Cette branche familiale remonte assez loin et des personnages originaux et talentueux ont participé à la vie culturelle et politique de la France au cours du 19e et 20e siècle. Le document sur les familles Dimier, Delsart m'a été communiqué par Jean Hubert

LES FAMILLES DIMIER, DELSART... DOCUMENTS DE LA FAMILLE HUBERT


Le patronyme, Dimier, indique vraisemblablement qu'à l'origine, celui qui l'a reçu devait percevoir la dîme, c'est-à-dire l'impôt correspondant au dixième des récoltes, pour le compte du décimateur, le seigneur ecclésiastique sous l'autorité duquel il était placé.
L'ancêtre Dimier le plus éloigné dont j'ai pu retrouver la trace se prénomme Étienne. Je ne possède que son acte de mariage, rédigé en latin, et qui n'indique pas le nom des parents ni d'un côté ni de l'autre. Une dispense a été nécessaire à cause du troisième degré de consanguinité du côté d'une ascendance et du quatrième du côté de l'autre.
Le mariage a lieu le 31 mai 1779 à Villette qui se trouve en Savoie, entre Moûtiers et Aime. Lorsque je suis passé dans ce village, il y a déjà un bon nombre d'années, j'ai pu constater que dans le cimetière se trouvent plus d'une dizaine de tombes portant le nom de Dimier; mais dans l'annuaire du téléphone une seule personne portant ce nom.
En réalité, Étienne Dimier habite un petit hameau, Charvaz, situé à 300 mètres au-dessus de Villette; il est cultivateur et lorsque, 18 ans plus tard, sa femme donne le jour à un garçon prénommé Étienne comme son père, celui-ci doit le descendre jusqu'à la mairie de Villette, en plein hiver, par un froid certainement rigoureux. L'acte de naissance nous apprend que le père est l'adjoint de l'agent municipal de Villette.
Ce fils, Étienne, semble avoir quitté Charvaz pour s'installer à Villette. C'est là qu'il se marie le 28 novembre 1823. Sa femme, Jeanne Marie Étiennette Roche est native de Moûtiers. Il devient, par la suite, brigadier des Eaux et forêts et habite alors à Moûtiers où naît son fils Joseph, Louis le 24 mai 1828. D'après son acte de décès, il est de nouveau domicilié à Villette bien qu'il soit décédé à l'hospice de Moûtiers.
Joseph Louis Dimier quitte sa Savoie natale et vient s'installer à Paris où, en 1854, il épousera Marie Virginie Delsart.
Avant de parler de leur descendance, voyons un peu ce que l'on peut savoir de ces Delsart et de quelques-unes de leurs ascendances maternelles.
Le plus ancien Delsart retrouvé dans les archives se prénomme Philippe. Le 11 février 1715, il épouse, à Valenciennes, Marie Élisabeth Fievez. L'acte de mariage ne mentionne pas les noms des parents ni l'âge des époux, pas plus que le métier du fiancé; il signale seulement que celui-ci est de la paroisse de Beuvrage; on apprend aussi qu'il ne sait pas écrire; au bas du document, figure en effet l'indication : marque de Philippe Delsart ; c'est une simple croix. Quant à Marie Élisabeth, son acte de naissance, trouvé à Valenciennes, nous apprend qu'elle est née le 27 septembre 1689, sur la paroisse Saint-Jacques. Par le contrat de mariage de son fils, nous savons que ce Philippe Delsart exerce, à Valenciennes, le métier de marchand de bestiaux.

Ce fils, prénommé Philippe Joseph, nous le retrouvons à Paris où, en novembre 1763, il épouse :Auguste Marie Toussaint Croisé dont le père est maître maçon. Quant à lui, il est peintre de l'académie de Saint-Luc, il vend des tableaux, des estampes et des baguettes dorées et non dorées. Le contrat de mariage nous apprend également qu'il demeure sur le pont Notre-Dame. (Cela demande un minimum d'explication.)

Sous les ponts construits à Paris jusqu'au XVIe siècle (4 ou 5 au maximum) comportaient deux rangées de maisons, une du côté amont, l'autre sur le côté aval. Le pont Notre-Dame, un des plus anciens, reliant l'île de la Cité à la rive droite, n'échappe pas à cette règle. Reconstruit à partir de 1500, le précédent ayant été emporté par un débordement de la Seine, il comprend, à l'origine, 34 maisons sur chaque côté. Chacune comprenant "cellier ou caveau, ouvroir, galerie derrière, cuisine, deux chambres et grenier" selon la description qu'en fit Gilles Corrozet dans un livre publié en 1561. L'ouvroir dont il est question doit être une boutique qu'un autre auteur mentionne. Par la suite, beaucoup de ces maisons seront signalées par une enseigne dont la plus célèbre est celle peinte par Watteau pour le fameux Gersain. Apparemment, ce Gersain devait être marchand de tableaux. Chacune de ces maisons dont la ville de Paris est propriétaire est louée par bail de 9 années. Au moment de son mariage, Philippe Joseph Delsart habite une maison sur le côté aval (paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie), mais à son décès, en 1770, il est logé de l'autre côté (paroisse de La Madeleine en la Cité).

Quant à l'académie de Saint-Luc, c'est le nom que prend, au XVIIIe siècle, la communauté des maîtres peintres et sculpteurs, entrant plus ou moins en rivalité avec l'académie royale de peinture et de sculpture fondée en 1648. Philippe Joseph y fut reçu le 5 juin 1761

Par l'inventaire dressé après son décès, on sait comment était constitué son logement. On y trouve une cave, un petit cabinet pratiqué dans la boutique, une cuisine, une chambre ayant vue sur Saint-Denis-de-la-Chartre (église de l'île de la Cité, à l'emplacement de l'actuel Hôtel-Dieu, près du quai de la Corse), une autre chambre, un petit passage, une boutique ayant vue sur la rue et plusieurs salles servant de magasins.
L'inventaire des marchandises énonce, en plus de quelques tableaux dont le sujet n'est pas mentionné (à l'exception de 6 portraits de Louis XV), des marbres, des consoles, des pieds et des bordures dorées et plus de 200 paravents à 6 ou 8 feuilles chacun. Ces paravents étaient sans doute de simples feuilles de papier décorées, destinées à être, par la suite, fixées sur des panneaux. Le mobilier est estimé à près de 2 200 livres et les marchandises en magasin à 7 600 livres ; les sommes dues par des clients se montent à 12 500 livres, mais les dettes à l'égard des fournisseurs atteignent 18 800 livres.
La veuve, enceinte de son quatrième enfant au moment du décès de son mari, va probablement connaître quelques difficultés avant d'épouser en secondes noces Louis Charles Travers, miroitier.
Pour en terminer avec cet ancêtre Delsart, il faut signaler que deux de ses dessins ont été exposés à Lille en 1782. D'après les "Livrets des salons de Lille" publiés en 1882, ce sont :

Un dessin à la terre d'Italie, représentant Lot et ses filles, d'après Rubens
Un dessein à la terre d'Italie, représentant l'hiver .
De 10 pouces 10 lignes de hauteur, sur 1 pied 2 pouces de largeur
(29,25 cm X 37,38 cm)

Des quatre enfants de Philippe Joseph Delsart, seul Jean Charles peut retenir notre attention puisque c'est de lui que nous descendons. Je n'ai d'ailleurs recueilli aucun renseignement concernant ses frères et sœurs. Il faut bien reconnaître que nous ne savons pas grand-chose de lui non plus. II est né en 1768 ou 1769. Au moment de son mariage, en 1798, il est papetier et habite rue du faubourg Saint-Antoine. Le fonds de commerce, d'une valeur de deux mille francs, a été acquis par sa mère pour son compte, ainsi que le déclare le contrat de mariage. Trois ans plus tard, à la naissance de son fils, il est marchand mercier pour redevenir papetier à son décès, en 1818. Cette anomalie n'est qu'apparente car, jusqu'au XVIIIe siècle, les merciers avaient le droit de vendre toute espèce d'objets et de produits, quelles que fussent leur nature et leur provenance et qu'ils prenaient parfois le titre de papetiers. Jean Charles Delsart mourra à l'hôpital Saint-Antoine le 30 mai 1818.

Sa veuve, Louise Thérèse Sainte Beuve, reprend, après son décès, le commerce de marchand papetier, mais meurt à son tour, peu de temps après lui, le 11 octobre 1820. J'ai pu remonter assez loin du côté de ces Sainte Beuve. Le plus ancien dont j'ai retrouvé la trace, Louis Sainte Beuve, est décédé à Belloy-en-France, le 15 janvier 1681, âgé d'environ soixante ans. Dans les registres paroissiaux de cette commune, on trouve très souvent ce patronyme. Son fils, Nicolas, se marie le 1er février 1681. L'acte de mariage précise qu'il n'a été procédé qu'à la publication d'un seul ban au lieu des trois normal et que les fiançailles ont été faites le jour précédent; il y avait en effet urgence, la première naissance étant survenue le 7 mai suivant. Ce n'est que par son acte de décès, 8 février 1714, que l'on peut connaître son métier; il était maître menuisier. Son fils, Louis, né le 30 juillet 1690, exercera le même métier, toujours à Belloy-en-France. Son petit-fils, Michel François, qui sera le père de Louise Thérèse, né le 2 août 1722, à Belloy, n'y restera pas et ne sera pas menuisier. On le retrouve à Paris où il se marie le 18 avril 1763, étant maître couvreur. Pour exercer ce métier, il a dû effectuer six années d'apprentissage. Les maîtres couvreurs seront au nombre de 167 à Paris en 1770. Le père de sa femme est également maître couvreur de bâtiments.

Ce beau-père se nomme Guillaume Fautras ; il a épousé en 1734 la veuve d'un autre maître couvreur. Son père, prénommé également Guillaume, n'est, à son mariage que compagnon couvreur et du côté de sa femme, on est en plein dans les métiers du bâtiment : maçons et tailleurs de pierre. Ce père, Guillaume Fautras, achète en 1714, la moitié d'une maison, rue de la Petite Bretonnerie; il la fait reconstruire car elle menaçait ruine, mais a du mal pour se faire rembourser les frais par les autres copropriétaires. En 1766, Guillaume, le fils, habite cette maison, située à côté du collège de Lisieux. Les immeubles doivent être démolis pour l'aménagement des abords de la nouvelle église Sainte-Geneviève (actuel Panthéon) et la construction de la faculté de droit. La maison est, à cette époque,estimée 11 500 livres. Sur le plan de Turgot, on situe très bien la rue de la Petite Bretonnerie et le collège de Lisieux.

Revenant aux Delsart, c'est le fils de Jean Charles qui va maintenant nous occuper. Il se prénomme Louis Charles Antoine, né le 25 juillet 1801 ou 6 thermidor an 9, selon le calendrier en usage à l'époque. L'un des témoins n'est autre que Louis Charles Travers, marchand miroitier; c'est lui que Auguste Marie Toussaint Croisé avait épousé après le décès de son premier mari, Philippe Joseph Delsart; il demeure à Saint-Mandé près Paris. L'autre témoin est sa tante maternelle Marie Antoinette Sainte Beuve, femme Bousseau qui habite à Paris, rue Saint-Honoré n° 1496.

