Jean Piel ses lettres sa mort au combat de Drie Grachten

Jean Piel, soldat du 1er Zouave, 1914

Prologue

Notre fils Jean est né à Paris, le 1er février 1891, le second de cinq garçons et de deux filles. Mais avant la naissance de ces sept enfants, nous avions eu une fille, Marguerite, morte à treize mois, et un fils qui n'a vécu que trois jours. Jacques, Jean, Xavier, André et Paul, nos cinq fils, commencent leurs études au collège Saint-Ignace, rue de Madrid, où trois oncles ont fait leur éducation, notamment le R. P. Octave Piel Melcion d'Arc, entré à la Compagnie de Jésus, après sa sortie du collège, et qui part, comme missionnaire, en Chine, en 1910, après avoir assisté notre bien-aimée mère à ses derniers moments.
En 1905, les circonstances veulent que notre nombreuse famille habite désormais une belle propriété que nous venons d'acquérir au Vésinet, près de Saint-Germain-en-Laye. Le souvenir des premiers-nés, perdus en bas âge, ne s'est pas effacé, et, pour assurer dans les meilleures conditions possibles la santé de nos enfants nous décidons de vivre à la campagne et de leur faciliter l'exercice des sports, sans nuire à leurs études. L'éloignement de Paris nous impose malheureusement l'obligation de les retirer tous les cinq du collège qu'ils aiment, et ils en éprouvent un vif chagrin. Après un stage de plusieurs années à l'école
Montalembert, au Vésinet, ils suivent les cours du collège de Saint-Germain et y continuent leurs études.
En 1913, Jean fait la première année de service militaire au 74e régiment d'infanterie à Rouen et, en 1914, termine la deuxième à l'École spéciale Militaire de Saint-Cyr, à l'infirmerie comme chirurgien-dentiste diplômé.
Les études médicales qu'il a faites à l’École dentaire française, avant d'entrer au régiment, l'ont fort intéressé, bien que restreintes. Il en a surtout pris un goût très vif aux leçons particulières de son répétiteur, le Dr Georges Petit, et il se sent attiré vers la médecine générale proprement dite.

Survient la mobilisation qui prend, dès le premier jour, nos trois aînés, en attendant l'appel des deux plus jeunes. Xavier est à Rouen, soldat au 74e régiment d'infanterie, 3e Corps d'Armée, et nous avons le chagrin
de ne pouvoir l'embrasser avant son départ pour le front. Jacques, notre aîné, s'est marié au mois de janvier. Brigadier de réserve, il doit se rendre immédiatement au 27e dragon, à Versailles, je l'accompagne dès le dimanche matin, 2 août, jusqu'à la porte d'entrée du quartier.
Avec la voiture qui nous a amenés du Vésinet, je vais ensuite à Saint-Cyr, pour y voir Jean. Je le trouve encore sous l'impression ressentie la veille, durant cette journée inoubliable, au cours de laquelle tous les élèves de l'École, nommés sous-lieutenants, ont reçu leurs ordres de mobilisation. Le 31 juillet, à 9 heures du soir, la promotion des jeunes a été baptisée "La croix du drapeau", en présence de la promotion des anciens "Montmirail", et, le lendemain 1er août, la journée entière s’est écoulée dans une atmosphère d'apothéose. En termes d'une émotion pénétrante, Jean me raconte ces heures d'enthousiasme indescriptibles.
Au moment où, sur le pas de la porte de l’infirmerie de l'École, j'échange avec lui des paroles d'adieu, tous ces jeunes officiers, chargés de leur sac d'équipement, partent isolément ou par groupes. Le tramway de Versailles ne suffit pas, et chacune des voitures automobiles qui passent sur la route est arrêtée et en emporte plusieurs à la gare des Chantiers. J'en prends quatre avec moi, dans la mienne.
À peine assis, l'un d'eux me demande si la soirée de la veille, à Paris, s'est passée sans trouble. Je lui dis que l'attitude de la population a été admirable et, aussitôt rassuré, il me réplique avec une serein confiance :" alors tout ira bien, c'était notre seule inquiétude." Un autre ajoute : "C'est une vraie chance, pour nous, de commencer notre carrière par une guerre. Malheureusement beaucoup d'entre nous partent sans avoir pu embrasser leurs parents."Hélas ! combien de ces brillants officiers sont tombés dès les premiers combats, combien peu sont revenus en 1918 !
L'affectation des officiers instructeurs de l'École, et aussi celle des sous-officiers et soldats attachés à son infirmerie n'ont pas été prévues pour le cas de mobilisation générale.
Le Ministère incorpore les uns et les autres à la 75e brigade, c'est-à-dire aux tirailleurs algériens et notamment au 1er régiment de marche de zouaves, composé du 4e Bataillon de zouaves, venu d'Alger, du 5e bataillon, en garnison à Saint-Denis, et du 2e bataillon, formé par les régions du Nord et de Paris.

Le 3 août, Jean quitte l'École avec les infirmiers et arrive à Saint-Denis. Plusieurs de ses camarades entrent dans les bureaux du 1er zouave, et quelques-uns d'entre eux resteront à la grande caserne de Saint-Denis pendant la guerre. Jean pouvait être du nombre de ces privilégiés, mais il préfère partir à la frontière avec les autres, et il est versé comme simple soldat de 2e classe à la 20e compagnie du 5e bataillon.
J'apprends, le 5 août, par une carte de lui, que le régiment est encore à Saint-Denis. André et moi, nous allons aussitôt le voir, et nous le trouvons à la maison de la Légion d'honneur où sa compagnie est cantonnée. Le matin même, il a endossé l'uniforme de zouave : il est superbe.
L'officier de garde lui permet de sortir avec nous une heure et demie dans la ville. La vieille basilique est à deux pas, nous y entrons tous les trois et, après avoir allumé un cierge devant l'antique statue de la Vierge, nous prions avec ferveur, quelques instants, pour le salut de la France et pour nos chers soldats.
Je donne à Jean la photographie d'un groupe où toute la famille est réunie et que j'ai prise dans le jardin du Vésinet, le jour des fiançailles de son frère Jacques. Il la met soigneusement dans son portefeuille nous prenons juste le temps de déjeuner, déjà il faut se séparer. Une dernière étreinte, et nous le voyons partir d'un pas rapide et résolu.
Durant les cent mètres qu'il parcourt avant de rejoindre sa compagnie, nous les suivons des yeux, avec une émotion indicible, et trois fois il se retourne vers nous pour un signe d'adieu. Nous ne devions jamais le revoir.
Placé sous le commandement du lieutenant-colonel Heude, le régiment quitte Saint-Denis, le 12 août, pour la Belgique. Il débarque à Anor, franchit la frontière et reçoit le baptême du feu, au Chatelet, dans le bois, le 22 août 1914. ((Chatelet est situé à l'est de Charleroi)

Le 6 septembre 1914, dernier jour de la retraite, alors que les zouaves formaient l'arrière-garde et que toutes les troupes se trouvaient dans un désordre inouï. Jacques et Jean se rencontrèrent soudain à Beauchery. Avec une barbe de quinze jours et après tant de fatigues, les deux frères étaient méconnaissables. Ils eurent une seconde d'hésitation et tous deux s'écrièrent ensemble : Jacques ! Jean ! c'est bien toi ! Jacques ne put descendre de son cheval, mais échangea quelques paroles avec son frère. Ce fut une grande joie pour tous les deux de se revoir ce jour-là.

Les lettres que Jean nous adresse pendant les trois premiers mois de la guerre, de la première à la dernière, datée du 11 novembre 1914, veille de sa mort, sont toutes empreintes d'une grande foi religieuse et patriotique et d'un ardent amour de tous les siens. Elles sont admirables de simplicité, de vérité, de calme bravoure, et si émouvantes qu'on ne se lasse jamais de les relire.
Nous les conservons précieusement dans nos archives de famille. Mais le souvenir de notre fils mérite mieux, et c'est pourquoi je réunis aujourd'hui, pour les siens, en un recueil à sa mémoire : ses lettres, celles de ses chefs, le récit de sa mort et les pages qui racontent la découverte de sa tombe. Après avoir reçu, le 15 novembre, sa dernière lettre, nous étions restés sans nouvelles de lui. Nous lisions dans les journaux que des combats, dans la région de l'Yser où il se trouvait, avaient atteint une sauvage violence. On y parlait d'exploits accomplis par les zouaves.

Notre anxiété était immense. La nuit, sa mère et moi, nous ne dormions pas, obsédés par la vision de notre fils au milieu de cette tuerie sans nom. N'y tenant plus, j'allais le 20 à Saint-Denis, pour voir son ami, le caporal Séminel, secrétaire dans les bureaux du 1er Zouave. Il ne savait malheureusement rien de plus que nous.
Le 30, il nous téléphonait au Vésinet, dans la soirée, que des lettres et des paquets, à l'adresse de Jean, étaient revenus avec la mention "Disparu".
Désespéré, j'écrivais dès le lendemain matin à Oscar Denis, le seul zouave dont Jean nous ait dit le nom dans une de ses lettres, celle du 7 novembre, et le 26 décembre nous recevions la réponse nous annonçant la douloureuse nouvelle.
Entre temps, j'avais écrit, le 9 décembre, au commandant du 5e Bataillon, et, le 18 décembre, le caporal Séminel, à Saint-Denis, m'avait montré le nom de Jean, sur la liste des soldats tués, le 12 novembre, au combat de Drie Grachten.
Le 31 décembre nous parvenait l'émouvante lettre du commandant, reproduite plus loin, nous confirmant la mort de notre fils. Cette lettre du commandant Richaud magnifique citation à l'ordre du jour nous faisait prévoir, sans nous consoler, la Croix de guerre et la Médaille militaire à titre posthume qui nous ont été remises dans la suite, au nom du cher et valeureux enfant que nous pleurons.
 
Paul Piel
Paris, 12 novembre 1930
15 lettres et autant de paquets que nous lui avions envoyés, nous sont revenus dans la suite, avec la mention "Disparru"


4 août 1914, Saint-Denis

Cher papa,
Nous venons d'arriver à Saint-Denis après avoir traversé Paris aux acclamations sympathiques de la population. Nous partons le onzième jour de la mobilisation pour nous diriger directement sur Belfort.
Nous formons le 15e Corps avec les troupes d'Afrique : les Noirs et les Arbicos, et nous irons immédiatement en première ligne. Nous sommes par conséquent des troupes sacrifiées, mais, c’est épatant ! le moral est merveilleux et nous partons avec le sourire.
Je viens d'assister à une scène de rage extraordinaire. Un Allemand, directeur d'une usine d'Aubervilliers, qui avait tenté de faire sauter un pont sur la ligne de Soissons, a été lynché par la foule et porté ensuite, je ne sais où, par des zouaves, au bout de leurs baïonnettes. Il faut avouer que c'est bien fait et volontiers j'y aurais ajouté la mienne. Nous serons habillés tout à l'heure.
Je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que mère, tante, André, Pol, Mimi et Jeannette.
Jean.

10 août 1914

Ma chère mère,
J'ai reçu ta lettre hier. J'ai passé l'après-midi avec elle et je lui dois de ne pas avoir eu le cafard. Nous partons mercredi matin, à la gare de Bercy Conflans, pour destination inconnue. Le dernier tuyau veut que nous allions du côté de la Suisse contre deux corps d'armée autrichiens, mais en réalité nous ne savons rien.
Nous sommes tous, et moi, en particulier, très heureux de partir. Les trois derniers jours ont passé un peu plus vite, parce que nous avons fait plusieurs marches d'entraînement. Nous avons fait 25 kilomètres chaque jour, depuis vendredi, sac au complet. Mes pieds vont très bien, je ne suis pas bien fatigué et j'en suis, ma foi, très heureux. La gymnastique que j'ai faite en ces temps derniers, à Saint-Cyr, m'a entraîné d'une façon étonnante. Je me rappelle les fatigues de l'an dernier dans des marches, moins pénibles pourtant. Ce soir, je vais aller me confesser à la vieille cathédrale de Saint-Denis, je serai donc tout à fait en forme. Avez-vous des nouvelles de Xavier ? Je me demande, le pauvre vieux, ce qu'il devient ? Et Robert, où est-il ?
Enfin, je te quitte, ma chère mère, et maintenant je ne vous écrirai plus avant mon départ. Je t'embrasse bien fort, ainsi que papa, tante, André, Pol, Mimi et Nénette.
Jean.

