MA JEUNESSE À PARIS


Je suis un véritable enfant de Paris, d'une lignée paternelle presque exclusivement parisienne.
Mon père, Charles, Jean, Eugène PETIT est né à Paris le 7 janvier 1857 et mort à Paris le 25 juillet 1930.
Mon grand-père, Louis, Eugène PETIT est né à Paris le 17 août 1820 et mort accidentellement à Saint-Denis le 12 août 1875.
Mon arrière grand-père, Pierre, Louis, Auguste PETIT est né à Paris en 1787 et mort à Paris le 24 avril 1866.
Mon trisaïeul, Louis, Pierre PETIT est né à Tourouvre (Orne) en 1748.

Du côté maternel mes origines sont également parisiennes. Ma mère, Jeanne, Marie, Joséphine DIMIER est née à Paris le 6 septembre 1860 et morte à Chartres le 3 Février 1939.

Moi-même, Jean, Louis PETIT, suis né le 9 février 1894, au 9 du boulevard des Filles du Calvaire, au 4e étage d'un immeuble à l'alignement de cette grande artère, non loin du Cirque d'Hiver, dans le 3e arrondissement, ce quartier de la capitale qu'on appelle le Marais.

J'ai été bercé dès ma tendre enfance par le roulement des omnibus "Madeleine-Bastille", que tiraient sur le pavé sonore les attelages de leurs solides percherons. Je me souviens des trajets que j'effectuais avec ma mère et mes deux sœurs aînées, dans ces véhicules, où le conducteur actionnait d'une main le cordon de la sonnette et poinçonnait de l'autre les tickets, dans une boîte en fer fixée sur la plate-forme.
Le cocher, coiffé d'un chapeau rond de cuir bouilli, était juché sur un siège suspendu à l'avant de la voiture, au-dessus de ses bêtes qu'il conduisait en longues guides.
Plus tard, j'aimais monter sur l'impériale à ciel ouvert d'où je pouvais contempler l'animation extraordinaire du boulevard et ses innombrables véhicules à chevaux. De notre séjour boulevard des Filles du Calvaire, je me souviens encore de quelques événements qui marquent l'esprit d'un très jeune enfant et restent gravés toute une vie dans la mémoire.
C'est d'abord les journées du Mardi-Gras et surtout de la Mi-Carême, au cours desquelles se déroulent d'immenses cortèges de chars enguirlandés, tirés par des attelages de chevaux et sur lesquels des personnages costumés et bariolés s'agitent aux sons de fanfares tonitruantes. Tout cela déambule devant chez nous, en direction de la place de la République toute proche.
Sur le char principal, la reine de la Mi-Carême trône sur un siège dominant la foule, coiffée d'une couronne et drapée dans un manteau à traîne, comme j'en voyais dans les contes de fées. Elle adresse à la ronde des baisers, pendant que la foule trépigne en l'acclamant. Nous assistons à ce spectacle du haut des balcons de notre quatrième étage.
Notre père qui nous a rapporté des serpentins multicolores nous apprend à les lancer. Il y en a partout qui se balancent et flottent, accrochés aux branches des arbres du boulevard, pendant que la multitude en liesse s'asperge de confettis sur le trottoir.
Autre souvenir, celui d'un incendie qui éclate dans un appartement du 5e étage, au-dessus du nôtre. Cela se passe au début de l'après-midi. Nous sommes alertés par le cri "au feu! " qui retentit dans l'escalier. Nos parents nous font descendre, mes sœurs et moi, en toute hâte... Je revois encore, au bas de notre escalier, affalée dans la loge de la concierge et pleurant, la locataire de l'appartement où le feu s'est déclaré.
Nous voilà dehors, sur le trottoir, et les pompiers dont les voitures sont arrivées au triple galop de leurs chevaux (car il n'y a pas encore d'auto pompe), déroulent leurs tuyaux que l'on enjambe. On nous fait traverser rapidement le boulevard pour nous éloigner de ce spectacle toujours impressionnant : en me retournant j'aperçois de la fumée noire s'échapper de la fenêtre, tout là-haut... C'est chez notre grand-mère paternelle que nous sommes conduits. Elle habite fort heureusement presque en face de chez nous, dans une rue parallèle du boulevard, au 100 de la rue Amelot. Cet incendie n'eut pas de suites graves.

Puisque je viens de nommer la mère de mon père, je ne puis évoquer le souvenir de notre "bonne-maman", sans tracer son portrait que je garde toujours intact dans mes pensées.
Elle est la bonté incarnée, une véritable "pâte" de tendresse et de douceur et envers nous d'une gentillesse et d'une délicatesse extrême. Nous l'adorons. Veuve de très bonne heure, depuis 25 ans, et par là même, peu fortunée, je l'ai toujours connue vêtue de noir, coiffée d'une petite capeline de crêpe qu'elle ne quittait jamais.
Je ne l'ai jamais vue venir à nous sans nous offrir quelque menu cadeau que nous cherchions à découvrir dans son sac. J'aime aller passer les après-midi chez elle quand mes parents m'y conduisent. Comme elle est très pieuse, elle m'installe devant la table et place devant moi un gros livre de maroquin rouge pour le feuilleter en regardant les images. C'est l'histoire du vieux et du nouveau Testament, autrement dit une Bible, dont je conserve aujourd'hui l'exemplaire daté de 1770. Les images de cette Bible que j'ai souvent regardées, probablement après tant d'autres, car les feuillets en sont très usés, me frappent par le détail de leurs personnages ou de leurs animaux, soigneusement et finement gravés. Le Paradis Terrestre, le déluge ou l'arche de Noé mis à part, la signification des autres scènes m'échappent totalement.
Il y a surtout une bataille où Josué taille en pièces ses ennemis : deux chevaux sont étendus sur le sol, les quatre pieds coupés ras, comme du saucisson, bien net et sans bavure.
Comme j'ai toujours aimé les chevaux dès ma plus tendre enfance, ce spectacle me contrarie! Je ne l'ai jamais oublié.
Par ailleurs, une main pudique, probablement effarouchée par la nudité d'Adam et d'Eve, leur a dessiné autour des reins et de la gorge (pour Eve), de petites draperies pour masquer les charmes que la nature nous a donnés.
J'ai replacé depuis les gravures dans leur état d'origine, en gommant les accessoires exécutés au crayon, mais hélas, je n'ai pu retirer à nos deux ancêtres leurs tuniques qu'un de mes arrière-grands-parents, janséniste sans doute, a tracé à l'encre en de savants quadrillages. Quand, un peu lassé par ces images trop symboliques pour mon entendement, je ferme l'ouvrage et que le soir tombe, je colle mon visage à la fenêtre pour apercevoir un autre spectacle impressionnant.

De l'autre côté de la rue, il y a un immense hangar, sorte d'atelier de ferronnerie, où dans l'obscurité, on voit rougeoyer de grandes flammes qui se tordent en projetant des étincelles, alors que des coups de marteaux résonnent sur des enclumes.
Les ombres des personnages tout noirs qui s'agitent autour des brasiers et ces mortellement incessants m'intriguent et m'intéressent tout à la fois, car il se dégage de cet ensemble quelque chose d'irréel et de mystérieux. Bonne-maman est morte à soixante dix sept ans en 1905 quand j'avais onze ans et ce fût le premier grand chagrin de ma vie.

En 1900 quand j'avais six ans, mes parents déménagèrent et vinrent s'installer au 4e étage d'une maison neuve, sis au n° 4 de la rue du Cloître-Notre-Dame, dans le 4e arrondissement, en plein cœur de la ville, dans l'île de la Cité.

Ma chambre d'enfant s'ouvrait sur le panorama le plus évocateur du vieux Paris. À gauche le bras de la Seine qui s'insinue entre les deux îles Saint-Louis et de la Cité, avec ses peupliers centenaires plantés sur le quai, en contrebas dont les feuillages baignent dans l'eau l'été. Les ponts Saint-Louis et de la Tournelle enjambent le fleuve : devant moi, par delà les frondaisons des marronniers du square de l'Archevêché, l'immense foule des toits escalade en grisaille la montagne Sainte-Geneviève, coiffée des silhouettes de la vieille église Saint-Étienne-du-Mont et du dôme majestueux du Panthéon. Sur la droite, très près, l'immense abside de la cathédrale Notre-Dame, aux arcs-boutants de pierre, à la flèche insensée, et dont la nef est surplombée d'une croix de fer magnifiquement dentelée et ajourée.

Ce spectacle, je ne me suis guère lassé de le contempler. Il s'en dégageait une atmosphère de charme pénétrant qui m'a profondément marqué, aux longues heures de rêverie, où tous les enthousiasmes de la vie naissante venaient baigner mon cœur d'enfant.

Mon père composa pour moi un jour ces quelques rimes :

"Quels sont donc ces monuments
"Que de sa fenêtre ouverte,
"Jean regarde longuement,
"Au-dessus des feuilles vertes?
"C'est je crois, le Panthéon
"Dédié à nos grands hommes.
"Et Saint-Étienne-du-Mont
"Où repose la patronne
"De Paris, qu'elle sauva
"Des cruautés d'Attila.
"Voilà bien pour un garçon
"Sujet de réflexion".

Il est exact que j'ai puisé là deux amours : Celui du sol de ma Patrie, dont le cœur de la capitale palpite par-delà les quais, dans un murmure lointain. Celui de notre Créateur, dont le cœur miséricordieux s'exhale dans cet élan des ogives du Moyen Age.
J'ai vécu dans cette maison toute mon enfance et ma jeunesse d'étudiant : quatorze années, de 1900 à 1914. J'y ai fait mes études classiques. J'y ai préparé mes baccalauréats et le concours de Saint-Cyr.