Ce numéro anormalement élevé pour une rue qui n'en comporte aujourd'hui qu'un peu plus de 400 était une conséquence de la numérotation des maisons mise en œuvre à la suite du décret de l'Assemblée nationale constituante du 23 novembre 1790. Chacune des 48 sections de la ville devait utiliser une seule série de nombres pour l'ensemble de toutes les maisons la composant, le dernier numéro rejoignant obligatoirement le numéro 1. Les inconvénients de ce système ont été dénoncés dès son application. Ainsi, la numérotation commençait dans une rue par n'importe quel chiffre; des numéros sans suite pouvaient se trouver placés les uns à côté des autres; lorsqu'une voie traversait plusieurs sections, on pouvait y rencontrer plusieurs fois le même numéro. Il faudra attendre 1805 pour que ce système absurde soit enfin remplacé par celui encore en usage de nos jours. Louis Charles Antoine Delsart est donc né rue du faubourg Saint-Antoine; c'est dans ce faubourg qu'il passera une grande partie de sa vie. Depuis plusieurs siècles, le faubourg Saint-Antoine est la cité du meuble où se sont illustrés les plus grands ébénistes des temps passés. Louis Charles Antoine va, tout d'abord, s'initier au métier qui a fait la gloire du quartier, reprenant ainsi le métier de ses lointains ancêtres Sainte Beuve, menuisiers à Belloy-en-France, et va devenir un habile artisan. Mais nous avons vu que sa mère qui avait repris le métier de papetier exercé par son père meurt en 1820. Il décide alors d'abandonner l'ébénisterie pour se consacrer à la papeterie.

Un danger le menace, comme tous les jeunes gens de son âge, la conscription ou plus exactement l'appel. En vertu de la loi de 1818, 40 000 recrues sont, chaque année, désignées par le sort pour servir pendant 6 ans dans la légion de leur département. Il est inscrit au tableau de recensement de l'arrondissement sous le numéro 376 et, fort heureusement, le contingent s'est arrêté au numéro 188. Son certificat de libération, daté du 26 août 1822, nous apprend par la même occasion qu'il mesure "un mètre 600 millimètres".

Il a certainement eu connaissance de cette bonne nouvelle plusieurs semaines auparavant, car il contracte mariage le 10 août 1822. La jeune fille qu'il épouse, Marie Jeanne Aspasie Bourgeois, habite "au bout du pont de Lagny, lieudit la Juiverie, commune de Thorigny" ainsi que le précise le contrat de mariage. La tradition familiale assure que, pour aller voir sa fiancée, il franchissait à pied, aller et retour, les 6 lieues qui séparent Thorigny du faubourg Saint-Antoine, soit 48 kilomètres.
Son petit-fils, Louis Dimier, à propos d'une campagne électorale qu'il mena en 1893, à Moûtiers, en Tarentaise, écrira : "J'étais capable de faire mes quinze lieues en un jour - 6O kilomètres - non seulement j'allais longtemps, mais j'allais vite."

Ce contrat de mariage, établi le 9 août 1822 par le notaire de Lagny, précise que l'apport de l'époux consiste "en valeur de six mille francs, en marchandises de son commerce, bijoux, effets, linge et deniers comptant" tandis que la future épouse déclare se constituer en dot "valeur de trois cents francs en trousseau d'habits, linge, bijoux et deniers comptant lui provenant de ses gains et épargnes". Ses parents lui constituant en dot "valeur de cinq mille francs en deniers comptants" .
Le mariage à la mairie de Thorigny a lieu à huit heures du matin !
L'un des témoins du marié est Auguste Jean Travers, miroitier. Nous avons déjà rencontré ce nom, comme étant celui du deuxième mari de sa grand-mère ; mais celui-ci, âgé de 49 ans, ne peut être que son fils qui sera connu par la suite sous le nom de "l'oncle Travers".

Le père de la mariée, Pierre Nicolas Bourgeois, est entrepreneur de bâtiments à Thorigny, mais tous ses ancêtres ont été maçons à Pomponne, village voisin de Thorigny. Le plus ancien que j'ai retrouvé est né en 1627 ou 1629. Lui-même est né aussi à Pomponne et a commencé par être simple maçon avant de s'élever à l'échelon supérieur. Il s'est marié en 1800 et c'est en pensant à cet événement que la tante Lemaire (on en parlera bientôt) disait: "ma grand-mère s'est mariée sur une commode". À cette époque, en effet, si les prêtres catholiques n'étaient plus envoyés à la guillotine, ils n'avaient toujours pas le droit d'exercer publiquement leur ministère. Il est probable que l'un d'eux soit venu célébrer le mariage religieux à domicile, une commode ayant été utilisée pour faire office de table d'autel.
Parmi les ascendants des épouses Bourgeois, on rencontre encore des maçons, un garde de la terre et marquisat de Pomponne et des agriculteurs, laboureur ou vigneron.

Marie Jeanne Aspasie Bourgeois va suivre son mari à Paris et tous deux vont s'occuper activement de leur commerce de papeterie. Situé au numéro 101 du faubourg Saint-Antoine en 1822, le magasin est, par la suite, transféré au 123. Depuis 1850, les deux anciens numéros 123 et 125 ont été remplacés par le 115. En effet, sur place, on se rend très bien compte que l'immeuble du 115, non loin de l'avenue Ledru-Rollin, est plus récent que ses deux voisins 113 et 117 et qu'il a une largeur à peu près double de chacun des deux. Le plus étonnant est qu'à ce numéro 115 existe toujours une librairie-papeterie. J'ai trouvé une vieille étiquette sur un registre de baptême et mariage de la paroisse Notre-Dame de Saint-Mandé pour l'année 1845, étiquette ainsi conçue :

DELSART- Faubourg Saint-Antoine, N. 123

PAPIERS Pour Tentures et Fournitures de Bureau. Fabrique de Registres

Avec ce commerce de papeterie, le ménage fait certainement de très bonnes affaires. Au bout de quinze ans, les bénéfices réalisés lui permettent de se rendre acquéreur de deux immeubles à Paris, l'un au 162 rue du faubourg Saint-Denis devenu par la suite le 154, et l'autre au 21, de la rue des Filles du Calvaire, devenu le 17. L'immeuble du faubourg Saint-Denis a été acquis par adjudication le 29 juin 1836 pour la somme de 27 600 francs sur une mise à prix de 25 500 ; les charges et frais divers se sont élevés à 4246 francs. Les loyers des différents occupants forment un total de 2 175 francs; c'est donc d'un bon rapport. Le cahier des charges et conditions réglant l'adjudication précisait que" Le prix de vente serait payé en espèces d'or ou d'argent ayant actuellement cours". L'immeuble de la rue des Filles du Calvaire a été acquis également aux termes d'un jugement d'adjudication rendu le 23 août 1839; j'ignore pour quel prix, mais il fut certainement supérieur car il était plus important.

Achat également d'une maison de campagne à Mitry, village de la Brie dénommé aujourd'hui Mitry-Mory ; là se trouvent une voiture à cheval et un jardinier à l'année payé 800 francs par an. Le grand-père Delsart y possède aussi un atelier où il pratique son premier métier, l'ébénisterie. Ma grand-mère se souvenait que lorsqu'elle allait à Mitry , elle sentait l'odeur de la colle qu'utilisait son grand-père. C'est sans doute à cette époque qu'il a fabriqué les meubles qui restent encore dans la famille dont deux semainiers en marqueterie (un chez moi, un autre chez mon fils Jacques) et une commode bureau (chez mon frère) ; sans compter ceux qui peuvent éventuellement se trouver dans les autres branches de la famille.
En 1840, le 14 décembre, jour du retour des cendres de Napoléon à Paris, le ménage s'installe dans le petit hôtel particulier, au fond de la cour de l'immeuble de la rue des Filles du Calvaire. Le père Delsart qui n'a que 39 ans se retire des affaires avec 20 000 francs de rente; c'est, pour l'époque, largement de quoi vivre. Très amateur de théâtre, c'est peut-être cette passion qui lui fit choisir ce quartier. Les six théâtres du boulevard du Temple, ce "Boulevard du Crime" (ainsi surnommé à cause des mélodrames qui constituaient l'essentiel des programmes), attirent en effet, aussi bien le bourgeois de Paris que le peuple travailleur. Là règne l'acteur le plus populaire du temps: Frédérick Lemaître, surnommé" le Talma du Boulevard". De 1862 à 1865, tous ces théâtres seront démolis lorsque sera aménagée la place de la République.
Quant à la grand-mère, les soins du ménage ont dû l'éloigner depuis longtemps du magasin.
Deux filles sont nées en effet, l'une, Henriette, en 1825, une autre, Marie, en 1834. Toutes les deux sont mises en pension, au pensionnat des Dames de la Mère de Dieu, 43-45 actuels de la rue de Picpus. Henriette a dû y séjourner de 1831 à 1841 ; Marie de 1840 à 1850. Mon oncle Jacques Hubert a écrit à leur sujet :

"Le caractère et les goûts des deux sœurs étaient fort différents. La tante Henriette avait coutume de répéter: "Les dix plus belles années de ma vie sont celles que j'ai passées au couvent". Et sa sœur : "Ah! ce couvent, quand mes parents m'y reconduisaient et que je voyais la porte se refermer sur eux, j'avais envie de me jeter sur la supérieure pour l'étrangler". Par ailleurs, Henriette était assez casanière et Marie ne rêvait que voyages."

Henriette, née sous Louis XVIII, avait cinq ans à la Révolution de 1830, elle en conservait le souvenir, et 23 ans à celle de 48. Ses parents la marient à l'âge de 17 ans à François Jules Lemaire, docteur en médecine, né en 1814, de onze ans plus âgé qu'elle. Après la naissance d'un petit garçon, Paul, mort au bout de quelques mois, elle quittera brusquement le foyer conjugal pour se réfugier chez ses parents.
À cette époque, une coutume datant de l'ancien régime persistait encore; les parents, seuls, décidaient du mariage d'un enfant, surtout d'une fille de 17 ans sortant de son couvent. Dès la première entrevue, ce docteur déplut à la jeune fille, mais elle n'avait sans doute pas à donner son avis. L'origine de ce drame et son motif ne sont pas parvenus jusqu'à "ses petits-neveux."

En réalité, la tante avait 18 ans 1/2 au moment de son mariage.

Cette tante Henriette que ses neveux et nièces, petits-neveux et petites-nièces n'ont jamais appelée autrement que "ma tante" a tenu un rôle très important dans la famille; nous y reviendrons.

La plus jeune fille du ménage Bourgeois-Delsart, Marie, est donc mariée en 1854, comme nous l'avons vu, à Joseph Louis Dimier. Il est permis de penser que peut-être, le père Delsart et son futur gendre se sont connus par relations commerciales, Joseph Louis Dimier achetant au magasin du faubourg Saint-Antoine le papier indispensable à sa propre industrie. Dans le contrat de mariage, signé le 18 juillet, l'apport du futur consistant essentiellement dans la valeur de son fonds de commerce est estimés 21 000 francs et les parents Delsart donnent à leur fille un trousseau d'une valeur de 2000 francs et 18000 francs en espèces.

À propos de Joseph Louis Dimier, voici ce que Jacques Hubert écrit dans ses souvenirs :

"En 1850, Joseph Dimier vint à Paris où il créa une fabrique d'enveloppes dont l'usage commençait à se développer.

Ce jeune homme ne manquait ni d'initiative, ni d'audace pour entreprendre un négoce aussi nouveau. Durant toute la seconde moitié du XIXe siècle, il n'y eut guère en France que deux fabriques importantes d'enveloppes :

Papeteries Legrand, 142, rue Montmartre. Papeteries Dimier-Blancan, 154, faubourg Saint-Denis.

La maison J.L. Dimier, lors de sa fondation, est installée passage Bourg l'Abbé, sur l'emplacement actuel du boulevard Sébastopol, au coin de la rue Turbigo. En 1854, lors du percement de ce boulevard, Joseph Dimier transfert son entreprise 154, rue du Faubourg-Saint-Denis, dans une maison achetée par son beau-père le 27 juin 1836.
Sa femme s'entendra à merveille pour seconder son mari. Intelligente et vive, énergique, elle aura toutes les qualités pour diriger la fabrication et surveiller le travail des ouvrières, elle s'occupa, de la vente, tandis que son mari voyagera en province pour solliciter la clientèle et récolter les commandes."

