Mémoires de Charles Petit 


Charles, Jean, Eugène PETIT voit le jour le mercredi 7 janvier 1857 à Paris (75005) - 22 rue de Saint-Quentin.
Il est le fils légitime de Louis, "Eugène" PETIT, négociant en charbon de terre, âgé de 36 ans et d'Élisabeth, Marie MONTERET dite Élisa, maîtresse d'études dans les Maisons d'éducation de Demoiselles, âgée de 28 ans. Son frère vivant est Ludovic,Joseph (né en 1854).

Charles sera industriel, Juge au Tribunal de Commerce de la Seine - Président pendant neuf ans - Censeur de la banque de France. Premier vice-président de la compagnie P.L.M. en 1928.
L'argent et le pouvoir pour le pouvoir n'ont jamais été sa tasse de thé. Toute sa vie a été consacrée au service de son Pays, de sa Patrie. Son intégrité comme sa neutralité lui ont valus d'être sollicité et nommé par le pouvoir politique et le gouvernement pour de nombreuses missions.

Il est baptisé à Paris (75000), le 10 janvier 1857. Église paroissiale de saint Vincent-de-Paul.
Est présente : Anne, Mélanie MOREL.

Son père Louis meurt le 12 août 1875, Charles est âgé de 18 ans.

Il épouse Jeanne, Marie, Joséphine DIMIER, la fille légitime de Joseph, Louis DIMIER et de Marie, Virginie DELSART, le lundi 18 juin 1883 à Paris église saint Vincent-de-Paul.

Ce couple aura quatre enfants :

  • Germaine,Marie,Geneviève née en 1886.
  • Geneviève née en 1888.
  • Marie, Germaine née en 1892.
  • Jean, Louis né en 1894.

Le 2 janvier 1886 naît sa fille Germaine. Charles est âgé de 28 ans.

Le 10 mai 1888 naît sa fille Geneviève. Charles est âgé de 31 ans.

Le 13 mars 1891 sa fille Germaine meurt, Charles est âgé de 34 ans.

En 1892 naît sa fille Marie. Charles est âgé de 34 ans.

Le 9 février 1894 naît son fils Jean. Charles est âgé de 37 ans.

Sa mère Élisabeth Monteret meurt le 23 avril 1905, Charles est âgé de 48 ans.

Charles PETIT est Commandeur de la Légion d'Honneur.

Exempté de service militaire pour cause de blessure à la main, deux doigts coupés accidentellement durant sa jeunesse en 1861.

Mon père Jean PETIT, disait de son père qu'il se définissait sur l'échiquier politique de l'époque comme un "républicain modéré"...

Charles J. E. PETIT est décédé le vendredi 25 juillet 1930, à l'âge de 73 ans, à Paris il est enterré au cimetière du Père Lachaise.

Introduction


Bien souvent j'ai formé le projet de jeter sur le papier les souvenirs de ma vie; les étapes que j'ai parcourues avec des alternatives si diverses pouvant être intéressantes à placer sous les yeux de mes enfants et de mes petits-enfants.
Le temps m'a manqué jusqu'ici. Les occupations si multiples qui absorbent mon temps ne m'ont guère laissé de loisir. Et pourtant ces regards, jetés en arrière à la fin d'une vie bien remplie, peuvent nous permettre de formuler des réflexions utiles. L'esprit aime à se reposer sur les souvenirs de ce passé. J'ai raconté dans des notes rapides, quelques-uns des événements affreux qui avaient le plus frappé mon imagination au cours des années 1870 et 1871.
Pendant la période de 1914 jusqu'au jour de l'Armistice de 1918, j'ai écrit au jour le jour, mes impressions sur les faits qui se déroulaient sous mes yeux. Ce sont plutôt des notes brèves, dénuées de prétentions qui permettent de revivre les heures tragiques que nous avons vécues. Aujourd'hui, j'ai l'intention de me reporter loin dans le passé pour rechercher dans mes souvenirs d'enfance ceux qui sont restés profondément gravés dans ma mémoire. Puis, s'il plaît à Dieu, j'essaierai de compléter petit à petit ces souvenirs en y ajoutant ceux de ma jeunesse et de mon âge mûr.


Ma jeunesse, ma famille


Ma première enfance s'est écoulée dans le quartier de la Gare du Nord, où je suis né en 1857 dans une maison de la rue de Saint-Quentin, au N° 22. Mon père, Eugène Petit, avait dans cette maison les bureaux de sa maison de commerce de charbons de terre en gros. C'est dans cette maison que naquirent également mon frère Ludovic, qui était mon aîné de deux ans, et mes deux sœurs, Constance et Marie, qui venaient après moi à deux ans de distance. Plus tard, nous devions nous transporter 37, rue de Dunkerque. Puis, en 1869, habiter un immeuble que notre père avait fait construire au N° 28 de la rue de Saint-Quentin. Nous partîmes après sa mort survenue en 1875. Tels sont les lieux où se sont écoulées les dix-huit premières années de ma vie.
Souvent le souvenir de ces années heureuses a hanté mon imagination. Elles devaient être suivies d'une période douloureuse. Les tristesses devaient être plus nombreuses que les joies. Cette rude école devait avoir une influence bienfaisante sur la formation de mon caractère, en me plongeant de bonne heure en face des réalités de la vie. Mais n'anticipons pas.
Comme mon frère et mes sœurs, j'ai profité des charmes d'une enfance heureuse au milieu d'un foyer profondément uni, où régnait l'aisance. Les tendresses d'un père bien-aimé, trop tôt ravi à notre affection, et d'une mère chrétienne, pleine de douceur et de bonté, contribuèrent à nous rendre la vie bien agréable. Une vie dont nous ne connaissions que les beaux côtés.
Je fis mes études comme interne au lycée Louis-le-Grand avec mon frère Augustin. Les lycées étaient, à cette époque, peuplés surtout d'interne, les externes ne formant qu'une petite minorité. La vie de ce collège avait beaucoup d'analogie avec la vie militaire, la tenue, le couchage, la nourriture. Nous avions un uniforme : tunique à col d'officier, képi, ceinturon. Le réveil, le coucher, les changements d'exercices ou de classes se faisaient au son du tambour. Le réveil était à cinq heures et demie en été, et à six heures en hiver. On devait se brosser, astiquer ses boutons.
La discipline était stricte et sévère. Cela ne me déplaisait pas, mais je dois reconnaître que beaucoup de mes camarades en souffraient profondément.
À la vérité, on se trouvait un peu trop séparé de sa famille, au jeune âge surtout. Les enfants ont besoin de plus d'affection à cette période-là. Nous avions huit ans, en effet, quand nous entrâmes en huitième, fiers d'un bel uniforme aux boutons dorés, qui nous classait au rang des hommes.
Lorsque la journée m'avait valu quelques rebuffades du pion, pour être exact, j'ai parfois, dans les premiers temps de mon séjour au lycée, pleuré dans mon lit le soir. Alors je pensais aux douces gâteries de la maison. Mes chagrins ne duraient pas, car la vie d'un enfant est faite de tant d'insouciance que la provision de bonne humeur qu'elle contient a vite fait de rétablir l'équilibre.
Ludovic et moi étions à une classe de différence, et sans fausse modestie nous étions de bons élèves, en voici une preuve : Les élèves de Louis-le-Grand avaient, sur les autres lycées, l'avantage de posséder des "gradés" : il y avait dans chaque étude deux caporaux et un sergent, et dans chaque cour un sergent-fourrier et un sergent-major. Ces galons étaient donnés après le vote des élèves, ratifié par le proviseur. Ludovic et moi, nous avions été nommés caporaux à notre seconde année d'études. Je fus nommé sergent en 1870, mais hélas, à partir de cette époque, le nouveau ministre, Monsieur Duruy, supprima les galons. C'étaient déjà des idées d'égalité qui se faisaient jour. Il ne fallait pas que le lycée Louis-le-Grand eût un privilège.
Ludovic avait quitté le lycée après la quatrième, notre père ayant besoin de lui pour l'initier plus rapidement aux affaires. Quant à moi, je demeurai au lycée jusqu'à la guerre, mais la rentrée n'eut pas lieu en 1870 en raison des événements qui se précipitaient : déchéance de l'Empire, proclamation de la République, investissement et bombardement de Paris.
Cependant, pour ne pas interrompre tout à fait mes études, mon père m'envoya comme externe suivre les cours de l'école Municipale Colbert, dans la rue Château-Landon, non loin de notre domicile.
C'était pour moi un changement complet de milieu. Les élèves de cette école se recrutaient en partie parmi les boursiers des écoles communales et leur éducation était déplorable. Il y avait une collection d'enfants, leurs conversations étaient mêlées d'un argot que je ne comprenais pas. Cela avait le don de m'ahurir et de me dégoûter tout à la fois. Quelques-uns, en petit nombre, faisaient exception. Aux heures des sorties, ce n'était pas un joli spectacle que de voir dans les rues, la tenue de ces élèves. Je regrettais Louis-le-Grand et mes anciens camarades. Je les retrouvais plus tard avec joie, quand ces mauvais jours prirent fin. Mais cela avait eu pour conséquence de me désorienter dans mes études. Je dus prendre des leçons particulières de latin pour me remettre à niveau, l'école Colbert ne comportant que des cours de français.
Cela me fit comprendre toute l'importance qu'il y a à ne pas modifier d'une façon aussi radicale l'instruction d'un enfant. Car j'eus beaucoup de peine, par la suite, à combler les lacunes que cette période avait creusées dans mes études. Nos sorties du dimanche nous ramenaient dans le milieu familial. Pendant la belle saison, à l'époque des vacances surtout, nous nous rendions à Villiers-le-Bel dans une propriété que possédait notre père. Dans ce coin charmant de la banlieue parisienne proche du bois d'Écouen et de la forêt de Montmorency où nous allions souvent excursionner. Le frère aîné de mon père possédait une propriété dans cette localité. Joséphine Monteret, une tante de notre mère et sœur de notre grand-père maternel, y logeait encore. Cette bonne tante Joséphine qui n'avait jamais été mariée habitait Villiers-le-Bel toute l'année, avec pour compagne, mademoiselle Lante. Une ancienne institutrice qui avait été en partie l'éducatrice de ma mère et de ma tante, sœur de ma mère. Mon père et son frère avaient épousé les deux sœurs, mesdemoiselles Monteret.
La tante Joséphine et mademoiselle Lante vivaient comme deux religieuses dans le monde. Presque tout leur temps se passait à l'église. Elles suivaient avec assiduité tous les offices.
Nous plaisantions beaucoup à Villiers-le-Bel; la maison était vaste, avec un assez grand jardin. Les fruits y abondaient : cerises, prunes, pêches, abricots, raisin, pommes, poires, tout y était excellent. Je me souviens encore de l'époque où nous faisions la cueillette de toutes ces bonnes Choses. Les unes transformées avec art par notre bonne mère en délicieuses confitures. Les autres conservées avec soin dans le fruitier pour servir de desserts une partie de l'hiver. Il y avait aussi des légumes dont nous faisions d'amples provisions. C'était vraiment alors, comme on le dit parfois vulgairement, le bon temps.
Pendant la belle saison, nos petits cousins Alphonse Monteret et Joseph Magnier venaient passer avec nous quelques semaines, nous organisions des promenades.
La guerre de 1870 bouleversa tout ce bonheur. Nous restâmes enfermés dans Paris pendant toute la durée du siège et de la Commune.

Je voudrais maintenant donner quelques indications sur les membres qui composaient notre famille. Je me rappelle avec émotion les visages aimés.
La famille du côté de mon père était très nombreuse et unie. On appelait mon grand-père monsieur Petit-Morel. Morel était le nom de ma grand-mère, elle mourut jeune et je ne l'ai pas connue. C'était un beau vieillard alerte et gai, qui nous recevait toujours avec beaucoup d'affection. Il habitait 44, rue Culture de Sainte Catherine, aujourd'hui rue Sévigné. Nous allions souvent chez lui le dimanche pour déjeuner ou pour dîner. Je me rappelle qu'il nous donnait presque toujours des pièces neuves de dix centimes, toutes brillantes comme de l'or; nous les recevions avec plaisir.
Il était resté veuf avec six enfants : quatre filles et deux garçons. L'aînée était ma tante Méquignon, veuve en premières noces de monsieur Michaut, notaire dont elle avait eu une fille Laure, avec laquelle elle vivait, et en deuxièmes noces de monsieur Auguste Méquignon, pharmacien principal de l'armée. Après elle, venait ma tante Sémichon, dont le mari exploitait, Faubourg Montmartre, 28, un fonds d'imprimerie et de papeterie qui fut continué par son fils. Ma tante Sémichon était la sœur préférée de mon père; Elle avait eu deux enfants : un fils Jules qui vit encore à l'heure où j'écris ces lignes et qui a une nombreuse postérité, et une fille Hélène, mariée à un ingénieur, monsieur Magnier, dont elle eut plusieurs enfants qui moururent tous jeunes. Ma tante Chevé venait ensuite. Son mari était à la tête d'une des plus importantes maisons de produits chimiques de Paris, dans laquelle, comme on le verra par la suite de ce récit, je devais faire mon apprentissage des affaires. Ma tante Chevé n'avait pas d'enfants.
Après ces trois tantes, venaient deux fils : mon oncle Alexandre Petit, qui avait épousé une sœur aînée de ma mère, Henriette Monteret. Il était fabricant de couleurs. Sa fabrique se trouvait sur un bateau situé sur la Seine, près du Pont Neuf, aux pieds du Quai de l'Horloge. Des roues à palettes, actionnées par le courant de la Seine, comme les roues d'un moulin, fournissaient la force motrice. Elle devait être plus tard, transférée à Aubervilliers.
C'est dans ce bateau, appelé le bateau broyeur, qu'un jour néfaste, au cours d'une visite avec ma mère, j'eus la malencontreuse idée de mettre ma main sur une roue engrenage qui actionnait une broyeuse. Trois de mes doigts de la main droite furent happés et broyés. On dut me transporter en toute hâte dans une pharmacie de la rue Dauphine. Elle était tenue par un de nos cousins, monsieur Colla. Son nom devint célèbre à cause d'une spécialité de benzine rectifiée qu'il lança sous son nom.
On fit un premier pansement, et on me ramena à la maison où je dus subir pendant de longs mois les soins d'un chirurgien nommé Marjolin. Sa vue m'inspirait une terreur profonde, à tel point qu'un jour je m'étais blotti sous mon lit et qu'on eut toutes les peines du monde à m'en sortir.
J'ai retrouvé dans des papiers de famille la note des honoraires réclamés par ce docteur; elle indique 32 visites, pour mille francs. J'avais alors cinq ans, j'ai gravé dans ma mémoire le souvenir de cet accident avec tous ses détails.
Mon oncle Petit avait deux enfants : Augustin qui eut une très nombreuse famille, et Céline qui épousa monsieur Dugardin, négociant en bonneterie à Chantilly, dont elle eut deux filles.
Le second fils de mon grand-père, le cinquième de ses enfants, était mon père Louis Eugène. Il avait épousé la sœur de ma tante Petit, Élisabeth Monteret, notre chère maman, que nous devions conserver dans un âge avancé.
Mon père exploitait un important commerce de charbons de terre en gros, avec chantiers à La Villette, sur le Quai de l'Oise, près du canal Saint-Martin. Il avait été nommé président de sa chambre syndicale, expert en douane, et il était
très estimé de ses confrères qui appréciaient sa droiture et sa correction en affaires.
La dernière des six enfants de mon grand-père était ma tante Bertaux, dont le mari tenait, rue de Rivoli, un magasin de bonneterie. Elle avait trois enfants, Léonie, l'aînée, qui épousa monsieur Defrance; le second, Paul, fut tué à la fin du siège de Paris, le 17 janvier 1871, au Point du Jour; il se trouvait là avec sa batterie comme Maréchal des Logis d'artillerie de la Garde Mobile de la Seine. Henri Bertaux était le troisième. Lui aussi servait pendant la guerre de 1870 dans la Garde Mobile de la Seine, où son bataillon occupait le fort de lssy, qui fut affreusement bombardé.
Il y avait encore, du côté de mon père, une tante, madame Orban, sœur de ma grand-mère paternelle, qui était ma marraine et qui, veuve, vivait avec ses deux enfants, Laurent et Mélanie. Ils restèrent célibataires.
Cette bonne tante, presque toujours malade, était soignée par sa fille, notre cousine Mélanie. Je me rappelle surtout qu'elle avait la spécialité de faire à tous les enfants de la famille des cours de religion. Son enseignement était assez aride et j'avoue, à ma honte, que je considérais les leçons qu'elle nous donnait comme une véritable corvée.
Le bon grand-père, chef de toute cette famille, mourut en 1866, regretté de tous. Malgré mon jeune âge, neuf ans, je n'ai jamais perdu le souvenir de son cher visage et de son accueil si plein de bonté.
Petit à petit par la suite, j'ai vu disparaître tous ceux qui avaient été les premiers témoins de mon enfance et de ma jeunesse. Ce fut d'abord mon oncle Sémichon qui mourut au début de la guerre de 1870, le 24 septembre. L'oncle Bertaux mourut en 1871, le 29 juillet, quelques mois après la mort de son fils Paul, terrassé par la douleur que lui avait causée cette perte. Ce ne fut que plus tard et lorsque je fus parvenu à âge d'homme, que la mort continuât son œuvre aidé en cela par les années qui s'accumulaient sur des têtes devenues vénérables.
Du côté de ma mère, le chef de famille était le grand-père Louis Monteret. Il était lui-même le fils de Louis Alexandre Monteret et de Marie-Louise Danloup. Leur tombeau existe au cimetière du Père-Lachaise, à très peu de distance de la chapelle funéraire où reposent aussi mes aïeux paternels.
Le grand-père Louis Monteret, resté veuf de bonne heure avec trois enfants, s'était remarié avec une personne peu sympathique qui rendait peu agréable l'existence de notre pauvre grand-père. Je me souviens de son accueil rébarbatif quand nous allions la voir, dans l'appartement qu'elle occupait avec Grand-Père, quai des Célestins. Ma mère, qui était très bonne, persistait à témoigner à sa belle-mère des sentiments amicaux dont elle ne recevait pas la réciprocité.
Les deux autres enfants de "Papa-Louis", comme nous l'appelions, étaient ma tante Petit, dont j'ai déjà parlé et mon oncle Alexandre Monteret, qui avait épousé mademoiselle Testard, dont il eut trois enfants, mes cousins Alphonse et Louis Monteret et ma cousine Adeline, mariée à monsieur Robert.
Après la mort de Papa-Louis, qui survint au début de la Commune de Paris (le convoi dut prendre des voies détournées pour se rendre au Père-Lachaise, à cause des barricades qui barraient les rues) sa femme se retira à Bar-le-Duc d'où elle était originaire. Et jamais plus on entendit parler d'elle. Elle y mourut peu de temps après.
Papa-Louis avait plusieurs frères et sœurs : un frère qui habitait Carvin, dans le Pas-de-Calais, et que je n'ai pas connu, une sœur, la tante Sophie, qui mourut jeune, et la tante Joséphine dont j'ai déjà parlé et qui habitait Villiers-le-Bel, et un autre frère, l'oncle Alphonse, marié à une demoiselle Languereau.
L'oncle Alphonse et ma tante n'avaient pas d'enfants, ils vivaient en rentiers. Ils moururent tous les deux âgés et furent durant leur vie la providence de leurs neveux et nièces. Ils habitaient à Paris, rue Saint Louis au Marais, aujourd'hui rue de Turenne, et possédaient à Maison-Laffitte une maison où nous allions chaque année pendant les vacances passer une quinzaine de jours avec nos cousins Monteret. C'était une époque que nous attendions avec impatience. La proximité de la Seine avait pour nous un grand attrait, nous allions pêcher, canoter et nous baigner en pleine Seine, car Ludovic Alphonse et moi avions su nager de bonne heure et c'était une de nos principales distractions. Et puis mon oncle et ma tante étaient si bons que leur maison était pour nous un véritable paradis.
J'ai dit plus haut que notre famille, tant du côté paternel que du côté maternel, était très unie. Jamais je n'ai connu pendant tout le long de ma vie, ni pendant ma jeunesse, de dissentiments ou de brouilles entre aucun de mes parents.
Nous allions régulièrement dîner tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. Mon père aimait à recevoir ses frères et sœurs et l'intimité la plus grande régnait entre nous. Il aimait nous dire que cette bonne harmonie provenait de l'éducation que son père leur avait donnée et du soin avec lequel, pendant sa longue existence, il avait su retenir et grouper autour de lui ses enfants et petits-enfants.

Éviter les mauvais propos, ne pas s'arrêter à des détails futiles, ne pas se laisser aller à des susceptibilités excessives, toutes choses qui portent en elles des germes de mésentente. Ce sont les règles que j'ai appliquées toute ma vie, comme je les avais vues pratiquées autour de moi. Cela est plus difficile qu'on ne le pense de s'y conformer, et pourtant, malgré les sacrifices que cela peut imposer parfois, c'est là que réside souvent le bonheur de toute une existence. S'aimer, écarter tous les sujets de discorde, tel doit être le but constant de nos efforts.

Charles, Jean, Eugène Petit à 20 ans en 1877

Paris sous la Commune et le Siège 1870-1871


À l'époque troublée de la fin de l'Empire les partis étaient déjà en ébullition et le gouvernement de l'Empereur cherchait un point d'appui dans les partis de gauche dont il voyait l'influence grandir.
Rochefort publiait "La Lanterne," violent pamphlet contre l'Empereur et sa famille. À la chambre, des hommes se révélaient comme des adversaires redoutables : Jules Favre, Gambetta, Jules Ferry et beaucoup d'autres. L'Empereur consolida son pouvoir en appelant le peuple tout entier à se prononcer pour ou contre l'Empire. Le plébiscite du mois de mai 1870 lui donna une énorme majorité.
Il appela alors au pouvoir des hommes libéraux comme Émile Olivier, qui l'avait autrefois combattu et qu'il fit son Premier Ministre. Mais l'opposition ne désarmait pas, l'émeute grondait. Un malheureux incident au cours duquel un cousin de l'Empereur, le prince Pierre Bonaparte, abattit d'un coup de revolver Victor Noir, qui était venu chez lui pour le provoquer en duel de la part d'un de ses amis, mit de nouveau le feu aux poudres.
De notre dortoir du Lycée, nous entendions le soir les cris de la foule poursuivie par les agents. Le chant de la Marseillaise retentissait puis montait de la rue jusqu'à nos oreilles.
L'Allemagne comprit que le moment était venu de s'abattre sur la proie qu'elle guettait depuis longtemps et qu'elle voyait hors d'état de se défendre. Une misérable querelle qu'elle nous chercha à propos de la succession au trône d'Espagne, envenimée par des faux commis de Bismarck, exaspérèrent l'opinion. L'empereur poussé par le vote de la Chambre, malgré les objurgations clairvoyantes de monsieur Thiers, déclara la guerre à la Prusse.
Les troupes partirent au milieu d'un enthousiasme fébrile, au cri de "À Berlin" poussés par une population surexcitée.
Les débuts de la guerre parurent d'abord devoir nous être favorables. Après Sarrebruck qui ne fut qu'un combat d'avant-garde et qu'on transforma en une victoire éclatante, voilà que se répandit tout à coup dans Paris le bruit, sorti on ne sait d'où, que l'armée venait de remporter un grand succès. Les maisons se pavoisèrent, ce fut un indescriptible enthousiasme.
Ce jour-là avait eu lieu au lycée la distribution des prix. Au milieu de la cérémonie, le Proviseur en fit l'écho et fut acclamé par toute l'assistance. Nous entrâmes à la maison en traversant une foule en délire.
Hélas! le lendemain, on apprenait que tout était faux, et que non seulement nous n'étions pas victorieux, mais que nos troupes avaient subi un grave échec à Reischoffen : les Prussiens avaient franchi la frontière.
Comme je n'ai pas la prétention raconter ici la guerre de 1870 et je ne veux évoquer que des souvenirs personnels, je transcris ici en leur laissant le caractère qu'elles avaient au moment où je les ai écrites, il y a bien longtemps, les notes sur les événements et les faits dont j'avais été le témoin.

Le 8 août 1870

En passant cet après-midi devant la gare de l'Est, j'ai vu, du côté de la cour d'arrivée, une foule qui se pressait. En approchant pour me rendre compte de ce qui se passait, j'ai assisté à un bien triste spectacle : c'était le débarquement de malheureux soldats blessés qu'un train venait d'amener de la frontière et qu'on transportait à l'hôpital Saint-Martin qui est tout proche.
Entre deux rangs de curieux douloureusement impressionnés, les brancards défilaient, portés par des infirmiers. On avait l'âme fendue devant le spectacle de ces malheureux aux figures hâves, aux traits tirés. Quelques-uns, livides, paraissaient sans vie. D'autres, le visage entouré de bandes ou le bras en écharpe, paraissaient cependant moins atteints, et la foule compatissante jetait sur ces brancards tout ce qu'elle pensait devoir leur témoigner de sympathie : des sous, des cigares, des paquets de tabac. C'était à peine si quelques-uns avaient la force d'esquisser un geste de remerciement ou un sourire.
J'ai fait comme les autres, j'ai vidé ma bourse sur les brancards des pauvres soldats français blessés.
Quelques jours après, comme je me trouvais à passer place du Château-d'Eau, j'entendis des sons de clairon et de fanfare, venant de la direction du boulevard Beaumarchais. C'étaient des régiments d'infanterie de marine qui étaient arrivés de Toulon par la gare de Lyon, et qui se dirigeaient vers la gare de l'Est. C'était précisément mon chemin, aussi je les suivis boulevard Magenta. Ils étaient escortés d'une foule immense qui chantait avec eux le Chant du Départ et des airs patriotiques. Cela avait quelque chose de poignant, car déjà les nouvelles étaient mauvaises et ce n'étaient plus les cris "A Berlin" que la foule poussait quelques semaines plus tôt. On la sentait recueillie et grave.
Plus tard, lorsque sons apprîmes que l'infanterie de marine avait été décimée dans les combats autour de Bazeilles, j'ai pensé aux régiments que j'avais accompagnés.
Les nouvelles d'ailleurs se précipitèrent. Les Prussiens refoulaient de plus en plus notre armée. La Garde Mobile était mobilisée. Le Ministère était remplacé par un nouveau avec le Général de Palikao comme Ministre de la Guerre. Paris était en pleine effervescence et je me souviens des attroupements qui se formaient le soir sur le boulevard Magenta, où l'on commentait les nouvelles en lisant les journaux. Déjà on commençait à rendre l'Empereur responsable de nos défaites. L'opinion accusait l'imprévoyance des Généraux, les plus exaltés prononçaient déjà le mot de trahison.
La situation devint tragique lorsqu'on apprit début septembre la capitulation de Sedan, et que l'Empereur s'était rendu au roi de Prusse avec toute l'armée.

Le 4 septembre 1870

Quelle journée! Quelle fièvre dans tout notre quartier! Quels cris de haine contre l'Empereur!
L'agitation est à son comble. Des groupes nombreux se forment. On y commente les dernières nouvelles et tout cela se termine toujours par des cris de malédiction envers Napoléon 3.
Des bandes passent, chantant la Marseillaise, demandant des armes en criant : "Vive la République!"
Malheureusement, ces bandes se composent en grande partie de gens fort peu recommandables qui ne cherchent qu'une occasion de faire mauvaise besogne.
Sous le couvert du patriotisme, ils ont d'abord exalté la population. Puis tout à coup c'est un déchaînement de mauvaises passions : on se jette sur les sergents de ville que l'on rencontre, on les frappe, on les renverse comme s'ils étaient responsables de nos désastres.
J'ai vu, rue Lafayette, un de ces malheureux auquel on avait arraché son épée, son chapeau et que la foule frappait indignement. Il fuyait cherchant un refuge comme une bête traquée. Mais dans ces cas là, la foule est lâche et toutes les portes se fermaient devant lui. Il avait déjà la figure en sang et il aurait certainement été assommé par ces misérables, s'il ne s'était trouvé un habitant qui lui ouvrit sa porte et la referma aussitôt au nez de ses agresseurs.
Ceux-ci se mirent aussitôt à hurler : "À mort, le traître! À bas, le Prussien!" Puis ils frappèrent de grands coups dans la porte cochère; et comme au-dessus de cette porte, se trouvait une plaque de la compagnie d'assurances "L'Aigle", avec un aigle pour emblème, on arracha cette plaque que l'on piétina. La foule jetait des pierres dans les carreaux et cela menaçait de mal tourner. Une fenêtre s'ouvrit au premier étage et l'on vit apparaître l'homme qui avait recueilli le malheureux sergent de ville. Il tenait à la main le drapeau tricolore qu'il agita au-dessus de la foule en criant : "Vive la République!".
L'assistance applaudit, tout le monde l'acclama en criant "Vive la République!" Elle oublia le sergent de ville que cet homme venait de sauver par sa présence d'esprit et sa générosité.
La foule se dispersa peu à peu. La soirée et le lendemain encore, des manifestants continuèrent à arracher les plaques de la compagnie "L'Aigle". Certains brisèrent les vitrines, où figuraient des médailles d'exposition avec l'effigie de l'Empereur.
À la gare du Nord, il y avait sur la façade, parmi les statues de pierre qui la décorent, une statue de ville avec un aigle en pierre sculpté. Un homme était monté jusque là, qui brisa la tête de l'aigle aux applaudissements des assistants.
Les jours suivants, on se livra dans tous les quartiers de Paris à des actes de déprédation et de vandalisme. C'était le digne prélude d'un régime qui devait commettre bien d'autres méfaits et nous faire assister quelques mois plus tard à bien d'autres crimes.
À la maison, notre pauvre Père était fou de douleur et de honte, et l'avenir nous apparaissait à tous bien sombre. Hélas les événements ne devaient pas démentir nos prévisions.
On travaille avec fièvre tout autour de Paris, afin de se mettre en état de défense, car les Prussiens avancent rapidement. Partout on établit des ponts-levis aux portes, que l'on garnit de sacs de terre. On creuse des tranchées, on construit des parapets et je passe mes derniers jours de vacances à visiter tous ces travaux.
On se préoccupe aussi de rassembler dans Paris tout ce qu'on peut trouver de vivres et de provisions car un siège est redouté.
Père, qui a sept bouches à nourrir, achète de grands pains de quatre livres. On les découpe en tranches que l'on fait rôtir. Nous emmagasinons ainsi des quantités de tartines de pain rôties qui nous ont rendu plus tard de bien grands services. De même, Père achète du chocolat, du sucre, des quantités de riz, des pommes de terre, et même des haricots verts dont Mère fait des conserves dans de grands pots de grès que l'on dépose à la cave. Il achète aussi des jambons, des saucissons et des boîtes de conserve; bref, notre maison se transforme en un vaste magasin d'alimentation. Des mesures sont prises par le gouvernement pour éviter les accaparements du public, et on ne peut plus bientôt acheter que des portions réduites. Nous allons alors, chacun à notre tour et dans des quartiers différents, acheter ce que nous pouvons trouver.
Bien nous en a pris, car quelques jours plus tard, Paris était complètement entouré et on ne pouvait plus sortir.
Mon oncle et ma tante Petit étaient partis s'installer à Villiers-le-Bel, où ils restèrent jusqu'à l'armistice, séparés de nous. Augustin avait été versé dans les ambulances de la Presse, où il était infirmier. Paul Bertaux, revenu d'Afrique, était incorporé comme Maréchal des Logis, dans l'artillerie de la garde mobile. Quant à Henri, qui appartenait à la classe de 1871, on appela cette classe par anticipation et il fut versé au 4e régiment des gardes mobiles de la Seine.
C'était surtout la garde nationale mobile qui représentait le plus gros effectif des troupes de la garnison de Paris. Il y avait encore des gardes-mobiles de la Bretagne, des fusiliers marins et quelques régiments de ligne, que le Général Vinoy, après le désastre de Sedan, avait pu, par une retraite qui est restée légendaire, ramener de Mézières à Paris, à marches forcées et sans cesse harcelés par l'ennemi.

Peu de jours après le 4 Septembre, un nouveau gouvernement s'était constitué à Paris, sous le nom de Gouvernement de la Défense Nationale. Il avait choisi pour président un homme populaire, le Général Trochu. Son Vice-Président était Jules Favre. On lui témoignait la plus grande confiance.
Afin de donner à la population un réconfort qui était nécessaire, le Gouvernement décida qu'une grande revue des troupes de la garnison de Paris aurait lieu le 13 septembre. La Garde Nationale surtout y figurait, et elle défila au milieu de l'enthousiasme de la population qui acclama le Général Trochu comme un sauveur.

Le 20 septembre 1870

Paris est investi. La Garde Nationale est définitivement organisée et bien qu'il n'en ait plus l'âge, Père s'est fait inscrire et a été enrôlé dans la 8e Compagnie du 9e Bataillon. Il a dû pourvoir à son équipement, car seuls les moins aisés sont équipés aux frais de l'Etat. On lui a distribué un fusil et des cartouches. Le fusil est un ancien fusil à piston transformé en fusil à tabatière, il est très lourd.
Nous sommes intéressés par tout ce qui se déroule chaque jour sous nos yeux et il y a beaucoup de curiosité dans notre désir de tout voir au milieu de ce grand bouleversement de notre existence.
Père est convoqué chaque matin pour faire l'exercice, et comme les cours n'ont pas encore repris, Ludovic et moi, nous accompagnons souvent sa Compagnie lorsqu'elle part faire l'exercice sur les boulevards extérieurs.
La compagnie où Père s'est engagé est composée en grande partie de commerçants du quartier, elle est commandée par le Capitaine Perrot, homme très sympathique et très dévoué. On qualifie la Compagnie de Père du nom de "Compagnie des Aristos", parce que ceux qui en font partie sont tous des patrons, tandis que les autres compagnies du bataillon sont plus mêlées.
La 8e Compagnie est désignée pour aller chaque semaine monter la garde au bastion de la Porte de Flandre. Elle part le matin à 9 heures pour ne rentrer que le lendemain à la même heure.
C'est précisément du côté de ce bastion que s'est produite une des premières alertes qui a signalé la présence des Prussiens autour de Paris. En effet je fus le témoin vers le 25 ou le 26 septembre, un jour que j'étais allé voir Père qui montait la garde à la Porte de Flandre.
Cette porte, comme toutes les portes de Paris, était depuis quelques jours, encombrée d'une foule de gens avec des voitures élargies de mobilier, et des colis de toutes natures. C'étaient tous les habitants des villages de la banlieue de Paris qui se réfugiaient à l'Intérieur, fuyant devant l'invasion, effrayés par la hardiesse de quelques bandes de cavaliers prussiens isolés dont l'apparition avait semé la panique parmi eux.
J'entendis tout à coup des cris qui provenaient d'une voiture, sorte de char à bancs, conduite par des francs-tireurs. L'un d'eux était descendu de la voiture, gesticulant et bousculant tous les malheureux réfugiés, afin qu'on leur frayât un passage. Toujours aussi excités, ils arrivèrent devant le corps de garde de la compagnie de Père, demandant à parler au chef de poste.
Pendant qu'on était allé chercher le Capitaine Perrot, la foule s'était rassemblée. Les francs-tireurs racontaient qu'ils avaient été attaqués par des uhlans, et qu'ils en avaient tué ou blessé plusieurs. En témoignage, ils en rapportaient un dans leur voiture réquisitionnée à cet effet. Tout le monde était fort impressionné de ce récit, car on ne croyait pas les prussiens aussi près et on se disait de bouche en bouche que les Prussiens allaient arriver.
En fait de prussien, il n'y avait pour l'instant qu'un cadavre de uhlan avec ses armes qui gisait effectivement dans cette voiture. Ces francs-tireurs disaient qu'ils l'avaient tué près du Bourget et ils le ramenaient comme un trophée pour obtenir des félicitations. Ils voulaient continuer absolument leur course dans Paris, parlant d'aller jusqu'à la place Vendôme pour le montrer à l'Etat-Major de la Place.
Sur ces entrefaites, le Capitaine Perrot était arrivé. Il s'opposa formellement à leur promenade dans Paris avec ce cadavre. Il leur permit seulement de prendre ses armes, sa giberne, son shako et quelques menus objets : équipement, pattes d'épaules, etc. Quant au corps de ce malheureux, on le descendit de la voiture et je pus l'apercevoir pendant le funèbre trajet jusqu'au poste où on l'étendit; c'était un grand et fort gaillard d'une vingtaine d'années, aux cheveux très roux. Le Capitaine prit son livret, ses papiers et en fit un paquet qu'il scella et qu'il fit porter plus tard à l'état-major après avoir consigné les faits dans un rapport et avoir enregistré les déclamations des francs-tireurs.
Le cadavre du pauvre uhlan fut inhumé au-delà du bastion, la nuit venue, et une croix placée sur sa tombe.
J'avais été fort impressionné par tout cela, et je revis longtemps dans mes rêves cette figure livide et pleine de sang, ce bel uniforme ensanglanté et toute cette foule sans pudeur qui, devant ce corps mutilé, s'était laissée aller à un débordement de propos grossiers sans respecter la mort de ce soldat qui, après tout, s'était fait tuer pour son pays. C'était le premier soldat prussien que je voyais.

Les vacances se terminaient pour moi sur ces événements, et, comme je l'ai dit plus haut, le lycée Louis-le-Grand ayant fermé ses portes, Père m'avait inscrit comme élève externe à l'école Colbert.
Nous étions libres le jeudi après-midi. Cela me permettait de flâner un peu dans Paris, où chaque jour amenait des événements nouveaux et où, en vrai curieux que j'étais, j'avais beaucoup de nouvelles à recueillir. Le canon se faisait entendre très distinctement et c'était surtout du côté de Chatillon et de Bagneux, que se livraient des combats d'avant-postes.
Notre cousin Augustin Petit était, comme je l'ai dit, dans les ambulances de la Presse. Il était au début du mois d'octobre dans une ambulance de Montrouge. Nous avions formé le projet avec Ludovic d'aller le voir un jeudi après-midi et nous avons mis ce projet à exécution. Le canon tonnait depuis le matin, et plus nous nous rapprochions de l'avenue d'Orléans, plus les détonations devenaient fortes. Devant l'église Saint-Pierre de Montrouge, il y a des groupes de gens qui discutent, et, de cet endroit, on distingue très bien le bruit de la fusillade mêlé à celui du canon. Il paraît, au dire de ces gens, qu'une action assez vive est engagée depuis le matin devant Bagneux.
Nous continuons notre chemin par la rue de Vanves où est installée l'ambulance d'Augustin, mais nous ne pouvons le voir car on y apporte des blessés qui sont surtout des mobiles de l'Aube et de la Côte d'Or. Ceux-ci disent qu'ils ont occupé Bagneux et repoussé les Prussiens, et que leur commandant a été tué! J'ai su plus tard qu'il se nommait le Compte de Dampierre.
Nous repassons sur la place Saint-Pierre où les groupes sont de plus en plus animés; à la vérité, tous ces gens n'en savent pas plus que nous, mais cela ne les empêche pas de raconter les choses les plus extraordinaires. Vers quatre heures, il se produisit tout à coup un grand mouvement dans la direction de la Porte de Montrouge, tout le monde courait de ce côté. Nous fûmes comme les autres et bientôt nous vîmes s'avancer une colonne composée de gardes-mobiles, baïonnettes au canon, au milieu de laquelle marchaient des prisonniers allemands.
On criait, on les invectivait. Il y en avait une trentaine, avec des bérets pour la plupart, sauf quelques-uns qui avaient des casques en cuir noirs avec une grande chemise de même couleur comme les carabiniers d'autrefois. Ils ne paraissaient pas très rassurés au milieu de cette foule qui augmentait à chaque pas et qui les huait.
Je me demandais si cela n'allait pas mal tourner, car les soldats étaient en petit nombre et comme perdus au milieu de la foule grandissant toujours. Le sous-officier qui commandait le détachement se rendit compte du danger qu'il y avait à continuer ainsi. Avisant la grille d'un hôpital qui se trouvait à mi-chemin entre l'église et la gare de Sceaux, il y fit entrer sa troupe et referma la grille.
Je dois reconnaître cependant que, dans sa grande majorité, la foule des curieux était restée correcte et que les cris ou les huées ne provenaient que de quelques énergumènes. Mais il aurait suffi d'un mauvais garnement pour provoquer un scandale qu'il fallait à tout prix éviter. C'était ce que le sous-officier avait compris.
C'était la première fois que je voyais des Prussiens vivants. Je devais, hélas, en voir d'autres plus tard, vainqueurs, arrogants et occupants nos maisons dévastées.