Je ne l'ai quittée définitivement que le 8 août 1914, date de mon entrée dans la carrière des Armes. Mon père et ma mère y ont vécu jusqu'à la fin de leurs existences, survenues pour lui en 1930 et pour elle en 1939. C'est en cette année 1939, à la veille de la deuxième guerre de ma vie, que les déménageurs ont fait leur oeuvre, et dispersé à tout jamais les souvenirs de mes Parents, tous chargés de mes souvenirs d'enfant. 
Mon père avait le sentiment familial très développé. Il conservait dans ses tiroirs des arbres généalogiques qu'il me montrait parfois, mais je ne parvenais guère à m'y intéresser. Tous ces noms inscrits dans de petits ronds, reliés entre eux, ne représentaient pour moi que des personnages vieillots et compassés, comme ceux que je voyais affublés de redingotes ou de jupes à paniers, dans les vieux albums de photographies. Mon père tenait à conserver la liaison avec tous les survivants : le premier de l'an, il nous emmenait avec ma mère et mes sœurs faire de nombreuses visites aux oncles et tantes, même les plus éloignés.

Nous avions une vieille tante Petit qui habitait Boulogne-sur-seine et nous nous rendions dans cette : banlieue lointaine par le tramway à vapeur. Ma tante était coiffée d'un petit bonnet noir à perles et à rubans. Il fallait chez elle rester sagement assis sans bouger et écouter mon père échanger avec elle des histoires généalogiques!
Il y avait fort heureusement pour nous distraire, sur le marbre d'une commode, un petit Jésus de cire, en robe blanche et aux boucles frisées, de la dimension d'une poupée et enfermé dans un coffret de verre. Une boîte à musique fixée au-dessous, égrenait une ancienne ritournelle quand on remontait la clef. Ce que nous ne manquions pas de faire à tour de rôle, mes sœurs et moi.
Mais il ne fallait pas en abuser, pour ne pas fatiguer notre parente. Nous attendions alors le départ avec quelques bâillements étouffés. Après les embrassades, le moment impatiemment attendu arrivait, où la tante Petit nous glissait dans la main pour nos étrennes, la traditionnelle pièce de 5 francs.

À l'âge de dix ans, je débute en septième à l'École Massillon, établissement religieux tenu par les Oratoriens et situé Quai des Célestins, sur la rive droite. J'y fais mes études jusqu'à la quatrième inclusivement. L'École est dirigée par le père Chauvin, un aimable vieil homme.
Parmi mes professeurs, je citerai surtout le bien cher père Guesdon, qui me fit faire ma première Communion en 1905 et y enseignait encore le catéchisme trente ans après. Je nommerai également M. Delion, mon premier maître, qui professait toujours en 1932, lorsque je revins à l'école y faire comme Capitaine une conférence sur la Défense de nos Frontières. Je conserve des murs du vieil Hôtel Armorié, où s'est affirmée ma Foi, un souvenir reconnaissant. J'y ai eu d'excellents camarades dont les noms sont encore aujourd'hui présents à ma mémoire.

Au moment de passer en troisième, mon père me fait changer d'établissement pour me mettre au Lycée Louis-le-Grand, dans le quartier des Écoles, sur la rive gauche, où il a lui-même fait ses études estimant avec raison que l'enseignement y est un des meilleurs de Paris.
Je change donc d'atmosphère avec une pointe de regret, car le milieu de Louis-le-Grand est plus mélangé, mais en qualité d'externe libre, je n'en souffre pas trop.

Mon père, très épris de classicisme, a l'intention de me donner une culture fortement teintée de Lettres. Il pense faire de moi par la suite, un étudiant en Droit. Il était entré en 1900 comme Juge au Tribunal de Commerce de la Seine, où il devait acquérir une si belle renommée et occuper pendant neuf ans le poste de Président de cette haute assemblée.

Je le voyais chaque soir, à la maison, rédiger de longs rapports. "Dans le travail depuis sa jeunesse, il s'instruisait avec soin des affaires difficiles et l'équité présidait à ses jugements."

Il savait se détourner de son labeur pour me conseiller et me guider dans mes études. Cher et bien aimé père! Que de fois l'ai-je interrompu pour une version latine dont je ne venais pas à bout. Il ne montrait jamais d'impatience et prenait un plaisir manifeste à disséquer avec moi Cicéron, Sallustre, Plaute et Térence. Je lui dois beaucoup dans ma formation intellectuelle d'adolescent.
Parmi mes maîtres de Louis-le-Grand je veux en citer deux parmi beaucoup. En premier Albert Malet qui fut mon professeur d'histoire et de géographie en classe de seconde. Il était déjà célèbre par son histoire de France, alors entre toutes les mains des lycéens : volumes de toile verte qui s'égrènent de la Gaule romaine à l'époque contemporaine.
Albert Malet m'enthousiasmait, petit et sec, mais nerveux et solide, le visage orné d'une moustache martiale (marque d'une époque), le faux-col droit et raide, les cheveux taillés courts en brosse, il avait la silhouette énergique et militaire, la voix nette et bien timbrée.
Ses cours étaient lumineux, son enseignement empreint du plus pur patriotisme. Il savait, dans un style sobre et sans emphase, exalter "à froid" nos plus belles gloires nationales et mettre le doigt sur nos malheurs aux heures sombres de notre pays. Un amour passionné de la France l'animait et il savait nous l'insuffler. Je l'entends encore, nous montrant la carte de l'Empire Français couvrant l'Europe en 1807 : "Il faut avoir de ces orgueils!"
L'amour de la Patrie n'était pas encore dans nos universités devenu un sujet de second plan, voire un sujet de dérision, comme cela le devint plus tard hélas au cours des générations qui suivirent la paix de 1919.
La question brûlante d'Alsace et de Lorraine était toujours présente dans tous les cœurs Français, avivée depuis de longues années par le souffle puissant d'un Déroulède. Albert Malet ne faisait qu'exprimer les sentiments de tout un peuple. Mais il le faisait magnifiquement et tout son auditoire suspendu à ses lèvres, l'écoutait dans un silence religieux.
Albert Malet était de cette lignée de purs Français, qui, malgré leurs titres, leurs fonctions et leurs relations, surent en 1914, prendre les armes et l'habit du combattant pour courir à l'ennemi. En cette époque les sursitaires et les affectés spéciaux n'existaient pas.

Albert Malet, professeur agrégé d'histoire au lycée Louis-le-Grand, engagé volontaire en 1914 comme soldat de 2e classe, fit tout son apprentissage de fantassin, puis nommé sous-lieutenant au 63e Régiment d'Infanterie, fut tué héroïquement aux attaques d'Artois en septembre 1915. Après avoir enseigné le Devoir, il le pratiqua jusqu'au Sacrifice.

Mon père, fidèle républicain modéré, n'admettait pas toutes les raisons de mon oncle Dimier souvent fort partial. Mais il reconnaissait le bien fondé de la thèse monarchiste qui coïncidait avec ses penchants pour l'ordre, la tradition et la morale catholique.
Toutefois, la République, bien que laïque et anticléricale, avait montré à plusieurs reprises qu'elle était suffisamment installée sur la Nation Française, pour qu'un chambardement éventuel fut impopulaire dans le pays.
En outre, beaucoup de partis républicains, de la droite à la gauche, demeuraient nationaux et cela suffisait à la majorité des bons Français de notre milieu dont la nuance était très "Écho de Paris". Le grand quotidien bien pensant, où la plume d'un Maurice Barrès ou d'un Comte de Mun entretenaient le feu sacré.

Trop jeune encore pour avoir une opinion politique bien assise, je suivais intégralement la doctrine de mon père. Je dois pourtant avouer que vers 16-17 ans, je donnais pour un temps (ainsi que bon nombre de mes camarades de Lycée) dans les habitudes des étudiants d'Action Française qui, avec grand courage, manifestaient fort souvent sur la voie publique. Je collais sur les murs des tracts de propagande royaliste et dessinais volontiers des fleurs de lys sur mes cahiers.
Je me souviens même d'un 8 mai (1910 ou 1911) où les cortèges de la jeunesse, prévus pour la fête de Jeanne d'Arc furent supprimés dans Paris.
Ce jour-là, malgré l'interdiction des pouvoirs publics, une foule énorme de manifestants se rassembla place Saint-Augustin et se heurta aux barrages non moins importants des gardes et des agents conduits par M. Lépine, préfet de Police en personne.
J'étais présent dans les premiers rangs. Nous fûmes vigoureusement refoulés vers les Tuileries et une sérieuse bagarre éclata : des horions de part et d'autre, des coups très drus sur les têtes, une charge des "cipaux" et des brigades centrales, tout cela tourbillonna autour de moi, acculé sous les arcades de la rue de Rivoli, je m'échappais à grand-peine de cette bousculade alors que mes camarades et moi-même hurlions à plein gosier : "Vive Jeanne d'Arc! "

Les années suivantes, la fête de l'héroïne devint officielle et les cortèges réunissant des milliers de Parisiens, groupés suivant leurs diverses étiquettes politiques, furent enfin admis à se rendre aux trois statues de la Sainte, place Saint-Augustin, place des Pyramides et boulevard de Port-Royal, pour y déposer couronnes et gerbes de fleurs.
J'accomplis très régulièrement chaque année ce pieux pèlerinage, soit dans les rangs des étudiants de Louis-le-Grand, soit dans ceux de la "Corniche Louis".

Il est intéressant de constater à ce sujet, comment le Gouvernement, sous l'influence des partis de droite, fut amené à transformer une manifestation jugée tout d'abord par lui comme séditieuse, en une tradition nationale autorisée et dûment organisée par ses soins.

