PORT-LYAUTEY- 8-9-10 NOVEMBRE 1942


"Des contingents de métier, ayant assez d'esprit militaire pour accepter de combattre, SANS SE SOUCIER DES MOTIFS."

Charles de Gaulle, Vers l'Armée de Métier, 1934.

Le récit que l'on va lire relate des faits extraordinaires, mais entièrement véridiques. Je les ai vécus personnellement il y a un an.
J'ai attendu 12 mois avant de les décrire, ce délai était nécessaire. Trop tôt, j'aurais pu grossir certains détails dont l'importance n'est pas capitale. J'aurais pu surtout omettre l'essentiel : la philosophie des faits tels qu'ils se sont déroulés brutalement. Je n'aurais pas su, encore aveuglé par la violence, la rapidité et "l'illogisme" du choc, tirer les conclusions qui constituent une profession de foi. Aujourd'hui tout est clair pour moi.

Colonel Jean Petit, Maroc novembre 1943

LE GÉNÉRAL TRUSCOTT ET LE COLONEL PETIT

Le général Truscott et le colonel Petit


Les contours de mon incroyable aventure sont nets, et de la masse des événements qu'elle englobe, il se dégage une certitude : "Le Devoir du Soldat", qui obéit strictement aux ordres supérieurs, est sans conteste, la plus belle ligne de conduite sur cette terre. Moralement, sportivement, artistiquement, la ligne droite est inattaquable, sans critique. Je l'ai suivie. En la suivant j'ai vécu le drame. Mais ma conscience n'est effleurée d'aucune souillure. Mieux : J'affirme, que depuis le drame, et surtout à cause de lui, j'ai noué et cimenté la plus belle amitié, la plus étroite fraternité que des hommes, étrangers la veille, adversaires loyaux d'un jour, puissent jamais réaliser sur le vaste monde.
Mais je veux encore avertir le lecteur de ceci : Tout ce que j'ai écrit est vrai. Je n'ai ni modifié, ni atténué les faits. Je ne les ai pas embellis pour servir une cause, ou justifier une attitude. Je ne suis ni romancier, ni calculateur, ni juriste. Je parle en honnête homme, en soldat, fidèle à sa plume comme à son épée. La vérité nette et nue, droite comme la règle de conduite, est belle en soi, toute seule. La voici :

Que l'on m'excuse, mais je suis obligé de me présenter.

Colonel du 1er Régiment de Tirailleurs marocains, je commande depuis le début d'avril 1942, cette magnifique unité de l'Armée française. Son passé est lourd de gloire militaire :

  • Tous les champs de bataille de la grande guerre.
  • Les campagnes de la pacification marocaine.
  • La Belgique et Dunkerque en 1940.

Son drapeau noué de la fourragère jaune et verte, où s'accrochent les palmes, a sombré en mer et disparu à tout jamais, entre les côtes françaises et anglaises. Passé lourd de gloire. Le régiment reconstitué après l'armistice, en terre marocaine, sa terre natale, tient garnison à Port-Lyautey.

Ses cadres : une pléiade de jeunes officiers, ardents et combatifs, cyrards, maixentais... tous ont fait la guerre. Beaucoup de guerres. Tous ont signé de leur main un serment de fidélité au chef de l'État, le Maréchal de France, vainqueur de Verdun.
Ses hommes : des guerriers zemmours, de l'Atlas, du Rif ou du Gharb, des fils du pays, sobres et frustres. Dévoués à leurs chefs corps et âmes. Quelques jeunes enfants de France, échappés du sol envahi de la grande Patrie, où l'on respire mal. Disciplinés et enthousiastes.

À la tête de ces hommes, j'ai reçu une mission écrite : "En cas de débarquement par mer, dans la région de Port-Lyautey, de troupes étrangères, quelles qu'elles soient, s'y opposer, contre-attaquer, et rejeter l'adversaire à la mer."
Je suis commandant d'armes de Port-Lyautey. Ma consigne est formelle. Maintes fois, au cours d'exercices d'alerte, nous avons étudié et exécuté, en présence de mes chefs, tous mes chefs, l'application intégrale de cette consigne.

Samedi 7 novembre 1942

Un jour comme les autres à Port-Lyautey. Mon esprit est libre et dégagé. Je suis totalement ignorant des événements considérables qui se préparent. Nul ne m'en a informé. Aucun préavis ne m'a été donné. Pas la plus minime allusion. Pas la moindre mise en garde. Nul ne m'a dit : "Il se peut que... réfléchissez..." Chef responsable d'un point stratégique important, je n'ai aucune appréhension. Les marins sont dans leur base. Mon régiment et les sapeurs du 31éme génie sont dans leurs casernements. Demain doit être pour moi, comme aujourd'hui, une belle journée toute semblable. Je suis calme, rien de ce qui s'amasse sur l'océan, rien de ce qui se discute dans les hautes sphères, n'arrive jusqu'à moi.
Silence complet et... sérénité. Sérénité absolue, puisque ce soir là, chez moi, quelques-uns de mes officiers, ceux qui tomberont dans quelques heures, mortellement frappés -un commandant Segond, un capitaine Saint-Raymond- viennent partager, entre mon épouse et moi-même, un dîner tout familial. Et pourtant alors que la soirée se prolonge "at home" par un bridge calme et tranquille, le destin me réserve pour demain, une mise en demeure brutale et imprévisible, celle d'une décision à prendre, moi tout seul, car je suis le chef responsable, tout seul.

Dimanche 8 novembre 1942

Vers 1h30 mes invités se retirent. J'ai à peine gagné mes appartements que le timbre de la villa retentit. Un moteur d'auto tourne sur la route. A la porte d'entrée se présente un officier de l'État-major de ma Division (celle de Casablanca), le commandant Homo. Il a parcouru de nuit, en voiture, les 130 km qui nous séparent, de Casablanca à Port-Lyautey. Il m'apporte les deux notes suivantes.

NOTE DE SERVICE
Confirmation télégramme 450/2TS et 451/2TS du 8/11/42

La Tunisie vient d'être attaquée par les forces germano-italiennes. Le général commandant en chef en Afrique du Nord a décidé d'assurer la défense, tout en opérant en liaison étroite avec les forces américaines considérables qui sont débarquées par mer et par air au début de la journée du 8 novembre 1942.
L'alerte générale et l'état de siège sont mis en vigueur à partir du 8 novembre à 5 heures.
En même temps et à la même heure sont déclenchées simultanément les mesures suivantes :

  • A) Plan prévu en ce qui concerne les commissions allemandes et italiennes.
  • B) Internement des étrangers mobilisables de nationalité allemande, italienne et japonaise.
  • C) Garde et défense des bases aériennes et des terrains d'atterrissage.
  • D) Arrestation de tout individu dangereux.

Il est à prévoir qu'une réaction aérienne ennemie serait déclenchée à bref délai.
Je donne ordre de respecter strictement les conventions suivantes qui doivent marquer la décision prise de réserver partout et dans tous les domaines, accueil favorable aux forces américaines de mer, de terre et de l'air.
1°) Pendant toute la durée du jour hisser le plus grand nombre possible de drapeaux français placés deux par deux, l'un au- dessus de l'autre, ou bien un drapeau français et le drapeau étoilé américain.
De nuit braquer verticalement les phares automobiles et les projecteurs.
2°)À l'exclusion de l'éventualité de menace ou d'attaque ennemie (AXE) :

  • a) Les batteries côtières ne tireront pas.
  • b) Tous les avions resteront à terre.
  • c) Il n'y aura pas de déplacement de navire de guerre ou de marine marchande sans accord préalable.
  • d) Aucun bateau ne sera sabordé.
  • e) Aucun dispositif de combat (hommes aux pièces, infanterie déployée) ne sera pris avant la fin des débarquements et atterrissages américains.

Casablanca le 8 novembre 1942
Le général Bethouart, commandant la Division de Casablanca.
Signé Bethouart.

CONVENTION À RESPECTER STRICTEMENT

I. - Le commandement est assuré qu'il n'y aura aucun incident entre américains et français. Le commandement américain est certain que les forces françaises aideront les forces américaines.
Pour qu'il n'y ait aucune incertitude, les signaux suivants de bon accueil devront être faits par tous, selon les moyens disponibles et l'heure :
Pendant le premier jour : Hisser le drapeau Français et le drapeau Américain ou bien deux drapeaux tricolores, l'un au dessous de l'autre.
Pendant la nuit : pointer verticalement les phares d'auto et les projecteurs.
II. - D'accord avec le commandement Français, il est entendu, qu'exclusion faite des menaces ennemies :
1°) - Les batteries côtières ne tireront pas,
2°) - Tous les avions resteront à terre,
3°) - Aucun navire de guerre ni de marine marchande ne sera déplacé sans accord préalable,
4°) - Aucun bateau ne sera sabordé.

Cet ordre porte au bas la signature autographe du général Béthouart, mon chef, qui commande à Casablanca ma division.
Il est 2 heures du matin. Il n'y a pas une minute à perdre. Ma surprise, je l'avoue, est totale. Mon émotion considérable mais je ne laisse rien transparaître.
En avant ! Dans l'action...et au plus vite.
En compagnie du commandant Homo, je gagne le poste de police du quartier Buchaillard du 1er RTM tout proche, et de la petite salle de service, j'alerte aussitôt par téléphone les autorités civiles et militaires.
Réveillés en plein sommeil et hâtivement vêtus, j'ai autour de moi, le contrôleur civil chef de la région de Port Lyautey (Costa), le chef des services municipaux, Roblot, le capitaine de vaisseau commandant la marine (Cadoret), le capitaine de frégate commandant la base aéronavale, le Lieutenant-colonel commandant le 31e génie (Peschaud du Rieu) et 4 chefs de bataillon de mon régiment.
Je leur donne immédiatement lecture des deux notes que je viens de recevoir. J'y ajoute mes prescriptions particulières.

C'est une explosion de joie générale et les prévisions et suppositions vont bon train. Pour mes auditeurs, comme pour moi tout à l'heure : surprise complète, émoi profond, tous deux empreints d'un grand souffle d'espérance. Dans notre petit groupe, le chef de bataillon Segond, commandant le 1er bataillon, est certainement celui qui manifeste la confiance la plus totale et la joie la plus vive...