P. S. – Samedi soir, je suis passé rue Meslay, mais, comme je le craignais, je n'ai trouvé personne. On nous donne à l'instant notre direction "Auriche", et voici ce qu'il faudra mettre sur vos lettres :
Jean Piel,
1er Zouaves 20e Compagnie, 3e Section, 38e Division
N. E. Orange (Vaucluse).
 
13 août 1914, Anor

Ma chère mère,
Nous sommes sur la frontière belge, d'où nous partons en avant dès aujourd'hui. Chaque fois que j'en aurai l'occasion, je vous enverrai des cartes.
Je t'embrasse bien fort. Bons baisers à tous.
Jean
 
Jeudi, 13 août 1914, Maçon-les-Chimay

Ma chère Jeannette,
La Belgique nous reçoit avec un enthousiasme indescriptible. Les jeunes filles et les petites filles comme toi nous accompagnent tout le long de la route et nous donnent tout ce que nous voulons. Nous avons à ne nous préoccuper de rien. Nous sommes donc tout à fait à point. Nous avons encore 10 kilomètres à faire pour être à Chimay, et, de là, nous repartirons encore pour aller plus loin. Nous avons fait aujourd'hui 32 kilomètres, et nous n'avons pas dormi depuis hier matin 5 heures.
Je t'embrasse bien fort. De bons baisers à tous.
Jean

14 août 1914

Aujourd'hui, journée de repos. Nous en avons profité pour aller tous laver notre linge dans le ruisseau ombragé d'une grande propriété. On mange, on dort, on fume et on boit. C'est l'habitant qui nous dorlote comme ses enfants. Nous partons ce soir, direction Liège. Nous n'avons aucune nouvelle, c'est bien ennuyeux. Je t'embrasse comme je t'aime, bons baisers à tous.        
Jean

14 août 1914 Chimay

Ma chère tante, tu aimerais ce beau pays si propre, aux coquettes maisons fleuries sur tous les coins, et dont les toits d'ardoises brillent au soleil. Tout le monde crie sur notre passage : "Vive la France" il n'y a rien de tel pour faire marcher. Je te dis au revoir et je t'embrasse de tout mon cœur.
Jean.

14 août 1914, Chimay

Ma chère Jeannette
C'est au pied de la fenêtre au-dessus de laquelle j'ai mis une croix que j'ai passé la nuit. Depuis notre arrivée ici, à 18 heures, les jeunes filles n'ont fait que de nous servir, de nous donner tout ce que nous souhaitons et de nous rendre toutes sortes de services. Elles sont vraiment charmantes, jolies et propres. Je t'embrasse bien fort sur les deux joues. Ton grand frère qui pense bien souvent à toi. 
Jean.

Jeannette, âgée de dix ans au début de la guerre, était la plus jeune sœur de Jean. Le 29 juin 1925, elle épousait Jean Ménétret, qui avait fait la campagne 1914-1918, comme sergent-major, au 1er régiment de marche de zouaves.

Remarques de son père Paul Piel



Entre le 14 août et le 8 septembre 1914
, Jean n'a pas écrit à sa famille. C'était la marche précipitée du 1er régiment de Zouaves en Belgique. C'était pour le 4e et le 5e Bataillon, au Bois Chatelet, le 22 août, la bataille de Charleroi, à laquelle prenait part, au village de Rosélies, son frère Xavier, au 74e régiment d'Infanterie.
C'était la retraite... Il n'avait plus ni papier ni carte postale et, nous a-t-il écrit, le 10 octobre suivant, en aurait-il eu, les lettres ne seraient pas parties, la 20e Compagnie ayant perdu son vaguemestre.

Du 23 août au 6 septembre 1914, les zouaves n'avaient pas cessé de couvrir la retraite, en combattant presque sans arrêt. Combats à Clermont, le 25 août ; à Ribémont, le 30 ; à Sissy, près de Guise, le 1er septembre ; à Montmirail, le 4 ; à Monceau-sur-Provins, le 6 septembre. Enfin le 7, ils avançaient de 25 kilomètres en prenant l'offensive ; le 9, à Château – Thierry, ils étaient encore en avant-garde ; le 13 nouveau combat à Fismes ; le 15, à Berry-au-Bac, à la ferme du Codat, mais surtout à la ferme Sainte-Marie, où la lutte devenait acharnée et terriblement meurtrière. Le lieutenant-colonel Heude, qui commandait le 1er régiment de marche des Zouaves, tombait à la tête de ses troupes. La 20e Compagnie était décimée ; le capitaine Jean Ludier et ses deux derniers officiers étaient tués, ainsi que tous les sous-officiers, sauf un. Le caporal Huin nous a écrit plus tard que, ce jour-là, les zouaves s'étaient battus comme des lions, pendant deux heures. Et souvent corps à corps.

De nouveau, le 20, c'était, au Bois Foulon, un violent combat à la ferme de la Creute (Hurtebise) et dans les tranchées devant Craonne, durant sept semaines.
Pendant la retraite et la reprise de l'offensive, Jean, malgré d'invraisemblables fatigues, avait pourtant l'énergie extraordinaire d'écrire chaque jour quelques notes sur des feuilles microscopiques qui furent, par bonheur, retrouvées dans son portefeuille après sa mort, et ces feuillets remplacent en quelque sorte la correspondance qui fait défaut, c'est pourquoi nous les intercalons entre la lettre du 14 août et celle du 8 septembre.

Ces notes, prises à la hâte, au crayon, lui ont servi à rédiger plus au long, dans les tranchées de Craonne, entre deux attaques ou pendant les rares heures de repos, le journal dont il dit plusieurs fois dans ses lettres qu'il l'écrivait pour nous le lire, au retour, après la guerre.
Dans ses lettres, il ne pouvait pas nous parler librement des combats et des pertes subies ni nous raconter tout ce qu'il avait vu durant les heures déprimantes de la retraite, depuis la bataille de Charleroi. L'interdiction en était formelle et les officiers se montraient sévères à cet égard. Mais Jean, qui savait combien nous voulions être tenus au courant de la vie de nos fils à la guerre, pour la partager avec eux le plus possible, par la pensée et par le cœur, rédigeait sur un carnet ce qu'il ne pouvait dévoiler dans sa correspondance. En écrivant les pages de sa vie, en racontant les souffrances morales et physiques qu'il endurait, il trouvait une consolation, une véritable douceur, et se donnait ainsi l'illusion de se rapprocher du foyer profondément aimé.

Le 13 novembre 1914,
avant de l'ensevelir, aidé de son camarade Ernest Prost, le zouave Denis, qui fut son compagnon depuis le premier jour, trouva sur lui son porte-feuille contenant les quelques feuillets écrits pendant la retraite et deux gros carnets remplis de sa fine écriture. Il confia le tout au caporal-fourrier Blondel qui remit à son tour le portefeuille et les carnets au sergent-fourrier. Les carnets passèrent ensuite aux mains de l'officier-payeur, puis du commandant Richaud. Ils devaient régulièrement nous faire retour avec le portefeuille. Le commandant nous l'avait écrit ; or, seul le portefeuille nous fut restitué plus tard, par le ministère de la Guerre, en même temps que son livret militaire.

Malgré mon enquête personnelle auprès des zouaves et des chefs, malgré mon insistance obstinée, jamais je n'ai pu entrer en leur possession. Le commandant Richaud m'a écrit un jour qu'ils avaient été perdus dans la boue, quand le sergent fut tué par un obus tombé sur la voiture du bataillon.
Le portefeuille avait été ramassé, et il était encore maculé de boue quand il me fut rendu. Pourquoi les deux carnets qui étaient avec le portefeuille n'ont-ils pas eu le même destin ?
Le journal de Jean, aux dires de ses chefs et de plusieurs camarades, était d'un très vif intérêt. Il y racontait non seulement sa vie au milieu des zouaves, mais en détail tous les combats auxquels la 20e Compagnie avait pris part jusqu'au 11 novembre, veille de sa mort.

Le 11 février 1915, j'ai pu voir, à Saint-Denis, l'adjudant Charvin, venu en permission. Il me parla longuement de Jean et me dit lui avoir souvent emprunté son journal pour contrôler des faits et des dates. Il ajouta que celui-ci était très détaillé, très complet et que probablement, pour cette raison, s'il était retrouvé un jour, il ne nous serait jamais rendu.  L'officier-payeur Willame, que j'ai vu plus tard, me tint le même langage.
Nous qui possédons les lettres de Jean et heureusement les quelques feuillets écrits par lui en vue de son journal, nous sentons tout le prix de cette irréparable perte. Il y avait mis toute son âme, tout son cœur, toutes ses pensées et l'avait écrit pour ceux qu'il chérissait.
Le caporal-fourrier Blondel, avant de remettre les deux carnets au sergent, avait eu l'intention d'en prendre une copie, il s'aperçut à la lecture que les sentiments, exprimés par Jean à chaque page, avaient un caractère intime qui prenait dans l'ensemble de son journal une place aussi importante que la partie relative aux faits militaires, et il y avait renoncé.
Seize ans après la mort de notre fils bien-aimé, il ne nous est plus permis de conserver l'espoir de posséder jamais ces pages, et cette privation définitive ajoute encore à notre douleur et à nos regrets.






Remarque de Stéphane Petit


J'ai avec l'aide de mon GPS et de Google maps calculé que ces combattants avaient parcouru près de 1000 km du 13 août 1914 au 17 septembre 1914.

Feuillets de route de Jean Piel du 23 aoùt au 13 septembre 1914


Dimanche 23 août 1914
 
Nous allons à Walcourt, à midi nous croyons pouvoir dormir un peu, mais il faut s'en aller vers Clermont. Nous arrivons dans une plaine où nous faisons des tranchées. On les abandonne ensuite au lever du jour pour s'en aller de nouveau. C'est encore une belle nuit !...
 
Lundi 24 août 1914
 
On part au matin pour aller à Clermont-les­-Walcourt, où on arrive à deux heures. On mange ce que l'on trouve dans les maisons. À cinq heures, au moment de cantonner : coups de canon. Retraite dans les bois, et nous passons la nuit à la course.
 
Mardi 25 août 1914
 
On arrive en France, à Eppe-Sauvage. On marche, on marche. Nous couchons dans une usine. Aux armes !... Il faut partir au matin.
 
Mercredi 26 août 1914
 
On arrive au cantonnement. On change de place; on change encore dans la nuit. On repart dès le matin.
 
Jeudi 27 août 1914
 
On se concentre à Laigny, où on couche. Enfin une nuit !...
 
Vendredi 28 août 1914
 

Saint-Gobert, etc., etc. On allait cantonner, mais on part.
 
Samedi 29 août 1914

 
Je me repose à deux heures du matin chez un curé. On repart pour aller se battre à Sains-Richaumont. Batailles Vlliers-le-Sec, La Ferté-Chevresis... (Lit) !...
 
Dimanche 30 août 1914

 
Montigny, Crécy, vers Laon.
 
Lundi 31 août 1914
 
On repart en groupes d'isolés vers Soissons, puis on revient vers Laon et à un vinage, près de Crécy, où je retrouve ma compagnie. On se couche.
 
Mardi 1er septembre 1914

 
On repart à deux heures du matin vers Laon. On marche derrière le convoi. Nous faisons des pauses continuelles. On marche jusqu'à minuit. Nous nous couchons après avoir traversé la Serre (affluent de l'Oise).
 
Mercredi 2 septembre 1914
 
On repart à deux heures du matin, esquintés, vannés, fourbus, on marche toujours. Enfin, on va faire une pause à dix heures dans un champ. On boit le café et c'est tout... Viande à la fin et pain. On repart à midi, poursuivis à coups de canon. On s'en va toujours. Comment tient-on ? C'est un miracle. Après avoir été chassés plusieurs fois, on arrive à onze heures du soir dans une grande ferme, où l'on dort trois heures. Café.
 