Le siège de Paris se poursuivait avec des sorties de nos troupes et par un hiver des plus rigoureux.
Gambetta, membre du Gouvernement de la Défense Nationale, était parti de Paris en ballon pour aller en province organiser la défense et tenter de débloquer Paris.
Nous étions privés de toutes nouvelles du dehors et on commençait à tout rationner : le pain, la viande, le charbon. Nous avions pu dans les débuts du siège vivre sur les provisions que Père avait faites. Mais elles s'épuisaient petit à petit. La viande de bœuf n'existait plus. On recevait de la viande de cheval qui se débitait dans des boucheries où il fallait aller la chercher avec des cartes spéciales et en faisant la queue pendant des heures ce qui était très pénible par la température que nous avions. Séraphine, notre bonne, était remplacée par Mère, lorsque le froid était trop vif, et elles se relayaient toutes les deux de temps en temps car cela durait quelquefois des heures, sous la garde des gardes nationaux qui assuraient l'ordre. Cela devenait très pénible.
On avait organisé des compagnies de marche parmi la garde nationale. Elles étaient composées d'engagés volontaires et des plus jeunes parmi les gardes. On les arma de fusils chassepots et on les équipa comme troupes de ligne, mais comme le drap de troupe manquait, on leur donna des capotes de drap de toutes couleurs, grises ou vertes.
On parlait d'une sortie en masse qui devait se produire bientôt. Mais déjà, parmi certains bataillons de la Garde Nationale, surtout ceux des quartiers excentriques, des actes d'indiscipline ont été réalisés.
Flourens, qui commandait un bataillon de Belleville, à la suite de la nouvelle de la capitulation de Metz, avait amené son bataillon à l'hôtel de Ville pour arrêter le Gouvernement réuni dans la salle de ses délibérations. L'ordre put être rétabli, mais les esprits commençaient à s'échauffer. On accusait le Général Trochu d'inertie.
Le Gouvernement décida alors une opération qui devait être importante et qui fut tentée sur la Marne dans la direction de Champigny. Elle eut lieu le 2 décembre, sous les ordres du Général Ducrot, mais elle échoua, malgré la vaillance des troupes et l'héroïsme de leurs chefs.
Le découragement fut très vif dans Paris après l'échec de cette tentative, d'autant plus que les vivres venaient à manquer et que le pain qu'on recevait par petites rations était une sorte de mastic noirâtre qui ne pouvait se manger que mélangé avec de la sauce. Si on tentait de tremper de la soupe avec, il se désagrégeait, et on voyait surnager dans le liquide des morceaux de paille et des débris dont on ne pouvait définir la provenance. J'ai conservé un morceau de ce pain et on pourra se rendre compte en le regardant du courage ou plus exactement du besoin qu'il fallait avoir pour absorber un pareil aliment.
Depuis longtemps on ne recevait plus que des rations réduites de viande de cheval. On se procurait des chiens et des chats dont on faisait des ragoûts. La viande de chat ressemblait assez à celle du lapin. Heureusement que notre abondante provision de riz nous permettait de faire des plats assez résistants. Le riz et le chocolat furent nos deux grandes ressources.
Notre pauvre grand-père, avec son grand âge, souffrait beaucoup de ce régime, et Père s'ingéniait pour nous procurer quelques vivres achetées à prix d'or.

Enfin l'année 1870 se termina au milieu de ces angoisses. Le Gouvernement était acculé par cette disette de vivres. La population réclamait une sortie en masse pour tenter de débloquer Paris, et on prit les dispositions nécessaires à cette opération. Elle eut lieu le 19 janvier, dans la direction de Saint-Cloud et d'Euzenval. Les bataillons de marche de la Garde Nationale y prirent part et furent décimés.
Deux jours auparavant, une affreuse nouvelle nous arrivait. Père venait d'être avisé que Paul Bertaux avait été très grièvement blessé le matin au viaduc du Point-du-Jour, où sa batterie se trouvait. Un obus était tombé au milieu d'un groupe de sous-officiers. Il avait eu un bras emporté avec une affreuse blessure au côté. Il avait été transporté à Auteuil dans l'ambulance Chardon Lagache. Mon oncle et ma tante, ainsi que Léonie étaient partis auprès de lui. Mon père alla les retrouver et assista avec l'abbé Sibon de l'église Saint Gervais (ma tante Bertaux le connaissait) aux derniers moments de notre pauvre cousin. Il supporta avec un admirable stoïcisme les souffrances que lui causaient ses blessures.
Ses derniers moments furent racontés dans une brochure émouvante que je possède, qui reproduit le discours prononcé par l'Abbé Sibon sur sa tombe.
J'assistais à ses obsèques au Père-Lachaise. Un détachement de soldats en armes lui rendit les derniers devoirs et pendant la triste cérémonie, on entendait au loin le fracas du canon car c'était précisément le jour de la bataille d'Euzenval que cela se passait.
J'avais été fort impressionné par cette émouvante cérémonie et par la douleur de mon oncle et de ma tante qui faisaient peine à voir. Mon pauvre oncle ne devait pas survivre à sa douleur, et il mourut de chagrin quelques mois plus tard. Cet événement était d'autant plus pénible que, quelques jours plus tard, à la demande du Gouvernement, un armistice fut signé qui devait être le prélude de la capitulation de Paris.
Le dimanche qui suivit l'enterrement de Paul était le 22 janvier 1871. Nous étions allés avec Père rendre visite à mon oncle et à ma tante Bertaux qui habitaient 19, rue de Rivoli, afin de leur apporter quelque consolation dans leur chagrin. Henri avait pu avoir une permission en raison de l'armistice et il était venu de Fort d'Issy pour passer quelques heures chez ses parents. Il nous racontait les journées terribles vécues dans ce fort depuis quelques semaines; affreusement bombardés de jour et de nuit, ils vivaient sous terre dans des casemates, car le fort n'était plus qu'une mine. Nous étions sur le point de partir pour rentrer à la maison, lorsque, de la rue, nous entendîmes un grand bruit. Nous courons aux fenêtres, car le magasin de mon oncle était fermé à cause du dimanche, et nous nous trouvions dans son appartement du premier. Nous voyons alors une foule éperdue, venant de la direction de l'hôtel de Ville, et qui criait : "On tire sur nous, les mobiles tirent sur le peuple!". Nous ne nous expliquions pas ce que cela signifiait, mais comme Henri était en uniforme et que quelques passants, le voyant à la fenêtre, l'avaient injurié en le désignant du doigt, Père lui dit de quitter la fenêtre et de s'habiller en civil; puis il descendit dans la rue pour obtenir des renseignements sur ce qui se passait. Voici ce qu'il apprit :
Des gardes nationaux du 101e bataillon de marche, commandé par un révolutionnaire nommé Sapia, étaient venus à l'Hôtel de Ville, en armes, pour s'emparer de ce monument où le Gouvernement avait l'habitude de tenir ses séances. Il n'y avait qu'un poste de police préposé à sa garde. Il se composait d'une compagnie des gardes mobiles du Finistère.
Comme c'était un dimanche, la place était garnie de promeneurs et de curieux. Tout à coup, cet énergumène de Sapia ordonna à ses hommes de faire feu sur les officiers des mobiles qui, au nombre de trois, se tenaient près de la grille d'entrée. L'un des officiers, le capitaine adjudant-major Bernard tomba frappé de trois balles. Les mobiles, en voyant tomber leur chef, se mirent aussitôt à riposter, et ce fut le signal d'une débandade générale. C'était cette foule éperdue que nous avions vue passer devant nos fenêtres. Les gardes nationaux, révoltés, se réfugièrent alors dans les locaux de l'assistance publique, situés en face de l'Hôtel de Ville, et se mirent à tirer de là par les fenêtres. La place s'était vidée en un clin d'œil et sur le sol, gisaient une vingtaine de gardes nationaux et aussi, hélas, quelques curieux.
Deux ordres télégraphiques étaient partis de l'Hôtel de Ville, avisant la Préfecture de Police qui envoya aussitôt des gardes républicains. Ils débouchèrent par l'avenue Victoria, cernèrent les bâtiments de l'assistance publique et désarmèrent les émeutiers qui furent arrêtés avec leur chef.

Cette émeute, rapidement réprimée, était le prélude des graves événements que Paris allait voir se dérouler quelques semaines plus tard. Elle avait lieu à une date où des pourparlers étaient engagés pour la conclusion d'un armistice, en vue de la capitulation de Paris, qui devait effectivement être signée le dimanche suivant, 29 janvier.
Dans la rue de Rivoli, lorsque nous quittâmes mon oncle et ma tante pour regagner notre quartier, l'agitation continuait à être très vive. Des groupes discutaient avec passion, commentant les événements des derniers jours et reprochant au Gouvernement d'avoir fait massacrer dix mille gardes nationaux dans la journée d'Euzenval, sans aucun profit pour la défense.
Déjà les souffrances de la population avaient exaspéré l'opinion, les bruits qui commençaient à circuler d'une prochaine capitulation, le bombardement qui se poursuivait, tuant chaque jour des habitants inoffensifs, tout cela contribuait à rendre plus instable la situation du Gouvernement et le Général Trochu dut abandonner le pouvoir, après que le Général Vinoy eut été nommé Gouverneur de Paris. Quelques jours après l'armistice, un ami de Père qui avait pu sortir de Paris s'était procuré quelques morceaux de pain blancs dont il nous rapporta une tartine. Nous ne pouvions en croire nos yeux et, comme dessert, nous coupâmes cette petite tartine en morceaux que nous partageâmes comme si c'était du gâteau.

Père s'était préoccupé du moyen et des formalités nécessaires pour aller à Villiers-le-Bel afin d'avoir des nouvelles de mon oncle et me ma tante Petit et de notre maison. Il fallait d'abord se procurer des laissez-passer.
Les trains recommenceront à circuler la semaine prochaine jusqu'à Saint-Denis. Ils nous permettront d'aller ensuite à pied jusqu'à Villiers-le-Bel.
Quelques jours plus tard, nous avons pu avoir des nouvelles d'Aubervilliers où mon oncle Petit a son usine. Elle a été très endommagée et saccagée par les mobiles qui l'occupaient. Ils ont brisé tout ce qui pouvait leur servir pour se chauffer.
À l'école, on nous avait donné congé jusqu'à nouvel ordre, et j'en profitais pour faire des promenades dans Paris.
J'avais été ainsi chez mon oncle Chevé qui avait installé chez lui, rue de la Verrerie, une ambulance où des religieuses soignaient des blessés. Il paraît que le jour de l'échauffourée de l'Hôtel de Ville, on lui avait amené un des émeutiers blessés qui, en voyant des religieuses, se mit à jurer et à crier en les invectivant, si bien que mon oncle intervint et refusa de le recevoir. J'avais appris aussi qu'on pouvait sortir de Paris et qu'on pouvait ainsi se procurer du pain blanc, et j'ai voulu tenter l'aventure. Je me suis donc rendu à la porte de Flandre, la plus proche de notre domicile, mais il y avait une telle foule et un tel encombrement de voitures chargées d'objets mobiliers des habitants de la banlieue qui voulaient réintégrer leurs domiciles, qu'il ne m'ait pas été possible d'aller plus loin, dans la crainte aussi, si je parvenais à sortir, de ne plus pouvoir rentrer, car on continue à lever le pont-levis le soir.
J'ai essayé d'obtenir du pain blanc que quelques mobiles venant de Pantin rapportaient en même temps que des sacs chargés de légumes, mais ils ne voulurent pas m'en vendre et je rentrais bredouille. Entre temps, Père avait obtenu les laissez-passer nécessaires pour aller à Villiers-le-Bel et nous partîmes un matin.
De bonne heure j'étais sur pied, je n'avais que très peu dormi, tant cet événement me préoccupait. Par la gare du Nord, nous sommes partis pour Saint-Denis dans des wagons archi bondés. Quelle cohue! Le train marche très lentement. Enfin nous arrivons à Saint-Denis où on nous parque derrière des barrières. Tout le long du parcours, nous avions vu les travaux de terrassement et les tranchées qu'on avait entrepris pour protéger Paris, en cas d'attaque.
Sur le quai de la gare Saint-Denis, on fait la queue pour le visa des laissez-passer. On arrive enfin devant une table derrière laquelle siègent trois officiers allemands, coiffés de casquettes plates. Celui qui est au milieu appose les cachets. Les autres me regardent et font quelques réflexions en allemand que je ne comprends pas; puis nous passons. J'ai compris plus tard ce qui avait ainsi attiré leur attention en me voyant, car cela s'est reproduit plusieurs fois sur notre route et, notamment, en arrivant à Villiers-le-Bel. C'est que je suis en uniforme de collégien, avec tunique, képi et ceinturon, et qu'ils me prennent pour un enfant de troupe.
Enfin nous voilà dans Saint-Denis, la foule est toujours aussi dense et des quantités de soldats allemands occupent la ville. Nous gagnons enfin la route de Paris, qui nous conduit à Villiers-le-Bel par Pierrefitte et Sarcelles.
Tout le quartier de Saint-Denis que nous traversons est dans un état lamentable. Les maisons sont éventrées par les obus, et abandonnées de leurs habitants. Après avoir dépassé les casernes qui ont beaucoup souffert aussi et où logent cependant des soldats prussiens, nous arrivons au pont du chemin de fer près du fort de l'Est. Les arbres sont en partie brisée tout le long de la route et dans les champs et sur le bord même du chemin, des croix de bois marquent l'endroit où des soldats ont été enterrés. Quelques-unes de ces croix portent des noms et des numéros de régiment, d'autres sont sans indications.
Nous traversons Pierrefitte rempli d'allemands. Ce sont des artilleurs qui occupent le village. Il y a des fourgons, des canons, le village est dévasté, tout est en ruine. Même spectacle à Sarcelles où nous arrivons et d'où nous atteignons bientôt les premières maisons de Villiers-le-Bel. Les maisons de campagne sont saccagées, vidées leurs meubles, les portes et les volets arrachés, quelques-unes ont été incendiées. Seules les maisons où les habitants sont restés ont été préservées.
Père rencontre des visages de connaissance, demande des nouvelles de mon oncle, elles sont bonnes. Enfin nous arrivons. On ne nous attendait pas, aussi quelle entrevue! Quelle scène! Nous pleurons tous, nous nous embrassons avec effusion. On nous questionne, nous donnons des nouvelles de Paris, nous annonçons la mort toute récente de Paul, de mon oncle Bertaux qui perd la raison depuis cet événement. Père s'inquiète de notre maison, et apprend que tout a été pillé, le mobilier déménagé ou brûlé. Des soldats y logent. Nous voulons y aller avant le déjeuner et nous devons parlementer pour entrer. Les soldats ne veulent pas nous laisser passer. Tant bien que mal j'explique en allemand, que nous sommes les propriétaires, alors ils rient, se moquent de nous, s'interpellent en nous montrant du doigt. Un sous-officier vient enfin, il nous permet d'entrer.
Nous assistons alors à un triste spectacle : il n'y a plus un meuble, les parquets sont arrachés partout, ainsi que les volets qui ont servi aux soldats à se chauffer. Le plafond de la salle à manger est défoncé et par l'ouverture ainsi pratiquée, les Prussiens se parlent d'un étage à l'autre. Au second il y a eu un commencement d'incendie. Dans toutes les pièces, les murs sont couverts d'inscriptions en allemand. Il n'y a plus un seul meuble. Ce pauvre Père a de la peine à se contenir devant un pareil vandalisme.
Dans le jardin, la scène est la même. La dévastation est complète. Les arbres fruitiers ont été arrachés et on a établi un manège pour la cavalerie. Autour de nous, les soldats nous regardent et me montrent du doigt à cause de mon uniforme, en m'appelant "Klein soldat".
Nous retournons chez mon oncle. Nous avons une impression bien désagréable car il nous faut déjeuner avec un officier allemand, jeune médecin militaire que mon oncle loge et qui, tout réjoui, alors que nous sommes si tristes, ne cesse de nous interroger en mauvais français sur Paris, ce qui s'y passe etc. Cela arrête toutes nos conversations intimes. Nous avons mal de voir mon oncle et ma tante si aimables, si empressés avec lui. Ils nous disent combien il est agréable et attentionné pour eux. Notre journée déjà si pénible est encore assombrie par ce spectacle qui nous fend l'âme.
Nous nous séparons sans effusion, il nous semble que nos sentiments ne sont plus les mêmes. Il y a entre nous quelque chose qu'on ne saurait définir, notre haine pour les Prussiens, notre rancœur se sont recrues à la vue de cette amabilité exagérément prodiguée à nos ennemis, à ceux dont nous souffrons depuis si longtemps, qui nous ont ruinés, qui ont dévasté notre pays. Nous repartons le cœur brisé.
Nous échangeâmes en route peu de paroles. Notre père nous dit seulement de nous souvenir, et de ne jamais oublier.
Rentrés à la maison, il y eut une détente, des larmes, des conversations pénibles. Oh non, je n'oublierai jamais cette journée. Le lendemain, nous pûmes donner des nouvelles à toute la famille venue pour nous questionner sur notre voyage, et l'impression n'était pas très favorable lorsque nous racontions les détails sur la façon dont les habitants restés en pays occupé se comportaient avec les Allemands.
La fin de la guerre n'avait pas mis fin, par contre, aux complications politiques. Les passions étaient excitées et, comme le Gouvernement de la Défense Nationale n'avait et ne pouvait avoir qu'une durée éphémère. Il fallait avoir recours au suffrage universel pour nommer une Assemblée Nationale de laquelle sortirait le nouveau gouvernement.
Les élections eurent lieu à Bordeaux le 8 février 1871, et peu de jours après monsieur Grévy était nommé Président de la République en même temps que monsieur Thiers devenait chef du pouvoir exécutif et Président du Conseil. Ce fut cette Assemblée qui ratifia les conditions de la paix, parmi lesquelles figurait l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. Une autre clause permettait aux Prussiens d'entrer dans Paris.
Je veux à ce sujet raconter ce que je vis dans la journée du premier mars où cette occupation de Paris eut lieu.
Toute la capitale était en rumeur. La veille, des groupes animés discutaient boulevard Magenta. Des gardes nationaux parlaient d'aller empêcher cette injure faite à Paris. Bref, tout le monde était furieux contre le nouveau Gouvernement qui avait accepté que nous subissions une telle humiliation.
Malheureusement, il fallait subir la loi du plus fort et les projets de manifestation violente ne pouvaient avoir pour effet que d'amener les plus graves complications.
Malgré la défense que nous avait faite notre Père de voir ce spectacle, dans la crainte d'une émeute possible, la curiosité me poussait à essayer cependant de voir quelque chose.
Les Prussiens ne devaient occuper qu'un espace restreint : le quartier des Champs-Élysées entre la Seine et le faubourg Saint-Honoré et la place de la Concorde. Ils avaient l'autorisation d'entrer dans le jardin des Tuileries dont les grilles avaient été fermées, et d'aller jusqu'au Louvre par petits groupes conduits par des officiers.
Je pensais qu'en descendant jusqu'aux Tuileries je pourrais voir quelque chose et c'est ce que je fis.
Arrivé par la rue de la Paix, je vis une foule énorme déjà massée le long des grilles. Plus j'approchais, plus il devenait difficile d'avancer et j'avais peine à me frayer un passage au milieu des groupes qui discutaient avec animation.
De temps en temps, il y avait des remous dans cette foule, et au loin, le long des grilles de la rue de Rivoli, je voyais des bras s'agiter et j'entendais des cris.
Après bien des efforts, je pus gagner du terrain. La rue de Rivoli était barrée par des factionnaires qui retenaient la foule au coin de la rue Saint-Florentin, la tenant éloignée des grilles. J'étais en face du Ministère des Finances. (Il fut brûlé par la Commune, aujourd'hui, s'y trouve l'hôtel Continental). Je distinguais dans le jardin des uniformes brillants et des voitures qui avaient dû, sans doute, servir à amener ces officiers.
Ils regardaient de loin la foule qui poussait des cris, et la réflexion qui me venait, ainsi qu'à d'autres personnes d'ailleurs, c'était qu'ils faisaient l'effet d'animaux dangereux qu'on regarde au Jardin des Plantes derrière les barreaux de leurs cages.
Les fenêtres sur la rue de Rivoli étaient toutes fermées et garnies de drapeaux noirs.
En allant jusqu'au coin de la rue Saint-Florentin, j'ai vu sur la place de la Concorde des chevaux attachés à des piquets, et au loin, à l'entrée de l'avenue des Champs-Élysées, on voyait des masses sombres qu'il était difficile de distinguer de la place où je me trouvais.
Quelle triste fin de ce malheureux siège, et comme je faisais d'amères réflexions en regagnant les boulevards où les groupes étaient nombreux et où on commentait avec passion les événements de la journée.
Je ne me vantais pas de mon escapade en rentrant chez nous, et pourtant je puis dire que si j'avais satisfait de manière peut-être répréhensible ma curiosité, j'avais par contre augmenté aussi ma provision de haine pour ces Prussiens maudits qui ont accumulé sur notre pays tant de ruines.

Sur ces entrefaites, j'étais retourné à l'école qui, après tous ces événements et la paix ayant été singée, venait de rouvrir ses portes. Cela ne devait pas durer longtemps. En effet, les ferments révolutionnaires étaient plus actifs que jamais et de jour en jour un nouveau pouvoir cherchait à supplanter le gouvernement régulier pour prendre possession de Paris.
J'étais trop jeune pour comprendre, et pour apprécier ce qui se passait, je ne pouvais que me rendre compte qu'il y avait là une agitation dangereuse, et, même à l'école, on discutait beaucoup.
Un samedi que je revenais à la maison, je fus frappé, en descendant la rue Lafayette, vers six heures du soir, de voir, à l'intersection du boulevard Magenta et du boulevard de Demain, une foule énorme et je me dirigeais de ce côté pour voir ce qui était cause de cet attroupement.
J'entendis alors raconter des choses sinistres. Il y avait beaucoup de soldats sans armes, mêlés à la foule. Ils disaient qu'on avait voulu les obliger à tirer sur la foule, et qu'ils avaient refusé, qu'on les avait amenés boulevard de la Chapelle, mais qu'ils avaient refusé de marcher et qu'ils avaient tiré sur leurs officiers qui n'étaient que des traîtres. Des gardes nationaux les prenaient par le bras et ils descendaient ainsi le boulevard en chantant la Marseillaise.
Je ne savais pas ce qu'il y avait de vrai dans tout ce qu'ils disaient. J'entendis cependant un garde national de bien mauvaise mine raconter au milieu d'un groupe que les troupes avaient fraternisé avec le peuple et qu'on avait lavé la tête des généraux avec du plomb.
Effrayé, je courus chez nous annoncer à Père qu'il se passait quelque chose de grave. Il sortit aussitôt avec nous très anxieux.
La nouvelle était malheureusement vraie. On avait chargé une brigade d'infanterie sous les ordres du Général Le comte de garder et de ramener à Ver sailles des canons qui se trouvaient à Montmartre. Les soldats avaient été entourés par des gardes nationaux et par la foule qui voulut s'opposer à l'enlèvement des canons. Le Général Lecomte avait été emmené rue des Rosiers, à Montmartre, et avec lui, le Général Clément-Thomas qui commandait en chef la garde nationale pendant le siège et ils avaient été fusillés par ces bandits surexcités.
Puis certains soldats s'étaient laissé entraîner à boire et à fraterniser avec la garde nationale. Heureusement, l'énergie des officiers maintint dans le devoir la plus grande partie des troupes qui put se retirer sans être davantage inquiétée. C'était une véritable révolution qui commençait.
Dans la soirée, on battit le rappel pour le bataillon de Père et nous ne le vîmes pas partir sans effroi. On les rassembla sur la place de la gare du Nord avec un autre bataillon. Ils restèrent là assez longtemps, attendant des ordres qui ne venaient pas. Aussi, dans la crainte d'un retour offensif des émeutiers et d'un conflit possible, on les licencia assez avant dans la soirée et nous vîmes Père rentrer chez nous avec joie. C'est ainsi que se termina la journée du 18 mars.

Le lendemain était un dimanche. Nous avons été l'après-midi chez mon oncle Alexandre, afin d'avoir des nouvelles de ce qui se passait dans leur quartier. Il avait appris seulement le matin les événements tragiques de la veille.
Nous avons fait la même démarche chez mon oncle et ma tante Chevé, et nous comptions aller chez ma tante Bertaux mais il y avait rue de Rivoli et sur la place de l'Hôtel de Ville une telle cohue, une telle animation de mauvais aloi que nous n'avons pas été plus loin. On racontait que monsieur Thiers avait été arrêté. Certaines rues sont dépavées et on y construit des barricades.
J'avoue que je ne suis pas très rassuré et nous insistons fortement auprès de Père pour rentrer chez nous. On dit en effet qu'il y a des troupes massées dans le Luxembourg et qu'elles vont venir pour reprendre l'Hôtel de Ville que des gardes nationaux ont envahi.
Sur la façade de l'Hôtel de Ville, on a hissé un drapeau rouge et, du côté du pont d'Arcole, on construit une barricade, de même qu'au Quai de Gesvres avenue Victoria. Comme il arrive de toutes parts des gardes nationaux en armes et qu'il est déjà tard, nous regagnons à grand-peine le boulevard Sébastopol et j'avoue que c'est avec un grand soulagement que je nous vois reprendre la direction de notre quartier où nous arrivons rassurés de ce que nous avons vu.
Il devait en effet quelques jours plus tard, le 22 mars, se produire un nouvel acte révolutionnaire qui acheva de jeter la consternation dans Paris et décida le Gouvernement à l'abandonner à son malheureux sort.
L'amiral Saisset, qui avait pendant le siège commandé un des secteurs des forts défendus par des marins, avait été nommé Commandant en Chef des gardes nationales. Il avait fait appel à tous les gardes nationaux restés fidèles et désireux de s'opposer aux menées factieuses des bataillons de Belleville et de La Villette. Il avait donné rendez-vous, place de la Bourse, à tous les hommes de bonne volonté, prescrivant qu'on s'y rendît sans armes afin de prouver qu'on était animé d'intentions pacifiques.
Une foule énorme, composée de bourgeois, de gardes nationaux, de gardes mobiles, sans armes, répondit à son appel. Elle se rendit par les boulevards jusqu'à la rue de la Paix qui avait été barricadée par les insurgés. Arrivés à cet endroit, les premiers rangs en tête desquels marchait un officier porteur d'un drapeau tricolore, essaya de parlementer avec les gardes nationaux qui occupaient la barricade, place Vendôme. Ils ne furent pas écoutés, et comme ils essayaient de traverser la place, les brutes qui se trouvaient là ouvrirent le feu à bout portant sur la foule désarmée qui se trouvait devant eux. Ce fut une débandade épouvantable. Il y eut des tués et des blessés. Un de mes camarades de Colbert eut son oncle tué dans cette affaire; il était médecin-major.
À la suite de cette échauffourée, l'amiral Saisset licencia les troupes de la garde nationale qui s'étaient ralliées à lui. Il se retira avec le Gouvernement à Versailles. La révolution restait maîtresse de Paris. À partir de ce moment, le drapeau rouge flotta partout.
La Commune s'était installée à l'Hôtel de Ville. Des bandes armées, avec des ceintures rouges et des pistolets, assez semblables à des bandits d'opérette, mais infiniment plus dangereux, circulaient dans Paris. On créa des corps nouveaux : les turcos de la Commune, par exemple. On ferma les églises dans lesquelles on installa des clubs. On arrêta les prêtres, les gendarmes, les gardiens de la paix.
Tous les citoyens furent pourchassés et obligés par la force à s'enrôler dans les bataillons de la Commune. Henri Bertaux eut beaucoup de peine à se cacher d'abord, puis à se sauver. Ce fut Père qui lui en donna les moyens en le faisant partir sous un déguisement.
Nous nous trouvions de nouveau séparés de tout, car Paris, cerné par les Prussiens, était en même temps attaqué par les troupes de l'ordre qui avaient été rassemblées à Versailles. De nouveau, le canon se mit à tonner, mais cette fois, c'était le canon français qui allait bombarder Paris, et c'était une lutte fratricide qui s'engageait. Elle devait durer deux mois.
Paris se couvrit bientôt de barricades. Les principales rues étaient barrées. On en avait construit tout autour de la place de la Concorde de véritables fortins avec des rangées énormes de sacs de terre entourés de fossés profonds, armés de canons. C'est du côté de Courbevoie que se produisirent les premiers engagements. Flourens, qui commandait un bataillon de gardes nationaux de Belleville, y fut tué dès les premiers jours et son bataillon se débanda.

On peut se figurer quelle existence était la nôtre au milieu de ce bouleversement. Il n'y avait plus d'affaires possibles pour Père, les arrivages de charbon ne se faisant plus. On était toujours sous le coup de perquisitions. Je continuais à suivre les cours de Colbert, avec des pions et des professeurs qui avaient revêtu l'uniforme de la garde nationale. On avait nommé, à l'école, un nouveau directeur qui était un communard bon teint et qui nous faisait des discours contre la bourgeoisie et contre l'armée, dans un style ampoulé et incompréhensible, si bien que Père finit par se décider à me retirer de l'école.
La situation du reste allait toujours en s'aggravant.

Les membres de la Commune étaient devenus de véritables énergumènes, féroces et cruels. Ils avaient décidé de prendre des otages et d'arrêter l'archevêque de Paris, monseigneur Darboy, l'abbé Deguerry, des magistrats comme monsieur Bonjean et beaucoup d'autres personnalités connues. Ils commençaient à comprendre que la lutte était inégale et que bientôt ils ne pourraient plus la soutenir.

On se battait à Neuilly, et le Mont Valérien envoyait ses obus sur toute la région de la Porte Maillot, des Ternes et de l'Arc de Triomphe.
J'avais grande envie d'aller de ce côté et je mis un jour mon projet à exécution. Je m'étais dirigé vers la place de la Concorde afin de remonter les Champs-Élysées, mais au rond-point des bassins, l'avenue était barrée par un piquet de gardes nationaux qui vous empêchait de passer cette limite. Le public arrêté là regardait les obus qui tombaient plus loin sur l'avenue, à quelques mètres de là. On entendait le bruit sourd, on voyait la poussière qui volait lorsque l'obus touchait terre, puis c'était l'explosion formidable qui ébranlait les vitres tandis que les éclats brisaient les arbres et renversaient les candélabres.
L'avenue était déserte. On voyait seulement quelques rares personnes qui rasaient les maisons et se hâtaient en courant afin de se garer dans les rues adjacentes lorsque les obus arrivaient.
La tentation était trop forte. Je m'étais adressé à l'un des fédérés de garde en lui racontant que j'habitais dans le quartier bombardé et que je rentrais chez moi. Il me laissa passer en me recommandant de longer les maisons. "Gare à la tête, me dit-il, petit, on n'en a pas de rechange."
Le cœur me battait bien fort lorsque je me vis dans cet espace libre. J'avais un peu honte de mon mensonge qui allait m'exposer à quelque aventure. Mais à ce moment, il y avait comme une accalmie, et si l'on entendait encore le canon, du moins les obus ne tombaient plus sur l'avenue. Aussi, je parvins sans encombre jusqu'à la rue de La Boétie. À ce moment j'entendis un bruit sourd et peu après un sifflement et une sorte de ronronnement, c'est l'obus qui arrive. Je gagne rapidement le coin de la rue afin de m'abriter, il y a déjà là cinq ou six personnes, des curieux comme moi. L'obus venait de tomber, je le vois rebondir plusieurs fois sur la chaussée qu'il raye profondément, puis il éclate en projetant des éclats de tous côtés. Deux ou trois de mes voisins se précipitent pour ramasser des éclats brillants. Je voudrais bien faire comme eux, mais je n'ose pas. Il y en a un à cinquante mètres environ, mais pendant que j'hésite un nouveau sifflement se fait entendre. Tout le monde reprend son abri derrière le pan de maison qui nous protège, mais l'obus passe et éclate beaucoup plus loin, atteignant presque le cordon des gardes nationaux derrière lesquels nous voyons la foule effrayée qui se sauve en se bousculant.
Aguerri par ces débuts, je reprends ma course le long des maisons. La distance est longue pour atteindre la rue de Berry, je suis bien ému, j'y arrive pourtant sans encombre. Les obus cependant continuent à siffler et à tournoyer, mais ils éclatent plus bas. L'air est imprégné d'une odeur âcre, sulfureuse, et, à fleur de terre, de petits nuages de fumée s'effritent emportés par le vent.
Rue de Berri, l'abri n'est pas aussi sûr; sa direction par rapport à l'avenue s'ouvre davantage vers le Mont Valérien qui nous bombarde. Il semble aussi que cet endroit est la limite la plus habituelle des projectiles, aussi je me sens pris de peur. Il n'y a personne. Une boutique de marchand de vin qui fait presque l'angle de la rue est fermée, et par la porte entrebâillée, j'aperçois un homme qui me crie de ne pas rester là. Que faire? Pendant que j'hésite à prendre un parti, un sifflement se fait entendre, un nuage blanc énorme s'approche. Effrayé je me sauve vers la boutique où cet homme m'attire et referme aussitôt la porte. Alors il me semble que la foudre éclate à mes pieds. Des vitrines brisées tombent, la maison est secouée, on entend un bruit effroyable de ferraille comme si tout s'écroulait. Des coups violents frappent les volets de la boutique; je suis mort de peur. Puis, tout se calme et l'on n'entend plus que le grondement du canon et les coups sourds que l'on perçoit encore.
L'homme ouvre sa porte : ses volets sont criblés d'éclats d'obus, une entaille plus large y trace un long sillon. Toutes les vitres sont brisées. Sur l'avenue, un des candélabres monumentaux qui l'ornent est abattu. Un arbre tordu déchiqueté est à terre. L'obus est tombé au coin de la rue à quelques mètres de l'endroit où je me trouvais quand cet homme auquel je dois mon salut m'a appelé.
Je ramasse sur la chaussée un des éclats comme souvenir. "Tu l'as échappé belle, me dit alors ce brave homme, comment cours-tu les rues par un temps pareil? " Tout tremblant je balbutie quelque explication, il m'engage à reprendre la rue de Berri pour gagner des voies moins exposées. Je ne me le fais pas dire deux fois, j'avais la gorge sèche et la poitrine oppressée. Aussitôt dehors et en entendant de nouvelles détonations, il me semblait que j'allais encore revivre cette minute angoissante, et, tout courant, j'atteignis enfin le faubourg Saint-Honoré, hors de la limite des projectiles.
Je suis cependant retourné une autre fois par là avec Ludovic, mais nous étions rue Presbourg, très abrités par les maisons. On distinguait mieux les obus que l'on voyait arriver et qui passaient au-dessus de nos têtes pour aller éclater beaucoup plus loin. Nous étions convaincus que nous accomplissions des actions d'éclat. Lorsque j'y repense aujourd'hui, je ne me repens pas de ces escapades puisqu'elles m'ont donné l'occasion de les raconter, mais je dois cependant reconnaître qu'elles auraient pu très mal tourner.