L'armée d'Afrique rentre enfin dans la lutte avec celle de nos amis d'Amérique et bientôt nos alliés seront là !
Personnellement, désireux de voir les prescriptions reçues, appliquées intégralement, et pour éviter toute erreur, je téléphone à la 7ème compagnie qui occupe la casbah de Mehdia, sentinelle avancée dominant le rivage, à 8 km de nous, où elle assure la garde de la batterie de 138 de marine. Le lieutenant Durin commandant la compagnie n'est pas là. Il a passé la nuit chez lui à Port-Lyautey.

Pendant que je l'envoie chercher d'urgence à son domicile, j'obtiens la communication avec son remplaçant le lieutenant Ahmed Ben Hadj, vieil officier marocain, dévoué et discipliné à l'extrême. Je le mets au courant en quelques mots et lui prescris formellement de n'ouvrir le feu en aucun cas et si possible d'arborer les deux pavillons comme convenu.
J'ai à peine raccroché l'appareil que la silhouette du capitaine de vaisseau Cadoret, commandant la marine, apparaît dans la porte entrouverte du local, me faisant signe du dehors qu'il veut me parler seul à seul. Dans la nuit, devant le poste, il m'avise d'un air soucieux qu'il vient de recevoir un coup de téléphone de l'Amirauté de Casablanca. Les ordres adressés par l'amiral Michelier sont en contradiction absolue avec ceux du général Bethouart. L'amiral prescrit en effet de son côté, "l'application intégrale du plan de défense". Le commandant ajoute à demi-mot que le général Bethouart serait venu à Rabat pour y provoquer une tentative de dissidence, avec le concours de certaines troupes de cette garnison. Le général Noguès aurait même été encerclé à la Résidence...

Je suis frappé de stupeur. La situation se renverse dans mon esprit et m'apparaît extrêmement grave...
L'heure avance. Le débarquement est proche. Qui croire ? À qui obéir ?
Jamais chef de l'Armée française n'a été jusqu'alors mis en présence d'une alternative aussi opposée au moment même de prendre une décision.
Je suis pourtant en possession d'un ordre écrit et formel, signé Bethouart, mais cet ordre n'est ni approuvé du général commandant supérieur des troupes du Maroc, ni transmis par le colonel commandant la subdivision qui eut dû me les faire parvenir. Pris de doute, d'un doute affreux et douloureux, je me précipite à mon bureau de chef de corps. Le téléphone fonctionne toujours.
Je demande la subdivision à Rabat : La subdivision ne répond pas... Je demande l'État-major des Troupes du Maroc à Rabat : L'État-major ne répond pas... Je demande alors la Résidence à Rabat : J'obtiens enfin la seule communication qui me relie avec une autorité supérieure et cette fois la plus haute.

Il est environ 4h30. Le lieutenant-colonel Piatte, chef du cabinet militaire du résident est au bout du fil. Je lui explique ma situation et mon désarroi quant à la conduite à tenir. Il me répond : "N'exécutez pas les ordres du général Bethouart... Je vous passe le général Noguès !" La voie du général Noguès que je connais bien me dit : "C'est vous Petit ! Le général Bethouart est arrêté. N'exécutez pas ses ordres. Appliquez intégralement le plan de défense. Opposez-vous à tout débarquement..." Je raccroche. Je suis fixé.

Mes illusions s'effondrent. Si dure que soit la nouvelle perspective qui s'offre à mon esprit, si redoutables qu'en puissent être les conséquences, je suis désormais en présence d'un ordre formel donné directement de vive voix à moi-même par la plus haute autorité civile et militaire du Protectorat, le général d'armée Noguès commandant en chef, résident général de France au Maroc. Lui seul a tous les éléments du problème en mains. Je n'ai pas à discuter.
Aussi j'ose écrire que je n'ai pas une seule hésitation. Je suis un soldat responsable d'une mission formelle, d'un ordre impératif. Je l'exécute, sans hésitation, je le répète, mais je répète aussi : si dure et si cruelle que soit cette mission.
J'ai convoqué de nouveau à mon bureau, autorités et subordonnés. Le commandant Homo, toujours présent en voyant mon changement d'attitude, s'est troublé... je le prie de rester à ma disposition dans un bureau voisin.

Quand tout le monde est de nouveau rassemblé je dis : "Messieurs, les ordres que je vous ai donnés précédemment sont annulés. On se bat."

Les visages qui me font face se sont assombris, mais comme le mien tout à l'heure, aucun ne trahit, ni ne manifeste une expression de révolte ou de critique. Je n'ai devant moi que des soldats, des hommes de devoir, farouchement et volontairement disciplinés. Refoulant intérieurement leurs sentiments, esquissant au plus un geste de regret, ils acceptent d'obéir parce qu'ils sont, en soldats loyaux, fidèles et braves, profondément imprégnés, jusqu'aux moelles depuis qu'ils servent, de la discipline, qui fait la force principale des armées.
Sans perdre de temps je passe à l'exécution, celle du dispositif de défense du littoral connu de tous depuis plusieurs mois.

Ce dispositif correspond à mes préoccupations suivantes :

1°/- Assurer ma tranquillité sur mes arrières et en ville, contre toute action adverse pouvant provenir d'unités parachutées ou de détachements rapides destinés à surprendre à revers ma défense
2°/- Disposer de la masse principale pour me porter sur le ou les points menacés.
Je ne peux compter que sur de faibles moyens en regard de ceux qui vont m'être opposés.
Faible en effectifs. Très faible en matériel.
Le 1er régiment de tirailleurs marocains aligne trois bataillons, mais ils ne sont pas au complet, loin de là. Il y a des absents, des permissionnaires, des détachés. Le 2e bataillon est écartelé : une compagnie à Mehdia, une autre à la base aérienne, une troisième privée de la moitié de son effectif, employé à des travaux de DCA.
Le 31er régiment du génie est encore moins étoffé.
Notre armement est celui de 1918 ou à peu près :

  • Fusils-mitrailleurs et mitrailleuses.
  • Mortiers d'infanterie en nombre restreint et beaucoup d'un modèle désuet, certains sans appareil de pointage.
  • Trois sections 1/2 de canons de 25 antichars, seul matériel moderne, mais hélas inefficace sur les cuirasses qui lui seront opposées.

Comme artillerie :

  • 2 batteries autos, soit 8 pièces de 75.
  • Une batterie de 155 long GPF, statique, enterrée dans le sol, aux ordres de la marine, et uniquement destinée à battre l'estuaire de l'oued Sebou
  • Une batterie de 75 DCA, qui lance dans le ciel des projectiles ridicules à une cadence dérisoire...

Enfin une section de camions de transport du train auto, susceptible d'enlever une compagnie.
Et c'est à peu près tout...
Non j'oubliais : Il y a à la base aéronavale, trois chars FT Renault, vieilles ferrailles poussives, reléguées sous un hangar, remâchant leurs vieilles gloires de Villers-Cotterets !
Il faut encore ajouter au crédit de notre marine :

  • Une batterie de 4 pièces de 138 de côte,
  • Deux canons de 75 mobiles sur voie ferrée, ainsi qu'une escadrille de chasse et une de bombardement moyen, mais dont les appareils sont nettement surclassés par tous ceux qui peuvent surgir du ciel adverse.

Cet ensemble vieillot est actionné par des moyens de liaison et de transmissions excessivement périmés, semblables à tous ceux de l'armée d'armistice :
Pour transmettre mes ordres, une radio qui "couine" en morse des télégrammes chiffrés, au lieu d'une phonie directe, claire et instantanée.
Pour me déplacer, ma voiture de liaison, une conduite intérieure Chrysler... magnifique véhicule de tourisme sur route, mais à coup sûr, piètre engin de guerre à travers bled.
C'est à peu près la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Cela s'intitule de nos jours : "Baroud d'honneur."... Qu'importe... Allons y !

Pendant trois jours et trois nuits, je vais jouer une gigantesque partie d'échecs, poussant mes pions de la main, donnant des ordres verbaux, courant de l'un à l'autre, sur un échiquier de 10 km de côte.

Ma préoccupation majeure est la suivante :
Contre-attaquer le plus rapidement possible sur le point de débarquement choisi par l'adversaire... Mais quel sera ce point ? Mystère...
Pour l'instant mes unités d'intervention immédiate, un bataillon et une batterie de 75, se rassemblent.
Je cours au "Camp d'Albert". Il y fait encore nuit. Le ciel est étoilé. L'atmosphère silencieuse. Le jour ne va pas tarder. Le 1er bataillon achève sa mise sur pied.
Le commandant Segond est là, présidant au chargement de ses mulets et à l'équipement de ses tirailleurs. Je lui confirme son premier lieu de destination : un point bien connu, le carrefour du café-restaurant des Mimosas, à la sortie sud-ouest de la ville, je lui prescris de se hâter car la contre-attaque doit être son œuvre.
Je reviens à mon poste de commandement installé à la cote 30, aux lisières ouest de Port-Lyautey, conjointement avec celui de la marine. En ce point l'on domine et l'on aperçoit l'ensemble de toute la zone à défendre.
Le jour vient de se lever. À 7h, devant nous, à quelques kilomètres sur la crête qui barre la vue de l'océan et qui protège l'arrière pays, et où se dressent le sémaphore et la casbah, une rafale de gros projectiles s'abat : denses colonnes de fumée noire, explosions brutales qui déchirent l'air matinal, en direction de Mehdia. D'autres coups plus lointains ébranlent sourdement le calme du sud-ouest, vers Bou Rahaba.
Un renseignement fourni par le commandant de la base aéronavale, signale que 400 hommes environ débarquent sur la plage de Mehdia.
La bataille vient de s'engager.