Jeudi 3 septembre 1914
 
On repart à deux heures et l'on fait une marche plus régulière, le convoi ayant pris une autre route. On marche deux heures sans s'arrêter, sauf deux fois de suite pour que nous puissions passer la Marne, à Passy, en temps propice. Le canon tonne derrière nous et nous fuyons toujours. Nous cantonnons à Saint-Agnan, où nous arrivons vers cinq heures. On fait le café, on a de la viande et des légumes, c'est une vraie noce !... Mais, hélas ! à neuf heures, il faut repartir pour aller coucher dans un champ, à un kilomètre.
 
Vendredi 4 septembre 1914
 
On repart à deux heures, mais c'est plus pénible et nous sentons que cela ne va pas aller. Nous attendons deux heures, puis nous sommes détachés en flanc-garde et nous ne rejoignons la colonne que trois heures plus tard. Le canon ennemi parvient jusqu'au convoi, notre canon répond et on se sauve comme on peut... Des voitures sont abandonnées, des civils pleurants vont à travers bois, et nous marchons. Comment ? C'est impossible à dire... sans sommeil, sans rien sous la dent... (Mûres, pommes, poires). Vers quatre heures nous retrouvons notre régiment. On marche toujours et j'ai un genou ankylosé. J'ai les plus mauvaises pensées et je récite des Ave pour me donner un peu de cœur, je n'en ai plus...
On arrive à Le Gault, village à six kilomètres de Montmirail, et nous sommes détachés en petit poste, où j'écris ces notes. On vient nous chercher une heure trop tard et nous partons sans le bataillon, dont nous perdons la liaison. Nous marchons jusqu'à minuit... Un cuirassier mort sur la route... Un coup de fusil... Puis à cent mètres du village, c'est une grêle de balles; nous fuyons... Deux cents mètres plus loin, rassem­blement, clairon, et nous avançons de nouveau... À trois mètres d'eux, nouvelle grêle de coups de fusil ;c'étaient des Allemands..."Vous pouvez entrer en toute sécurité"... Nous repartons en nous sauvant. À cinq heures enfin nous rencontrons notre régi­ment. Nous buvons, à Treloup, un quart de lait et nous repartons ensuite. Nous marchons ainsi toute la journée. À trois heures et demie, dans un village abandonné, nous trouvons un peu de vin et du lard, mais pas de pain. Nous y retrouvons aussi une dizaine de types, appartenant tous à notre section, quand nous repartons.
 
Samedi 5 septembre 1914
 
Aspect inoubliable de la colonne en marche "pendant la retraite". Nous couchons dans une grange. Je mange deux poires épatantes et je vais me coucher, à bout de force et de pensées...Le canon nous fait déloger, mais nous voyons de nombreuses troupes, nous reprenons courage et nous repartons. Nous couchons à Beauchery dans une ferme. Pour dîner, du poulet, du pain.
 
Dimanche 6 septembre 1914
 
Nous partons à six heures et nous touchons du pain sur la route. À ce moment-là même, où j'étais démoralisé et déprimé, j'aperçois un dragon, je le regarde sans espérer et cependant c'est bien lui !...Je me lève, en courant, malgré mes pieds en sang que je ne sens plus, alors j'appelle : "Jacques !" (Son frère aîné) Nous nous serrons les mains, si heureux de nous retrouver dans la tourmente... Mais, hélas ! il me dit que le comandant Cappe est mort, (beau-père de Jacques) et déjà notre rencontre en est attristée. Quelle chose terrible que la guerre !... Nous nous quittons vite !... Nous n'avons pas de nouvelles de Xavier...(Frère de Jean et Jacques).
 
Le commandant Cappe, beau-père de Jacques, était chef de bataillon au 87e RI à Saint-Quentin, au moment de la mobilisation. Le 13 août, il partait en Belgique à la tête d'un bataillon du 287e RI et le 23 août, alors que la retraite était commencée, le commandant se tenait sur la place de Montignies Saint-Christophe, village belge, proche de la frontière. Les obus tombaient comme la grêle sur le village, mais le commandant, préoccupé de donner confiance à ses hommes, montrait le plus grand calme. Il avait envoyé chercher les quatre fourriers du bataillon et ceux-ci étaient à peine groupés autour de lui qu'un obus tombait sur eux, les tuant tous les cinq.
Cappe avait eu juste le temps de dicter à ses agents de liaison un renseignement relatif à la situation, et pour rassurer les troupes qui l'entouraient d'ajouter ces mots : "Vous direz que le commandant a le sourire."
 

Nous traversons Lechelle, Saint-Brice et enfin nous retrouvons notre bataillon qui a été bien éprouvé. Nous sommes affectés à la garde de l'État-Major du 18e Corps, au château du Houssay (près de Provins), où nous arrivons à une heure. Nous faisons à manger. On dort, on se soigne les pieds et on recommence à penser un peu. Je me demande d'où je sors, et comment nous avons pu résister à tant de fatigues, sans manger ni dormir. Je me souviens de l'état d'énervement morbide qui nous prenait tous à ces moments extraordinaires : la chaîne qui frappait régulièrement sur la gamelle, la baïonnette qui sautait dans le fourreau, le bidon qui sonnait le creux, le bruit qui accompagnait chaque pas des mulets, chargés des cartouches de mitrailleuses ; tout cela avait le don de nous exas­pérer à un tel point que les plus calmes se mettaient en colère pour un rien et en venaient aux mains. C'était triste, honteux et cependant on ne disait rien, laissant faire bêtement.
Un infirmier me raconte que les voitures des ambulances ont été obligées de laisser tous les blessés le long de la route. Quelle horreur !... En effet, ils se traînaient, pleuraient, tombaient et enfin, à bout de forces, restaient là, hélas !... En nous maudissant. Pauvres camarades !... Je remercie Dieu de m'avoir épargné ainsi, moi et ceux qui restent de mes compagnons. Je remercie aussi la Sainte Vierge... Je me couche à la belle étoile, dans la paille. Je dors mal la nuit, mais c'est du repos quand même.

Lundi 7 septembre 1914

Au réveil, je prends deux bons quarts de jus.
On passe la matinée à arranger le bivouac. On mange des patates, du lard grillé, avec délices. On se refait un peu. À trois heures on part. On voit passer des blessés français et allemands, c'est la première fois que nous avançons, car depuis hier nous avons pris l'offensive. Nous passons à Villiers-Saint-Georges, Sancy-les-Provins et nous arrivons, après quelques pauses fatigantes, vers une heure du matin, à Saint-Martin-du-Boschet. Tout le long de la route : cadavres de chevaux et de fantassins allemands horriblement mutilés. Les villages fument et cependant les civils sont encore là, contemplant tristement leurs demeures en ruines... On bivouaque. On mange du singe et pour cette fois-ci... nuit de quatre heures de sommeil.

Mardi 8 septembre

On fait le café que j'adore maintenant ; c'est ce que j'avale avec le plus de plaisir. On prépare à manger pour toute la journée. Un mouton par section et quelques patates. Nous allons maintenant dans les
villages occupés le matin par les Allemands. On passe à Meilleray et on va à Montolivet, lieu de l’embuscade de la nuit dernière. Trois zouaves de la compagnie sont retrouvés là ; ils étaient restés cachés quatre jours dans le petit bois, où ils mangèrent des pommes... On avance toujours. C'est moins fatigant. On attend. Puis la pluie vient. C'est une nouvelle misère que nous ne connaissions pas encore, et pendant plusieurs heures nous restons assis, serrés les uns contre les autres, recouverts de notre petit capuchon. Enfin, ça me nettoie les mains et le bout du nez, ce qui n'était pas arrivé depuis huit jours. Nous partons à sept heures et demie, toujours sous la pluie, et nous nous rendons à Chalendon, petit village où nous couchons dans une maison abandonnée. Pour dîner, nous mangeons des patates et une pêche pas mûre qui n'était pas du jardin, mais qui nous fait tout de même plaisir. Enfin, je m'endors, mais je me réveille souvent, je suis fatigué moralement et j'aspire à la fin de toutes ces misères...

Mercredi 9 septembre

Nous partons à six heures et demie, nous allons de l'avant pendant deux heures sans souffler. On s'arrête enfin. On nous dit qu'on va faire des distributions, mais le convoi a été coupé par l'artillerie et alors on serre sa ceinture et l'on repart. Plus loin, c'est un spectacle lamentable. On ne voit que des morts, tant Français qu'Allemands, dans les tranchées, des chevaux gonflés comme des outres, des équipements, des fusils, des vestes, des manteaux, des voitures et, avec tout cela, une odeur repoussante. J'ai revu le cuirassier mort, resté sur la route. Nous passons à Fontenelle et nous faisons la grande halte, à dix kilomètres huit cents mètres de Château­ Thierry.
Pendant la nuit, je pensais à tous, à la maison, à votre anxiété, à votre vie. Elle est terrible, je le crains, votre situation, mais franchement la nôtre peut-elle devenir plus horrible maintenant ?...Je crois même être au bout de mon sort... Quand cela finira-t-il ? Peut-être pas avant des mois... et à cette pensée je deviens fou... J'aimerais mieux être tué tout de suite. Oui, vraiment c'est trop, je ne pourrai plus supporter tous ces maux.... Ah !... que j'ai besoin de revoir la maison !... Cette pensée devient une idée fixe qui m'obsède... Depuis ce matin et il est une heure, je n'ai rien pris, et comme déjeuner nous avons eu un quart de café. Nous n'avons plus de pain depuis hier. Enfin, voici le convoi, nous touchons du pain pour la journée, de la viande, mais nous n'avons pas le temps de la faire cuire, il faut partir. Nous passons à Château-Thierry et nous allons prendre les avant-­postes. On fait des tranchées jusqu'à onze heures.
On rentre dans une ferme, on mange du pain et du bouilli, un doigt de viande. Je peux acheter chez un fermier une bouteille de vin. Il y avait longtemps que je n'avais eu ce plaisir matériel... Puis on va se coucher, dans la paille, le long d'un mur.

Jeudi 10 septembre 1914

On se lève à quatre heures, mais on ne part qu'à six, avec un quart de bouillon bien mauvais. Il pleut et nous sommes trempés. Devant nous les dragons tirent sur les uhlans. Nous prenons position dans une ferme occupée, il y a encore une heure, par les uhlans. J'ai écrit, mais on ne peut pas envoyer les lettres...
Enfin, ma lettre part tout de même. On attend jusqu'à sept heures, puis on va se coucher à Bézu-­Saint-Germain. Je fais avec Ballon, Thuau, des haricots au beurre que j'ai achetés ainsi qu'un morceau de mouton et une bouteille de vin. Le capitaine nous a dit dans la journée que les Russes étaient à Vienne et que les Allemands chez nous étaient repoussés partout. II nous a dit aussi que les fatigues allaient être grandes, en raison des longues étapes à fournir. Je me demande ce que je vais devenir. On couche dans un hangar, où je n'ai pas dormi très bien.

Vendredi 11 septembre 1914

On part, le temps est menaçant. Nous suivons les traces des Allemands, car nous sommes en avant-garde. On passe à Courtpoil, Beuvardes, on fait une grande halte. Je trouve un œuf que je savoure, et c'est tout pour le déjeuner. La pluie vient, on part et on est vite trempé, car elle tombe jusqu'au soir avec violence. À neuf heures, nous cantonnons au-dessus de Chéry, dans un hangar exposé à tous les vents. Je me change, mais il n'y a rien à manger. J'ouvre une boîte de singe que je partage et je m'endors.
 