J'évoquerai ensuite la figure de Victor Glachant, mon professeur de Lettres de première. C'était un dilettante et un érudit. Il désignait dans sa classe, parmi ses élèves, ceux qui devaient en cours d'année le remplacer dans sa chaire pour y faire des conférences sur des sujets littéraires. J'eus ainsi ma part et traitais devant mes camarades le "Victor Hugo des Odes et Ballades et des Orientales"; sujet qui m'avait particulièrement séduit et que j'exposai de mon mieux, tout pénétré de la couleur et du scintillement des vers de jeunesse du grand poète.
"Totor", ainsi que nous l'appelions, avait parfois fort à faire avec les grands garçons souvent expansifs et un brin "chahuteurs" qui composaient le fond de la classe. Je fus un jour dûment mis à la porte par ses soins pour une incartade. Mais son grand cœur et son amour des lettres pardonnaient vite au trop plein de sève qui bouillonnait en nous.
Je lui garde un respectueux amour filial. Il était le père de celui qui devait être dans ma carrière, mon vieil ami et camarade Pierre Glachant, mon aîné et grand ancien de Saint-Cyr, de la promotion des "Marie Louise", aujourd'hui lieutenant-colonel de la Légion Étrangère (décédé en 1966) et père de Janine d'Astorg, amie intime de mes filles Christiane et Lisette. La femme de Pierre, Renée Glachant (décédée le 3 septembre 1957) est la marraine de ma troisième fille Édith.

Ma jeunesse est liée à d'autres souvenirs dont l'importance mondiale est considérable. Je veux parler des débuts de l'aviation en 1908. J'avais alors 14 ans.
L'avion a pris aujourd'hui une telle priorité dans tout ce qui touche aux événements de la paix et de la guerre que l'on a peine à imaginer le ciel de notre planète encore inviolé par les machines humaines.
J'ai assisté au jour le jour, d'année en année, aux premiers essors des ailes mécaniques. Et ces premiers vols sont l'œuvre d'une pléiade de Français aux noms prestigieux que chacun répète à l'envi.
C'est dans le ciel Français que s'envolent les premiers appareils. Les autres pays nous regardent faire étonnés et admiratifs.
C'est Henry Farman qui décolle du sol à Issy-les-Moulineaux, le 13 janvier 1908 et réussit à voler sur une distance de 1.000 mètres, aller et retour, à 5 mètres du sol, revenant atterrir à son point de départ.
C'est le Comte de Lambert qui, parti de Juvisy, va virer dans son Wright autour de la Tour Eiffel à 400 mètres d'altitude. Cet exploit, je l'ai vu de mes yeux de la Place Notre-Dame, revenant du Lycée, dans l'après-midi du 18 octobre 1908. C'est Blériot qui franchit la Manche le 25 Juillet 1909 et va, de Sangatte, atterrir à Douvres en Angleterre.

C'est Chavez qui franchit les Alpes au-dessus du Simplon de Brigue à Domodossola, le 24 septembre 1910.
C'est ensuite la série des magnifiques compétitions aériennes appelées Circuit de l'Est en 1910, Course Paris-Madrid, Course, Paris-Rome et Circuit Européen en 1911, où les noms de nos compatriotes : Leblanc, Vedrines, Garros, Beaumont et Latham tiennent la vedette.
En 1913, Garros franchit la Méditerranée de Saint-Raphaël à Bizerte et Pégoud vole la tête en bas et réussit les premiers loopings.
Dans les Lycées et Collèges, la jeunesse s'enthousiasme et discute longuement de ces exploits, commentant pendant les récréations les articles des journaux.
Certains de mes camarades particulièrement doués construisent de petits modèles d'aéroplanes. Aux jours des grandes épreuves d'aviation, une foule énorme se rue sur les terrains de Juvisy, d'Issy, de Vincennes, de Reims-Bétheny.

Bref, la France est à l'avant-garde dans cette voie nouvelle qui va révolutionner le monde et nous prenons une avance considérable sur les autres nations.

J'assiste peu de temps avant la guerre à une grande séance publique donnée en faveur des Ailes Françaises, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, où Georges Clémenceau qui préside, s'écrie dans les acclamations : "Notre avenir est dans l'Air!
Nul n'est prophète en son pays. Quel rugissement de douleur a dû pousser dans sa tombe le Vieux Tigre en Mai 1940, lui qui avait assisté en 1918 à la victoire de nos Escadrilles!

Je passe avec succès, en Sorbonne, mes baccalauréats "Latin-Grec" en 1911 et "Philosophie" en 1912.
Il peut paraître étrange que cette formation littéraire initiale m'eut conduit vers l'École Spéciale Militaire dont le programme est fortement teinté de sciences et de mathématiques. Voici comment ma vocation se dessina.

J'appartiens à une famille de vieille bourgeoisie, qui ne compte par tradition que des commerçants, des industriels ou des intellectuels. Le seul militaire de carrière que je connaissais parmi les miens était un marin, cousin de mon père, Jules Semichon, qui, sorti de l'École Navale, devient Capitaine de Vaisseau. C'était dans notre milieu un isolé.
Je fus comme lui le seul officier d'active de ma génération. L'amour du métier militaire m'était venu très jeune et je le dois à mon père. Il n'avait jamais été soldat, ayant été réformé par suite d'un accident de jeunesse qui lui avait coûté deux phalanges de la main droite. Mais, à l'âge de 13 ans, il avait assisté à nos malheurs de 1870 et vécut avec ses parents le siège de Paris et les horreurs de la Commune.
Il nous parlait souvent, nous faisait le récit du bombardement de la capitale et des combats de la défense de Paris dont il avait été témoin. Au début de sa vie, après la mutilation de la France, il avait hérité de ce sentiment de patriotisme exalté dont j'ai déjà parlé au sujet de ses contemporains.
Plus tard il avait fait partie de la "Ligue des Patriotes" créée et présidée par Déroulède. Sa bibliothèque était bourrée d'ouvrages relatifs à la guerre de 1870-1871 et je me plaisais à en contempler longuement les gravures où s'entremêlaient des charges de cuirassiers et des combats de "moblots" contre des casques à pointe.
La lecture de ces récits épiques enflammait mon imagination et m'entraînait peu à peu vers le noble métier des armes, d'autant plus cher à mon cœur, que je ne trouvais dans mon entourage aucun militaire de carrière à qui me confier. Cette passion de l'épaulette, gardée longtemps secrète, était avivée par l'admiration sans bornes que j'avais vouée aux nombreux régiments de toutes armes de la garnison de Vincennes, où ma grand-mère maternelle Dimier habitait et où je passais une partie de mes vacances. Chasseurs à pied aux épaulettes vertes, dragons aux cols blancs et aux casques étincelants, artilleurs noirs, défilaient devant mes yeux au retour des manoeuvres ou des revues de 14 Juillet dans une gloire de fanfare, de trompettes et de canons 75 tressautant sur les pavés.

Vers ma 17e année je prends un beau jour la résolution de confier à mon père mon grand secret, et lui déclare subitement que je veux devenir officier.
La surprise et l'étonnement passés, mon père en éprouve une joie réelle et profonde, car il avait caressé ce rêve autrefois et il le retrouvait en moi. Je lui explique qu'étant donné ma culture littéraire initiale je ne crois pouvoir m'orienter vers Saint-Cyr et que j'ai en conséquence aiguillé ma voie vers Saint-Maixent dont l'accès me semble à première vue plus facile.
Mon père m'en dissuade et me fait comprendre que je ne peux entrer dans l'armée que par la grande porte. Il achète et me met sous les yeux le programme du concours de l'École Spéciale Militaire et j'en suis tout d'abord effrayé : trigonométrie, mécanique, calcul de logarithmes, épure... autant de noms inconnus qui m'épouvantent.
Je n'ai jamais été un "matheux" et nos classes de sciences en première à Louis-le-Grand se résumaient en une heure de chahut hebdomadaire avec le bon monsieur Bioche.
La corniche de Louis-le-Grand venant d'être supprimée, mon père hésite longtemps et finalement m'inscrit au lycée Saint-Louis à la T.B.C.B., la très bahutée corniche b, où je fais mon entrée comme "bizuth fangeux et gallipoteux" au début d'octobre 1912.

Pour combler mon retard en mathématique, mon père me fait donner des répétitions par M. Dumareau, professeur à Sainte-Croix de Neuilly, qui avec constance et un dévouement inlassable, m'initie aux mystères des x et des y, des sinus et des cosinus. Je ne mords pas très fort, mais je parviens néanmoins à combler mes lacunes initiales, et mes dispositions en lettres faisant l'appoint, je réussis à être admissible au concours de 19l3, à l'issue de ma première année préparatoire.
Ma joie est intense, mais implacablement "collé" à l'oral, "je remets ça" en octobre 19l3 pour une deuxième année en Corniche pendant laquelle je remplis les fonctions de Vice-Zident (V.Z). Mon bizuth personnel, à l'honneur de porter mon carton à dessin et de veiller sur mes affaires personnelles, est André Fossier, un jeune des plus sympathiques et ami excellent, qui devait être tué en 19l6. J'ai trouvé d'emblée dans ce milieu une ambiance et un esprit chevaleresque, correspondant exactement à l'état d'âme qui m'anime depuis de longues années.

Nous étions au Bazar Louis cent quatre vingt Cyrards, répartis en trois corniches A.B.C., à raison de soixante par classe. Tous mes camarades sont comme moi ardents, amoureux de panache et de gloire, ne rêvant que plaies et bosses, ce qu'on appelle des "Fanas".
Magnifique génération, où l'enthousiasme de notre exubérante jeunesse déborde à pleins bords! Les chansons martiales et parfois corsées que nous entonnons tout au long des boulevards les jours de fêtes et surtout du monôme traditionnel de fin d'année, coiffés de nos calots multicolores, nous entraînent au pied de la statue de Strasbourg, place de la Concorde. Là, reformés en rangs impeccables nous défilons silencieux. Alors que notre P. G. (Président Général) escaladant le socle, plante un drapeau tricolore dans les bras de la statue symbolique et prononce de ce piédestal un discours enflammé.
C'est devant cette même statue de Strasbourg, à laquelle fait face le char mortuaire de Paul Déroulède, que les corniches de Paris défilent également au pas cadencé, le jour des obsèques de ce grand patriote, décédé le 30 Janvier 19l4.