Je n'ai personne actuellement sur le rivage, qui puisse s'opposer à ce débarquement. La 7e cie. (Lieutenant Durin) qui tient la hauteur de la batterie de marine et de la casbah, ne peut donner des feux sur le littoral.
Si l'adversaire réussit à débarquer sans être gêné, et s'il prend pied sur le sol avec des engins mécaniques, il pourra rapidement traverser le bled dénudé et sans obstacle entre la côte et la ville.
Il me surprendra, alors que mes éléments sont en flagrant délit de rassemblement aux lisières de Port-Lyautey.
Une pensée me tenaille et me fouette vigoureusement :
Mon adversaire est en avance sur moi. Je risque d'être surpris... Il me faut hâter le rassemblement de mes forces et pousser au plus vite le 1er bataillon vers la casbah, qui fortement bombardée, me désigne impérativement le point d'attaque choisi par le commandement adverse.
De la cote 30, je me dirige aussitôt à pied vers le carrefour des Mimosas où le 1er bataillon vient d'arriver.
J'enfourche au passage le cheval de l'un de mes capitaines. Galopades. Sur mon trajet, je constate que les unités de tête, rassemblées dans un chemin creux sont susceptibles d'être surprises dans cette position fâcheuse et d'être coiffées sans avoir pu se déployer, ni mettre leurs armes en position de défense.
J'envisage cette situation critique dans un éclair et je donne ordre au passage à la 1er cie de pousser au moins à la crête la plus proche ses armes automatiques.
Je reprends mon galop. Des civils aux aguets sont là sur le pas de leurs maisons...
Je rencontre le commandant Segond sur la route devant le restaurant, où un gros rassemblement d'hommes, de mulets et de camions, offre une cible dangereuse et vulnérable. Faisant part au commandant de mes appréhensions :
Je lui prescris de porter immédiatement en auto sur Mehdia, une compagnie, au moyen des camions de la section du train et de suivre à pied avec le reste, la défense. Je donne ordre également au capitaine Mery commandant la batterie de 75 tractée du 64e régiment d'artillerie de se porter sur la route de Mehdia, avec mise en batterie à mi-chemin, pour être en mesure d'appuyer l'action du 1er bataillon.
La 1er cie arrive vers 8h15 devant Mehdia. La liaison est faite avec la 7e cie qui tient la casbah et la batterie de marine.

La situation est la suivante :

Cette compagnie est bombardée depuis le matin, mais n'a pas de perte. Un premier débarquement américain a eu lieu sur la plage. Un deuxième convoi de vedettes arrive devant la passe du Sebou et se dirige vers le rivage pour y aborder.
Aucun contact n'a encore été pris avec l'assaillant. Mais un très fort bombardement des bateaux de guerre s'abat sur la route et cause des pertes à la 1ére cie : 5 tués. De notre côte, une section de 2 pièces de 75 de la batterie de la légion étrangère, commandée par le lieutenant Guillaume, a poussé hardiment de l'avant derrière la 1ère cie. Isolée et sans soutien, avec une crânerie extraordinaire, elle exécute des tirs sur les vedettes américaines qui sillonnent la mer. Puis elle revient prendre position en retrait, à la bifurcation des routes de la plage et de la casbah, dans uns situation encore très avancée, d'où elle peut tirer à vue directe sur toute la crête côtière.
À 8h30, de nombreux avions américains provenant du large, (vraisemblablement de navires porte-avions) commencent à tourner en cercle au-dessus de nos têtes. Leur sarabande s'achève en piqués impressionnants sur la base aéronavale, où ils déversent leurs bombes, détruisant la plupart de nos avions de chasse, qui après avoir tenu l'air depuis le matin, viennent de s'y poser pour se ravitailler. De cet instant, la maîtrise du ciel est toute entière aux mains de nos adversaires.
Les navires américains continuent leurs bombardements en trois points bien précis du littoral : au centre sur Mehdia; à 4km au sud, sur Sidi Bou Rhaba; à 4 km au nord de l'oued Sebou. Les plages de sable et les dunes basses y sont partout favorables pour un débarquement. Ceci me fait craindre un vaste mouvement d'encerclement de Port-Lyautey par le nord et le sud.
Au nord, le fleuve forme une excellente couverture, et le 31er régiment du génie, aux ordres du lieutenant-colonel Peschaud du Rieu, qui me couvre solidement, tient la zone du port et l'unique pont, dont la destruction est prévue.
Au sud par contre, c'est le bled sans obstacles sérieux. J'oriente donc aussitôt de ce côte le 3e bataillon commandé par le capitaine Lepage avec mission de :
"Se porter sur la route de Rabat, vers la coupure du Bir Rami (canal d'irrigation), pour arrêter tout mouvement adverse possible de ce côte."
Enfin, estimant que je n'ai plus rien à craindre sur mes arrières, je donne au commandant Desjours, commandant le 2e bataillon, resté jusque là en réserve dans la forêt de la Mamora, de :
"Participer à la contre-attaque du 1er bataillon, en couvrant ce dernier sur son flanc gauche, avec les deux compagnies disponibles."

Le 1er bataillon est déjà parti, et marche vers Mehdia. Désireux de suivre son action je décide de pousser en auto jusqu'à la casbah pour examiner la situation sur place. Le lieutenant Duchatelle mon officier de renseignements me précède dans une autre voiture.
J'ai bientôt quitté les dernières maisons de la ville et je roule sur la route qui, bordée de grands eucalyptus pointe droit vers la côte, lorsque la 1ère voiture revient soudain vers moi à toute allure. Le lieutenant Duchatelle agite le bras par la portière.
Derrière lui arrive à la même vitesse un véhicule gris-verdâtre. Sans doute quelque engin mécanique adverse avant-coureur d'une colonne blindée et qui fonce droit devant lui...
Mon chauffeur exécute aussitôt un demi-tour sur place et rebrousse chemin vers la tête du 1er bataillon tout proche. Les tirailleurs de pointe qui progressent dans les fossés de la route, apercevant ma voiture suivie à courte distance par un engin dont la couleur et la silhouette leur sont inconnues, ouvrent immédiatement le feu sur ce dernier.
En entendant les détonations je m'arrête, mets pied à terre et me dirige vers un petit groupe entourant la voiture américaine stoppée dans le bas côte. C'est une " jeep". Premier exemplaire débarqué sur la côte marocaine de ce petit véhicule tous-terrains qui deviendra plus tard si populaire chez nous, mais qui n' est encore en cet instant qu'un objet étrange et curieux.
Un officier américain en tenue de campagne, et casqué vient d'en descendre. Il se présente à moi. C'est le major PM Hamilton, homme de haute stature, d'une grande distinction et parlant couramment le français. Je lui fais part de mon identité. Nous nous saluons, il me désigne son chef le colonel Craw, mortellement frappé par la balle d'un de mes hommes, à demi renversé sur la banquette, déjà rigide mais non défiguré. Je m'incline devant ce premier martyr du devoir militaire.

Le major Hamilton m'explique qu'il venait avec le colonel Craw, en parlementaires, pour me remettre, de la part du général Truscott commandant les forces américaines de débarquement, des propositions relatives à la cessation de la lutte entre nos troupes. Il me montre les trois drapeaux l'un blanc, les autres aux couleurs de la France et des États-Unis qui ornent sa voiture et qui auraient dû normalement éviter toute méprise.
Je m'excuse du dénouement fâcheux qui coûte la vie du colonel Craw, mais je lui fais remarquer également que la vitesse top rapide de sa voiture a laissé croire à des intentions belliqueuses de sa part. En outre les drapeaux flottant dans le sens de la marche n'ont pu être distingués" de face", et aucun témoin français de ce drame rapide n'a pu croire un seul instant qu'il s'agissait de parlementaires.
Je prie ensuite le major Hamilton de m'accompagner pour me permettre de recevoir sa déclaration. Je le fais monter à mes côtes dans ma voiture personnelle, et suivis de sa "jeep" nous gagnons en ville le quartier Buchaillard du 1er R.T.M.
Je reçois seul à seul le major dans mon bureau. Celui-ci me remet alors la proclamation suivante, rédigée en français et inscrites en lettre gothique sur un grand parchemin.

GRAND QUARTIER GENERAL
ARMEE DES ÉTAS-UNIS
RÉGION DE PORT-LYAUTEY

Le 8 Novembre 1942.

Le commandant en chef des Troupes Françaises. Région de Port-Lyautey.

Monsieur,

J'ai l'honneur de diriger votre attention à la proclamation DE L'ARMÉE DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE AUX PEUPLES DE L'AFRIQUE FRANÇAISE DU NORD ci-jointe.

Il ne m'est pas nécessaire de vous rappeler en ce moment l'amitié chaleureuse, le respect mutuel et l'entente cordiale qui existent toujours entre nos deux pays. Notre nation est née des principes de liberté et d'égalité formulés par vos philosophes éclairés du XVIII siècle. Votre glorieuse république a été établie selon les même principes. Vos soldats courageux ont donné la vie et la fortune pour nous aider gagner notre indépendance. Et deux millions d'entre nous sont venus en 1917-18 pour repayer la dette de reconnaissance et pour vous aider préserver votre indépendance menacée par l'envahisseur allemand. Vous vous rendez compte fort bien que les noms de Pétain et Pershing sont respectés également dans nos deux patries, et bonne raison. Ce dernier malheureusement, n'est pas parmi nous présent, mais notre mission n'a changé aucunement. A la France, l'Amérique dit de nouveau : Lafayette, nous sommes ici.
Alors que je rédige cette lettre, des dizaines de milliers de soldats américains débarquent sur les côtes méditerranéennes et atlantiques de l'Afrique Française du Nord. Mes troupes sont soutenues par des centaines d'avions et par une flotte formidable. L'unique objectif de cette expédition est de se lancer contre les ennemis de la France et ceux de l'Amérique. Mes forces, une partie de cette grande armée, sont entrain de débarquer dans votre région. Nous venons parmi vous titre d'amis, et nous espérons que vous nous recevrez ainsi. Les soldats français et américains ont été camarades dans maintes batailles dans le passé, soyons camarades de nouveau dans le combat contre l'ennemi commun.
Je vous prie, Monsieur, d'éviter la responsabilité de grosses pertes et de matériel que mes effectifs d'air et de mer peuvent infliger, car j'ai l'intention d'employer toutes les forces dont je dispose, sans aucune hésitation, dans le cas de la moindre résistance. Je suis obligé de prendre certaines précautions afin d'assurer la protection de mes soldats, donc mes forces avancent toujours. Néanmoins, mes troupes savent qu'elles seront reçues comme amis dans les cas suivants :

PENDANT QU'IL FAIT JOUR : si vous montrez le drapeau américain avec le tricolore français, défaut d'un drapeau américain, si vous montrez deux tricolores français, l'un au dessus de l'autre.

PENDANT LA NUIT : si vous gardez les projecteurs allumés et dirigés verticalement vers le ciel.
En outre, nous exigeons la conduite suivante :
1- Restez vos postes habituels en pleine vue.
2- Éloignez vous de vos installations de défense de toutes sortes.
3- Laissez les avions atterrir et dans leur place habituelle.
4- N'essayez pas de faire couler les navires et laissez tout ouvrage d'art absolument intact.
Je répète, nous venons à vous comme amis et non pas comme ennemis, nous serons bien heureux de vous compter parmi les nôtres dans notre cause commune.
Suivez soigneusement ces directives afin d'éviter la perte de sang français et américain, et bientôt, nous serons en combat, l'un côte de l'autre, pour l'honneur de la France et des États-Unis de l'Amérique.
Agréez, Monsieur, mes sentiments les plus distingués.

