Léon Auzende 1887-1915

Léon Auzende


Écrit par son père

De sa naissance à son service militaire

Selon les sages prescriptions de mon maître vénéré AUGUSTE COMTE, la première éducation de mon fils fat faite sous l'unique direction de sa mère, d'autant mieux désignée pour remplir ce rôle pédagogique, qu'institutrice, elle se trouvait merveilleusement préparée à remplir sa délicate mission. De mon côté, me conformant aussi aux mêmes prescriptions et sachant quelle place considérable, les beaux-arts ont occupé dans le développement de la mentalité humaine. J'ai voulu dès son jeune âge, le plier aux difficultés de l'art musical.
Cependant le moment vint rapidement où l'assistance maternelle ne pouvant plus suffire, il fallait un entraînement plus large et plus étendu ; je le fis entrer alors au lycée Janson de Sailly où il commença les études classiques du latin et du grec.
Après d'heureux débuts dont j'eus lieu d'être fort satisfait, il y contracta diverses maladies qui l'entravèrent considérablement dans ses études, je trouvais d'autre part que mon influence ne pouvait plus agir sur lui d'une manière suffisamment efficace. Je résolus alors de lui faire continuer le latin avec un professeur spécial, je lui fis donner aussi des répétitions de mathématiques, pour lesquelles il manifestait une réelle aptitude; et pensant qu'il pourrait un jour suivre la même carrière que moi, qu'il pourrait devenir à son tour professeur de musique et de piano, je le soumis à une étude intensive de la musique. C'est à ce moment qu'il acquit un véritable talent de pianiste, qu'il devait encore perfectionner par la suite.
Je lui fis faire aussi des études d'harmonie très sérieuses, d'abord sous ma direction et ensuite au Conservatoire où il fut quelque temps auditeur dans la classe de mon ami Albert Lavignac. Enfin, pour l'habituer au professorat, je lui fis donner des leçons à de jeunes débutants, leçons qui ne lui inspirèrent pas un très grand enthousiasme pour ma profession.
Ceci se passait au moment où les péripéties
de la politique avaient fait surgir des Universités populaires dans tous les quartiers de Paris. J'introduisis alors mes deux fils aînés dans ce milieu où les esprits en effervescence remuaient des idées. De nombreuses conférences y étaient très bien faites par des hommes supérieurs et compétents dans leurs spécialités ; on s'y divertissait aussi en jouant la comédie, en faisant parfois de l'excellente musique.
Mes fils approchèrent ainsi quelques hommes de réelle valeur; ils apprirent beaucoup à cet heureux contact, leurs esprits se formèrent sous l'aiguillon de la controverse ; je n'ai nullement à regretter de les avoir placés dans cette atmosphère un peu surchauffée dans laquelle leur jugement, en s'établissant fermement, est devenu précis, solide et réfléchi.
Les choses allèrent ainsi jusqu'au jour où il devenait urgent de prendre une résolution définitive, relativement à la carrière dans laquelle notre fils devait se lancer. Il aimait passionnément la musique et commençait à devenir maître en cet art, mais les leçons et les élèves lui causaient une horreur insurmontable. Devant sa répulsion invincible pour l'enseignement, seule branche de l'art musical qui soit un peu rémunératrice, il nous sembla inutile d'insister davantage. Étant donné ses dispositions pour les mathématiques, ses habitudes d'ordre,'son caractère d'intégrité absolue, nous décidâmes d'un commun accord de le diriger du côté de la finance, de la banque, et je le fis entrer au Comptoir National d'Escompte de Paris.
Il n'eut plus alors qu'une seule idée, celle d'accomplir strictement son devoir, d'apporter le concours le plus large et le plus dévoué au service auquel il était attaché. Il voulait avant tout que son travail soit toujours exactement au point. Combien de fois l'ai-je vu retourner le soir à son bureau où il demeurait jusqu'à une heure tardive pour s'y rendre de nouveau le lendemain dès la première heure.
Il se perfectionnait ainsi dans la connaissance approfondie de son métier et forçait ses chefs à reconnaître en lui quelqu'un sur qui on pouvait compter en toutes circonstances.
En même temps qu'il remplissait si ponctuellement ses fonctions administratives,la musique continuait à occuper ses loisirs.
Il approchait de sa vingtième année lorsqu'il contracta une fièvre typhoïde extrêmement grave qui nous donna des inquiétudes mortelles et qui eût des suites particulièrement pénibles. Cette longue maladie dont il ne se remit que fort lentement fut cause qu'il ne put faire son service militaire qu'avec un an de retard, en même temps que son frère Pierre, plus jeune que lui de treize mois seulement.
C'est pendant sa convalescence qu'il a composé sa Pièce en Trio pour violon, violoncelle et piano, jouée souvent avec succès et que j'ai fait exécuter par mes amis G. MARTINET et C. LIEGEOIS, à l'anniversaire de sa mort, le dimanche 19 mars 1916.