Tous ceux qui m'entouraient devaient pour la plupart tomber au Champ d'Honneur de 19l5 à 19l8.

En dehors de mes camarades de Corniche, je n'ai eu dans ma jeunesse qu'un unique et seul ami en la personne de mon cousin germain Marc Hubert. Plus âgé que moi de deux mois seulement, il préparait l'École d'Électricité où il devait être reçu ingénieur en 19l3. Il habitait Vincennes avec sa famille dans une maison voisine de celle de ma grand-mère Dimier et je passais avec lui la majorité de nos dimanches et une bonne partie de nos vacances.

Nous étions liés par une intimité profonde : nous échangions toutes nos idées, toutes nos pensées, tous nos secrets. Ensemble nous partagions d'abord nos jeux d'enfants, puis adolescents, nous effectuions de nombreuses excursions à bicyclette. À cette époque l'automobile n'est pas encore répandue dans tous les milieux et pour s'évader de la grande ville en toute liberté, la bicyclette est pour deux jeunes gens vigoureux épris d'espace, un moyen précieux et infiniment utile. Nous organisons toute une série de randonnées qui nous emmènent, pédalant côte à côte, vers tous les lieux de l'Île-de-France que la carte nous indique. Meaux et ses pittoresques moulins de bois sur la Marne. La forêt de Saint-Germain et la terrasse de son Château. Conflans-Sainte-Honorine, Pontoise et leurs péniches lourdement chargées au fil de l'eau. Orléans et les bords de la Loire avec ses grandes îles ensablées. Chartres et sa prestigieuse cathédrale. Beauvais dont la place Jeanne Hachette dresse l'architecture de ses vieilles maisons, autant de lieux évocateurs de notre Histoire, vers lesquels nous cinglons sur les belles routes de France, parfois fourbus en fin d'étape (le changement de vitesse n'existait pas) mais toujours insouciants et le rire aux lèvres.
Nous déjeunons dans des estaminets de village et couchons dans de modestes hôtels. Nos bourses ne sont pas épaisses, alimentées toujours par les soins de notre bonne grand-mère Dimier qui accepte de nous financer. Mais nous n'en abusons pas.

Nous acquérons ainsi sportivement, un entraînement et une résistance physique bien utiles pour affronter plus tard le rude métier de guerre auquel nous étions destinés, (Marc devait être blessé mortellement le 23 septembre 1917 à Verdun).
La plus longue étape que nous effectuons dans la même journée est celle de Beauvais, aller et retour, soit cent soixante kilomètres.
En septembre 1913, nous faisons une randonnée en Normandie dans la pittoresque vallée de l'Eure, par Gisors et Vernon, et nous suivons pendant quelque temps dans cette région les manoeuvres de la garnison de Paris.
Je me souviens avoir ainsi assisté un beau soir à l'arrivée, fanfare en tête, du 26e Bataillon de Chasseurs à Pied (de Vincennes) que nous connaissions bien, dans le village de Pacy-sur-Eure. Le groupe d'un général et de ses officiers d'état-major le précède à cheval et passe devant nous. Arrêté sur le bord de la route, je prends rapidement un cliché avec mon appareil photo, un grand 13 x 18 à plaques.

Un officier se détache et me dit : "Si la photo est bonne, voulez-vous en envoyer une épreuve au général Régnault commandant la place de Paris"

"Le général Régnault, répliquai-je, est le père de mon camarade de corniche au lycée Saint-Louis!"

Entendant cela, le général m'appelle. Tout fier, j'accours et viens me mettre devant lui dans un garde-à-vous impeccable.

"Vous connaissez mon fils? "
"Très bien mon général! "
"Il vient d'être reçu à Saint-Cyr".

Nous venions de passer l'oral quelques semaines auparavant.

"Je n'ai pas cette chance, car mon " sigma " (total de mes points) me semble trop faible pour être admis cette année".

"Bah, bah! Nous avons besoin d'officiers. La limite d'admission sera abaissée et je vous souhaite d'être pris mon jeune ami! "

"Merci mon général!"

Je reviens tout satisfait de cette petite scène, auprès de Marc resté à l'écart, et dans mon émotion, je brise la plaque du cliché en refermant mon appareil! Malheur plus grand, la prédiction du général ne doit pas se réaliser, car comme je l'ai déjà dit, c'est en 1914 seulement que les portes de la "Spéciale" doivent s'ouvrir devant moi.
Mais ce soir là, je me sens déjà adopté par la grande famille militaire, but de tous mes rêves, puisqu'un général a bien voulu me reconnaître pour un des siens!
Je pratique à cette époque d'autres sports excellents :

  • L'escrime, avec le maître Thomas dont je fréquente assidûment la salle d'arme à l'école des Francs Bourgeois dans le quartier de la Bastille.
  • L'équitation, au manège Bachelay et Letort, rue Campagne-Première dans le quartier de l'Observatoire. Je monte aussi à l'extérieur dans les bois de Robinson où nous faisons avec quelques camarades des galopades épiques.
  • L'aviron sur la Marne, en compagnie de mes deux camarades de corniche André et René Fossier.
  • Enfin la marche et la course à pied qui me donnent des jarrets et un souffle que beaucoup peuvent m'envier.

J'étais nerveux, musclé et résistant.

Parmi les souvenirs strictement familiaux de ma jeunesse, je rappellerai que mes parents se rendaient très régulièrement à Vincennes pour y déjeuner chaque dimanche et y passer la journée chez ma grand-mère Dimier qui habitait 45 avenue Marigny, à l'orée du bois et non loin du vieux Fort.
À ces déjeuners dominicaux assistaient avec non moins de régularité les deux familles de mes oncles Jules Hubert et Louis Dimier. Le premier avait épousé la sœur aînée de ma mère et s'occupait d'une affaire métallurgique, le Bi-Métal. Le second, professeur agrégé de l'Université, était le frère de ma mère.
J'y rencontrais chaque fois mes cousins et cousines : dans la famille Hubert, mon ami Marc dont j'ai déjà parlé ainsi que ses frères et sœurs aînés.
Dans la famille Dimier, Anne, Antoinette, Charlotte, Joseph et Henry.
Anne devait entrer plus tard au couvent des Bénédictines de la rue Monsieur, puis résider au monastère de Limon près d'Igny (S & O) où elle décéda en 1955 après trente six années de profession religieuse.
Charlotte devait mourir jeune d'un anthrax, à la suite d'une douloureuse maladie. Joseph et Henry devaient servir au 22e bataillon de Chasseurs Alpins et y faire campagne en 1917-1918.

Joseph mérite une mention particulière : après la guerre, où il fut blessé et cité, il servit encore comme caporal au 1er régiment d'Infanterie Légère d'Afrique (les fameux Bat'd'Af), à Tatahouine dans le Sud Tunisien. Il en a fait un récit pittoresque dans un volume intitulé "Un Régulier chez les Joyeux".
Il entra en 1926 comme moine cistercien à la trappe de Tamié en Savoie, où je lui rendis deux fois visite en 1927 et en 1937.
Devenu père Anselme et ordonné prêtre, il reprit l'uniforme comme sergent de Chasseurs Alpins en 1939-40 et combattit à nouveau vaillamment en première ligne comme infirmier brancardier.

J'ai eu l'occasion mémorable d'aller lui remettre la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur à l'abbaye de Scourmont, près de Chimay (Belgique), en présence de son supérieur et de tous les moines, le 4 septembre 1954. Sa mère, alors âgée de 86 ans, était venue en auto de Savoie, avec Antoinette, assister à la cérémonie.

Pour revenir à Vincennes à l'époque de ma jeunesse, je me souviens que les déjeuners de famille étaient fort animés. Mon père et mes oncles y discutaient longtemps, échangeant leurs impressions sur la politique.
Mon oncle Louis Dimier était entré dans le comité directeur de l'Action Française et soutenait avec conviction ses opinions royalistes et son mépris pour "la Gueuse". Les noms de Maurras, Daudet, Pujol, revenaient sans cesse dans ses propos. Le prétendant au trône de France était à cette époque le Duc d'Orléans, celui que mon oncle appelait déjà Philippe VIII.

Je vais parler des inondations de Paris qui se produisirent au cours du mois de janvier 1910.
Voici les faits : à la suite de pluies incessantes sur l'ensemble du bassin de la Seine et de ses affluents, les eaux du fleuve se mettent à monter régulièrement. Au début elles ne dépassent pas la côte d'alerte classique au cours d'un hiver pluvieux.
Mais, bientôt le niveau atteint constitue pour les parisiens un sujet d'inquiétude qui va croissant de jour en jour.
Peu à peu les quartiers limitrophes du fleuve sont inondés par infiltration. Puis les égouts saturés deviennent incapables de débiter le volume d'eau qui croît sans cesse et s'insinue de toutes parts. Ils crèvent et déversent leur trop-plein sur la voie publique.
En ville l'émotion grandit. On discute, on scrute alternativement le torrent impétueux et le ciel toujours chargé de nuées. Les échelles métriques fixées le long de la paroi des quais accusent quotidiennement et d'heure en heure une montée croissante de la surface liquide.
Aucune amélioration ne semble prochaine. Aucune décrue n'apparaît possible dans le futur immédiat. La Seine monte inexorablement.
Certains quartiers de la capitale, situés en contrebas par rapport à la surface du fleuve, sont envahis par l'inondation qui submerge les chaussées et les trottoirs, transformant certaines artères en vastes étendues lacustres.
La gare Saint-Lazare, le boulevard Saint-Germain, l'esplanade des Invalides et les voies adjacentes sont les premiers atteints. Les pavés en bois qui à cette époque servent de revêtement à beaucoup de rues parisiennes, se soulèvent, flottent au hasard et s'accumulent en tas au gré du courant.