La Commune qui se sentait chaque jour de plus en plus menacée ne rêvait plus que vengeance et destruction.
Après s'en être pris aux personnes par des arrestations massives elle s'en prenait maintenant aux choses. Elle décidait d'abattre la colonne Vendôme qui glorifiait les armées de Napoléon 1er. Ce fut un artiste non sans talent d'ailleurs, mais un fou maniaque, Gustave Courbet, qui eut l'idée de cette destruction.
On se mit aussitôt à l'œuvre et la colonne ainsi condamnée se vit bientôt entourée de treuils, de cabestans, de cordages. Il a été décidé que c'est du côté de la rue de la Paix qu'on la ferait tomber. Il y a en effet du côté de la rue de Castiglione des barricades énormes avec fossés, parapets etc. comme celle de la place de la Concorde. On a garni la rue de la Paix d'un lit très épais de sable de paille et de fumier, sur lequel on a ensuite dispersé des fascines. Enfin on a scié d'un côté le bronze à la base de la colonne en la dégarnissant de la maçonnerie qu'elle renferme. Tout ceci bien préparé, on a fixé les cabestans qui doivent amener sa chute.
C'est le 16 mai que cette belle opération fut exécutée. La foule était maintenue au loin. Sous l'action des cabestans, la colonne s'inclina d'abord, puis elle tomba en se brisant en trois morceaux et en soulevant un grand nuage de poussière. L'opération avait duré trois heures
Aussitôt, les fédérés qui étaient là poussèrent des hurlements de bêtes sauvages. Ils crièrent : "Vive la Commune! " Puis un des leurs hissa sur le socle un drapeau rouge tandis que la foule se ruait pour tenter de ramasser quelques débris. On dut la maintenir avec l'aide des cavaliers, mais ceux-ci étaient presque tous ivres et se maintenaient à peine à cheval. C'était vraiment un spectacle répugnant.
Des cortèges se formaient. Des hommes et de femmes avec des cocardes rouges et bras-dessus bras-dessous, marchaient sur les boulevards, obligeant les passants à crier : "Vive la Commune! "
Je me suis sauvé, écœuré, en voyant ces bandes aux figures sinistres, et en craignant qu'il ne se produisît quelque bousculade.
On sentait que la fin approchait. Les dirigeants de la Commune étaient eux-mêmes débordés. Les gardes fédérés ne voulaient plus se battre, ils s'enivraient et se sauvaient. Nous ne fûmes pas surprit le matin du lundi 22 mai, lorsque le bruit se répandit que les troupes de Versailles étaient entrées la veille dans Paris.
Près de chez nous, les fédérés ont travaillé toute la nuit à dépaver la rue Lafayette et viennent occuper notre quartier. Il n'y a plus personne dans la rue, toutes les boutiques se ferment car les fédérés entraient dans les magasins sous prétexte de réquisitions et partaient sans payer en proférant des menaces si on leur résistait.
Père a donné l'ordre au concierge de fermer la porte cochère. Nous sommes les seuls habitants de la maison car elle n'a que trois étages et les habitants du 2e. et 3e. étages, sont partis hors de Paris. Vers huit heures du soir, on a sonné à la porte cochère. C'étaient deux francs-tireurs de la Commune avec armes et bagages qui demandaient un logement pour la nuit. Père était descendu pour voir ce qui se passait. En voyant ces deux hommes d'assez mauvaise mine, il les pria de sortir en leur disant qu'il n'y avait pas de place pour eux. Ils se mirent alors à crier et à menacer tant et si bien qu'en voyant la tournure que cela prenait, le concierge intervint en disant à Père qu'il allait s'arranger pour les loger dans une remise vide de la cour. Ils demandèrent à boire, disant qu'ils avaient fait une longue course et ils s'installèrent sur de vieux sacs qui étaient là pour passer la nuit.
Nous sommes restés toute la nuit sur le qui-vive, nullement rassurés par la présence de ces hôtes inattendus et indésirables. Nous craignions qu'ils ne cherchassent à s'introduire dans la maison pour y commettre quelque méfait. Heureusement, nous en avons été quitte pour la peur. En effet, au petit jour, ils ont quitté furtivement la maison, presque complètement dévêtus, ayant abandonné dans la remise tout leur fourniment, armes, sacs, cartouches, vestes etc. En réalité, ils voulaient tout simplement se débarrasser de leurs armes et de leurs uniformes dans la crainte d'être pris par les troupes de Versailles. Mais ce fut pour nous un autre sujet de préoccupation de posséder chez nous tout ce matériel compromettant dans le cas où l'on viendrait pour perquisitionner.
Le jour s'était enfin levé sur cette journée du 23 mai. Elle devait être pour nous, ainsi que celle du lendemain, remplies d'émotions. Nous vécûmes des heures vraiment tragiques.
Nous comprenions que c'était la fin qui approchait. Comment allait s'opérer pour nous ce dénouement? Il était impossible de sortir pour aller aux provisions car les balles sifflaient dans toute la longueur de la rue Lafayette et venaient faire éclater les pierres des maisons et les balcons des fenêtres. Une énorme fumée se voyait dans la direction de l'Opéra et une odeur âcre emplissait l'atmosphère. Le canon tonnait sans interruption et les coups étaient plus proches. On entendait très distinctement le bruit de la fusillade. Déjà quelques coups de canon sont venus ébranler nos vitres : c'est la barricade qui est à l'angle du faubourg Saint-Denis et de la rue Lafayette, où se sont portés les fédérés, qui commencent à tirer. Nous mangeons à peine quelques restes, mais nous n'avons pas faim. Nous avons le cœur serré et lorsque le soir arrive nous ne nous couchons pas, désirant rester debout, prêts à tout événement.
Mère nous a réunis dans la salle à manger qui donne sur la cour et où on a moins à craindre de recevoir quelque projectile égaré. Nous récitons des prières en commun. Nous nous recommandons à la Providence, ne sachant ce que nous allons devenir.
Avec la nuit, on distingue tout autour de nous des lueurs rouges dans le ciel, il semble que nous sommes entourés d'incendies. Dans la cour, il fait clair comme en plein jour et, de quelque côté que nous nous tournions, on ne voit que ces reflets sinistres qui nous entourent. Nous sommes dans un véritable cercle de feu : allons-nous donc périr sous des ruines?
Nous montons avec Père sur le toit de la maison afin d'essayer de comprendre ce qui se passe; c'est alors un spectacle affreux qui s'offre à nos yeux épouvantés. Les misérables brûlent Paris. De quelque côté que se portent nos regards on ne voit que des incendies : dans la direction de La Villette, de l'Opéra, de la place du Château-d'Eau, tout brûle. Nous ne savons pas encore exactement ce qui brûle mais il nous semble que ce sont des quartiers entiers et nous nous demandons avec terreur si bientôt nous n'allons pas être nous-mêmes incendiés.
Mais notre situation devient dangereuse, car des obus viennent maintenant tomber dans notre quartier. La maison voisine de la nôtre vient d'en recevoir un. Terrifiés nous descendons. La nuit se passe dans l'angoisse, au milieu d'un vacarme de coups de canon, de mitrailleuse et de fusil. La terre tremblait et il nous semblait que tout allait s'effondrer chez nous. Cette maudite barricade toute proche est cause de tout ce vacarme et attire sur nous les ripostes des Versaillais. Nous restons blottis dans le couloir intérieur de la maison, sans oser échanger nos pensées, et redoutant les pires catastrophes.
Enfin le jour arrive et nous nous demandons comment nous pourrons nous alimenter si cela continue, car il ne faut pas songer à sortir. Les obus tombent tout autour de nous et vers neuf heures, il en tombe un sur le toit, qui ébranle fortement la maison. Père y monte aussitôt avec le concierge dans la crainte qu'il ait mis le feu, mais c'est un obus de petit calibre heureusement. Il a fait un trou et crevé le toit en plusieurs endroits. Père nous en rapporte des éclats et un morceau de zinc qu'il a arraché. J'ai toujours conservé ces souvenirs d'une triste époque.
Cependant la fusillade devenant plus intense, et les balles ricochant de tous côtés (il y en a une qui a brisé le balcon d'une des fenêtres de la chambre de nos parents), Père décide de mettre nos matelas le long des fenêtres et de descendre à la cave afin de nous garantir contre les obus. En descendant nous voyons le concierge qui nous dit que l'odeur insupportable que nous sentons provient de l'incendie des docks de La Villette. À peine installés dans la cave le concierge est venu nous annoncer qu'il avait vu des pantalons rouges au bout de notre rue ainsi que dans la cour d'arrivée de la gare du Nord. Et certainement la troupe qui arrivait allait prendre à revers la barricade de la rue Lafayette.
Nous remontons alors, et, de notre fenêtre, nous voyons des soldats de la ligne qui arrivent dans notre rue. Cela nous cause une impression profonde de revoir ces uniformes. Père nous dit que nous sommes sauvés. Les soldats pénètrent dans la maison qui fait face à la nôtre et dont les fenêtres donnent sur la rue Lafayette. Nous les voyons bientôt se poster à ces fenêtres et de là, commencer un feu plongeant sur la barricade. Celle-ci riposte et la pauvre maison est, en un clin d'œil, criblée de projectiles. Les fenêtres sont brisées, on voit des rideaux qui pendent. C'est un spectacle terrifiant, mais le feu des insurgés a cessé presque complètement. On comprend qu'ils ont dû fuir en se sentant perdus.
Tout à coup, nous entendons un grand cri. Dans la rue Lafayette, nous voyons une compagnie de ligne au pas de course, baïonnette au canon, qui s'élance à l'assaut de la barricade.
Un homme tombe au coin de la rue. Il est porté chez le marchand de vins, Monsieur Plumas, situé en face ce chez nous, il y meurt dans l'instant.
Père ouvre alors la fenêtre du salon et crie de toutes ses forces : "Vive la France! " Nous l'imitons, mais les soldats nous mettent en joue, et nous nous retirons précipitamment. Il paraît que, dans certains quartiers, des gens, sous prétexte de les acclamer, avaient tiré sur eux, aussi avaient-ils ordre d'obliger les habitants à ne point se montrer aux fenêtres.
À peine avions-nous refermé la fenêtre, qu'une balle vint frapper une des vitres, au-dessus de ma tête, elle ricocha sur les murs du salon, puis vint tomber sur le parquet où je la ramasse toute brûlante. Je l'ai toujours conservée depuis.
Il était alors dix heures du matin.
C'était la fin, tout au moins pour nous. La barricade une fois prise, le bruit avait cessé. On entendait plus que quelques coups de feu isolés dans le lointain et le sifflement des obus qui passaient au-dessus de nos têtes.
Le soir, vers six heures, nous avons pu aller chercher quelques provisions, en rasant les murs, car il y a toujours des balles qui sifflent rue Lafayette. Au coin de notre maison, il y a un cadavre de fédéré, et derrière la barricade du Faubourg Saint-Denis, il y en a au moins une dizaine. À cet endroit, les maisons sont criblées de projectiles et le sol est jonché de débris de ballons, de réverbères et d'objets équipement abandonnés.
Une scène tragique s'est passée au Numéro 26 de la rue de Saint-Quentin, maison qui est mitoyenne de la nôtre.
Le fils du concierge de cette maison était un assez mauvais sujet qui avait servi pendant la Commune dans les bastions fédérés. Il s'était réfugié dans une des chambres du sixième étage et, au moment de l'entrée des troupes, il avait tiré sur elles.
Aussitôt, un sous-officier avec quelques hommes était accouru. Il avait fait garder la porte par un factionnaire et il avait ordonné à tous les habitants de descendre dans la cour, menaçant de fusiller tout le monde si on ne trouvait pas le coupable. Les malheureux habitants étaient fous de terreur, et Père, qui avait voulu essayer d'intervenir auprès du sous-officier, avait été menacé d'être arrêté. Celui-ci était, en effet, très surexcité. Enfin on découvrit le misérable, cause de toute cette scène. Il fut emmené à la gare du Nord et fusillé.
Le lendemain jeudi 25 mai, notre quartier était plus tranquille; cependant les balles sifflent encore et les obus chantent toujours au-dessus de nos têtes, car on se bat encore à Belleville, à Ménilmontant et au Père-Lachaise, mais nous pouvons sortir un peu.
Je traverse en courant la rue Lafayette et j'arrive devant la gare du Nord. Les salles d'attente sont pleines de soldats d'infanterie. Il y a aussi des hommes avec des uniformes sombres qui portent des brassards tricolores. Ils sont armés. Ce sont, me dit-on, d'anciens gardiens de la paix. Le boulevard de Denain et la place sont garnis d'artillerie. Je passe devant la gare et j'arrive par la rue de Dunkerque au boulevard Magenta. Au coin de la rue il y a des cadavres de fédérés sur lesquels on a jeté de la paille.
Le boulevard est désert, et jonché, comme toutes les rues d'ailleurs, de débris de toutes sortes : des balles aplaties en quantité, des morceaux de pierre ou de fonte provenant des maisons, des uniformes, des armes, des képis, des ceinturons, des baguettes de fusils. Les quelques curieux qui circulent comme moi en font des provisions. Il y a des marques de balles sur toutes les maisons et quelques-unes sont des ouvertures béantes causées par des obus.
Je remonte le boulevard pour essayer d'aller rue de la Charbonnière, derrière l'hôpital de Lariboisière où habitent les Manier, mais le boulevard de la Chapelle est barré par une énorme barricade sur laquelle flotte le drapeau tricolore. Des soldats, baïonnette au canon, sont en faction. Des cadavres de fédérés sont déposés sur le trottoir. On ne me laisse pas passer et je dois redescendre le boulevard. Au coin de la rue Bochard de Saron, je trouve un fusil chassepot en ébène et en acier poli, en très bon état. Je le ramasse. J'ai déjà garni mes poches de balles et éclats d'obus, et, chargé de tous ces trophées, je rentre à la maison.
La fumée remplit toujours le quartier et son odeur est insupportable : c'est une odeur de graisse rance fondue qui vous prend à la gorge.
Des affiches viennent d'être apposées dans le quartier ordonnant aux habitants de déposer à la gare du Nord toutes les armes de quelque nature qu'elles soient qu'ils possèdent, même les fusils de chasse dont on leur délivrera des reçus. Les armes de guerre et les revolvers ne seront pas rendus.
Père va donc rendre son fusil de garde national et aussi mon beau chassepot que je n'ai pas possédé longtemps. Le concierge porte à la gare les armes, que nos deux francs-tireurs de la Commune ont abandonnées dans notre remise. Pour éviter tout désagrément en cas de perquisitions, il porte sur le trottoir, au coin de la rue où se trouve toujours le corps d'un fédéré, les uniformes et les sacs abandonnés par nos indésirables hôtes d'une nuit.
Le frère de notre concierge qui est officier dans la ligne est venu le voir hier soir. Il dit que son régiment a particulièrement souffert à Montmartre où on tirait sur eux par les fenêtres; il dit aussi qu'ils ont été sans pitié et qu'ils ont fusillé sur place beaucoup de monde.
Dans l'après-midi, on commence à ramasser les cadavres. Des camions du chemin de fer ont été réquisitionnés à cet effet. Nous les voyons passer chargés de tous ces corps rigides. C'est affreux de voir ces figures pleines de sang. Et ce sang coule à travers les raies du camion qui laisse derrière lui une traînée sanglante. On a creusé de grandes fosses dans le square Montholon et c'est là qu'on les dépose provisoirement.
J'ai descendu la rue de Saint-Quentin afin de gagner les boulevards. Le spectacle est le même partout. On commence à circuler un peu, quoique le canon tonne encore au loin. Mais, en arrivant à la Porte Saint-Martin, je vois un spectacle terrifiant : toutes les maisons sont brûlées et détruites jusqu'au Théâtre de l'Ambigu. J'arrive au Square des Arts-et-Métiers où l'on enterre aussi des cadavres, de même qu'à la tour Saint-Jacques. Mais, arrivé là, on ne passe plus. Toutes les rues sont barrées à cause de l'incendie de l'Hôtel de Ville dont les ruines fument encore et dont il ne reste plus que des murs calcinés. Des pompiers vont et viennent, arrosant ces débris. C'est épouvantable de voir dans quel état ces misérables ont laissé Paris.
Plus loin, vers les Tuileries, on voit des nuages de fumée épaisse, mais on ne passe pas non plus. On dit que les Tuileries et le Ministère des Finances sont brûlés aussi. Je remonte alors le boulevard de Sébastopol en rapportant encore des balles et des éclats d'obus.
Le lendemain, je sors encore, et j'essaie de remonter vers La Villette. Il y a encore quelques obus qui ronflent en l'air, mais tout doit être bien près de finir. Près du canal, je vois un convoi de prisonniers qu'on emmène entre deux rangées de soldats, baïonnette au canon. Il y en a qui portent l'uniforme des fédérés, d'autres sont en civil, et tous paraissent en proie à la terreur, car ils ne savent pas le sort qui les attend. Je suis ce détachement. Il allait à la gare du Nord et c'est là qu'on devait interroger ces hommes et statuer sur leur sort.
La veille, un convoi de prisonniers était parti déjà de la gare du Nord pour Versailles, ceux qui ont été pris les armes à la main, ont été fusillés.

Il faut que je raconte ici l'histoire de "Bonjour". C'est ainsi que nous avions surnommé un pauvre artilleur qui logea chez nous à la suite des circonstances suivantes.
Après la signature de l'armistice, les troupes qui étaient cantonnées dans les forts ou dans les villages de la banlieue de Paris durent évacuer ces cantonnements et on en logea une partie chez les habitants. Nous eûmes, pour notre part, à loger deux artilleurs : l'un était un ancien soldat qui avait été rappelé, et l'autre, un tout jeune, un peu bourru. Nous les installâmes dans des chambres de bonnes alors vacantes. Tous les matins, ils allaient à la gare du Nord, répondre l'appel. On leur distribuait leurs vivres, pain, viande et légumes, que nous faisions cuire. Le plus ancien ne resta chez nous que quelques semaines, car, ayant été rappelé pour la durée de la guerre, il fut renvoyé dans ses foyers. Le plus jeune, qui était un brave paysan, demeura seul. Nous l'avions surnommé "Bonjour" parce que ce mot était à peu près la seule parole qu'il échangeait avec nous. Il était pourtant devenu le familier de la maison parce qu'il demeura chez nous jusqu'à la fin du mois de mai, après l'entrée des troupes de Versailles dans Paris.
Le 18 mars on apprit la révolte du 88 e régiment d'infanterie, et l'assassinat des généraux Lacomte et Clément Thomas, le Gouvernement qui se retira à Versailles fit donner l'ordre aux troupes qui se trouvaient dans Paris de rejoindre cette ville sans délai. Il craignait en effet que le contact des gardes nationales n'ébranlât leur moral et il voulait les soustraire aux influences mauvaises afin d'éviter qu'elles ne se mêlassent point aux insurgés comme cela venait de se produire.
Notre artilleur, en allant le 20 mars à la gare du Nord, fut informé que les hommes devaient se rendre à Versailles immédiatement et individuellement pour éviter le passage à travers Paris d'une troupe en armes. Notre brave "Bonjour" nous fit donc ses adieux et partit tranquillement avec son sac sur le dos. Depuis quelque temps déjà, on leur avait retiré leurs armes. Mais les fédérés gardaient déjà les portes de Paris. On l'empêcha de sortir et on voulut l'embaucher comme artilleur dans les troupes de la Commune. Il fut assez malin pour faire mine d'accepter et, au lieu de se rendre à l'endroit qu'on lui avait désigné, il rentra chez nous aussi tranquillement qu'il en était parti. Seulement il ne voulut plus en sortir, dans la crainte d'être pris de nouveau.
On le revêtit d'habits d'emprunts, et il demeura séquestré dans la maison et nourri par nous jusqu'à la fin de la Commune. Il était pour mon Père une cause de perpétuels tourments, car on redoutait les perquisitions que les fédérés faisaient un peu partout pour rechercher les réfractaires, mais aussi les indiscrétions dues à la malveillance et les dénonciations de voisins.
Heureusement, il ne se produisit rien de semblable. Mais lorsque la Commune fut vaincue et que les troupes occupèrent la gare du Nord, le pauvre garçon était dans une inquiétude mortelle. Il redoutait de se présenter aux autorités militaires, car il avait dû être porté à son corps comme déserteur et il craignait d'être accusé d'avoir servi la Commune ce qui entraînait pour lui la peine de mort.
Ce fut mon Père qui, dès le 25 mai se rendit à l'état-major de la gare pour expliquer son cas. Ce ne fut pas sans peine : après des pourparlers assez longs, et sur la foi de sa déclaration, il put être inscrit de nouveau sur le registre des subsistances.
Peu de jours après, il recevait sa feuille de route pour rejoindre son corps. Il nous dit un dernier "Bonjour". Il nous promit de nous donner de ses nouvelles, n'était-ce que pour nous remercier de tout ce qu'on avait fait pour lui? Nous n'entendîmes plus parler de lui.
Ainsi se termina l'odyssée de l'artilleur "Bonjour" qui aurait pu devenir tragique.

La Commune avait eu pour effet d'éloigner de Paris un certain nombre de membres de notre famille. Mon oncle et ma tante Bertaux étaient partis en Normandie où Henri devait les rejoindre. Mon oncle, déjà très malade, devait mourir au mois de Juillet suivant.
Ma tante Méquignon et Laure partirent. Mon oncle et ma tante Chevé se réfugièrent à Lèves près de Chartres dans leur propriété. Mon oncle et ma tante Petit sont restés à Villiers-le-Bel où ils étaient demeurés pendant toute la durée du siège. Ils purent ainsi échapper à la vue de toutes les horreurs dont nous avions été les témoins.
Les privations que l'on avait subies pendant le siège avaient été très préjudiciables à la santé des vieillards et des enfants en particulier. La mortalité infantile avait été très grande à Paris.
Dans notre entourage, ce fut surtout notre grand-père maternel, Louis Monteret, qui fut atteint gravement. Nos parents lui avaient souvent procuré des aliments, car les rations qu'il recevait étaient trop minimes, et son estomac ne pouvait pas digérer le pain qu'on nous distribuait. En outre, la plus grande partie de sa fortune consistait en actions de la Société du Val d'Osne, dans laquelle il avait été intéressé et où il avait passé sa carrière. La guerre avait empêché la distribution des dividendes de sorte que ses ressources s'étaient trouvées très réduites.
Toutes ces privations et toutes ces préoccupations avaient profondément altéré sa santé. La Commune, avec les nouvelles restrictions qu'elle imposait et les émotions qu'elle lui fit subir, acheva de le ruiner complètement. Il mourut le 24 mars, à 74 ans. J'ai dit plus haut combien le convoi funèbre éprouva de difficultés pour parvenir au Père-Lachaise, à cause des barricades dans les rues.

Après tant de désastres et de ruines, il fallait se remettre au travail et essayer de reconstruire tout ce qui avait été détruit, aussi bien au point de vue matériel qu'au point de vue moral.
Il y avait aussi des sanctions à prendre et des représailles à exercer contre tous ceux qui, à un degré quelconque, avaient déshonoré Paris.
Les conseils de guerre réunis à Versailles prononcèrent des condamnations sévères. Parmi les plus coupables, quelques-uns payèrent de leur vie leur participation à ces crimes. On peut citer notamment Raoul Rigault, Ferré, Delescluze, Dombrowski, Millière, Rossel, etc. D'autres, comme Courbet, Rochefort, Ranc, furent condamnés à la déportation. D'autres, enfin, réussirent à s'échapper et à se réfugier à Londres.
Beaucoup d'égarés aussi, hélas, et ce fut le plus grand nombre, périrent dans les sinistres journées de la fin de mai, victimes des théories abominables des énergumènes qui les avaient corrompus.
Certes, la répression fut terrible, mais elle était justifiée par les atrocités commises. Il suffit de rappeler l'assassinat de monseigneur Darboy et des otages retenus à la Roquette. Le massacre des prêtres et des gendarmes, rue Haxo, celui des Dominicains d'Arcueil, tous ces actes odieux qui ne peuvent trouver aucune excuse.

Napoléon III, du 2 décembre 1851 au 4 septembre 1870

Après les années terribles


À la maison, les affaires reprenaient petit à petit, et Ludovic secondait notre père, tandis que je reprenais le cours de mes études si souvent interrompues depuis un an. Je me rappelle que j'avais organisé dans une chambre vacante, au dernier étage de la maison, un laboratoire de chimie où je me livrais à des expériences de toutes sortes. J'y faisais aussi de la galvanoplastie.
Un jour que j'étais avec un de mes camarades (nous avions fait de l'oxygène avec du bioxyde de manganèse chauffé au rouge), je ne sais pas comment je fis mon compte, mais il se produisit soudain un mélange détonnant qui fit un bruit formidable et brisa quelques-uns de mes appareils.
En entendant ce bruit, toute la maison avait été mise en émoi, et mon Père qui me savait occupé à faire de la chimie était accouru très inquiet. Il n'y avait rien de grave, heureusement, et cela me rendit plus prudent dans mes expériences.
J'avais dû, pendant l'année 1872 et une partie de l'année 1873, prendre des répétitions afin de rattraper tout le temps perdu en 1871. Et j'allais pour cela chez un professeur du lycée Sainte Barbe qui demeurait rue Saint-André des Arts, dans un petit appartement où il vivait avec une vieille bonne et un petit chien. Il se nommait monsieur Pernet. C'était un excellent homme, très soigné de sa personne, avec des allures de vieux beau, ce qui formait un singulier contraste avec le logement et la maison qu'il habitait. Nous étions plusieurs qui avions recours aux leçons de monsieur Pernet, qui nous initiait de tout son savoir aux beautés de Virgile et de Tite-Live.
J'avais à la même époque un professeur de rhétorique nommé Périer dont j'ai gardé le reconnaissant souvenir. Il avait un œil de verre, ce qui lui faisait toujours incliner la tête lorsqu'il lisait. Mais c'était un éducateur de premier ordre qui nous communiquait son enthousiasme et sa passion pour les belles lettres. Je l'ai vu parfois, au cours d'une explication d'un chef-d'œuvre classique, se laisser à une émotion qui nous gagnait et qui était si intense qu'elle nous arracha un jour des applaudissements, ce dont il nous remercia, les larmes aux yeux.
Quelle influence exerce sur de jeunes intelligences des hommes comme celui-là et combien j'ai pensé, en relisant mes vieux auteurs, aux leçons de monsieur Périer! L'année 1873 devait marquer la fin de mes études.

J'aurais désiré me préparer aux examens de l'école de Saint-Cyr car j'avais un goût très prononcé pour la carrière militaire et plusieurs de mes camarades s'y destinaient également. Mon Père désirait que je me mette le plus rapidement possible aux affaires, car Ludovic devait partir l'année suivante pour faire son service militaire, et il allait se préparer aux examens du volontariat d'un an.
La loi militaire, telle qu'elle venait d'être votée, avait, en effet, fixé à trois années la durée du service militaire qui devenait obligatoire pour tous. Les fils des femmes veuves toutefois ne devaient rester que six mois sous les drapeaux. Mais, afin de constituer des cadres d'officiers de réserve, il avait été décidé que les jeunes gens qui justifieraient d'une instruction suffisante en passant un examen spécial, et qui verseraient une somme de 1 500 francs, ne feraient qu'un an de service, et en passant un nouvel examen, pourraient obtenir le grade d'officier de réserve. On les appelait volontaires d'un an, car ils pouvaient devancer l'appel de leur classe, et, suivant leur rang à l'examen, choisir leur corps.
Notre cousin Alphonse Monteret, quoique d'une classe au-dessous de celle de Ludovic, se décida à devancer l'appel afin de partir avec lui. Reçus tous les deux à l'examen ils choisirent les chasseurs à pied. Ils furent affectés au 2e. bataillon en garnison à Amiens. Leur départ devait avoir lieu au mois d'octobre 1874.
Il me fallut donc me soumettre à ma nouvelle existence. Je n'étais plus, à partir de ce moment, un enfant. C'était la vie sérieuse, avec ses devoirs et ses charges, qui s'ouvrait pour moi. Je dois dire que cette entrée dans la carrière des affaires m'était singulièrement facilitée par les conseils que je recevais de mon père. Ludovic et moi avions un véritable culte pour lui. Il s'était toujours appliqué à se montrer pour nous le compagnon le plus affectueux et le guide le plus sûr. Il nous aimait d'un amour profond et nous avait élevés sans faiblesse, mais avec le souci de nous donner une éducation virile et forte. Il savait nous montrer par des exemples pris autour de nous ou dans nos relations, ce que nous devions faire et ce que nous avions à éviter. Ses conseils dont nous fûmes trop tôt privés, nous furent précieux à nos débuts dans la vie. Pauvre cher papa! Si tôt enlevé à notre affection!
À ce moment nous fûmes affligés par une grave maladie qui atteignit notre chère maman. Les fatigues, les privations et les émotions ressenties pendant le siège et la Commune avaient ébranlé sa santé, et il fallut lui faire donner des soins spéciaux dans une maison de santé. Notre pauvre Père fut très affecté de ce coup imprévu qui bouleversait notre existence. En effet, mes deux sœurs Constance et Marie suivaient alors les cours de l'institution des demoiselles Château, rue du faubourg Poissonnière, où elles étaient externes. Cet événement détermina notre Père à les placer comme internes. Elles purent ainsi continuer leurs études plus facilement qu'elles n'auraient pu le faire chez nous, en l'absence de notre mère, et elles purent, par la suite, obtenir leur brevet élémentaire et supérieur.
Ludovic était parti sur ces entrefaites pour faire son année de service, et je me trouvais de ce fait demeuré seul avec Père dans cette maison naguère si vivante et si gaie. Mes sœurs sortaient le dimanche et nous allions souvent déjeuner chez mon oncle Alexandre et mon oncle Chevé, tandis que notre Père allait voir notre chère maman dont la santé s'améliorait de jour en jour.
Je m'efforçais de seconder mon Père de mon mieux. Je visitais la clientèle et je m'occupais de la correspondance et de la partie administrative de la maison. Cela m'intéressait beaucoup et m'initiait au maniement des affaires. Comme j'étais seul à Paris, privé de mes deux compagnons habituels, Ludovic et Alphonse, je me sentais un peu isolé, lorsqu'un jour mon cousin Henri Bertaux me proposa d'assister à un concert qui était donné dans la grande salle des fêtes du pensionnat de Passy par une œuvre dont il faisait partie et qu'on nommait le Cercle de la Jeunesse.
C'était un groupement de jeunes gens, dont la plupart étaient des anciens élèves de l'école des Francs-Bourgeois. Son siège se situait dans un bel hôtel de la rue Saint-Antoine. Il avait été fondé par le Frère Joseph, ancien directeur de cette école. Il venait d'être nommé assistant du Supérieur Général des Frères.
J'assistais à ce concert, et je me fis inscrire à ce Cercle, sans me douter qu'il devait tenir une si grande place dans mon existence.
Je m'y rendais le soir deux fois par semaine, et aussi le dimanche matin où j'assistais à la messe qui se disait dans la chapelle de la maison. Je dois dire que, tout d'abord, je me trouvais un peu dépaysé et un peu surpris dans ce milieu. Ancien élève de l'université, je ne connaissais pas les Frères, je me les représentais comme des éducateurs de second ordre, destinés à l'éducation des enfants du peuple, dans les écoles communales, et le premier contact avec ceux que je voyais au Cercle me laissait quelque peu méfiant.
Je ne tardais pas à m'apercevoir combien je me trompais et je pus me rendre compte aussi de l'influence que peut avoir sur l'âme et sur l'intelligence d'un jeune homme qui se forme, le milieu où il vit.
Au lycée, à époque où j'y avais vécu, la majeure partie de mes camarades affectaient en matière religieuse une indifférence complète, sans hostilité d'ailleurs. Le respect humain y régnait en maître, et bien minime était le nombre de ceux qui osaient faire leurs Pâques. Pourtant nous avions des aumôniers de premier ordre, l'abbé Roche qui mourut évêque de Gap, et l'abbé Leclerc qui me fit faire ma Première Communion et qui mourut évêque de Limoges. On leur témoignait du respect et de la déférence, on appréciait leur éloquence (l'abbé Roche était un orateur réputé), mais il était de bon ton de ne pas pratiquer.
J'avais une mère très chrétienne, qui nous maintenait dans les pratiques d'une vie religieuse intense. Elle nous donnait, à mon frère et à moi, des livres de piété dont nous devions lui promettre de lire chaque jour au lycée un chapitre.
Et cela me rappelle un souvenir que je veux conter pour montrer l'état d'esprit qui régnait non seulement chez les élèves mais aussi chez les maîtres.
Un soir, ayant terminé mes devoirs, je faisais la lecture de mon livre de piété, le maître d'étude aperçut mon livre et me demanda de le lui apporter. Il se mit alors à lire tout haut le titre, en se moquant, déclarant qu'il me le confisquait parce qu'il ne portait pas le visa du surveillant général. C'était obligatoire pour tous les livres qu'on apportait du dehors. Je dus aller réclamer mon livre chez le surveillant général, et cela me valut encore quelques remarques ironiques de cet excellent monsieur Houchard, l'homme le plus antipathique de tous nos maîtres.
Ce petit incident me fut, d'un certain point de vue, très salutaire, car, dans mon imagination d'enfant, il me sembla que j'avais souffert pour ma foi.

Me voilà donc admis dans ce nouveau milieu, entouré presque aussitôt de camarades de mon âge qui m'accueillaient avec empressement et me témoignaient leur bonne amitié. Cette amitié du plus grand nombre devait me demeurer, fidèle, tout le cours de ma vie, et l'on verra par la suite que, sans s'en douter, Henri, en me procurant cette carte de concert, avait décidé de l'orientation de mon existence, puisque c'est au Cercle que je fis la connaissance de Louis Dimier dont je devais épouser la sœur.
J'étais à l'âge où les convictions se forment, et si, comme je l'ai dit plus haut, ma première formation, au point de vue religieux, avait été complète, il est certain que l'atmosphère nouvelle qui m'entourait n'était pas inutile pour fixer définitivement mon caractère et ma conduite.
Il y avait à ce moment au Cercle un aumônier qui se nommait Renaudière de Vaux. Il avait été élève de l'Ecole des Francs-Bourgeois sous la direction de Frère Joseph. Un de ses frères, membre du Cercle, s'était engagé en 1867 dans les Zouaves Pontificaux, et avait été tué à Patay en 1870, dans les rangs de cette troupe qui, sous les ordres du Général de Charette, et sous le nom de "Volontaire de l'Ouest", était venue se battre en France. Le bon abbé Renaudière devint mon directeur et mon guide le plus sûr et le plus dévoué. Jamais je n'avais vécu dans l'intimité des prêtres et des religieux. Je me trouvais pénétré de ces affections, de ces dévouements qui avaient une si grande emprise sur mon âme.
L'abbé Renaudière dont la santé était assez chancelante mourut jeune, mais je n'ai jamais oublié sa bonté ni les conseils éclairés de sa direction.
Au-dessus de tous les religieux qui s'occupaient activement du Cercle, et qui tous me devinrent bientôt sympathiques, il y avait la grande et belle figure du Frère Joseph, qui les dominait tous et qui devait bientôt être placée, comme Supérieur Général, à la tête de l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes.
Le Frère Joseph venait assez fréquemment encore aux Francs-Bourgeois, assister aux séances qui s'y donnaient, ou aux cérémonies qui réunissaient les membres du Cercle, et où il était heureux de retrouver ses anciens élèves. Tous d'ailleurs avaient un culte pour lui, car il avait un don particulier d'attraction. Je le vis dans une de ces cérémonies où je lui fus présenté, et jusqu'à sa mort, il ne cessa jamais de me considérer comme un de ses enfants préférés et de me le témoigner en toutes circonstances.
J'aurai sans doute l'occasion de parler encore de lui au cours de ces pages. Il eut pendant mes premières années de présence au Cercle une influence considérable sur moi. J'ai conservé de lui des lettres qui témoignent de la particulière estime en laquelle il me tenait et de l'honneur que j'en ressentais. Je ne puis mieux la reconnaître qu'en disant que ce fut lui, qui, un an avant sa mort, me confia la Présidence de cette œuvre qu'il avait fondée. Présidence devenue vacante par la mort de monsieur Jules Loebnitz, un de ses anciens élèves, qui l'avait conservée vingt-deux ans.
Mon Père m'avait vu avec plaisir entrer dans un groupement de jeunes gens qu'il savait être de bonnes conduites et de bons sentiments, surtout que cela m'était d'un très grand secours dans mon isolement momentané.

Petit à petit, la santé de notre chère maman se rétablissait, et elle put enfin reprendre un jour sa place au milieu de nous. Ce fut une grande joie pour tous et nous pensions que notre existence allait pouvoir reprendre son cours normal et tranquille. Hélas! Nous étions au contraire à la veille d'une épouvantable catastrophe.

Le jeudi matin 12 août 1875, notre Père était parti à Saint-Denis où il avait des arrivages de charbon à surveiller. Il en avait profité pour aller en même temps voir mon oncle Petit qui s'y était retiré après avoir cédé sa maison à Augustin qui s'était marié en 1872. Il revenait prendre à la gare de Saint-Denis le train qui devait le ramener à Paris, lorsque, en traversant les voies, il fut tamponné par un train express et tué sur le coup.
J'étais au bureau, fort étonné de ne pas avoir vu rentrer Père à l'heure du déjeuner, car il était toujours très exact. Nous avions échangé plusieurs fois, ma mère et moi, des propos qui ne dissimulaient pas notre inquiétude. Il était déjà une heure et nous l'attendions depuis midi. À ce moment, un étranger entra au bureau avec un air assez mystérieux, et demanda à parler au fils de monsieur Petit. Il appartenait au Commissariat de Police de Saint-Denis. Il s'était auparavant, je l'ai su plus tard, renseigné auprès du concierge pour avoir des informations sur nous.
Cette demande et l'air étrange de ce visiteur me glacèrent d'effroi et ce fut bien pis encore lorsque, lui ayant décliné ma qualité, il me dit sans oser cependant m'avouer toute l'affreuse vérité, que mon Père avait été grièvement blessé à Saint-Denis, dans un accident de chemins de fer, et qu'il était nécessaire que j'y allasse de suite avec lui. On peut se figurer l'état dans lequel me mit cette déclaration. J'insistais pour avoir des précisions, mais mon interlocuteur se dérobait à mes demandes, se bornant à me prier de l'accompagner sans retard.
Le bureau de mon Père où je me trouvais était séparé de celui des employés. Il communiquait par un escalier intérieur avec l'appartement qui était au-dessus. Il occupait tout le premier étage. Il fallait que je prévienne ma pauvre mère à peine convalescente et mes sœurs. Je me raidis, et rassemblant tout mon courage, je montais lui annoncer ce qu'on venait de m'apprendre. Cette pauvre maman resta devant moi, comme étourdie du coup qui la frappait. Mes sœurs et moi nous ne pouvions retenir nos sanglots. Elle demeura impassible dans une attitude qui m'effrayait, puis elle m'embrassa, me recommandant d'avoir du courage. Elle s'oublia pour ne penser qu'à nous.
Ludovic était à Amiens. Il fallait que je le prévienne. En laissant ma mère et mes sœurs j'avais peine à me séparer de ma mère et de mes sœurs dans un pareil moment. Je sortis avec cet inconnu, pour télégraphier de suite à Ludovic.
À peine avions-nous fait quelques pas que mon compagnon me fit connaître sa qualité. Il était attaché au commissariat de Police de Saint-Denis. Sur mes nouvelles instances, il finit par m'avouer la triste vérité que je soupçonnais. Je ne reverrai plus, hélas, mon pauvre cher Père.
C'est avec ce fardeau sur le cœur que je partis pour ce triste voyage. Il faisait une chaleur accablante. J'agissais comme un automate aveugle et sourd. Je me remémorais l'étreinte affectueuse de mon Père au moment de son départ et son baiser qui devait être le dernier.
Certes, la vie devait me réserver encore d'autres bien douloureuses épreuves. À dix-huit ans, c'était la première qui s'abattait brutalement sur moi. Je ne crois pas avoir ressenti de toute ma vie de souffrance plus cruelle!

À Saint-Denis, je refusais de voir les restes de mon cher papa. Je sentais que, devant son corps qu'on me disait défiguré, je pourrais avoir une défaillance. Je voulais garder toute mon énergie et toute ma force pour ne pas aggraver par ma faiblesse la douleur de ma pauvre maman.
Avant de rentrer à Paris, après avoir accompli toutes les formalités administratives nécessaires, je me rendis chez mon oncle et ma tante Petit, qui furent d'autant plus accablés qu'ils avaient quitté mon Père quelques heures auparavant.
On s'imagine ce que fut mon retour et le désespoir de ma mère et de mes sœurs. Les oncles et tantes prévenus accoururent pour nous consoler. Mon oncle et ma tante Petit qui m'avaient suivi à quelques heures d'intervalle, mon oncle Alexandre, mon oncle Chevé, ma tante Alphonse, se montrèrent tous pleins de prévenances et de bonté. Ludovic arriva dans la nuit. Il avait pu prendre un train du soir; son arrivée renouvela notre douleur. Nous avions à dater de ce moment des devoirs impérieux à remplir. Nous allions devenir les soutiens matériels et moraux de notre mère et de nos sœurs.
Dès le lendemain des obsèques, Ludovic avait dû rejoindre son corps. Comme fils aîné de veuve ayant accompli déjà plus de six mois de service il se trouvait libérable. Quelques jours plus tard il fut définitivement libéré.
Ce furent alors ces formalités toujours si pénibles qui suivent les décès. Inventaires, réunions de conseils de famille…

J'étais aux affaires depuis un an, et déjà au courant de tous les rouages de la maison. À la demande de mon oncle Chevé, je lui donnais tous les renseignements utiles, et je fis établir un bilan de la situation de la maison, afin de le communiquer au notaire et au conseil de famille.
Malheureusement, ce bilan fit apparaître une situation obérée. Depuis deux ans les cours des charbons avaient beaucoup baissé et nous avions encore à écouler des marchés passés à des prix onéreux. La question était de savoir, si l'on devait continuer l'exploitation de la maison ou s'il fallait la liquider?
Nous étions trop jeunes, Ludovic et moi, pour assurer une pareille tâche. Il aurait fallu pouvoir remettre de l'argent dans la maison, et nous n'aurions pu, vu notre expérience, assurer son bon fonctionnement qu'avec le concours d'étrangers. Les opinions de nos oncles furent pour la liquidation. Cela nous ruina.
Cette décision fut désastreuse! Si on avait, par exemple, vendu la maison de Villiers-le-Bel, on avait les capitaux nécessaires qui faisaient momentanément défaut. Ainsi on évitait de vendre à vil prix la maison de Paris et le fonds de commerce, perdant le fruit de tant années de labeur. Un peu d'aide et de confiance nous auraient permis de conserver. Nous aurions pu alors, après quelques années d'efforts, rétablir une situation qui n'était que compromise, d'autant que la maison avait une des meilleures clientèles de la place. Mais nous n'avions que dix-huit et vingt ans, et nous ne pouvions que nous incliner et nous résigner à commencer le rude apprentissage de la vie.
Nous devions surtout faire en sorte que notre mère et nos sœurs n'aient pas trop à souffrir de notre nouvelle existence. Nous nous mîmes résolument à l'œuvre avec l'aide de nos parents.

Mon oncle Chevé m'offrit un emploi dans la maison de produits chimiques, 36, rue de la Verrerie. Il l'exploitait avec un associé, Monsieur Gérard, un de nos cousins par sa femme qui était une demoiselle Pitat.
La maison Chevé & Gérard était une des plus considérables de la place dans le commerce des produits chimiques. Elle avait deux usines, une à Vaugirard, et l'autre à Courville en Eure-et-Loir. Monsieur Gérard était un homme aimable, ancien maire du troisième arrondissement de Paris, sous l'Empire, et le beau-frère de monsieur Menier, le grand chocolatier. Il était aussi Président de la Chambre Syndicale des Produits Chimiques.
J'étais heureux d'entrer dans cette maison dont les chefs me portaient beaucoup d'intérêt. J'oubliais de dire, que j'avais été, à Louis-le-Grand, le camarade de Maurice Gérard, l'aîné des fils de mon nouveau patron. Comme il était plus jeune que moi et un peu timide, je lui avais, en maintes circonstances, servi de mentor et rendu quelques services.
La nouvelle carrière qui s'ouvrait devant moi se présentait donc sous d'heureux auspices, et le commerce des produits chimiques était de ceux pour lesquels je me sentais de l'attrait.
Quant à Ludovic, il trouva une situation grâce à monsieur Baudoin, neveu de notre tante Alphonse, qui possédait, rue Oberkampf, un magasin de quincaillerie très important et dans lequel il avait déjà réalisé une assez belle fortune. Il prit Ludovic comme caissier d'abord, et plus tard il devint le chef de la partie administrative de sa maison.
Nos appointements, pour modestes qu'ils fussent au début, allaient cependant nous permettre de faire face honorablement au petit budget de la maison, augmenté de quelques maigres revenus, épaves de notre ancienne fortune.

Nous avions loué, rue des Petits-Hôtels, 23, près de la place Saint-Vincent-de-Paul, un modeste appartement composé de deux chambres assez grandes, avec salle à manger, cuisine, cabinet de toilette et cabinet de débarras. Nous occupions, Ludovic et moi, une des chambres, notre mère et nos sœurs occupaient l'autre.

Constance et Marie n'avaient pas encore terminé leurs études. Elles purent cependant les continuer grâce à l'aide qu'elles trouvèrent dans leur ancienne institution où elles purent demeurer en faisant office de sous-maîtresses. Plus tard, leurs examens terminés, elles obtinrent des leçons assez avantageuses dans des familles qui nous connaissaient et où elles étaient d'autant mieux considérées qu'on compatissait à notre malheur.
J'avais continué de fréquenter le Cercle des Francs-Bourgeois. Ludovic s'y était fait inscrire, et nous trouvions là un heureux dérivatif à nos préoccupations.