On peut avoir une idée de l'importance de la fabrique, grâce à l'inventaire dressé après la mort de Joseph Louis Dimier. On y relève, en effet, un bureau vitré donnant sur la rue, deux magasins, un atelier de gommage contenant six mécaniques à enveloppes, un atelier de pliage où se trouvent onze machines à plier et douze autres et un atelier de coupage avec trois laminoirs à glace, deux machines à rogner, une machine à échancrer, une machine à timbrer, trois découpoirs, cinquante emporte-pièce et une machine à vapeur. Les réserves de papier sont très importantes; en plus de ce qui existe sur place, on en trouve entreposé dans deux autres maisons de la même rue. L'importance de cette installation réalisée en une vingtaine d'années est un bon témoignage de l'esprit d'initiative de son créateur, en même temps qu'elle explique le confort matériel dont sa veuve sera la bénéficiaire.
L'inventaire indique aussi la composition du logement : cuisine, office, salle à manger, salon, deux chambres et un cabinet noir .

De ce grand-père Dimier, nous ne savons pas grand-chose sinon qu'il fut un illusionniste amateur, un adroit prestidigitateur et que les tours de cartes et de passe-passe n'avaient pas de secret pour lui. À ses loisirs, il en distrayait ses invités.
Il utilisait pour ses expériences, une table haute, à double fond, de style Second Empire, en bois noir, orné de bronzes. Peut-être fabriquée par son beau-père, recouverte de soie rouge et qui fut longtemps conservée dans la famille.
Si les parents sont, tous les deux, très occupés par leur fabrique, les trois enfants, Louise, Jeanne et Louis nés respectivement en 1855, 1860 et 1865 n'en seront pas négligés pour autant. La tante Henriette va beaucoup s'occuper d'eux, surtout de l'aînée, de santé plus délicate, dont elle assumera seule l'instruction, alors que Jeanne fera ses études chez les sœurs de Saint-Charles, rue Lafayette, et que Louis sera mis chez les Frères de la rue Saint-Antoine, à l'enseigne des Francs-bourgeois.

Joseph Louis Dimier va rester à la tête de son entreprise jusqu'à l'âge de 42 ans. Il meurt en effet le 29 avril 1870, laissant une veuve avec trois enfants dont le plus jeune n'a que cinq ans. Riche de 41000 francs à son mariage, il a su faire fructifier cette somme qui a quintuplé à son décès où l'actif de la succession s'élève à plus de 233 291 francs.
Mais c'est bientôt la guerre. À peine terminée, l'insurrection parisienne, la Commune.

Laissons encore la parole à Jacques Hubert qui a précieusement noté tous ces souvenirs familiaux :

"Marie Dimier était partie se réfugier à Vincennes avec ses trois enfants, de Thérèse, laissant au faubourg Saint-Denis son père, sa mère et sa sœur.
Mais aux derniers jours de cette terrible guerre civile, toutes communications étant coupées entre Paris et la banlieue, les bruits les plus sinistres se répandaient; le soir, les Vincennois, sur l'avenue de Paris, voyaient avec effroi les lueurs d'incendie; tout Paris brûle! Les habitants l'ont être massacrés.
La maman Dimier n'y tient plus. Elle laisse à la garde de Thérèse Jeanne et Louis et part à pied avec sa fille aînée, Louise, âgée de quinze ans.

Elles entrent facilement dans Paris et se rendent à pied au faubourg Saint-Denis. Tout le monde est en bonne santé; mais la maison est occupée par la troupe et le grand-père ne se couche pas, dans la crainte qu'on mette le feu à sa maison.

Pour sortir de Paris et regagner Vincennes, toujours à pied, c'est autre chose; les portes sont fermées et sont aux mains des communards. On ne laisse sortir personne. La mère et la fille vont de porte en porte, implorant la pitié des Fédérés. Elles traversent ce quartier de Paris, dernier refuge de la Commune, Belleville et le Père-Lachaise où l'on se bat avec acharnement; çà et là des morts sur le pavé. Elles finissent par trouver passage et franchissent les grilles à la porte de Montempoivre, à Bel-Air.

Un mot d'explication au sujet de cette Thérèse, citée par deux fois dans le texte.

Thérèse Roitin, née en Vendée en 1812, entre à 15 ans, au service du ménage Delsart. Elle sert au magasin, partage leur vie de famille, mange à leur table, tutoie les deux petites filles Henriette et Marie qu'elle a vues naître; on la tutoie. Restée 60 ans au service de ses maîtres et de leur descendance, elle en avait épousé tous les intérêts. À une jeune bonne qui avait été engagée pour l'aider, elle adressait un jour cette réflexion : "Mais, ma fille, vous allez ruiner la maison !" Un autre jour, promenant dans ses bras mon père qui n'avait que quelques mois et rencontrant une connaissance, elle lui disait fièrement: "Vous voyez cet enfant; voilà soixante ans que je suis à son service !" Décédée en 1887, elle sera inhumée au cimetière du Père-Lachaise, dans le caveau de famille.

Ne pouvant assumer seule la bonne marche de la fabrique d'enveloppes et de papier à lettres, Marie Dimier vend son négoce à Mr Blancan, tout en restant associée avec lui pendant encore quelques années. Par la suite la fille aînée de Mr Blancan épousera Mr Gaut et la maison Gaut et Blancan subsistera pendant près d'un siècle au 154, Faubourg Saint-Denis.

Devenue assez libre de son temps, Marie Dimier va profiter des mois d'été pour aller, avec ses enfants, au bord de la mer. Une lettre adressée à sa mère, en 1872, nous apprend qu'elle a trouvé en arrivant à Equemanville, près d'Honfleur, une petite maison à louer.
Quelques années plus tard, Marie Dimier songe à marier sa fille aînée, Louise, âgée de 19 ans. Il se trouve qu'un artiste peintre, Lavaud, qui pratique aussi la photographie, a son atelier dans l'hôtel particulier de la rue des Filles du Calvaire, a fait le portrait de Louise. Une photographie du visage, dessin et peinture pour tout le reste. Ce portrait est encore en ma possession. Les propriétaires de l'hôtel particulier, les Delsart, sont en très bonnes relations avec le ménage Lavaud qui, d'autre part, est locataire du ménage Hubert à Argenteuil. La maman Hubert serait, de son côté, bien heureuse de voir marié son fils aîné, Jules. C'est ainsi que le 30 décembre 1874, Jules Hubert s'est rencontré pour la première fois avec Louise Dimier, au cours d'une entrevue chez les Lavaud. Le 6 janvier 1875, première visite de Jules chez madame Dimier. Le lendemain, celle-ci lui écrit: "La soirée passée hier avec vous et les renseignements que j'ai pris aujourd'hui chez Mr Frémy me suffisant, vous pouvez, si cela vous convient, continuer vos visites chez nous..."
Le samedi 9, Marie Dimier va voir la fonderie où Jules Hubert est directeur. Elle tient à se renseigner sur la situation et ses perspectives d'avenir. En femme habituée aux affaires, en même temps qu'elle juge du sérieux du chef de maison, elle peut jeter un rapide coup d'œil sur l'usine et se rendre compte de son importance. Il n'est pas exclu de penser qu'en même temps, elle se soucie de ne pas imposer à sa fille un mariage qui pourrait avoir les mêmes tristes suites que celui de sa sœur. Tous les renseignements ayant sans doute concordé à la rassurer, le mariage est décidé et le dimanche 10, Jules Hubert peut l'annoncer à sa mère et à sa sœur. Ne sera célébré le 1er avril 1875. à la mairie du 10e arrondissement et le 3 en l'église Saint-Laurent.

L'habitude des vacances loin de Paris est bien établie. À défaut de Mitry dont la maison a été vendue, on vient prendre l'air à Vincennes, et, parfois, beaucoup plus loin. En 1878, avec Jeanne et Louis, c'est Arromanche ; l'année suivante, Dinan, Saint-Malo, Saint-Lô. En 1882, on s'expatrie pour aller découvrir la Belgique où, entre autres choses, la visite des grottes de Han donne lieu à une description assez originale :

"représente-toi 65 à 70 personnes au moins, se suivant accompagnées de 2 ou 3 guides en tête et d'un très grand nombre de jeunes filles portant chacune des lampes à pétrole; il yen a à peu près 1 pour 4 personnes, en sorte qu'on ne manque pas de lumière (...) Nous sommes restés à peu près 3 heures à voyager de cette façon (...) ce qui fait le plus d'impressions c'est la sortie; il y a 4 ou 5 barques suivant la quantité de voyageurs et on monte dedans à peu près 20 par embarcation (...) puis quand tout le monde est bien installé et que les rameurs ont bien mis leurs barques en place, on éteint toutes les lampes (...) au bout de quelques minutes, on aperçoit le jour par un petit trou de telle façon qu'on croit que c'est un clair de lune, enfin le jour revient petit à petit et nous voici sur terre"

En 1911, encore, âgée de 77 ans, fuyant la chaleur, elle va, seule, passer une dizaine de jours à Talloire et y pratique de longues promenades pédestres. Ce fut toujours une bonne marcheuse, à l'exemple de son père.
Installée définitivement à Vincennes dans la grande maison du 45, avenue Marigny, achetée en 1887, elle y reçoit successivement les ménages de ses enfants et y organise parfois des matinées dansantes qui sont très courues. Bien que servie par au moins une bonne sans compter celles que les enfants amènent avec eux, elle se plaint d'avoir beaucoup à faire et confie à une de ses correspondantes: "Voici revenu depuis le 15 août et avec le retour le collier de misère et la maison sur le dos, tout le monde rentre et la dernière semaine nous étions 17 à nourrir; vous voyez d'ici cette tablée et la maîtresse de maison avait fort à faire "Mais, au fond, elle doit être bien contente d'avoir tout ce monde autour d'elle, bien qu'elle écrive à la même: "Je ne brille pas par la vertu de patience".

Jacques Hubert a noté :

"Les jeudis, dimanches et jours de fête, repas de famille particulièrement joyeux et animés à la table de grand-mère qui réunissaient régulièrement vingt convives et plus, d'oncles, tantes, cousins, cousines, repas qui ont laissé dans la mémoire de ceux qui les ont vécus que des souvenirs délicieux.
Un oncle d'une rare érudition, aux idées originales, au courant de tout, dans le monde des lettres et de la politique; un autre oncle dont les relations commerciales, par les hautes fonctions qu'il occupait, fournissaient des anecdotes toujours neuves et variées narrées avec un brio et un pittoresque rares."

Le premier oncle est évidemment Louis Dimier; quant à l'autre, il s'agit de Charles Petit qui fut juge au Tribunal de Commerce, avant de devenir le président de cette instance et dont le mandat, fait très rare, fut renouvelé au cours de la guerre de 1914-1918.

De cette époque, je possède un certain nombre de photos de famille prises entre 1900 et 1913, sur le perron du 45 par l'un ou l'autre des deux spécialistes : mon grand-père, Jules Hubert ou mon grand-oncle, Charles Petit.

La guerre déclarée en 1914 va mobiliser sept des petits-enfants; deux n'en reviendront pas. Et en 1916, la grand-mère Dimier va être victime d'un accident.