De son service militaire à son séjour en Tunisie

Le voici entré désormais dans la vie active. Appelé à faire son service militaire, il fut, ainsi que son frère Pierre, envoyé au 155e régiment de ligne à Commercy, ville proche de la frontière allemande et englobée dans ce qu'on appelait les divisions de fer, parce que la discipline et l'entraînement y étaient maintenus à un plus haut degré d'intensité que partout ailleurs.
Dès son arrivée au régiment, mon fils aîné Léon s'était fait inscrire comme désirant faire partie du peloton des élèves Officiers de réserve.
Il aimait passionnément la France et l'armée, son ambition agissante, son généreux dévouement à toutes les causes nobles et élevées le disposaient à se mettre énergiquement au service de son pays.
Jusqu'ici, je n'ai pu traduire que mes impressions personnelles, forcément entachées d'un profond amour paternel; mais on va maintenant pouvoir le juger d'après lui-même et d'après l'opinion de ceux qui l'ont approché de très près.
Voici, par exemple quelques fragments d'une lettre qu'il nous adressait de Commercy, à la date du 19 septembre 1910, à propos des grandes manœuvres qui venaient d'être effectuées dans la région.
" Après avoir écrit une ou deux lettres, c'était à Waville, je pris ma musette, une serviette, du savon et allais laver quelque linge au lavoir.
Plusieurs hommes de la compagnie vinrent les uns après les autres (il était midi ) me demander d'user de mon influence auprès de mes chefs pour obtenir l'autorisation d'aller conduire à la frontière, en détachement, le grand nombre de ceux qui voulaient profiter d'un jour de repos, pour aller voir où le sol cesse d'être la Patrie. Après quelques démarches auprès de mes officiers, on me dit qu'on s'en occuperait. Une heure plus tard, le Commandant de mon bataillon nous dit à moi et à un autre caporal qui était venu avec moi pour présenter aux officiers le désir des hommes de la compagnie, que c'était accordé à la condition que dans dix minutes nous nous soyons joints à un détachement d'une autre compagnie qui allait partir, conduit par son capitaine. En dix minutes nous avons réuni chacun quarante hommes, pris leurs noms et, en avant ! par quatre, marche, nous sommes partis juste comme il fallait.
La frontière était à cinq kilomètres, nous étions en tenue de cantonnement, c'est-à-dire en pantalon, veste, bonnet de police, sans armes. Le capitaine qui nous conduisait était, lui aussi en bonnet.
On quitta bientôt la route et on arriva, en suivant la lisière d'un bois, à un double poteau. C'était là. Entre les deux poteaux, une bande de terre de deux mètres de large. D'un côté il y avait : Frontière, et sur l'autre poteau : Deutsch Reich. Puis nous avons marché trois cents mètres le long de la frontière ; nous sommes arrivés sur un plateau d'où on avait une vue très étendue. Pendant ce trajet, tous les soldats s'étaient répandus hors frontières et nous arborions tous des bouquets de fleurs aux trois couleurs, fleurs cueillies sur la terre annexée.
Le capitaine nous fit faire le cercle et nous dit quelques mots. Nous avions devant nous un champ de bataille de 1810. Tel monument estompé à l'horizon sur un mamelon était le tombeau de cinq cents Prussiens morts là un de ces jours où la France fut victorieuse et ne put profiter de ses victoires. Là, tout près, le tombeau d'un officier allemand, mort au champ d'honneur-
Nous allions partir, lorsqu'un homme venant d'Allemagne parut sur la route où nous étions rassemblés. Il nous dit tout de suite qu'il avait vu de loin les uniformes et était venu voir. C'était un lorrain annexé, il avait onze ans au temps de la guerre, il avait vu les cinq cents Allemands tués par les pantalons rouges. Mais maintenant il était allemand, il était sous-officier chez eux mais il attend et il espère, et il nous disait : " Tcho (p'tiot) n'est-ce pas que tu ferais ton devoir s'il fallait revenir me rendre à ma Patrie. " Et il cherchait à lire dans nos yeux si c'était oui qu'il fallait lire. Il pouvait les regarder nos yeux, son sincère accent de supplication nous avait tous mis la larme à l'œil, Quand on parlera de la frontière, je reverrai toujours ce vieux Lorrain, entouré de soldats, leur montrant du doigt, les coteaux éloignés qui bornaient l'horizon et disant " Tcho, tu viendrais ? "
Cette lettre peint bien l'état d'âme de celui qui l'a écrite. Voici un autre trait de son caractère qu'il m'a paru intéressant de noter.
On pense bien que j'ai recueilli comme des reliques tous les moindres objets qui me restent de lui. Parmi ses papiers, j'ai trouvé une enveloppe fermée portant ces mots :