En dehors de mon travail de bureau je donnais le soir à la maison, deux ou trois jours par semaine, des leçons de latin qui m'avaient été procurées par les Frères du Cercle. En effet, on n'enseignait pas le latin à l'École des Francs-Bourgeois. Il n'existait alors que le baccalauréat ès lettres et le baccalauréat ès sciences, tous les deux comportaient du latin. Il fallait être bachelier pour pouvoir se présenter à certaines écoles, le latin était donc nécessaire.
Ces élèves furent pour moi une source de petits profits, et j'ajoute que j'éprouvais un vif plaisir à revoir mes anciens livres classiques, les lettres ayant toujours eu pour moi beaucoup d'attrait.
C'est ainsi que j'ai eu l'envie de me perfectionner dans l'étude du latin. Je trouvais auprès de l'abbé Renaudière qui avait quitté le Cercle, mais que je continuais à voir, un maître aimable. Je travaillais pour ma propre satisfaction, si je puis dire, et aussi pour la sienne, car ces soirées nous étaient vraiment agréables. Au Cercle, à cette époque, la Direction était entre les mains d'un Frère à l'air fort distingué. Il avait été désigné pour remplacer le Frère Joseph. Il se nommait le Frère Hyacinthe. Malheureusement, il ne sut pas se faire aimer des jeunes gens. Il était un peu hautain, et ne comprenait pas assez que les jeunes gens du Cercle n'étaient plus des élèves et qu'il fallait les traiter de façon différente. Le Frère Hyacinthe resta peu de temps à la tête de la maison des Francs-Bourgeois. Il fut remplacé par un homme qui devait y accomplir un apostolat de vingt-neuf années : le C.F. Argymir, que les abominables décrets de laïcisation enlevèrent à l'affection de tous ceux qui, pendant tout ce temps, le connurent et l'aimèrent!
C'était un saint religieux plein de bonté, toujours prêt rendre service et un éducateur parfait. Mais il eut d'abord quelque peine à se faire à ce nouveau et si complexe milieu. Cette école se composait d'une maison de famille, où habitaient de jeunes étudiants venus de province, et d'un Cercle, où se rencontraient de jeunes gens de seize à trente ans. Petit à petit, il sut conquérir toutes les sympathies et l'œuvre du Frère Joseph continua sous sa direction à grandir et à prospérer. Quant à moi, je m'y attachais de plus en plus, et j'aurai l'occasion fréquente d'en parler.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, j'étais entré dans la maison Chevé & Gérard comme employé. J'y faisais un excellent apprentissage des affaires. Cette maison, en effet, avait, tant en France qu'à l'étranger, de nombreux représentants. Elle avait le monopole pour la France des produits des plus importantes maisons anglaises. Elle était en outre dépositaire des produits des premières marques françaises en alcalis, acides citriques et tartriques, borax, engrais, camphre, éthers etc. tout produits de consommation importante. Il y avait là pour moi une initiation qui devait, dans la suite, être très profitable.
Mon oncle m'avait placé dans un poste de confiance, en liaison directe avec le fondé de pouvoir de la maison, Monsieur Nestor Escoffier. Ses procédés me parurent, à différentes reprises, assez critiquables. Il avait, quoique jeune, une situation prépondérante dans la maison, due à sa très vive intelligence et à sa grande facilité de travail. Sous sa direction, je pus, au bout de peu de temps, faire une partie de la correspondance courante de la maison, mais ma mauvaise écriture désespérait mon oncle. Il m'obligea à prendre des leçons d'écriture, ce qui me fit dépenser de l'argent. Je n'en avais pas de trop, et cela ne me servit pas à grand-chose.

C'était la première fois que je me trouvais en contact avec un personnel d'employés de tous grades et d'éducations bien diverses. Il y avait un chef de magasin, alsacien, nommé Mathis, travailleur acharné et bon camarade, mais buveur et débauché. Il était très lié avec un voyageur de la maison Eugène Gérard, sans lien de parenté avec notre patron. C'était un ancien élève du Frère Joseph, à l'École des Francs-Bourgeois. Il avait même été un brillant élève, mais, comme tant d'autres, il s'était laissé entraîner par de mauvais camarades. Quand il était de retour à Paris, il traînait le soir avec son ami Mathis, dans tous les mauvais lieux. Avec cela, sympathique et serviable, charmante nature que sa faiblesse de caractère avait dévoyée et qui usa sa santé dans une existence à laquelle elle ne pouvait résister.
J'avais pour lui beaucoup d'estime, à cause de sa bonté, et, quand je le vis tomber malade, je m'intéressais à lui et lui parla un jour du Frère Joseph, son ancien maître. Cela fit sur lui une profonde impression, et, comme sa maladie s'aggrava soudain, il voulut le revoir. Le Frère Joseph n'eut pas de peine, en quelques mots, à reprendre le cœur de son ancien élève, son "cher enfant" comme il l'appelait. Le pauvre Eugène consolé et réconcilié avec Dieu put mourir peu après. Cela avait produit sur moi une profonde impression, et me rapprocha encore du Frère Joseph.

Il y avait encore un caissier nommé monsieur Courbet, qui était, lui, un catholique très zélé et très pratiquant; un comptable nommé Bouillet, dont le beau-frère Gabriel Bontamps avait été aussi élève des Francs-Bourgeois, puis était entré à l'École Polytechnique. J'avais fait sa connaissance au Cercle, pendant les vacances, car il y logeait, comme pensionnaire de la Maison de Famille.

Le Frère Joseph avait suivi de très près l'éducation de Bontamps, un de ses élèves préférés. Je m'étais lié très étroitement avec lui; cette amitié devait être de courte durée, car le pauvre garçon, à peine entré à l'École de Fontainebleau comme sous-lieutenant d'artillerie, mourut en quelques jours d'une fièvre typhoïde.
Avec le Frère Joseph j'assistais à Fontainebleau à ses obsèques. Je fis paraître dans le Figaro, une courte note reproduisant les parties essentielles du discours prononcé sur sa tombe par le Général Schneegans, commandant l'École. Passages qui rendaient hommage au dévouement des Frères des Écoles Chrétiennes qui avaient élevé Bontamps. Si je relate cet incident, c'est qu'il se complique de la façon suivante : l'article du Figaro fut relevé dans la presse comme la preuve de l'ingérence cléricale dans l'armée, et je dus écrire au Général Schneegans pour m'excuser d'avoir provoqué pour lui cet ennui. Cela me valut une belle réponse du Général, me disant qu'il avait l'habitude de ne pas cacher ce qu'il pensait. Je reçu une autre lettre non moins belle, et particulièrement flatteuse pour moi, du Frère Joseph, auquel le Général avait adressé ma lettre et qui m'en félicitait. Ce fut encore pour moi l'occasion d'entrer davantage dans intimité, si je puis dire, du C.F. Joseph. Je vois qu'en parlant de monsieur Bouillet, l'excellent homme qui était comptable chez Chevé & Gérard, je me suis laissé entraîner bien loin de mon sujet. Cependant, tout cela ne dérivait-il pas de mes nouvelles connaissances dans la maison!
Je reviens à mes occupations d'employé. J'étais chargé des relations avec les représentants, du classement des commandes, de leur transmission au magasin pour leur expédition, puis du groupement et de l'envoi des factures qui me venaient de la comptabilité générale. J'apprenais ainsi à connaître le maniement de grosses affaires dont les achats et les ventes se centralisaient dans le bureau auquel j'étais affecté.
Par un orgueil assez naturel et excusable à mon âge, je me figurais que je pourrais bientôt aspirer à un emploi supérieur, d'autant que je recevais de mon oncle les encouragements les plus flatteurs. Il me chargea même un jour d'une mission en province, ce qui me combla de joie. C'était ma première sortie, et, pour moi, la preuve du cas que l'on faisait de mes services.
Plus tard, je me suis rendu compte que j'avais encore beaucoup à apprendre. L'expérience ne s'acquiert qu'à la longue et c'est un important élément du succès dans les entreprises commerciales. Mais je ne crains pas de dire que mon ardent désir de me créer une situation et la ferme confiance que j'avais en l'avenir furent pour moi des stimulants puissants.
Cet avenir, je le plaçais aussi et surtout sous la protection de la Sainte-Vierge, pour laquelle j'avais une dévotion toute particulière. Je faisais partie, au Cercle, d'une congrégation que l'abbé Renaudière avait créée et qui avait surtout pour but d'intensifier la vie religieuse de ses membres.
Mon ambition était de pouvoir laisser un jour mes occupations de bureaucrate, si intéressantes fussent-elles. Elles m'avaient permis jusqu'ici de me familiariser avec la partie administrative et économique, si je puis dire, d'une grande industrie. Je m'efforçais donc de trouver le moyen de connaître les produits et les marchandises dont je voyais passer sous mes yeux les contrats d'achat et de vente.
Une occasion devait bientôt s'offrir à moi de réaliser ce désir. Un employé dont la fonction était désignée dans notre métier sous l'appellation de "commis de ville" vint à quitter la maison. Le commis de ville était chargé d'acheter sur place les articles que la maison ne fabriquait pas et qui lui étaient demandés par la clientèle. Il devait aussi échantillonner les produits qu'on recevait pour le magasin, soit qu'ils vinssent des usines, soit qu'ils aient été reçus des fournisseurs. Il se trouvait donc alternativement occupé de parcourir la place ou travailler au magasin.
On se rend compte aisément de l'importance que j'attachais à obtenir ce poste qui me permettrait de connaître complètement mon métier et de compléter mon apprentissage. Je m'en ouvris à mon oncle qui accueillit assez froidement ma requête. Il me laissa entendre que j'étais bien jeune et téméraire de vouloir occuper un poste pour lequel je n'étais pas préparé. Avec le recul du temps, je reconnais qu'à la place de mon oncle, j'aurais pensé comme lui. J'aurais sans doute trouvé un peu outrecuidante une demande qui m'aurait été ainsi formulée. Je prétends cependant qu'il faut parfois savoir oser et ne pas croire que les portes s'ouvriront toutes seules devant vous. Avant tout il faut vouloir, non pas certes sans avoir réfléchi, et après être préparé à pouvoir mener à bien la tâche que l'on sollicite. Aide-toi, le Ciel t'aidera! Quoi de plus vrai que ce proverbe! J'en fis l'heureuse expérience. En effet, mon oncle, malgré son accueil assez peu encourageant, ne fut pas fâché au fond de voir que j'avais le désir d'apprendre et de prouver ce dont j'étais capable. Après quelques jours de réflexion, il m'annonça qu'il me confierait le poste en question, mais seulement à titre temporaire, et pour voir ce que je saurais faire. Je le remerciais avec effusion et je lui promis de mettre toute ma bonne volonté et tout mon cœur à l'accomplissement de ma nouvelle fonction.

On comprendra mieux l'importance que j'attachais à occuper cet emploi, lorsqu'on saura tous les avantages que je pouvais en retirer et dont je connus plus tard tout le profit. Chaque jour, en effet, je parcourais la place, apprenant à connaître une quantité de maisons s'occupant les unes de droguerie, de couleurs, d'épicerie en gros, les autres d'engrais, de produits de teinture, de blanchiment; en un mot, toutes celles qui, sur la place de Paris, touchent de près ou de loin l'industrie des produits chimiques.

En me présentant au nom de ma maison, je faisais en même temps connaissance personnelle des chefs de ces maisons, de leurs fondés de pouvoir, de leurs représentants, et mes relations se développaient et s'augmentaient d'autant. C'est-à-dire que, tout en servant les intérêts qui m'étaient confiés, je me créais des relations et des amitiés précieuses. Je me faisais connaître, ce qui était pour moi très important.
J'apprenais, en même temps, à connaître les marchandises, à en suivre les cours, à distinguer leurs qualités. Pour me perfectionner davantage, je m'étais appliqué à réunir une collection de tous les produits qui me passaient par les mains.

Ce poste, qui ne m'avait été donné qu'à titre temporaire, me fut bientôt attribué à titre définitif. Mon oncle m'en fit part un jour, mais, par une petite mesquinerie dont je fus très contrarié sur le moment, mais dont je ne lui gardais aucune rancune, il ne me donna pas l'augmentation d'appointements qui aurait dû correspondre avec ce changement de situation.
J'en aurais eu bien besoin, car mes charges étaient bien lourdes. A la maison, c'étaient alors mes ressources et celles de Ludovic qui alimentaient notre maigre budget. Je ne me décourageais pas, cependant, et j'espérais bien mériter cette augmentation par mon travail et pouvoir devenir un jour voyageur, ce qui était le but suprême vers lequel tendaient mes efforts.

Malheureusement tout ce laborieux échafaudage de mes projets d'avenir vint à s'écrouler tout d'un coup.
La maison Chevé & Gérard avait, comme je l'ai dit, deux usines. Celle de Courville avait pour objet le traitement et la calcination des bois. On y fabriquait tous les produits qui en dérivaient : les pyroligneux, les méthylènes, les alcools de bois, les acides acétiques et leurs dérivés : acétate de plomb, de zinc, etc. Elle avait été agencée avec tous les derniers perfectionnements par un ingénieur de grand talent, monsieur Vincent, professeur à l'École Centrale. Malheureusement, tout cela avait coûté fort cher et le rendement de l'usine ne parvenait pas à équilibrer les frais énormes qu'elle entraînait.
De plus, la direction de monsieur Escoffier, en qui mon oncle avait la plus grande confiance, était déplorable, à cause des gaspillages de l'argent de la maison. Dans les usines comme à Paris, on dépensait sans compter, et il arriva un moment où la caisse fut vide et où on fut acculé à la suspension des paiements.
Ce fut une catastrophe.

Comme monsieur Gérard était de famille riche (j'ai dit qu'il était le beau-frère de monsieur Menier), sa famille intervint pour payer le passif et éviter la faillite. Tous les créanciers furent désintéressés et la maison liquida.
Mon oncle en effet était trop âgé pour essayer de trouver de nouveaux capitaux, et monsieur Gérard n'avait jamais été qu'un bailleur de fonds, s'occupant peu des affaires de la maison.

En 1877 je me trouvais donc de nouveau obligé de chercher une situation. C'est alors que mes relations furent d'une grande utilité.

À la maison, la vie se poursuivait bien triste pour notre chère maman et bien pénible pour nos sœurs qui s'étaient mises résolument au travail et qui avaient, comme je l'ai dit, trouvé des leçons qui nous permettaient, en faisant bourse commune, d'équilibrer notre budget. Marie avait trouvé dans une famille amie de notre père des leçons particulières très productives. Elle allait même passer les vacances dans cette famille, au bord de la mer, dans une propriété à Veulettes. Pendant ce temps, Constance allait avec ma mère, soit à Saint-Denis chez mon oncle Petit qui s'y était retiré, soit à Maison-Laffitte, chez ma tante Alphonse. Ludovic et moi restions alors seuls à Paris, et le Cercle était pour nous bien précieux. J'y prenais mes repas, je m'y dévouais de plus en plus. J'avais été nommé Commissaire le 11 juin 1877. Je devins Conseiller aux élections de 1878. En même temps je m'occupais des jeux. J'étais capitaine du Jeu de Barres, et nous allions le dimanche, dans la belle saison, exercer nos jambes sur les pelouses de Fontenay-sous-Bois, où nous avions, avec l'agrément des gardes du bois, un emplacement réservé.
Le Cercle avait alors comme aumônier l'abbé Odelin, qui devint plus tard prélat de la maison du Pape, et vicaire Général de Paris. Il était devenu mon directeur depuis que l'Abbé Renaudière avait dû se retirer pour raisons de santé. Je continuais cependant à avoir avec ce dernier des relations fréquentes jusqu'à sa mort survenue le 17 octobre 1882 à la Genevraye, en Seine et Marne, chez des parents qui lui prodiguaient leurs soins mais qui ne purent avoir raison du mal impitoyable (un cancer de l'estomac) qui le rongeait.
L'abbé Odelin, dont je viens de parler, était un prêtre très distingué d'une grande érudition. Il était entré dans les ordres assez tard et après avoir fait son droit et s'être fait inscrire au barreau. Il était d'une famille bourgeoise parisienne très estimée dans le monde des affaires. Il possédait une belle situation de fortune.
Un de ses frères officier de la garde mobile pendant la guerre avait été tué à la manifestation de la rue de la Paix que j'ai racontée plus haut. Ce jeune officier était une sorte d'élite et l'abbé Odelin avait publié sur son frère un livre racontant sa vie qui était très édifiante. Il eut la bonté de m'en offrir un exemplaire avec une dédicace.

L'Abbé Odelin resta au Cercle jusqu'en 1880, et demeura toujours très attaché à cette œuvre à laquelle, à l'heure où j'écris, il rend encore des services.

Pendant l'année 1876, le 28 février, alors que j'étais depuis six mois environ dans la maison Chevé & Gérard, nous eûmes la douleur de perdre notre tante Orban à l'age de 78 ans. Ma tante Orban était ma marraine. Elle avait toujours eu une santé fort délicate; c'était une des sœurs de ma grand-mère paternelle. C'était en effet une demoiselle Morel. Elle fut soignée toute sa vie avec beaucoup de dévouement par sa fille, notre cousine Mélanie, dont j'ai déjà parlé, et qui était le professeur d'histoire religieuse de toutes les générations de la famille.
Mon Père me racontait qu'on avait hésité à marier ma tante Orban, à cause de son état de santé, et ce fut elle qui enterra son mari et ses frères et sœur. Elle habitait un appartement dans la rue des Rosiers, dans un bien vilain quartier. Mais la maison était très propre et l'appartement admirablement tenu par notre cousine Mélanie. Elle avait aussi un fils, Laurent Orban, qui eut pas mal d'aventures. Il fallut, tout jeune, l'engager comme soldat pour essayer de vaincre par la discipline militaire une nature assez difficile. Il partit en Afrique, devint sous-officier, et rengagea sans pouvoir, à cause de sa médiocre conduite, mériter l'épaulette. Rentré dans la vie civile, il recommença à être le désespoir de sa pauvre mère et de sa sœur, et quand nous étions enfants (cet âge est sans pitié), nous nous plaisions à lui faire raconter ses campagnes d'Afrique, et les exploits imaginaires qu'il se vantait d'avoir accomplis. Demeuré seul avec sa sœur, il se rangea un peu, l'âge l'ayant aussi quelque peu calmé. Il fut fier, en 1870, d'être sergent instructeur dans la Garde Nationale. Il mourut a 69 ans, en 1893, après que le dévouement de sa sœur ait pu soigner tout à la fois son corps et son âme.

Dès le lendemain de la chute de la maison Chevé & Gérard, je reçus trois propositions d'emploi et j'optais pour celle qui me paraissait correspondre le mieux au genre d'affaires que j'avais appris à connaître. C'est ainsi que j'acceptais l'offre qui m'était faite par la maison Gatine, sise à Paris, 23, rue des Rosiers.
C'était une maison honorablement connue sur la place, et qui s'occupait pour une assez large part de la vente des mêmes produits que ceux de la maison Chevé & Gérard. Elle avait une usine à Vanves, où elle fabriquait des sels de mercure, du camphre, des sels ammoniacaux, de l'acide nitrique, du salpêtre. Mon nouveau patron, monsieur Gatine, était un homme encore jeune, chimiste distingué, de relation agréable et d'une éducation parfaite. Il m'accueillit avec bienveillance et témoigna toujours une sympathie qui était réciproque.
Il avait, par contre, un fondé de pouvoirs, nommé Bouquain, homme parvenu, sans éducation, aux paroles grossières. Je me trouvais placé sous ses ordres. Il était avec cela violemment anticlérical, et partisan acharné de la politique de Gambetta qui venait de jeter son fameux cri : "le Cléricalisme, voilà l'ennemi". Aussi, il ne manquait pas une occasion de dauber sur les "curés" comme il disait. Comme il connaissait mes sentiments et mes relations avec les Frères, ce fut souvent entre lui et moi l'occasion d'altercations assez vives que je ne provoquais pas, mais que je ne laissais jamais passer sans riposter. Je dois dire qu'à part ce vilain côté de son caractère, il avait pour moi une certaine considération, provenant de ce qu'il me savait de bonne famille, qu'il rendait hommage à l'instruction que j'avais reçue, et qu'il appréciait le travail que j'accomplissais sous sa direction.

Il faut dire que, sans aucune fatuité, je me sentais d'une éducation bien supérieure à celle des employés qui occupaient avec moi des emplois dans la maison. Chez Chevé & Gérard, le personnel était d'un niveau supérieur. Chez Gatine, il était de condition médiocre, très vulgaire, cultivant volontiers les marchands de vin des environs. Monsieur Bouquain, lui-même, passait assez souvent ses après-midis dans un café de la rue des Francs-Bourgeois, il y rencontrait des placiers en produits chimiques, et, sous prétexte d'y traiter des affaires, s'y livrait à des beuveries qui ne le rendaient pas toujours agréable quand il revenait au bureau pour signer le courrier. D'ailleurs, tous les employés de la maison avaient cette funeste passion de boire, ce qui n'avait rien de surprenant puisque le chef donnait l'exemple. II y avait même le frère de monsieur Gatine, qui était caissier dans la maison, et qui, de meilleure éducation que les autres, se laissa entraîner et se ruina la santé. Pour tout le monde, le marchand de vin occupait une place prépondérante dans l'existence, et pour montrer à quel point cela était entré dans leurs mœurs, il arrivait que, quand monsieur Bouquain, avec qui, malgré tout, je faisais bon ménage, s'était chamaillé avec moi, il considérait comme un gage de réconciliation de m'offrir du vermouth ou un madère chez le marchand de vin du coin.
Je souffrais beaucoup de ce contact, et je pouvais me rendre compte combien il est difficile parfois de résister à l'entraînement lorsqu'on est ainsi entouré. On me considérait presque comme un personnage anormal, et dans les débuts, on m'accusait de fierté. Mais comme on vit, par la suite, que j'étais bon camarade avec les uns et les autres, on me laissa tranquille, et, quand, par hasard, pour rendre une politesse ou faire une gracieuseté, j'offrais quelques rafraîchissements, c'étaient des exclamations et cela donnait plus de prix à mon geste.

Malheureusement les dépenses auxquelles se livraient ainsi tous ces amateurs de boissons ruinaient leurs santés en même temps qu'elles vidaient leur porte-monnaie, et je fus témoin de faits bien attristants, où je vis de braves garçons en arriver même à voler pour satisfaire leur triste passion. Ce fut le cas du chef de magasin, et je me souviendrai toujours de la visite qu'il me fit plus tard, sans place et complètement dévoué, pour m'emprunter une somme d'argent qu'il ne me rendit jamais, bien entendu.

Malgré ces ennuis, j'étais très satisfait du travail que j'avais à faire dans la maison Gatine. J'avais su capter la confiance de monsieur Bouquain. Il me confiait toute la correspondance avec les représentants, et la plus grande partie de la correspondance avec la clientèle. Il était devenu beaucoup moins bourru et m'avait installé dans son bureau. Nous avions fini par faire très bon ménage.
Je dois dire aussi que j'avais appris à bien connaître mon métier, qu'il m'intéressait de plus en plus, et que j'avais acquis une certaine autorité vis-à-vis de mes collègues, à cause de la place que j'occupais dans le bureau des patrons et de la fonction que j'y remplissais.

Un jour, monsieur Bouquain me proposa d'utiliser quelques après-midis par semaine à visiter la clientèle de Paris. Cela me posait encore davantage dans la maison, et me préparait à un poste que j'ambitionnais d'obtenir : celui de voyageur qui me permettrait de connaître la clientèle de province. Cela se réalisa en 1879, et ce fut pour moi une très grande satisfaction. Désormais, j'étais parvenu à une situation qui est, à juste titre, considérée comme une des plus importantes et des plus enviées. J'avais alors vingt-deux ans.

J'avais à accomplir deux tournées qui englobaient le Nord, l'Est, le Centre, jusqu'à Lyon exclusivement, et l'Ouest de la France au-dessus de Nantes, y comprit cette dernière ville. Quelles actions de grâces je rendis à la Providence qui m'avait ainsi conduit, soutenu et si visiblement protégé.
C'était, en effet, aussi un emploi beaucoup plus lucratif que les emplois de bureau. Je recevais une somme journalière qui me permettait de faire des économies sur mes frais de voyages. C'était presque de l'aisance après ces années de gêne et de soucis. Je partis, très heureux de visiter des contrées que je ne connaissais que de nom, et je me souviens de ma joie presque enfantine lorsque je vis la mer au Havre, pour la première fois. À cette époque, on ne fréquentait pas encore les plages dès le plus jeune âge, aussi cette première rencontre était pour moi tout un événement. Je dirai même qu'elle fut comique.

J'étais arrivé au Havre, un soir assez tard. Il faisait nuit, et, dans ma hâte de voir la mer, je me dirigeai, au sortir de l'hôtel où j'étais descendu, vers un endroit que j'apercevais au bout d'une rue, garni de mâts et de voitures. J'arrivais ainsi le long d'un quai où étaient amarré de nombreux navires et, persuadé, qu'en le longeant, j'arriverais à l'entrée du port. Je continuais ma route, elle me conduisit à des bassins séparés les uns des autres par des ponts, et toujours c'étaient de nouveaux quais, de nouveaux bassins, mais de mer, point! Je dus renoncer à poursuivre cette course vaine, et je revins coucher à l'hôtel assez penaud. Je m'aperçus le lendemain, au jour, que j'avais précisément tourné le dos, la veille, à l'entrée du port et à la jetée, dont mon hôtel n'était qu'à deux cents mètres à peine.

Dans mes tournées suivantes qui me ramenaient au Havre, j'y venais de Caen, et je prenais dans cette ville le bateau qui faisait le service par le canal de la mer. Dans une de ces traversées, un jour qu'il faisait un vent très violent, bien que le temps fut très beau, j'eus le mal de mer assez fortement, et cela me rendit malade, même à arrivée à terre, pendant toute la nuit et une partie de la journée du lendemain. Ce fut la seule fois que pendant ces traversées, qui ne duraient que quelques heures, je ressentis le mal de mer, mais cela pouvait compter.

J'avais été, au début, un peu dépaysé par le nouveau genre de vie que je menais. Cette existence à l'hôtel, cet isolement complet en dehors des visites à la clientèle, étaient assez durs à supporter. Pourtant, j'avais eu la satisfaction de réussir et de me créer par la suite des relations agréables avec certains clients, qui m'attendaient pour me confier leurs commandes.

Mais quels compagnons j'avais, en la personne de mes collègues, les voyageurs de commerce! Quelles conversations j'entendais dans les tables d'hôtels! Et quelle existence licencieuse était la leur! A force de faire toujours les mêmes tournées, je me rencontrais avec les mêmes voyageurs, et, tout naturellement, on se retrouvait, soit aux heures des repas, soit au café, le soir, car il fallait bien, en hiver surtout, y faire son courrier pour ne pas rester sans feu dans sa chambre, et aussi pour y attendre l'heure du coucher. On jouait alors à la manille, et comme j'ai toujours détesté les cartes, j'assistais en spectateur à des parties qui n'avaient pour moi qu'un médiocre intérêt.
Ce qui était insupportable chez les voyageurs de commerce, c'était leurs propos à table d'hôte. Ils parlaient haut, semblaient prendre tout le monde à témoin des inepties qu'ils débitaient, et tranchaient délibérément sur tous les sujets. Les sujets de conversation les plus fréquents étaient ceux où l'on attaquait le plus grossièrement la religion et ses ministres.

Un certain soir, à Nantes, à l'hôtel du Griffon, où j'étais descendu, je me trouvais à table en face d'un voyageur que j'avais déjà rencontré depuis quelques jours dans les villes de la Vallée de la Loire que nous visitions successivement. À Angers, il m'avait horripilé par ses propos toujours grossiers, et comme il avait pu remarquer mon attitude qui ne lui était certainement pas favorable, il crut bien faire, pour m'agacer, de recommencer à Nantes ses réflexions, et il s'en prit ce soir-là, précisément aux Frères des Écoles Chrétiennes, dont il se mit à dire pis que pendre, encouragé par les rires des imbéciles qui l'entouraient.
Je ne pus me contenir, et je l'interrompis pour lui dire que, sans doute, il avait été élevé gratuitement par les Frères et qu'il ferait mieux de se taire, et de ne pas froisser les convictions de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Il se mit alors à m'injurier, me traitant de calotin. Je lui tins tête, et j'eus la satisfaction non seulement de voir que bon nombre de ceux qui l'approuvaient auparavant se taisaient, mais encore, un voyageur que je ne connaissais que de vue, se rangeait de mon côté et ripostait vigoureusement en m'approuvant. Mon bonhomme, furieux, s'écria alors que nous voyagions sans doute pour l'eau de Lourdes; "non pas" répondit aussitôt celui qui avait pris ma défense, "nous voyageons pour les peaux d'anguilles à faire tourner des sabots comme vous! "
Ce fut une explosion de fou rire. Toute la table se tordait, et j'avoue que je ne pouvais me contenir, ce qui exaspéra cet énergumène qui nous menaça, en nous disant que nous aurions de ses nouvelles à la sortie. Le dîner s'achevait, et petit à petit la table se vidait. Nous restions à nos places, mon ami improvisé et moi, et quand notre interlocuteur se leva pour sortir, nous fîmes de même et le suivîmes. Mais, malgré ses menaces, il ne souffla mot, et nous pûmes nous promener tranquillement sans qu'il cherchât à nous adresser la parole.
Avec mon compagnon, nous échangeâmes alors nos impressions, et j'appris qu'il voyageait pour la maison Poussielgue qui vend de la confrérie religieuse. Je dois dire, pour être tout à fait exact, que, malgré ses bonnes idées, ce brave garçon ne mettait pas absolument sa conduite en harmonie avec elles. Je lui sus gré, cependant, de son intervention et de son attitude courageuse. Je le retrouvais plusieurs fois, au cours de mes voyages, et nous fûmes toujours heureux de nous revoir, et de nous rappeler cet amusant incident.

Mes voyages me procuraient aussi parfois des rencontres agréables. C'est ainsi qu'à Tours, je retrouvais un de mes camarades de lycée, Hamel, major de Saint-Cyr. Il était sous-lieutenant au 32e. de ligne. Nous passâmes ensemble les quelques soirées. Hamel avait été au lycée un très brillant élève, il avait eu le prix d'honneur et remportait toujours tous les premiers prix. Plus tard entré premier à l'École d'État-major, il était devenu un des plus jeunes colonels de l'armée. Un jour de revue, il fut soudain atteint d'une crise de folie subite! Il mourut dans une maison de santé.
Je rendais visite, en passant au Mans, à un vieux cousin de la famille de ma mère, le commandant Danloup-Verdun. Il était cousin germain de mon arrière-grand-
mère maternelle, Marie-Louise Danloup, qui avait épousé Louis-Alexandre Monteret.
Le commandant Danloup était le fils du Général Danloup de Westphalie, et, tout jeune, il était page à la cour du roi, lorsque survinrent les événements qui amenèrent la chute du premier empire. Nommé sous-lieutenant aux chasseurs à cheval, il avait assisté en cette qualité à la bataille de Waterloo. Blessé à la jambe, il avait dû, plus tard, prendre sa retraite, comme commandant, et il s'était retiré au Mans. Il me recevait toujours avec une grande affabilité et sa conversation était surtout intéressante par les souvenirs qu'il évoquait. Il mourut à quatre-vingt-huit ans, et laissa au musée du Mans des armes et des souvenirs qu'il tenait tant de son Père que de lui-même.

J'avais encore retrouvé à Besançon un de mes amis des Francs-Bourgeois, nommé Bersot. Il s'était marié dans cette ville d'où il était originaire, et il exploitait un magasin de quincaillerie. Cela me donnait l'occasion de lui donner des nouvelles du Cercle dont il avait gardé bon souvenir.

Petit à petit, la vie en voyage devenait pour moi moins solitaire. Certains clients me recevaient même chez eux et cela me procurait des soirées agréables dans leurs familles. Il y avait aussi, dans les grandes villes que je visitais, des représentants de la maison, ils me faisaient l'amitié de m'inviter à déjeuner chez eux. C'est ainsi qu'à Nantes, Lille, Rouen, Reims … j'avais des relations qui me tenaient un peu éloigné de la société des voyageurs de commerce, ce que je ne regrettais certes pas.

Dans mes tournées, j'avais eu l'occasion d'aller en Belgique, jusqu'à Bruxelles, et j'avais eu du plaisir à voir cette belle ville. Je visitais aussi quelques villes d'Alsace-Lorraine : Strasbourg, Colmar, Mulhouse et Metz. Je revoyais là, non sans amertume, ces maudits Prussiens, avec leurs casques à pointe, qui occupaient deux de nos anciennes provinces. Mes clients, dans ces villes, étaient demeurés profondément attachés à la France et ils me racontaient toutes les vilenies dont ils avaient à souffrir de la part des autorités allemandes.

Pour se faire une idée de l'esprit qui animait les habitants, il me suffira de citer cet exemple d'un de mes clients de Metz : il envoyait sa femme faire ses couches en France, afin que ses enfants soient français. Cela lui valut d'ailleurs toutes sortes de désagréments, et il fut contraint, par la suite, de liquider sa maison de Metz, et de venir se fixer à Nancy.

Pour visiter ces villes, j'étais obligé, en y arrivant, d'aller au bureau de police, signaler mon arrivée, en indiquant l'hôtel où j'étais descendu et le but de mon voyage. Cette police de garde-chiourme était si bien faite qu'un jour, arrivé la veille au soir à Mulhouse, j'ai commis l'imprudence de visiter mes clients avant d'avoir déclaré ma présence, je trouvai, en rentrant à hôtel, un ordre de me rendre sans délai à la Commandantur, où je me vis infliger une amende de 28 marks, bien heureux encore qu'on ne m'obligeât pas à repasser la frontière.

En Bretagne, à cette époque, les chemins de fer ne circulaient pas encore partout, et j'étais obligé d'utiliser des diligences pour me rendre dans certaines villes, importantes cependant, comme Dinan, par exemple, où il fallait prendre à la gare de Plénée-Jugon une diligence qui vous y conduisait. C'étaient, je crois bien, les dernières voitures de ce genre qui circulaient encore en France. D'ailleurs cela ne dura pas longtemps, car j'assistai, à l'un de mes passages à Dinan, au lancement du pont en fer qui traverse la Rance, et qui permit à la voie ferrée d'être prolongée jusqu'à Dinan.

Il y avait déjà plus de deux ans que je menais cette existence de voyages, qui, malgré tous les avantages que j'avais pu en tirer au point de vue de la grande pratique des affaires, m'avait séparé un peu trop de ma famille et de mes amis de Paris.
J'espérais aussi que mes chefs sauraient un peu mieux reconnaître l'effort que j'avais accompli et ma situation, malgré les promesses faites, demeurait stationnaire, et, si l'on consentait à m'allouer quelques gratifications, mes appointements demeuraient les mêmes.
Je m'en étais ouvert à monsieur Bouquain, notamment, parce qu'il était le véritable maître dans la maison, mais je n'avais pu rien obtenir de précis en ce qui concernait mon avenir. J'étais donc réduit à cette alternative de continuer à voyager avec l'espoir très vague de ces avantages hypothétiques, ou de reprendre dans la maison un emploi sédentaire, ce qui aurait été pour moi une diminution, puisqu'on ne voulait pas m'offrir un poste de fondé de pouvoir.

Sur ces entrefaites, un ami me parla d'une société qui s'occupait de produits chimiques, et dont le président, Monsieur Malpas-Duché, cherchait l'agent commercial. Cette société se nommait la Compagnie Générale de Produits Antiseptiques. Elle avait une usine dans l'Oise, dirigée par un des administrateurs, monsieur Schlumberger, et un bureau à Paris, 26, rue Bergère, où un autre administrateur, monsieur Cercle, d'origine belge, gérait les affaires de la société.
On fabriquait principalement l'acide salicylique, le salicylate de soude, et leurs dérivés, produits brevetés par une maison de Dresde, dont la société avait acquis, pour la France, la licence d'exploitation. C'étaient des produits dont l'emploi était encore peu répandu. On envisageait pour l'acide salicylique d'assez grands débouchés car il pouvait être utilisé par les marchands de vin en gros et par les brasseurs pour la conservation de leurs produits. Quant aux salicylates, ils étaient employés dans la thérapeutique pour la guérison des rhumatismes.

J'entrais donc en pourparlers avec monsieur Malpas-Duché, Président du Conseil. C'était un homme un peu rude, catholique pratiquant, qui me reçut chez lui, à Montmartre, de façon fort affable et me promit que la situation qui m'était offerte serait améliorée assez rapidement. Les appointements qu'il me proposait étaient assez sensiblement supérieurs à ceux que j'avais. On me donnait la procuration de la maison. Ma fonction consistait principalement à m'occuper du placement des produits, tant dans la clientèle de droguerie que je connaissais que dans celle du dehors.
J'hésitais un peu à accepter ces offres, car il s'agissait de lancer un produit nouveau, et encore peu connu. Mais, sur la foi des promesses tentantes qui étaient faites, j'acceptai, et, au mois d'août 1881, je quittais définitivement, bien qu'à regret, monsieur Gatine, et j'entrais dans ma nouvelle maison.

Ce fut pour moi un changement complet de vie, et j'avoue que j'eus, dans les débuts, quelque peine à m'y faire. En effet, je sortais d'une maison où la vie était intense, où la vente s'étendait à un nombre considérable de produits dont les cours variaient à tout instant. L'esprit y était toujours en éveil et l'activité très grande, et, tout à coup, je me trouvais dans un magasin qui me paraissait sans vie, puisqu'on n'y vendait que deux ou trois produits très spécialisés.
En dehors de monsieur Cercle, l'administrateur délégué, il y avait avec moi un caissier comptable, et un garçon de magasin qui faisait les courses. Plus tard, le fils aîné de monsieur Cercle vint compléter nos cadres. C'était un très beau garçon, aux traits réguliers, son physique l'entraîna dans de romanesques aventures.
Chaque semaine je visitais la clientèle de Paris, où je retrouvais tous mes amis, mais mes occupations étaient assez limitées. On venait le matin au bureau à huit heures et demie, et on sortait à six heures, avec une heure et demie pour le repas de midi.
Cela ne ressemblait en rien à la vie que j'avais menée jusque là. Mais on parlait beaucoup d'un grand développement des affaires, par suite de l'emploi qui devait être fait industriellement de l'acide salicylique, et nous vivions dans cet espoir. Je devais même, à cette occasion, faire quelques voyages dans les pays vinicoles, tant en France qu'en Espagne, et je me mis, à cet effet, à apprendre l'espagnol, langue avec laquelle je me familiarisais en assez peu de temps.

Dans le même temps, un autre changement était survenu dans notre vie de famille. Mes sœurs Constance et Marie étaient décidées, sur le conseil de quelques amies, à ouvrir un cours d'éducation pour les jeunes enfants, ce qui leur permettait, tout en augmentant leurs profits, de conserver cependant quelques-unes de leurs meilleures leçons. Ce fut au N° 60 de la rue Louis Blanc, près du Faubourg Saint-Denis, qu'elles s'installèrent, dans un entresol où nous occupâmes deux appartements réunis en un seul.
Notre chère maman y trouvait aussi un dérivatif à son chagrin demeuré très profond. Elle s'intéressait, en effet, avec sa bonté naturelle, à ce petit monde d'enfants, ce qui lui procurait une occupation et une distraction. Plus rassurée sur l'avenir de nos sœurs, elle nous voyait, en même temps, Ludovic et moi, sortis des difficultés du début (Ludovic avait été augmenté de façon intéressante par monsieur Baudoin); aussi, malgré le nouveau et important labeur que cela imposait, elle avait vu ce changement s'opérer avec satisfaction.
Quant à moi, plus libre de mon temps, je pouvais reprendre mes anciennes relations, et me consacrer plus activement à la vie du Cercle des Francs-Bourgeois, où je retrouvais bientôt mes fonctions de conseiller que j'avais dû abandonner en 1879. Tous les jeudis, Ludovic et moi, nous allions dîner chez notre oncle Alexandre Monteret, et nous passions la soirée avec Alphonse. Louis était externe à Louis-le-Grand et il m'arrivait bien souvent de lui donner quelques conseils dans ses devoirs de latin, ce qui me permettait encore de revoir mes classiques.

En-dehors de ces réunions hebdomadaires, chez mon oncle Alexandre, nous allions dîner assez souvent le dimanche, soit chez mon oncle Alphonse qui habitait alors boulevard Magenta N° 2, soit chez mon oncle Petit, à Saint-Denis. C'étaient les deux seules maisons qui nous restaient ouvertes, car mon oncle Chevé était allé se fixer à Lèves, près de Chartres, dans une maison qui lui venait de son Père. Ma tante Sémichon dont la santé avait toujours été chancelante, venait de s'éteindre en novembre 1881, et nos autres tantes Méquignon et Bertaux ne recevaient pas, vivant simplement de leurs modestes revenus. Une fois ou deux par an, nous étions invités chez notre cousin Magnier, dont le fils aîné, Joseph, venait de faire son volontariat, et avait été autrefois à Villiers-le-Bel, un de nos compagnons de jeux.