Allant faire des courses à Vincennes, elle est tombée en montant sur un trottoir et une voiture à cheval est passée sur sa jambe. Transportée sans connaissance chez un pharmacien elle y est rejointe par son fils Louis qui, premier prévenu, "a couru comme un fou, en pantoufles et sans prendre le temps de mettre un chapeau sur sa tête".
Ramenée chez elle, après avoir reçu les premiers soins d'un médecin, elle donne, pendant plusieurs jours, une grande inquiétude à son entourage. Son état s'améliore lentement, mais elle restera désormais presque immobilisée. Une garde et sa vieille domestique Léonie la soigneront avec dévouement, mais contre elles deux, elle ne cessera de s'exaspérer. Je n'ai connu cette arrière-grand-mère que tout à fait à la fin de sa vie; elle est morte en 1921; j'avais à peine 8 ans; je me souviens seulement d'une très vieille femme couchée dans son lit, la garde me soulevant pour que je l'embrasse. Elle me faisait un peu peur avec son visage tout ridé et ses poils follets.

Avant de pousser plus loin, il faut revenir à cette tante Henriette Lemaire qui a tenu un rôle si important dans la famille et qui eut une si grande influence sur les enfants et quelques-uns des petits-enfants de sa sœur. C'est encore Jacques Hubert qui nous dévoile un peu de cette forte personnalité.

A l'époque où sa nièce Louise, mariée, habitait quai de Jemmapes et elle-même rue des Filles-du-Calvaire :

"Tous les jeudis, dans la matinée, la tante grimpait les trois étages du 164 quai de Jemmapes pour prendre les deux garçons, les emmener déjeuner "au Calvaire", avec promenade l'après-midi.
Accrochés et pendus chacun au bras de leur tante, faisant ainsi relever les pans de la grande pelisse fourrée, les deux petits découvraient ainsi un Paris plein d'attraits, sous l'égide d'un guide incomparable qui avait l'art d'éveiller la curiosité et l'intelligence des enfants.
C'était les musées : le Louvre, Cluny, Carnavalet. Une autre fois, elle annonçait :
"Aujourd'hui, nous visitons des églises" Ou encore : "Aujourd'hui, on fera les passages !"
"C'était passage de l'Opéra, passage Jouffroy, passage des Panoramas, galerie Vivienne et autres. Avec elle, tout était amusant et passionnant.
Et puis, il y allait les jeudis sensationnels : Robert Houdin, au Cirque d'Hiver, le boulevard à traverser et on y était rendu.
On était placé aux secondes, les places à 1 franc. La première réjouissance, c'était de voir l'allumeur des lustres qui tournait sa grande perche autour de chacun d'eux, et, en quelques secondes, des couronnes de lumière, c'était bien entendu le gaz qui jaillissait du plafond. Chevaux, clowns, acrobates faisaient leur apparition.
Si le cirque a continué sa carrière pour les générations qui ont suivi, il n'en fut pas de même pour l'unique Robert Houdin prestigieux prestidigitateur à tout jamais disparu.

Quelle influence n'eut-elle pas sur les enfants !

Ceci mérite un moment d'attention. Il est bien évident qu'au point de vue religieux, des trois ménages, Hubert, Petit, Dimier, le premier fut le plus déshérité. Il semble alors que la Providence, par une émouvante sollicitude, ait voulu rétablir l'équilibre en plaçant dans ce foyer la personne la plus apte à ranimer la flamme vacillante.
Par sa foi solide, son franc-parler, son ton parfois bourru (elle lança un jour à sa nièce Louise : "Tu ne vas pas élever tes enfants comme des chiens") son esprit toujours en éveil, très cultivée, elle savait s'attirer la sympathie de tous et les enfants l'adoraient.
Les promenades en campagne avec elle étaient pleines d'attraits. La campagne, à cette époque toute proche, sur les coteaux de Montreuil, où, en septembre, on se livrait aux vendanges, au milieu de la culture des pêches en espaliers.
Le côté champêtre de cette proche banlieue commençait à se transformer, mais elle gardait encore un certain charme, malgré les railleries de l'oncle Louis qui la dénommait la promenade aux "boîtes à sardines". Les chemins de campagne se parsemant peu à peu de rocailles, de coquilles d'huîtres et des détritus de boîtes de conserve.
Il n'y avait pas une plante, une fleur, un brin d'herbe à qui la tante donnait son nom.
Elle ne pouvait souffrir le désœuvrement. Il ne fallait pas, devant elle bâiller dans un fauteuil. "Lis, dessine, calque, copie, mais pour l'amour de Dieu, occupe-toi !"
C'est elle qui fournissait des lectures aux grands; elle allait puiser dans la grande bibliothèque en acajou, si imposante, dont elle avait hérité de Papa Delsart et en sortait quelque ouvrage qui avait dû ravir sa jeunesse, mais que le petit-neveu lisait consciencieusement mais sans grand attrait; tel fut le sort de "Mes prisons" de Silvio Pellico".
Dans le ménage Delsart, elle était la seule pratiquante. Elle assistait quotidiennement à la messe à Vincennes, la dernière couchée, la première
levée. Il arrive que, parfois, on l'entende, à une heure matinale, s'écrier, du bas de l'escalier : "Je pars aux Petits Pères" l'antique appellation pour Notre-Dame-des-Victoires.
Le dimanche, à la paroisse Notre-Dame de Vincennes, elle assiste aux deux messes de huit et neuf heures. À la seconde, sa nièce Louise la rejoint, accompagnée de ses aînés, sur les chaises gardées, côté de l'Évangile. Elle fait suivre les prières de la messe dans les livres des petits neveux. À la sortie de la messe de neuf heures, elle fait halte avec eux chez le pâtissier où les petits choisissent et dévorent les gâteaux de leur choix. Elle aura ainsi, sous son aile protectrice, deux garçons de onze, quatorze ans jusqu'à 25/28 ans et deux plus jeunes, de leur plus petite enfance jusqu'à l'âge de 13/16 ans.
C'est elle encore qui engagera les deux aînés à faire partie de la Conférence de St-Vincent de Paul, petite Conférence St-Joseph réservée exclusivement aux jeunes gens, dirigée par le second vicaire, l'abbé Fleschelle. L'influence qu'ils en retireront les marquera pour la vie entière avec répercussion sur les générations qui suivirent".

Avant d'abandonner la famille Dimier, il me parait indispensable d'évoquer la personne de son plus illustre représentant, mon grand-oncle Louis, frère de ma grand-mère.
C'est encore Jacques Hubert qui, l'ayant parfaitement bien connu, va nous aider à résumer la vie et tracer le portrait de cet homme hors du commun.

LOUIS DIMIER - 1865-1943 - HISTORIEN ET CRITIQUE D'ART

LOUIS DIMIER - 1865-1943 - HISTORIEN ET CRITIQUE D'ART

Pour en savoir plus sur Louis Dimier


Fin connaisseur, collectionneur, critique sévère et historien chevronné, Louis Dimier (1865-1943) a aussi été un bibliophile passionné, un romancier saisissant, un polémiste prolifique, et encore un homme politique dont la pensée a évolué du nationalisme intégral de l'Action Française (qui le comptait parmi ses fondateurs) à la mise en question des principes mêmes du nationalisme. Un fonds d'archive comme celui de la bibliothèque de l'INHA, qui comprend de nombreux volumes ayant appartenu à Dimier, souvent annotés par lui, et une vaste série de papiers personnels, représente un outil fondamental pour l'histoire de l'histoire de l'art.
Les matériaux qui s'y trouvent permettent non seulement de mieux connaître un des protagonistes de l'histoire de l'art en France, mais aussi de développer une vision plus claire et plus complète de cette époque si complexe, si riche en discussions enflammées, si féconde en recherches nouvelles qui fut le début du vingtième siècle.

Michela Passini est doctorante à la Scuola Normale Superiore de Pise, où elle prépare sous la direction de Enrico Castelnuovo une thèse sur le problème du nationalisme dans l'histoire de l'art en France et en Allemagne au début du XXe siècle. En tant que boursière San Paolo-INHA pour l'année 2005, elle a été chargée du dépouillement et du reclassement du fonds Louis Dimier de la bibliothèque de l'INHA, dont elle a rédigé l'inventaire.

LOUIS DIMIER - DOCUMENTS DE LA FAMILLE HUBERT

LOUIS DIMIER, 1920


Les passages entre guillemets sont extraits de l'un ou l'autre des deux livres de souvenirs de Louis Dimier : "Souvenirs d'action publique et d'Université" ou "Vingt ans d'Action française et autres souvenirs".

Lundi 22 novembre 1943, par téléphone, notre cousine Anne, religieuse bénédictine à Meudon, nous apprend la mort de notre oncle, Louis Dimier, à Saint-Paul-sur-Isère en Savoie.

Il emporte avec lui, pour moi, des souvenirs de près de soixante ans, remontant à ma plus petite enfance.
Il tint une si grande place dans ma vie que je me dois de m'arrêter ici quelques instants.
Ce ne sera qu'un acte de reconnaissance envers le frère de ma mère dont je me sens si proche par le sang et à qui je dois tant, au point de vue religieux, moral et politique.
Louis Dimier est né à Paris le Il février 1865, 154, faubourg Saint-Denis, troisième enfant, après deux soeurs . L'aînée, Louise, ma mère, née en 1855; la cadette, Jeanne, ma tante Charles Petit, née en 1860.
Le médecin accoucheur déclare, à sa naissance: "Cet enfant ne vivra pas ou il sera idiot". Mais l'enfant, à l'encontre de cette prédiction, s'avéra, au contraire, d'une rare vigueur, à tel point qu'il lui fallut deux nourrices pour apaiser un appétit féroce dont il ne s'est jamais départi tout au cours de son existence. Quant à la seconde partie de la prédiction, on verra par la suite ce qu'il faut en penser.

"J'étais remis aux mains des femmes", écrira Louis Dimier parlant de son enfance. Quatre femmes: sa mère, sa grand-mère Delsart, sa tante Henriette Lemaire et sa bonne, Thérèse Roitin qui faisait partie de la famille.

Quand vint l'âge des études, craignant pour lui "l'inutilité du latin", on le mit " au régime de l' enseignement commercial aux Frères de la rue Saint-Antoine, qui portent l' enseigne des Francs-Bourgeois. Les classes qu'on y suivait avaient tous les défauts d'un enseignement secondaire privé d'humanités; mais la discipline y était sage, la droiture profonde et les moeurs pures. Je comptais parmi les indociles et je fus plus d'une fois au ban de la discipline. "

À 14 ans, il fut six mois en Allemagne, à Stuttgart.

"J'appris l'allemand avec l'accent souabe dont je me suis défait depuis."

Il passe le baccalauréat ès sciences. On faisait venir du dehors un maître pour le latin qui faisait partie de cet examen. Ce professeur habitait Passy, "au bout de l'ancienne rue basse qui porte le nom de Raynouard, passé l'hôtel Delessert et le jardin des Eaux. J'eus de lui quelques leçons pour moi seul, auxquelles je me rendais par bateau sur la Seine. L'examen passé, les vues de la famille étaient que j'en restasse là, ou que je passasse aux préparations industrielles. Après beaucoup de tâtonnements et de ses deux passions, voyages, peinture, il les devait à sa mère et la peinture à sa tante. "On m'avait mené de bonne heure au Louvre." Ce "on" désigne la tante Henriette Lemaire.
En 1882, il visite la Belgique et ses musées, où il découvre les Flamands. En 1884, c'est l'Allemagne.

Mais il s'agissait de choisir une profession.