Signé : Lucian K Truscott jr.
Général Armée des États-Unis

La lecture de ce document achevé je déclare au major que je partage les sentiments qui y sont exprimés, mais que je suis un soldat discipliné, respectueux des ordres reçus de mes chefs et que je suis contraint de poursuivre le combat tant que je ne recevrai point d'avis contraire.
Je téléphone l'État-Major du commandement supérieur Rabat pour rendre comte de ces événements. Il m'est précisé une fois de plus que ma mission n'a pas changée que je dois maintenir à Port-Lyautey l'officier américain.
Le major Hamilton comprend mon attitude. Il m'exprime tous les regrets que lui inspire cette décision irrévocable, mais il s'incline.
Nous allons ensuite saluer une dernière fois la dépouille du colonel Craw. Je donne des ordres pour faire conduire le corps la salle mortuaire de l'hôpital de Port-Lyautey et déposer sur ses restes le drapeau étoilé qui orne sa propre voiture.
Je prie le major de vouloir bien rester dans le bureau voisin du mien en compagnie de ceux de mes officiers qui y demeurent. Je prends congé de lui et je repars vers Mehdia où le devoir inexorable m'appelle.

J'atteins cette fois sans encombres, vers 10h45, la bifurcation des routes de la plage et de la casbah. En cet endroit la section d'artillerie du lieutenant Guillaume est en position non camouflée, les 2 pièces de 75 de part et d'autre du chemin. Elle vient d'être mitraillée par des avions. Elle tire vue directe sur l'infanterie américaine très nombreuse qui couronne déjà la crête du sémaphore et de la casbah de Méhdia et commence à dévaler les pentes est.
J'aperçois très nettement à moins de 800 m des petites colonnes de fantassins qui progressent dans le douar indigène de Si Ahmed Ahnata, qui forme avec ses nouallas (huttes en roseaux) et ses haies de cactus un couvert favorable à leur avance.
En ce moment arrive à ma hauteur, venant de Mehdia, le lieutenant de vaisseau Houssin et un ou deux matelots. Cet officier m'apprend que la batterie de 138 de marine a été enlevée par l'adversaire et qu'il vient à grand peine de s'échapper.
La situation se présente de mon côte sous un jour très défavorable : mon adversaire a déjà conquis toute la crête qui protège ses débarquements. Seule la 7ème cie tient encore le point isolé de la casbah, mais elle est dépassée et presque encerclée.
Tout le terrain nu et plat, par où doivent nécessairement progresser mes unités de contre-attaque, va bientôt être battu par le feu adverse et je risque fort de ne plus pouvoir aborder l'ennemi sans de très gros risques.
Fort heureusement le commandant Second apparat. Il arrive avec la tête de son bataillon qui a pu cheminer sans être inquiété sous les arbres et le long des fossés de la grande route.
Je lui donne l'ordre verbal suivant :

"Attaquez en direction de la crête de la casbah. Abordez l'adversaire, détruisez-le et rejetez-le à la mer. Deux compagnies du 2e bataillon du commandant Desjours vous couvriront sur votre gauche en direction du sémaphore. La section de 75 du lieutenant Guillaume et la batterie Mery vous appuieront. Hâtez-vous car la situation presse."

Je quitte Second au moment où il prend lui-même son dispositif d'attaque.
Je reviens vers l'arrière pour chercher Desjours.
Vers 11h15, je le rencontre à mi chemin, au moment où il descend de cheval en compagnie du capitaine Saint-Raymond son adjudant -major.
Je lui précise mon ordre primitif du matin :
Pousser en direction de la crête du sémaphore. En chasser l'adversaire. Lier votre mouvement à celui du 1er bataillon, en le flanc-gardant sur sa gauche.
Je remonte ensuite les compagnies des deux bataillons en marche vers l'avant à travers la plaine.
Je parcours le bled pour interpeller les nombreux officiers que je croise : le capitaine Job commandant la 2ème cie, le lieutenant Talabardon... Le lieutenant Goudron... Je renouvelle à tous leur mission.
Ainsi rassuré sur mon centre, je ne pense plus qu'à ma gauche. Je remonte en voiture. Toujours à la course, je me porte sur la route de Rabat et me rends dans la zone du 3ème bataillon qui a gardé les lisières sud-ouest de Port-Lyautey, dans les vergers de Bir Rami.
Vers 13h, je donne au capitaine Lepage l'ordre suivant :
Portez immédiatement votre bataillon sur la route de Rabat jusqu'au contact de l'adversaire.
Tâchez d'atteindre les bois de la Maison Forestière de Taïcha. Établissez un bouchon antichars sur la route. Je mets à votre disposition 3 canons de 25. Transportez vos premiers éléments en camions.
La 9éme cie embarque aussitôt avec la section de 25. Le reste du 3ème bataillon se met en mouvement à pied, de part et d'autre de la route.
Vers 14h15, à 2km du pont de la voie ferrée, huit avions américains mitraillent à deux reprises différentes les éléments qui progressent. Il y a deux tués, 2 blessés et 4 mulets tués. Un camion qui revenait de transporter la 9ème cie est incendié... IL flambera sur la route comme une torche pendant tout l'après midi. Un flottement se produit chez les muletiers que l'on réussit à arrêter et à regrouper avec leurs animaux.
À 16h, le 3e bataillon arrive dans le bois de Taïcha où il rejoint sa compagnie de tête déjà installée à la lisière ouest de la forêt.
Cette unité débarquée au contact des américains venus de la direction de Sidi Bou Rhaba et sous le bombardement des avions, réussit à repousser les infiltrations et à se maintenir sur ses positions.
Le 3ème bataillon s'organise défensivement dans les futaies et est soumis à un sérieux bombardement par fusants semblant viser particulièrement une section de mitrailleuses qui par son feu arrêt les tentatives de l'assaillant.

Revenu à mon PC de la cote 30 d'où j'embrasse l'ensemble de la bataille, j'y prends connaissance de l'ordre du général commandant le théâtre d'opérations du Maroc, reçu en mon absence à 12h11 :

"REJETEZ L'ENNEMI À LA MER"

Cet ordre est déjà en cours d'exécution et les renseignements qui me parviennent à ce sujet peuvent se résumer ainsi :
Les deux bataillons sont partis à l'attaque en fin de matinée, sur un terrain dénudé où n'existe aucun couvert.
En formations diluées et successives les unités ont marché à l'assaut magnifiquement, les officiers et gradés en tête, tous debout, donnant le plus bel exemple et galvanisant leurs tirailleurs.
Mais les feux de l'infanterie adverse retranchée avec de nombreuses mitraillettes, de mitrailleuses et de mortiers, ont causé dans nos rangs de terribles ravages. Néanmoins le 1er bataillon a pu aborder les lisières du douar Si Ahmed Ahnata et franchissant les haies de cactus, pénétrer dans le douar.
Le 2e bataillon a poussé en avant sur la gauche au delà du ravin de Bir Jemaa. Une base de feu de mitrailleuses aux ordres du capitaine Saint-Raymond a pu être installée et le mouvement en avant s'est poursuivi.
Les fusils-mitrailleurs tirant en marchant, la position américaine a été abordée mais n'a pu être enlevée. Un mouvement de débordement a été tenté par la gauche, mais l'adversaire nous a devancés de ce côte.
Au cours de ce combat très rude sont tombés glorieusement et mortellement frappés le capitaine Saint-Raymond, adjudant-major du 2ème bataillon, le capitaine Lainey, commandant la 5ème cie, le capitaine Talabardon de la 2éme cie et un grand nombre de sous-officiers et tirailleurs.
Deux officiers marocains sont gravement blessés : les lieutenants Ben Lahcen de la 4e cie et Bouchaïb de la 5e cie.
Le contact a été conservé au plus près dans le douar, mais la situation est précaire.