On était à l'époque où la campagne antireligieuse sévissait avec le plus de violence. La politique de laïcisation, préconisée par Jules Ferry, battait son plein. La loi qui expulsait les Jésuites venait d'être votée; ce n'était que le commencement de cette période néfaste qui devait aboutir plus tard avec le gouvernement de l'odieux Combes, à la dispersion de tous les ordres religieux, et à la séparation de l'Église et de l'État, tout cela au nom de la libre pensée.
Les jeunes des Francs-Bourgeois, sensible aux violences et aux injustices résultantes de cette politique étaient, on le comprend, très excités et très émus. Deux pères Jésuites, chassés de leurs maisons d'éducation, avaient été nommés aumôniers de la maison des Francs-Bourgeois. C'étaient le père Gaillard, ancien préfet des études de l'École Sainte Geneviève, connue sous le nom d'École de la rue des Postes, et le père de Sesmaisons, ancien supérieur du collège de Vannes. Ils avaient, l'un et l'autre, une grande expérience dans la direction des jeunes gens. Ils avaient été accueillis avec joie, et devinrent bientôt très populaires.
Il y avait au Cercle, parmi les anciens, deux hommes qui avaient servi autrefois dans les rangs des zouaves pontificaux et qui avaient combattu à Mentana. J'avais su par l'un d'eux, monsieur Faleimaigne, que le général de Charette, qui vivait retiré dans son château de Dinard, mais qui était toujours resté en contact avec les anciens zouaves de son régiment, acceptait l'inscription de nouvelles recrues afin de constituer, prêts à toute éventualité, des cadres nouveaux. Je me fis inscrire, sous les auspices de Faleimaigne et de Tenaillon, dans cette phalange, et je m'abonnais au journal "l'Avant-garde" qui lui servait d'organe de liaison. Cela me valut d'être invité à toutes les fêtes du régiment et d'être reçu à la Basse-Motte, par le Général de Charette, le jour où on y célébra le vingt-cinquième anniversaire de la bataille de Castelfidardo.
Je m'étais fait inscrire également à la Ligue des Patriotes, fondée par Paul Déroulède, dont les Chants du Soldat qui se trouvaient dans toutes les mains avaient été comme un coup de clairon qui avait réveillé le patriotisme endormi. J'en récitais, au Cercle, dans les réunions de groupes ou dans les thés, la plupart des morceaux, et notamment "Le Sergent". Nous étions au bel âge où l'avenir s'ouvre devant vous avec tous ses enthousiasmes, et notre jeunesse vibrait et rêvait de se dévouer pour toutes les nobles causes. Je comprenais mieux combien le groupement constitue une force, non seulement par le nombre, mais aussi par la communion des idées et l'influence morale qui agit sur les uns et les autres. Ma vie se partageait entre nos réunions de groupes du mercredi et vendredi où je rencontrais de bons amis comme Bonvallet, Riquet, Bastini, Cussac.
Ce dernier avait un frère plus jeune que lui qui se préparait aux examens du volontariat. Il n'avait pas été aussi brillant que son frère, et sa famille tenait à lui donner des répétitions plusieurs fois par semaine, ce qu'il accepta avec plaisir, et j'eus la satisfaction de le voir reçu à son examen ce qui fut pour lui, aux yeux de sa famille une réhabilitation. Il m'en conserva toujours beaucoup de reconnaissance. Désigné pour servir au 131e régiment d'infanterie, à Orléans, il y gagna les galons de sous-officier.
Je ne veux pas manquer, en évoquant le souvenir de ce pauvre ami qui mourut très jeune, presque subitement, après quelques années de mariage, de rappeler un incident auquel il fut mêlé, et qui peut donner une idée de l'état des esprits de cette époque.

Monsieur Clémenceau, député de Montmartre, était alors un farouche républicain, socialiste et anticlérical. Il avait organisé, un dimanche, dans la salle de l'établissement du Moulin-Rouge, une réunion contradictoire pour protester contre la construction de l'église du Sacré-Cœur. Il y avait convié, disait-il, aussi bien des partisans que des adversaires, et nous étions, au Cercle, un petit groupe qui avait décidé de s'y rendre. La salle était déjà remplie quand nous arrivâmes; nous y pénétrâmes à grand-peine; des commissaires à brassards rouges faisaient le service d'ordre.
Clémenceau prit le premier la parole, pour assurer que toutes les opinions pourraient être exprimées et seraient respectées. Puis un nommé Delattre, député socialiste de Saint-Denis, prononça une diatribe des plus violentes contre le "règne des curés", ne demandant rien moins que l'envahissement des chantiers de l'église en construction et leur destruction. Applaudi à outrance par ses amis, il fut conspué avec non moins de vigueur par une autre partie de l'assistance, dont nous étions. Cela commença à nous désigner, et la salle, à dater de ce moment, devint houleuse.
Après le citoyen Delattre, un ancien zouave pontifical, monsieur le Comte Oscar de Poli, demanda la parole, mais comme il expliquait que, soldat de Charette, il avait combattu sous la bannière du Sacré-Cœur, et qu'il ne laisserait pas insulter son drapeau, ce fut une explosion de vociférations et de cris. Et malgré je dois le reconnaître, les promesses et les objurgations de Clémenceau qui recommandait vainement le calme.
Nous protestions énergiquement, ce qui amena des ripostes; déjà des poings se levaient et des bagarres se produisaient sur certains points de la salle. Il était visible d'ailleurs que nous étions une très petite minorité et que la salle avait été "faite", suivant l'expression consacrée. Je me demandais même, à voir la tournure que cela prenait, et les menaces qu'on nous prodiguait, si cette réunion n'était pas un guet-apens organisé et si nous n'allions pas être assommés dans cette salle bondée et enfiévrée!
Comme je l'ai expliqué, nous n'avions pu que difficilement pénétrer dans la salle et nous n'étions pas très loin de la sortie. Non loin de moi, une discussion violente s'était engagée entre un jeune homme que je ne connaissais pas, mais qui était de notre parti, et un des commissaires à brassard rouge, qui le tenait par son vêtement et le secouait avec force. Il parvint à se dégager et appliqua sur la figure de celui qui le maltraitait un magistral coup de canne, puis, profitant du trouble qui s'ensuivit, il se précipita en courant vers la sortie, se doutant bien que, s'il demeurait là, il allait être écharpé.
Plusieurs commissaires se lancèrent à sa poursuite; je les suivis en courant. Nous traversâmes ainsi le boulevard Rochechouart, mais comme il était sur le point être rejoint, je me retournais brusquement et je barrais la route à celui qui le suivait de plus près. Furieux de voir sa proie lui échapper, celui-ci se jeta sur moi et m'empoigna criant que j'avais frappé et blessé un de leurs camarades. Un attroupement s'était formé et bientôt des agents arrivèrent qui décidèrent de nous conduire tous au poste de police le plus proche. J'étais accompagné de quelques amis qui m'avaient suivi et qui protestaient contre mon arrestation, attestant que je n'étais pas l'auteur de l'agression dont on m'accusait, lorsque, à quelques centaines de mètres de là, j'aperçus dans la foule mon ami Auguste Cussac, en sous-officier d'infanterie, qui intervint auprès de l'agent, et qui, par son autorité, et sans laisser paraître qu'il me connaissait, finit par me faire relâcher.
À ce moment, la foule était plutôt hostile aux citoyens à brassards rouges. Ils sentaient que l'atmosphère n'était plus du tout celle de leur assemblée, et ils s'esquivèrent sans en demander davantage.
J'appris alors que Cussac, qui était venu en permission ce jour-là, avait été chez moi pensant m'y trouver, et qu'ayant appris par ma mère que j'étais à cette réunion du Moulin-Rouge, il avait formé le projet de venir au-devant de moi. C'est ainsi qu'il avait pu me rendre ce service, ce dont il était très fier, et dont je le remerciais chaleureusement.

J'avais été, en 1882, nommé secrétaire du Cercle et chargé à ce titre de présenter à l'assemblée générale annuelle qui se tenait dans la salle des fêtes du pensionnat des Frères de Passy, le compte-rendu de la vie de l'œuvre. C'était monsieur le Baron de Mackan, député, qui présidait cette année-là cette assemblée. Le T.N. Frère Joseph y assistait, ainsi que de nombreuses personnalités, amies de la Maison, et il voulut bien me féliciter, ce dont je fus très fier, dans une lettre qu'il m'écrivit le lendemain.

Peu de temps après, j'apprenais que le cher abbé Renaudière, très malade depuis longtemps d'une grave affection de l'estomac, venait de quitter Paris pour se rendre à la Genevraye dans un château appartenant à l'un de ses cousins, avec l'espoir que l'air de la campagne et les soins empressés qui lui étaient donnés, pourraient parvenir à rétablir sa santé. Il n'en fut rien. Le mal, un cancer de l'estomac, était inexorable. Il mourut le 17 octobre 1882 regretté et pleuré par tous ceux, qui l'avaient connu et aimé. J'avais eu la consolation de le revoir quelques semaines avant sa mort. Il me parla avec une sérénité d'âme qui me toucha, puis il me donna des conseils, me recommanda de prier pour lui quand il n'y serait plus. Je sortis de cette visite, le cœur serré et je ne devais revenir à la Genevraye que pour assister à ses obsèques et prier pour lui comme il me l'avait demandé.
Le Conseil du Cercle, réuni exceptionnellement, décida de placer dans la chapelle une plaque de marbre qui rappellerait le souvenir de son ministère, et de faire exécuter son portrait par le peintre Nathey, afin de le placer dans le salon de Cercle dénommé salon Doré.
J'avais continué à entretenir des relations assez suivies avec le T.H. Frère Joseph auquel j'allais rendre visite au siège de l'Institut des Frères, 27, rue Oudinot, et qui, dans des conversations dont je ne saurais oublier l'attirance, me parlait de sa chère œuvre. Il entretenait en moi comme un feu sacré de dévouement pour elle. Bien souvent je me suis inspiré depuis des conseils qu'il me donnait, et je puis dire que peu d'hommes ont eu dans la direction de toute ma vie, l'influence du T.H. Frère Joseph.

Quand je me suis rendu compte, plus tard, du temps qu'il me consacrait, lui que tant de travaux et les soucis de sa charge absorbaient tout entier, j'ai été confondu de tant de bonté et j'ai été quelque peu confus de l'abus que j'en aie fait. Mais ce fut pour moi un exemple et une règle. Par la suite, parvenu à une situation qui me mettait à même de rendre quelques services, j'étais sur le point de me dérober en considérant que quelques-uns parfois abusaient. Je me souvenais de l'accueil si empressé et si bienveillant avec lequel le frère Joseph m'avait toujours accueilli et j'oubliais bientôt les petites contrariétés ou les dérangements que cela pouvait me causer pour ne considérer, comme mon bien-aimé modèle, que le bien à faire et le service à rendre; et cela sans que j'aie la fatuité d'oser faire un parallèle entre sa si haute personnalité et ma modeste personne.

Mariage, famille, vie professionnelle 1883 - 1900


Au Cercle, depuis le temps que je m'y consacrais, j'avais acquis, l'âge venant, une certaine influence. Avec quelques bons amis, nous nous efforcions d'aider les plus jeunes de nos conseils et de les initier à la vie du Cercle. Cela pouvait avoir sur eux une favorable influence. C'était un excellent champ d'action ouvert à notre dévouement.
Lorsque nous quittions le Cercle, le soir, nous nous groupions pour nous reconduire naturellement, suivant les quartiers que nous habitions, et c'est ainsi que ceux qui se dirigeaient dans le quartier de la gare du Nord ou de Montmartre formaient un petit noyau dont je faisais partie.
Il y avait dans le même groupe, Bonvallet, notre doyen âge, le mentor de la troupe, puis Bastini qui jouait admirablement la comédie, Hyppolite Cussac et son frère Auguste, et le benjamin de la bande, Louis Dimier que j'accompagnais chez lui faubourg Saint-Denis.

Souvent même, j'allais le prendre le soir après dîner, pour le conduire au Cercle, et j'avais ainsi l'occasion de faire la connaissance de sa mère et de sa sœur. Elles assistaient parfois même aux séances du Cercle, et j'eus l'occasion de revenir parfois en leur compagnie. Madame Dimier donna chez elle quelques soirées auxquelles je fus convié et ce fut pour moi l'occasion d'entrer plus avant dans intimité de cette famille, tant et si bien qu'un soir, en revenant du Cercle, je m'ouvris à Louis Dimier du sentiment que m'inspirait sa sœur.

J'étais certes assez ému en faisant à mon jeune ami cette déclaration, et je me demandais comment elle allait être accueillie. J'eus la satisfaction de voir que Louis, bien qu'un peu surpris, m'écoutait d'une oreille favorable; il fut convenu qu'il en parlerait à sa mère avec laquelle je pourrais ensuite m'entretenir des questions des intérêts indispensables à mettre au point.

Madame Dimier voulut bien me recevoir. Ma situation de fortune était bien médiocre, puisqu'elle reposait uniquement sur les gains que je retirais de ma place, et sur quelques économies qui seraient vite absorbées par les frais inévitables d'une mise en ménage. Je devais, en outre, réserver pour ma mère quelques subsides mensuels, de sorte que notre futur établissement tirerait ses ressources du fruit de mon travail et des intérêts de la dot que madame Dimier donnait à sa fille. Elle avait peur que sa fille, habituée chez elle à une vie aisée, n'eût à souffrir d'une existence plus modeste; cependant, je vis bien que, de son côté aussi, j'étais bien accueilli et qu'elle me faisait confiance.

Il restait donc à franchir le cap redoutable de l'avis de la principale intéressée, et j'attendis avec impatience le résultat de la démarche qui allait être faite auprès de mademoiselle Jeanne. J'étais un peu fébrile pendant les quelques jours qui s'écoulèrent dans l'attente de la réponse qui allait décider sans doute du sort de mon existence. Madame Dimier n'avait pas été sans consulter sa fille aînée, Madame Lemaire, restée veuve sans enfants. Une fille aînée était mariée à un ingénieur, Monsieur Hubert, qui était intéressé dans une grosse maison de fonderie de fer située quai Jemmapes, la maison Dalifol. Je connaissais tous ces détails par Louis, et je n'ignorais pas que l'entrée d'un nouveau venu dans une famille pouvait préoccuper ceux qui faisaient partie. Mais j'avais confiance, et ce fut avec une grande joie que je reçus, le 31 mars 1883, une lettre de madame Dimier me faisant part que sa fille, après avoir réfléchi, avait accueilli favorablement ma demande.

J'étais au comble de mes vœux. J'allais pouvoir fonder un foyer selon mon cœur, avec une jeune fille que j'avais choisie, qui me comprenait, et j'allais entrer dans une famille qui m'entourait de sympathies.
Je fis, peu de jours après, en compagnie de ma mère, la demande officielle et traditionnelle. A dater de ce jour je fus admis dans l'intimité de cette famille.

Madame Dimier habitait 155, Faubourg Saint-Denis. Elle avait perdu, peu de temps avant la guerre, son mari qui exploitait une importante maison de papiers à lettres et d'enveloppes. Restée veuve, elle s'était associé avec un monsieur Blancan, auquel elle avait plus tard cédé sa maison. Restée seule, après avoir marié sa fille aînée, elle vivait avec son fils Louis et sa fille, ma fiancée. Louis Dimier, qui avait été le trait d'union entre sa sœur et moi à cette occasion était exceptionnellement doué pour les études. Ancien élève des Francs-Bourgeois, il avait continué chez les jésuites ses études classiques et, après avoir passé le baccalauréat es lettres, il préparait sa licence, avec l'intention de se présenter à l'École des Chartres. Plus tard, il modifia ses intentions, et, sa licence terminée, il se fit recevoir agrégé de philosophie et soutint brillamment sa thèse de docteur es lettres. Pour le moment, c'était un compagnon très turbulent, l'esprit toujours en éveil et il avait encore besoin d'un mentor. Nous faisions ensemble très bon ménage, et nos conversations, alimentées par toutes les questions d'actualité qu'il était avide de connaître, étaient pour moi très attrayantes.
Mais on conçoit que toutes mes facultés se concentraient dès lors sur un seul sujet et qu'elles n'avaient plus qu'un seul but : entrer chaque jour plus avant dans les pensées et dans l'intimité de ma fiancée. Tous les soirs, je me rendais Faubourg Saint-Denis, et bientôt, ce furent les présentations de famille; dîners ou réceptions, jusqu'à ce qu'enfin il fallût fixer la date de notre union. La date du 18 juin 1883 fut choisie. Le mariage devait être célébré dans l'église Saint-Vincent-de-Paul, et le révérend père Gaillarde, jésuite, alors, aumônier du Cercle, voulut bien accepter de bénir notre union.
L'assistance fut très nombreuse, et j'eus le grand honneur de voir le frère Joseph qui était venu prier pour moi et me féliciter.
Il avait été convenu que nous habiterions jusqu'à nouvel ordre dans la maison de ma belle-mère, Faubourg Saint-Denis. C'était en effet la saison d'été qui s'ouvrait, et elle passait cette saison à Vincennes, dans une petite maison qu'elle avait louée sur le Cours Marigny. Comme l'appartement que nous avions en vue ne pouvait être occupé par nous qu'au mois d'octobre, nous demeurâmes jusqu'à cette date dans l'appartement de ma belle-mère.
J'avais obtenu, à l'occasion de mon mariage, un congé d'une quinzaine de jours et, grâce à l'amabilité d'un ami de ma belle-mère, monsieur Dumas, nous pûmes passer ce congé au bord de la mer. Ce monsieur Dumas était veuf d'une amie de pension de Madame Dimier. Il avait été l'un des témoins de notre mariage. Il vivait retiré des affaires, à Saint-Nicolas d'Aliermont, près de Dieppe, où il avait fait construire un très confortable pavillon.
Ce fut d'abord chez lui, dans ce petit pays, qu'il nous reçut avec une grande cordialité. Il avait installé avec beaucoup de soin un atelier de photographie où il faisait des portraits très réussis, et nous dûmes, tout naturellement, passer et repasser devant son objectif, ce qui nous valut des épreuves artistiques très réussies.
En dehors de sa propriété, il possédait un chalet situé sur le bord de la mer, à Berneval, et c'est là que, quelques jours après notre séjour de Saint-Nicolas, il nous installa. Nous nous livrions au plaisir du bain, puis à la pêche à la crevette qui était abondante dans ces parages, et ce fut avec peine que nous dûmes nous séparer de celui qui avait été pour nous un hôte si accueillant. Mais il fallait reprendre la vie sérieuse et songer à l'avenir en se remettant au travail. Nous emportions le souvenir de ces quelques bonnes et belles journées. Souvenir toujours ineffaçable à cause de la fraîcheur des sentiments qu'il évoque, à une époque où la vie s'ouvre devant vous avec tout son mirage d'espoirs et de bonheur.

Je repris mes occupations à la Compagnie Générale des Produits Antiseptiques. C'est ainsi que se nommait la société où j'étais employé. Malheureusement, les espoirs qu'on avait fondés sur la vente de l'acide salicylique avaient été déçus. Ce produit devait servir pour la conservation des vins et des aliments de toutes sortes. Il fut interdit pour cet usage par le Conseil d'Hygiène.
Malgré la campagne très vive menée par les administrateurs délégués pour faire rapporter cette décision, ils n'obtinrent pas gain de cause, et la vente de notre principal élément d'activité se trouva réduite à des usages médicaux et à des emplois pharmaceutiques. Cela était insuffisant. On chercha alors fabriquer d'autres produits, mais tout cela demandait des recherches nombreuses et des installations nouvelles, et la société n'obtenait pas les bénéfices escomptés. Il s'ensuivit que ma situation, au lieu de grandir et de s'améliorer, demeura stationnaire. Je compris alors qu'il me faudrait trouver ailleurs un meilleur emploi. Plusieurs offres m'avaient été faites déjà. J'en retins une qui me venait de monsieur Vimard. C'était un de mes clients qui exploitait à Paris, rue de Parc-Royal, N° 4, une importante affaire produits chimiques et pharmaceutiques. Sa clientèle était à peu près exclusivement à l'étranger, où il avait des voyageurs et de nombreux représentants. Après des pourparlers qui se prolongèrent quelques semaines, je tombais d'accord avec lui pour devenir son associé en nom collectif sous la raison sociale : "Ch. Vimard & Petit". Notre société fut créée le 1er avril 1884.
J'avais un certain apprentissage à faire dans ma nouvelle maison. Comme je l'ai dit plus haut, elle ne vendait pas que des produits chimiques que je connaissais en grande partie, mais de la droguerie, de l'herboristerie etc.. Il me fallut me mettre au courant de ces articles nouveaux pour moi.
En outre, les affaires d'exportation ne se traitaient pas comme les affaires de France. Elles demandaient beaucoup plus d'attention, car les recouvrements étaient sujets à plus d'aléas et les crédits devaient être surveillés de plus près. Notre principale clientèle était dans le bassin méditerranéen : l'Egypte, la Tunisie, la Syrie, la Palestine, la Turquie, les Îles de l'Archipel et la Grèce. Nous avions un voyageur qui visitait cette région en permanence, et des représentants dans les grandes villes. Plus tard, nous étendîmes nos affaires dans les républiques sud-américaines, les Antilles, le Mexique, le Brésil etc. et dans les colonies françaises de la Martinique et de la Guadeloupe.
Mon contrat d'association avec monsieur Vimard stipulait qu'au bout de cinq années il aurait le loisir de se retirer et que je pourrais conserver seul la maison. Il usa, en effet, de cette faculté et me fit part de son intention de s'associer dans une affaire d'essences pour la parfumerie à Vallauris. Cela fit alors peser sur moi tout le poids d'une affaire fort lourde.
Le premier avril 1889, je continuais donc seul les affaires, sous la raison sociale : "Charles Petit". Il me fallut emprunter des capitaux importants à ma belle-mère qui les mit à ma disposition avec sa plus entière confiance. Elle n'eut pas, par la suite, à s'en repentir, et je lui ai toujours gardé un souvenir profondément reconnaissant de l'aide qu'elle m'apporta en cette circonstance.
Malgré mon mariage, j'étais resté très attaché au Cercle des Francs-Bourgeois. La direction voulut bien me témoigner le bon souvenir qu'elle avait gardé de moi en me nommant, en 1884, moins d'un an après mon mariage, Conseiller Honoraire. Cette fonction me faisait participer étroitement à la direction de l'œuvre, et me permettait de rester en contact avec tous ceux qui avaient entouré ma jeunesse de tant de sollicitude.
Le président du Cercle était alors monsieur J. Leebnitz, qui exerçait cette fonction depuis 1872. C'était un ancien élève du Frère Joseph, qui avait pour lui une affection toute particulière. Il dirigeait une importante fabrique de céramique et avait été nommé juge au Tribunal de Commerce. Il n'exerça cette fonction qu'un an. Le labeur qu'elle lui imposait étant trop absorbant et l'éloignant par trop de ses affaires.
Monsieur Leebnitz était très aimé du Cercle. C'était un homme de relations charmantes, d'un esprit très fin, artiste jusqu'au bout des ongles, très versé dans le domaine de l'art décoratif qui relevaient de sa profession. Aussi musicien, ayant un talent de violoniste très apprécié. Je l'avais connu avant de me marier et nos relations, à la suite de mon mariage, ne firent que s'accroître, alimentées d'ailleurs par une sympathie réciproque.
Mon oncle Chevé, chez qui j'avais débuté dans les affaires, s'était retiré, après la liquidation de la maison de commerce, dans une propriété qui lui venait de ses parents, à Lèves, près de Chartres. J'avait gardé un bon souvenir de mon passage chez lui, et il avait suivi avec beaucoup d'intérêt le développement de ma carrière. Après mon mariage, il nous invita à passer quelques jours chez lui, où nous reçûmes le meilleur accueil. Il ne devait pas survivre longtemps aux événements douloureux qui l'avaient si profondément affecté. Il s'éteignit au mois d'août 1885. Son épouse, Virginie Petit disparaissait le 2 juin 1887.
Ma tante Méquignon née Anne-Élisa Petit décédait le 12 janvier 1885, et mon oncle Alphonse mourait au mois de juin, à l'âge de quatre-vingts ans. Que de bons souvenirs de notre enfance et de notre jeunesse disparaissaient ainsi! Les souvenirs des vacances passées à Maison-Laffitte : des promenades dans la forêt de Saint-Germain, des parties de canotage et surtout des baignades en pleine Seine. Je devais ainsi, suivant le cours naturel des choses, voir successivement disparaître tous les aînés de notre famille. Nous allions reconstituer les éléments de cette famille et préparer l'essor de nouvelles générations.
C'était avec impatience que nous attendions l'événement heureux qui allait apporter dans notre foyer un rayon d'espoir. Cet événement se produisit le 2 janvier 1886. Nous eûmes la joie d'accueillir notre chère petite Germaine, petit ange trop tôt disparu, qui illumina notre foyer et fut pendant cinq années l'objet de notre amour et de notre sollicitude la plus tendre.
Deux ans plus tard, en juin 1888, une petite sœur devenait sa compagne, notre chère Geneviève put, lorsque sonna l'heure de la douloureuse épreuve, devenir notre consolation et notre raison d'espérer.
Peu après la naissance de notre petite Germaine, nous abandonnions notre appartement de la rue de Belzunce, afin de nous rapprocher du centre où j'avais mes occupations. Madame Dimier possédait, rue des Filles du Calvaire, avec sa sœur, ma tante Lemaire, un immeuble où elle nous fit aménager un appartement. Notre tante habitait le premier étage de cette maison, où notre tante Alphonse Monteret était elle-même venue habiter après la mort de son mari. Nous étions donc dans un centre de famille et c'est dans cette maison que Geneviève vint au monde.
En 1887, un événement important s'était produit dans la famille : une Dame dont les enfants suivaient le cours d'éducation, dirigé par mes sœurs, présenta à ma mère, en vue d'un projet d'union avec ma sœur Marie, un professeur de piano de talent, premier prix du Conservatoire, originaire de Marseille, qui fut agréé. Ma sœur Constance eu de la peine, car sa sœur cadette la quittait, lui laissant supporter seule le poids d'un cours d'éducation qui lui causait d'assez grands soucis. Cependant l'avenir de Marie se trouvait assuré. Elle était heureuse de cette union, et Constance était trop bonne pour ne pas s'associer à la joie de toute la famille.
Notre nouveau beau-frère était très sympathique. D'une grande vivacité d'esprit, d'une intelligence très ouverte il avait du marseillais le caractère enjoué et plein d'humour. Un seul point nous préoccupait quelque peu : il n'était pas pratiquant et était affilié à la religion positiviste dont Auguste Comte était le pontife. Il sut d'ailleurs conserver avec nous dont il connaissait les sentiments profondément catholiques une parfaite attitude, et réciproquement. Aussi, durant le cours, de notre existence nous eûmes toujours les uns pour les autres la plus vive et la plus sincère affection.
Afin de maintenir la parfaite union qui existait dans notre famille, combien il est nécessaire de se faire mutuellement les concessions utiles pour conserver cette bonne harmonie si précieuse pour nous!
Mon beau-frère Auzende avait encore son père et sa mère. Ils habitaient à Marlotte, aux confins de la forêt de Fontainebleau, une petite maison où, pendant les vacances, Marie allait avec son mari passer deux mois de repos. Nous louâmes nous-mêmes, une année, une petite maison où nous pûmes jouir pendant un mois de vacances fort adorables dont j'ai conservé des souvenirs illustrés de photographies qui eurent alors beaucoup de succès.
Parvenu à l'époque où j'écris ces lignes, je pense à ces années disparues, je ne puis les évoquer sans regrets. La mort n'avait pas alors exercé ses ravages. Sur les photographies qui se trouvent dans un de mes albums, on peut voir les figures aimées de ma chère maman, de cette bonne Constance, de Ludovic, de Marie, de notre petite Germaine adorée et du cher petit bébé Léon Auzende. Il devait donner si généreusement sa vie pour la France. Le fait de citer les noms de tant d'êtres chers ravis à notre affection, permet de mesurer de quelles étapes douloureuses la vie est faite et combien sont amers les sacrifices qu'elle vous impose.

Comme conseiller honoraire, je continuais à fréquenter le Cercle des Francs-Bourgeois où j'avais conservé beaucoup d'amis. J'étais de nouveau désigné, en 1889, pour présenter à l'Assemblée Générale le compte-rendu annuel. L'assemblée était présidée par monsieur le Baron de Courcel, ancien ambassadeur de France à Berlin, grand ami des Frères, dont il est le voisin à Athis-Mons. Son château est tout proche de la maison de retraite des Frères.
Cette année 1889 fut pour moi fertile en événements de toutes natures, et bien différents les uns des autres.
En même temps que je donnais au Cercle une nouvelle preuve de mon affection, je devenais, moins d'un mois après, le seul chef de la maison de Droguerie et Produits Chimiques, par suite du départ de mon associé, monsieur Vimard. J'ai déjà relaté plus haut les raisons de cette décision, qui était conforme à notre contrat d'association, mais qui me laissait seul à la tête d'une très lourde affaire, comportant de gros risques et nécessitant beaucoup de capitaux.
J'eus alors de grosses préoccupations provenant non seulement de la difficulté des affaires mais de la liquidation des comptes avec mon ancien associé qui était très madré et vis-à-vis duquel je devais toujours me tenir sur mes gardes. L'inventaire fut cependant établi, et après des pourparlers qui furent parfois assez âpres, je pus parvenir à fixer définitivement nos comptes et à lui faire signer, un accord pour solde de tout compte. Bien m'en prit, d'avoir pris cette précaution, car moins d'un an après, il émit la prétention de faire vérifier mes comptes, prétextant une soi-disant erreur qui lui faisait grief. Nous échangeâmes alors une correspondance assez vive, et je me refusais absolument à cette fantaisie de malhonnête et injustifiée. Ce fut la brouille définitive et je n'entendis plus jamais parler de lui ni des siens.

Les autres événements auxquels j'ai fait allusion sont d'un ordre plus intime et plus douloureux. Au mois d'août de cette année 1889, notre tante Alexandre Monteret vint à mourir. Nous avions vécu dans une très grande intimité avec mon oncle et ma tante dont les enfants Alphonse, Louis et Adeline étaient presque chaque semaine en contact avec nous. Aussi cette perte nous fut-elle très sensible. Elle devait être le prélude de deux autres deuils non moins pénibles.
Quelques semaines après la mort de notre tante, notre cousine Adèle Bertaux, femme d'Henri Bertaux, était enlevée en quelques jours et en pleine jeunesse par une fièvre typhoïde. Ce qui rendait cette perte plus sensible encore, c'est qu'Henri venait de quitter les magasins du Bon Marché, où il avait pu, comme chef de rayon intéressé, amasser en quelques années une gentille fortune, et qu'il avait échafaudé des projets d'avenir heureux et tranquille, que la mort venait bouleverser bien inopinément.
À peine cet événement venait-il de se produire que la mort nous frappait encore dans nos plus chères affections. Moins de quinze jours après la mort d'Adèle, nous apprenions que ma sœur Constance qui se trouvait en vacances chez notre tante Alphonse, à Maison-Laffitte, venait d'être frappée d'une congestion cérébrale à la suite d'un bain froid pris sans doute dans de mauvaises conditions. On dut la ramener en voiture à son domicile à Paris, rue Louis Blanc, et malgré les soins empressés qui lui furent prodigués, elle mourut le 17 septembre 1889, dans des sentiments de piété profonde.
J'aimais tendrement Constance. C'était une nature douce et bonne, aimée de tout le monde, dévouée, affectueuse, et ce fut pour notre pauvre maman dont elle était la compagne de tous les instants, une nouvelle et bien cruelle épreuve. Combien furent touchantes ses obsèques par les marques de sympathie que nous reçûmes de toutes parts. Chacun rappelait ses qualités et ces hommages rendus à notre chère morte augmentaient encore notre peine.
Éloignons-nous de cette année néfaste, et continuons notre course puisque aussi bien la vie, avec toutes ses exigences et ses impérieuses nécessités, continue pour ceux qui restent.
Notre vie de famille se partageait le dimanche entre ma chère maman et ma belle-mère, Madame Dimier. L'été, nous nous installions à Vincennes, dans une propriété assez vaste, avec un beau jardin, que ma belle-mère avait achetée et où je pouvais me livrer au plaisir de la photographie. La famille Hubert et notre tante Lemaire possédaient à Vincennes des maisons contiguës de sorte que l'union était très grande. Chaque dimanche, dans la belle saison, nous étions tous réunis autour de cette chère maman Dimier dont c'était la joie de nous avoir tous autour d'elle
Nous nous échappions chaque année quinze jours ou trois semaines pour aller au bord de la mer.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, mon associé Vimard m'avait laissé responsable la maison, et j'avais dû, pour lui rembourser sa part de capital et conserver les capitaux nécessaires à la marche de la maison, avoir recours à madame Dimier qui m'avait avancé une très grosse somme. C'était pour moi un sujet de soucis constants et je puis dire que pendant les six années qui s'écoulèrent entre l'année 1889 et l'année 1896, époque à laquelle je pus liquider ma maison de drogueries, je vécus les heures les plus dures de mon existence.
Les affaires étaient, en effet, devenues très difficiles à cause de la concurrence allemande, qui s'implantait de plus en plus dans la clientèle étrangère avec laquelle je travaillais. Les clients très sollicités exigeaient de plus longs crédits. C'étaient des risques nouveaux qui s'ajoutaient à la diminution des affaires et, obligé de payer des intérêts assez lourds, je ne trouvais pas dans les bénéfices de mon entreprise des avantages qui me permirent d'envisager l'avenir avec tranquillité.
En outre, des événements politiques graves se produisirent : en Égypte, le bombardement d'Alexandrie; aux Antilles, la guerre hispano-américaine. J'avais dans ces deux pays de gros intérêts. La clientèle, à la suite de ces événements, recula ou suspendit ses paiements et j'eus à surmonter des difficultés de trésorerie terribles. Que de nuits ai-je passé à me débattre, par la pensée au milieu de chiffres et de comptes, effrayé par les responsabilités qui pesaient sur moi, me demandant quand et comment je pourrais les surmonter, et effrayé surtout à la pensée que si je venais à succomber à la tâche, je laisserais ma famille dans les plus grands embarras.
Ceux qui n'ont pas eu à compter avec de pareils tourments et qui n'ont pas traversé de pareilles crises ne peuvent pas se figurer les angoisses qu'elles vous causent. J'en souffrais cruellement et pourtant je ne voulus pas les faire partager à ma femme qui, peu versée dans les affaires, n'aurait pas compris les à-coups parfois inévitables qu'elles suscitent. Il suffisait que j'en souffre seul et que je fisse tous mes efforts pour les surmonter. Mais dès ce moment, je m'arrêtais à une idée très nette de ne pas continuer à vivre ainsi et de chercher par tous les moyens à trouver une autre voie et à tenter de me défaire d'une affaire qui devenait trop onéreuse et trop lourde.
Quand je dis que cette période de ma vie qui va de 1889 à 1896 fut la plus lourde à supporter, on le comprendra d'autant plus que je fus atteint le 18 mars 1891, en plein cœur par la mort foudroyante en deux jours de notre chère Germaine, enlevée par une attaque foudroyante de la maladie de Croup. Rien ne peut décrire notre douleur devant ce tragique événement. Il me laissa anéanti et il me fallut de longs mois pour me permettre de retrouver mon équilibre.
Pendant tout le cours de ma vie, je n'ai pu parvenir à oublier les heures atroces passées au chevet de cette enfant qui expirait dans nos bras sans que nous puissions rien faire pour lui porter secours. Elle nous suppliait de la guérir, et j'ai encore dans l'oreille ce cri désespéré qu'elle me jetait avant d'étouffer : "Mon petit papa, je t'aime bien! " Pauvre petite chérie, j'assistais impuissant à son agonie terrible et cette vision demeurera dans mon esprit comme une des choses les plus atroces qu'il m'ait été donné de supporter.
Du moins j'en ai la conviction, elle devint l'ange protecteur de notre foyer, et dans mes heures douloureuses, je l'invoquais comme notre chère sauvegarde. Combien de fois, pendant la guerre, ne lui ai-je pas confié le salut de son frère Jean et, me rappelant sa petite nature affectueuse, n'ai-je pas fait appel à cette affection même pour lui demander la protection de son frère. Elle nous a été, j'en suis sûr, d'un très puissant secours.
Cette même année 1891 fut également pour toue la famille une année d'épreuves. Mon oncle Alexandre ma tante Bertaux et mon oncle Petit disparurent successivement et ce fut au commencement de 1892 la mort de notre tante Alphonse.
Nous habitions alors, ainsi que je l'ai dit, la rue des Filles du Calvaire. La mort de notre chère enfant nous rendit ce séjour intolérable et nous nous installâmes en 1892 dans une maison située non loin de là, au N° 9 du boulevard des Filles du Calvaire, dans un appartement plus moderne et bien aéré. C'est là que devaient naître successivement Mimi, en février 1892, et Jean, en février 1894. Ce fut notre dernière étape avant de venir, en 1899, occuper l'appartement de la rue du Cloître-Notre-Dame, où nous demeurons encore à l'heure où j'écris ces lignes.

Poussé par le désir d'apporter des éléments nouveaux dans mes affaires, j'avais installé dans ma maison de la rue du Port-Royal un magasin d'achats à la commission pour l'Italie et l'Espagne. Cela m'obligea à des déplacements dans ces deux pays. Mais malheureusement ces tentatives ne correspondirent pas à mes espoirs et de plus en plus s'ancra dans mon esprit l'idée d'abandonner une tâche qui me paraissait définitivement trop ingrate.
Je m'en ouvris à l'un de mes amis du Cercle, Pierre Russo. Il était né à Smyrne où il avait été élevé et où il avait de nombreux frères et sœurs. Il s'était occupé autrefois de placer dans la réunion des Îles de l'Archipel des articles de scaphandre employés pour la pêche des éponges et qui étaient fabriqués à Paris par une maison qui, croyait-il, ne serait pas éloignée de vendre cette branche de son activité.
Le prix demandé était important. J'étudiais cette affaire et je pus me rendre compte qu'elle était susceptible de donner des résultats intéressants. Le directeur, monsieur Hamard, acceptait de venir avec moi à la condition qu'il fut intéressé dans l'affaire. Je me décidais à la traiter en demandant des délais qu'on m'accorda pour payer le solde du prix dont une partie devait être payée comptant. Je mobilisais tous mes capitaux disponibles, et, le 1er. janvier 1895, j'installais les bureaux de ma nouvelle entreprise dans un magasin situé au N° 9 de l'avenue Parmentier.

Désormais, je pouvais respirer plus à l'aise, et les locaux que j'occupais rue du Port-Royal, pour ma maison de droguerie, arrivant à fin de bail, il me fallait tirer le meilleur parti de ma clientèle et de mes marchandises. Ce fut la seconde étape de cette transformation et non la moins difficile.

La Providence me seconda, je puis le dire, dans toutes ces transactions. On peut se figurer, en effet, les difficultés que j'avais à vaincre : d'abord je m'étais engagé à payer 250 000 francs à mes prédécesseurs et j'avais à réaliser ensuite plus de 500 000 francs de marchandise de toutes natures. Il me fallut dix-huit mois pour mener cette tâche à bien.
Je cédais ma clientèle et la plus grande part de mes marchandises à une maison sise 4, rue Payenne, et je trouvais chez des amis des gens de la plus grande loyauté. Au mois d'août 1896 je quittais définitivement la rue du Parc-Royal, et je me consacrais tout entier à partir de ce moment à ma nouvelle affaire.

Elle avait sur celle que je quittais le grand avantage d'être beaucoup plus facile à conduire puisqu'elle ne comportait qu'un nombre restreint d'articles, et qu'il fallait beaucoup moins de capitaux pour la faire marcher. Enfin et surtout elle représentait une sorte de monopole sans concurrence appréciable et elle laissait des bénéfices intéressants. Il ne faudrait pas cependant en conclure que je n'avais qu'à jouir en paix des fruits de mon acquisition. Toutes les affaires, quelles qu'elles soient, ont besoin qu'on les suive de près, et dans les débuts, surtout j'eus fort à faire pour obtenir de mes fournisseurs des produits irréprochables, car mes prédécesseurs avaient négligé complètement l'affaire et il fallut beaucoup d'attention et de fermeté pour remettre les choses au point. Je fus assez heureux d'y parvenir et quand je regarde aujourd'hui le chemin parcouru ce n'est pas sans une certaine satisfaction que je constate l'effort accompli et les résultats acquis. J'avais, dès ce moment, l'esprit plus libre, et quand je pensais à l'avenir, je pouvais l'envisager avec confiance.