Samedi 12 septembre 1914

Réveil à quatre heures. Une demi-heure après, les obus arrivent à cinquante mètres de nous. Aussitôt, le 32e R A prend position sous le feu jusqu'à deux heures. C'est terrible, parce qu'il pleut, qu'il fait froid, et que nous n'avons absolument rien à manger.
Je suis absolument déprimé, moralement et physiquement. Nous partons en lignes de sections, en nous dirigeant à travers la campagne, vers Fismes, qui est assez important. Les habitants sont devant leurs maisons et nous regardent avec confiance. S'ils savaient les malheureux ! Nous passons l'Ardre, dont on a fait sauter le pont, mais qui a été refait par le Génie. Nous faisons encore trois kilomètres en avant de Fismes, toujours sous la pluie. Je suis transi et je pense les choses les plus abominables... Dans une maison, nous trouvons cinquante Allemands endormis. On rage, et, si le général n'était pas là, il ne faudrait rien pour qu'on leur fasse un mauvais parti. On s'arrête dans un champ pendant huit heures... toujours sous la pluie... Enfin on nous fait abriter dans une carrière où nous restons une heure. On revient ensuite à Fismes. On met pour y aller deux heures. On s'arrête tous les dix mètres, et il pleut toujours.
Enfin, nous arrivons, c'est un soulagement. Thuau achète des biftecks, qu'il fait cuire, et quelques bouteilles de vin. On touche du pain, et je dévore. On couche dans une carrée par terre et je dors assez bien. C'est encore une journée horrible, c'est d'ailleurs un samedi.

Dimanche 13 septembre 1914

Réveil à six heures. II fait des alternatives de soleil et de pluie. On doit partir à neuf heures. C'est un peu de répit. Les zouaves se distinguent en faisant une rafle de tout ce que les Allemands n'ont pu prendre : alcool, vin, toile, pantalons, conserves, bougies. Quant à moi, je me contente d'un peu de sucre et d'un mètre de toile pour me faire des chaussettes, car il y a belle lurette que je n'en ai plus... Je n'ai plus de caleçon non plus ; il était en loques, je l'ai arraché... On part à neuf heures un quart pour aller à trois kilomètres de Fismes. Nous faisons du potage et des patates ramassées dans un champ. À la compagnie, le capitaine nous apprend que les Allemands sont en complète déroute. Si cela pouvait bientôt finir nos misères.
Sur la route nous avons rencontré un prêtre qui disait la messe à l'abri d'une meule. Quelques officiers et soldats y assistaient nu-tête, c'était d'autant plus émouvant qu'à cet endroit le sol était jonché de cadavres. C'était la première fois que le dimanche nous entendions un peu de messe. Nous apprenons que nous avons tué 1.200 Allemands dans la journée d'hier et fait 200 prisonniers.
On repart à deux heures. On s'arrête souvent et on se met en formation sous le feu de l'artillerie. On passe l'Aisne, à Maizy, et on arrive ensuite à Beaurieux, où on va cantonner. II fait froid. On va faire une pause de deux heures et demie près de Bas-­Beaurieux, où on s'arrête. On se couche à minuit... II a fallu faire la cuisine : patates et viande que je suis obligé de jeter, tellement c'est mauvais. Nous sommes six dans une sorte de poulailler, mais il vaut mieux être serrés, on a plus chaud.

Suite des lettres


8 septembre 1914

Mon cher papa
J’ai reçu de nombreuses lettres, presque toutes, en même temps, les premières et les dernières. Quelle joie elles m'ont donnée, je n'ai pas besoin de vous le dire ! Éloigné de vous, sans ami, harassé de fatigues, crevant de faim, dormant debout, voilà l'emploi de notre temps durant les dernières semaines.
J'étais à Charleroi avec le 3e Corps, auquel appartient Xavier. Quand je suis arrivé sur le champ de bataille, je constate que le 74e a été bien éprouvé. J'étais donc très anxieux de savoir ce que Xavier était devenu. Enfin vous me dites avoir reçu une lettre de lui.
Quant à Jacques, je l'ai rencontré le 6 septembre, il m'a appris une bien triste nouvelle : la mort glorieuse du commandant Cappe, il y a quelques jours. Quelle horreur que la guerre !
Je n'ai pas le temps d'en écrire long, mais je tiens pourtant à vous dire que je reprends courage. Depuisdeux jours nous n'avons plus fait que 15 à 20 kilomètres, par jour, et cette fois en avant.
J'ai noté, tous les jours, ce que nous avons fait, et à mon retour je vous raconterai toutes les péripéties fantastiques par lesquelles nous sommes passés. J'ai déjà pris part à six combats ! Le zouave qui est devant moi dans le rang qui nous précède est mort, mon voisin de droite aussi, et celui qui était derrière moi a eu le bras traversé par une balle. Mon adjudant, celui auquel papa a demandé la permission de me laisser sortir à Saint-Denis, est mort, le 5 septembre à une heure du matin.
Notre capitaine (Ludier) a été blessé par deux balles, mais il est resté quand même à notre tête. Il a dû nous faire marcher ce jour-là pendant 39 kilomètres. Nous avons été égarés, et c'est par miracle si nous avons pu nous échapper, sans trop de pertes en somme.
Je prie souvent, dans nos marches interminables, la très Sainte Vierge, et le courage ne me fait pas défaut. J'espère que nous allons bientôt, comme Jeanne d'Arc, bouter les étrangers dehors et rentrer tous les trois vous embrasser. Quelle joie infinie, ce jour-là. Écrivez-moi souvent. J'ai reçu tes lettres, numéro 1 et 3 et une lettre de tante Henriette qui m'a mis les larmes aux yeux.
Je t'embrasse bien des fois, mon cher papa, ainsi que mère, tante, André, Paul, les sœurs et Simone, et vous assure que ma pensée est· continuellement avec vous. JEAN.

Fismes, 14 septembre 1914

Ma chère mère,
Hier encore nous avons été au feu et nous avons repoussé les Allemands avec beaucoup de pertes. Il faisait en outre un temps déplorable ; la pluie toute la journée. Je suis néanmoins en bonne santé et, si notre marche en avant continue comme ces jours-ci, j'espère bien que cela sera vite fini et que nous nous retrouverons en famille comme par le passé. Quelle joie ce sera après les privations et les misères de toutes sortes, endurées pour le salut de la France !
Je t'embrasse, ma chère mère, de tout mon cœur, ainsi que papa, tante, l'Abbé, Simone, les frères et les sœurs.
Comme je vous l'ai écrit déjà précédemment, j'ai rencontré Jacques par hasard sur la route ; tu penses si ce fut une joie ! C'était le 6 septembre. À bientôt j’espère. JEAN.

15 septembre 1914 (matin)

Ma chère petite Mimi
Si tu savais combien souvent je pense à toi, à Jeannette et à toute la maisonnée ! Et, quand je me décourage, ça me redonne des forces, et l'on va toujours et quand même. C'est pourtant quelquefois dur et bien triste. Ainsi, l'autre jour, nous marchions depuis deux heures du matin ; à sept heures, on s'arrête  pour se reposer. Mais il faut veiller aux alentours, et je fais partie de la patrouille. Nous sommes allés probablement trop loin, le bataillon n'avait pas pu nous attendre et, à notre retour, la compagnie était partie.
Nous nous remettons immédiatement à sa recherche, mais nous avions perdu la liaison, nous étions égarés.
À minuit, nous arrivons en vue d'un village : nous apercevons des lumières et nous allons confiants, par quatre, sur la route. Mais à vingt mètres des premières maisons : psi, psi, psi, les balles sifflent, et nous nous sauvons en vitesse malgré les kilomètres que nous avions déjà dans les jambes. Puis soudain, le clairon sonne ! nous nous rassemblons, pensant que probablement ce sont des tirailleurs qui nous ont tiré dessus par erreur, et nous revenons par quatre, sur la route, dans la nuit. Arrivés à trois mètres, un officier allemand nous dit avec l'accent : "Vous pouvez entrer en toute sécurité." Mais au même moment, on nous tirait dessus à bout portant.
Nous avons remarché toute la journée suivante à la recherche de la compagnie. Prie bien pour nous, ma chère petite Mimi. Je t'embrasse bien, embrasse Jeannette et tous, bien fort pour moi. JEAN.

18 septembre 1914 *

Ma chère tante
Je suis toujours sain et sauf, ce qui ne veut pas dire que je sois toujours dans mon assiette, mais c'est la guerre et il faut bien en voir de toutes les couleurs !...Je reçois peu de lettres ; je n'en ai pas reçu une seule depuis huit jours, et c'est triste souvent de rester seul ainsi.
Je ne vous parle pas des événements, parce que cela nous est défendu et que mes lettres ne vous parviendraient pas, mais je consigne tous les jours sur des feuillets de papier ce qui se passe et j'espère bien pouvoir vous dire un jour les heures terribles que nous vivons. As-tu des nouvelles de Robert ? Ne manque pas de me dire ce qu'il devient. Je voudrais bien aussi avoir des nouvelles de Jacques et de Xavier.
Je t'embrasse, ma bonne tante, comme jamais je t'ai embrassée, de toutes mes forces. Embrasse tout le monde pour moi. JEAN

* Le 15 septembre eut lieu le fameux combat de la ferme Sainte-Marie, si acharné, si meurtrier. Le lendemain, il en écrivait le récit dans une carte qui ne nous est jamais parvenue, mais dont il nous parle dans sa lettre du 20 octobre.

24 septembre 1914

Mon cher papa
Je reçois une carte dans laquelle tu me dis que Xavier a été blessé le 22 août. Cela ne m'étonne pas, j'en avais le pressentiment. J'espère toutefois qu'il se remettra vite au milieu de vous tous. Vous avez bien fait de partir tous à la Baule, c'était prudent. Pour moi, ma santé est bonne et les balles m'épargnent. Espérons que cela continuera. Je prie de tout mon cœur la très Sainte Vierge et lui demande que cette guerre ne soit pas trop meurtrière pour les nôtres.
Je te quitte, mon cher papa, en t'embrassant de toutes mes forces. Embrasse bien mère. Je pense bien souvent à vous tous. Bons baisers à chacun. Je ne sais comment il se fait que vous ne receviez pas plus souvent des cartes, car j'écris souvent. JEAN.
N. B. – Je reçois une lettre de mère, datée du 9. Elle me rassure sur l'état de Xavier, ce qui me cause une grande joie dans de tels moments. J'étais tout près de lui quand il a été blessé.

Le 29 août 1914 dans la matinée, les nouvelles étaient très alarmantes. J'étais allé voir mon père qui habitait avenue de Wagram, la même maison que mon beau-frère et ma sœur, Marie.
Le colonel M… attaché à l'état-major du général Galliéni, gouverneur de Paris, habitait lui aussi la maison et, quelques instants avant mon arrivée, comme il rentrait chez lui pour déjeuner, il avait vu mon beau-frère et lui avait annoncé que l'avance des Allemands menaçait gravement la banlieue nord et nord-ouest de Paris, et Paris même, que Le Vésinet serait sacrifié, complètement rasé pour les nécessités du tir d'artillerie et que, par suite, je ne devais pas y laisser ma nombreuse famille. Nous étions loin de nous attendre à une situation aussi angoissante. Le 2 septembre, ayant quitté, Le Vésinet la veille. Nous partions tous à la Baule, avec Simone, notre belle-fille, Mme Cappe, sa mère, Germaine, sa sœur, Marcel, son jeune frère, Mme Lepaute, sa grand-mère, et M. l'Abbé.
Le lendemain, nous étions installés à la Baule et, après avoir passé environ deux semaines avec eux et Xavier, qui avait été blessé à la bataille de Guise et était venu nous surprendre. J’étais revenu à Paris, emmenant avec moi André, qui voulait passer un examen à la Faculté de Médecine avant l'appel de la classe 15.
Par suite de cette séparation de la famille, Jean, pendant les semaines qui précédaient sa mort, écrivait séparément à son père et à sa mère, et c'est pourquoi il adressait parfois le même jour des lettres à la Baule et à Paris. C'est seulement le 15 novembre que la famille était de nouveau réunie au Vésinet.


29 septembre 1914

Mon vieux Pol
Je reçois, aujourd'hui 29, ta lettre du 12 et, comme tu le penses, c'est une joie sans nom pour nous, pauvres exilés. Je reçois peu de lettres. Quand tu as quelque loisir, ne manque pas de me mettre un mot à la poste. Tu ne saurais t'imaginer le plaisir que tu pourras me faire. Xavier d'ailleurs a dû vous le dire.
Pour moi, je vais assez bien, et de mon côté je suis très étonné que vous ne receviez pas plus souvent de mes nouvelles, car je vous envoie régulièrement une carte postale tous les deux jours. J'ai rencontré Jacques, le 6 septembre , il allait bien. Embrasse tout le monde pour moi, mon vieux Pol, sans oublier l'Abbé.
Je t'embrasse de tout cœur. JEAN.