Une émotion profonde m'étreint en apprenant ces nouvelles. Je perds les meilleurs et les plus beaux officiers de mon régiment. Leur sacrifice est digne des plus glorieux.
Par ailleurs je subis un échec et ma mission toujours impérative est loin d'être remplie.
Ayant reçu du commandement supérieur l'autorisation d'utiliser les trois chars Renault FT de la base aéronavale, je risque ma chance et donne en conséquence vers 14h30 à l'adjudant-chef Letourneur de se porter aux ordres du chef de bataillon Second pour appuyer la reprise du mouvement en avant.
Cette entreprise peut paraître téméraire : il y a en effet 5km à parcourir entre la base et le lieu du combat. Les chars n'ont pas accompli un tel trajet depuis de nombreux mois, faute de carburant. En outre leurs caractéristiques surannées ne les qualifient pas particulièrement pour de modernes actions d'éclat...
Et pourtant les événements vont prouver le contraire...
Les trois Renault tout bringuebalants parviennent sans dommage aux approches du douar Si Ahmed Ahnata. Le commandant Second sort des carrières où il a établi son PC en bordure du chemin qui monte à la casbah. Il se dirige seul, debout, à travers le bled pour entrer verbalement en contact avec l'adjudant-chef et lui fixer son axe d'attaque.
À ce moment précis l'avion de surveillance d'artillerie américaine (le mouchard) qui tournoie au ralenti dans le ciel, fait un brusque piqué et lâche une bombe vers les trois engins blindés.
Le projectile tombe aux pieds du chef de bataillon Second qui, recevant un éclat dans les reins, fait quelques mètres et s'abat sur le sol, où il rend le dernier soupir.
Que la mémoire de ce chef sans reproche soit à jamais honorée. Fils d'officier mort an Champ d'Honneur en 1914, il laisse sept enfants en bas âge. Il n'avait qu'un rêve, reprendre la lutte interrompue en 1940 contre l'ennemi héréditaire, aux côtes de nos alliés, dont il saluait l'enthousiasme à l'aurore de son dernier jour le débarquement sur nos côtes. Maîtrisant ses propres pensées il sut accepter de combattre sans se soucier des motifs. Jamais l'esprit militaire n'a atteint de tels sommets. Mais son ordre sera exécuté.
À 15h45, les trois chars se lancent de flanc dans la ligne adverse. Leur apparition renverse aussitôt la situation à notre avantage et crée dans les lignes américaines un flottement que nos tirailleurs mettent à profit sans tarder.
Les deux bataillons se portent à l'assaut et envahissent le douar, au milieu des haies d'épineux et des nouallas qui forment un fouillis inextricable.
Il s'ensuit une série de combats locaux au corps à corps au cours desquels les nids de résistance sont réduits successivement.
L'adversaire perd pied et chassé peu à peu jusqu'à la crête se replie en désordre, en perdant beaucoup de monde et en abandonnant un matériel très important.
Au 1er bataillon le lieutenant Faury de la 3e compagnie qui pousse en tête hardiment avec une fougue exceptionnelle et un mépris absolu du danger, conduit la progression, épaulé par le capitaine Detroyat de la 1ére compagnie, à droite du dispositif.
Au 2e bataillon, la droite enlevée par le lieutenant Goudron, opère étroitement avec le 1er et la gauche est décrochée plus au sud-ouest avec le commandant Desjours...
Pendant que se déroulent au cours de l'après-midi cette contre-offensive couronnée de succès, le reste du champ de bataille est en pleine effervescence.
Un cuirassé américain exécute du large un tir concentré sur les bâtiments de la base aéronavale. Les salves de projectiles de 380 s'abattent sur cette zone.
De la cote 30, nous assistons à cet impressionnant bombardement : d'énormes volutes de fumées noires, des explosions effrayantes qui se répercutent en ondes sonores sur toute la ville et vont mourir sur les futaies de la forêt de la Mamora, une pluie d'éclats d'acier qui parsèment les alentours comme autant de couperets, à des distances qui atteignent 3 kilomètres !
Mais cette effroyable avalanche est plus spectaculaire qu'efficace. Lorsque les nuages de fumées se sont dissipés, les nombreux bâtiments réapparaissent intacts dans le ciel clair et les dégâts sont superficiels.
Jusqu'alors, l'esprit uniquement tendu vers l'avant, je n'ai pu distraire un seul de ces instants pour prendre contact avec le lieutenant-colonel Peschaud du Rieu, qui avec le 31éme génie assure ma sécurité à l'est de Port-Lyautey et fait face au débarquement opéré au nord du Sebou.
Je me porte rapidement au delà de la ville et le trouve à son PC aux premières maisons de la médina.
Il me rend compte de la situation qui est bonne dans son secteur. Il tient des positions solides derrière l'oued Sebou et n'a eu à subir que les coups de l'aviation.
Faisant demi-tour, je file à toute allure sur la route de Rabat. À 17h30, contact est pris à 6km sud-est de Port-Lyautey avec le capitaine Lepage dans les bois de Taïcha.
Mettant pied à terre, je parcours avec lui les positions tenues par son bataillon dispersé sous les chênes liège. Le contact est étroit avec l'adversaire qui envoie dans notre direction des obus de mortier. Tout va bien aussi de ce côte, malgré le bombardement et la fusillade qui causent 6 blessés dont 3 grièvement.

Je repars. La nuit va bientôt venir. Une fois encore lâchant ma gauche pour rattraper ma droite, je reprends la direction de Mehdia, soucieux de ce point, qui reste en définitive le centre névralgique de toute la bataille.
La route de Mehdia est encombrée. hauteur de la bifurcation casbah-plage, je suis obligé d'abandonner l'auto pour progresser. Ce coin a complètement changé d'aspect depuis le matin. Le bombardement adverse qui s'est abattu là toute la journée, a étoilé la plaine de centaines de trous d'obus. La route est jonchée de branches d'eucalyptus cassées. Son macadam perforé a giclé partout. Dans les fossés, des arabas (voiture à cheval) brisées, des mulets morts ou blessés...
De nombreux combattants vont et viennent.
Une voiture cahotante transporte un de mes officiers marocains. C'est mon vieil Ahmed Ben Hadj, de la 7e compagnie, qui grièvement blessé à la face et la mâchoire sanglante ne peut articuler que quelques soupirs d'adieu. Avec émotion je lui serre les mains au passage. (Il succombera le 22 novembre à l'hôpital de Meknès).
Je poursuis ma route à pied sur le chemin qui monte vers la casbah. La nuit descend. Dans la pénombre éclairée des derniers rougeoiements d'un soleil tragique, c'est une vision hallucinante :
Une colonne de prisonniers américains, une centaine environ, chemine vers l'arrière, descendant les pentes, conduits par quelques tirailleurs. De nombreux blessés dans leurs rangs, ensanglantés, les uns très gravement touchés, portés à bras par leurs camarades...
Le sol est jonché des débris de la lutte...
J'atteins la casbah, après avoir parcouru tout le terrain repris par notre contre-attaque : 1800 mètres en profondeur.

Cette fois la fortune est de mon côte.

Au point culminant de la crête reconquise, dans les tranchées hâtivement creusées, je retrouve un groupe de mes officiers. Leur moral est très élevé. Je les félicite de leur bravoure.
Debout, les dominant tous, le lieutenant Faury, qui fut le héros de la journée, donne ses ordres. Le casque de travers, le visage balafré de sueur et de terre, le regard impératif, mâchant le chewing-gum de ses prisonniers, il prépare une nouvelle action : l'assaut du sémaphore qui devant nous, reste le dernier point tenu par l'adversaire. (Le lieutenant Faury était en permission à Casablanca le 7 novembre. Le 8 au matin, il prit à l'aéroport de cette ville un avion qui, décollant au moment où les appareils américains attaquaient le terrain, l'amena à Port-Lyautey où son atterrissage eut lieu également sous les projectiles lors du bombardement de la base aéronavale. Je l'aperçus à son arrivée vers 9 heures, non loin de mon PC. Il était en tenue civile. Je lui appris que son bataillon était en marche vers Mehdia. Il eut le temps de se précipiter chez lui pour se mettre en tenue et coiffer un casque. Il rejoignit son bataillon à la course, à l'instant précis où la contre-attaque se déclenchait. Il fut légèrement blessé au genou dans la nuit du 8 au 9 novembre en attaquant le sémaphore de Mehdia.) Des ordres sont donnés pour la remise en état des unités quelque peu mélangées à la suite de la lutte. J'annonce que je ferai relever cette nuit les unités en ligne, car j'ai demandé d'urgence au commandement supérieur des renforts qui doivent m'arriver incessamment.
M'informant des pertes, j'apprends encore, hélas, la fin glorieuse de l'aspirant Foix de la 2e compagnie, frappé à l'issue de l'attaque.
Quant à la 7éme compagnie, encerclée depuis le matin et actuellement délivrée, elle ne compte plus d'officiers : son chef le lieutenant Durin héroïque défenseur de la casbah de Mehdia est mort d'une balle à la tête en épaulant un fusil-mitrailleur.
Je reviens rapidement à Port-Lyautey. La nuit est très calme : aucun coup de feu, aucune activité de part et d'autre. Mais je n'ai personnellement pas une minute à perdre...
Je me rends en ville à mon bureau régimentaire du quartier Buchaillard. C'est de là que je vais agir au cours de la nuit. Le téléphone urbain et inter urbain y fonctionne toujours et tous les renseignements y affluent.
On me signale de toutes parts des débarquements de chars sur les plages. Il est à craindre qu'une attaque en force sera tentée par mon adversaire dès le lever du jour avec des moyens disproportionnés et très supérieurs à ceux de la garnison de Port-Lyautey. J'ai épuisé toutes mes forces et deux de mes bataillons sont décimés... À 22h10, je donne à mes seules réserves, la compagnie régimentaire et la section d'instruction des français de monter en ligne pour y renforcer le 1er bataillon. Ce qui est exécuté... c'est tout ce que je peux faire...
Mais à la suite de mes demandes pressantes, l'arrivée prochaine de deux bataillons du 7e RTM et d'un Tabor m'est annoncée.

Lundi 9 novembre 1942

Je n'ai pas dormi un seul instant la nuit précédente, et celle-ci après la journée du 8 fertile en émotion, ne me laisse guère entrevoir de repos : 40h sans sommeil déjà !
Ma carcasse tiendra-telle le coup ? Jusqu'à présent tout va bien...

Le téléphone de Sidi Yahia du Gharb m'avertit de l'arrivée prochaine du 1er bataillon du 7e RTM qui a quitté Meknès par voie ferrée.
Vers minuit 15, son chef, le commandant Baudry, qui a précédé son bataillon en voiture, se présente à moi. Je lui donne par écrit, l'ordre de relever à la casbah de Mehdia le 1er bataillon du 1er RTM, puis d'attaquer avec deux compagnies en direction de la plage, par surprise et avant le lever du jour, les deux autres compagnies constituant une base de feu.
Il faut compter que la brutalité et la soudaineté de cette action doivent permettre de rejeter à la mer les éléments adverses. Mais par suite de retards nocturnes, ce n'est qu'à 3h du matin que les premiers éléments du 7éme RTM relèvent le 1er RTM. Le commandant Baudry ne dispose encore que de la moitié de ses effectifs. Je modifie mon ordre en conséquence et lui prescris de limiter son action à l'occupation du terrain et de renoncer à toute action offensive.
À 5h, la casbah et la batterie de 138 de marine sont entièrement aux mains du 7éme RTM qui s'y organise défensivement. Les restes de mes deux 1er et 2éme bataillons reviennent vers l'arrière prendre position respectivement aux abords du cimetière et de la cote 30.
Le capitaine de Beaumont commandant le 8éme tabor chérifien (79e et 80e goums) succède au commandant Baudry vers 3h30 dans mon bureau. Il arrive de Méchra bel Ksiri, transporté avec ses gens dans des autos de réquisition. C'est aux goumiers que j'attribue la mission initialement dévolue au 7ème RTM : celle d'une contre attaque avant le jour, en direction de la plage pour y détruire les engins mécaniques débarqués par l'adversaire au cours de la nuit et jeter chez lui le trouble et le désarroi.
Comme le capitaine de Beaumont ne connaît pas le terrain où il va engager ses goums, je demande à haute voix, un officier volontaire pour l'accompagner et le guider... Le lieutenant Duchatelle répond présent ! Ces deux officiers partent ensemble à pied, de nuit, vers la casbah de Mehdia, pendant que le tabor activant ses préparatifs, suit à courte distance.
Profitant de quelques instants de calme je m'effondre sur le sol et je dors, roulé dans mon burnous, une heure ou deux...
Vers 4h, je suis debout et me voilà reparti en auto dans l'obscurité. Première visite au 1er bataillon, en place au cimetière. Contact pris avec le capitaine adjudant major Vesin. Pointe poussée sur la route de Mehdia. Un arrêt pour voir défiler les goumiers silencieux et rapides en tête desquels je reconnais et salue le capitaine Le Bouteiller. Tissant ma toile sans me lasser, après avoir accroché mon maillon de droite, je vire de bord et pousse l'allure pour m'assurer du maillon de gauche...
Avant le lever du jour je suis dans les bois de Taïcha où le capitaine Lepage tient toujours avec le 3e bataillon. Cet officier a entendu toute la nuit de nombreux bruits de moteurs provenant de la côte. Il est a prévoir que des engins mécaniques et des chars seront devant lui à l'aurore.
Entre les bois de Taïcha occupés par lui et la ville de Port-Lyautey, il n'y a rien qui puisse arrêter l'adversaire, si celui-ci, débordant les bois sans les attaquer, se dirige vers la ville. Il y a là une zone d'infiltration dangereuse qu'il faut barrer au plus tôt

