décembre 1851 au 4 septembre 1870

Après les années terribles


À la maison, les affaires reprenaient petit à petit, et Ludovic secondait notre père, tandis que je reprenais le cours de mes études si souvent interrompues depuis un an. Je me rappelle que j'avais organisé dans une chambre vacante, au dernier étage de la maison, un laboratoire de chimie où je me livrais à des expériences de toutes sortes. J'y faisais aussi de la galvanoplastie.
Un jour que j'étais avec un de mes camarades (nous avions fait de l'oxygène avec du bioxyde de manganèse chauffé au rouge), je ne sais pas comment je fis mon compte, mais il se produisit soudain un mélange détonnant qui fit un bruit formidable et brisa quelques-uns de mes appareils.
En entendant ce bruit, toute la maison avait été mise en émoi, et mon Père qui me savait occupé à faire de la chimie était accouru très inquiet. Il n'y avait rien de grave, heureusement, et cela me rendit plus prudent dans mes expériences.
J'avais dû, pendant l'année 1872 et une partie de l'année 1873, prendre des répétitions afin de rattraper tout le temps perdu en 1871. Et j'allais pour cela chez un professeur du lycée Sainte Barbe qui demeurait rue Saint-André des Arts, dans un petit appartement où il vivait avec une vieille bonne et un petit chien. Il se nommait monsieur Pernet. C'était un excellent homme, très soigné de sa personne, avec des allures de vieux beau, ce qui formait un singulier contraste avec le logement et la maison qu'il habitait. Nous étions plusieurs qui avions recours aux leçons de monsieur Pernet, qui nous initiait de tout son savoir aux beautés de Virgile et de Tite-Live.
J'avais à la même époque un professeur de rhétorique nommé Périer dont j'ai gardé le reconnaissant souvenir. Il avait un œil de verre, ce qui lui faisait toujours incliner la tête lorsqu'il lisait. Mais c'était un éducateur de premier ordre qui nous communiquait son enthousiasme et sa passion pour les belles lettres. Je l'ai vu parfois, au cours d'une explication d'un chef-d'œuvre classique, se laisser à une émotion qui nous gagnait et qui était si intense qu'elle nous arracha un jour des applaudissements, ce dont il nous remercia, les larmes aux yeux.
Quelle influence exerce sur de jeunes intelligences des hommes comme celui-là et combien j'ai pensé, en relisant mes vieux auteurs, aux leçons de monsieur Périer! L'année 1873 devait marquer la fin de mes études.