Le Capitaine M.., au Capitaine R... j'ai ouvert moi-même cette enveloppe dans
laquelle j'ai trouvé le mot que voici :
Mon cher R...

Je ne vous recommande pas le jeune caporal Auzende qui vous remettra cette lettre, mais j'attire votre attention sur lui. Il est en effet " fanatique ", zélé, discipliné, respectueux et a constamment prêché d'exemple, c'est un excellent sujet sous tous les rapports, très militaire et, ce qui ne gâte rien, musicien remarquable.
Signé : G. M...
Capitaine Adjudant-Major au 155e de Ligne

Mon fils ne se servit pas de cette lettre élogieuse puisque je l'ai retrouvée fermée après sa mort, il n'en fut pas moins brillamment classé élève officier et admis à suivre le peloton, d'abord à Toul puis à Aix. Son séjour à Toul fut assombri et abrégé par un incident dû à la jalousie d'un groupe de sous-officiers réengagés, mais sa vie à Aix, en Provence, fut fort heureuse et ses talents de musicien appréciés à ce point, qu'au moment de se séparer, ses camarades, à l'unanimité, lui firent le grand honneur de lui donner la Présidence à leur banquet d'adieux.
Après cette année de préparation, le jeune Léon dut se rendre à Quimper, où il a fait sa deuxième année de service militaire comme Sous-Lieutenant de réserve.
Revenu ensuite à la vie civile, il retrouva sa place au Comptoir d'Escompte qui le réintégra dans son agence de l'avenue Mac-Mahon d'où il était parti pour se rendre au régiment. Les hauts fonctionnaires de cette administration lui conseillaient beaucoup de ne pas s'éterniser à Paris dans une agence de quartier, mais au contraire d'aller en province, dans un port de mer, même à l'étranger, pour connaître d'autres genres d'affaires, pour s'instruire dans son métier et acquérir la maîtrise indispensable pour devenir un jour, chef à son tour.
C'est ainsi qu'il fut envoyé par le Comptoir à Tunis, cité orientale et ensoleillée. Son exil dans ce séjour lointain nous fut extrêmement pénible, à lui aussi bien qu'à nous, il fallait cependant bien se résigner.

De son séjour à Tunis à sa mort.