La foule se rend le long des quais pour contempler le flot jaunâtre, de plus en plus rapide, de plus en plus large et qui charrie des matériaux et des branches d'arbres venus de la banlieue lointaine.
C'est une véritable catastrophe qui menace de dégénérer en désastre très grave, car on craint désormais que plusieurs ponts ne soient emportés.
En effet l'eau finit par atteindre la hauteur des tabliers et les arches obstruées jusqu'au sommet de l'ouverture, ne sont plus susceptibles de débiter le tonnage de ce flux incessant, alors que les piliers sont heurtés avec violence par le courant.
Le pont de l'Alma est le but principal des promeneurs, car les fameuses statues du voltigeur et surtout du Zouave servent de points de repère.
Le Zouave va devenir célèbre. Après avoir eu les pieds dans l'eau, puis la ceinture, ce sont ses épaules qui sont atteintes et au maximum de la crue, seule sa tête émerge finalement de l'onde...
Dans l'île de la Cité où nous habitons, nous sommes paradoxalement à l'abri de l'inondation, car si la Seine nous enserre de toutes parts de ses bras tumultueux, l'île est suffisamment surélevée pour rester indemne. Pourtant à deux pas de la maison, sous le pont Saint-Louis, l'eau coule à ras bord et chez nous la cave est pleine et déborde jusqu'au rez-de-chaussée près de la loge du concierge. La lumière électrique, l'ascenseur, tout est en panne!

J'assiste sur le parvis de Notre-Dame, à l'arrivée de matelots de la marine nationale appelés d'urgence dans la capitale, pour mettre en œuvre des canots démontables qui vont servir à naviguer dans les rues et les boulevards transformés en rivières.
Les habitants bloqués dans leurs maisons ne peuvent plus en sortir. Des passerelles sur pilotis sont édifiées en maints secteurs et chacun circule sur ces ponts improvisés. On évacue les immeubles les plus dangereusement encerclés et dont les fondations sont affouillées par l'eau. Si j'insiste longuement sur ces inondations c'est qu'elles marquent un de ces événements exceptionnels qui ne s'était jamais produit et qui ne se reproduira plus jamais.
Pour éviter le retour de faits semblables, on construira plus tard dans la haute vallée de la Seine et de ses affluents (ceux du Morvan sont les plus dangereux) des barrages destinés à retenir sous forme de lacs artificiels le trop-plein des eaux qui ne déferleront plus vers Paris à l'époque des crues. Mais revenons à ma famille.

Un grand événement y survient en 1911, celui des fiançailles de ma sœur aînée Geneviève avec René Piel Melcion d'Arc. J'accueille mon beau-frère avec la joie la plus grande. Je n'avais pas de frère et je trouve en ce grand aîné le confident, le conseiller et l'ami complet. Sa grande bonté et son affection pour moi me conquièrent de suite.
Sa venue dans notre cercle intime est pour moi d'une importance plus grande encore, mais que je ne soupçonne pas, il est l'oncle de celle qui doit un jour devenir ma femme.
Le frère aîné de René, Paul Piel Melcion d'Arc, ami de longue date de mon père est le chef d'une famille de sept enfants, cinq garçons et deux filles, héritiers du sang glorieux de Jeanne d'Arc.
Marie-Madeleine, la sixième, n'a encore que onze ans. Je la verrai pour la première fois à la cérémonie nuptiale de Geneviève et René, qui a lieu le 17 octobre 1911 à Notre-Dame de Paris.
Ma future fiancée est bien jeune encore, mais déjà j'ai l'intuition très secrète qu'elle pourrait devenir un jour la compagne de ma vie!

Au cours de cette période, mes parents choisissaient chaque année pour nos vacances d'été un lieu différent où nous passions les mois de juillet et d'août.
La Bretagne fut longtemps notre pays de prédilection.
Dinard et la rade de Saint-Malo. Perros-Guirec et ses plages de sable où j'appris à nager. Les rochers de Ploumanac'h. Saint-Jean-du-Doigt, admirable petit bourg marin du Finistère dans la région de Morlaix. Puis sur la côte sud, Quimperlé, Le Pouldu, Pont-Aven et leurs rivières que la marée remonte loin dans les terres.

Mille lieux d'une émouvante et nostalgique beauté dont je conserve aujourd'hui le souvenir lointain, mais non effacé.
Bretagne, dont j'ai pu admirer plus tard, la magnifique bravoure de tes fils sur les champs de bataille, Bretagne, je t'ai chérie pour ce particularisme puissant que tu dégages dans notre monde moderne souillé par la hideuse uniformité. Il émane de toi une telle poésie, que je ne résiste pas aujourd'hui à la laisser s'exhaler sous ma plume en un rythme peut-être malhabile, mais que l'on voudra bien excuser dans sa sincérité :

BRETAGNE!

La Mer

Petits ports clapotants, berçant des voiles brunes.
Filets aux trames bleues qui sèchent sur les hunes.
Lait d'écume mêlé de goémon luisant,
Que rejette la mer à l'heure du jusant.
Odeur du poisson frais que sur le quai l'on hisse.
Vent du large qui bat la darse au pavé lisse.
Cahots de rochers gris tourmentés par le flux.
Grèves de sable jaune et doux sous le pied nu.

La Terre

Lande armée de menhirs et bardée de dolmens.
Bois de chênes tordus, tout moussus de lichen.
Vieux châteaux armoriés aux tourelles d'ardoises.
Granit bleu du calvaire où tous les Saints vous toisent.
Clochers solidement accroupis sur leur base.
Que surmonte une flèche élancée vers l'extase.
Crachin de brume épaisse où se noient les contours,
Aspiré d'un seul coup par un soleil très lourd.

Les Hommes

Chapeaux ronds de velours, dont les rubans se mêlent
Aux coiffes ajourées de la fine dentelle.
Les "Pardons" du Quinze Août que bénit le Recteur.
Pompon rouge et col bleu, en bordée, d'un croiseur,
Bolées de cidre doux que l'on boit pour un sou.
Accents de la bombarde, aigre son du biniou,
Préludant sur le pré aux luttes ancestrales.
Vieux langage celtique aux notes gutturales.

Envoi

Sol de rêve et de foi, rude aux gens, dur au soc,
Ta race est de granit, ainsi que l'est ton roc.

BRETAGNE!

La Suisse nous attire en 1910, le lac des Quatre-Cantons aux fjords escarpés, les pentes des montagnes aux verdures si nettes dévalant jusqu'au rivage. Brunnen, Morschach, le Rigi, si riants, à côté de la sauvage et grandiose route d'Engleberg et les noirs précipices, le Saint-Gothard où la Reuss roule son torrent jusqu'au Pont-du-Diable.
Je connais ainsi une des plus belles régions d'Europe où je suis revenu longtemps plus tard.
Enfin voici les Alpes en 1913, le Dauphiné, Grenoble et la Grande- Chartreuse. La Savoie, le Lac d'Annecy et Talloires.
Champ d'excursions innombrables où je m'entraîne à la marche en montagne et à la rame sur le lac.

Puisque je mentionne les nombreux pays où j'ai porté mes pas au cours de ma jeunesse, je signale ici le premier grand voyage de ma vie, que j'entrepris seul et qui fut pour moi une excellente école d'apprentissage.
Comme candidat à Saint-Cyr, j'avais en dehors des mathématiques un autre point faible, celui de la langue allemande. J'avais étudié l'anglais pour mes bachots, mais je ne savais pas un traître mot d'allemand, obligatoire pour l'examen auquel je me préparais.

En 1912, mon père m'envoya en Allemagne pour y apprendre cette langue et je partis le 15 juillet de la gare du Nord par le rapide Paris-Berlin. Me voilà pour la première fois livré à moi-même dans un grand express international.
Après la traversée de la Belgique par Namur et Liège, je débarque en Prusse Rhénane à Hergenrath, à proximité d'Aix-la-Chapelle (Aachen). Je loge dans une famille allemande dont l'aïeule est une bonne grand mère appelée frau Vogel.
Mon lieu de résidence est une large bâtisse moderne, la "Villa Antoinette", située en pleine nature, au milieu de vertes prairies, le long de la route qui va d'Hergenrath au gros centre d'Altenberg dont on aperçoit les toits rouges et le clocher pointu dans le vallon.
Du balcon du premier étage, la vue porte au loin dans la direction d'Aix-la-Chapelle distante d'une quinzaine de kilomètres et dont la forêt de sapins court en ligne sombre sur l'horizon.
Quatre autres jeunes étudiants français sont comme moi pensionnaires chez frau Vogel.
Parmi eux, Fernand Blondel. Celui-ci est un grand garçon très brun qui prépare Polytechnique à Paris. Intellectuellement il est aussi doué pour les Lettres que pour les Sciences. Il sera reçu à l'X au concours de 1913 et nos relations commencées en Allemagne resteront assez intimes par la suite.
J'assistais en 1914 à l'Ecole Polytechnique au "Concert du Géné" où il m'avait amicalement invité et me fit visiter sa vieille Boîte.
Il partit comme sous-lieutenant d'Artillerie en 1914 et nos correspondances durèrent assez longtemps. Puis les années s'écoulant, nous perdîmes le contact complètement.

Le hasard m'a remis en sa présence, trente ans après, le 30 avril 1943 à Casablanca au Maroc, alors que j'étais colonel Chef du détachement de liaison auprès des Autorités américaines et lui... Secrétaire à la Production en résidence à Alger, auprès du général Giraud, commandant en chef civil et militaire.
Notre rencontre eut lieu ce jour-là très inopinément dans le bureau du Directeur de l'Office Économique Chérifien.

Il entre dans la pièce et nous nous dévisageons quelques secondes, mais bien que vieillis tous deux, notre mémoire est restée fidèle.
Ses premiers mots en me voyant sous l'uniforme de colonel de Tirailleurs marocains furent :

"Tu es bien beau! " Et moi de lui répondre : "Tu es bien ministre!"