J'en étais là de toutes ces transformations et de tous ces changements dans mon existence, lorsque, du Cercle des Francs-Bourgeois lui-même, me vinrent des événements que je ne prévoyais pas. L'excellent monsieur Leebnitz qui le présidait fut assez gravement atteint au cours de l'année 1895 et il mourait au mois de novembre, jeune encore. Il avait à peine 55 ans. J'étais alors, ainsi qu'on le sait, conseiller honoraire; on me demanda de prendre la parole sur sa tombe, au nom du Cercle, et cela me désigna, de l'avis de tous, pour recueillir sa succession. L'élection de son successeur eut lieu le 9 décembre l885 et je fus élu Président à l'unanimité! C'était pour moi un grand honneur, et, je puis bien le dire, une grande joie.
J'aimais profondément le Cercle. Il avait été pour moi, aux heures pénibles de ma jeunesse, un guide et un soutien, tant par les directions que j'avais reçues de ceux dont j'ai cité déjà les noms vénérés que par les amitiés que j'y avais contractées. J'allais pouvoir lui rendre en dévouement tout le bien que j'en avais reçu. C'était une tâche nouvelle bien faite pour me séduire.

Le T.H. Frère Joseph eut la bonté de venir s'asseoir à mes côtés le jour où, dans une séance inoubliable, le Cercle fêta mon avènement. Il prit la parole pour me donner l'appui de sa haute autorité et de son ascendant moral. Et je puis dire qu'après les heures difficiles que j'avais vécues, je voyais des heures nouvelles pleines d'intérêt s'offrir à moi, heures où j'allais pouvoir connaître les satisfactions d'une belle et utile œuvre à accomplir.

Ce n'est pas sans émotion que je me souvenais des conversations que j'avais eues avec le T.H. Frère Joseph aux environs de ma vingtième année, dans cette maison de la rue Oudinot où se trouvait alors le siège de l'Institution des Frères. Par une sorte de divination, il me parlait déjà comme s'il entrevoyait pour moi la destinée qui devait m'échoir vingt ans plus tard. Quelques jours avant mon élection, il m'avait prié de venir le voir. J'hésitais à accepter cette charge, et lui faisais remarquer que je n'avais pas eu l'honneur être son élève et que, sans doute, un de ceux-là serait plus qualifié que moi. Mais, avec une paternelle bonté, il me demandait de laisser agir les desseins de Dieu sur moi, et il vainquit mes hésitations.
Il ne devait pas survivre longtemps à son élève préféré Leebnitz, et, le 1er. janvier 1897, il rendait à Dieu sa belle âme. Ce fut un grand deuil pour la Maison des Francs-Bourgeois, et pour moi, une grande douleur.

À peine cette année 1897 venait-elle de s'ouvrir que nous eûmes à supporter un bien rude assaut. Mimi qui avait cinq ans fut atteinte soudain, à la suite d'un refroidissement, d'une pleurésie qui devint vite infectieuse et qui nécessita de toute urgence une intervention chirurgicale. Cette opération, pratiquée par le docteur Jalaguier qui soigna admirablement Mimi, réussit très bien mais pendant plusieurs mois elle nécessita des soins incessants et le premier mois qui la suivit, nous fûmes presque chaque jour dans une inquiétude mortelle, l'extrême faiblesse de la malade ne permettant pas aux docteurs qui la soignaient de nous la dire hors de danger. Enfin notre malade finit par triompher et nous pûmes, après quatre mois, la transporter au bord de la mer à Quay, où sa convalescence put s'achever petit à petit.
Nous avions, pendant sa maladie, prié Notre Dame de Lourdes et nous avions fait le vœu de nous y rendre en pèlerinage si elle guérissait : c'est ce que nous fîmes l'année suivante, en 1898.
Ce fut un voyage plein d'émotion. Après avoir séjourné quelques jours à Lourdes, nous allâmes nous fixer à Luz, près de Saint-Sauveur, sur la route de Gavarnie, dans un site merveilleux où nous séjournâmes un mois. Madame Dimier nous avait accompagnés dans ce voyage. Nous fîmes dans la région quelques belles excursions. Nous allâmes notamment à Cauterets par le Col de Riou, puis à Gavarnie.
Je partis un soir à cheval pour faire l'ascension du Pic du Midi de Bigorre, où nous arrivâmes, avec mon guide, pour le lever du soleil. Le temps était magnifique, aussi ce fut vraiment un spectacle merveilleux que j'eus à contempler. Ce fut comme un éclatant feu d'artifice, des rayons jaillissants couleur tantôt rose, tantôt écarlate, tantôt violette. Cela faisait oublier la fatigue d'une longue nuit à cheval. La descente de jour me permit encore d'admirer la variété des sites qui s'offraient à ma vue, et je rentrais à Luz, ravi de ma promenade, mais fourbu. Après une nuit de bon repos, Il n'y parut plus.

Faire part du mariage de Ch. Petit et J. Dimier

Faire part de mariage 1883

Un tournant dans ma vie : 1900 - 1914

Charles Eugène Petit, juge


Me voici parvenu maintenant à un véritable tournant dans mon existence. C'est comme un nouveau feuillet de ma vie qui va s'ouvrir. J'ai devant moi une ligne toute tracée. Il m'appartiendra de la suivre sans défaillir, débarrassé, sauf imprévu, du souci d'affaires hasardeuses, désigné pour exercer, dans un rayon déterminé, une activité qu'il m'appartiendra de rendre féconde; je dois me tourner vers la Providence de laquelle je tiens toutes ces grâces pour la remercier et l'implorer. Ses vues sur moi devaient encore se faire sentir bientôt dans des circonstances que je n'aurais pas pu prévoir tant elles étaient éloignées de ma pensée. Je veux parler des événements inattendus qui me portèrent au Tribunal de Commerce.

J'avais renoué connaissance, à Bruxelles, au cours d'une exposition à laquelle j'avais participé et où j'avais obtenu le Grand Prix, avec un de mes anciens camarades de Louis-le-Grand, Victor Legrand, qui était alors le Président du Tribunal de Commerce de la Seine, et dans les conversations que nous eûmes ensemble, il m'encouragea très vivement à me présenter aux élections prochaines.
Je lui répondis que je n'avais jamais envisagé cette éventualité, que d'ailleurs il fallait être présenté par une Chambre Syndicale et que, si j'avais appartenu à la Chambre Syndicale des Produits Chimiques, je n'avais plus de lien avec elle depuis que j'avais cessé d'exercer cette profession. Il ne parut pas très convaincu par mes raisons et nous en restâmes là.

Les élections au Tribunal ont lieu chaque année au mois de décembre. Celles de 1899 approchaient et je n'avais plus entendu parler de Legrand depuis un an que nous nous étions rencontrés. Soudain je reçois un mot du Président du Comité de l'élection consulaire, me priant de venir le voir. Il me dit que le Président du Tribunal lui a donné mon nom comme celui d'un candidat éventuel, il ajoute que le Syndicat des Produits Chimiques qui avait été pressenti accepte de me présenter et que je vais être convoqué pour être entendu par le Comité afin de passer l'examen traditionnel.
J'étais ahuri. Je lui réponds que je ne suis nullement préparé à cela et demande à réfléchir. Il me fait alors valoir que je ne peux me dérober à un devoir, ni refuser un honneur qui m'est offert par mes concitoyens. Bref, je sors de là absolument convaincu; on me convoque au Comité, je passe l'examen et je suis reçu premier. C'est ainsi qu'au mois de décembre 1899, je fus élu juge suppléant au Tribunal de Commerce. Je devais y accomplir une carrière de vingt années dont neuf années consécutives comme Président.

Je puis dire qu'il y avait quelque chose de vraiment providentiel dans cet événement qui me plaçait tout d'un coup à un poste que je n'avais nullement sollicité et où je me trouvais porté en quelque sorte malgré moi. Je puis ajouter d'ailleurs qu'au cours de ma carrière, j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de faire des constatations du même genre, aussi ne saurais-je trop remercier la Providence des grâces que j'ai reçues avec tant d'abondance.

Ma chère maman habitait alors avec Ludovic au N° 100 de la rue Amelot, où elle était venue se fixer après que Ludovic eut liquidé une maison de quincaillerie qu'il avait achetée et où il s'était installé au N° 100 de la rue Monge. Cette maison ne lui avait causé que des déboires. Il y avait mangé quelques économies et après avoir constaté avec lui qu'il ne pouvait y gagner d'argent, je lui avais offert dans ma nouvelle maison une situation qu'il devait conserver jusqu'à sa mort.

En 1898, le 17 décembre, je reçus du Saint-Père une distinction dont je fus très honoré et qui m'était accordée en raison des services que je rendais dans les œuvres catholiques, notamment au Cercle des Francs-Bourgeois et dans les Conférences de Saint Vincent-de-Paul. Je fus nommé Chevalier de l'ordre de Saint Sylvestre. C'était ma première décoration, et j'en fus d'autant plus fier qu'elle me venait du Pape.

J'avais, depuis la guerre de 1870, entretenu des relations avec le Général de Charette, l'ancien chef des Zouaves Pontificaux. J'eus l'occasion d'assister sur son invitation aux anniversaires des combats de Castelfidardo et de Mentara.

Il y avait, en effet, au Cercle, des élèves qui avaient répondu à l'appel du Pape lorsqu'il avait constitué en 1860 le régiment des Zouaves Pontificaux qui devaient opposer leurs poitrines aux hordes garibaldiennes qui voulaient envahir le territoire du Saint-Siège. Deux de ceux-là vivaient encore et c'est par eux que j'avais été mis en relation avec le Général de Charette. Ils se nommaient Tenaillon, qui était parvenu au grade de capitaine dans l'armée pontificale, et Faleimaigne. Deux autres membres du Cercle qui étaient engagés en même temps qu'eux devaient trouver la mort en France lorsque les Zouaves Pontificaux vinrent se battre en 1870 sous le nom de "Volontaires de l'Ouest"; c'étaient Sarrasin, qui fut tué à Bagneux et Ernest Renaudier de Vaux, frère de l'aumônier des Francs-Bourgeois dont j'ai déjà parlé, et qui devait être mortellement blessé au combat de Loigny où ce beau régiment qui combattait sous les ordres de Charette et du Général de Sonis fut à peu près anéanti. Ce fut avec les deux premiers, Tenaillon et Faleimaigne que je fus invité par le Général de Charette à son château de la Basse-Motte, en Bretagne, près de Saint-Servan, le 20 septembre 1895, vingt-cinquième anniversaire du combat de Loigny. Ce fut une fête mémorable. Il y avait là, réunis autour de leur ancien chef, tous les survivants du régiment des Zouaves Pontificaux. Dans la chapelle du château se trouvent rassemblés tous les souvenirs du régiment, notamment la bannière du Sacré-Cœur, celle que les Zouaves avaient arborée sur le champ de bataille et sous les plis de laquelle ils avaient combattu. On se rendit dans le parc où on déjeuna. Après le repas, Charette, dans une improvisation superbe, et devant la bannière qu'on avait fièrement dressée, évoqua les souvenirs de cette journée glorieuse et tragique.
J'étais revenu tout électrisé par ce que j'avais vu et entendu.

Ces souvenirs me sont revenus à l'occasion du rappel que je faisais de la décoration que venait de m'accorder le Saint-Père. Plus tard, le 15 janvier 1921, je devais recevoir du Saint-Siège une plus haute distinction, celle de Commandeur de l'ordre de Saint Sylvestre.

Me voilà donc en 1900, juge suppléant au Tribunal de Commerce. L'investiture de ma nouvelle fonction me fut donnée au mois de janvier au cours de l'audience solennelle du Tribunal et après que nous eûmes prêté serment, mes collègues nouvellement élus et moi, devant la première Chambre de la Cour d'Appel de Paris. Ces cérémonies étaient très imposantes : nous étions conduits chez le Procureur Général, puis chez le Premier Président du Tribunal de Commerce. Après l'audience solennelle dont j'ai parlé plus haut, nous recevions nos affectations dans les sections où nous devions siéger.

Le travail du Tribunal était très absorbant. Chaque semaine, nous siégions à une audience. Elle durait toute la journée. Nous étions désignés pour examiner un certain nombre d'affaires dont nous avions à convoquer les parties et à préparer les jugements. On délibérait la veille de l'audience suivante. Ce travail était des plus intéressants et je m'y donnais avec ardeur, mais il retenait presque tout mon temps, surtout dans les débuts où je n'étais pas encore familiarisé avec ce travail et où j'avais à faire mon éducation de juge sous contrôle et avec l'aide de mon Président de Section.

Cette année I900 était aussi l'année où devait s'ouvrir à Paris une exposition universelle qui fut très brillante. J'y participais en exposant dans la classe de la navigation où j'obtins un Grand-Prix, c'est-à-dire la plus haute récompense. J'avais été désigné pour faire partie du comité d'admission et je fus nommé membre du Jury du Concours de sauvetage de l'eau.

Nous quittâmes cette même année notre appartement du boulevard des Filles du Calvaire pour venir habiter 4, rue du Cloître Notre-Dame, dans l'appartement que nous occupons encore aujourd'hui.

Au moment où, par mon élection au Tribunal de Commerce, je vois inaugurer une carrière qui s'y poursuivra pendant vingt ans et dont, passé cette date, je serai encore l'ancien Président que l'on consulte et dont on sollicite les avis pour tout ce qui regarde le Tribunal, il n'est peut-être pas inutile que je m'arrête un peu sur ce sujet et sur cette existence, d'un caractère tout particulier, qu'on y mène.

Le Tribunal de Commerce a une hiérarchie très scrupuleusement respectée et des traditions que les générations se transmettent religieusement.
Le Président est le grand chef et rassemble sur sa tête toutes les responsabilités d'une administration extrêmement importante et compliquée qui comprend le greffe placé sous son contrôle avec ses services multiples : copie et enregistrement des jugements, bureau des faillites, des nantissements, des dépôts de marques et fabrique, des arbitrages etc. Il possède seul la signature, car il n'y a pas de vice-président ni de bureau.
Il se tient seulement chaque année plusieurs assemblées générales auxquelles sont convoqués tous les juges et où s'examinent des questions d'intérêt général ou d'administration intérieure. Le Tableau du Tribunal comprend, après le Président, les juges titulaires, classés par rang d'ancienneté et les juges suppléants. Le rang que vous donnent les élections lorsqu'on entre au Tribunal demeure immuable pendant toute la durée de votre séjour au tribunal, c'est-à-dire que vous montez automatiquement au Tableau, au fur et à mesure des départs qui se produisent avant vous.
Le Tribunal est divisé en chambres et la tradition veut que dans chaque chambre la hiérarchie soit strictement observée. C'est ainsi que, même dans les actes ordinaires comme les repas qui se prennent les jours d'audience, au buffet du tribunal, le Président de chambre occupe l'extrémité de la table, et que, successivement et après leur rang au Tableau, ses collègues viennent se placer le premier à sa droite, le second à sa gauche, et ainsi de suite. Dans les relations entre collègues, on doit toujours céder le pas au juge plus ancien que vous au tableau. Les chambres siègent chaque jour de la semaine. Le calendrier est fixé par le Président de telle façon que chaque chambre siège un jour chaque semaine. Le lundi se plaident les grosses affaires et cette audience est réservée au Président. Elle est nommée le grand rôle.
En dehors de ces audiences auxquelles les juges doivent assister chaque semaine, ils ont encore à tenir des assemblées de faillites dans une des salles du Tribunal et cela également une fois chaque semaine. Ils doivent encore convoquer dans leur cabinet au Tribunal, et en robe, les parties en personne et leurs avocats, puis, sur les dossiers qui leur sont remis, ils terminent l'étude et l'examen de chaque affaire au sujet de laquelle ils doivent présenter au délibéré des Magistrats de la section le projet de jugement qui leur paraît devoir être rendu.
Le jugement est discuté, approuvé ou modifié, les avis étant donnés par les juges composant la chambre, en commençant par les moins anciens au Tableau. Les jugements sont lus, le lendemain, en audience publique par le Président qui doit les signer et qui peut, avant de les rendre, en modifier le style mais non les motifs de fond.
Cette préparation des jugements est pour le juge un très gros travail, car il n'est pas rare qu'il ait à en étudier quinze à vingt par semaine. On voit par là combien cette fonction de juge, tout en étant très intéressante, est aussi fort absorbante.
Mais aussi combien elle forme l'expérience et le jugement de celui qui s'y applique avec zèle! Combien elle mûrit son esprit en le portant à la réflexion et en l'obligeant à l'étude, toujours plus approfondie, des textes de lois et de la jurisprudence! Et si le magistrat remplit son devoir avec la conscience qu'il doit apporter à la recherche de la vérité, quelle satisfaction ne trouve-t-il pas dans l'accomplissement d'une si lourde mais si noble tâche!
Bien souvent, plus tard, au cours de ma carrière, alors que j'avais à initier et à guider nos juges, je leur ai fait apercevoir la grandeur de leur mission et aussi leurs responsabilités. " Songez, leur disais-je, que vous tenez entre vos mains la fortune et parfois l'honneur de vos concitoyens. S'ils vous ont choisis pour les juger, s'ils ont confiance en vous, sachez mériter cette confiance par une étude approfondie et impartiale des affaires qui vous sont soumises afin que vous puissiez toujours être respectés. "
Me voici donc définitivement installé dans ma nouvelle fonction et inscrit à deux audiences, l'une siégeant le jeudi, jour des plaidoiries, sous la présidence de monsieur Sohier, qui devint plus tard Président du Tribunal, l'autre siégeant le vendredi, dite du petit jour, sous la présidence de monsieur Aubrun. Ces audiences du petit jour étaient, pour un nouveau juge, les plus intéressantes. C'étaient en effet celles où le public était nombreux, où chacun pouvait venir s'expliquer en personne, où le Président avait souvent à rendre, sur le siège, des jugements qui tranchaient immédiatement un différend. Cela, on le voit, était une excellente formation, et, quoique fatigantes, puisqu'elles se prolongeaient toute la journée, j'étais toujours fort intéressé par ce que j'y entendais et y apprenais.

Aux termes de la loi, les juges suppléants étaient élus pour deux ans et pouvaient être réélus pour une nouvelle période, soit comme juges suppléants, soit comme juges titulaires s'il y avait à pourvoir à des vacances dans ces fonctions. Je fus, en 1902, réélu pour deux ans, mais, un mandat de juge étant devenu vacant dès 1903, je fus, à cette même date, élu juge titulaire pour deux ans.

Au début de l'année 1901, le 22 janvier, mourut notre cousine Mélanie Orban. J'ai parlé au début de ces souvenirs, de celle qui fut notre première éducatrice d'instruction religieuse. Sa mère avait été ma marraine. En 1903, ce fut notre cousine Hélène Magnier, sœur de Jules Sémichon qui disparut à son tour.

À la maison, les enfants grandissaient. Geneviève et Mimi, sous la direction de leur mère, suivaient avec succès les cours de madame Raffy et y gagnaient leurs diplômes élémentaires et supérieurs. Jean, le plus jeune, venait d'entrer à l'Ecole Massillon à la rentrée 1903. Je comptais lui faire faire des études le conduisant au baccalauréat latin grec, car je pensais et je pense encore que c'est la culture classique la plus utile dans la formation d'une intelligence. Je pensais pouvoir le laisser à l'Ecole Massillon jusqu'au moment où cette école, devant envoyer ses élèves continuer leurs classes au lycée Charlemagne, il me serait loisible de faire entrer Jean au lycée Louis-le-Grand. C'est ce programme que je réalisais finalement, et, à la rentrée de 1907, Jean devint élève de Louis-le-Grand.

L'état de santé de ma mère depuis quelque temps laissait à désirer. L'âge venait, et les épreuves qui ne lui avaient guère été ménagées durant sa vie, avaient apporté leur élément de dépression et de fatigue. Ludovic nous faisait part de ses craintes, et il arriva un moment où elle dut s'aliter. Ma sœur Marie Auzende et moi-même nous suivions avec anxiété les progrès du mal que la science des médecins ne suffisait plus à conjurer, et, après avoir reçu en pleine connaissance les derniers sacrements, elle s'éteignit le 23 avril 1905, trente ans après la mort de notre père. Elle avait alors soixante-dix-huit ans.

Tout le monde sait ce que représente une mère et l'affection que son cœur referme pour ses enfants, mais il y a des dehors dans cette affection, et je puis dire que pour nous, nous avions trouvé en notre chère maman la mesure complète.

J'ai gardé comme un trésor au fond de moi ce qu'elle témoignait quand j'étais tout petit, ses câlineries quand elle me voyait grognon ou boudeur, et puis surtout, quelle éducatrice chrétienne et comme elle avait su imposer une discipline à nos cœurs et à nos âmes. Sans doute, nous la trouvions quelquefois un peu rude, cette discipline; mais en avançant dans la vie, combien n'en ai-je pas apprécié toute l'efficacité!

Quand nous entrâmes à Louis-le-Grand, Ludovic et moi, comme internes, quel soin elle prit de nous entourer de ses conseils, de nous tracer des horaires pour nos prières, nos lectures, afin que, dans le temps même de nos études, nous fassions la part du temps à donner aux idées élevées et à Dieu. Le dimanche, jour de la sortie, avec une délicatesse de cœur infinie, elle me faisait subir un véritable examen de conscience, me mettant en face de mes devoirs, me signalant les écueils à éviter, les mauvais camarades, les mauvaises lectures, les conversations que je ne voudrais pas qu'elle puisse entendre. Oh! La bonne et chère maman! Elle qui avait eu cette vie si belle et si heureuse à ses débuts et qui eut tant à souffrir par la suite, quels exemples de douceur, de bonté, de résignation elle nous a donnés alors. Pour ses petits-enfants, elle était vraiment la "Bonne-maman", comme ils l'appelaient, et ce fut une profonde affliction que son départ.

Peu de jours avant son décès, nous avions conduit à sa dernière demeure notre cousine germaine Laure Michaut, fille du premier mariage de la sœur aînée de mon Père, ma tante Méquignon.

À la rentrée de l'année judiciaire de 1905, j'avais été nommé Président de section au Tribunal; je devais le demeurer jusqu'à là fin de 1906, date à laquelle, pour me conformer à la loi sur les élections consulaires, je devais, ayant terminé mes années légales de judicature, abandonner pendant un an ma fonction. A l'expiration de cette année, c'est-à-dire aux élections de 1907, je fus de nouveau réélu juge, Président de section pour deux ans.
J'avais reçu, en 1904, ma première décoration française sous la forme du ruban violet d'officier d'académie. Puis, en 1907, comme j'avais été l'un des Grands Prix dans ma classe à l'exposition coloniale d'Hanoï, on voulut bien me gratifier d'une décoration superbe, scintillante et faisant beaucoup d'effet, celle de chevalier du dragon d'Annam.

Mes fonctions au Tribunal, si absorbantes qu'elles fussent, ne m'avaient pas éloigné du Cercle des Francs-Bourgeois. Des événements récents vinrent à se produire qui me lièrent au contraire d'une façon plus indissoluble encore à lui. Je veux parler de la persécution religieuse qui sévissait sous le régime abject de Combes et de ses complices, et qui avait abouti aux lois d'exception et d'expulsion contre les congrégations.

Par une hypocrisie satanique, on laissait entendre aux congrégations qu'elles n'avaient qu'à faire des demandes d'autorisation; qu'elles seraient examinées avec indépendance. Or les Frères étaient une congrégation déjà autorisée, longtemps chargée de service public des écoles de la ville. Leur supérieur général, Frère Joseph, avait siégé au conseil Supérieur de l'Instruction Publique. Il me semblait qu'il ne pouvait à leur égard subsister aucun doute pour leur maintien, et pourtant l'esprit sectaire de nos gouvernants les sacrifia comme toutes les autres. Ils durent se dissoudre, transporter en Belgique le siège de leur Procure Générale. Ils abandonnèrent leurs écoles, celle de Passy, si prospère, et assister à la ruine de tant d'années de labeur et d'efforts.

Aux Francs-Bourgeois, la Direction Générale de la Maison, Ecole, Cercle, Maison de Famille, était placée sous l'autorité de C.F. Argymir, saint religieux dont j'ai parlé dans des pages antérieures. Il avait vu passer bien des familles dont les Pères avaient été élèves, puis membres du Cercle, pour la plupart, ils avaient leurs enfants à l'Ecole. Au milieu de tout ce monde, le frère Argymir était un peu comme le grand-père aimé et vénéré de tous, et c'est là qu'après vingt-huit ans d'apostolat on l'arrachait pour l'obliger à prendre une retraite dont sa robuste santé ne laissait pas encore apparaître l'heure. Ce fut pour lui une douleur cuisante qu'il supporta avec la résignation de son cœur religieux, mais qui devait le conduire quelques années plus tard au tombeau, en 1909, dans la maison de retraite d'Athis.

On trouvera dans mes documents relatifs au Cercle les textes des discours prononcés à l'occasion de cette mort. Personnellement, j'eus à parler de lui au nom du Cercle, à différentes reprises et notamment lorsqu'on inaugura, dans le vestibule d'entrée de notre chapelle du Cercle, le monument érigé en son honneur.

Mais il fallait, avant tout, empêcher la ruine de l'œuvre. Il y avait aux Francs-Bourgeois, comme sous-directeur, un Frère connu et aimé de tous, ancien élève du frère Joseph, frère Amédée. J'entrais aussitôt en contact avec lui, afin de chercher le moyen le plus propice pour parer au mal et sauver la maison.
Un assez grand nombre de frères, pris parmi les professeurs, obtinrent de Rome d'être relevés de leurs vœux. Le frère Amédée fut du nombre et redevint monsieur Martin. Cela maintenait quelques cadres, mais comme il ne fallait pas s'exposer à un sursaut de haine de la part de nos ennemis, il fut convenu que l'on constituerait pour l'administration de l'école une société de pères de familles, avec un directeur laïc pris en dehors des frères laïcisés, et gérée par un conseil d'anciens élèves ayant leurs enfants à l'école. C'est ce qui eut lieu et l'on n'eut pas à se repentir du choix de monsieur Meunier comme directeur. Professeur de l'université, personnage assez terne et qui vécut toujours avec la Maison, jusqu'à sa mort, en parfaite intelligence.
Restaient le Cercle et la Maison de Famille qui abritait une centaine d'étudiants.
Pour le Cercle, rien de plus facile. On le plaça sous le régime des associations déclarées. On obtint du propriétaire, en l'espèce, la Société des Francs-Bourgeois, une refonte des baux applicables à chaque partie de l'exploitation de la maison, chacune d'elles reprenant son autonomie et s'administrant elle-même.
Pour la Maison de Famille, cela était beaucoup plus compliqué. C'était, en effet, une très importante exploitation avec matériel de restaurant, de caves, mobiliers de chambres, approvisionnements en vivres, vins, etc. C'était, en un mot, une maison de commerce d'hôtel meublé, et c'est sous cette forme que j'envisageais sa reprise. Mais il fallait des capitaux, peu importants, suffisants cependant pour assurer le fonds de roulement de l'entreprise.
J'examinais avec monsieur Martin comment nous pourrions rétablir l'affaire, et je m'arrêtais finalement à la forme d'une société en commandite simple, avec un gérant responsable. Je pris en compte le rôle de commanditaire. Le frère Agnélis, qui dirigeait cette partie de la maison depuis fort longtemps avec une expérience consommée, se laïcisa comme monsieur Martin et reprit son nom de Courdeau.

La société se nomma alors Courdeau et Cie. J'avais fait faire par un commissaire-priseur un inventaire détaillé et enregistré de tout ce qui constituait la valeur des objets repris. Je les payais à l'Institut des Frères en un chèque, afin qu'on ne pût pas contester la validité des actes et du paiement. Je devins, ou plutôt la société devint propriétaire de toute la maison des Francs-Bourgeois. Elle l'exploita dans des conditions parfaites jusqu'au moment où la guerre de 1914 survint. Ces évènements privèrent la société de clientèle, et la laissèrent dans la gêne; cela ne prit fin qu'avec la guerre elle-même.

Bien m'en avait pris de m'être entouré de toutes les précautions légales, car un agent de l'administration étant venu un jour, avec la prétention de rechercher si, en réalité, sous une forme occulte, les frères n'étaient pas restés propriétaires de cet avoir, et s'il n'y avait pas moyen de les dépouiller une seconde fois. Il dut s'avouer vaincu lorsqu'on lui montra tous les actes publiés, signifiés et enregistrés, qui ne laissaient place à aucune équivoque.
J'ai parlé plus haut à diverses reprises d'une sœur de ma belle-mère, madame Lemaire, qui vivait à Vincennes dans une maison contiguë à celle de madame Dimier et mitoyenne de celle occupée par mon beau-frère Hubert.
Notre tante Lemaire, qui avait été mariée à un docteur qui l'avait délaissée dans les débuts de son mariage, était revenue vivre avec sa mère, madame Delsart, grand-mère de ma femme qui mourut peu après mon mariage. Elle était très instruite, avec une vivacité d'esprit très grande, s'intéressant beaucoup à nos enfants qui lui témoignaient en retour une grande affection. La tante Henriette, comme on l'appelait, était la grande conseillère, toujours écoutée, malgré sa brusquerie, et ses avis étaient toujours pleins de bon sens. Cette bonne tante s'éteignit en 1905, en même temps que disparaissait ma chère maman. Elle avait, comme elle, près de quatre-vingts ans.

Dans ces souvenirs, jetés sur ce papier un peu à la hâte auraient besoin d'être refondus pour leur donner un peu plus d'ordre et de méthode. Je n'ai pas la prétention de faire, d'un premier jet, une œuvre, au sens propre du mot. J'écris surtout pour rassembler quelques souvenirs de ma vie qui pourront peut-être plus tard être lus avec intérêt par mes enfants. On ne s'étonnera donc pas si des lacunes inévitables se produisent lorsque je parle de ma famille et de ceux qui m'entourent.

C'est ainsi que je dois faire ici mention des deux familles de mes beaux-frères qui avaient grandi et étaient augmentées en même temps que se constituait la nôtre.

Je n'ai pas reparlé de Louis Dimier qui fut l'un des artisans de mon mariage. D'une intelligence remarquable, il avait, comme je l'ai dit, à l'occasion de mon mariage, passé très brillamment tous les examens existants et, après avoir été professeur de philosophie à Louis-le-Grand, à Stanislas, puis à Valenciennes et Saint-Omer, il devait quitter définitivement l'université et la carrière de l'enseignement pour se consacrer à l'étude des beaux-arts où il est devenu un maître. Mais je n'ai pas à tracer ici sa carrière, j'ai voulu seulement, par le contact journalier que nous avions, surtout en été où il venait passer en même temps que nous quelques mois dans la maison de sa mère, rattacher par ce souvenir les liens qui unissaient nos familles et nos enfants.

Louis avait eu, de son mariage avec mademoiselle Barbeau, sœur d'un de ses camarades d'agrégation, cinq enfants et il avait eu, comme nous, la douleur de perdre une de ses petites filles, Charlotte. Sa femme, Marie, d'une nature affectueuse et douce, était une charmante compagne pour Jeanne et pour nous. Pendant la belle saison, elle tempérait parfois les sautes d'humeur de son mari qui, d'une nature emballée et avec des emportements subits allant quelquefois jusqu'à la violence, surtout dans sa jeunesse, avait besoin d'un modérateur.

Leurs enfants grandissaient près des nôtres à des distances d'âge assez rapprochées. C'étaient les compagnons naturels de leurs jeux et leur intimité augmentait aussi celle qui nous liait à leurs parents, car, malgré ce que je dis plus haut de Louis et de son caractère, nous avons toujours été d'une grande cordialité dans nos rapports et, en avançant dans la vie, où nous avons accompli chacun, à des titres divers, une carrière laborieuse en y marquant notre place, cette cordialité s'est doublée de l'estime réciproque que nous avons l'un pour l'autre.

Mon autre beau-frère, monsieur Hubert, est beaucoup plus âgé que nous et nous sommes en outre séparés par le fossé que creuse entre nous l'absence complète de sentiments communs au point de vue religieux. Pour lui, le problème religieux n'existe pas, c'est le néant, il lui est complètement étranger. Il est, en outre, d'un naturel peu communicatif, parlant fort peu, vivant un peu à part de sa famille, à laquelle cependant il témoigne une certaine affection, assez difficile toutefois à définir. Avec cela nullement hostile aux sentiments des autres, laissant complètement libre sa femme et ses enfants de pratiquer leur religion et n'ayant jamais essayé de formuler sur ce sujet aucune opposition ou objection.

Ses enfants, il en a six, et a, comme Louis et comme nous, perdu une petite fille toute jeune, ont, comme ceux des Dimier, vécus avec les nôtres, sinon dans la même intimité pour quelques-uns, du moins dans un rapprochement rendu assez étroit par le voisinage de l'été et des dimanches où ma belle-mère nous réunissait tous à sa table.

Parmi ces enfants, en effet, la plupart avaient hérité de leur père une timidité qui rendait parfois fort difficile tout commerce avec eux. Il n'était pas rare de les voir rougir jusqu'aux yeux lorsqu'on leur adressait la parole, ou de les voir se retirer pour éviter toute conversation.

De ces cinq enfants, deux furent tués à la guerre : André, garçon renfermé, se croyant incompris, comme l'ont révélé des papiers trouvés après sa mort; et Marc, le plus jeune et le plus intelligent de toute la famille, camarade intime des jeunes années de Jean, auquel sa mort causa un très gros chagrin.

Je ne dis rien des autres. Maurice et Jacques sont mariés et Suzanne, l'unique fille de la famille, vit en s'occupant d'œuvres et en cherchant par ce moyen à se rendre utile. Ils sont encore, les uns et les autres, les éléments d'une famille que nous avons vue se constituer en même temps que la nôtre.

J'ai dit plus haut que j'avais été réélu juge au Tribunal de Commerce en 1908. Cette même année, le Cercle voulut fêter l'anniversaire de mes noces d'argent au Cercle, et on m'offrit un bronze superbe sur une colonne non moins belle. C'était une statue de mon ami Raoul Larche, représentant un jeune adolescent tenant une épée et intitulé "Vingt ans". Je fus très touché de cette manifestation, car l'acquisition de cette œuvre avait fait l'objet d'une souscription publique.

Au Tribunal où je venais de reprendre ma place, je me trouvais presque en tête du Tableau, c'est-à-dire que j'avais à présider une audience où se plaidaient des affaires importantes; la charge en devenait donc plus lourde. J'eus la satisfaction de voir que les décisions que j'étais appelé à rendre étaient appréciées de ceux qui fréquentaient le Tribunal, mais cela me valut un surcroît de labeur, car cette année, et les années 1909 et 1910 qui suivirent, on plaça à mes auditions des affaires considérables dont les jugements retinrent l'attention et furent publiés.

J'eus l'honneur, dans un procès où l'Etat était engagé (il s'agissait de l'établissement des comptes qui avaient suivi le rachat par l'Etat d'une partie du réseau d'Orléans) d'entendre le Ministre des Travaux Publics, qui m'avait convoqué, me demander de prendre moi-même cette affaire pour la juger, en ajoutant que quelle que fût ma décision, il l'accepterait au nom de l'Etat, sans recourir à la voie de l'appel. Je cite ce fait, non pour en tirer orgueil, mais parce que, n'écrivant pas ici pour moi seul, j'ai le devoir de marquer cette confiance qu'on me faisait en haut lieu, et l'estime en laquelle on me tenait déjà.

C'est qu'en effet, j'étais devenu premier juge, c'est-à-dire le bras droit du Président du Tribunal de Commerce, et son successeur en quelque sorte désigné. Je ne voyais pas sans une certaine inquiétude les mouvements qui se dessinaient autour de moi, les petits complots qui se tramaient pour me pousser à la Présidence, car je ne désirais pas occuper cette haute fonction dont je redoutais les charges. Un jour vint, enfin, où monsieur Lemoüé, Président du Tribunal, me posa la question nettement en m'engageant avec une très grande et très énergique courtoisie, à lui répondre favorablement.
Je lui demandais à réfléchir encore, et je me mis à consulter les anciens Présidents, Messieurs Dervillé, Richemond, Vaury, Laurent, Schier, Legrand, et je dois reconnaître que les objections que je leur présentais n'obtinrent aucun succès. J'étais en présence d'une sympathie unanime, que dis-je, on estimait qu'en n'acceptant pas je manquerais à mon devoir et que je tromperais la confiance que, de toutes parts, on avait mise en moi.
Je dois ajouter qu'en même temps que j'étais pressé d'accepter par les anciens Présidents, je recevais chaque jour des visites de collègues, des délégations de la compagnie des Agréés, de celle des Syndics. Enfin je sentais se refermer sur moi un cercle, que bientôt je ne pourrais plus rompre. Cependant je résistais encore, c'est alors que se produisit un incident bizarre que je veux conter.

Dans l'une des promotions qui m'avaient précédé au Tribunal, figurait un collègue nommé Dubreuil. C'était un imprimeur; j'avais entretenu avec lui, pendant mon séjour au Tribunal, les meilleures relations, et il avait quitté le Tribunal il y avait déjà deux ans, après avoir terminé sa carrière comme Président de Section. Poussé par je ne sais quelle ambition, cet excellent Dubreuil s'avise de déclarer qu'il pose sa candidature à la Présidence, et il va rendre visite à quelques anciens Présidents.
Lorsque le Président Lemoüe en fut informé, il me mit immédiatement au courant, me suppliant d'accepter sa succession, afin de ne pas laisser se produire ce fait inconcevable d'un juge ayant quitté depuis deux ans le Tribunal et venant barrer la route aux juges en exercice. Il me fit valoir, en outre, que les mérites de Dubreuil n'avaient rien de transcendant, et il m'engagea à aller le voir pour lui dire que j'étais décidément candidat à la Présidence.
Force me fut cette fois d'accepter car le geste de Dubreuil ne me laissait plus le droit de me dérober. J'allais donc le voir, comme m'y avait engagé le Président Lemoüé, mais je fus fort mal reçu. Dubreuil me déclara qu'il était Breton, c'est-à-dire têtu, qu'il avait posé sa candidature, qu'il savait favorablement accueillie et qu'il resterait candidat. Je ne lui cachais pas ma surprise de cette décision assez intempestive et nous nous séparâmes complètement brouillés. Je ne l'ai jamais revu depuis.
J'ai à peine besoin d'ajouter que le vote eut lieu, et que je fus élu à l'unanimité des voix moins deux. Les deux qui avaient voté pour Dubreuil vinrent après le vote me déclarer qu'ils avaient promis leurs voix à Dubreuil tout en pensant que, devant ma candidature, il s'effacerait, et qu'ils n'avaient pas voulu avoir l'air de le désavouer. J'avoue que je n'avais pas besoin de cette explication.
Voilà comment je fus, aux élections de décembre 1910, élu Président du Tribunal de Commerce, pour deux ans.

L'année 1910 avait été marquée par des inondations terribles, qui avaient ravagé Paris jusqu'au centre, et des dégâts considérables avaient été causés dans Paris et sa banlieue. Le gouvernement avait fait voter une loi aux termes de laquelle des prêts seraient consentis aux victimes de cette inondation, et une commission serait instituée pour en exercer le contrôle. Je fus désigné par décret du 14 avril 1910 pour faire partie de cette commission.

Ainsi que je viens de le dire, j'avais été élu Président du Tribunal en décembre 1910, et mon installation dans cette fonction eut lieu à l'audience solennelle qui se tint le 25 janvier 1911. Les discours qui furent prononcés à cette occasion par monsieur le Président Lemoüé qui m'installait et par moi-même, ont été publiés dans une brochure imprimée chaque année pour des cérémonies semblables, et dont je possède des exemplaires.

Il y avait, à cette cérémonie, une chose tout à fait exceptionnelle et qui avait été très remarquée au Tribunal, c'est que je prenais possession de cette haute fonction sans avoir été décoré, ce qui ne s'était jamais vu dans les annales du Tribunal. Aussi, lorsque dans son discours, le Président Lemoüé, faisant allusion à cette situation, déclara qu'il espérait que cette justice me serait bientôt rendue, l'assistance éclata en applaudissements malgré la gravité du lieu.
À la vérité, mes opinions religieuses connues avaient été la cause de cet ostracisme, sous le régime d'anticléricalisme où nous vivions depuis trop longtemps, et je ne pouvais que m'en honorer. Toutefois, quelques semaines après mon installation, je fus nommé Chevalier de la Légion d'honneur, par décret du 1er mars 1911. Ce fut pour le Cercle des Francs-Bourgeois une nouvelle occasion de me témoigner son affection. On organisa en effet une soirée, le 27 mars 1911, pour fêter ces deux événements de mon élection à la Présidence du Tribunal de Commerce et de ma promotion dans la Légion d'Honneur. On me rendit à cette occasion, dans un superbe écrin, une croix de la Légion d'Honneur enrichie de brillants.