À 6h40 le 2e bataillon du 7e RTM (commandant Clair) arrive fort à propos de Souk el Arba avec ses premiers éléments transportés par des camions de réquisition. Je rencontre le commandant au carrefour des Mimosas et lui donne comme mission :

Tenir la sortie sud -ouest de Port-Lyautey sur la route de Rabat :

a/en créant un bouchon sur la coupure de Bir Rami.
b/en organisant un point d'appui sur la croupe du marabout de Sidi bel Kheir et du passage en dessous de la voie ferrée, 1km ouest des Mimosas..

Au début de la matinée, il se dégage de l'ensemble une impression assez satisfaisante :
Mon flanc gauche vers Rabat est couvert au plus loin et au plus près de Port-Lyautey avec deux bataillons.
Le centre est gardé par les restes des deux bataillons qui ont combattu la veille.
Sur la droite Mehdia tient solidement avec un bataillon frais et la contre attaque des goums est en cours vers la plage. Celle-ci se déroule de la façon suivante :

À 6h45, le 79e goum franchit la crête de Mehdia dans la pénombre et progresse par bonds. Il se heurte à plusieurs nids de résistance qu'il attaque avec violence et qu'il détruit. Des chars sont décelés mais faute de moyens pour les attaquer, le repli est ordonné sous les feux terriblement ajustés partant du sémaphore.
En forçant le passage pour permettre le décrochage de son unité, le capitaine Le Bouteiller est tué debout, face en avant, pendant que le reste de son goum parvient à rentrer dans nos lignes.
Vers 8h30, le 80e goum, part à son tour à l'attaque vers la plage. En tête d'une section de goumiers s'est élancé le lieutenant Duchatelle du 1er RTM. Déboulé rapide sous le feu adverse. Les premières maisons du port sont atteintes aux pieds des vieux murs de la casbah. La progression se poursuit malgré le tir ajusté qui cause des pertes et les éléments avancés s'infiltrent dans les dunes jusqu'à la plage.
Vers 10h, le lieutenant Duchatelle qui pousse toujours en tête, tombe sur des soldats américains, occupés à haler des bateaux sur le rivage. Repéré et mitraillé de toutes parts, cet officier n'ayant à ses côtes qu'un seul goumier, lui prend son fusil pour se défendre, mais l'arme enrayée ne fonctionne pas...
Il imagine alors un stratagème : se mettant debout, il marche droit vers ses adversaires qui cessent le tir, il parlemente avec eux... On le conduit assez loin sur le bord de la plage dans un petit groupe d'officiers américains. S'adressant à un colonel, (Colonel Frederick J. de Rohan commandant le 60e régiment d'infanterie.) Il lui explique, avec un sang froid mêlé de persuasion que nos forces sont considérables et que toute lutte de sa part est inutile... Le colonel d'un air soucieux et préoccupé griffonne un petit papier à mon adresse.
Duchatelle prend congé et se retire. Il revient en longeant le rivage, mais il retombe bientôt sous un feu de mousqueterie violent et ne peut s'échapper qu'en suivant les rives mêmes de l'oued Sebou. Malgré les difficultés nombreuses qui entravent sa route, il parvient à regagner la casbah et à me rejoindre vers 11h. Il a perdu une bande molletière, il est à bout de souffle, mais il est porteur d'une mitraillette américaine dont il a pu s'emparer et me rapporte de vive voix de précieux renseignements sur la situation de l'adversaire.
Le reste du goum a rejoint également nos lignes après avoir mené une série de petits combats.

J'achève la matinée à mon poste de commandement de la cote 30. J'y reçois la visite du chef d'escadron Boyer commandant le 2éme groupe du 64éme RAA dont une batterie de 75 arrive de Meknès et prend aussitôt position au sud de la route de Mehdia. La batterie Mery du même groupe a pu exécuter des tirs très efficaces sur des détachements adverses au nord du Sebou. Elle est violemment bombardée en réplique par du 210 de marine, mais n'a pas de perte.
Je vois aussi le capitaine Fourchon du 3e régiment étranger d'infanterie, qui m'informe que son bataillon venant de Meknès en camions a été durement mitraillé sur la route à 8 km nord de Port-Lyautey par des avions en piqué qui ont atteint notamment le véhicule où se trouvaient plusieurs officiers. Deux ont été tués et deux autres blessés, dont son chef de bataillon. Le capitaine est encore sous le coup de l'émotion... Je lui prescris de se porter avec son bataillon en réserve dans les bois de l'hôpital en vue d'un emploi ultérieur.
Voici encore le lieutenant-colonel Le Vavasseur précédant deux escadrons à cheval du 1er régiment étranger de cavalerie, débarqués de la voie ferrée, et un escadron motocycliste de la Garde.
En fin de matinée le général Mathenet arrive avec son état-major et m'annonce qu'il prend le commandement du groupement de Port-Lyautey. Je lui fais sur la carte un exposé de la situation et n'ayant plus le commandement de l'ensemble des opérations à partir de midi, je lui demande de me considérer comme son adjoint. Le général installe son PC en ville dans mon bureau du quartier Buchaillard.
Désormais ma responsabilité s'efface et disparaît. Mon rôle principal est fini. Mais mon activité n'en sera pas diminuée pour cela.
Au cours de l'après midi la lutte reprend avec intensité. L'adversaire manifeste une activité accrue en déclenchant partout l'offensive.
À la casbah de Mehdia le bataillon Baudry du 7e RTM, subit quatre assauts successifs, chaque fois préparés et appuyés par des tirs nourris de mortiers et d'artillerie. Mais son chef rend coup pour coup et riposte magnifiquement, soit par des contre-attaques locales, soit par le feu précis de toutes les armes lourdes dont il dispose. Le bataillon conserve toutes ses positions et capture même quelques prisonniers.
Au cours de ces actions le lieutenant Lantheaume est tué le fusil mitrailleur à l'épaule, sur la 3éme pièce de la batterie de 138 de marine qu'il vient de reprendre et le lieutenant Breillout est frappé mortellement par un éclat d'obus. À la tombée de la nuit la crête de la casbah est toujours entre nos mains. Les patrouilles restent actives.
Au bois de Taïcha, la journée est marquée par de nombreux survols d'avions et par quelques tirs d'artillerie qui ne causent aucune perte.
J'ai appris que les unités motorisées et les chars du 1er régiment de chasseurs d'Afrique venant de Rabat vont tenter une action vers Port-Lyautey. Les éléments du 1er RCA qui atteignent la ferme de Sidi Amar sur la grande route ne sont plus éloignés du 3e bataillon du 1er RTM que de 3km. Mais cette courte distance est déjà barrée par les chars de l'infanterie américaine débarqués sur la plage dans la région de Sidi bou Rhaba. Ceux-ci m'ont été signalés à l'ouest et au sud-ouest des bois par nos patrouilles et des civils venant de la direction de Rabat.
La canonnade est très violente de ce côté et le 1er RCA est contraint de mener avec ses chars un combat de retraite, sans que je puisse établir un seul instant la liaison avec lui. Il apparaît très nettement d'ailleurs que les forces adverses n'ont pas l'intention d'attaquer les bois de Taïcha où mon 3e bataillon est trop solidement retranché. Ce dernier sera débordé largement sur ses flancs et les troupes américaines parviendront sans coup férir sur ses arrières à quelques 3 km de Port-Lyautey. Là, elles se heurteront fort heureusement au bataillon du 7e RTM du commandant Clair.
Vers 13h30 je viens rendre visite à ce dernier. Je le trouve installé sur la croupe où s'élève la blanche kouba du Marabout de Sidi bel Kheir dominant le tournant de la route et les bas fonds de la séguia du Bir Rami. Depuis 10h il est au contact avec les éléments avancés adverses qui ont mis en action leurs armes automatiques et leurs mortiers. De temps à autre une rafale éclate sur les pentes et cingle l'air dans un long gémissement. Les américains serrent de plus en plus notre zone de défense et s'infiltrent entre la route et le Bir Rami. En ce lieu un petit poste du 7éme trop aventuré sera surpris et attaqué vers 18h et le lieutenant Hazard y sera tué à bout portant. Les lisières sud-ouest de la ville sont désormais directement menacées.
Témoin de cette dangereuse progression, je demande au général Mathenet l'autorisation de monter une contre-attaque sur le flanc droit de l'adversaire.

Les unités suivantes sont mises à mes ordres :

  • 2 compagnies du 3e REI, commandées par le capitaine Fourchon.
  • 2 escadrons à cheval du 1er REC, commandés par le lieutenant-colonel Le Vavasseur.
  • 1 batterie de 75 du 64e RAA, commandée par le capitaine Touyeras.