Dans le long bavardage qui suivit il fut naturellement question avec de grands rires de la "Villa Antoinette" et nous fîmes cette conclusion d'un commun accord : "Que de beaux rêves n'avons-nous pas fait là-bas" !

En 1912 à Hergenrath il n'est question pour nous que d'apprendre l'allemand et nous nous perfectionnons avec la famille Vogel qui comprend notamment celle du docteur Joohae et de ses nièces Hedwige et Irmgard.
Nous chantons, nous dansons avec les jeunes filles et menons grand tapage. C'est l'époque de la "Veuve Joyeuse" et d'"Amour Tzigane". Mais nous discutons aussi parfois passionnément sur la politique de nos deux pays. Sujet brûlant... Que de fois n'ai-je pas entendu résonner au piano les voix de nos hôtes entonnant des "Lieder" et la fameuse "Wacht am Thein".
Nous y répondons, tous les cinq Français en attaquant à notre tour "Sambre et Meuse" et "Le Rêve passe". Je n'ai jamais également tant chanté la Marseillaise que dans cet aimable pays teuton. Rien de tel pour aimer son pays que de vivre à l'étranger!
Nous construisons un jour, Blondel et moi, un gigantesque cerf-volant de papier que nous peignons aux trois couleurs françaises et que nous faisons évoluer au-dessus de la campagne environnante.
Mais à la suite d'un coup de vent brutal, notre appareil pique vers le sol et vient s'écraser dans un pré.
Nous ramenons ses débris à la Villa Antoinette et composons tous deux, sur le champ, une ode que nous déclamons ensuite devant frau Vogel, quelque peu ahurie, mais toujours admiratrice de nos fantaisies.

Voici ce morceau de jeunesse assez symbolique, si l'on veut bien tenir compte de notre "Stimmung" du moment, comme on disait là-bas.

GLORIA VICTIS

Nouvel Icare écrasé sur le sol,
Tu fus jadis admirable d'envol.
Lorsque le vent s'engouffrant dans tes ailes
T'eus fait monter jusqu'aux nues immortelles,
Tu décrivis un sillon fulgurant
Comme l'éclair qui brille au firmament.
Alors le ciel pour punir ton audace
Lança Borée au travers de l'espace.
Le coup fut rude et toi fier combattant
Tu résistas avec acharnement.
Le Droit toujours cède aux plus forts la place,
Et toi, vaincu, tomba comme une masse.
Pleurons sur toi! tu fus grand, tu fus beau.
Soutenu par la foi jusqu'au tombeau.
Et guidé jusqu'aux portes du Temple,
De l'héroïsme tu donnes l'exemple.
Tu l'as montré même dans le trépas.
Nous pleurons soit! Mais nous suivrons tes pas.

Nous faisons aux alentours et à Aix de fort belles excursions qui nous mènent souvent à quelques kilomètres au lieu dit "Les Quatre-Frontières" où se dressent les bornes d'Allemagne, de Belgique, de Hollande et du petit territoire neutre de Moresnet.
Nous poussons jusqu'à Vaals et Maastricht sur la Meuse, en Hollande; au barrage de la Gileppe, à Verviers et à Liège en Belgique.

Enfin, invités par le docteur Johae qui habite Essen, nous faisons le voyage de la Ruhr, cet énorme bassin minier et industriel, où je devais
revenir dix ans après en occupation comme capitaine, avec le 30e bataillon de Chasseurs, en 1923!
Nous voyageons par le train, en 4e classe et par Geilenkirchen où nous déjeunons chez la fille de frau Vogel et par Düsseldorf où nous déambulons jusqu'au Rhin, nous atteignons Essen à huit heures du soir.
Nous sommes reçus avec la plus grande hospitalité dans la famille Johae, Klosterstrasse 4. Nous y passons quatre jours. Nos hôtes et hôtesses nous font visiter dans l'auto du docteur conduite par un chauffeur toutes les curiosités de cette ville uniquement industrielle où les établissements gigantesques de la fabrique Krupp surgissent de toutes parts. C'est en effet "kolossal". De ma fenêtre, au réveil j'aperçois une forêt... de vingt huit cheminées d'usine dardées vers le ciel.

En dehors de l'agglomération industrielle nous faisons un tour dans la vallée de la Ruhr vraiment très pittoresque et assistons à un concert au restaurant du Stadtgarten où Rossini, Wagner et Strauss occupent le programme.
À la maison nous dansons avec les fraulein et leurs amies. Le docteur est au piano. C'est lui d'ailleurs qui nous fera visiter un haut fourneau où nous assistons à la coulée de la fonte en fusion, conduits par le directeur de l'usine qui s'exprime en français.
Nous visitons encore une fonderie de zinc où un ingénieur, toujours dans un français extrêmement abondant, nous prouve que la préparation des creusets est plus importante encore que la fabrication du zinc lui-même!

Enfin, c'est une mine de houille qui nous absorbera en dernier lieu : on nous habille d'une chemise de laine, casque en cuir sur la tête, bottes aux pieds, lampe de sûreté d'une main, canne solide de l'autre et nous voilà partis dans un grand hall tout noir où des mineurs poussant des wagonnets sur des rails : font un vacarme assourdissant.
Nous prenons la benne qui, à la vitesse de six mètres-seconde, (21 km à l'heure) nous descend dans le sous-sol d'Essen. On a comme un vide immense sous les pieds, un gouffre qui s'ouvre brusquement sous les jambes qui semblent fléchir peu à peu pendant que le sang afflue et bourdonne aux oreilles! La vitesse est telle que l'on ne sait par moment si l'on monte ou si l'on descend. .
Puis brusquement, arrêt : un trou noir que percent de rares lampes électriques, des wagonnets remplis de charbon, stationnant devant nous, une chaleur intense qui nous pénètre, un léger étouffement qui commence, et un silence de mort comme il n'y en a qu'à sept cent mètres au-dessous du sol, voilà ce que l'on ressent tout d'abord.
Alors les choses se précisent. Des bruits singuliers de ferraille arrivent, un cheval passe, tirant sur des rails une vingtaine de ces petits wagonnets pour aller se perdre dans l'obscurité d'où il était sorti.
Nous avançons, seuls, abominablement seuls, n'ayant pour nous éclairer qu'une misérable lampe dont deux épaisses toiles métalliques voilent la lumière déjà faible.
Une bonne odeur de litière nous surprend et nous étonne : nous sommes dans l'écurie. Dix ou douze chevaux sont là, gros, bien portants, n'ayant nullement l'air de regretter le soleil qui à sept cent mètres au-dessus d'eux luit... ou ne luit pas!
Nous suivons le filon de charbon le plus riche de la mine, d'un demi mètre de haut. Mais comme les échafaudages coûtent cher ils ont été établis de la même hauteur que la couche.
Nous voilà donc courbés en deux dans cet étroit passage! La sueur ruisselle sur tout le corps et pour essuyer notre visage nous nous transformons lentement en nègres.
Chocs de têtes contre les madriers, suivis d'exclamations; explications données en allemand et répétées en français, passage de wagonnets dans un bruit épouvantable, tout cela se croise au milieu de l'obscurité.
Dans ce chemin de maléfices, après maintes chutes et dérapages, nous rencontrons une tranchée en cul-de-sac, où des hommes dans la tenue la plus simple piochent à même le roc.
Subitement, devant nous s'ouvre un trou étroit, mais béant, profond et sombre. Je m'aventure prudemment à la suite de notre conducteur qui s'y est déjà engagé. Je ne suis pas plus rassuré que mes camarades. Ceux-ci derrière moi, dans un nuage de charbon, m'inondent le cou d'une pluie de projectiles. Arrivés presque au bout, nous apercevons qu'il y a au fond de l'eau qui miroite à la lueur de nos lumignons.

"Rückwârts!" s'écrie l'homme. On ne peut aller plus loin. Il faut remonter!

Nous nous hissons tant bien que mal avec force rétablissements dans la poussière de charbon. Nous sommes dans un état pitoyable et, en manière de plaisanterie, notre conducteur nous demande si nous voulons encore aller plus bas. Devant notre dénégation unanime, il se décide, non sans quelques moqueries à nous remonter à la lumière du jour.
Là, notre guide nous fait avaler un petit verre de Bergwasser (traduire schnaps) qui nous emporte le gosier, mais cependant nous ravigote. Enfin nous nous plongeons dans un bain réparateur. Notre aventure est terminée.

Un autre beau voyage que je veux conter est celui que j'accomplis avec mon père dans nos Marches de l'Est, au cours des vacances de Pâques en 1913. Nous partons tous deux, d'abord jusqu'à Nancy où nous admirons la merveilleuse place Stanislas et ses grilles en fer forgé de Jean Lamour. Nous poussons jusqu'à Metz, depuis quarante-deux ans sous l'occupation allemande.
Au passage de la douane à Noveant, le gendarme Allemand de service sur le quai, remarquant le ruban rouge de mon père, lui demande à brûle pourpoint :

"Iffuzuer?" "Non, Magistrat!"
Le gendarme salue et s'éloigne. Ceci pour indiquer comment nos bons voisins exercent une stricte surveillance aux portes de l'Alsace-Lorraine.
Metz est à cette époque une ville de garnison où les troupes allemandes foisonnent.
Avide comme l'on pense de tous les détails qui m'entourent, ce qui me frappe le plus, c'est l'extraordinaire discipline des soldats allemands dans les rues et leur façon automatique et rigide de saluer leurs officiers partout où ils les rencontrent.
C'est par opposition, l'emploi courant de la langue française par la population messine déambulant sur les trottoirs. Qui m'eut dit que je vivrais deux années de ma carrière dans cette vieille cité et que deux de mes fils, Dominique et Olivier y naîtraient en 1928 et 1929.
Nous prenons nos repas chez Moitrier en Chaplerue (intitulée alors Kapellenstrasse) à proximité d'officiers allemands en civil, bien reconnaissables à leurs crânes entièrement rasés et à leurs monocles.