Ma nouvelle fonction me valut des désignations multiples dans des fonctions officielles. C'est ainsi que je fus nommé Membre du Comité Consultatif des Chemins de Fer, Membre de la Commission chargée à l'hôtel de Ville de l'examen des projets des lignes du réseau métropolitain etc. En outre, une exposition devait s'ouvrir à Turin, au cours de l'année 1911, et je fus désigné pour présider les classes de 46 à 49, concernant la navigation du commerce.

Ma nouvelle fonction m'absorbait la plus grande partie de mon temps car je devais passer au Tribunal mes après-midi. J'avais heureusement pour me suppléer dans ma maison de l'avenue Parmentier un collaborateur précieux en la personne de monsieur Hamard. Je pensais cependant au moment où je pourrais me décharger sur mes enfants du travail que je ne suivais plus que très imparfaitement. Je pensais que Jean, qui devait bientôt terminer ses études, pourrait devenir un associé avec future succession. Mais il était encore très jeune. Il devait en effet passer à la fin de l'année la première partie de son baccalauréat et la deuxième partie en 1912, puis faire son service militaire. D'autre part, nous avions le grand désir de marier Geneviève, et, si les circonstances le permettaient, de trouver un gendre qui put participer à la gestion de la maison.

Toutes ces incertitudes se dénouèrent au cours de cette année 1911. En effet, je devais, d'une part, apprendre de Jean qu'il se sentait attiré par une vocation qui l'avait saisie depuis longtemps déjà, celle du métier de militaire, et, s'il est vrai que je lui fis alors quelques remarques sur les difficultés de cette carrière, sur l'abnégation qu'elle demande, les obstacles qu'on y rencontre, je vis bien que je prêchais dans le vide et que je ne vaincrais pas sa résolution. J'avais d'ailleurs, au fond de moi qui avais tant désiré dans ma jeunesse embrasser cette carrière, une joie secrète de voir mon fils réaliser un idéal que j'avais moi-même autrefois poursuivi. Je fis cependant comprendre à Jean, étant donné son âge, qu'il devait préparer Saint-Cyr afin d'entrer dans l'armée par la grande porte. Je ne crois pas qu'il ait eu, par la suite, à regretter mes conseils.

Un autre événement fut le mariage de Geneviève. Depuis longtemps, nous connaissions une famille Piel dont le chef était à la tête d'une importante maison de bijouterie fantaisie. Il avait eu neuf enfants, élevés dans les sentiments qui étaient les nôtres, et je m'étais lié surtout avec les deux frères Paul et Charles, qui avaient fait partie avec d'autres amis d'une société sportive d'amateurs de bicyclette, que nous avions nommée l'UVBP et que nous traduisions par l'Union Vélocipédique des Biens Pensants.
Le plus jeune frère de la famille, nommé René, était quelquefois venu aux promenades que nous faisions. Il cherchait à se marier et à trouver, si possible, une situation. Nous parlâmes de lui, un jour, son frère Paul et moi. Une entrevue fut organisée aux Francs-Bourgeois, elle fut concluante. Le mariage de Geneviève fut décidé et il eut lieu le 17 octobre 1911. Mon nouveau gendre entrait dans ma maison de l'avenue Parmentier. Il devait plus tard devenir mon associé.

Ce mariage avait été pour nous tous une grande joie. Le mariage des filles est toujours, en effet, une cause de soucis, et nous avions la bonne fortune de voir Geneviève entrer dans une famille comme nous n'en pouvions désirer de meilleure, et de trouver un mari qui nous donnait pour elle toutes les garanties de bonheur.

Je pus me rendre compte, à l'occasion du mariage de Geneviève, de l'affection dont j'étais entouré au Tribunal. Geneviève reçut, en effet, une série de cadeaux fort riches, que toutes les Compagnies attachées au Tribunal, agréés, syndics, liquidateurs, arbitres, tinrent à lui offrir, et j'en fus personnellement très touché.
Pour terminer cette année fertile en événements heureux, j'apprenais, le 6 décembre 1911, que j'étais nommé Chevalier de l'Ordre de Léopold II de Belgique. Ma brochette se garnissait et s'augmentait le 23 mars 1912 de la croix d'officier de l'Instruction Publique.

Ma carrière se poursuivait fort laborieuse; de nouveaux travaux m'incombaient chaque jour.

Le Ministre du Commerce avait décidé de constituer auprès de son département un comité consultatif de législation commerciale qui serait chargé d'examiner les projets de lois relatives à cette matière déposée au Parlement et de lui donner son avis à leur sujet. Je fus nommé membre de ce comité le 13 janvier 1912.

Il y avait aussi un important groupement qui s'était constitué depuis un certain nombre années, et qui réunissait les Présidents des Tribunaux de Commerce de France, dans le but d'étudier les questions de législation ou autre pouvant intéresser leurs Tribunaux.
Lors de sa fondation, cette association, connue sous le nom de "Conférence des Présidents des Tribunaux de Commerce" avait eu des froissements avec un de mes prédécesseurs, et le Tribunal de Commerce de la Seine était depuis resté tout à fait éloigné d'elle. Le Ministre me demanda de rétablir l'harmonie qui devait régner entre tous les Tribunaux de Commerce, et de reprendre, pour le Tribunal de la Seine, la tête de cette conférence.
Je me mis donc en rapport avec les Présidents de province qui étaient les dirigeants. C'étaient messieurs Girard, Président du Tribunal de Commerce de Toulouse, et Linnon, Président du Tribunal de Commerce de Lyon. Ces messieurs accueillirent mes avances avec joie; j'organisais aussitôt une réunion qui se tint à Paris, et eut un plein succès.
Après deux jours consacrés à la mise au point pour l'avenir et à l'examen d'importantes questions, il y eut un banquet de clôture auquel assista le Ministre du Commerce et où j'eus à prendre la parole. Ce fut un grand succès dont le Ministre me remercia. Mais cela n'avait pas été sans fatigue et sans peine, et au lendemain du banquet, je me mis au lit avec une broncho-pneumonie qui me tint arrêté six semaines.
Avec la belle saison, ma convalescence fut assez rapide. Mais je demeurais depuis cette date toujours assez sensible du côté des bronches. J'achevais ma convalescence à Villiers-sur-Mer, et c'est là que nous apprîmes, au mois de juillet, la naissance d'un gentil petit garçon qui s'appela Bernard. On peut se figurer avec quelle joie il fut accueilli dans la famille.

Cette année 1912 était la seconde année de ma Présidence, et je devais, dès le mois de novembre, m'entendre avec le Président du Comité des élections consulaires afin de lui donner la liste des membres du Tribunal soumis à la réélection, le nombre des vacances à pourvoir et de lui désigner le futur Président.
Je résolus donc de réunir mes Présidents de section afin de m'entendre avec eux sur ces diverses questions qui devaient être soumises à la ratification de l'Assemblée Générale du Tribunal.
Le premier juge était alors monsieur Leclerc. C'était lui qui pouvait être éventuellement désigné pour me remplacer. Je le fis venir, et il me déclara tout de suite qu'il ne serait pas candidat; nous examinâmes alors ensemble les noms de quelques collègues qui pourraient briguer la présidence et Leclerc me demanda la permission de consulter nos collègues avant de tenir la réunion que j'avais projetée des Présidents de Section. Lorsqu'il revint me voir, il me fit savoir qu'il n'avait trouvé personne qui acceptât la charge de la présidence et qu'on désirait que je demeurasse en fonction. Je me récriai, et devant cette réponse, je réunis mes Présidents.
Très instamment, alors, ils insistèrent pour que j'acceptasse un nouveau mandat de deux ans, et devant leurs sollicitations, j'y mis une condition, c'est que cela fût demandé par l'unanimité du Tribunal, car je ne voulais pas qu'on put dire que j'avais, en conservant mon poste, nui à l'avancement d'aucun de mes collègues. Cette condition fut acceptée, et Leclerc se chargea de prévenir les majors de chacune des promotions composant le Tribunal. Et j'appris peu de jours après que toutes les promotions s'étaient prononcées pour mon maintien à la présidence.
J'en fus très ému et profondément touché, et force me fut devant ce témoignage d'une si grande confiance, d'accepter un nouveau mandat de deux ans, ce que Leclerc porta à la connaissance du Comité des élections consulaires. Devant un fait aussi rare, le Président du Comité tint à venir me féliciter en m'apportant l'assentiment et les félicitations de ses collègues du Comité. Il n'y avait plus, dès lors, qu'à attendre les élections qui devaient avoir lieu en décembre et qui ratifièrent ces décisions.
J'avais été, entre temps, nommé Président de la classe 33, à l'exposition qui devait se tenir à Gand, en 1913.

On comprendra combien il me devient difficile d'inscrire désormais ici des faits qui sont contemporains. Je citerai donc que les faits principaux, ceux intéressant plus directement ma famille, et mon récit se ramènera à peu près à une autobiographie qui pourra peut-être un jour intéresser mes enfants en les mettant au courant d'événements ou de circonstances que j'aurai vécus et qu'ils n'auront que peu ou même pas connus.

Jean avait passé, en 1912, la seconde partie du baccalauréat latin grec, et, suivant le programme qui avait été tracé, il était entré à Saint-Cyr. Il se présenta à cette école en 1913, et fut déclaré admissible.

C'est au commencement de l'année 1913 qu'il se produisit un événement qui devait avoir une grande influence sur la suite de mon existence. Je vais en raconter les détails.

J'étais occupé dans mon cabinet du Tribunal, un certain jour du mois d'avril 1913, à signer un courrier assez volumineux. Ce jour-là, lorsque je fus appelé au téléphone par monsieur Dervillé président du Conseil d'Administration de la Compagnie P.L.M. Dervillé avait été pendant quatre ans Président du Tribunal de Commerce, et il avait conservé un culte pour tout ce qui y touchait. Je l'avais invité au banquet qui avait clôturé les travaux de la première conférence des Présidents des Tribunaux de Commerce, dont j'ai parlé plus haut, et il en avait été très flatté. Il m'avait depuis, à différentes reprises, manifesté sa sympathie, et, lorsqu'il apprit que j'avais été réélu pour deux ans d'après l'avis unanime de mes collègues, il m'en félicita avec une très chaude cordialité. Par son appel téléphonique, il me priait de venir le voir sans retard au P.L.M., pour une communication urgente. Je lui répondis que je partais aussitôt, et quelles ne furent pas ma surprise et ma joie profonde en l'entendant me dire :

  • "Je vous ai fait venir parce que j'ai une place vacante dans le Conseil d'Administration du P.L.M.. J'ai beaucoup de candidats qui sollicitent ce poste mais j'ai pensé à vous l'offrir. Je reconnaîtrai ainsi et je récompenserai vos mérites auxquels le Tribunal vient de rendre un si solennel hommage" J'étais violemment ému, si ému même que je bredouillais plutôt que d'exprimer des remerciements. Le président Dervillé jouissait de mon trouble, heureux lui même du plaisir qu'il venait de me causer. On peut se figurer, en effet, ma satisfaction en présence de cette nouvelle absolument imprévue.

Je fus élu par l'Assemblée Générale du P.L.M. du 25 avril 1913, administrateur de cette compagnie. Depuis ce jour et en toutes circonstances, comme on le verra par la suite, le Président Dervillé ne cessa de me témoigner la plus grande sympathie et de me donner toute sa confiance en me désignant toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion pour des postes importants où je me trouvais parfois son collaborateur immédiat.

Je pensais achever au Tribunal ma carrière de Président qui devait prendre fin avec l'année 1914; mais la guerre qui éclata au mois d'août de cette dernière année, supprima par le fait même la possibilité des élections consulaires, et, par décret du 11 novembre 1914, je fus maintenu à la présidence, poste que j'occupais jusqu'aux élections de décembre 1919, c'est-à-dire pendant neuf années consécutives, fait qui ne s'était jamais présenté depuis l'époque de la Révolution.

Au cours de l'année 1913, j'eus un nouveau témoignage de l'affection de mes collègues au Tribunal. Ils décidèrent de faire exécuter un portrait par un artiste de talent, afin de le placer dans la grande salle des assemblées générales du Tribunal où il figurerait à côté de quelques autres portraits d'anciens Présidents, fort peu nombreux d'ailleurs. Mes collègues m'adressèrent à monsieur Dawant, portraitiste renommé qui fit de moi un portrait très ressemblant qui figura à l'exposition des Artistes français de 1914. Il fut même reproduit dans le numéro que le journal "Illustration" consacra à ce salon. Mes collègues firent en outre tirer cent exemplaires d'épreuves en couleur de ce portrait que je pus ainsi distribuer à mes collègues et à mes amis.

Pendant le cours de ces quatre premières années de présidence où je m'étais consacré à mes fonctions, en retenant à mes audiences les importantes affaires qui se plaident devant le Tribunal de la Seine, j'ai dit plus haut que j'avais été désigné pour présider, à l'Exposition Internationale de Turin, les classes 46 à 49. Cela me valut d'être nommé, le 10 août 1913, après l'attribution des récompenses, Commandeur de la Couronne d'Italie.

Le 1er mai 1914, un de mes cousins germains, Augustin Petit, mourut après une courte maladie. Il laissait derrière lui une nombreuse famille à laquelle il n'avait pas pu faire donner l'instruction et l'éducation si nécessaire aujourd'hui, car il s'était ruiné peu d'années après son mariage, et ses parents ainsi que sa belle-mère durent à maintes reprises subvenir aux besoins de sa famille. C'était toutefois un homme très religieux attaché à tous ses devoirs, et sa famille aujourd'hui s'est bien relevée des difficultés qu'elle avait rencontrées.

Le 13 juin 1914 devait avoir lieu à Paris élection d'un sénateur par les délégués sénatoriaux du département de la Seine. Je fus désigné par la Ville de Paris, pour être un de ses délégués, et je participais, à ce titre, à cette élection qui fut assez mouvementée. Elle eut lieu dans le grand hall de l'Hôtel de Ville de Paris.

Charles Petit en 1914

Tableau peint Albert Dawant

Président du Tribunal de Commerce de la Seine

Tableau peint par Albert-Pierre Dawant. 1852-1923

Président du Tribunal, 1914-1918 et l'après guerre


L'époque arrivait où Jean devait passer à nouveau l'examen de Saint-Cyr, l'admissibilité qu'il avait gagnée l'année précédente devant lui compter. Il devait passer l'oral au mois de juillet 1914, et Jeanne était partie à Dinard avec Mimi où nous devions, Jean et moi, les rejoindre quelques jours plus tard.
Jean n'était pas content de l'examen qu'il avait passé et il avait rejoint sa mère et sa sœur à Dinard. Mais voilà que le jour où je quittais moi-même Paris pour aller les retrouver, les affiches de la mobilisation générale étaient apposées partout, la guerre était déclarée et j'arrivais à Dinard le soir au bruit du tocsin et au milieu du brouhaha d'une foule qui se précipitait à la gare pour rentrer à Paris. Le même train qui m'avait amené nous servit pour regagner Paris. Les wagons étaient bondés. Des hommes qui allaient rejoindre leur dépôt et qui avaient fait de copieuses libations, chantaient et criaient. Nous passâmes ainsi une nuit des plus mouvementées, mais heureusement, nous avons pu regagner Paris.

En même temps, un décret paru à l'Officiel le 7 août 1914 déclarait admis à l'École de Saint-Cyr tous les candidats qui étaient admissibles, les examens oraux ne pouvant plus se poursuivre. Jean était dans la joie. Il accomplit les formalités d'usage, et rejoignit Orléans où un groupe de jeunes saint-cyriens se trouvait rassemblé.

René, qui était sergent au 14e. régiment territorial, partait de son côté pour Abbeville, et nous l'accompagnâmes à la gare de La Chapelle, sans nous douter que nous ne le reverrions qu'à la fin du mois de juin 1917.

Parmi les jeunes gens de la famille, André et Marc Hubert partaient également ainsi que Léon et Pierre Auzende. Léon sous lieutenant de réserve de zouaves était employé dans une succursale du Comptoir d'Escompte en Tunisie. Jacques Hubert partait également. C'étaient les jours d'épreuves qui commençaient dans toutes les familles.

Je m'étais rendu, dès mon arrivée, au Tribunal où je reprenais mon service. Les audiences se trouvaient désorganisées par suite du départ aux armées d'un certain nombre de mes collègues, ainsi que des avocats agréés. Je supprimais un certain nombre d'audiences.

Au Cercle, comme on peut le penser, puisqu'il est composé de jeunes gens, tous ou à peu près sont partis, et les salons sont vides.

Les nouvelles de la guerre sont assez incertaines. On s'est battu violemment dans l'Est, et il apparaît qui nous avons barré la route aux Allemands, mais comme rien ne les arrête, pas même la foi des traités, ils envahissent le territoire de la Belgique dont le roi Albert leur a refusé le passage. C'est alors une lutte fort âpre dans laquelle ils cherchent à gagner la mer en envahissant notre territoire. Il y a là des moments d'angoisse terribles.

Les nouvelles qui parviennent sont de plus en plus graves, et à partir du commencement de septembre, il faut bien le reconnaître, c'est la panique qui s'empare des Parisiens. On apprend, en effet, que le Gouvernement a décidé de se transporter à Bordeaux. L'état de siège est proclamé à Paris, et les pouvoirs militaires sont confiés au Général Galliéni.

Au P.L.M., on décide de transférer à Lyon le siège de la Direction, et on installe une ambulance dans le grand hall de la compagnie.
Quant à moi, je ne cesse de prêcher le calme et la confiance. Je ne songe nullement d'ailleurs à quitter Paris où me retiennent mes fonctions et ma famille. Je fais seulement quelques provisions pour le cas où la rupture des communications ne permettrait plus l'arrivée de quelques denrées. Je dois reconnaître qu'autour de nous tout le monde part, et cela est pénible d'assister à cet exode qui a tous les caractères d'une débandade.

Au cours de ce bouleversement, le pape Pie X était décédé le 20 août, et son successeur avait été nommé sous le nom de Benoît XV.

J'avais constaté que parmi mes collègues du Tribunal qui, n'étant pas mobilisés, devaient assumer le service, pourtant restreint, des audiences, un certain nombre avait abandonné leur poste. Ils étaient douze dans ce cas, et je décidais de convoquer une Assemblée Générale Extraordinaire du Tribunal en leur faisant savoir que faute d'y assister, je les considérerais comme démissionnaires.

En attendant, je pars à Orléans pour tenter de voir Jean le dimanche 13 septembre. Le quartier était consigné et je ne pouvais le voir que tard dans la soirée, et ce contretemps m'ennuyait, lorsque tout à coup, des clameurs retentirent hors de l'hôtel où je déjeunais, annonçant qu'une dépêche du Général Joffre venait d'être affichée à la Préfecture : c'est la victoire de la Marne que nous apprenons ainsi.
La joie est intense et nos yeux se remplissent de larmes.
Au cours des batailles qui viennent de se livrer, Pierre Auzende a été assez gravement blessé à la tête par un éclat d'obus. Il a été transporté à l'hôpital militaire de Marseille. Jacques-Hubert a été également blessé, peu gravement heureusement. Il a été évacué sur Soissons et cela l'éloigne momentanément de la bataille.
Le Gouvernement est de retour à Paris. Le Conseil de Direction du P.L.M. également. J'ai dit plus haut que j'avais convoqué le Tribunal en Assemblée Générale Extraordinaire afin de faire constater la carence de ceux de mes collègues qui avaient quitté Paris. Or la bataille de la Marne survenue dans l'intervalle a permis à tous ceux-là de rentrer et je n'ai pas eu à sévir.

René écrit le 30 septembre qu'il est dans le Nord en pleine bataille; nous voilà dans l'angoisse. Depuis quelque temps, des avions allemands viennent survoler Paris et y jettent des bombes. Un de nos cousins Hocquet, de la famille Marquis-Boudaille, a été tué près du Trocadéro par une de ces bombes.
Depuis le 30 septembre 1914, René ne nous a pas donné de ses nouvelles. Il y a de cela plus d'un mois, j'ai entrepris toutes sortes de démarches, pour tenter d'apprendre à son sujet quelque chose. Je les ai relatées dans mon journal quotidien écrit pendant la guerre. Mais ce que j'ai pu savoir (et cela n'est pas rassurant) c'est que des soldats de son régiment ont donné de leurs nouvelles depuis cette date, en parlant des combats violents dans lesquels ils ont été engagés.
Nous avons enfin reçu, le 31 octobre, des nouvelles de René par une carte adressée à Geneviève, dans laquelle il lui dit qu'il est à Mersebourg, en Saxe, sain et sauf et prisonnier. Cela nous a rassurés.

J'avais été convoqué par monsieur Ribot, Ministre des Finances, afin d'établir un programme relatif à la liquidation des biens allemands demeurés en France, et pour examiner quels pouvoirs, peuvent être donné aux liquidateurs ou administrateurs de ces biens. Je mets immédiatement sur pied un projet que je soumets au Ministre, et qui reçoit son approbation. Je m'étais inspiré des règles qui sont imposées aux auxiliaires du Tribunal afin de permettre un contrôle efficace et permanent des affaires confiées à nos mandataires.
Chaque jour amenait des changements dans les usages habituels et de nombreux décrets intervenaient pour modifier les procédures et les mettre en harmonie avec les temps troublés que nous traversions. Cela me causait un assez grave souci car il était nécessaire de se tenir constamment au courant de tous ces changements afin d'en tenir compte dans l'étude des procès qui se déroulaient devant nous.

Entre temps, le 4 décembre 1914, j'apprenais la nouvelle de la mort d'un ancien Président du Tribunal, mon camarade de Louis-le-Grand, Victor Legrand. J'ai dit plus haut comment il fut la cause de mon entrée au Tribunal. Il venait de rentrer de Bordeaux où il avait suivi le Conseil Général de la Banque de France dont il était Censeur, lorsque le Gouvernement s'était retiré dans cette ville. Il tomba malade et mourut en quelques jours.
Quelques jours après son décès, le Gouverneur de la Banque de France, Monsieur Pallain, me convoqua et me fit part de son intention de me proposer à la prochaine Assemblée Générale de la Banque de France qui devait avoir lieu le 28 janvier 1915, pour le poste de Censeur, devenu vacant par suite du décès de Legrand.
Je fus très honoré de cette nouvelle marque d'estime qui me venait d'une institution aussi considérable que la Banque de France, et dont le rôle prenait, en raison des circonstances, une si grande importance. Je fus élu par cette Assemblée Générale et pris possession immédiatement de ma fonction.

Le gouvernement étant rentré à Paris, la vie normale avait repris : le Comité de Législation Commerciale reprenait ses séances. Le Journal Officiel reparaissait de nouveau à Paris.

L'un des fils Piel avait été, depuis le début de la guerre, versé dans un régiment de zouaves et il avait pris part aux combats meurtriers livrés dans le Nord, puis à la retraite de Charleroi. Son régiment se trouvait au mois de novembre 1914 en Belgique où il luttait pied à pied pour arrêter les Allemands. Le 13 novembre, Jean Piel, avec deux autres de ses camarades, avait fait le coup de feu à Drie-Grachten et a accompli un acte héroïque qui devait, hélas, lui coûter la vie. Ce fut un coup bien sensible pour toute la famille lorsque cette nouvelle y parvint un mois plus tard. Ce n'était que le début d'une succession d'événements douloureux. Ils devaient frapper tant de familles et causer tant de ruines.
Jean, à cette même époque du mois de décembre 1914, venait de quitter Orléans et était arrivé en permission à Paris, en attendant qu'il fût statué sur les saint-cyriens de sa promotion. Le 30 décembre, cette décision survenait, et le Journal Officiel de la même date enregistrait sa promotion au grade de sous-lieutenant au bataillon de chasseurs, dont le dépôt se trouvait à Vincennes.
Les bruits les plus contradictoires circulaient sur la façon dont on allait utiliser ces jeunes officiers. L'incertitude ne dura pas longtemps et l'ordre arriva dès le 9 janvier 1915 à les diriger sur le front. Jean vint nous faire part de cette nouvelle et nous faire en même temps ses adieux.
Geneviève était à la veille d'avoir un bébé. Est-ce l'émotion que lui causa cette nouvelle! Toujours est-il que le jour du départ de Jean, elle nous faisait la surprise de la venue d'une mignonne petite-fille nommée Odile. Cet événement se passa chez nous où Geneviève était venue s'installer.

Nous apprîmes bientôt que Jean, d'abord dirigé sur le Nord, avait été versé au 94e régiment d'infanterie, à son grand désespoir, et qu'il avait été envoyé de là en Argonne. Ce fut dans cette réunion qu'il reçut le baptême du feu, dans une action qu'il nous raconta dans une page émouvante que j'ai conservée avec toutes celles qu'il nous a écrites au cours de la guerre.
Mais on laissait les soldats sans les relever à temps dans des tranchées pleines d'eau glacée, et un grand nombre d'officiers et d'hommes eurent les pieds gelés et durent être évacués. Jean était de ce nombre avec deux de ses camarades de promotion. Des lettres reçues successivement nous apprirent son transfert à Béziers où je partais aussitôt pour le voir. Je le trouvais couché, bien soigné. Avec naïveté, nous pensâmes qu'avec la durée de son séjour à l'hôpital et son congé de convalescence, nous atteindrions la fin de la guerre, ce qui mettait Jean hors de danger. Ces illusions étaient alors partagées par un grand nombre de personnes.
De retour de Béziers, j'appris que Léon Auzende venait de quitter Tunis avec un détachement de zouaves qu'il conduisait au front. Il devait passer à la gare régulatrice de Rosny-sous-Bois où nous allâmes et où nous pûmes le voir débarquer de son train.
Son père et sa mère y étaient aussi, ainsi que Ludovic chez lequel Léon, qui avait obtenu une permission de quelques heures, put venir nous retrouver dans l'après-midi. Combien nous parurent courtes ces quelques heures que nous passâmes avec ce cher Léon, si plein d'entrain, de vie et de gaieté, et que nous ne devions plus hélas revoir. En effet, à peine arrivé au front et engagé dans une première attaque, il était tué, à la tête de sa section, le 16 mars 1915, en faisant héroïquement son devoir. C'était au combat de Perthes-les-Hurlus.
Quelques jours auparavant, Jacques Hubert, qui avait, après son congé de convalescence, rejoint à Rouen le dépôt de son régiment, fut appelé en août comme secrétaire par le général d'Amade, qui venait d'être nommé Général en Chef de l'armée d'Orient. Il partait avec lui pour gagner Marseille, puis Salonique.
Cette année 1915 qui avait débuté sous d'aussi tristes auspices, devait d'ailleurs être fertile en événements tragiques.
Nous avions appris avec beaucoup de peine, au début du mois de mars, quelques jours avant la mort de ce pauvre Léon, le décès du fils aîné de notre cousin Sémichon qui souffrait depuis quelque temps d'une maladie d'estomac, qui devait l'emporter encore jeune. Il laissait une veuve et cinq enfants.
Ce fut à cette époque que les Allemands dirigèrent pour la première fois sur Paris une attaque par leurs fameux dirigeables, les Zeppelins.

Jean, dont la guérison était achevée, obtint en quittant Béziers un congé de convalescence d'un mois. Je louais, à cette occasion, dans la banlieue de Toulon, à Carqueiranne, non loin du Mont des Oiseaux une villa où nous nous installâmes avec Geneviève et ses enfants. Ce fut comme une trêve de quelques semaines et nous ne pouvions nous douter des événements qui devaient trois années encore nous tenir angoissés.
C'est à Carqueiranne, où nous passâmes le mois d'avril 1915, que nous apprîmes la mort de Charles Piel, l'aîné des frères de René. Il avait été atteint depuis quelque temps d'une sorte d'affaiblissement cérébral auquel il succomba.
Jean avait, pendant sa convalescence, appris sa réintégration au 26e bataillon de chasseurs; ce fut pour lui une grande joie et c'est le dépôt de ce bataillon qu'il regagna à Vincennes, à la fin de son congé.
Il venait à peine d'arriver que des bataillons de marche furent formés; le 26e bataillon de Jean devait constituer une compagnie du 102e bataillon de chasseurs de marche, d'autres bataillons complétaient cette organisation. Il partit le 7 mai 1915 pour se rendre dans l'Ain, à Montluel, où se trouvèrent réunis tous éléments d'une division de marche. Elle s'entraîna au camp de la Valbonne situé non loin de là. Jean devait y rester quatre mois et je pus aller le voir.

Mes occupations pendant ce temps ne faisaient que s'accroître. J'avais été appelé à faire partie du Conseil de la Compagnie l'Abeille. Presque au même moment, j'étais désigné par le Garde des Sceaux pour faire partie d'une commission chargée de la révision du code de commerce maritime. Cette commission se divisa en sous-commissions, et je fus nommé Président de l'une d'entre elles.
Le ministre de la Guerre, qui venait d'organiser une commission consultative pour l'examen des marchés passés par l'Intendance, m'appela pour me proposer d'en faire partie. C'était une mission fort délicate, en raison des circonstances et de l'importance considérable des marchés.

Les événements se précipitaient. L'Italie prenait bientôt parti pour nous, et déclarait la guerre à l'Autriche son ennemie héréditaire, le 24 mai 1915.
Tout cela démontrait que la lutte serait longue et disputée, car non seulement les peuples d'Europe, mais bientôt un grand nombre de peuples d'Outre-Mer et notamment les États-Unis, devaient aussi s'engager dans cet immense conflit mondial.
En Turquie et aux Dardanelles, où, poussés par les Anglais, nous avions débarqué des troupes, nous eûmes de cruels déboires : des cuirassés furent torpillés, le débarquement de nos troupes ne put nous permettre d'atteindre les objectifs que nous nous étions assignés et le Commandant en Chef de nos troupes, le Général d'Amade fut rappelé; Jacques rentra en France en même temps que lui et demeura pour quelque temps encore attaché à sa personne.

André Hubert qui se battait depuis le début de la guerre dans les régions les plus exposées, n'avait pas donné de nouvelles depuis un certain temps, lorsque Jules fut avisé, le 29 juin, par la mairie de Vincennes, que le pauvre garçon avait été tué le 8 juin dans une attaque au bois "Le prêtre". Il était tombé héroïquement en disant :"Cela ne fait rien, c'est pour la France" et obtint une citation à l'ordre de l'armée récompensant de façon posthume, hélas, son courage.
À peine cette nouvelle nous était-elle parvenue qu'une autre bien plus pénible encore parce que nous y étions moins préparés, vint nous bouleverser : Marie Auzende, ma sœur, venait de mourir subitement. Elle n'avait pu supporter la mort de Léon, sa raison en avait à plusieurs reprises subi le contrecoup, et, le 7 juillet 1915, nous la conduisions à sa dernière demeure. Comme je le disais plus haut, cette année 1915 devait nous réserver bien des peines.
Peu de temps après ces événements, au mois de septembre 1915, Jean quittait Valbonne, et le moment allait venir où le corps dont il faisait partie serait engagé dans de périlleuses attaques.
En effet, une grande offensive avait été décidée; elle devait se produire sur le front de Champagne, et le bataillon de Jean y prit une part importante dans des combats qui durèrent trois jours. Jean y fut gravement blessé par un éclat d'obus à la cuisse, le 28 septembre 1915. Il fut transporté hors du champ de bataille par son adjudant Adam, et de là, après des péripéties qu'il a racontées dans un récit très attachant, il fut transporté à Lyon où je pus aller le voir et où il demeura jusqu'au milieu de novembre.
À la suite de ce combat, il obtint sa première citation à l'ordre de l'armée; elle était ainsi rédigée :
" Petit Jean, Sous-Lieutenant au 102e bataillon de chasseurs, le 28 septembre 1915 a, sous un bombardement intense, entraîné énergiquement sa section en avant, et a contribué à la prise d'une tranchée allemande. Au cours d'une, contre-attaque ennemie, a maintenu par son énergie, sa section sous un feu violent et a permis la reprise du mouvement en avant. A été grièvement blessé."
À son retour de Lyon, avec un congé de convalescence de 8 jours, Jean n'était pas complètement guéri et il dut faire un séjour de quelque durée à l'hôpital auxiliaire du Val de Grâce, près du Panthéon, d'où il repartit pour rejoindre, à Fontenay-le-Comte, le dépôt de son bataillon.
L'année 1915 s'achevait tristement : au Cercle, au Tribunal, j'apprenais à tout instant des morts de jeunes gens, fauchés dans la fleur de l'âge. Rien ne pouvait prévoir la fin de cette lutte sanglante.
Parmi les familles amies, les Rocques perdaient deux fils; les fils Pinta, Boulard, Riquet, tombaient aussi glorieusement frappés. Un jeune officier de chasseurs, le jeune Delattre, du Cercle, était tué ainsi que l'un des fils Pinot, jeune sous-lieutenant de la promotion de Jean, fils d'un de mes collègues du Tribunal, et cette liste était loin d'être close.
Au début de l'année 1916, le bataillon de Jean partit pour l'Alsace, et il y séjourna jusqu'au mois de septembre de la même année. Il y apprit, au mois de juin, sa nomination au grade de lieutenant à titre définitif.

Au Tribunal, j'avais dû réorganiser quelques audiences supprimées au début de la guerre, car les affaires avaient repris quelque activité et nous avions à examiner des causes nées de certaines de ces affaires.
La législation se modifiait d'ailleurs, suivant les circonstances, et les lois qui avaient accordé des délais pour le paiement des traites, obligeaient les magistrats à convoquer les commerçants qui en bénéficiaient pour fixer les époques d'échéance nouvelles. C'étaient les fameuses lois sur le 1er moratorium des échéances qui se terminèrent plus heureusement et plus rapidement que celles concernant le moratorium des loyers.
Au Cercle, monsieur Martin, qui dirigeait la Maison des Francs-Bourgeois, École et Cercle, depuis la laïcisation des Frères, et qui était connu et aimé de toutes les générations qui s'étaient succédé dans la Maison depuis plus de quarante ans, fut atteint assez rapidement d'une congestion pulmonaire, dont il mourut le 2 mai 1916.
Ce fut pour la Maison des Francs-Bourgeois une lourde perte, et pour moi un très grand chagrin.
Le frère Amédée (monsieur Martin) avait été l'élève du frère Joseph, dont il avait gardé l'empreinte, et, depuis le départ du frère Argymir que les lois de laïcisation l'avaient contraint d'abandonner la Direction des Francs-Bourgeois, il avait pris en main la direction avec cette rectitude de jugement, cette fermeté et cette expérience qui rendaient son discours si précieux.
C'est avec lui que j'eus à procéder, à l'époque de la laïcisation, à la réorganisation de la Maison, tant au point de vue des finances qu'au point de vue administratif. Il fut pour moi un collaborateur des plus précieux, animé du véritable esprit qui fait les apôtres, et qui suscite les dévouements.
Après lui, ce fut monsieur Arnaud, ancien membre du Cercle, passé lui aussi par l'institut des Frères, et disciple de monsieur Martin, qui fut placé à la tête de la Maison des Francs-Bourgeois. Il n'avait pas la maîtrise de monsieur Martin, dont il fut un successeur plein de mérites et de vertus.

Quelques jours après cet événement, un autre, moins douloureux, se produisit dans la famille Piel. Le vénéré monsieur Alexandre Piel s'éteignit subitement le 19 mai 1916, sans que René ait pu le revoir. Dans cette famille si unie, ce fut un grand deuil, car tout le monde aimait et entourait de son affection ce beau vieillard demeuré plein activité et de bonne humeur et qui avait conservé l'usage de toutes ses facultés.
Nous le conduisîmes à sa dernière demeure dans ce petit cimetière de Coulombs où il repose près des siens.

Le 22 mai 1916, je fus invité à une cérémonie officielle qui eut lieu à la Sainte-Chapelle, où une messe fut célébrée à la mémoire des avocats morts au champ d'honneur. Le Cardinal Amette présidait. Tous les corps constitués de la Magistrature et du barreau y assistaient. Monsieur Poincaré, le Président de la République, avait pensé qu'en y assistant, il violerait sa neutralité dont on fait tant état, et qu'on observe cependant si peu, dans les rapports entre l'Église et l'État. Madame Poincaré, par contre, y figurait au premier rang, et je la voyais égrener son chapelet!
J'ai parlé plus haut des deuils qui avaient frappé les familles de mes amis en 1915. La continuation de la guerre ajoutait chaque jour de nouveaux noms à cette trop longue liste. C'est ainsi que mon ami Delahaye eut la douleur de perdre son fils Jean, cruellement blessé, et qui succomba à ses blessures quoique tout jeune. Il s'était admirablement conduit; il était sous-lieutenant et décoré. Un autre ami, monsieur de Saint-Mars, avait eu la même douleur : son jeune fils, lieutenant au 40e d'infanterie, blessé devant Verdun, succombait à l'ambulance de Dugny, dans la Meuse, où il avait été transporté.
Mes bons amis, les Arnaud-Soumain, apprenaient aussi la disparition de leur fils, capitaine au 268e d'infanterie, et qui avait été déjà grièvement blessé. Dans le même moment, monsieur Lapérouze perdait l'aîné de ses fils, jeune homme d'une grande valeur, officier d'artillerie. Il devait, l'année d'après, apprendre la nouvelle affreuse de la mort de son plus jeune fils, engagé avant l'âge dans les chasseurs à pied, et qui devait trouver la mort dans un stupide accident d'aviation. On célébra à la Chapelle des Invalides, et en grande pompe, le 1er juin 1916, les obsèques du Général Galliéni. J'y étais officiellement invité, et ce fut une cérémonie grandiose. On se rappelait avec émotion les qualités dont il avait fait preuve au moment de la bataille de la Marne, lorsqu'il avait été nommé gouverneur de Paris.
Et puisque j'évoque cette bataille de la Marne, je veux rappeler ici la visite du champ de bataille que je fis, le 9 juillet 1916, en compagnie de mon collègue et ami Cormier, du Tribunal de Commerce, qui avait à Meaux une propriété. Nous parcourûmes tous les villages qui furent les témoins de cette lutte, et qui attestaient par leurs ruines les combats qui s'étaient livrés dans leurs rues et jusque dans leurs maisons. Le terrain du champ de bataille était parsemé de croix surmontant des tumuli sous lesquels reposaient les héroïques enfants de ces régiments qui chassèrent, l'épée dans les reins, l'envahisseur. Mais combien ce spectacle était impressionnant à cause de la quantité de ces petites croix sur lesquelles se voyaient encore parfois un képi ou une chéchia de zouave!
Quelques jours après eut lieu au Grand-Palais la remise aux familles des soldats tombés au champ d'honneur de diplômes consacrant l'héroïsme de leurs enfants. J'étais sur l'estrade, non loin du Président de la République; la cérémonie fut importante; on avait choisi la date du 14 juillet, jour de la fête nationale, et elle se termina par un défilé des troupes dont quelques-unes, venues du front, furent particulièrement acclamées.

Nous avions continué, le dimanche, d'aller déjeuner à Vincennes, chez Grand-Mère, qui était toujours heureuse d'avoir autour d'elle ses enfants et ses petits-enfants. Mais les deuils qui nous avaient frappés et tant de familles amies. Les angoisses que nous causaient Jean et Marc, toujours exposés plus ou moins, tout cela n'était pas sans assombrir nos réunions; et puis Joseph Dimier paraissait soucieux. Comme tous les jeunes gens de son âge, il brûlait du désir de servir à son tour, et il ne tarda pas à transformer son désir en réalité en s'engageant au mois de décembre 1916 au 22e bataillon de chasseurs à pied.
Mais auparavant, je dois mentionner un accident survenu à Grand-Mère, qui fut renversée par une voiture dans une rue de Vincennes. On ne put jamais préciser si elle avait été renversée ou si elle avait eu un étourdissement; toujours est-il qu'elle ne se remit jamais complètement et qu'à partir de ce moment, sa santé, qui avait toujours été si robuste, en demeura ébranlée.