Je n'étonnerai personne, je pense, en disant que dans ce pays, nouveau pour lui, il parvint en peu de temps à se faire une situation prépondérante et fort enviable.
Après les neuf premiers mois de son séjour, voici quelles étaient les notes de son chef que le Comptoir voulut bien me communiquer :
" Monsieur Auzende Léon est un employé consciencieux, animé d'un bon esprit, il a une bonne éducation et s'exprime facilement, sa tenue est correcte. Il est intelligent, actif et travailleur; il nous rend de bons services et nous donne satisfaction. Il montre d'excellentes dispositions, s'assimile assez facilement nos méthodes de travail.
Monsieur Auzende, par ses aptitudes et son vif désir de former sa situation, se désigne à notre attention comme un sujet d'avenir. " Peu de temps après, pendant que le Directeur titulaire venait en France prendre ses vacances, on lui confiait temporairement le rôle important de Directeur de l'agence de Sfax.
Comme partout ailleurs, la musique lui ouvrit à Tunis des portes nombreuses, il fit partie de différentes sociétés musicales, entre autres de l'Institut de Carthage qui a manifesté pour lui un souvenir et des regrets vraiment touchants et émus, Il était en relations très intimes avec toutes les notabilités musicales de la région.
Il se lia tout particulièrement avec un jeune professeur à l'École d'Agriculture, Monsieur Marius Vialas, et la conformité de leurs goûts, de leurs aspirations, leur firent prendre la résolution d'habiter ensemble. Ils louèrent donc à eux deux la villa Tranquille, rue Jenner, qui a été leur résidence jusqu'au moment où la guerre a éclaté.
Nous étions séparés depuis seize mois lorsque, aux vacances de 1913, un congé régulier permit à notre fils Léon de venir nous rejoindre à Marlotte, près de Fontainebleau, où j'ai eu le bonheur de pouvoir conserver la maison de mon père. C'est dans cette localité agreste que mes trois fils ont vécu leurs toutes premières années, c'est leur clocher, leur petite patrie qui évoque en eux mille souvenirs d'enfance. On pense avec quelle joie nous accueillîmes notre cher exilé et combien, de son côté, il fut heureux de nous revoir.
Pendant que nous coulions ensemble des jours délicieux et calmes, le curé de Bourron, village voisin du nôtre, eut l'idée d'organiser un concert artistique afin de se procurer quelque argent pour faire faire à 'l'église de la commune des réparations urgentes.
On eut recours à moi pour composer le programme et j'eus l'idée de profiter de la présence de mon grand fils pour exécuter avec lui le merveilleux scherzo à deux pianos de Saint-Saëns que nous avions déjà joué ensemble autrefois, dans une de mes auditions d'élèves.
Le concert eut lieu dans l'orangerie du château de Bourron, mise gracieusement à la disposition de Monsieur le Curé par Madame la Comtesse Louis de Montesquiou. Il fut très brillant. L'assistance, très nombreuse, était venue en partie de Fontainebleau et des environs, tout marcha à souhait et la recette fut magnifique.
Ce fut pour mon cher Léon la joyeuse occasion d'un beau succès qui lui valut une petite notoriété à Marlotte. Puis il repartit pour Tunis avec la ferme espérance de venir nous revoir aux vacances prochaines. Mais, hélas!..: l'année suivante 1914 vit déchaîner la guerre atroce qui devait lui être fatale et marquer la fin de sa carrière.
Il remplissait pour la deuxième fois les fonctions intérimaires de Directeur de l'Agence de Sfax lorsque la mobilisation l'obligea à rejoindre immédiatement le 4e Zouave où il était Sous-Lieutenant. Avec le bataillon auquel il appartenait, il fut envoyé successivement à la maison carrée en Algérie, à Télergma près de Constantine, puis à Bizerte. Dans ces diverses stations, il instruisait les nouvelles recrues, préparait des détachements qu'on envoyait au front les uns après les autres, et se morfondait surtout en songeant que son tour de partir n'arrivait jamais, alors que des officiers plus âgés que lui, mariés et souvent pères de familles nombreuses, passaient avant lui.
Ses lettres,pendant toute cette période, manifestent une impatience fébrile ; il était indigné disant qu'on le conservait probablement pour conduire des charrettes quand tout serait fini. Dans un pareil état d'esprit, on conçoit aisément qu'il ait remué ciel et terre pour être envoyé au feu et, à force d'insistance, il finit par obtenir ce qu'il ambitionnait avec une telle ardeur. Je suis en possession d'une feuille de service ainsi conçue :

À communiquer immédiatement à M. Auzende
Le Commandant P..., commandant le bataillon E du 4e Zouave, à Monsieur le Lieutenant Auzende à Bizerte.
" Vous êtes désigné pour partir. " Signé P...
Toutes mes félicitations

Suit la lettre que voici du même Commandent P...