"Les circonstances ne m'en indiquaient aucune. Nulle de mes relations n'était déterminante et le négoce de mon père était vendu. Je me laissai donc aller au fil des examens, où le goût de l'étude m'entraînait, avec la profession de l'enseignement en perspective, ou je ne sais quoi qui pourrait se présenter. Je me mis donc à la licence es lettres, en ce temps-là, assez difficile."
La branche de grammaire qu'il choisit comprenait, thème grec, discours latin, sujet de grammaire, métrique et dissertation française. "Je suivis d'un côté les leçons de Sorbonne comme étudiant libre, de l'autre ceux de l'Institut catholique, logé aux anciens Carmes de la rue de Vaugirard."
Après avoir habité au 154, faubourg Saint-Denis, ensuite rue Lafayette, puis au 155 du même faubourg Saint-Denis, sa mère et lui vont passer sur la rive gauche et vont se loger 3, rue du Canivet, vieille maison dans une ancienne petite rue, toute proche de l'église Saint-Sulpice.

En 1889, voyage en Grèce ; 1890, Rome.

"J'avais 25 ans; je n'avais jamais écrit. Ni revue, ni journal n'avaient imprimé de moi la moindre ligne."

C'est par la politique qu'il aborde les journaux et le premier, "l'Univers" de Louis Veuillot, mort depuis dix ans.

"On me prit quelques feuilletons, sous le nom de "Propos divers", où je traitais de mœurs et de lettres selon mon humeur."

La plupart de ses écrits à cette époque étaient signés Louis Delsart.

Le "Boulangisme" fit sur lui une grande impression. "Le régime pensa s'effondrer, nous le crûmes par terre. Il survécut. Le général n'était qu'un pauvre homme. Il ne sut rien essayer dans l'ordre de l'action. Toute la France s'en releva meurtrie. Le sentiment national pâlit, l'espoir catholique s'envola."

"L'espoir catholique s'envola". Il faut retenir ce cri. Cela doit nous fixer sur l'origine des raisons qui poussèrent Louis Dimier avec tant d'ardeur vers la politique, vers "l'action". Après le Boulangisme, Drumont; après Drumont, la Patrie Française, après la Patrie Française, l'Action Française. C'est le chrétien qui se révolte contre un régime d'essence anticatholique, dont la politique intérieure sera, sans discontinuer, la haine religieuse et les persécutions. Le "Ralliement"; voici son opinion sur cet événement :

"L'année 1903 mourut le pape Léon XIII, après un règne de vingt-cinq ans consumé dans l'entreprise vaine de réconcilier la République française avec l'Église. Tous les efforts en ce sens avaient été tentés, toutes les concessions faites, toutes les disgrâces jetées sur les catholiques réfractaires, sans aboutir à autre chose qu'à un renouveau de persécution plus funeste que tous ceux auxquels on s'était flatté de porter remède."

Après plusieurs échecs au concours de licence, il est enfin reçu en août 1892.

"Je fis l'agrégation des lycées en Sorbonne. J'avais beaucoup peiné sur l'examen de licence; je passai celui-ci avec facilité. C'était la section de philosophie. On y tenait compte des dons dont je fus jugé pourvu."

À cette époque, une campagne électorale donnait l'illusion de l'action. Aussi, à peine agrégé, il songe à se faire élire député. Ce projet, dans la famille, passe pour extravagant. Il fait campagne à Moûtiers en Tarentaise pour les élections du 20 août 1893 contre un nommé Francis Carquet, candidat républicain, député sortant.

"Il avait une tête d'ivrogne et il ne fallait que lire ce qu'il écrivait pour voir que c'était un imbécile."

Louis Dimier fut battu avec 2 257 voix obtenues sur un bloc de six mille votants. L'histoire ne dit pas ce que cette campagne a pu coûter et ce que la maman Dimier a dû sortir de sa poche.

Vers cette époque, on quitte la rue du Canivet pour aller se loger 22, rue Monsieur le Prince, dans la maison qui présente bas-relief et buste de Jean Goujon, au-dessus de la porte cochère (coin de la rue Racine).

"J'avais entamé l'agrégation sans savoir si je passerais jamais. Quand je la vis à ma portée, l'idée d'être professeur prit corps dans mon esprit. Elle n'avait rien qui me plût. Je ne songeais guère qu'à l'Université, à cause de l'ampleur de la maison et de son ferme établissement public, où je supposais être à l'abri de quantités d'obstacles et de contrariétés, malgré l'hostilité que je vouais au régime."

1894 - 29 ans; il se marie avec Marie Barbeau, mariage à Saint-François-Xavier.

Lycée de Saint-Omer, puis celui de Valenciennes.

1899 - Il prépare sa thèse sur le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois de France, ouvrage de 600 pages in-octavo, avec quantité de tableaux et un catalogue.

Ma soutenance eut lieu à l'été de 1900. J'eus la mention très honorable et je quittai enfin pour toujours la Sorbonne, chargé de tous les lauriers dont elle dispose."

Au foyer, sont nés successivement : Anne, 1895; Joseph, 1898; Henri, 1899.

Il passera cinq ans à Valenciennes : 1898 - 1903.

À cette époque, l'Affaire Dreyfus battait son plein, la révolution dreyfusienne allait ravager tout le pays. À ce sujet, Louis Dimier a dit : "Je me suis dit quelquefois que sans l'affaire Dreyfus je ne serais jamais sorti de l'Université."

Il apprend un jour "qu'en classe de rhétorique une partie du temps de la part du professeur se passait à blanchir le traître. Aussitôt, j'avisai la mienne que, comme il n'était pas juste de laisser dans le lycée l'intérêt français sans défense, tel jour a telle classe, je leur expliquerais l'affaire."
Ce qui fut dit fut fait. "Depuis ce moment, la philosophie du lycée de Valenciennes fut classée foyer de réaction."

À la suite d'une visite qu'il rend aux Pères Maristes qui allaient être chassés, il est dénoncé par la Loge. Il est traité de corbeau par les feuilles anticléricales du lieu. Suspendu pour six mois, il répond par la démission.

Interpellation au Sénat.
Il faut lire ces débats au Journal Officiel. Cela juge une époque. Lorsque le ministre de l'Instruction publique donne lecture a la tribune du Sénat de la lettre d'explication de Louis Dimier au proviseur où il est dit : "Les Pères Maristes de Valenciennes ont été, depuis que je suis dans cette ville, le lieu ordinaire où je me suis adressé tant pour les offices que pour les sacrements", cela déchaîne les ricanements d'une meute de crétins anticléricaux. "Rires à gauche", enregistre le Journal Officiel de cette République française. À quoi le ministre croit nécessaire d'ajouter : "Je comprends votre hilarité." !!!

"La canaille me chasse, elle est l'auteure de ce départ. Mais si cette canaille a le jour, elle n'aura pas le lendemain. Libre désormais par elle, le régime qui la couronne éprouvera ce que peut contre lui cervelle solide et propos bien formé. Je ne hais personne, on ne hait que ce qu'on craint. Mais une dette rigoureuse nous engage; nous devons à la canaille de la remettre en place. Ni mes amis ni moi n'y faillirons."

Il poursuit entre temps ses travaux sur la peinture : "Les Primitifs français" - "Histoire de la peinture de portrait en France au XVIe siècle" - "Histoire de la peinture au XIXe siècle". Travaux qui nécessitent de fréquents voyages à travers l'Europe, poussant jusqu'au Danemark, la Suède et Saint-Pétersbourg en Russie. Il parlait presque toutes les langues d'Europe et connaissait à fond les musées et les collections.

Après huit ans de province, il a rejoint la capitale et s'installe 8, rue du Puits l'Ermite.

"J'avais mon logis au sommet d'une maison qui dominait elle-même le fond du val de Bièvre sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève...du cabinet où je travaillais, la vue portait jusqu'à Montrouge, la Glacière et Vincennes."

Il va enseigner au collège Stanislas. "Pendant deux ans, j'y ferai la classe de rhétorique."
En 1906, il est révoqué. Il faut se débarrasser de ce professeur par trop compromettant. S'il passionnait ses élèves, il affolait les responsables de l'établissement.

À nouveau sans situation stable, c'est Maurras qui vient à son secours.

"Notre Institut, a dit Maurras, a été fondé en 1906. La circonstance, le prétexte avaient été de rendre service à un professeur qui s'étant brouillé avec l'enseignement universitaire, venait de se brouiller avec l'enseignement religieux; il n'avait plus ni chaire, ni élèves, ni traitement. J'avais d'abord quêté pour lui la fondation d'un cours. Des amis intelligents nous dirent tout de suite que l'occasion était bonne pour fonder une véritable université ou, tout au moins, un Institut où nos 44 doctrines seraient enseignées et vivifiées par la critique des idées adverses."

Le 11 avril 1904, il a une entrevue avec le pape Pie X. Le récit de cette audience qui a fait quelque bruit a fait l'objet d'une brochure : "Conscience et ralliement".

Jusqu'en 1920, il va se donner corps et âme à l'Action Française. Je n'en dirai rien ici, pas plus que de sa rupture avec Mauras qui fut pour lui un déchirement, non plus que des conséquences néfastes de la publication du deuxième volume de ses souvenirs. Cela a fait l'objet d'un long et pénible chapitre (1926-1939).

Il a parfois de violentes polémiques, même en tant que critique d'art.

Avec Victor Basch, juif hongrois de Sorbonne : "Rien n'est si confus que votre esprit, si pauvre que votre jugement, si embrouillé et si plat que votre langage. Il n'y a chez vous d'ardeur que la fureur; mais cette ardeur n'éclaire rien" déclare Louis Dimier dans un article intitulé : "La fureur d'un sot", paru dans l'Action Française du 15 septembre 1917.

Il est provoqué en duel par un autre juif Louis Mayer, dit Vauxelles, traité de crétin le 27 décembre 1911.
Réponse de Louis Dimier aux deux témoins : "Messieurs, je prends connaissance à l'instant de la lettre que vous m'avez adressée au journal, au nom de M. Vauxelles. Je n'y puis répondre que par un refus de constituer moi-même des témoins. Je suis catholique, je ne me bats pas. Aussi ai-je l'habitude de ne rien écrire qui puisse donner matière à ce qu'on appelle une affaire d'honneur."

1911 - Une bien cruelle épreuve; la petite Charlotte, huit ans, leur est enlevée après une longue et cruelle maladie.

La guerre !... La fille aînée au cloître. Puis, successivement, les deux garçons quittent le foyer pour rejoindre ceux qui se battent au front.
Deux fils "s'engagèrent, choisirent pour corps les chasseurs alpins et firent la campagne comme simples soldats. Une maladie terrible suivie d'une mort cruelle avait déjà visité mon foyer. Une fille me quitta pour le couvent. L'abandon, le deuil, l'anxiété furent désormais mon partage..."

Sa prodigieuse production littéraire ne se ralentira jamais. De nombreux ouvrages sont sortis des cours donnés à l'Institut d'Action Française :

Les maîtres de la Contre Révolution, 1907.
Les préjugés ennemis de l'Histoire de France, 1908.
Veuillot, 1913 -
Bossuet, 1916 -
Descartes,1917 -
Buffon, 1919

Avec tous les ouvrages d'art, on a relevé, dans une liste dressée après sa mort, soixante-trois numéros.

1917 - le 28 octobre, descente de police 8, rue du Puits l'Ermite. Tout est visité. "Les armoires de ma femme, remuées aussi, ne révélèrent que du linge et quelques lettres de famille." C'était la suite du grotesque "complot des panoplies" imaginé par quelques policiers et où le président du Conseil de l'époque, Paul, Prudent Painlevé, donna tête baissée.

La guerre finie, une nouvelle épreuve devait surgir, "...un événement inattendu, inouï, à peine concevable, qu'on aura peine à croire et que je vais conter..."