29 septembre 1914

Ma chère petite Mimi
Aujourd'hui, il fait très beau, mais le canon tonne terriblement. On commence à s'y faire, depuis le temps... Voilà presque deux mois que la guerre est commencée. Quant à toi, que fais-tu à la Baule ? Est-ce un joli pays ? T'y amuses-tu autant qu'au Touquet ?
Si tu trouves un petit moment, écris-moi, et même le plus souvent possible, tout ce qui te passe par la tête, car tout m'intéresse. Je pense si souvent à vous tous et regarde si fréquemment votre photographie que papa a eu la délicate pensée de me donner avant le départ ! Je te quitte, ma petite Mimi, et te recommande de ne pas oublier dans tes prières les petits soldats qui se battent pour la France.
Je t'embrasse de tout mon cœur ; tu embrasseras bien fort mère, papa, tante. À tous les autres aussi bons baisers. Donne-moi des nouvelles de Xavier. JEAN.

4 octobre 1914

Mon cher papa
La dernière lettre que j'avais reçue de toi est datée du 11. Comme tu le dis, j'ai pris part à de nombreux combats et y participe aussi en ce moment où j'écris ces lignes, assis dans une tranchée à 50 mètres des Boches.
Je pense que Xavier a trouvé le remède qu'il fallait pour guérir vite, puisqu'il se trouve parmi vous. Quant à Jacques, j'ai eu le bonheur de le rencontrer le 7 ou 8 septembre , il allait fort bien et était plein d'entrain. Vos lettres me parviennent, quoique lentement, par les deux voies Saint-Denis et Orange. Je vous remercie de tout cœur des lettres que vous m'écrivez et vous vous doutez de la joie infinie qu'elles peuvent me procurer.
Ainsi, si c'est possible, écrivez-moi encore plus souvent. Je t'embrasse, mon bien cher Papa, ainsi que mère, de toutes mes forces. Bons baisers à tous. JEAN.

6 octobre 1914

Mon cher papa
J'ai reçu ta lettre du 24 septembre et celle d'André du 27. Je vous en remercie vivement et d'autant plus qu'il y a plus de quinze jours que nous sommes dans les tranchées en face des Boches, et les nouvelles sont, pour nous, une joie infinie. J'ai reçu un mot de Jacques, daté du 28 septembre, dans lequel il me dit qu'il l'a échappé belle et qu'il est nommé "maréchal des logis".
Quant à moi, j'ai échappé tant de fois à des situations désespérées que je me demande quelquefois si je ne suis pas fait de fumée. Si tu peux m'envoyer un peu d'argent, fais-le, mais j'aurais surtout besoin de quelque chose pour me préserver du froid. Envoie-moi ce que tu trouveras. Je pense que cela me parviendra. Je t'embrasse comme je t'aime, ainsi qu'André. JEAN.
N. B. – Envoie-moi aussi un carnet pour écrire mes notes et mes impressions.

6 octobre 1914

Ma chère mère,
Je reçois aujourd'hui, 6 octobre, ta carte du 22. Nous sommes toujours dans l'action, et j'écris dans la tranchée, à 40 mètres des Boches. Je suis en bonne santé, mais j'aurais besoin d'un peu d'argent et de quelque chose pour me préserver du froid. D'ailleurs papa, dans une lettre du 24 septembre, me dit qu'il m'enverra un vêtement de laine et un autre de papier. Vous me l'enverrez donc, et j'espère bien le recevoir. Écrivez-moi le plus souvent possible ; c'est un tel bonheur, si vous saviez ! Je t'embrasse comme je t'aime, bons baisers à tous. JEAN.

Le 10 octobre 1914

Mon cher papa
J'ai reçu hier tes lettres, datées du 29, et j'y vois qu'enfin vous avez reçu de mes nouvelles. Pendant la retraite de Belgique, il m'a été impossible de vous envoyer quoi que ce soit ; je n'avais pas de papier pour écrire et, d'ailleurs, j'en aurais trouvé, que c’eût été la même chose, puisque nous n'avions pas de vaguemestre.
Vous dire ce que nous avons souffert, c'est impossible, mourant de faim, les pieds en marmelade, ne me couchant plus, puisqu'il fallait marcher sans arrêt, jour et nuit. Nous étions les derniers, et, par conséquent, nous recevions continuellement les obus. Quand j'y pense ! C’était fou ! Nous pensions pouvoir enfin nous reposer ; mais pas le moins du monde, il fallut reprendre l'offensive immédiatement dans la bataille de la Marne, et puis dans la bataille de l'Aisne. Au début de la bataille de l'Aisne, notre compagnie ne se composait plus que de cent hommes, de notre capitaine et de deux lieutenants. Un peu plus tard, le 15 septembre, à Sainte-Marie, la compagnie ne compte plus que soixante hommes et nous perdons nos trois officiers, morts maintenant. Il ne nous restait plus que trois sergents sur dix-huit au départ. Deux jours après, au combat de la Vallé-Foulon, nous perdons encore des hommes et nous ne sommes plus que quarante-cinq, y compris les deux seuls sergents qui nous restent. Nous étions partis deux cent soixante-dix de Saint-Denis, tu vois si nous avons été éprouvés.
Quant à moi, je passe à travers. J'ai reçu deux balles explosives dans mon sac, et, c'est incompréhensible, je n'ai rien eu. Depuis trois semaines nous sommes dans les tranchées de la ferme de la Creute, en avant de Vassogne, et c'est une vie terrible. Nous sommes sans cesse exposés aux balles et aux obus et toujours sur la brèche. Notre compagnie a été renforcée par le dépôt et se compose maintenant de cent vingt-cinq hommes, commandés par un chien de quartier, c'est-à-dire un simple adjudant. Tu vois si c'est encourageant de ne plus avoir d'officiers !
Hier encore nous avons eu quinze hommes hors de combat. Aujourd'hui nous sommes au repos, c'est-à-dire à 500 mètres de l'ennemi, et l'on jouit d'un peu plus de liberté.
Je ne peux pas vous raconter en détail ma pauvre vie. Je vous lirai mon journal au retour, et vous connaîtrez alors ce que c'est que la guerre pour nous autres "cochons de zouaves", comme dit notre commandant.
II est vrai que je suis tombé dans une bande de bagnards, de pillards et de menteurs sans scrupules. Tels sont mes compagnons de tous les jours. Dans vos lettres, je vois que vous êtes optimistes. Vous me dites que tout va bien, et cela me fait sourire, car cela fait trois semaines que nous sommes là, dans les tranchées, que nous diminuons tous les jours et que nous n'avons pas gagné un pouce de terrain. II est vrai que je ne vois pas l'ensemble, mais l'on nous a tellement raconté de fausses nouvelles que je ne crois plus à tous les bruits qui courent, et que nous sommes tous ici d'un pessimisme horriblement noir.
Enfin cela ne sert de rien de se replier sur soi-même et de se plaindre. II faut attendre, n'est-ce pas ? Écrivez-moi souvent, c'est une si grande joie de vous lire ! Je suis si seul !
Je te remercie, mon cher papa, de tes bonnes lettres, et je t'embrasse ainsi qu'André, de toute la force de mon cœur. Je continuerai de vous envoyer comme d'habitude une carte tous les deux jours. JEAN.

14 octobre 1914

Mon cher papa
Je reçois ta lettre du 6, m'annonçant l'envoi d'un paquet, et je reçois en même temps à ce sujet un avis de la Gare du nord de Saint-Denis. Je te l'envoie, afin que tu fasses le nécessaire pour que ce colis me parvienne.
Je vais toujours à peu près. Nous venons de prendre quarante-huit heures de repos, dont j'avais bien besoin.
En ce moment, nous attendons sur la route, depuis trois heures du matin, et il est neuf heures, l'ordre du départ. On dit que nous allons être dirigés vers le Nord. Cela ne va pas très bien de ce côté-là, paraît-il, et les zouaves sont bons partout et ne doivent jamais être fatigués ! Quand donc cela sera-t-il fini ?  
Il fait terriblement froid en ce moment, il gèle même, et j'attends avec impatience le colis annoncé. Les nuits sont longues maintenant, et je suis obligé de me lever pour me réchauffer. Je me passerais bien de ce petit exercice qui abrège trop mon repos. Le froid m'empêche d'écrire facilement, et les gants seront les bienvenus.
Que vous dire de ma vie ? Depuis trois semaines nous sommes dans les tranchées, d'où, au début, nous n'avons fait qu'une seule attaque en chargeant à la baïonnette. On nous disait que dans le combat on était grisé par l'odeur de la poudre. C'est une erreur, on y va froidement, ce qui ne veut pas dire sans émotion. C'est terrible, tu sais, d'avancer ainsi sous le feu, de voir tomber ses camarades de tous côtés. C'est insensé, je dirai même, horrible, cette boucherie.
Quand nous sommes arrivés dans les tranchées boches, il n'y avait plus que des morts, sauf six, légèrement blessés, qui s'étaient jetés à genoux et nous suppliaient, les mains jointes, de les épargner. Nous avons eu pitié. Un seul perdit la tête et voulut s'enfuir, mais cinquante fusils se levèrent et il tomba sans avoir eu le temps de souffrir. C'est un spectacle poignant, je t'assure, et un peu plus tard dans cette tranchée comme je regardais en arrière tous ceux qui étaient tombés en route (de notre compagnie il y en avait bien une quarantaine), j'ai pleuré, tout en pansant mon pauvre camarade, le caporal Vial, qui était prêtre. Une balle explosive avait atteint le bras et, en éclatant, avait fait deux trous énormes sur le côté, et il mourait. Je ne parvenais pas à arrêter le sang qui s'échappait à flots. J'ai eu, je l'avoue, comme un sentiment de faiblesse et je n'ai pu retenir mon émotion.
Une minute plus tard, notre dernier lieutenant recevait une balle dans la tête. Ce jour-là nous n'étions plus que quarante à la compagnie, avec un sergent comme capitaine sur deux cent soixante-dix que nous étions au départ de Saint-Denis. Cette journée est celle du "Chemin des Dames", au-dessus de la Vallée-Foulon, près de la célèbre ferme de Hurtebise, de 1814.
Depuis cette attaque qui remonte à trois semaines, c'est nous, à notre tour, qui en avons subi des quantités de la part des Allemands. Ils en faisaient jusqu'à trois par jour, mais elles ont toutes été repoussées. Il ne fallait pas s'endormir, tu le vois. C'est l'artillerie pourtant qui nous a fait le plus de mal, voire même l'artillerie française, qui nous a tirés plusieurs fois dans le dos et nous a fait de nombreuses victimes.
Je ne serais plus de ce monde, si un obus de 75, tombé à cinq mètres de moi, avait éclaté. Accroupi dans la tranchée, j'ai consigné, sur mon journal, ces moments où l'on entend son cœur battre fort dans la poitrine. J'aurais dû être tué cent fois : je venais de quitter une place, et celui qui me remplaçait était tué immédiatement. Dans une patrouille de cinq hommes, un seul et moi, nous sommes revenus.
Un jour, ma pelle arrête une balle qui devait me traverser la tête. Plus tard, une autre balle explosait dans la marmite de mon sac, et je suis encore à me demander comment il a pu se faire que je n'aie rien eu. Enfin, à tout instant, c'est la même chose.
Pour le moment, je profite de mon repos, mais je ne retrouve vraiment des forces, dans les moments de faiblesse, qu'en priant de tout mon cœur, et cela va toujours mieux. Oui, dans ces moments terribles où l'on se trouve face à face avec la mort, l'on se sent bien faible, et celui qui n'a pas le secours de la prière doit être bien malheureux. Ah ! certes, j'ai appris à prier, car je ne le savais pas.
Je te quitte, mon bien cher Papa, en t'embrassant de tout mon cœur ainsi qu'André. JEAN.
P.S. Dans le paquet, je voudrais bien que tu ajoutes des mouchoirs et un caleçon chaud. Je n'en ai plus depuis longtemps, et notre tenue de zouaves n'est guère faite en vue du froid. J'ai reçu hier une lettre de Mimi et une autre de l'Abbé.