J'aurais désiré me préparer aux examens de l'école de Saint-Cyr car j'avais un goût très prononcé pour la carrière militaire et plusieurs de mes camarades s'y destinaient également. Mon Père désirait que je me mette le plus rapidement possible aux affaires, car Ludovic devait partir l'année suivante pour faire son service militaire, et il allait se préparer aux examens du volontariat d'un an.
La loi militaire, telle qu'elle venait d'être votée, avait, en effet, fixé à trois années la durée du service militaire qui devenait obligatoire pour tous. Les fils des femmes veuves toutefois ne devaient rester que six mois sous les drapeaux. Mais, afin de constituer des cadres d'officiers de réserve, il avait été décidé que les jeunes gens qui justifieraient d'une instruction suffisante en passant un examen spécial, et qui verseraient une somme de 1 500 francs, ne feraient qu'un an de service, et en passant un nouvel examen, pourraient obtenir le grade d'officier de réserve. On les appelait volontaires d'un an, car ils pouvaient devancer l'appel de leur classe, et, suivant leur rang à l'examen, choisir leur corps.
Notre cousin Alphonse Monteret, quoique d'une classe au-dessous de celle de Ludovic, se décida à devancer l'appel afin de partir avec lui. Reçus tous les deux à l'examen ils choisirent les chasseurs à pied. Ils furent affectés au 2e. bataillon en garnison à Amiens. Leur départ devait avoir lieu au mois d'octobre 1874.
Il me fallut donc me soumettre à ma nouvelle existence. Je n'étais plus, à partir de ce moment, un enfant. C'était la vie sérieuse, avec ses devoirs et ses charges, qui s'ouvrait pour moi. Je dois dire que cette entrée dans la carrière des affaires m'était singulièrement facilitée par les conseils que je recevais de mon père. Ludovic et moi avions un véritable culte pour lui. Il s'était toujours appliqué à se montrer pour nous le compagnon le plus affectueux et le guide le plus sûr. Il nous aimait d'un amour profond et nous avait élevés sans faiblesse, mais avec le souci de nous donner une éducation virile et forte. Il savait nous montrer par des exemples pris autour de nous ou dans nos relations, ce que nous devions faire et ce que nous avions à éviter. Ses conseils dont nous fûmes trop tôt privés, nous furent précieux à nos débuts dans la vie. Pauvre cher papa! Si tôt enlevé à notre affection!
À ce moment nous fûmes affligés par une grave maladie qui atteignit notre chère maman. Les fatigues, les privations et les émotions ressenties pendant le siège et la Commune avaient ébranlé sa santé, et il fallut lui faire donner des soins spéciaux dans une maison de santé. Notre pauvre Père fut très affecté de ce coup imprévu qui bouleversait notre existence. En effet, mes deux sœurs Constance et Marie suivaient alors les cours de l'institution des demoiselles Château, rue du faubourg Poissonnière, où elles étaient externes. Cet événement détermina notre Père à les placer comme internes. Elles purent ainsi continuer leurs études plus facilement qu'elles n'auraient pu le faire chez nous, en l'absence de notre mère, et elles purent, par la suite, obtenir leur brevet élémentaire et supérieur.
Ludovic était parti sur ces entrefaites pour faire son année de service, et je me trouvais de ce fait demeuré seul avec Père dans cette maison naguère si vivante et si gaie. Mes sœurs sortaient le dimanche et nous allions souvent déjeuner chez mon oncle Alexandre et mon oncle Chevé, tandis que notre Père allait voir notre chère maman dont la santé s'améliorait de jour en jour.
Je m'efforçais de seconder mon Père de mon mieux. Je visitais la clientèle et je m'occupais de la correspondance et de la partie administrative de la maison. Cela m'intéressait beaucoup et m'initiait au maniement des affaires. Comme j'étais seul à Paris, privé de mes deux compagnons habituels, Ludovic et Alphonse, je me sentais un peu isolé, lorsqu'un jour mon cousin Henri Bertaux me proposa d'assister à un concert qui était donné dans la grande salle des fêtes du pensionnat de Passy par une œuvre dont il faisait partie et qu'on nommait le Cercle de la Jeunesse.
C'était un groupement de jeunes gens, dont la plupart étaient des anciens élèves de l'école des Francs-Bourgeois. Son siège se situait dans un bel hôtel de la rue Saint-Antoine. Il avait été fondé par le Frère Joseph, ancien directeur de cette école. Il venait d'être nommé assistant du Supérieur Général des Frères.
J'assistais à ce concert, et je me fis inscrire à ce Cercle, sans me douter qu'il devait tenir une si grande place dans mon existence.
Je m'y rendais le soir deux fois par semaine, et aussi le dimanche matin où j'assistais à la messe qui se disait dans la chapelle de la maison. Je dois dire que, tout d'abord, je me trouvais un peu dépaysé et un peu surpris dans ce milieu. Ancien élève de l'université, je ne connaissais pas les Frères, je me les représentais comme des éducateurs de second ordre, destinés à l'éducation des enfants du peuple, dans les écoles communales, et le premier contact avec ceux que je voyais au Cercle me laissait quelque peu méfiant.
Je ne tardais pas à m'apercevoir combien je me trompais et je pus me rendre compte aussi de l'influence que peut avoir sur l'âme et sur l'intelligence d'un jeune homme qui se forme, le milieu où il vit.
Au lycée, à époque où j'y avais vécu, la majeure partie de mes camarades affectaient en matière religieuse une indifférence complète, sans hostilité d'ailleurs. Le respect humain y régnait en maître, et bien minime était le nombre de ceux qui osaient faire leurs Pâques. Pourtant nous avions des aumôniers de premier ordre, l'abbé Roche qui mourut évêque de Gap, et l'abbé Leclerc qui me fit faire ma Première Communion et qui mourut évêque de Limoges. On leur témoignait du respect et de la déférence, on appréciait leur éloquence (l'abbé Roche était un orateur réputé), mais il était de bon ton de ne pas pratiquer.
J'avais une mère très chrétienne, qui nous maintenait dans les pratiques d'une vie religieuse intense. Elle nous donnait, à mon frère et à moi, des livres de piété dont nous devions lui promettre de lire chaque jour au lycée un chapitre.
Et cela me rappelle un souvenir que je veux conter pour montrer l'état d'esprit qui régnait non seulement chez les élèves mais aussi chez les maîtres.
Un soir, ayant terminé mes devoirs, je faisais la lecture de mon livre de piété, le maître d'étude aperçut mon livre et me demanda de le lui apporter. Il se mit alors à lire tout haut le titre, en se moquant, déclarant qu'il me le confisquait parce qu'il ne portait pas le visa du surveillant général. C'était obligatoire pour tous les livres qu'on apportait du dehors. Je dus aller réclamer mon livre chez le surveillant général, et cela me valut encore quelques remarques ironiques de cet excellent monsieur Houchard, l'homme le plus antipathique de tous nos maîtres.
Ce petit incident me fut, d'un certain point de vue, très salutaire, car, dans mon imagination d'enfant, il me sembla que j'avais souffert pour ma foi.