C'est l'aventure, incroyable en effet, survenue à son fils Joseph, envoyé aux "Bat' d'Af" ! à Tunis, puis aux confins du désert, mêlé aux repris de justice, voleurs, souteneurs, assassins et dont il n'échappera que par miracle. Enfin les deux fils démobilisés rentrent au foyer.

On quitte la rue du Puits de l'Ermite pour se loger dans la maison dont Louis Damer est propriétaire, 17 rue des Filles du Calvaire," une maison que mes grands-parents avaient près du boulevard du Temple, elle avait logé des peintres dont c'était le quartier alors."

Joseph s'essaya dans diverses activités, tandis qu'Henri se lançait dans des affaires malheureuses. Dès lors, les affaires de famille s'embrouillèrent à un tel point qu'elles devaient peu à peu devenir inextricables.

Puis, coup sur coup, c'est :

Le mariage d'Henri avec Louise Bernheim, de race juive (11 octobre 1924) chez les Bénédictines de la rue Monsieur.
Nous restons atterrés et ne pouvons nous faire à cette idée : l'enjuivement de la famille Dimier !
La juiverie s'infiltrant dans la famille française, notre famille! C'est abominable! Il n'y a pas d'autre mot. Et celui de la sœur même d'Henri, de son couvent des bénédictines de la rue Monsieur. Dans la semaine du mariage, la juive se convertit à la religion catholique, en cachette de ses parents. Nous faisons entendre à Henri qu'il n'a pas à nous présenter sa fiancée. Il comprend. Ma femme et moi, à notre entrée dans la cour du couvent, nous saluons les membres de la famille qui s'y trouvent presque tous , à l'exception des deux mariés. Air lugubre de tous. Il faut se retenir pour ne pas prononcer : "Sincères condoléances."

Et l'entrée de Joseph chez les Bénédictins de la rue de la Source (31 décembre 1924) pour, de là, se rendre à l'abbaye de Tamié en Savoie. Il est ordonné prêtre le 18 octobre 1932 par Mgr fermier, évêque de Tarentaise, dans cette même chapelle de la rue Monsieur, où la sœur aînée est cloîtrée depuis 1918.

Septembre 1939, la guerre !

On a quitté la rue des Filles du Calvaire pour se contenter d'un pied à terre place des Vosges, puis retraite définitive en Tarentaise, à Saint-Paul-sur-Isère. Apparitions de loin en loin à Paris.

Le dimanche 19 octobre 1941, sa visite à Vincennes, 40 avenue des Charmes. Très vieilli, il arrive, marchant courbé en deux, frappant le sol de sa canne blanche. Affalé dans un large fauteuil du salon, la tête en arrière, il semblait anéanti, usé; mais, soudain dans un contraste saisissant avec ce physique si atteint, jaillissait une parole vive, alerte, aux remarques pleines de bon sens et d'à propos, le tout dans un style impeccable, châtié, élégant.
Admiration sans bornes pour Pétain! Son étonnement de rencontrer chez un militaire un si grand politique! C'est admirable, ses messages sont magnifiques! Où a-t-il appris tout ça? Ce sont ordinairement des choses que les militaires ignorent!

Comment la république s'est-elle laissée évincer ?

Nous qui avons vu pendant quarante ans ces gens se défendre avec tant d'habileté, comment se fait-il qu'ils aient pu se laisser balayer aussi facilement...

Il aura eu la consolation de ne pas mourir avant d'avoir vu enfin la réalisation d'un rêve si longtemps caressé ;

LA GUEUSE CREVÉE. La fin lamentable et tragique du régime ennemi de sa foi.

La petite dernière, Antoinette, réalisant quelles devaient être pour elle les conséquences de tous ces bouleversements, rompit avec tous les préjugés de jadis des familles bourgeoises, se mit au travail pour passer les examens d'assistante sociale, afin de s'acheminer vers une situation lui assurant l'avenir.

Alité pour une légère bronchite, il s'est éteint subitement dans la nuit du 21 au 22 novembre 1943 âgé de 78 ans et neuf mois.
Il repose à l'ombre du clocher de la petite église de Saint-Paul-sur-Isère, sur la terre de Tarentaise où dorment tous les ancêtres Dimier.

Les témoignages de ses contemporains vont compléter cet exposé de sa vie.
Tout d'abord, d'une lettre de son fils Joseph, le cistercien, adressée à son cousin Jacques Hubert: "La mort de mon père est une joie immense à la pensée qu'après avoir tant lutté pour chercher le vrai et pour le défendre, avec une indépendance comme on en voit peu d'exemples, il peut contempler enfin face à face la "VÉRITÉ" qui fut la passion de toute sa vie, dans un bonheur qui passe tout sentiment."

Du même, quelques années plus tard: "J'ai su après qu'il allait à confesse tous les samedis à Moûtiers, à pied l'après-midi, soit 13 kilomètres aller et 13 kilomètres retour à 77 ans" !
D'André Thérive, dans "La Voix Française" du 4 février 1944: "Je me souviens d'un soir où l'abbé Brémond, me parlant de lui, baissa soudain le ton et dit gravement : "M. Dimier, au moins, c'est un chrétien."

De Léon Daudet avec lequel il collabora de longues années à "l'Action Française", dans "Vers le Roi" : "Catholique fervent, agrégé de l'Université, polémiste d'une verve drue et d'une éloquence souvent irrésistible, Louis Dimier, par certains côtés, rappelle Veuillot. Connaissant à merveille les points faibles de l'adversaire, ses préjugés, les détours de l'erreur libérale, érudit de mille manières, n'ignorant rien de l'art contemporain, avec quelques idées saines très arrêtées et toujours vigilantes, il est à son aise dans la polémique, comme dans la discussion historique et théologique. Il parle comme il écrit, avec verve, éclat et précision et je l'ai vu s'élever, par plans gradués, à la plus haute éloquence."

De Daniel-Rops, dans "La vie intellectuelle" du 10 mars 1936 :
M. Louis Dimier apparaîtra sans aucun doute, aux historiens futurs de nos lettres, comme un des personnages les plus singuliers de la littérature du XXe siècle...il est évident que l'ampleur de son érudition, la force de ses jugements, n'ont pas encore frappé le grand Public. Cette érudition est extraordinaire : dans "L'Église et l'Art", il y a près de mille noms cités, tous avec une pertinence singulière. Les langues européennes sont familières à M. Louis Dimier, y compris les scandinaves ; le latin, le grec et l'hébreu n'ont pas de secrets pour lui...A4. Louis Dimier écrit une langue archaïque, très savoureuse, mais difficile."

De Pierre du Colombier qui fut son élève à Stanislas : "Son érudition était prodigieuse et prodigieusement vivante...Il écrivait dans un style curieux qui paraissait archaïque, mais qui lui était naturel, car il l'avait en parlant. Sa conversation avait du succulent et de l'abrupt, ses réactions toujours de l'imprévu...il avait conservé le don d'aborder tous les problèmes avec un tour personnel, comme si nul ne s'en fut encore occupé.
Sa naïveté n'était pas feinte. Il disait les choses tout à trac et s'étonnait sincèrement qu'elles puissent blesser."

C'est encore Jacques Hubert qui évoque la "distraction" de son oncle : plongé dans ses pensées, les choses les plus réelles lui échappaient parfois. Marchant tête et corps en avant, il m'est arrivé de le croiser dans la rue ; on s'avançait vers lui, il avait les yeux fixés sur vous sans vous reconnaître, puis, tout à coup, subitement, il sortait, de son rêve et la conversation s'engageait.
Tout jeune homme, allant un jour rendre visite à sa sœur aînée et à ses deux jeunes neveux, 164 quai Jemmapes, il gravit quatre étages au lieu de trois, sonne ; la bonne lui ouvre, entre dans la salle à manger en coup de vent : "Bonjour les crapauds !" (Chez ce voisin, deux enfants comme à l'étage au-dessous), et ne s'aperçoit qu'à ce moment de sa méprise, "crapaud" et "crétin" étaient les termes les plus usités pour ses deux jeunes neveux ; celui de "crétin" l'était peut-être plus que "crapaud". On y était tellement accoutumé que cela ne tirait pas à conséquence et, malgré les taquineries, parfois cruelles du jeune oncle, les deux neveux n'en étaient pas moins toujours suspendus à ses basques.

À table, pris dans le feu de la conversation avec son voisin, rien de plus plaisant, lorsque l'oncle Charles Petit lui demandait de lui passer la salière, l'oncle Louis se saisit de la carafe et reste le bras tendu, continuant sa conversation. Spectacle réjouissant qui déchaînait les rires de toute la table, l'oncle Charles faisant remarquer en aparté : il va rester ainsi jusqu'à la fin du repas.
En voici une autre, racontée par un étranger à la famille .
Unn de ses élèves l'avait surpris, griffonnant feuille après feuille, dans une brasserie très mal famée du Quartier Latin où il s'était réfugié en plein après-midi. Deux volailles de cet établissement vinrent s'asseoir près de ce monsieur solitaire et, chaque fois qu'il relevait le nez, plantant sa plume dans l'encre, elles le frôlaient du coude, elles lui murmuraient à l'oreille. Le manège dura un quart d'heure. Notre maître finit par voir où il en était. Il s'écria de son étonnante voix de fausset : "Non, mais réellement ? " Ainsi passait-il auprès des tristesses et des laideurs de ce monde.

Un jour, dans le métro, s'apercevant subitement que le train a atteint la station où il devait descendre, il se précipite comme un fou vers la portière, bousculant tout sur son passage. "Va donc hé ! Landru" lui crie-t-on. Et de s'esclaffer en racontant l'incident.
Lors d'un repas, une maîtresse de maison lui représentait le plat de gigot chaque fois qu'elle voyait son assiette vide, une fois, deux fois, trois fois, et lui, inconscient, se resservait. Ce manège eut pu se poursuivre jusqu'à épuisement du gigot, si son épouse n'avait dit en aparté à la dame de cesser ses offres.
Ses maladresses étaient assez fréquentes. On a rapporté qu'il "était devenu simplement, un voisin redoutable pour ses commensaux et pour les cafés, un client catastrophique. Il renversait dix consommations d'un seul coup de coude ou en enfilant son manteau, bousculait le lustre. Les garçons le traitaient avec une horreur sacrée, un respect terrifié."

Le mariage de son fils Henri avec une juive avait grandement étonné la famille, étant donné les sentiments profondément antijuifs professés jusque-là par tous ceux qui se réclamaient des doctrines nationalistes de l'époque, spécialement par Louis Dimier lui-même. Jacques Hubert, à partir de ce jour, fut en froid avec son oncle et refusa, comme celui-ci l'y conviait, de continuer d'avoir des rapports amicaux avec son cousin. Il se souvenait de cette anecdote qu'il raconte dans ses souvenirs :

Cela se passe en gare de la Bastille où, pour se rendre à Vincennes, on va prendre le train. On a tous son abonnement et il arrive fréquemment que l'on se retrouve sur le quai. Le neveu est déjà installé dans un compartiment. Il voit passer ses deux oncles qui lui font signe de loin de les rejoindre. "Tu n'as pas vu ces deux "youpins" assis près de toi !"

Ceci se passe vers 1898; l'affaire Dreyfus est à son paroxysme.

Heureusement, depuis cette lointaine époque, les choses ont bien évolué, en grande partie, à la suite des atrocités commises par les tenants du national-socialisme allemand, et à une prise de conscience d'une grande majorité de nos concitoyens, refusant énergiquement les sentiments antisémites tellement répandus avant la dernière guerre.