20 octobre 1914

Mon cher papa
J'ai bien reçu tes cartes et lettres des 3, 6, 9, 10 octobre, m'annonçant l'envoi d'un paquet. Je ne l'ai pas encore reçu, mais je ne désespère pas ; il faut du temps, et aussi de la patience. Sitôt reçu, je te le ferai savoir. Quant à la couverture de l'oncle Jo, ainsi que je te l'ai écrit, j'ai reçu un mot d'avis du chef de gare de Saint-Denis me disant qu'il tenait le paquet à ma disposition. Je t'ai envoyé cet avis le 12 octobre, afin que tu puisses faire le nécessaire. Autour de moi des paquets sont arrivés ; il n'y a donc pas de raison pour que les tiens ne me parviennent pas.
Nous sommes toujours immobilisés dans les mêmes tranchées des grottes de la Creute, au-dessus de la Vallée-Foulon, en avant de Vassogne et de Jumigny. Nous restons six ou sept jours dans les tranchées, puis nous allons nous reposer à 10 kilomètres, en arrière pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, et nous y retournons. La vie de tranchée est très pénible, parce qu'on est sans cesse exposé aux balles, aux obus, aux intempéries du temps.
Durant cette dernière période de sept jours, nous n'avons pas eu à déplorer de grandes pertes, malgré de nombreuses attaques de la part des Boches. Notre compagnie n'a eu que quatre morts et huit blessés, ce qui n'est pas beaucoup. Je devrais cependant être du nombre. En effet, le troisième jour, j'étais observateur dans un poste en avant, quand je ne sais pour quel motif on me fait remplacer par un autre, pour prendre un autre poste d'observation, à dix mètres plus loin et à gauche. Je venais à peine d'y parvenir, quand une rafale d'obus survient tout autour de nous et nous jette dans l'obscurité. J'étais couvert de terre ; je me tâte, et, comme je ne sens rien, je me hâte, de toute la vitesse de mes jambes amaigries, de regagner la tranchée. Bien m'en a pris, car, de mon trou, il n'est absolument rien resté. Quant au malheureux qui avait pris ma place dans le trou de droite, il a été criblé d'éclats d'obus et grièvement blessé.
Tu vois si notre sort tient à peu de choses, mais la Providence veille heureusement sur moi et, comme presque tous les zouaves, ils ne savent pas pourquoi souvent, car beaucoup d'entre eux sont de véritables gueux, je porte une médaille de Notre-Dame des Victoires, qui me protège et me donne le courage nécessaire pour affronter le danger, sans trop de peur.
Nous sommes arrivés ce matin à Revillon, où nous allons rester deux jours au repos. J’en profite pour mettre à chacun de vous un petit mot et vous remercier, ô combien ! Les nombreuses lettres qui viennent me tenir compagnie dans ma solitude et me consoler de n'avoir personne à qui je puisse causer à cœur ouvert. Dans la horde des zouaves où je me trouve, je suis un peu comme un être anormal. Enfin, j'y ai pris de l'expérience, j'ai appris beaucoup de choses de la vie et des hommes. En somme, durant le temps que ma barbe a poussé, j'ai vieilli de dix ans au moins.
J'ai peu de temps pour écrire, car on est sans cesse dérangé. Ne croyez pas pourtant que je sois devenu paresseux pour vous écrire ; au contraire, c'est ma plus grande joie, après la douceur de vous lire et de regarder vos photographies, les larmes aux yeux. Je ne pense qu'à vous et à l'idée lointaine, hélas ! De vous revoir. Je voudrais pouvoir vous raconter ma vie en détail, mais ce n'est pas possible, faute de temps.
Je voudrais surtout vous raconter notre retraite fantastique jusqu'à Provins. Nous faisions 50 à 60 kilomètres par jour. Nous ne mangions pas, si ce n'est que des fruits verts. Nous ne dormions pas et, comme disent les zouaves, "on ne tenait debout que parce que c'est la mode". C'était fou ! Vraiment !
On s'en allait tous au plus vite sur les routes sillonnées par des centaines de traînards et d'égarés de tous les régiments, de tous les grades et de toutes les armes. Quant à moi, je n'ai été égaré que deux jours. J'ai pu rejoindre à Laon mon régiment. Je ne pouvais plus marcher, mes pieds étaient en sang, j'ai pu enfin revenir sur un caisson d'artillerie. Ce que j'ai souffert là, je ne m'en serais jamais cru capable.
Pourtant je n'ai jamais perdu courage, grâce à la prière. Que de choses à vous raconter plus tard ! Je voudrais savoir si vous avez reçu la carte où je vous raconte l'épisode de Sainte-Marie, durant lequel nous avons perdu la moitié de la compagnie, notre capitaine, le dernier lieutenant et tous nos sergents, sauf un.
Nous sommes très mal renseignés sur la situation, et, si tu pouvais m'en envoyer le résumé, j'en serais très heureux. Sitôt que j'aurai reçu le mandat et le carnet dont tu m'annonces l'envoi, je te le dirai.
Mon bien cher papa, je t'embrasse du meilleur de mon cœur. JEAN.

20 octobre 1914

Ma chère mère
J'ai reçu tes cartes et tes lettres, celles de Pol et de l'Abbé. Je les en remercie d'autant plus qu'elles sont venues, chose extraordinaire, me trouver jusque dans la tranchée. Tu penses si je fus heureux !  Que Pol continue de m'envoyer des nouvelles de la famille et de la situation. Nous sommes assez mal renseignés. J’espère avoir bientôt le temps de vous écrire une lettre dans laquelle je vous raconterai avec un peu plus de détails la vie que nous menons. D’ailleurs, j’ai écrit aujourd’hui à papa. Je t’embrasse du meilleur de mon cœur. JEAN

26 octobre1914

Mon vieux André
Je te remercie des lettres que tu m’as envoyées. La dernière est du 15. Elles m’ont causé d’autant plus de plaisir que je désirais depuis longtemps des nouvelles de Robert, de Maisons-Laffitte. Je voudrais même que tu me fasses parvenir les renseignements nécessaires pour pouvoir correspondre avec lui. De plus, comme je le demandais hier à Papa, je serais très heureux qu'on m'envoie des nouvelles de la situation, car nous n'en avons guère.
Je jouis en ce moment d'un peu de repos, et pour la première fois, grâce à un débrouillard, j'ai pu me procurer quelques douceurs : chocolat, beurre, confitures que nous avons dégustés avec délices, comme un bon disciple d'Horace. Tibi.
N. B. – Toujours pas de paquet, j’ai reçu le mandat-carte.

26 octobre 1914

Ma chère tante Henriette
Je viens de recevoir deux lettres, une du 29 et une autre dans laquelle je trouve un billet. Je t’en remercie bien. On pourrait croire que je n’ai pas besoin d’argent, et cependant je n’en avais plus du tout et, grâce à toi, j'ai pu me procurer du chocolat et du fromage que nous avons mangés à plusieurs, car tu penses bien qu'en ces temps-ci c'est le règne du partage. J'ai eu aussi une carte de l'Abbé, tu le remercieras bien et tu lui diras de recommencer. Je t'embrasse comme je t'aime.  JEAN.

26 octobre 1914

Je vais très bien, mon cher Papa, et ne t'alarme pas trop. J'ai du sang-froid, et grâce à lui on ne se fait pas tuer si facilement. J'ai reçu une douzaine de cartes et lettres datées du 6 au 15 octobre. J'ai dépouillé mon courrier comme un gourmand, avec une sage lenteur, pour faire durer le plaisir. Je m'étais bien installé dans mon trou et je les ai savourées avec délices.
J'ai reçu ton mandat-carte et je t'en remercie, car nous pouvons de temps en temps nous procurer, par l'intermédiaire du convoi, du chocolat, du sucre, del'eau de vie, des fromages. Cela coûte cher, mais on mange en chœur et on oublie. Je t'embrasse comme je t'aime, et surtout sois tranquille sur mon sort. JEAN.

28 octobre1914

Je vais bien. J'ai reçu la couverture dans la tranchée et vos lettres jusqu'au 18 octobre. Bons baisers. JEAN.

29 octobre 1914. Saint-Denis.

Cher papa,
De passage à Saint-Denis, j'en profite pour te dire que je vais toujours bien. Après avoir caressé, toute la nuit, l'espoir de venir vous embrasser, nous n'avons pu descendre du train et mon fol espoir fut déçu... Quelle joie c'eût été pourtant !... Nous partons pour Calais. De ce côté le besoin de troupes se fait sentir tous les jours.
Je t'embrasse du meilleur de mon cœur. JEAN.

1er novembre 1914. Drie Grachten.

Bien cher papa,
Comme tu le sais probablement par ma lettre du 29, écrite à notre passage à Paris, après avoir caressé l'espoir de t'embrasser, nous sommes partis bien vite vers la nouvelle ligne de feu. Le lendemain, en effet, après deux nuits et une journée de chemin de fer, nous avons débarqué à Furnes, pour remonter enautobus et aller immédiatement en première ligne, vers Ypres et Roulers. Nous étions sur les tranchées le soir même. Le lendemain nous avons été de l'avant,en faisant un bond de cinq cents mètres. À la faveur de la nuit, nous avons fait alors de nouvelles tranchées, dans lesquelles nous sommes restés depuis.
Nous n'avons eu à déplorer qu'un mort et un blessé, mais la 17e compagnie, qui se trouvait à notre gauche, a été très éprouvée. Elle a perdu la moitié de son effectif, c'est-à-dire soixante-dix hommes au moins : deux morts, le reste blessé presque tous aux mains et aux bras.
Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que nous n'avons pas pu tirer un seul coup de fusil, parce que nous ne pouvions voir devant nous que le sommet de leurs tranchées et qu'il nous était impossible, par conséquent, de tirer efficacement.
La couverture que j'ai reçue m'est d'une très grande utilité, car il fait très froid, et, sans elle, je ne pourrais y tenir. Actuellement nous en avons une pour deux à peu près. La semaine dernière on en a tiré au sort quelques-unes, mais, avec ma veine habituelle, je n'avais pas gagné. Je n'ai pas, en tout cas, à me plaindre, puisque j'ai reçu la vôtre dans la tranchée, un soir qu'il faisait très froid.
C'est aujourd'hui la Toussaint, et je pense que nous serions probablement tous réunis autour de toi, mon bien cher Papa, et cela me rend triste à pleurer presque, en y songeant. Pensons plutôt à la joie du retour, quand nous nous retrouverons plus unis encore, après cette séparation forcée qui m'a fait sentir à quel point je vous aimais.
Je t'écris de ma tranchée : à ma droite se trouve un veilleur, qui a les yeux fixés sur la tranchée boche, située à 250 mètres de nous et à la lisière d'un bois, à ma gauche les autres dorment ou fument. Il y en a qui commettent des imprudences : regardent en se découvrant, ou vont satisfaire leurs besoins. Or il n'est pas possible de sortir de son trou sans entendre siffler les balles. Il n'y a donc qu'à rester tranquille prudemment et à ne pas s'exposer inutilement.
Le soir venu, nous ne tirons pas, et les Boches pas davantage. Chose bizarre, nous voyons distinctement leurs ombres aller et venir autour de leur tranchée et, de notre côté, il en est de même ; tout le monde se balade et se délasse un peu les jambes. On nous apporte alors un quart de jus, c'est ce qui fait le plus de plaisir à boire. Bien entendu, on ne mange que du singe, il n'y a pas de cuisine, ce serait trop compliqué. On est obligé d'aller chercher le jus à plusieurs kilomètres en arrière.
Depuis huit jours, et cela n'est pas étonnant, en raison de notre changement de front, je n'ai pas de lettres, mais je m'attends à en recevoir un paquet, quand le service va être rétabli. Comme je crois te l'avoir dit, j'ai reçu ton mandat-carte, dont je te remercie, car j'avais donné et aussi perdu presque tout mon argent, lors de la retraite, en sorte que depuis quelque temps je n'avais plus rien. Pour le paquet, je l'attends toujours, mais le retard est dû, je crois, à notre changement. Mon bien cher papa, il faut que je te quitte. Sois bien persuadé que si j'ai eu parfois des moments de découragement, ils sont bien passés maintenant et j'ai encore en réserve une grande provision de courage pour finir la campagne qui, malheureusement, je le crains, n'est pas près d'être terminée.
Mon bien cher papa, je t'embrasse du meilleur de mon cœur ainsi qu'André. JEAN.