Mon intention est de porter ces éléments sur les arrières adverses, en faisant une large progression débordante vers le sud sous le couvert des futaies de la forêt de la Mamora. Puis d'opérer une conversion à droite de 45° vers le nord-ouest, afin d'attaquer les éléments adverses sur la route de Rabat à 17h.
C'est dans les bois, derrière l'hôpital, que je retrouve les troupes chargées de l'opération. Déjà les légionnaires s'égrènent, se diluent et disparaissent dans la forêt. Je roule doucement dans ma Chrysler... J'emmène mon chef d'EM, le commandant Soleilhavoup, le lieutenant Duchatelle et... le chef de la jeunesse de Port-Lyautey Daubard, un civil, qui par amitié et par sport a voulu m'accompagner. Il désire se rendre compte de ce que c'est...
A la lisière des bois, nous mettons pied à terre, car pour traverser le terrain découvert qui mène à la route de Rabat, il n'est plus possible de rouler carrosse... Les avions de chasse peuplent le ciel et mènent une ronde perpétuelle, à l'affût du moindre gibier terrestre. Dès qu'ils aperçoivent un mouvement insolite, ils piquent vers le sol et mitraillent sans merci. Le mouchard est lui aussi au travail et observe inlassablement.
Les deux compagnies au milieu desquelles nous progressons avancent donc prudemment en dehors des derniers couverts de la forêt. Nous voilà dans les vignobles. Le vrombissement céleste ne ralentit pas. Pendant que l'essaim bourdonnant s'éloigne nous avançons. Dès qu'il vire à l'horizon et revient à tire d'ailes nous nous couchons, choisissant chacun un pied de vignes pour nous blottir, nous pelotonner et ne faire qu'un avec lui. Il faut s'arrêter, se terrer, se camoufler sans répit. Progression très lente, mais qui passe inaperçue. Duchatelle harassé par les péripéties de sa journée s'endort à chaque bond les bras en croix, le ventre au soleil.
Le bataillon en formations très diluées atteint ainsi un mouvement de terrain d'où l'on aperçoit la route de Rabat. La batterie de 75 a déjà ouvert le feu de ses emplacements (lisières sud de Port-Lyautey), et par des tirs très efficaces fait refluer les éléments adverses qui progressent vers le Bi Rami et les contraint de se diriger vers le nord. Constamment survolée par l'aviation, elle reçoit quelques bombes.
À 17h30, étendu sur le sol au milieu des éléments de tête du bataillon de légion, j'observe devant moi. Sur la route de Rabat, au point précis de l'objectif que j'ai désigné moi-même, 10 chars adverses échelonnés sur la route, découpent leurs silhouettes immobiles, et semblent scruter le terrain. Or nos légionnaires n'ont aucune arme anti-chars.
Je ne croyais trouver devant moi que de l'infanterie. Il nous eut été alors facile de la surprendre. Mais ce serait pure folie et sacrifice inutile que de se lancer à pied et à poitrine découverte, contre des tanks prêts à nous décimer. Les cavaliers du 1er REC qui prolongent notre action sur la gauche et qui se sont aventurés au delà de la crête sont vite aperçus par les chars adverses. Notre situation pourrait devenir critique. Fantassins dispersés dans un bled dénudé et cloués au sol avec des armes inefficaces contre des cuirasses, nous serions vite écrasés si les tanks poussaient sur nous une charge en ligne... Mais par bonheur la coupure du Bir Rami nous séparent d'eux et constitue un obstacle suffisant.
Ma décision est prise. Je donne aussitôt l'ordre de cesser la progression, d'abandonner la mission initiale, de faire demi-tour et de rentrer en ordre dans le bois de l'hôpital. Le repli s'effectue très correctement. Mais notre mouvement est repéré. Il est accueilli par quelques coups de 37. Toutefois le détachement peut regagner sans encombres à la tombée du jour, le rideau tutélaire de la forêt.
Je retrouve ma voiture le long de la voie ferrée et je reviens au quartier Buchaillard rendre compte au général Mathenet du résultat négatif de notre opération. La preuve est faite pour nous, qu'en présence des chars adverses, désormais à notre contact, la lutte va devenir terriblement inégale.
Avant la nuit les chars que nous venons de voir sur la route de Rabat, s'avancent prudemment en appuyant leur infanterie. Ils glissent le long du Bir Rami et se présentent devant le centre du bataillon Desjours du 1er RTM qui prolonge la droite du bataillon Clair du 7éme RTM. Des tirs de mortiers et d'armes automatiques se font entendre de ce côte. La nuit descend vite et avec elle le calme revient partout. Les avions adverses ont disparu.

Mardi 10 novembre 1942

J'ai à peine dormi quelques heures, tout équipé, sur le tapis de mon bureau, au quartier Buchaillard. Vers 3h du matin, je pars en tournée dans la nuit noire et sous une pluie torrentielle. J'ai hâte de visiter la ligne de combat et de reprendre contact avec les commandants d'unités.
Vers 4h je suis au 1er bataillon où après maints tâtonnements je retrouve le capitaine Vesin, adjudant major, avec quelques uns de ses officiers. Il tient la zone boisée avoisinant le cimetière. Je le mets au courant de la situation et l'avertis qu'il sera probablement attaqué dans la matinée par des chars. Sa mission est de résister sur place. Mais au cas où un décrochage s'imposerait pour éviter l'encerclement total, le point de ralliement du bataillon serait en forêt de Mamora, à la station de pompage d'Aïn Sba. Je lui prescris d'envoyer du côte du port une section de fusiliers-voltigeurs pour battre le plan d'eau du Sebou et empêcher les vedettes adverses de remonter la rivière.
Vers 6h je parviens, toujours roulant et tous feux éteints, sous le pont du chemin de fer qui coupe la route de Rabat, au sud-ouest des Mimosas, dans le secteur du 2e bataillon du 7e RTM.
Le commandant Clair et le lieutenant Guillaume commandant la section de 75 de la légion m'y rejoignent. Dans l'obscurité totale et sous les trombes d'eau, le commandant Clair dont je devine à peine la silhouette, me rend compte à voix basse des événements de la nuit sur son front.
À 2h du matin l'infanterie américaine s'est infiltrée entre deux de ses points d'appui. Une mitrailleuse et deux fusils-mitrailleurs de chez nous ont été enlevés par surprise. Le reste de nos défenseurs est intervenu par ses feux dans les vignes sud de la position, a causé des pertes aux américains, mais le coup de main de ces derniers a réussi, malgré une énergique défense à la grenade. Je laisse au commandant Clair sa même mission de défense à l'entrée de Port-Lyautey.

Je repars en auto pour revenir à mon PC.
En raison de l'obscurité complète la voiture roule doucement. À la hauteur du café des Mimosas, des ombres s'agitent dans le fossé de la route. C'est une patrouille américaine qui a pénétré sur nos arrières après avoir débordé les défenses du bataillon Clair. Une rafale de mitraillette éclate devant l'auto qui fait une embardée et stoppe sur le bas côte. Dans la voiture personne ne souffle mot. Sur le chemin, un rayon de lampe de torche électrique cherche à reconnaître l'identité du véhicule. Sans rompre le grand silence qui nous environne, nous ouvrons doucement les portières et abandonnant la voiture, nous nous échappons un par un pour traverser la route à la course. Mon chauffeur Texier, mon porte fanion le sergent-chef Micholier, le commandant Soleilhavoup, le capitaine Daillet de l'EM du général Mathenet et moi-même, le dernier. Contre toute attente aucun nouveau coup de feu n'éclate...
Pour ma part, je prends un sentier le long d'une maison et pataugeant dans un véritable ruisseau, je gagne rapidement les jardins à l'écart où je retrouve Texier, puis le capitaine Daillet. Faisant un détour, nous regagnons la ville et rentrons tous trois à pied au quartier Buchaillard au lever du jour. Micholier nous y rejoint peu après. Quant au commandant Soleilhavoup, son absence se prolonge. Moins heureux que nous, il est tombé dans une embuscade et a été fait prisonnier...
J'apprends peu après dans quel guêpier je suis tombé... En effet l'adversaire ayant pu progresser de nuit jusque dans les premières maisons de la ville est venu enlever successivement le poste radio, le train de la compagnie régimentaire et le poste de secours du 7éme RTM installé aux Mimosas. Ces unités placées en 2éme échelon, s'y croyaient en toute sécurité.
À 8h30, une contre-attaque effectuée avec quelques hommes décidés, permet de délivrer le poste radio avec son personnel. Néanmoins la situation devient dangereuse de ce côte. J'en rends compte au général Mathenet au quartier Buchaillard.
Les américains qui ont trouvé l'aile gauche de notre défense pendant la nuit et qui l'ont débordée par les vignobles au sud de la route de Rabat, ont pris pied désormais dans tout le quartier des Mimosas au sud-ouest de Port-Lyautey.

Au cours de la matinée et jusqu'à 11h les événements ci-après se déroulent dans les différents secteurs de la défense de Port-Lyautey :

1/- À Mehdia (1er bataillon du 7e RTM, commandant Baudry).
À 7h10 deux compagnies de ce bataillon attaquent la batterie de 138 et le sémaphore. Les objectifs sont conquis et de nombreux prisonniers sont capturés. Mais les lieutenants Desaivre et Foulon sont tués pendant le combat.
À 7h30 une contre-attaque américaine débouche à son tour et oblige le commandant Baudry à se replier dans la casbah dont il organise la défense. Les chars adverses cherchent à pénétrer dans la casbah et créent des brèches dans les murs à coups de canon. Ils canonnent également l'intérieur de notre centre de résistance et réduisent peu à peu au silence les armes automatiques de la défense.
L'adversaire renouvelle par trois fois ses assauts entre 8h et 10h30, après de violentes préparations d'artillerie puis d'aviation.
À 11h15 toutes nos armes sont hors d'usage, toutes les munitions sont épuisées et la vieille porte d'entrée de la casbah est effondrée. Le commandant Baudry, pour éviter un massacre inutile, donne aux survivants l'ordre de cesser le combat.

2/-Cimetière. (1er bataillon du 1er RTM, capitaine Vesin).
Vers 10h, les chars surgissent tout à coup devant le front du bataillon, venant du sud et de l'ouest. Ils pénètrent très rapidement dans le dispositif, mettent plusieurs tirailleurs hors de combat et en capturent d'autres. Le capitaine Vesin quitte le PC pour se rendre compte de la situation. Un char tire sur lui à 20 m. D'autres engins envahissent déjà le reste de la position. Il donne alors à son bataillon l'ordre de décrochage. Les unités y parviennent et gagnent les lisières de la ville, survolées par les avions à très basse altitude et saluées au passage par des rafales d'armes automatiques.
Un contre torpilleur américain est embossé sur le Sebou.

3/- Cote 30. (2e bataillon du 1er RTM, commandant Desjours).
La position du 2e bataillon est maintenue toute la matinée. Mais là comme ailleurs les chars adverses ont précédé l'infanterie. Celle-ci est prise à partie par une section d'artillerie du capitaine Mery, mais les chars qui ont rapidement gagné le couvert ne peuvent être atteints.
L'aviation adverse qui a repéré nos 75 les bombarde sans effet.