Mon cher Auzende,

Je regrette beaucoup de ne pas être à Bizerte pour votre départ, mais je suis retenu à Tunis pour l'examen des candidats au brevet de chef de section.
Soyez sûr que je regretterai l'officier et le camarade qui s'en va, etc.
'"Bonne campagne, bon voyage et bonne poignée de main.
Ch. P...

Dans sa joie, il s'empressa d'aviser l'agence du Comptoir d'Escompte à Tunis à laquelle il était attaché.
À son passage à Marseille, mon fils Léon vit son frère Pierre qui y était en convalescence. Nos deux grands fils, presque du même âge et qui ne s'étaient, pour ainsi dire, jamais quittés, avaient l'un pour l'autre une affection très vive et très sincère. Pierre, très grièvement blessé à la tète dès le début de la guerre, avait
été dirigé sur Marseille où il venait de subir l'opération du trépan. Il avait vu le feu de près ; en mission dans une nuit d'horreur, il avait dû traverser trois fois le champ de bataille au milieu des cris déchirants des blessés, des moribonds qui le suppliaient de les secourir. Il fit donc mille recommandations à son frère, espérant calmer un peu sa bouillante ardeur, l'exhortant surtout à ne pas s'exposer inutilement.
Enfin, à la tête d'un détachement de zouaves, notre fils arriva à Rosny, près de Paris, où nous nous étions rendus pour saluer son arrivée au milieu du fracas toujours impressionnant des tambours et des clairons. Sa confiance, son ardeur, son courage l'entouraient d'un tel prestige, que fascinés, il ne nous semblait pas qu'il puisse être atteint. Devant une si belle et si noble assurance, nous demeurions sans inquiétudes, ne pouvant envisager qu'un malheur fut si proche. Nos épanchements affectueux furent de très courte durée, il fut immédiatement envoyé vers le théâtre des hostilités.
Ses lettres quotidiennes toujours débordantes d'affection familiale nous tenaient au courant de ses moindres gestes.

Le 15 mars 1915, nous reçûmes ces mots qui devaient être les derniers.

"Chers Parents,
Nous voilà partis pour un coin où il ne me sera pas possible dt vous écrire régulièrement7 au moins pendant les premiers jours, aussi pas d'inquiétude, c'est pour une vie que d'autres ont menée des mois en se portant fort bien.
Baisers à tous
Léon Auzende"

Le lendemain 16 mars 1915, à sa première attaque, il était tué en même temps que quinze officiers de son régiment.
Ce n'est que le 11 avril, après un mois d'angoisses effroyables, que nous avons appris l'affreuse nouvelle par la lettre que voici :

Monsieur,
J'ai le pénible devoir de vous annoncer la fin glorieuse de notre camarade, le Sous-Lieutenant Auzende mort au champ d'honneur le 16Mars, en enlevant sa section à l'assaut d'une tranchée allemande. Nous l'aimions tous comme un ami, le Sous-Lieutenant Auzende, si gai, si gentil, si plein d'allant, et sa mort a laissé un vide cruel parmi nous et nous partageons la douleur que vous devez éprouver.
La seule consolation qui nous soit permise, est de savoir qu'il est mort en faisant héroïquement son devoir, la citation à l'armée dont il est l'objet et que je vous adresse ci-joint le prouve,
Il ne nous reste donc à nous, ses amis, tout en le pleurant, qu'à songer à venger sa mort et à suivre l'exemple qu'il nous a donné.
Je vous prie de recevoir, Monsieur, l'expression de ma profonde et respectueuse sympathie.
La citation est conçue dans les termes que voici :

" Le Général Commandant l'armée, cite à l'ordre de l'armée le Sous-Lieutenant Auzende, de la 12e Compagnie du 3e Régiment de Tirailleurs algériens.
" Est tombé mortellement blessé en enlevant sa section à l'assaut d'une tranchée ennemie et a dit au gradé qui venait le relever : " Laissez-moi ; en avant ! "

Une lettre du Capitaine M..., adressée au Directeur de mon fils à Tunis, renfermait cet alinéa :
" Si vous regrettez Monsieur, en la personne de l'officier mort au champ d'honneur, un collaborateur dévoué, tous les officiers du régiment éprouvent les mêmes sentiments et sont unanimes pour déplorer une perte qui a privé le Bataillon d'un auxiliaire précieux. "
À la suite de ce désastre irréparable pour moi, je reçus des quantités de lettres plus touchantes et plus affectueuses les unes que les autres. Celles, notamment, qui me sont venues de ses derniers amis à Tunis, me paraissent fixer définitivement la noble figure morale de mon cher enfant.