4 novembre 1914

Ma chère tante Henriette
Je reçois aujourd'hui, 4 novembre, ta carte du 24 octobre. Toujours sans nouvelles des paquets, j'espère que le tien aura plus de chance. J'ai écrit à papa, le mettant au courant de notre nouvelle vie. Je ne sais pas pourquoi, je dis "nouvelle vie", car c'est toujours la même vie des tranchées, mais cette fois, en terrain plat. Il n'y a que le lieu qui ait changé.
Le train qui nous a conduits est passé à Paris, et j'ai eu un moment le fol espoir de pouvoir embrasser papa, mais, hélas ! le train ne s'est arrêté que quelques minutes, et ce fut encore un rude sacrifice. J'ai aperçu le même jour Paris-Plage.
Je t'embrasse bien fort comme je t'aime. Bons baisers à tous et à l'Abbé. JEAN.

7 novembre 1914

Mon cher papa,
Après une mauvaise nuit, mais que je supporte bien maintenant, je te mets ce petit mot aujourd'hui, dans la crainte que le précédent ne te soit pas parvenu. Bien aguerri et remis des fatigues de la retraite, sans cesse remis en haleine par les encouragements de vos très nombreuses lettres, je supporte tout maintenant, le cœur léger, et tu ne dois pas t'inquiéter de mon sort. Il faudrait vraiment que je sois le dernier des derniers, pour qu'il n'en soit pas ainsi, quand, beaucoup'autres, autour de moi, ne reçoivent depuis longtemps aucune nouvelle des leurs. Aussi je remercie Dieu, tous les jours, de nous avoir donné de tels parents, qui ont pris soin de nous élever dans la foi chrétienne.
Nous sommes toujours à la même place, 500 mètres en avant du canal de l'Yser. Nous y sommes immobilisés. J'ai bien reçu le mandat, je t'en remercie bien, mais je n'ai pas reçu le chandail ni les autres envois. Si tu avais l'occasion de m'envoyer d'autres paquets, joins-y, si possible, quelque chose à manger, car, bien que nous soyons ravitaillés assez régulièrement, la qualité et la quantité laissent bien souvent à désirer. Je l'écris d'ailleurs à Pol aujourd'hui.
J'ai reçu l'Information du 24 octobre, qui m'a vivement intéressé, ainsi que tous ceux à qui je l'ai passée. C'est la première fois que je trouvais la confirmation écrite des nouvelles qui couraient parmi nous. Je te quitte, mon cher Papa, et t'embrasse du meilleur de mon cœur. JEAN.

7 novembre 1914

Mon vieux Pol,
Je t'écris dans la tranchée après une nuit mauvaise, mais bien curieuse, comme tu vas en juger. Hier soir, sept heures, il commençait à pleuvoir, et comme nous sommes à 500 mètres en avant du canal de l'Yser, en Belgique, et que le sol n'est fait que de glaise, tu vois l'épaisseur de boue dans laquelle nous pataugeons. Dans la tranchée même, on fait aussitôt des petits trous pour l'écoulement des eaux, mais cela ne sert pas à grand-chose. Alors, sans souci du danger, chacun se débrouille. Les uns apportent des planches, les autres découpent des mottes de gazon.
Quant à moi, avec un dénommé Denis, je vais chercher de la paille de l'autre côté du canal, puis nous retirons à nos places le plus d'eau possible. On tend ensuite, au-dessus, notre toile de tente, à l'aide de nos baïonnettes et des fourreaux, et l'on se couche sur la paille, enroulés tous les deux dans la couverture de l'oncle Jo, seul paquet reçu, à part les carnets. Malgré la pluie, il faisait un temps assez clair, et de notre tranchée nous distinguions, à 150 mètres de nous, les ombres boches aller et venir et travailler, comme nous, pour s'assurer un peu plus de confort. Comme si nous pouvions nous entendre à ce sujet, d'un côté comme de l'autre, on ne tire aucun coup de fusil, et l'on se balade tout le long de la tranchée, en marchant au pas de gymnastique pour emmagasiner un peu de chaleur avant d'aller essayer de fermer l'œil.
À dix heures, les cuisiniers viennent nous apporter des vivres pour vingt-quatre heures : deux petits morceaux de bœuf et deux cuillerées de légumes (pommes de terre ou haricots), un quart de jus ou de thé. Tu vois que c'est maigre ! Heureusement que le type qui me sert de compagnon a tout du zouave et qu'il sait se débrouiller toujours pour avoir du pain de rabiot. Là encore on ne prend aucune précaution, on quitte les tranchées, on mange à découvert et l'on cause à haute voix. Il y a même tous les soirs des disputes entre les zouaves qui ne sont pas des gens très sociables "savez-vous", comme disent les Belges. On prend la garde pendant trois heures, la nuit : deux heures de suite et, un peu plus tard, une heure encore, pendant lesquelles il faut se tenir debout et veiller, pour le cas, toujours possible, d'une attaque. Mais jusqu'ici dans notre section, à part le premier jour où il a fallu gagner la position sur laquelle nous avons établi nos tranchées, nous n'avons pas eu de pertes. D'ailleurs, ces jours-ci, il n'y a pas eu d'attaques d'infanterie de notre côté. Il n'y a que les obus à craindre, mais nous sommes mal repérés et ils tirent à deux cents mètres en arrière de nous. Il en résulte pour nous un certain calme, et même une tranquillité d'esprit que nous apprécions, après les terribles moments passés tout récemment encore au "Chemin-des-Dames", dans l'Aisne.
Pendant le jour, par exemple, on ne se montre pas. L'armistice n'existe plus, et si par malheur on passe la tête : psi ! psi ! c'est une balle qui siffle. J'ai failli en recevoir une bêtement, en tirant un lièvre, raté d'ailleurs, qui passait entre nous et les Boches. Je suis plus prudent maintenant et ne m'expose plus sans utilité. Voilà notre vie depuis huit jours déjà... Nous n'avançons pas, et je crains bien que cela ne prenne la même tournure que dans nos dernières positions de l'Aisne.
Si vous m'envoyez des paquets, ne manquez pas d'y joindre toujours quelque chose à manger, car, c'est idiot, mais je pense bien souvent à ce que je pourrais manger si je me trouvais avec vous. Cela devient par moments une idée fixe, mais nous sommes tous pareils, et, quand on peut se procurer à prix d'or quelques friandises, c'est une vraie joie.
J'ai lu les articles de journaux que tu m'as envoyés et je peux, grâce à toi, m'extérioriser un peu et comprendre quelque chose de nos mouvements. Continue à m'écrire le plus souvent possible, en me donnant beaucoup de détails.
Depuis que je reçois de nombreuses lettres, et je les reçois toutes maintenant, je n'ai que bien rarement le cafard, et j'ai l'esprit tout ce qu'il y a de plus léger. J'ai placé précieusement dans mon carnet la jolie petite image de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus. Tu en remercieras bien l'Abbé de ma part.
Merci, donc, mon vieux Pol, et dis-toi bien que tu es encore le plus heureux, car tu vois et te passionnes pour la lutte en spectateur, ce qui ne manque pas d'intérêt, en fin de compte. Au revoir, mon vieux, je t'embrasse comme je t'aime, tu embrasseras toute la maison, sans oublier l'Abbé. JEAN.
 
9 novembre 1914

Mon vieux André
Je te félicite, mon vieux, d'avoir réussi à ton examen, c'est un bon débarras, surtout avant de partir avec la classe. Je te remercie des détails sportifs que tu me donnes, comme tu le sais, cela m'intéresse toujours beaucoup. Pour la campagne actuelle d'ailleurs, nous n'avons pas perdu notre temps en faisant du sport, et je te réponds que, si je n'en avais pas fait, je n'aurais jamais pu résister. Bons baisers. JEAN.
 
10 novembre 1914

Ma chère mère
Je vais bien, toujours dans la tranchée. Je reçois régulièrement vos cartes et lettres qui me font un tel bien que j'en oublie toutes les misères et qu'il me semble être tout près de vous. J'ai bien reçu tes deux billets il y a, déjà, quelque temps. Je t'embrasse comme je t'aime. JEAN.

10 novembre 1914

Chère petite Jeannette
Que deviens-tu, ma chère petite Nénette ? T'amuses-tu toujours beaucoup ? Est-ce que tu travailles un peu ? Dis-moi dans une petite lettre ce que tu fais. Je pense bien souvent à toi, et dernièrement en particulier , c'était la nuit et j'avais quitté la tranchée pour aller chez un paysan qui avait une petite fille comme toi, bien gentille. Je l'avais prise sur mes genoux tout en buvant le café avec son papa, qui s'est trouvé obligé de rester avec elle sur la ligne de feu. Je t'embrasse bien fort. JEAN

10 novembre 1914

Ma bien chère tante Henriette
Toujours dans la tranchée, mais je m'y fais très bien et je dirai même que je ne m'y ennuie pas, parce que toutes les nuits on vient nous apporter notre courrier, et toutes les fois il est volumineux pour moi. Quand nous sommes assez tranquilles, je passe ma journée à le lire et il me semble que je suis avec vous. Les Allemands, chose bizarre, malgré leur proximité (cent cinquante mètres à peine), nous laissent à peu près tranquilles en ce moment. J'ai bien reçu ton billet dont je te remercie beaucoup. Je t'embrasse bien fort. JEAN.

11 novembre 1914 (canal de l'Yser)

Bien cher papa
Enfin ! je reçois aujourd'hui deux paquets qui contenaient un passe-montagne, des mouchoirs, un sifflet, une ceinture et un carnet. Je te remercie, car c'est un vrai plaisir d'attendre quelque chose et une véritable joie de recevoir et de dépouiller tout ce qui vient de vous. Mais comme nous sommes assez mal nourris, quoique, régulièrement, j'aimerais bien, si tu me fais d'autres envois, que tu ajoutes quelque chose à manger, pas exclusivement, car ce n'est pas permis, je crois. Nous sommes encore à la même place et dans les mêmes tranchées, mais nous sommes mieux garantis contre le froid. Nous avons fait tout le long de la tranchée des petites cahutes recouvertes de gazon et remplies de paille où nous nous retirons tous les soirs et où nous dormons entre nos heures de veille et de garde. Hier notre compagnie a été encore une fois bien éprouvée. Nous avons quinze tués ou blessés, nous n'avons pas pu réussir notre attaque, et nous avons été obligés de reprendre nos positions. Les tranchées ennemies étaient défendues par un réseau de fil de fer barbelé de cinq mètres de largeur.
J'aimerais bien avoir des nouvelles de l'oncle René. S'il est prisonnier, j'espère qu'il ne sera pas trop malheureux, les prisonniers étant mieux traités qu'on ne le croit généralement. Je connais des exemples par des zouaves qui en sont revenus.
Je reçois toujours régulièrement vos cartes et lettres, et c'est toujours ma plus grande joie. Je voudrais bien savoir aussi si les affaires, rue Meslay, sont complètement arrêtées ou seulement ralenties.
On va renforcer notre compagnie encore une fois, c'est la troisième ! Le contingent de la classe 14 arrive demain. Je les plains, les pauvres ! Je te quitte, mon cher Papa, en te remerciant du fond de l'âme de tes nombreuses cartes et de tout ce que tu fais pour moi. Je t'embrasse du meilleur de mon cœur. JEAN.
P. S. – Je voudrais bien que tu m'envoies un bon couteau. C'est très utile et j'en suis privé depuis quelque temps déjà. Ajoutes-y une petite bouteille d'alcool de menthe pour changer l'eau, car on boit ce que l'on trouve.

Défense du pont de Drie Grachten sur le canal de l'Yser, Flandre occidentale,12 au 13 novembre 1914

Drie Grachten 12 novembre  1914 tombe d'un Zouaves


Après les dures heures passées à Charleroi, le 22 août 1914, lors de la première ruée allemande, le 4e et le 5e bataillon du 1er régiment de zouaves avaient pris part à de nombreux combats, durant les effroyables journées de la retraite jusqu'à Provins. Ils avaient ensuite participé à la victorieuse offensive de la Marne et repoussé successivement de violentes attaques allemandes, d'abord au nord de l'Aisne, à Sainte-Marie, au sud de Berry-au-Bac, puis devant Craonne.
Les deux bataillons étaient là, dans les mêmes tranchées depuis six à sept semaines, quand ils furent envoyés dans le Nord. La bataille des Flandres allait atteindre son apogée.