MARIE BARBEAU ÉPOUSE LOUIS DIMIER

MARIE BARBEAU ÉPOUSE LOUIS DIMIER

JOSEPH DIMIER

JOSEPH DIMIER


(par ses cousins Geneviève Petit, épouse René Piel et Jean Petit)

L'enfance et l'adolescence

Notre cousin Joseph Dimier naquit le 20 février 1898 à Valenciennes où son père Louis exerçait la charge de professeur de philosophie au lycée de la ville. Selon l'usage des milieux chrétiens de l'époque, il fut baptisé dans les jours qui suivirent, le 28 février, en l'église Notre-Dame du Saint-Cordon. Son oncle, notre père Charles Petit, fut son parrain; et sa grand-mère Marie Dawant, sa marraine.

Pour illustrer ses années d'enfance, nous avons choisi trois photographies tirées de l'album de famille. La première, prise vers la fin de l'année 1898 à Trouville, montre un beau bébé joufflu, engoncé dans une robe de cérémonie en dentelles et sur le devant de laquelle pend une médaille d'or. Un deuxième cliché, pris cette fois à Valenciennes en 1900, permet de découvrir un bambin de deux ans et demi, bien emprunté dans un costume à veste à col marin; son visage est devenu celui d'un petit garçon dont les yeux clairs pétillent déjà de vivacité . Une troisième, de 1903, montre Joseph Dimier à l'âge de cinq ans, en compagnie de ses parents et de ses trois premiers frères et sœurs, Anne, Henri et Charlotte.

Peu après, c'est l'incident. À proximité du domicile familial se trouvent la maison et l'église des pères maristes où les Dimier vont régulièrement aux offices. Le 29 avril, jour de l'expiration du délai précédant leur expulsion forcée, et pour témoigner sa sympathie, Louis Dimier leur rend une visite aussitôt jugée inadmissible de la part d'un fonctionnaire d'État par les anticléricaux de l'endroit. Le 5 mai, il est suspendu pour cinq mois sur décision d'un ministre... des postes, chargé par intérim de l'instruction. Le 7, Louis Dimier envoie sa démission de la fonction publique. Il quitte alors Valenciennes pour Paris.

La famille s'installe dans un vaste appartement aux cinquième et sixième étages du 8 rue du Puits de l'Ermite dans le cinquième arrondissement. Là, le quotidien fut durant de nombreuses années tout de rigueur et d'ordre, chacun occupant la place incombant à son état. Notre tante Marie était bien prise par les tâches de maîtresse de maison et de mère de quatre puis bientôt cinq enfants avec la naissance de notre cousine Antoinette en 1907; d'autant que Charlotte tomba gravement malade et décéda au début de 1911. Notre oncle travaillait sans cesse, à l'extérieur ou chez lui. Un escalier intérieur menait aux deux grandes pièces qui lui servaient de bureau sous les toits. Au milieu d'un prodigieux amoncellement de livres, il y passait des heures, des journées entières, ne descendant que tard le soir pour se coucher, et sans n'avoir jamais réellement profité de la vue sur Paris s'offrant à ses yeux. C'est là qu'il corrigeait ses copies et préparait les cours qu'il enseigna deux années durant au collège Stanislas, avant d'en être renvoyé en juillet 1905 pour s'être opposé avec trop de vigueur aux idées des catholiques libéraux du Sillon de Marc Sangnier. Il y conçut et écrivit tous les ouvrages artistiques qu'il publia jusqu'à la fin de la Grande Guerre. Désormais il est entièrement absorbé par sa collaboration avec Charles Maurras, ces deux pièces devinrent également le laboratoire de réflexion et de polémique d'où sortirent les cours qu'il professa à l'Institut d'Action Française et les livres politiques très engagés qu'il fit éditer jusqu'à sa rupture d'avec la ligue en 1920.

Louis Dimier se chargea lui-même d'une large part de l'instruction de ses enfants. Son aînée, notre cousine Anne, ne fréquenta jamais aucun cours privé ni aucun établissement public. L'idée que ses filles puissent passer le moindre examen pour aller ensuite exercer une profession lui était complètement étrangère. Pareillement, il s'occupa de ses deux fils Joseph et Henri et de sa benjamine Antoinette jusque vers l'âge de dix-onze ans, leur apprenant à lire, écrire, compter... Mais ce faisant, il ne suivait aucun programme officiel, agissant, dans ce domaine comme dans tous les autres, comme bon lui semblait : Joseph devenu Père Anselme conserva toute sa vie dans sa cellule de moine la première grammaire grecque que son père lui offrit à l'âge de six ans. Si bien que nos cousins avaient régulièrement deux ou trois années d'avance sur nous dans telle matière et, inversement, deux ou trois de retard dans telle autre. Et parce que nos oncles et tante aimaient la musique, singulièrement le piano, les quatre enfants Dimier surent déchiffrer les notes et toucher le clavier avant même de savoir lire. Que dire enfin de leur première instruction religieuse que, pour rien au monde, Louis Dimier n'aurait voulu confier à un quelconque ecclésiastique ! C'est son épouse, elle aussi profondément chrétienne, qui s'en chargea.

Et les distractions dans tout cela ? Les plus simples se résumaient à de rapides promenades au Jardin des Plantes tout proche ou au parc du Luxembourg. Aux dimanches de demi-saisons, la famille quittait Paris pour une excursion dans les environs immédiats de la capitale qui avaient encore à cette époque un aspect rural bien disparu aujourd'hui. Notre oncle ne manquait jamais de faire admirer les paysages puis de raconter et d'expliquer les hauts faits historiques qui s'y rattachaient : les châteaux de Versailles ou de Fontainebleau, bien sûr, les abbayes de Port-Royal ou de Royaumont, déjà... .

Il y avait aussi les séjours chez les grands-parents. De ceux que firent les enfants Dimier auprès de leur grand-mère maternelle à Trouville, nous ne pouvons rien rapporter pour n'y avoir point participé. Mais de nos journées chez notre grand-mère commune, quels magnifiques souvenirs ne gardons-nous pas ? Elle avait acheté une propriété à Vincennes, en bordure du Bois, au 45 avenue Marigny, actuellement avenue Foch. Tous ses petits-enfants Hubert, Petit et Dimier s'y retrouvaient de temps à autre le jeudi ou le dimanche et durant presque toutes les vacances scolaires. Le vaste jardin ombragé était propice aux jeux que les plus grands d'entre nous organisaient à la joie des plus petits: croquet, ballon, cache-cache... . Sans oublier de régulières et touchantes dévotions devant une statuette de la Vierge exposée dans un mur et que nous appelions Notre-Dame du Lierre. Nous allions aussi souvent nous promener à pied, et plus tard en bicyclette, dans le Bois de Vincennes ou même nager dans la Marne à Nogent. Lors des jours de pluie, les aînés racontaient ou inventaient des histoires pleines de merveilleux enfantin; Joseph les écoutait avec attention, sans en perdre une miette, posant quelquefois de perspicaces questions qui déroutaient les affabulations du narrateur ainsi obligé de se surveiller pour ne pas trop se contredire. Son caractère enjoué, décidé, le faisait participer franchement à toutes ces activités d'enfants. Au prix parfois de bruit excessif né de chamailleries ou de disputes, principalement avec son frère Henri. Si bien que, de temps en temps, notre oncle Louis quittait sa table de travail pour une réprimande, sans pour autant que cela entraînât jamais trop loin. Toutes nos fêtes de famille se déroulaient à Vincennes. Notre père et notre oncle, Jules Hubert, versés l'un et l'autre dans l'art photographique, prirent de nombreux clichés de ces journées toutes d'affection et d'insouciance.

Les années 1908-1910 marquèrent un tournant dans l'enfance de Joseph Dimier. Ce fut un début d'ouverture sur le monde extérieur. Pour préparer sa communion solennelle et sa confirmation reçue au printemps 1909, il lui fallut suivre le catéchisme à la paroisse Saint-Etienne-du-Mont. Son père se résolut également à le faire entrer au lycée Louis-le-Grand à partir de la classe de sixième. Et nous avons encore en mémoire son piteux retour, ébouriffé et sans chapeau, de la manifestation patriotique à laquelle il participa en mai 1911 en l'honneur de Jeanne d'Arc. C'étaient encore les nombreuses parades et défilés militaires captivant son attention et éveillant son esprit.
Le cadre de vie de l'adolescent est désormais bien établi. Joseph fréquentera Louis-le-Grand jusqu'à l'obtention de son baccalauréat latin grec en 1916. Il y découvrit le sport, pratiquant assidûment la course à pied et surtout le rugby par le biais duquel il forgea ses plus solides amitiés. Mais lui qui devint un historien de grande réputation ne fit jamais aucune autre étude que celles-ci. Le temps des jeux d'enfants étant révolu, la famille Dimier alla passer pratiquement chaque année une partie de ses vacances d'été en Savoie, louant une petite maison rustique à Macôt. Avec les siens, son père notamment, Joseph put y randonner en toute liberté à longueur de journée à travers les vastes espaces encore vierges de ce qui est devenu aujourd'hui la station de La Plagne.

Mais c'est la guerre aussi qui, chaque jour, rappelle aux tristes réalités du moment. Lorsqu'un de ses grands cousins revenait du front en permission ou en convalescence de blessure, il n'avait de cesse de le suivre pas à pas, de se faire raconter par le menu la vie quotidienne dans les tranchées, les attaques contre les Allemands, les types d'armement...Tout ceci l'attirait, l'excitait même, bien davantage que le morne petit emploi provisoire qu'il occupa dans une banque. Il se rongeait et dépérissait à vue d'oeil, ne songeant qu'à s'engager au plus vite pour participer pleinement au combat et servir son pays, à l'instar de ses cousins et de ses meilleurs amis.
L'affaire ne fut cependant pas commode. N'ayant pas atteint l'âge requis, il dut obtenir l'autorisation de son père qui, plus à même de juger les dangers encourus, n'était guère favorable à ce généreux projet. C'est finalement sur les instances pressantes de son épouse que Louis Dimier se résigna à ne plus brider les intentions de son fils. Mais Joseph tenait absolument à s'engager dans les chasseurs alpins, à l'exclusion de tout autre corps, et sa première tentative se solda par un échec. Il ne fallut rien de moins que plusieurs interventions auprès de diverses autorités militaires pour qu'il soit accepté. Le 27 décembre 1916, avec le consentement légalisé de son père, il signa à la mairie du douzième arrondissement son engagement volontaire "pour la durée de la guerre" au 22e bataillon de chasseurs alpins. Il a alors dix-huit ans et demi; sa vie vient de basculer, une première fois.

Geneviève Petit, épouse René Piel et Jean Petit

HENRI DIMIER MON VIEUX COUSIN

HENRI DIMIER un Peintre


J'ai bien connu Henri. Je suis allé plusieurs fois dans son atelier. Il est aussi venu chez nous pour des dîners et autres visites, et souvent rencontré au cours des réunions de familles.

Il y a quelques années, il m'a reçu dans son atelier avec un camarade, excellent dessinateur, qui à l'époque s'essayait à la peinture hyperréaliste.
Je me souviens du commentaire ou conseil avisé qu'il fit à mon ami en regardant son travail.

"Tu es très habile, mais oublie ta main, dessine, travail, redessine pour l'oublier."

Tout était dit...la technique était trop visible, omniprésente...gênante...