Voici quelques phrases que je puis y relever.

D'abord de son Directeur de l'agence :

J'apprends avec une douloureuse émotion que votre cher et regretté fils est tombé glorieusement au champ d'honneur dans l'accomplissement de son devoir.
J'avais pour ce dévoué collaborateur, si bon, si loyal, si estimé de tous ses collègues, une grande affection et sa disparition m'affecte beaucoup.
Croyez, Monsieur, que la Direction et le personnel de l'agence de Tunis prennent une part très vive au malheur qui vous frappe. Tous ici, nous conserverons pieusement l'héroïque mémoire de ce cher camarade tombé face à l'ennemi., etc,
signé B...
Puis de son ami Marius Vialas, son fidèle compagnon, habitant avec lui la villa Tranquille, qui écrivait tout d'abord au Directeur de mon fils "
" Je suis absolument navré de la mort de mon cher ami Léon Auzende : je l'aimais plus qu'un frère, c'est mon meilleur confident et ami que j'ai perdu. Il est certainement mort en héros, et tous ceux qui l'ont connu peuvent être fiers de lui, car il possédait un cœur noble et généreux comme on n'en voit guère. Pauvre garçon !
Je vous serai reconnaissant de vouloir bien présenter mes plus sincères condoléances à Monsieur Auzende père que je ne connais pas et dont j'ignore l'adresse.
Veuillez agréer, etc. "
Quelques jours plus tard, le même Marius Vialas m'écrivait directement une longue lettre où je relève les passages suivants :
" J'avais déjà appris par Monsieur M... la terrible nouvelle qui m'a accablé de désespoir.
" Assurément la disparition d'un membre de ma famille ne me causerait pas plus de peine ! Ce pauvre Léon m'avait écrit vers le début de Mars, m'annonçant avec son enthousiasme coutumier et admirable qu'il allait bientôt recevoir le baptême du feu.
Depuis plus rien ! Hélas ! je n'ai su que trop pourquoi ! Sa disparition est une perte énorme, non seulement pour ses pauvres parents et pour ses proches, mais pour tous ceux qui ont eu l'occasion de le connaître. En effet, je puis le dire sans exagération (je le connaissais depuis assez longtemps et je pouvais l'apprécier à tous les instants ), qu'il était un jeune homme modèle, supérieurement distingué et cultivé ; un avenir brillant lui était assuré sans peine. Il était rare de voir une personne comme lui, réunissant de si belles et si nombreuses qualités. Comme il va me manquer, si j'échappe moi-même à la formidable tuerie et si je reviens à la villa Tranquille. "
Et plus loin :
" Il avait beaucoup d'admirateurs et d'amis à Tunis. Son talent remarquable de pianiste et son amabilité lui avaient ouvert la plupart des meilleures maisons de la ville. Je pourrais vous citer beaucoup de noms, car il tenait très souvent à ce que je l'accompagne et je connaissais aussi les personnes qu'il fréquentait. C'était du reste un grand plaisir pour moi que de goûter en humble amateur, l'agrément de l'entendre sans cesse et d'assister à ses nombreux succès si bien mérités. " etc.
Mon fils et son ami Vialas, tous deux officiers et mobilisés, avaient chargé leur ami commun Monsieur M... de surveiller leur habitation de la villa Tranquille et lui avaient transmis leurs instructions, pour le cas où ils viendraient à disparaître. Ce bon M. M... lui aussi m'a écrit de nombreuses et longues lettres dont je citerai ces passages :
" Plus que jamais, cher Monsieur, je m'honore d'avoir été l'ami de votre fils.
Avec quelle impatience il attendait le jour de son départ . Un jour il m'écrivait : " J'ai obtenu gain de cause pour ma demande que j'ai faite et me voilà en tête de la liste des partants. Il est probable que le 10 janvier, au plus tard, je serai là où le devoir aurait dû m'appeler depuis longtemps. " Et plus loin :
" J'ai été heureux d'avoir sa confiance pour veiller à ses petits intérêts de la villa Tranquille. Chère villa qui me rappelle de si doux souvenirs !
Je ne pourrai y revenir sans verser des larmes. " Et enfin cette requête modeste et touchante.
" Je vous demanderai de m'accorder une satisfaction qui me tient à cœur, c'est de me laisser prendre, en souvenir du cher disparu, une de ses nombreuses photographies qui se trouvent dans sa chambre. "
D'autre part, l'affection agissante de ses nombreux amis ne demeurait pas endormie.
La Revue Tunisienne, organe spécial de l'Institut de Carthage, sous l'inspiration de Monsieur P..., Directeur de la section musicale et ami de mon fils, publiait un article fort élogieux dans son numéro du mois de juillet 1915.
À la date du 7 août 1915, La Tunisie illustrée, publication luxueuse, analogue à notre journal I'Illustration, publiait à son tour son portrait accompagné d'un article vraiment magnifique signé du nom de son ami A. B.. P..
Enfin, Monsieur Émile Corra, Directeur du Positivisme, a honoré sa mémoire dans la Revue Positiviste Internationale en date du 15 mai 1915.