Me voilà donc admis dans ce nouveau milieu, entouré presque aussitôt de camarades de mon âge qui m'accueillaient avec empressement et me témoignaient leur bonne amitié. Cette amitié du plus grand nombre devait me demeurer, fidèle, tout le cours de ma vie, et l'on verra par la suite que, sans s'en douter, Henri, en me procurant cette carte de concert, avait décidé de l'orientation de mon existence, puisque c'est au Cercle que je fis la connaissance de Louis Dimier dont je devais épouser la sœur.
J'étais à l'âge où les convictions se forment, et si, comme je l'ai dit plus haut, ma première formation, au point de vue religieux, avait été complète, il est certain que l'atmosphère nouvelle qui m'entourait n'était pas inutile pour fixer définitivement mon caractère et ma conduite.
Il y avait à ce moment au Cercle un aumônier qui se nommait Renaudière de Vaux. Il avait été élève de l'Ecole des Francs-Bourgeois sous la direction de Frère Joseph. Un de ses frères, membre du Cercle, s'était engagé en 1867 dans les Zouaves Pontificaux, et avait été tué à Patay en 1870, dans les rangs de cette troupe qui, sous les ordres du Général de Charette, et sous le nom de "Volontaire de l'Ouest", était venue se battre en France. Le bon abbé Renaudière devint mon directeur et mon guide le plus sûr et le plus dévoué. Jamais je n'avais vécu dans l'intimité des prêtres et des religieux. Je me trouvais pénétré de ces affections, de ces dévouements qui avaient une si grande emprise sur mon âme.
L'abbé Renaudière dont la santé était assez chancelante mourut jeune, mais je n'ai jamais oublié sa bonté ni les conseils éclairés de sa direction.
Au-dessus de tous les religieux qui s'occupaient activement du Cercle, et qui tous me devinrent bientôt sympathiques, il y avait la grande et belle figure du Frère Joseph, qui les dominait tous et qui devait bientôt être placée, comme Supérieur Général, à la tête de l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes.
Le Frère Joseph venait assez fréquemment encore aux Francs-Bourgeois, assister aux séances qui s'y donnaient, ou aux cérémonies qui réunissaient les membres du Cercle, et où il était heureux de retrouver ses anciens élèves. Tous d'ailleurs avaient un culte pour lui, car il avait un don particulier d'attraction. Je le vis dans une de ces cérémonies où je lui fus présenté, et jusqu'à sa mort, il ne cessa jamais de me considérer comme un de ses enfants préférés et de me le témoigner en toutes circonstances.
J'aurai sans doute l'occasion de parler encore de lui au cours de ces pages. Il eut pendant mes premières années de présence au Cercle une influence considérable sur moi. J'ai conservé de lui des lettres qui témoignent de la particulière estime en laquelle il me tenait et de l'honneur que j'en ressentais. Je ne puis mieux la reconnaître qu'en disant que ce fut lui, qui, un an avant sa mort, me confia la Présidence de cette œuvre qu'il avait fondée. Présidence devenue vacante par la mort de monsieur Jules Loebnitz, un de ses anciens élèves, qui l'avait conservée vingt-deux ans.
Mon Père m'avait vu avec plaisir entrer dans un groupement de jeunes gens qu'il savait être de bonnes conduites et de bons sentiments, surtout que cela m'était d'un très grand secours dans mon isolement momentané.

Petit à petit, la santé de notre chère maman se rétablissait, et elle put enfin reprendre un jour sa place au milieu de nous. Ce fut une grande joie pour tous et nous pensions que notre existence allait pouvoir reprendre son cours normal et tranquille. Hélas! Nous étions au contraire à la veille d'une épouvantable catastrophe.

Le jeudi matin 12 août 1875,