Vers 10h, le général Mathenet, qui constate que toutes les défenses de Port-Lyautey sont actuellement débordées, prescrit de replier nos unités au nord-est de la ville sur la ligne du Fouarat, qui sera défendu jusqu'à nouvel ordre.
Je prends alors congé du général et réunissant tous les officiers de mon EM, je décide de me reporter en première ligne au sud-ouest de la ville pour y prendre à nouveau contact avec les bataillons toujours accrochés avec leur adversaire qu'ils tiennent en respect.
Je gagne tout d'abord la sortie sud-ouest de Port-Lyautey, mais mon attention est attirée par un groupe de tirailleurs prisonniers des américains qui font de grands gestes. Impossible de se diriger de ce côte où nos troupes ont été encerclées et ont cessé le combat. Prenant une rue latérale, je pars à la recherche du 2e bataillon qui doit encore tenir dans la région de la cote 30 que les avions américains bombardent copieusement à basse altitude.
Soudain à un détour de rue, je tombe avec mes officiers dans une embuscade américaine. Nous sommes tous surpris debout, alors que de nombreuses armes sont braquées sur notre petit groupe. Je continue néanmoins d'avancer au milieu de la rue et une patrouille américaine (dont les soldats sont pris de boisson) vient à moi pour parlementer. À leur demande de céder nos armes je réponds par un refus. Toujours entouré de ma garde d'officiers et de quelques tirailleurs, suivi de ma voiture qui marche au ralenti, je continue d'avancer, escorté par les américains. Je me dirige ainsi vers la sortie de la ville où j'ai aperçu tout à l'heure les tirailleurs déjà prisonniers.
Là le spectacle est étrange.
Le combat continue un peu partout. Les avions adverses bombardent la région de l'hôpital, les bois et la cote 30. Les explosions retentissent de toutes parts. Mais j'entends encore crépiter nos mitrailleuses. Des civils sortis de leurs maisons palabrent au milieu de soldats américains avec lesquels ils échangent boissons et cigarettes.
Avec mon groupe toujours armé, je vais et je viens au milieu de cette foule disparate. Je demande aux soldats américains d'aller chercher un de leurs officiers. Un lieutenant arrive accompagné du commandant Soleilhavoup, fait prisonnier dans la matinée, et qui reprend ainsi d'une façon inattendue place à mes côtes.
Le temps s'écoule dans une atmosphère vraiment singulière. Les américains n'osent pousser leurs patrouilles plus en avant. Ils s'accroupissent un peu partout sur le sol et sont peu à peu submergés dans le flot des civils qui croit sans cesse.
Parmi eux je reconnais bon nombre d'amis, ainsi que l'un de mes officiers marocains et un sous-officier de mon régiment qui sous des camouflages divers viennent prendre liaison avec moi et s'assurant que je suis toujours en vie, me demander mes ordres. Je prescris à tous l'attente, car je me rends compte parfaitement que la lutte touche à son terme.
Au delà de la ville, vers le nord-est, un énorme panache de fumée noire s'élève dans le ciel. C'est un de nos dépôts d'essence situé le long du Sebou qui flambe.

Vers 13h30 un agent de police à bicyclette vient me transmettre un papier ainsi libellé :

Police Mobile de Sûreté
de Port-Lyautey
Port-Lyautey le 10 Novembre 1942 à 10h50

Ordre du colonel Le Balle, commandant la place.

Ordre à toutes les troupes de se replier sur Sidi Yahia. Cet ordre transmis par téléphone au Chef du Territoire pour exécution immédiate a été retransmis pour exécution par la délégation au Chef de Sûreté Régionale.

Port-Lyautey le 10 Novembre à 10h55
Le Commissaire de Police Mobile
Signé Ninet

Exemplaire destiné à Monsieur le colonel Petit pour son information. Remis à monsieur l'aspirant Fassi qui reproduira les circonstances de réception de cet ordre téléphonique et les détails de sa notification aux soldats ou petits groupes isolés, par des agents de police.
10/11/1942 à 13h.
Signé Ninet

Ce message rédigé et transmis d'une façon assez curieuse, n'émane pas du général Mathenet, mais il mentionne le nom du colonel Le Balle de mon régiment qui est resté sur mon ordre au quartier Buchaillard pendant toute la bataille pour y centraliser les nombreux renseignements qui y affluent.
Il doit donc être la conséquence d'ordres supérieurs que cet officier a dû recevoir de son côté. Je décide alors de regrouper mes unités et d'exécuter le repli vers Sidi Yahia. Mais je suis surtout environné de soldats américains. Ceux-ci depuis de longs instants ne semblent plus d'ailleurs faire attention à ma personne. Je quitte donc les lieux tranquillement et me rends auprès du 2e bataillon toujours face à son adversaire dans la région de la cote 30.
Toutefois deux soldats américains m'ont vu partir. Ils se joignent au petit groupe des officiers qui m'entourent et nous emboîtent le pas placidement. Je parviens ainsi à rejoindre le commandant Desjours qui touché également par l'ordre de repli sur Sidi Yahia regroupe ses tirailleurs dans un creux de terrain. À mon arrivée le commandant fait rendre les honneurs. Je passe devant le front de mes tirailleurs qui présentent les armes. Les soldats américains sans trop comprendre ce qui se passe, et impressionnés par la cérémonie, me saluent également puis ils font demi-tour et rejoignent leur unité. Ma captivité n'aura été ni sévère ni de longue durée !

Je me rends à la section du lieutenant Goudron qui tient toujours une position avancée. Je lui prescris de revenir en arrière où le rassemblement du 2e bataillon se poursuit. Je vais ensuite aux emplacements du 1er bataillon où je ne trouve plus personne, l'ordre de repli ayant déjà dû lui parvenir.
Revenant en ville, je rencontre divers éléments du régiment. Je confirme à tous l'ordre de repli et de regroupement dans les bois aux environs de la maison des eaux et forêts. Tout le régiment a ainsi été avisé peu à peu de se rassembler dans la partie nord-est de la ville. Ordre est donné d'avoir à se porter dans la soirée vers la station de pompage d'Aïn Sba, premier point de rassemblement en forêt avant de prendre la direction de Sidi Yahia.
Aucun contact n'existe plus avec les troupes américaines restées aux lisières sud-ouest de Port-Lyautey, mais qui n'y ont pas pénétré. Une sorte de trêve semble s'être établie entre les troupes adverses. Si paradoxal que cela puisse paraître, les chefs de bataillon utilisent le calme de l'après midi pour ramener dans leurs camps leurs unités, remettre de l'ordre, se ravitailler, faire distribuer des munitions et manger la soupe.
Moi-même, je parcours en auto la région de Port-Lyautey pour m'assurer que l'ordre de repli a été partout reçu et exécuté.
Au champ de courses, en forêt, sur la route de Sidi Yahia, vers le Sebou, il n'y a plus personne. C'est le grand silence et le grand vide. Je reviens dans la soirée à mon bureau du quartier Buchaillard. Je converse longuement en tête à tête avec la major Hamilton qui attend comme moi la fin des événements. Déjà une sympathie mutuelle et très franche s'est crée entre nous deux. Nous souhaitons voir prendre fin rapidement cette lutte fratricide qui n'a que trop duré.

Je suis l'esclave d'une consigne rigoureuse et d'ordres impératifs supérieurs qui n'ont pas encore été levés. Soldat consciencieux et obéissant jusqu'à l'extrême, je ne crois pas qu'un chef étroitement soumis aux règles inexorables de la hiérarchie militaire, ait jamais été dans sa carrière, comme je le suis moi-même, placé en face d'un cas de conscience plus douloureux.

OBÉIR À CONTRE COEUR ET CONTRE TOUTE LOGIQUE, MAIS OBÉIR QUAND MÊME, SANS AVOIR LE DROIT DE SE SOUCIER DES MOTIFS

J'expose ainsi mes sentiments au major Hamilton. Je l'avise de mon repli vers Aïn Sba à la tombée de la nuit. Je lui offre l'hospitalité de mes propres locaux. Je lui demande de se considérer comme chez lui, en formant le vœu de le retrouver très prochainement, non pas en ami, car il l'est déjà, mais en associé.
Cette conversation se déroule devant le drapeau du régiment dont les trois couleurs resplendissent sur un faisceau de baïonnettes. J'ai même un instant l'intention de confier cet emblème à la garde du major Hamilton pendant mon absence que j'espère très courte. Mais respectueux de la règle traditionnelle qui veut que le chef de corps ne se sépare jamais de son étendard, c'est en présence du major que je roule les plis de mon drapeau pour l'emporter avec moi. Sur les degrés du bâtiment je prends congé de lui. Il aura été pour moi celui que je peux appeler désormais le premier de mes grands amis.

Il n'y a que les soldats, intransigeants sur le point d'honneur et du devoir militaire qui pourront me comprendre... et le major Hamilton est de ceux-là.

Vers 21h je pars en auto pour Aïn Sba. À 22h, je retrouve le 3e bataillon au complet qui sous le commandement du capitaine Lepage a pu se décrocher des bois de Taïcha et sans être inquiété, arriver au rendez-vous fixé. Peu à peu arrivent le 1er bataillon et la compagnie régimentaire.
Vers minuit un agent de liaison m'apporte dans la forêt un ordre ainsi libellé :

Le 10 Novembre vers 22h.
Lieutenant Faury à colonel Petit.
Maréchal Pétain ordonne cessation hostilités.
Rester sur place en attendant les ordres.

C'est avec un grand élan d'enthousiasme intérieur que j'accueille cette nouvelle. La fin du drame vient de sonner. Je suis désormais libéré de toute contrainte. Mes sentiments intimes refoulés en silence jusqu'alors vont pouvoir éclater en plein jour.

Je n'ai plus qu'une hâte. Celle d'aller au devant de ceux que j'ai combattus loyalement par ordre et de leur dire, comme je le dirai bientôt au général Truscott mon loyal adversaire.

Je suis colonel, vous êtes général.
À vos ordres !

Ceci est la vérité nette et nue. J'ai parlé en honnête homme, fidèle à sa plume comme à son épée.

24 novembre 1942
Cérémonie au quartier du 1er RTM en présence du général Noguès. À doite du drapeau le capitaine Grisez saluant du sabre

1er RTM NOVEMBRE 1942