Quelques réflexions me semblent utiles, à la suite de ces tristes événements.

Je me suis senti attiré, dès mon jeune âge, vers le grand problème de l'éducation générale, question des plus importantes à toutes les époques, et particulièrement à la nôtre. J'ai été encore entraîné dans cette voie par mes fonctions journalières de professeur et perfectionné dans mes vues par les géniales indications d'Auguste Comte.
Ayant des enfants, je devais chercher à les animer de mes propres inspirations; il me fallait mettre en pratique, auprès d'eux, les principes, les théories qui m'étaient chers ; alors que le plus grand nombre s'efforce de faire des chrétiens, pour être conséquent avec moi-même, je devais chercher à faire des positivistes.
Par les éloges, qu'en toutes circonstances, on m'a faits de mes fils, je goûtais cette satisfaction enivrante et intime de penser que j'avais peut- être réalisé mon rêve. Après les appréciations unanimes, que je viens de reproduire, de tous ceux qui ont approché mon fils aîné, j'ose dire qu'il avait atteint un très haut degré de perfection morale, qu'il représentait une sorte de chef-d'œuvre de la civilisation totale, de la sociabilité moderne. De ce chef d'œuvre qui m'a coûté tant de soins et tant de peine, la folie pangermaniste a fait un cadavre !
Où sont les familles contemporaines qui n'ont pas été atteintes par de pareilles tragédies, par de semblables calamités ?... De tels cataclysmes ne peuvent s'être produits sans que nous cherchions à dégager les graves enseignements qu'ils comportent.
Quel est donc ce dogme; nouveau qui fait accomplir les forfaits sans nom que nous voyons se multiplier autour de nous ?
Quelle est cette ambition forcenée contre laquelle tous les peuples sans exception se soulèvent dans un sentiment d'horreur et de dégoût ?...
Vers quels sommets chimériques tendent ces efforts gigantesques et désespérés qu'il nous faut briser à tout jamais ?
Il est évident que nous assistons à la lutte suprême et décisive entre deux ordres de conception absolument distincts et qui sont au fond contradictoires.
D'un côté, la Politique (droits et intérêts) de l'autre, la Morale (devoirs et dévouements).
L'Allemagne est devenue le champion, farouche de la Politique personnelle, sanguinaire et dominatrice la plus abjecte et la plus odieuse. Il semble d'autre part que la France ait pris dans ses mains l'étendard radieux de la Moralité la plus sublime et la plus désintéressée.
Charlemagne avait fait pénétrer le christianisme dans une Allemagne encore idolâtre qui n'a pu suffisamment être régénérée par la grande
religion occidentale, il reste encore à la moraliser.
Grisé, enivré, fanatisé par tous les éléments, sans exception, qui forment le vaste empire germanique : aristocratie féodale, caste militaire, pasteurs illuminés, industriels avides, instituteurs soudoyés, socialistes intolérants, musiciens universellement acclamés, succès faciles de 1870, savants matérialistes, philosophes incompréhensibles, surhommes transcendants, pangermanistes carnassiers, intellectuels, thuriféraires ridicules et grotesques, exalté par de pareils dirigeants et par lui-même, le peuple allemand tout entier est véritablement parvenu à ce degré de folie de croire qu'il a été créé de toute éternité pour être maître absolu de la planète et de l'espèce humaine. Dans sa stupidité tudesque, dans sa grossièreté native, dans sa barbarie teutonne, défiant en face toute la civilisation mondiale qu'il qualifie de latine, ce peuple insensé prétend anéantir à tout jamais les splendeurs passées et jusqu'aux derniers vestiges de la moralité humaine, fruit de plus de trente siècles d'efforts constants. Après avoir détruit de fond en comble tout ce qui existe, il s'imagine, comme par la puissance d'une baguette magique, faire surgir en un tour de main une civilisation artificielle, purement germanique cette fois, et de mille coudées supérieures à la précédente. Cette ère miraculeuse s'épanouira sous l'influence de principes merveilleux et irrésistibles.
Le vaste monde, inerte, impénétrable, éternel et tout puissant, de sa gigantesque, de sa formidable et pesante masse écrasera tranquillement la minuscule et pauvre humanité.
La Force aveugle !... Divinité unique, terrible et omnipotente, nous courbera implacablement sous son joug de fer, sous son étreinte inflexible. Nouvelle idole monstrueuse, c'est à elle qu'il convient d'ériger des temples splendides. La sombre Allemagne sera son séjour de prédilection, les Allemands oracles du destin fatidique seront ses grands prêtres altiers, inaccessibles à toute pitié. Moloch renouvelé -- vision effroyable entrevue au milieu des nuages, des éclats de la foudre, Dieu majestueux entouré d'une auréole de gloire ; il répandra de tous côtés la terreur, l'épouvante et l'horreur ; il nous faudra l'implorer à genoux ; c'est devant ses autels que nous devrons nous prosterner dans la poussière, nous abîmer, nous anéantir.
Eh bien ! non !... Il faut le clamer à grands cris :
Le monde, auquel nous devons être soumis et qui doit nous éclairer de ses brillantes lumières, ne saurait être pour nous que le Piédestal sublime et impassible de l'Humanité.