Nous visitons en auto les champs de bataille de 1870 : Gravelotte, Rezonville, Saint-Privat. La région est couverte de monuments allemands symboliques surmontés de lourdes statues de bronze, des fantassins en casques à pointe, des aigles germains et l'Empereur Guillaume 1er, dominent l'horizon. De ces plaines célèbres où nos troupes combattirent vaillamment, mais furent submergées sous le nombre.
Seul le monument de Mars-la-Tour bien français, situé juste au-delà de la frontière en territoire national, fait battre mon cour épris de revanche future.
Nous continuons notre voyage par Toul et Bar-le-Duc, villes meusiennes assez tristes et nous le terminons le 25 mars 1913, par un pèlerinage au pays de Jeanne d'Arc, en visitant à Domrémy la maison et l'église de la Pucelle, ainsi que la basilique toute récente élevée au Bois-Chenu.
De tout cela je ramène une ample provision de souvenirs glorieux propres à nourrir les pensées d'un jeune candidat à Saint-Cyr. Que de fois ne devrai-je plus tard, au cours de ma vie, revenir battre le sol de ces pays frontières durs au corps sous leur climat gris et froid, mais où s'exaltent singulièrement les forces morales.

En avril 1914, je reviens encore pour une quinzaine en terre allemande à la Villa Antoinette afin d'y acquérir un dernier vernis linguistique avant mon examen de Saint-Cyr.
Je ne me doute guère que le bouleversement de l'Europe est si proche et que la ruée des armées allemandes sur la Belgique empruntera précisément la grande route d'Aix-la-Chapelle à Liège pour donner l'assaut à cette place forte.
J'y suis, seul Français cette fois, en toute quiétude et toute liberté, partageant mon temps entre ma grammaire allemande, les conversations avec frau Vogel et quelques tours pédestres dans la campagne. Mais j'ai amené aussi ma bicyclette avec laquelle je pousserai un jour jusqu'à Liège.

Mais le souvenir que je n'ai jamais oublié c'est ma randonnée en Belgique, à la Baraque-Michel, point culminant de ce pays dans un paysage aux horizons vastes et sévères. J'étais à peine installé dans le petit restaurant-estaminet pour me rafraîchir, qu'un bruit de sabots de chevaux et d'éclats de voix de cavaliers se fait entendre au-dehors. J'aperçois trois officiers allemands en tuniques bleues, qui, en manoeuvres au camp d'Elsenborn tout proche, ont sans vergogne, franchi la frontière Belge dans ce lieu désert. Mettant pied à terre ils pénètrent dans la salle où je suis seul et avec de gros rires commandent à la patronne éberluée : "Bordeaux wein!"
On peut facilement imaginer le tourbillon de mes pensées quand ils me dévisagent. Se croyant déjà en pays conquis, ils affichent une insolence pleine de morgue et repartent après ce coup de l'étrier en faisant retentir bottes et éperons.

Je me souviens avoir relaté cet épisode dans une lettre adressée à mon cousin Marc où je laisse épancher une fois de plus mon ardeur patriotique. Je rapporte de ce séjour de beaux clichés photographiques.
Le jour de mon départ je me sépare avec une émotion sincère de frau Vogel qui est une brave et digne femme et qui m'a toujours témoigné la plus réelle affection.

Elle ne se doute pas qu'elle dit adieu à un officier de l'Armée française qui doit bientôt participer à la lutte sans merci contre les hommes de son pays, et qu'après la victoire de la France et de ses Alliés, Hergenrath et la Villa Antoinette doivent être rattachées à la Belgique!
Je suis revenu la voir une 3e fois le 11 juin 1921 en vainqueur, alors que les troupes françaises occupent Duisbourg et Ruhrort et une dernière fois avec Mamie le 14 juin 1964, au cours d'un de nos grands voyages de détente.

Pendant ce temps aura lieu, du 21 au 24 avril 1914, la visite officielle en France, des Souverains Anglais, le Roi Georges V et la Reine Mary.
C'est au cours de la revue de printemps à Vincennes, le 22, que Monsieur Poincaré Président de la République, remettra en leur présence, la Croix de la Légion d'Honneur aux Drapeaux de nos deux grande écoles Saint-Cyr et Polytechnique.
Le Roi et la Reine seront également reçus à l'hôtel de ville de Paris.
Ces cérémonies sont en somme, à la veille du conflit mondial prêt d'éclater, une affirmation solennelle de cette entente cordiale si nécessaire devant les nuages qui s'amoncellent à l'horizon.

Les épreuves écrites du Concours de Saint-Cyr ont lieu à Paris en juin 1914, dans l'immense arène du Vélodrome d'Hiver, quai de Grenelle.
Les tables individuelles des candidats sont disposées sur le vaste plancher qui sert de skating ou de dancing, entre la piste cycliste elle-même dont les deux extrémités se redressent en virages impressionnants.
Nous sommes tous isolés les uns des autres et suffisamment espacés pour interdire toute communication intempestive.
Des gardes républicains nous surveillent en circulant dans les couloirs.
Je me souviens que pour l'épreuve de géométrie cotée (matière où j'ai toujours "pigé"), le croquis de mon épure une fois achevé sur ma planche à dessin, un garde vient y jeter un coup d'œil furtif au passage.
Comme il a constaté que les résultats de mes voisins ne coïncident pas avec le mien, il me fait signe d'un clin de paupière complice, que j'ai trouvé la bonne solution. Comment l'a-t-il su? Mystère...
Quoiqu'il en soit il a deviné juste, probablement par comparaison avec les autres trop fantaisistes à son gré, ou par intuition. Sait-on jamais.
Le dernier jour, nous nous livrons à toutes sortes de manifestations : monôme endiablé escaladant les grands virages du "Vel'd'hiv" au chant de "La Galette".
Puis nous sortons dételer les chevaux des grands breaks qui servent de transport aux élèves de l'École des Postes (aujourd'hui École Sainte-Geneviève), ce qui nous vaut de sérieuses bagarres avec les cochers dudit établissement.

Enfin nous allons tous jeter dans la Seine, du haut du pont de Passy très proche, nos planches à dessin qui ont servi pour le tracé de nos épures. Les mariniers des péniches qui passent les piquent au fil de l'eau avec des gaffes. C'est le dernier geste symbolique qui nous libère définitivement de la vie civile!

Pendant la période préparatoire à l'oral, un drame avant-coureur de la tourmente mondiale éclate dans le ciel européen et vient l'assombrir singulièrement : l'archiduc héritier d'Autriche et sa femme sont assassinés à Sarajevo le 28 juin 1914 par un étudiant Serbe.

Je suis admissible pour la 2e fois et mon oral se déroule au cours de la 2e quinzaine de juillet dans les locaux de mon vieux Bazar Louis.
Il ne me reste plus qu'à attendre le résultat final qui ne pourra être connu qu'en septembre, à l'issue de l'oral des candidats de province.
Je quitte Paris dans les derniers jours de juillet pour aller retrouver à Dinard en Bretagne ma mère et ma sœur Mimi qui sont déjà parties pour les vacances.
J'y passe tout juste deux jours. Le temps de sauter sur ma bicyclette et de parcourir de Dinard à Dinan la belle vallée de la Rance, de traverser Dol-de-Bretagne et de rentrer par Saint-Malo en franchissant la baie dans une vedette à moteur.
La journée du 1er août s'achève. Une belle journée de détente, de sport et de vie.
Je viens à peine de rentrer à l'hôtel, ignorant les événements qui se précipitent d'heure en heure, que les cloches de l'église toute proche se mettent à sonner lentement des coups sourds et répétés. C'est un glas sinistre dont je comprends bientôt le sens, le tocsin!

Je cours sur la place. Dans les rues, déjà tous les habitants se groupent et conversent entre eux. Des femmes pleurent au pas des portes. Un rassemblement d'hommes se crée au pied d'un mur. Je me faufile et j'aperçois une affiche blanche marquée de deux drapeaux tricolores :

"Ordre de Mobilisation Générale"
"Le 1er jour de la mobilisation est le 2 août 1914"

Minute pathétique! C'est l'annonce de la mort pour un million cinq cent mille Français! J'ai vingt ans et je vais être du nombre de ceux qui les coudoieront dans leur marche au sacrifice.
Mais je n'ai pas de mauvais présage. Bien au contraire, je n'ai plus qu'une idée fixe emplie d'espérance, la carrière des armes s'ouvre toute grande devant moi le jour même de la guerre tant attendue de la Revanche!
Mon père qui vient d'arriver de Paris, repart avec nous le soir même pour la Capitale, dans un train archicomble où les réservistes mobilisés boivent et chantent sans se lasser. Au matin, nous passons en gare de Saint-Cyr et sur le quai nous voyons tous les élèves de l'Ecole chargés de leur barda, qui rejoignent leurs régiments, portant sur leurs tuniques leur premier galon d'or cousu dans la nuit. Ce sont mes grands anciens et anciens des promotions de Montmirail (2e Année) et de la Croix du Drapeau (1er Année).
Le merveilleux enthousiasme qui les anime, la veillée d'armes qu'ils viennent de vivre, cette promesse magnifique qu'ils ont jurée d'accomplir : marcher à l'ennemi en casoar et gants blancs, toute cette page d'histoire deviendra bientôt un fragment de légende.
Les quelques jours qui suivent se déroulent pour moi à Paris dans une atmosphère de fièvre extraordinaire.
En attendant que mon sort se décide, je parcours les grands boulevards où la foule est dense. Des groupes se forment. On bavarde. On commente les nouvelles les plus invraisemblables : l'aviateur Garros a, paraît-il, abattu un zeppelin! etc.