C'est à quelques semaines de là que nous eûmes de bien grandes inquiétudes à cause de Jean. Son le bataillon venait d'être envoyé sous Verdun, véritable séjour d'enfer où avaient déjà fondu tant de nos régiments.
l avait été décidé par le haut commandement qu'on reprendrait les forts de Vaux et de Douaumont, en avant de Verdun, et qui avaient été occupés par les Allemands. Cette attaque eut lieu, en effet, et le bataillon de Jean y participa brillamment. Jean, qui avait pris le commandement de la compagnie par suite du départ de son capitaine, contusionné le matin de l'attaque, atteignit l'objectif qui lui avait été assigné en faisant prisonnier un bataillon boche au ravin de la Fausse Cote. Ce fait d'armes, qui lui valut la croix avec une citation des plus élogieuses est raconté dans un livre d'Henry Bordeaux "Les captifs délivrés", et Jean y est cité. On y rapporte l'entretien qu'il eut avec l'officier boche blessé qui commandait les troupes qui se rendaient et qui avait agi déplorablement en tirant sur Jean après avoir fait le geste de se rendre.
Le lendemain de cette attaque, Jean reçut une blessure, heureusement légère, au poignet, et il fut évacué sur Troyes. C'est là qu'en allant le voir, j'appris sa promotion dans la Légion d'Honneur.
Il ne resta d'ailleurs à Troyes que très peu de temps; il lui tardait de reprendre le commandement de sa compagnie et il ne devait pas tarder à livrer avec elle de nouveaux combats. En effet, moins de deux mois après l'attaque de Douaumont, son bataillon, en un glorieux coup de main exécuté la nuit, s'emparait du village de Bezonvaux, en faisant un gros butin et de nombreux prisonniers, et cela avec très peu de pertes. C'était le 15 décembre 1916. Une nouvelle citation à l'Ordre de l'armée fut accordée à Jean à la suite de cette affaire.

Il a fait de ses deux attaques des récits très attachants et très vécus. Voici les textes de sa deuxième et de sa troisième citation, qui consacrent ces pages glorieuses et la part importante qu'il y a prise :

  • "Le Général Commandant en chef, en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés, a fait, à la date du 1er novembre 1916, la nomination suivante dans l'Ordre de la Légion d'Honneur au grade de Chevalier :
  • Monsieur Petit Jean, Louis, Lieutenant à la 2e compagnie du 102e bataillon de chasseurs à pied.

Le 24 octobre 1916, c'est brillamment élancé à l'assaut à la tête de sa compagnie; arrêté par une position intacte et puissamment défendue a attaqué avec ardeur à la grenade, puis a chargé vaillamment à la baïonnette, contribuant pour une large part à l'enlèvement de la position, à la capture de six cents prisonniers et à la prise d'un important matériel de guerre. Blessé, ne s'est laissé évacuer que par ordre. Déjà cité à l'Ordre de l'armée." Signé Général Joffre. (Au Journal Officiel du 19 décembre 1916).

3e citation à l'Ordre de l'armée :

  • "Lieutenant Petit Jean, commandant la 2e compagnie du 102e bataillon de chasseurs à pied. Le 15 décembre 1916 a magnifiquement lancé ses chasseurs à l'attaque de deux ouvrages successifs qu'il a enlevés avec le plus bel entrain. S'est aussitôt organisé avec habileté sur le terrain conquis. La nuit suivante, en dépit des difficultés de toutes sortes, a organisé sa compagnie avec maîtrise en vue de l'enlèvement d'un village.

Rencontrant une grosse résistance, a préparé avec vigueur l'assaut de la lisière qu'il a effectué ensuite avec sa coutumière impétuosité. Est passé sur le ventre de plus de deux compagnies ennemies terrifiées pour aller se fortifier au point précis qui lui avait été assigné où il a subi avec stoïcisme le plus formidable bombardement."
Signé Général Guillaumat. (Au Journal Officiel du 17 juillet 1917).

Monsieur le Président Dervillé m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance, et il ne manquait pas une occasion de m'être agréable. Voici dans quelles circonstances je devais en avoir de nouveau la preuve.
Un des anciens Présidents du Tribunal de Commerce, monsieur Sohier, était en même temps que moi administrateur de la Compagnie P.L.M. et, depuis quelque temps, il était tombé gravement malade. Malgré tous les soins dont il était entouré, il ne tarda pas à succomber, et j'eus le pénible devoir de présider la délégation du Tribunal qui l'accompagna jusqu'à sa tombe et de prononcer son oraison funèbre. Il faisait un temps épouvantable. Une de ces pluies torrentielles d'été; j'étais abrité pendant la lecture de mon discours par un des huissiers du Tribunal dont le parapluie laissait couler des rigoles, et que sa maladresse dirigeait sur ma tête et dans mon cou.
En quittant le cimetière, et en regagnant nos voitures, le Président Dervillé m'avait pris par le bras. Il me félicitait pour les paroles que j'avais prononcées à la mémoire de notre ami commun. Puis il me fit part de son intention de me désigner pour faire partie du comité permanent du P.L.M. que l'on nomme le "bureau". Il se réunit tous les jours pour examiner les affaires quotidiennes et urgentes de la Compagnie. C'était, en même temps qu'un grand honneur pour moi qui était un des plus récents administrateurs de la Compagnie un avantage pécuniaire. J'étais chargé en même temps de faire chaque mois un service de signatures à la caisse des titres.
Enfin, à quelques semaines de là, le Président Dervillé me fit nommer administrateur d'une banque nommée le "Comptoir Central du Crédit", en remplacement de monsieur Sohier. Il était lui-même administrateur de cette banque dont je devais par la suite devenir le Président.

À la suite de l'affaire de Bezonvaux, que j'ai rappelée plus haut, le bataillon de Jean fut, pour la deuxième fois, cité à l'ordre de l'armée, et le drapeau des chasseurs lui fut confié. Jean fut désigné pour commander la Compagnie d'honneur qui alla le chercher à Bar-le-Duc, où il avait été déposé au lycée et, de là, il se rendit à la revue que passait le Général Nivelle. Ce fut une belle journée pour Jean, et on trouvera dans ses lettres les lignes enthousiastes qu'il nous écrivit à cette occasion.
Cependant, la vie à Paris se faisait plus dure; la longueur de la guerre avait pour effet de raréfier bien des produits qui venaient du dehors. Les matières premières telles que le charbon, le sucre et l'essence, aussi le Gouvernement dut prendre des mesures pour rationner ces produits et leurs dérivés. Cette mesure s'étendit donc au gaz, à l'électricité, dont la consommation fut réglementée, et à la vente des gâteaux, pâtisseries, chocolat, confiseries, denrées qui n'étaient pas indispensables à la vie.
Les voitures automobiles, à cause de l'essence qu'elles consommaient, furent supprimées à peu près totalement, sauf pour les personnes justifiant d'un service public, ce qui était mon cas. J'étais obligé seulement de me ravitailler en essence en présentant une carte spéciale qui me donnait droit à une consommation déterminée. Le spectacle des rues et des boulevards à peu près sevrés de voitures était fort curieux, il n'était pas besoin d'agents pour réglementer la circulation.

Nous étions au commencement de l'année 1917. La guerre se prolongeait de façon désespérante; les compagnies de chemin de fer venaient de supprimer les trains rapides et express, toujours par mesure d'économie du charbon; les pessimistes (et ils se faisaient chaque jour plus nombreux) disaient qu'on était devant un mur infranchissable, qu'il fallait traiter avec les Allemands; après les pessimistes, vinrent les défaitistes, ceux qui semaient le découragement et la panique, et dont les théories néfastes pénétraient peu à peu dans les rangs des combattants. Ils éditaient un journal infâme, "le Bonnet Rouge", et par malheur au ministère de l'Intérieur, monsieur Malvy favorisait leurs desseins.
Je n'ai pas la prétention, ni même l'intention de faire dans ces pages de la politique, ou d'écrire l'histoire des événements qui se déroulèrent alors et qui devaient aboutir à la chute de Malvy et à sa condamnation par la Haute Cour en compagnie de son acolyte, Caillaux. Je constate seulement les événements que le gouvernement énergique de monsieur Clémenceau vint heureusement dominer.

Ce fut vers cette époque, le 26 février 1917, que Jean nous fit part d'une nouvelle qui nous causa une grande surprise. Il me demanda de faire connaître à la famille Piel les sentiments qu'il éprouvait pour leur fille Marie-Madeleine, afin de savoir si ses sentiments étaient partagés.
J'avais vainement essayé de faire comprendre à Jean combien une telle démarche était délicate à faire en pleine guerre, mais il y mit une telle insistance que je ne pus résister plus longtemps. J'allais donc faire part à monsieur Piel de la commission dont j'étais chargé.
Je dois reconnaître que, en ce qui le concernait, ma démarche fut accueillie par lui avec une véritable joie qu'il ne chercha pas à dissimuler puisqu'il me prit dans ses bras pour m'embrasser. Il ne restait plus qu'à connaître l'avis de la principale intéressée et sa réponse fut qu'elle était ravie et heureuse. Je crois que la suite de cette union de leurs cœurs ne démentit pas ces prémisses, et, un mois plus tard, le 26 mars 1917, nous allions au Vésinet demander la main de la jeune Marie-Madeleine, à laquelle Jean qui était en permission remettait sa bague de fiançailles.
Il ne nous restait plus qu'à souhaiter que Jean put voir s'accomplir la réalisation de son rêve en sortant sain et sauf des nouveaux combats où il ne devait pas tarder à se trouver engagé.

Des événements importants et graves allaient, en effet, modifier l'orientation des affaires. Les Allemands avaient dans le Nord reculé leur front sur une longueur de 100 kilomètres, ce qui nous avait permis de récupérer une importante partie de notre territoire. Cette manœuvre prouvait la nécessité où se trouvaient nos ennemis, de regrouper leurs forces, la difficulté de recruter de nouveaux contingents commençant à se faire sentir. Ils avaient aussi exaspéré l'opinion étrangère par leurs révoltantes cruautés; ils avaient torpillé et fait couler un bateau américain, neutre par conséquent, et fait périr des citoyens non combattants. La réponse à cet acte de froide sauvagerie fut l'entrée en guerre de l'Amérique, au mois d'avril.
De notre côté, le Général Nivelle avait été appelé au poste de Généralissime en remplacement du Général Joffre, et une grande offensive était préparée sur le Chemin des Dames. Jean devait y prendre part avec son bataillon qui subit des pertes sensibles. Il eut la peine de voir tomber un brave petit chasseur, nommé Guérin, son ordonnance depuis longtemps.
Malheureusement cette offensive qui s'annonçait comme un succès, étant donné le nombre de prisonniers faits et de canons pris, fut arrêtée sur l'ordre du Ministre de la Guerre d'alors, Monsieur Painlevé; en même temps, on apprenait la disgrâce du Général Nivelle, qui était remplacé par le Général Pétain. L'armée avait été assez démoralisée par ce recul, ou plus tôt par cet arrêt de l'offensive victorieuse; elle était, comme je l'ai dit plus haut, travaillée par des meneurs et il fallut pour réprimer et éviter des fautes plus graves, faire des exemples sévères qui coûtèrent la vie à de malheureuses victimes de la démagogie.
Le Général Pétain s'employa aussitôt à rétablir le moral des troupes et il y réussit.
À la suite de cette affaire du Chemin des Dames, le bataillon de Jean fut envoyé au repos dans le Nord, à Dunkerque.
Entre temps, Jacques Hubert avait quitté son service auprès du Général d'Amade, et il avait été nommé maréchal des logis au 106e régiment d'artillerie lourde dont le dépôt était à Fougères. De son côté, Joseph Dimier partait pour Epinal au dépôt divisionnaire de son bataillon.
Il semblait que cette guerre ne devait jamais finir et, en dehors des angoisses que nous causait la présence de Jean sur le front, nous tournions souvent nos pensées vers notre cher prisonnier, René, qui, depuis deux ans et demi était séparé de nous et de ses enfants. Geneviève avait beaucoup de courage et supportait cette dure épreuve avec confiance et résignation.
J'avais entrepris depuis longtemps et à différentes reprises des démarches auprès du service qui s'occupait chez nous des prisonniers de guerre et des échanges qui se faisaient de temps en temps entre les prisonniers. Il y avait, en effet, dans ce service, un lieutenant qui était arbitre au tribunal, monsieur Renout. Il me promit de faire en sorte d'obtenir pour René un échange avec un prisonnier allemand du même grade et il s'y employa avec beaucoup de bienveillance et d'activité.

Mais je ne veux pas anticiper sur les événements qui se produisirent quelques semaines plus tard. Je dois rester dans l'ordre chronologique des faits pour rapporter un voyage que je fis en compagnie de la fiancée de Jean, Mimi Piel, à l'occasion des fêtes de la Pentecôte.
Jean, qui était à Dunkerque au repos, insistait beaucoup pour que j'accomplisse ce voyage, ce qui n'était pas facile, car Dunkerque était dans la zone des armées et il était interdit aux particuliers de s'y rendre sauf pour des motifs légitimes. Le Général Prugère, qui était mon collègue au Conseil d'Administration du P.L.M. voulut bien s'entremettre pour m'obtenir cette autorisation sous le prétexte que j'allais avec ma fille voir mon fils malade. Nous voilà donc partis, et nous trouvons à notre arrivée à la gare Jean qui nous attendait. La cérémonie du visa des permis s'accomplit sans encombre : on passait entre deux rangs de gendarmes; enfin nous pûmes arriver à l'hôtel où nous devions passer la nuit. Son aspect n'était pas très rassurant, les murs étaient criblés d'éclats d'obus, de même que les plafonds des chambres. Les vitres des fenêtres étaient remplacées par du mica, et le garçon d'hôtel que j'interrogeais m'annonça que cela provenait des anciens bombardements et des raids d'avions. Cela n'était pas sans m'inquiéter à cause de ma compagne, d'autant que la ville avait tout l'aspect d'une ville en état de siège : les maisons éventrées, une église tout à côté de notre hôtel, démolie en partie, et la plupart des magasins fermés et les maisons évacuées.
Enfin nous dînâmes avec Jean qui dut nous quitter de bonne heure pour rejoindre son cantonnement. Nous en profitâmes pour rentrer dans nos chambres afin de nous reposer car le voyage avait été fatigant par la lenteur que mettait le train dans sa marche.
Mais voilà que, peu après le commencement de la nuit, vers dix heures et demie ou onze heures du soir, le tocsin se met à sonner et des éclatements d'obus se font entendre. Je ne savais que devenir je me levai, prêt à tout événement et assez inquiet pour ma compagne couchée dans la chambre voisine et qui allait, je le craignais, être effrayée de cette canonnade. Cela dura une heure environ, puis le calme se rétablit et je pus me coucher et m'endormir.
Le lendemain matin, au réveil, comme je demandais à Mimi si elle n'avait pas eu peur, elle me fit cette réponse stupéfiante qu'elle n'avait rien entendu! Je la félicitais d'avoir un aussi bon sommeil et nous nous hâtâmes pour aller à la messe et retrouver Jean qui devait déjeuner avec nous.
L'après-midi, nous parcourûmes la ville et nous allâmes nous promener à Malo-Les-Bains, belle plage près de Dunkerque, dont le casino situé au milieu de la plage devait deux jours plus tard être éventré par un obus. Le lendemain 28 mai, nous repartions pour Paris en nous arrêtant à Calais que nous eûmes le loisir de visiter entre deux trains.

Quelques jours après, le 9 juin 1917, le Ministre du Commerce, Monsieur Clémentel, invita les membres du bureau de l'Office de reconstitution industriels dont j'étais le Vice-Président, à une grande tournée en auto dans les régions récemment abandonnées par les Allemands.
Nous partîmes par Senlis qui portait les traces des déprédations allemandes, puis Compiègne et Tracy-le-Val, dont le village était presque complètement détruit; nous nous arrêtâmes à Noyon dont tout un faubourg avait été ravagé par les obus et après avoir traversé Chauny, nous pûmes voir un exemple effrayant de la sauvagerie allemande, car chaque maison avait été incendiée par une équipe de soldats dressés à cette criminelle action. L'usine de la Compagnie Saint-Gobain avait été détruite systématiquement.
Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Hans, après avoir traversé des campagnes où tous les arbres fruitiers avaient été sciés par les Allemands : c'était lamentable et odieux. Nous avions apporté notre déjeuner car la ville, dans l'état de délabrement où elle se trouvait n'aurait pas pu nous nourrir. En revenant, nous avons vu les ruines de nombreux villages et usines, à Dives, à Lassigny, à Thiescourt. Nous sommes rentrés à la nuit à Paris.
J'ai parlé plus haut des démarches que j'avais entreprises auprès de Monsieur Renout, mais nous ne pensions pas que cela pût aboutir rapidement, lorsque à notre grande joie, une carte de René nous parvint le 15 juin 1917 nous annonçant son arrivée en Suisse, à Thoune.

On peut se figurer notre joie et celle de Geneviève qui avait hâte d'aller aussitôt le retrouver; mais il fallait faire de nombreuses démarches pour avoir les autorisations et les passeports nécessaires, et ce ne fut que neuf jours après, le 24 juin 1917, que je pus enfin l'accompagner jusqu'à la gare. Elle arriva à Thoune sans encombre, et elle resta auprès de René jusqu'au 30 juin. Puis elle revint préparer son départ définitif pour s'installer auprès de René avec ses enfants. Pour cela il fallait encore attendre un peu, car Geneviève avait donné congé de l'appartement qu'elle occupait rue Grillon. Elle avait loué, rue Chanoinesse, à côté de nous, un appartement très coquet et il fallait qu'elle fît, avant de partir, son déménagement et son emménagement. Huit jours après son retour de Suisse, tout cela était fait, et il fut décidé que je partirais avec elle et les deux enfants, Bernard et Odile, que René ne connaissait pas. Le 13 juillet 1917, je partais donc pour Hilterfingen, sur le lac de Thoune, lieu de résidence de René. Par suite d'un retard causé à Genève par les formalités de douane et de vérifications de toutes natures auxquelles on était soumis à cause de l'état de guerre, nous n'arrivâmes à Thoune qu'à minuit et les pauvres enfants exténués par ce long voyage tombaient de sommeil lorsque leur père put enfin les presser sur son cœur.
Il était raisonnable de les laisser se reposer d'abord et le lendemain nous eûmes le loisir de contempler notre prisonnier et de bavarder avec lui, tandis que Bernard et Odile prenaient contact avec leur papa, que Bernard, qui était si petit quand il l'avait quitté, regardait avec des yeux écarquillés. Dans mon journal de guerre, j'ai raconté avec plus de détails notre arrivée.

Je passais avec René, Geneviève et leurs enfants, dix jours qui me parurent une oasis au milieu de l'enfer où nous vivions.
Quelques semaines avant mon départ pour la Suisse, nous avions appris la promotion de Marc au grade de sous-lieutenant au 8e régiment du génie. À cette occasion, il avait eu une permission et Il revit Jean à Vincennes : ils ne devaient plus, hélas, se revoir.
En effet, deux mois plus tard, le 26 septembre 1917, nous étions brutalement frappés par la nouvelle affreuse que ce pauvre Marc avait été enseveli dans un abri qu'un obus tiré de très loin avait atteint. Il avait pu être dégagé après de longues heures, mais il avait succombé peu après à l'hôpital où il avait été transporté. Ce fut un nouveau deuil chez les Hubert, et d'autant plus douloureux que Marc donnait les plus belles espérances et que sa situation dans l'arme du génie permettait de croire qu'il serait moins exposé que beaucoup d'autres.
Sur ces entrefaites, Joseph Dimier, qui avait terminé son instruction militaire, venait d'être désigné pour partir au front, et dans le même moment, sa sœur Anne, attirée par une vocation devenue définitive, entrait au couvent, chez les Bénédictines de la rue monsieur. Elle vint avant son départ déjeuner chez nous avec Marie-Madeleine, la fiancée de Jean. C'était au mois d'octobre 1917, et quelques jours plus tard je partais avec Mimi pour Thoune où nous devions rester jusqu'au 15 octobre. À notre retour, j'apprenais que Ludovic avait été très gravement malade d'un ulcère à l'estomac qui avait fait craindre à un moment pour sa vie. Je le trouvais encore très malade. Il put heureusement surmonter cette crise et se rétablir peu à peu.
Joseph partait vers cette époque pour l'Italie avec son bataillon, nos troupes ayant été appelées pour servir de renfort aux troupes italiennes. René et Geneviève étaient toujours à Hilterfingen, lorsqu'un de mes collègues du Tribunal chargé de l'achat des bois pour les nations alliées et qui avait un centre d'achat à Lausanne demanda à René de venir dans ce service. Il accepta avec joie, car, outre que le séjour à Lausanne était fort agréable, cela donnait à René une occupation intéressante. Il partit donc à Lausanne le 30 septembre 1917, avec Geneviève et ses enfants.
Vers cette même époque, Jean et son bataillon était depuis quelque temps en Belgique. Il prenait part à une action qui consistait à s'emparer du village de Merckem; il obtint là sa quatrième citation à l'Ordre du corps d'armée.
Le mois de décembre 1917 fut marqué dans la famille par deux événements douloureux : le 7 décembre, notre tante Petit, sœur de ma mère mourait à Boulogne, à l'âge de 93 ans. Le 23 décembre, notre chère grand-mère, Madame Dimier, était frappée d'une attaque et ne devait pas s'en remettre.

Les Allemands qui sentaient de jour en jour le sort de la guerre leur échapper multipliaient leurs efforts; on voyait nettement qu'ils agissaient en désespérés. Pour nous intimider ils lançaient sur Paris des raids d'avion la nuit, et cherchaient par ce moyen à effrayer la population. Ils débutèrent dans ce genre nouveau d'attaque le 31 décembre 1917, à la veille de la nouvelle année 1918 qui devait consommer leur perte. Pendant plus de six mois, soit par des avions, soit par des canons à longue portée, Paris fut bombardé de jour et de nuit, et cependant les dégâts causés par ces bombardements furent relativement peu importants.
Au Tribunal, j'avais dû prendre des mesures spéciales pour préserver des dégâts possibles, les tableaux ou les œuvres d'art qui s'y trouvaient. Après les avoir fait emballer, je les avais fait placer sous des voûtes aux murs très épais et murés. Heureusement, nous n'eûmes pas d'accidents à redouter.

Le 31 janvier 1918, Jean avait été promu capitaine; il n'avait pas 24 ans, cela lui ouvrait une belle carrière.
Et la guerre continuait toujours plus âpre et plus violente; on sentait cependant chez les Allemands un acharnement qui semblait indiquer un énervement et on signalait chez leurs soldats des commencements de lassitude et de démoralisation. Henri Dimier prenait une résolution virile et malgré son jeune âge, il s'engageait le 3 février 1918 dans les chasseurs à pied, dans le bataillon de son frère, le 28e.

Depuis quelque temps, les Allemands avaient intensifié les bombardements par avion et des bombes tombaient un peu partout, surtout la nuit. Les pompiers passaient dans les rues en sonnant l'alerte et cela signifiait que des avions ennemis étaient signalés et qu'il fallait descendre à la cave. Cela entretenait dans la population une inquiétude permanente qui devint bientôt une véritable panique lorsque, le 23 mars, à la stupéfaction générale, un obus provenant d'un canon à longue portée vint tomber non loin de la gare de l'Est. Ce canon que nos avions avaient repéré était très dissimulé et très éloigné de Paris; il tirait plusieurs coups par jour et il tonna sans interruption pendant tous les mois d'avril et de mai. Deux événements marquèrent ce bombardement : ce fut d'abord, le Vendredi saint, dans l'église Saint-Gervais au cours d'un concert spirituel, qu'un obus tombât sur église tuant et blessant un assez grand nombre de personnes.
Je revenais de visiter les tombeaux et je sortais de Saint-Germain des Prés, lorsque j'entendis un éclatement relativement assez proche et que j'estimais provenir de la direction de mon domicile. Je hâtais donc mon retour et, en arrivant sur la place du Parvis Notre-Dame, je vis devant l'Hôtel-Dieu, une masse de curieux et des voitures qui se succédaient amenant des blessés.
J'appris alors la catastrophe qui venait de se produire à Saint-Gervais. Je voyais des gens affolés courant tête nue, couverts d'une sorte de poudre blanche; et devant la morgue des civières qui apportaient les morts! Ce fut alors dans la population parisienne une explosion d'imprécations contre le vandalisme de nos ennemis qui tiraient sur des églises. En même temps, ce fut un exode hors de Paris. Près de nous, Louise et Suzanne, Monsieur Koch, les Morellet, Monsieur Alexandre Gaut, Monsieur Chevreau, les Dimier, tout le monde partait.
Le fait est que cela devenait terrifiant : un dépôt de munitions sautait à la Courneuve, provoquant une explosion d'une telle violence qu'au Tribunal, où je me trouvais, des glaces furent brisées et des portes tombèrent.
Quelques jours après le bombardement de Saint-Gervais, un autre événement se produisit qui nous causa une bien grande émotion : un obus de ce canon qu'on appelait "la Bertha" tomba dans l'appartement de Geneviève, 6, rue Chanoinesse, à dix heures du matin. Je rentrais pour déjeuner à la maison. J'apprenais ce qu'il venait de se passer. Je me rendais dans leur appartement. Tout y était cassé, les meubles renversés, les planchers effondrés. Il fallait prendre des mesures pour étayer les murs et les plafonds. Les pompiers et des équipes de charpentiers s'y employèrent. Je fis emporter ce qui restait des meubles par monsieur Evrard, le fabricant, et j'en transportais chez moi une autre partie. Les trois pièces, donnant sur la cour étaient complètement détruites, ainsi que le bureau de René; le lit de la chambre à coucher était crevé et l'armoire à glace brisée.

Pendant ce temps, nous étions dans l'angoisse au sujet de Jean. Nous le savions engagé dans la région du Nord. Il fallait en outre descendre tous les jours dans la cave, et même quelquefois à plusieurs reprises; on avait véritablement les nerfs tendus.
Enfin, après une longue attente, une lettre de Jean nous parvînt et quelle lettre! Il nous racontait le combat qu'ils avaient dû soutenir avec ses chasseurs, pendant les journées du jeudi et du vendredi Saint, dans les bois de Moreuil, dans l'Oise. Jean nous annonçait la mort du lieutenant Féraud, tué d'une balle dans la tête pendant qu'il lui parlait. Heureusement ils avaient été assez heureux pour arrêter et briser l'offensive allemande et permettre aux renforts d'arriver.
Ce combat valut d'ailleurs à Jean sa cinquième et très belle citation à l'ordre du corps d'armée; elle est ainsi rédigée : "Le Général Nollet, commandant le 36e corps d'armée cite à l'ordre du corps d'armée le capitaine Petit, Jean, Louis, du 102e bataillon de chasseurs à pied. Officier d'élite, digne du temps des Grognards et des Marie-Louise, les 28 et 29 mars, a lutté pied à pied contre l'ennemi, l'arrêtant parfois à moins de 25 mètres, faisant le coup de feu avec ses chasseurs et ne songeant qu'à être plus brave qu'eux."

Pendant ce temps, un événement important se passait dans la famille : Anne Dimier prenait l'habit dans le couvent des Bénédictines du Saint Sacrement, rue Monsieur le 17 avril 1918.
Après les durs mois de combats qu'il avait eus à soutenir, le bataillon de Jean avait été dirigé vers le Nord, et, au cours de ce voyage, par suite d'une secousse qui se produisit dans le wagon où il se trouvait, il fut projeté contre une glace de ce wagon et gravement blessé au coude droit. Il fallut le transporter de suite dans une ambulance anglaise, où on lui fit la suture du nerf assez à temps pour éviter qu'il ne demeurât estropié; c'était le 18 avril 1918. Il fut hospitalisé à Rouen où j'allais le voir, le 26 avril, et où sa fiancée vint bientôt le rejoindre.

Paris continuait à vivre sous la perpétuelle menace des bombardements, et Mimi s'énervait à la maison et sa santé pouvait s'en ressentir. Je pris donc la décision de la conduire auprès de sa sœur, à Lausanne, où je partis avec elle le 3 mai. Le voyage avait encore un autre but : Geneviève attendait un bébé, et j'espérais me trouver auprès d'elle et de René dans cette circonstance. Mon espoir ne fut pas déçu car quelques jours après mon arrivée, le jeune Michel faisait son entrée dans le monde, le 8 mai 1916.
Je ne pouvais pas rester longtemps hors de Paris. Je repris le chemin du retour, le 10 mai, en laissant Mimi en Suisse, loin des bombardements. C'est qu'en effet, ceux-là continuaient avec intensité. Les Boches voulaient terroriser les Parisiens. Pendant tous les jours du mois de juin, et le commencement du mois de juillet, nous fûmes continuellement exposés et alertés. Paris s'était vidé, car les Boches avaient en même temps déclenché sur Paris une violente offensive à laquelle nos soldats résistèrent victorieusement, mais qui, à certains jours, avait été inquiétante.

Jean qui avait obtenu un congé de convalescence, avait décidé de profiter de ce congé pour se marier. Nous aurions voulu, monsieur Piel et moi, qu'il attendît la fin de la guerre, mais nous ne pûmes pas résister et leur mariage fut célébré au Vésinet, le 9 juillet 1918.
Paris avait encore été bombardé les nuits précédentes. Après le mariage de Jean, Jeanne partit pour Lausanne le 19 juillet; elle devait en revenir avec Mimi, le 12 août suivant.
Mais le congé de Jean était expiré, et il dut rejoindre le dépôt de son bataillon qui avait été transféré aux Sables d'Olonne. Il s'y rendit donc avec sa jeune femme, et ils ne purent pas y rester longtemps car les événements se précipitaient : tous les officiers valides devaient rejoindre leurs corps et Jean dut partir pour le Nord où se trouvait alors son bataillon.

Joseph Dimier avait été blessé légèrement le 30 juillet et il avait été l'objet d'une citation qui lui avait mérité la croix de guerre.

Les Boches étaient à bout. Dès le 6 octobre, ils avaient formulé une demande d'armistice qui n'avait pu avoir de suite et les hostilités n'étaient pas interrompues. Jean venait à peine de rejoindre son corps qu'il reçut l'avis de son admission à l'Ecole d'Etat-major de Melun où il devait se rendre sans délai. Il s'y rendit et s'installa à Melun avec Marie-Madeleine.

René et Geneviève revenaient au même moment de Lausanne, et, en attendant de pouvoir se réinstaller à Paris, ils se fixèrent provisoirement au Vésinet. Henri Dimier avait assisté à de durs combats avec son bataillon et il avait reçu la croix de guerre avec une très belle citation, le 3 novembre. Il avait été plus heureux que son frère Joseph qui avait été blessé pour la seconde fois le 3 octobre.

Enfin, on touchait au but. Le Maréchal Foch qui avait assumé la charge du commandement en chef des armées alliées et qui avait été promu Maréchal le 7 août, recevait une nouvelle demande d'armistice. Le 8 novembre, il rencontrait les parlementaires allemands; le 11 novembre 1918 l'armistice était définitivement signé.
Lorsque cette nouvelle fut officiellement connue à Paris, ce fut une explosion de joie comme on en voit peu. Toutes les maisons pavoisèrent; la population se répandit dans les rues et les boulevards au milieu des cris, des chants et des ovations; toutes les maisons de commerce, les bureaux, les magasins étaient fermés. C'était un spectacle inoubliable.
Au Tribunal, en ouvrant l'audience, je prononçais une allocution patriotique où je glorifiais l'armée, et, au nom du tribunal, j'envoyais une adresse au Président de la République et monsieur Clémenceau.

Le 17 novembre, j'assistais à Notre-Dame à un Te Deum auquel assistaient tous les corps constitués. Le 19 novembre, Pétain était nommé Maréchal.
L'année 1919 s'acheva au milieu des réceptions des souverains alliés de la France. C'est ainsi que j'assistai, le 29 novembre, à la réception solennelle du roi d'Angleterre venu à Paris avec ses deux fils, puis le 6 décembre, du roi des Belges, et le 14 décembre du Président Wilson.

J'avais reçu, vers cette époque, une invitation du Maire de Metz pour me rendre dans cette ville passer les fêtes de Noël avec quelques-uns de mes Présidents de section. Ce fut avec une poignante émotion que nous vîmes les couleurs de la France flotter sur les édifices publics et sur les maisons pavoisées.
Nous arrivâmes à Metz à minuit, pour assister à la messe de minuit célébrée à la cathédrale au milieu d'une affluence considérable. Un grand dîner nous fut ensuite offert, présidé par le Général de Maud'huy, gouverneur de Metz. Dans la journée, nous assistâmes à une cérémonie émouvante : la remise au Maire de Metz du drapeau qui flottait sur l'Hôtel de Ville en 1871 et qui avait été conservé à Paris. Une allocution émouvante du Maire de Metz, auquel répondit le Maréchal Pétain, clôtura cette cérémonie; et, dans la ville, où défilèrent les bataillons de chasseurs en garnison à Metz, ce fut un spectacle inoubliable : des cortèges de jeunes Lorrains et de jeunes Lorraines, en costume national défilant aux cris de : "Vive la France" et se livrant aux manifestations d'une joie délirante.

De retour à Paris, j'apprenais quelques jours après, le 10 décembre 1918, ma promotion au grade d'officier de la Légion d'Honneur.

Mes collègues du Tribunal qui avaient été mobilisés rentraient peu à peu, et la France allait se remettre au travail après les dures années qu'elle venait de traverser.

Dans les sphères gouvernementales, on s'occupait de la mise sur pied du traité de paix, et j'eus l'honneur insigne d'être nommé, le 11 mars 1919, représentant de la France à la sous-commission des biens ennemis à la Conférence des Préliminaires de la Paix.
Nous nous réunissions dans une des salles du ministère du Commerce. J'avais autour de moi les représentants de toutes les Puissances qui avaient été nos alliées. Les langues admises étaient la française et l'anglaise. Un interprète traduisait dans chacune de ces langues les divers propos qui étaient échangés. C'était fort long et fatigant. Nous siégions toute la journée et après le dîner jusqu'à minuit. Après quelques jours de ce régime, je n'y tenais plus d'autant que j'avais toujours un travail au Tribunal. Aussi je demandais qu'on voulut bien m'adjoindre un Vice-Président, ce qui me fut accordé.
L'année 1919 avait marqué une reprise accentuée de la vie économique., Après ces longues années de guerre et de dévastation qui avaient ruiné les industries les plus prospères de son territoire, la France avait besoin de se refaire. Elle se remettait au travail avec toute son ardeur. L'Office de Reconstitution Industrielle, dont j'étais le vice-président, grâce aux crédits dont il disposait, aidait les industriels et leur facilitait le relèvement de leurs ruines.

D'accord avec deux ministres, messieurs Loucheur, Ministre du Ravitaillement, et Lebrun, Ministre des Régions Libérées, nous décidâmes d'aller faire une tournée dans les régions industrielles de l'Est. Avec mon Président, monsieur Dervillé, et les ministres, nous partîmes le 12 mai 1919, par train spécial pour aller directement à Longwy.
Cette ville possédait d'importantes usines métallurgiques exploitées par la Société des Aciéries de Longwy; il avait été convenu de s'y arrêter pour assister au rallumage du premier haut-fourneau. Cette cérémonie s'accomplit au milieu du personnel ouvrier, et aux accents de la Marseillaise. Cette usine magnifique avait été systématiquement détruite par les Allemands; elle gisait dans un enchevêtrement de poutrelles tordues et brisées; c'était navrant et odieux.
Après une visite à Longwy dont la partie haute n'était qu'un amas de ruines, nous déjeunâmes à l'Hôtel de Ville et continuâmes en auto notre excursion, nous arrêtant pour voir comment avaient pu être utilisés les services rendus par notre organisation. Nous fûmes très satisfaits des constatations que nous pûmes faire. Nous devions retrouver le train à Charleville après avoir traversé Mézières, et nous rentrâmes à Paris le soir même.

Comme tous les stocks de marchandises ou de matières premières avaient été détruits et qu'il fallait les reconstituer, il en résulta une hausse formidable des prix de toutes choses qu'on achetait sans se préoccuper des prix d'achats, sachant qu'on pourrait facilement les revendre à de hauts cours. Cela provoqua une spéculation effrénée et malgré les conseils de sagesse et de quelques-uns, la hausse des produits ne faisait que s'accentuer davantage chaque jour. Nos mines ayant été presque toutes détruites, le charbon venait en grande partie d'Angleterre et d'Amérique. Il se payait à un prix exorbitant. Les bateaux transporteurs faisant également défaut pour cause de destruction, le fret avait atteint des taux excessifs.
Tout cela n'était pas sans danger pour l'avenir, car une réaction pouvait se produire, ce qui amènerait bien des catastrophes. C'est ce qui arriva, en effet, et ce fut l'année 1920 qui en reçut les premiers contrecoups.
À ce moment et alors que les affaires suivaient cette marche désordonnée, le Parlement décida, pour donner à notre commerce d'exportation une plus grande extension, de créer un organisme doté par lui pour remplir cette mission. Par une loi du 23 octobre 1919, il créait une banque au capital de 100 000 000 Francs. Il lui accordait une subvention de 25 000 000 Francs. Elle était placée sous le contrôle de deux Commissaires du Gouvernement, nommés, l'un par le Ministre du Commerce et l'autre par le Ministre des Finances.
Appelé par monsieur Clémentel, alors Ministre du Commerce, il m'informa que le Ministre des Finances, monsieur Klotz, et lui, avaient été d'accord pour m'offrir la présidence de cette nouvelle banque. Je demandais à réfléchir.
J'allais quitter au mois de janvier 1920 la présidence du Tribunal de Commerce après avoir exercé cette fonction pendant neuf ans et j'aspirais à un peu de repos. Mais l'offre était flatteuse et je finis par accepter.
Je devais y demeurer cinq années au milieu de difficultés sans nombre et y gagner au bout de ce délai un honorariat que je n'avais pas volé. J'avais eu précisément à y subir cette crise que j'avais prévue et elle fut si intense au cours des années 1920 et 1921. Et pourtant, après avoir créé de toutes pièces cet important établissement je le laissais à mon départ en pleine activité, avec un personnel de près de huit cents agents, avec des succursales ou des agences à l'étranger. Elle avait rempli et elle continue à remplir, sous la présidence du successeur que j'avais désigné, le rôle qu'on lui avait assigné.
Le Gouvernement, alors que j'étais à la tête de la Banque du Commerce Extérieur, fit de nouveau appel à mon concours dans les circonstances suivantes.
J'avais été, je l'ai dit, Vice-Président de l'Office de reconstitution industrielle des régions envahies. Il s'agissait maintenant de chiffrer et de vérifier les pertes et les dégâts subis par les industriels sinistrés, et pour cela, on institua un comité, sorte de tribunal, dénommé Comité Central de Préconciliation. Je fus nommé président de ce comité. Avec quelques collègues, dont quelques-uns désignés et choisis par moi parmi mes anciens du Tribunal, nous nous réunissions plusieurs fois par semaine, recevions les dossiers, convoquions les parties qui faisaient présenter le plus souvent leurs demandes par des avocats, et nous préparions une sentence soumise ensuite à l'homologation du Ministre. C'était une nouvelle charge très absorbante. mais qui me faisait aussi beaucoup d'honneur par la désignation flatteuse dont j'avais été l'objet. C'est au mois de juin 1921 que j'avais été appelé à ce poste que je conservais deux années.
C'est à la fin de l'année 1921, le 26 octobre, que nous eûmes la douleur de voir disparaître de notre milieu familial où elle avait tenu une si grande place, madame Dimier, cette chère bonne-maman qui nous entourait tous d'une affection que nous lui rendions bien. C'était dans mon existence la fin d'une époque au cours de laquelle je ne trouve, dans mes souvenirs, que des motifs heureux. C'est qu'en effet les années que nous passâmes à Vincennes furent toujours marquées comme les meilleures, et certes la présence de la bonne-maman Dimier n'y était pas étrangère.

L'année suivante, le 14 mars 1922, Mimi se mariait, comblant ainsi tous nos vœux en créant à son tour un foyer et nous assurant désormais à la fin de notre carrière la sécurité de voir tous nos enfants établis.
En janvier 1925, je recevais une haute récompense qui me payait des nombreuses charges que j'avais occupées et qui fut pour moi un grand honneur. Je fus nommé Commandeur de la Légion d'Honneur. Le Cercle des Francs-Bourgeois, à l'occasion de cette promotion, me fit don d'un bronze de Laporte qui me fut remis au cours d'une séance publique.
Mon frère Ludovic était toujours si content de ce qui m'arrivait d'heureux et avec lequel j'avais vécu toute ma vie en si parfaite intimité, avait pu assister à cette fête et se réjouir avec moi. Hélas, il était atteint déjà du mal qui devait l'emporter quelques mois plus tard et le ravir, le 22 décembre 1923, à notre affection. Je restais le seul survivant de mes frères et sœurs. Après mon départ de la Banque du Commerce Extérieur, je pus me consacrer plus complètement aux nombreuses affaires dont j'étais Président ou administrateur et en particulier à la Compagnie P.L.M. où je me rendais chaque jour et dont je devais devenir le premier Vice-Président en 1928.

C'est de l'histoire contemporaine; ceux qui m'entourent la vivent avec moi. Point n'est donc besoin de l'écrire, et je ne reprendrai la plume que s'il survenait quelque événement susceptible de retenir plus spécialement l'attention.


Charles Petit est décédé à Paris d'une congestion pulmonaire, le 25 juillet 1930, à l'âge de 73 ans.
Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.