DESSIN PAPIER KRAFT CRAYON DE COULEUR

DESSIN PAPIER KRAFT CRAYON DE COULEUR


Dessin que nous possédons, acheté au cours d'une exposition organisée à Paris par sa fille Sophie. 26x37 cm

COMMENT PARLER PEINTURE ? Par Pierre Daninos

COMMENT PARLER PEINTURE ? Par Pierre Daninos


Nous vivons dans un monde renversant où il est devenu naturel de déclarer d'une jolie femme "Quel beau châssis !" et d'une voiture qu'elle est racée. Cette tournure d'esprit atteint des sommets chez certains esthètes qui s'exclameront en face d'un jambonneau : "C'est cathédralesque !", et devant la cathédrale de Chartres : "C'est pas cochon du tout !".
Je ne devrais donc pas m'étonner que, dans les textes qui figurent en général à la place même de celui-ci et traitent de peinture, le mot peinture ne figure jamais. Pas plus d'ailleurs que dessin, perspectiveou couleurs.

En revanche il est sans cesse question de :

quête picturale,
calligraphie,
graphisme,
orthographe.

Au pays de Descartes, il devient logique de trouver d'un livre qu'il est haut en couleurs et d'un tableau : "C'est vraiment bien écrit". Mais parler peinture quand il s'agit de peinture semble complètement dépassé. On laissera ça aux gogos (qui en sont encore à dire sur les champs de courses : "Ce cheval-là, c'est une peinture !") et, pour parler peinture, on fera appel aux vocabulaires :

littéraire : "Ce peintre sait sa grammaire : son style est sans bavure".
théâtral : "Il a une présence folle".
musical : "Quelle polyphonie dans les tons ! Quelle musicalité dans les frottis !"
photographique : "La grande vertu de cet art ? L'instantanéité".
politique : "Malgré la subversion apparente de l'œuvre, la structure même des masses répond à des options esthétiques toutes simples".
zoologique : "Le tropisme de ses figures".
gastronomique : "La saveur des tons".
technologique : "L'impact de la matière".
météorologique : "C'est fou l'air qui circule là-dedans !".
atomique : "Il possède à un tel point l'art de la désintégration qu'il en fait éclater les cadres".
sportif: "On reçoit ça comme un coup de poing! Quel punch!".
médical : "La psychose obsessionnelle des masses blanches, les spasmes quasi-convulsifs des cramoisis"...
...en bref à tous les vocabulaires imaginables (y compris le vocabulaire vocabuliste puisqu'il est couramment question du "vocabulaire de Picasso") pourvu qu'en soient absents des mots aussi primaires et galvaudés que peinture dessin ou couleurs. "Non-couleurs", en revanche, ne fait pas mal : j'ai lu d'un peintre que "ses non-couleurs massives; contrastant avec les surfaces lisses, sont fondues dans le presque néant ou le peut être rien".

Sans doute faute d'un apprentissage convenable, je ne me sens pas tout à fait au point pour écrire à propos d'un peintre. Mon faire comme on dit, n'est pas suffisant. Je voudrais bien pouvoir vous inviter à saluer chez Dimier "l'avènement lucide et positif d'un certain signe du sensible qui sanctionne sa quête picturale d'une émotion extatique" - mais, je le regrette, impossible aujourd'hui.

Parler à un peintre de son œuvre, notamment lors d'un vernissage, m'a toujours paru aussi difficile. Ou je n'aime pas - et dans ce cas j'essaye bien de mentir, de mentir bien, mais avec la tête que je fais, la vérité transpire ; ce n'est pas beau. Ou j'aime - et les difficultés commencent. Avec un écrivain, le simple bien ("J'ai lu : c'est bien/ vous savez... c'est TRAI bien !") peut suffire. Avec un peintre, cela me paraît plat.

Il y a des gens qui arrivent à dire le plus naturellement du monde :

Devant un tel tableau, on se sent meilleur !
ou :

Ça vous prend aux tripes !

...mais je ne dois pas avoir assez d'estomac : ça sonne faux. On ne me croit pas. J'ai bien essayé de dire un jour : C'est assez anecdotique... (je l'avais entendu la veille) : on m'a regardé d'un drôle d'air. Il y a évidemment le "J'aime. . Ah moi j'aime qu'est-ce que vous voulez que je vous dise : j'aime" - c'est simple et, si l'on y met assez de conviction, cela suffit. Mais tant de gens aiment maintenant que je n'aime pas aimer ainsi. Ah ! comme je voudrais avoir l'enthousiasme spontané de cette dame qui, fendant la foule, s'élance vers le peintre en s'écriant simplement :

Henri... Dieu vous bénisse !
... ou la franchise de cette autre dont parlait Cocteau : devant les Picasso les plus indéchiffrables, elle se pâmait. Mais face à une toile parfaitement claire de la période bleue, elle déclarait :

Alors ça, vous voyez... ça m'échappe !

Au fond, cette précieuse se situait aux antipodes de tous ces bourgeois que l'on entend depuis cent ans :

A. - "Voulez-vous me dire ce que ça représente au juste ?"
B. - "Je ne me vois pas avec ça chez moi
C. - "Vous mettriez de l'argent là-dedans, vous ?"
D. - "Je vais vous dire : c'est du bluff ! N'importe quel enfant (etc)".

Il est vrai que les temps changent. Depuis que l'on a installé, à juste titre, Picasso au Grand Palais (1), il y a beaucoup de choses que les gens continuent à ne pas comprendre, mais ils le disent à voix basse : on a peur de ne pas être dans le coup. Le Train de l'Hommage est parti : il faut le prendre en marche. L'heure où un troisième œil était considéré d'un regard louche ("Il se fout de nous !") est révolue. Avant, les gens rigolaient franchement, en pleine salle. Maintenant, ils doivent attendre d'être rentrés chez eux. Dire encore : "Je n'aime que sa période bleue" fait Bibliothèque Rose. La preuve que notre monde n'est pas seulement renversant mais renversé, c'est que ceux-là mêmes qui naguère criaient : "Il se paye notre tête !" aujourd'hui font la queue. Si l'on trouve toujours quelqu'un pour vous confier avec une admirable simplicité, à propos d'un film comique : "Ecoutez c'est bien simple : j'ai ri. Alors vous pouvez y aller. Parce que pour me faire rire, moi, vous savez... !", on entend aussi bien : "Ecoutez c'est bien simple : j'étais contre. Eh bien moi je n'ai pas peur de vous le dire : il faut avoir vu ça. Vous devriez y aller. ATTENTION : je ne dis pas que tout est bien. Mais ça existe !".

Et Dimier, là-dedans, où est-il ? Je l'avais oublié. J'aurais dû me méfier : rien de tel que la peinture pour vous éloigner du sujet et vous porter à dire des choses qui n'ont rien à voir avec. Personne, en général, n'est d'accord avec le sujet : ni le peintre, qui ne fait jamais tout à fait ce qu'il a voulu faire, ni l'amateur, qui ne voit jamais tout à fait ce que le peintre a voulu mettre, ni le sujet lui- même, devenu, dans la grammaire de l'artiste, simple complément d'objet.

Tout cela, d'ailleurs, c'est la faute de Dimier. En me demandant "un petit texte", il m'avait dit : "C'est pour mon exposition. Alors j'aimerais autant que vous ne parliez pas de moi".

Je crois avoir fait le maximum.

Disons seulement que j'aime beaucoup ce que fait Dimier. Il y a dans sa ... . une telle .... et tant de ... . que vraiment je ... . Quelquefois, je ne comprends pas très bien. D'autres fois, heureusement, pas du tout. Je dis "heureusement" parce que, quand je comprends, ce n'est généralement pas ce qu'il a voulu dire. Et quand il m'explique, je ne comprends plus du tout. Je me console en pensant que Gide lui-même disait : "Quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu'on lui avait demandé".

Ah ! cette rage bourgeoise de vouloir tout comprendre ! On devrait vous enseigner au lycée comme principe N° 1 :

TU NE CHERCHERAS PAS A COMPRENDRE :

C'est là un principe essentiel. C'est même la seule loi commune à la peinture abstraite et à la vie militaire

Pierre Daninos

(1) Peut-être pourrait-on consacrer, à juste titre également, de Moyens Palais à Max Èrnst, Chirico et Picabia ?

HENRI DIMIER LE PEINTRE QUI NE SIGNAIT PAS SES TABLEAUX

HENRI DIMIER LE PEINTRE QUI NE SIGNAIT PAS SES TABLEAUX


Henri Dimier vient de mourir. C'était un grand peintre méconnu dont Igor Markévïtch, dans ses Mémoires, comparait la liberté créatrice à celle de Bernard Palissy. Né en 1899, frère d'un moine cistercien et d'une moniale bénédictine, lui-même nourri de la Bible toujours ouverte sur sa table de travail, vêtu d'un pardessus râpé serré à la taille par une corde, Dimier qui vivait en anachorète de l'art depuis les années 1930, vous recevait dans son atelier de la rue des Filles-du-Calvaire au milieu de ses milliers de dessins et de ses bocaux de pigments qu'il broyait lui-même avec de l'huile de lin. Il fallait le voir penché sur ce travail artisanal autant que métaphysique (1) avec une patience d'ascète amoureux de la matière. Il ne signait pas ses toiles et cet anonymat l'apparentait au moyen âge comme chacun des gestes de son art d'une exigence inouïe : "Fais bien ce que tu fais et tu honoreras Dieu" aimait-il à citer. Transporté à l'hôpital à 86 ans, il s'y fit apporter de quoi dessiner et ne s'interrompit que devant la mort.
Homme du moyen âge par sa culture et son labeur d'artisan, homme de notre âge par son inspiration surréaliste, homme de tous les temps par son humour, son hospitalité, ses conversations avec Phidias ou Vitruve, clochard et grand seigneur, tel fut Henri Dimier,"le visage d'Occidental le plus émancipé que j'aie jamais vu" disait le traducteur japonais de Malraux, Tadao Takémoto. L'un des plus grands peintres de ce temps ? "Non, tout juste ! 1,73 m" disait-il en riant. Attachant plus d'importance au dessin qu'à la couleur ? "Au cadre!"

D'où viennent alors ses fonds qu'on n'avait plus vus depuis Turner, ces mousses de lumière qui font chanter la toile, ces varennes célestes, ces enfants esquissant un pas de danse dans une efflorescente poésie ? Il avait longuement observé les arbres, bavardé avec eux, imaginant que lorsqu'un homme entrait dans la forêt ils murmuraient en interrompant leur babil : "Chut ! Voilà l'homme." Citant les mots de l'aveugle de saint Marc qui vient de recouvrer la vue : "Je vois des hommes comme des arbres", il ajoutait : "Il y a en tout homme un arbre qui s'ignore."
D'où vient cette œuvre sinon du cœur d'un artiste qui médita cinquante ans sur les secrets de la "divine transparence" et qui nous laisse ces tableaux aux noms d'ailleurs : Trànscélère, Dendrillon, Le berger des baguinves. Merci, Henri Dimier, d'avoir travaillé comme un ascète durant tant d'années, d'avoir parfois jeûné, d'avoir connu le dépouillement, pour nous offrir aujourd'hui, du fond de votre atelier désert, cette fantasmagorie rayonnante qui réchauffe le cœur !
François de Saint-Cheron

(1) Cf. Henri Dimier ou l'artisanat métaphysique, par Claude Fournet. Cahiers de l'Abbave Sainte-Croix, Les Sables-d'Olonne.

Liberté 111

Liberté 111 par Henri Dimier

ENCRE ET RAYON BLANC

 HENRI DIMIER

PINAGRE 99

PINAGRE 99 Crayons de couleurs sur papier 49x40

Crayons de couleurs sur papier 49x40

VIREVOLTE

VIREVOLTE, HENRI DIMIER

Huile sur toile

OSMÉE

OSMÉE, peinture d'Henri Dimier

Huile sur toile

LA PART DU HAZARD

LA PART DU HAZARD Henri Dimier

http://www.les-cahiers-bleus.com/Musee-a-contre-courant-Henri-DIMIER-Peintre_a251.html

Henri Dimier peintre