Mon beau-frère René, mobilisé comme sergent au l4e Territorial rejoint son régiment à Abbeville.
Il fait ses adieux à Geneviève et à son fils, mon neveu Bernard qui n'a pas encore deux ans et qui, insouciant, se promène dans l'appartement coiffé du képi rouge de son père (ce képi devait être traversé d'une balle).
Nous accompagnons René à la gare de la Chapelle où il nous embrasse pour la dernière fois dans le tumulte de la foule des mobilisés. Minute poignante, celle où l 'homme quittant ceux qu'il aime le plus au monde, se détourne pour se mêler et se perdre dans l'anonymat de plusieurs milliers d'inconnus en route vers la frontière.

Le 6 août, la nouvelle tant attendue par moi paraît dans les journaux, les sept cent admissibles de ma promotion sont déclarés définitivement admis à Saint-Cyr!
Je dois aussitôt contracter un engagement de huit ans, au titre de l'École Spéciale Militaire et rejoindre d'urgence un corps de mon choix, à l'exception de ceux de la frontière de l'Est. Les Cyrards seront groupés dans les chefs-lieux de Corps d'Armée de l'intérieur, où ils seront instruits dans des pelotons spéciaux.
Je cours à mon bureau de recrutement situé sur les boulevards extérieurs. C'est le 8 août 1914. je fais la queue au milieu des hommes de toutes conditions qui s'engagent eux aussi. Je passe devant un conseil de révision. Je suis déclaré "bon pour le service".Je choisis le l3le d'Infanterie à Orléans.
Je fais à la hâte mes préparatifs et le 11 août je quitte la maison de mes parents pour la gare d'Austerlitz.
J'y retrouve mon camarade Gérard d'Amade, fils du général qui commande en Alsace, et ensemble nous prenons le train qui nous emporte vers nos destinées.

Mon père me fait son premier grand geste d'adieu de la main.
Ma vie militaire vient de s'ouvrir.

ADDITIF

Rédigé à l'âge de 90 ans, en Août 1984.
Je vais parler de plusieurs grands événements du monde, au sujet desquels je peux apporter mon témoignage, un peu tardif peut-être, mais véridique en tout cas.

Je suis enclin à le faire parce que j'entends parfois à l'heure actuelle
(celle de mes quatre-vingt-dix ans), certains personnages, non des moindres, discourir sur des faits importants dont ils ne connaissent le déroulement que par les écrits, récits, souvenirs, mémoires, etc. qui ont été rédigés sur cette question. Je les écoute souvent pérorer, avec des idées recueillies chez des écrivains qui de bonne foi ou sciemment ont déformé la vérité.

Personnellement, sans avoir été le témoin visuel de ces faits, j'en ai entendu discuter par les adultes qui m'entouraient.
C'est principalement au cours des repas de famille, qu'un enfant recueille dans ses oreilles les propos de ses parents ou amis. Sans toutefois bien les interpréter, je le faisais à ma manière, avec mon entendement des premiers âges de la vie qui renfermaient pour moi de nombreux secrets encore inexplorés.

Je donne donc ci-après quelques-uns de ces événements, souvent très variés, pouvant aller du simple fait divers à des problèmes d'envergure.
Quand j'avais huit ans, vers 1902, on parlait beaucoup de la guerre qui se déroulait au Transvaal (Afrique du Sud) où les colons originaires de Hollande, les Boers (prononcez bour) tenaient tête aux Anglais qui voulaient les annexer sous leur hégémonie. Ces fameux Boers qui se battaient pour leur indépendance étaient soutenus moralement en France. Les Anglais eux étaient sévèrement critiqués.
Des alternatives de combats et de trêves se succédèrent.
La lutte était menée par le Président Kruger qui triompha d'abord des Anglais en les battant durement (1900).
Mais le Général Britannique Kitchener eut finalement le dernier mot sur les guérillas Boers en 1902.
Cette histoire de Boers n'avait pour moi qu'une assez vague réalité. Mais ma grand-mère Dimier avait acheté des assiettes à dessert où étaient reproduites sur la faïence les scènes les plus typiques de ce conflit. Bien entendu c'était toujours les Boers sympathiques et courageux qui triomphaient.
Mes cousins et moi étions fort captivés par ces images populaires, illustrant le fond de nos assiettes que nous échangions entre nous. On lisait les légendes soulignant les épisodes de ces combats. On voyait des embuscades où les Boers coiffés de leurs chapeaux aux larges bords, fusillaient à bout portant des soldats Anglais au casque colonial haut de forme.
Au cours de la même époque, c'est un événement tout différent mais d'une grande ampleur qui alimente les conversations.
A l'autre bout de la terre dans l'île Française de la Martinique, le volcan de la montagne Pelée de 1.400 mètres de haut, éclate en son sommet et par cette brèche une terrible coulée de lave en feu, sorte de nuée ardente, dévale comme un torrent jusqu'à la ville côtière de Saint-Pierre, la plus peuplée de l'île, qu'elle submerge et détruit entièrement.
Les journaux ne parlent que de ce cataclysme où périrent des milliers de personnes.
Ma grand-mère déclarait : "Pour tous ces gens c'était la fin du monde".

Dans mon esprit d'enfant de huit ans j'avais peine à imaginer ce que cela pouvait représenter. J'étais pénétré d'une certaine inquiétude, car j'entendais également des âmes pieuses évoquer l'apocalypse, comme une éventualité toujours possible.
Sur la scène internationale il y eut encore une autre guerre en 1904-1905, celle qui opposa en Mandchourie, les Russes et les Japonais.
Mes camarades de 6e à Massillon âgés comme moi de 10 à 11 ans suivions ce conflit de plus près que le précédent.
Il y avait à cela deux raisons: d'abord parce que nous étions plus à même de comprendre et d'interpréter les articles des journaux relatant ces batailles où deux puissantes armées s'affrontaient.
Ensuite parce que là encore, notre préférence assez chauvine était du côté Russe, nos amis et alliés, contre ce peuple Asiatique qui sortait subitement de son passé millénaire avec une Armée moderne dont on ne soupçonnait pas la puissance.
Ce furent, hélas pour les Russes, de sanglantes défaites sur terre et sur mer. Le siège de Port Arthur, la bataille de Moukden, le combat naval de Tsushima, ne furent pour nos amis qu'une suite de catastrophes irréparables. Le Général Russe Kouropatkine fut finalement vaincu.
Le Général Oku (dont le nom soulevait notre hilarité) et l'Amiral Tojo furent les artisans de ces écrasantes victoires.
Comme toujours en pareil cas notre parti-pris était évident : on se réjouissait des pertes Japonaises (toujours signalées comme considérables) et on glorifiait la résistance Russe (toujours héroïque et glorieuse ).
Un de mes camarades de sixième nommé Lhuisset qui, aidé par son père, suivait avec passion la marche des événements, fut désigné par notre Professeur (M. Gaillard) pour faire en classe un exposé sur cette guerre. Notre camarade termina son récit par ce cri : "Vive la Russie! A bas le Japon !"
Pour bien comprendre cet état d'âme il faut savoir que l'alliance étroite de notre pays avec la Russie des Tsars était une des bases les plus solides de notre politique extérieure.

J'aborde maintenant l'affaire Dreyfus qui, sur le plan national agita politiquement la France et coupa en deux la population de notre pays.
Elle débuta en 1894 l'année de ma naissance, mais elle prit une telle ampleur et eut de tels rebondissements qu'elle dura jusqu'en 1906
On en discutait encore parmi mes camarades de Louis-le-Grand en 1910. J'ai donc entendu parler de 1"Affaire" de tous côtés et surtout par mon père et mon oncle Louis Dimier, en des termes que je n'ai pas oubliés. Les faits sont simples :

Un Capitaine d'artillerie nommé Dreyfus fut accusé d'avoir livré des documents secrets à l'attaché militaire Allemand à Paris. Il fut jugé, condamné, dégradé et envoyé en déportation à vie dans l'île du Diable en Guyane. Dreyfus était juif de surcroît...
Je rappelle les sentiments d'antisémitisme qui régnaient à l'époque dans la plupart des milieux de la bonne société. Traître et Juif...double horreur ! Mon père était donc irrévocablement anti-Dreyfusard.
Je l'entends encore rentrant le soir chez nous, disant tout haut : "Je viens de rencontrer untel. Il est Dreyfusard. Cela ne m'étonne pas "

Le pamphlétaire le plus acharné contre Dreyfus était le journaliste Edouard Drumont, antisémite notoire, fondateur de la Libre Parole dont mon oncle Dimier faisait grand cas. Du côté opposé l'écrivain Émile Zola, l'auteur de "J'accuse" groupa sous sa bannière tous ceux qui, avec non moins de conviction, réclamèrent la révision du procès et la réhabilitation de Dreyfus.
Ce furent principalement un grand nombre d'universitaires, d'antimilitaristes, d'anticléricaux, en somme tout ce qui
formait la gauche de cette époque.
Sous leur action incessante et après des procès et des péripéties multiples, il sera prouvé que les documents accusateurs pour Dreyfus, étaient faux, ayant été établis par vengeance, par un autre officier qui se suicida plus tard.
Dreyfus fut finalement réintégré dans l'Armée comme Commandant.
On aurait pu croire la paix revenue dans les esprits. Il n'en fut rien, car du côté paternel on refusa tout compromis. Le seul nom de Zola était synonyme de perversion, ayant été l'écrivain qui, avec un évident sadisme, avait sali les milieu de la vieille Bourgeoisie Française.
Je crois même me souvenir, sans toutefois pouvoir l'affirmer que certains de ses ouvrages avaient été mis à l'index par Rome.

En résumé, je crois que ce qui divisa surtout les Français, c'est que l'Armée mise en cause, représentait dans le pays une entité quasi sacrée, la "Grande Muette", vierge de toute souillure... et, par-dessus tout, la gardienne de notre intégrité nationale, face à un pangermanisme grandissant.

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