Espace !... Terre !... Humanité !...

Voilà quelle est l'inéluctable et fatale trinité !.. Telle est la vraie progression.
C'est l'Humanité qui s'élève tout en haut de l'échelle des êtres, c'est elle qui est l'aboutissant final de l'effort du monde entier, c'est elle qui s'épanouit, qui brille d'une clarté éblouissante au-dessus de tout ; c'est à elle que doivent aller notre amour, notre adoration, notre dévouement, notre sollicitude.
Quelle que puisse être l'action pernicieuse et déprimante des rêveries surnaturelles entretenues par des superstitions enfantines et caduques; quelles que puissent être les insanités débitées par les théologies les plus agressives et les plus sauvages: Gott mit uns ... Quelque intenses que puissent être les sophismes dangereux et coupables, les mystères ténébreux répandus parmi nous par des métaphysiques insociables et sans issue : La force prime le droit. La raison et le bon sens finiront par se faire entendre, la morale, privée, publique et mondiale subsistera toujours, elle resplendira toujours davantage, elle deviendra de plus en plus l'objet absorbant de nos préoccupations les plus sublimes, de nos méditations les plus profondes. Les ambitieux, les énergumènes, les épileptiques pourront faire tout ce qu'ils voudront, les doctrines enragées et criminelles préconisées par l'Allemagne et par les forbans qui la secondent pourront mettre le monde à feu et à sang, le développement, la consécration, l'apothéose des plus nobles penchants de la nature humaine : la vénération, l'attachement, l'affection, la loyauté, la bonté, l'énergie, l'Altruisme en un mot, constitueront toujours le but suprême qu'il nous faut atteindre, l'idéal éblouissant et souverain que l'Humanité doit s'efforcer de réaliser.
Voilà quel est le problème séculaire et primordial qui, désormais, se pose devant nous avec plus d'intensité que jamais.
C'est vers l'éclatant rayonnement de ces hautes aspirations que mon fils avait tendu tout l'effort de sa vie.

Puisse sa mort héroïque servir encore cette cause sainte.

HISTOIRES DE FAMILLES