Le 31 octobre, dès le lendemain de leur arrivée sur les bords du canal de l'Yser, à Drie Grachten, entre Dixmude et Ypres, plusieurs sections des 4e et 5e bataillons firent, à la nuit tombante, un bond de 500 mètres, dans la direction de Luighern.
Aussitôt, sous le feu de l'ennemi qui se tenait à 200 mètres plus loin, sur la lisière d'un petit bois, les zouaves firent tant bien que mal de vagues tranchées que l'eau, très proche de la surface du sol, ne leur permit pas de creuser à plus de 0 m. 60 de profondeur. Les autres sections s'établirent derrière eux, le long de la rive gauche du canal.

Le 4 novembre, une attaque tentée contre l'ennemi par la 1ge compagnie, ne réussit pas.

Le 9 novembre, les zouaves de la 20e compagnie recommencèrent l'attaque, mais, arrivés près des tranchées ennemies, ils se trouvèrent arrêtés par les fils de fer barbelés, et une fusillade intense leur fit éprouver des pertes sensibles.
Ce même jour, les zouaves furent obligés d'abandonner les tranchées de 1re ligne, que l'eau avait complètement envahies et dont l'occupation était d'ailleurs très dangereuse. Ils se retirèrent donc dans les positions établies sur la rive gauche du canal. À droite de la route qui va de Drie Grachten à Luighern, l'ennemi s'était avancé d'autres parts en force considérables. La 14e compagnie, en partie, avait été faite prisonnière, et le 90e territorial, les Tirailleurs algériens et les Joyeux, débordés, durent céder le terrain et passer aussi à l'ouest du canal. Après l'avoir franchi, ils avaient fait sauter le pont.

Le lendemain 12 novembre allait commencer par cet épisode à la d'Assas qu'une citation à l'Ordre de l'Armée du 19 novembre 1914 a rendu célèbre et dont le héros est demeuré inconnu. Vers cinq heures, au petit jour, une forte colonne allemande s'avançait pour attaquer le pont de Drie Drachten. Les zouaves qui en étaient les défenseurs les reçurent aussitôt avec leurs mitrailleuses, mais ils virent les Allemands s'abriter, par traîtrise, derrière des zouaves prisonniers, qu'ils poussaient devant eux à coups de crosses au premier rang, et ils cessèrent le feu. À ce moment un cri vibrant et bien français retentit, poussé par l'un des zouaves prisonniers : "Tirez ! mais tirez donc les gars ! Au nom de Dieu ! Ce sont des Boches. "On entendit alors la horde hurler : "En avant ! Hourra !" Mais la voix de l'héroïque zouave avait été entendue, les mitrailleurs, puis les fusils reprenaient leur besogne et couchaient à terre les assaillants et les zouaves prisonniers. La ruse avait été déjouée, grâce à cet acte sublime de dévouement.

Ce matin-là, les Allemands qui s'avançaient en masses compactes parvinrent cependant à passer sur la rive ouest du canal, au sud de Drie Grachten, et les tirailleurs algériens, en dépit d'une vigoureuse défensive, durent se replier de nouveau et établir leurs positions en arrière, au nord de la route et tout le long du remblai, du côté du 4e bataillon des zouaves. À l'entrée du passage, à gauche du pont, se tenaient quelques sections du 90e et du 94e territorial, et à la suite, face au canal, le 5e bataillon du 1er zouaves.
La 20e compagnie, notamment, occupait les tranchées creusées près d'une petite maison, située à 200 mètres à peine du pont, côté nord. Telle était la position des troupes, le 12 novembre.

II était environ six heures du soir, m'ont raconté plusieurs combattants, la 20e compagnie des zouaves, dans les tranchées, attendait la soupe. Elle tardait à venir, parce que la canonnade était sans doute trop intense sur la route de Noordschote et de Reninghe, d'où une seule fois par jour les cuisiniers nous ravitaillaient d'aliments exclusivement froids.

Tout à coup retentit un bref commandement : "Première section, sac au dos, au pont !"  Quelques minutes après, le même commandement devait appeler la deuxième section sous les armes. C'était le sous-lieutenant Flin, qui venait de recevoir du commandant Richaud l'ordre d'envoyer immédiatement deux sections, baïonnette au canon, sur le pont même de Drie Grachten, où les territoriaux étaient sérieusement menacés par les Allemands qui s'avançaient en bataillons serrés. On avait entendu toute la journée la canonnade et la fusillade, et l'on prévoyait que les Allemands tenteraient une fois de plus de forcer, la nuit venue, le seul passage qui nous séparait, afin de pouvoir nous prendre de flanc et nous tourner. Pour empêcher l'ennemi de s'abriter, dans les ténèbres, derrière deux meules de foin qui s'élevaient à 20 mètres environ des maisons situées au bord de la route, au sud-ouest du pont, deux zouaves de la section des mitrailleuses s'en étaient approchés en rampant et avaient réussi à mettre le feu à l'une d'elles. En moins de cinq minutes, nous étions prêts.
Sous les ordres de l'adjudant Charvin, nous avions pris le pas de charge, un par un, dans l'eau et dans la boue, par le boyau de communication, en bondissant sur la route. II n'était que temps, car l'ennemi, le 271e régiment allemand, donnait l'assaut. Le peloton du 90e territorial chargé de la défense ne pouvait plus soutenir l'attaque. Il fléchissait, et nous entendions les cris et les plaintes de nombreux blessés tombés à l'entrée du passage. Déjà les Allemands avaient pénétré dans la maison qui borde la route à droite du pont, et les quelques territoriaux survivants qui l'occupaient s'enfuyaient épouvantés.
Nous étions vingt et un zouaves de la première section et douze de la deuxième. Nous nous disposons aussitôt à résister au choc, baïonnette au canon. Ce fut une indescriptible mêlée dans la nuit obscure, qu'éclairaient, par instants, les flammes de la meule incendiée. Nous criions : "Les voilà ! Attention ! Gare à toi !... Encore un !... » Et nous tirions sans prendre même le temps d'épauler. On voyait surgir l'ennemi, à deux mètres à peine devant soi, de sorte que la lutte était devenue un véritable corps à corps.

Le capitaine Labrousse, commandant des deux sections de mitrailleuses, dont on ne saurait assez louer le sang-froid et la bravoure, est là au milieu des combattants, et il organise de tous les côtés la défense. Il fait mettre tout d'abord une mitrailleuse en action à l'entrée du pont détruit, pendant que, sur ses ordres, plusieurs zouaves de la première section essaient, pour fermer le passage à l'ennemi, d'élever une sorte de barricade avec tout ce qui leur tombe sous la main, dans la maison située sur le côté gauche du pont : tables, échelles, chaises, literie. Puis il s'empresse de faire installer une autre mitrailleuse, dont malheureusement tous les servants avaient été mis hors de combat par un obus.
Aucun des zouaves qui combattent là autour de lui, à coups de fusil, et même à la baïonnette, ne connaît le maniement de la mitrailleuse. Le capitaine réclame des hommes de bonne volonté et, comme le péril est extrême et que, tout d'abord, il craint que, dans leur ignorance du maniement de la pièce, aucun d'entre eux n'ose s'y risquer, l'intrépide officier s'écrie : "Eh bien ! c'est donc moi qui la ferai marcher !... »
Mais le vibrant appel du chef a été entendu.

Des dévouements s'offrent à lui, et c'est le zouave Piel Melcion d'Arc, bien connu à la 20e compagnie pour son courage et son énergie, qui laisse de côté son fusil et, suivant l'exemple du capitaine, parvient vite, avec l'aide du sergent Barbet, à faire marcher la pièce.
La lutte recommence alors avec les mitrailleuses, pendant que continuaient la fusillade des lebels et, différentes phases du combat, voulut, en prévision d'une nouvelle attaque, améliorer, à ce moment, le faible abri qu'offrait la barricade. Il donna donc à Denis l'ordre d'entrer dans la maison du pont et d'en rapporter tout ce qu'il pourrait y trouver d'objets pouvant être utilisés à cette fin.
À Jean qui était bon tireur et qu'il vit impassible à son poste, à genoux et fusil en main, cherchant des yeux l'ennemi dans les ténèbres, tandis que sifflaient
les balles, il se contenta de dire simplement : "C'est bien, restez là !" puis il s'éloigna.
Denis, très attaché à Jean, eut alors la pensée de lui donner l'occasion d'un peu de répit : "Va chercher les planches, lui dit-il, je prendrai ta place." Mais Jean lui répliqua aussitôt très nettement : "Non, merci, je dois rester là, je n'en bouge pas."
Quand, environ dix minutes après, Denis revint, il vit Jean, tombé sur le dos, qui gisait inanimé. Il avait reçu presque à bout portant, en plein visage, une balle explosive qui lui avait fait une horrible blessure.
Un soldat blessé allemand était dissimulé dans les herbes, à quelques mètres devant la barricade. Le croyant mort, aucun des zouaves n'y avait pris garde, et il venait de décharger son fusil sur Jean. Le zouave Fourès qui était posté à peu de distance, à l'abri d'un peuplier, a vu le fait et me l'a raconté deux mois après.
C'est vers six heures du matin que les zouaves des deux premières sections retournèrent à leurs tranchées. Après avoir déposé leurs armes et leurs sacs, plusieurs d'entre eux : Ernest Prost, Oscar Denis et Gabriel Fourès, de la 3e escouade, au risque de succomber eux-mêmes sous les balles ennemies, se firent un pieux devoir d'aller, au petit jour, recueillir les corps des trois braves tombés au champ d'honneur. Ils les retrouvèrent au milieu de nombreux cadavres allemands qui étaient la preuve palpable de leur vaillance. Le commandant Richaud, venu là pour juger des heureux résultats du combat de la nuit, en était émerveillé ; et ce fut avec une profonde émotion qu'il salua, au passage, les glorieuses victimes portées sur des brancards par leurs camarades.
Les trois héros furent inhumés ensemble, Jean au-dessus de ses deux camarades. Leur tombe fut élevée, non loin des tranchées de la première section, à deux cents mètres environ du pont, derrière la petite maison, située à gauche sur les bords du canal. Ernest Prost planta sur cette tombe une croix faite sur place avec deux planches. Sur la croix, à laquelle fut suspendu un crucifix trouvé dans la maison abandonnée, il écrivit leurs noms à l'encre. Puisse cette humble croix nous permettre de retrouver, un jour, la place où reposent les corps des trois zouaves, tombés pour La Patrie, dans la défense du pont de Drie Grachten.

Paul Piel, Le Vésinet, avril et août 1915
 
* Consulter : "Le 1er régiment de marche des Zouaves dans la Grande Guerre 1914-1919", pages 5, 6 et 7. "La Mêlée des Flandres, l'Yser et Ypres", par Louis Madelin, pages 202 et 203. "Ceux de l'an 14", par Jean D'Esparbès, pages 161, 162. 163.

* Le sergent Catteau se tenait debout, à côté de Prost, quand il fut atteint. Tournant sur lui-même, il était tombé sans prononcer une parole.

Le lieutenant d'infanterie territoriale Davinel, devenu capitaine, a fait un très beau rapport sur ce combat. En 1919, quand notre fils Jean a été proposé pour la Médaille militaire, par le colonel Rolland, du 1er Zouaves, le caporal Séminel, chargé, à Saint-Denis, d'adresser les dossiers au ministère de la Guerre, a eu connaissance de ce rapport et m'en a longuement parlé. Il devait m'en donner communication, mais malheureusement l'un de ses collègues du bureau, qui en avait pris une copie, a été envoyé à ce moment à l'Intendance, dans la zone des armées, et l'original et la copie n'ont pas été retrouvés.
La balle en faisant explosion avait fait jaillir, par l'orifice, un amas de cervelle qui le défigurait atrocement. Prost en avait conservé une telle impression d'épouvante qu'il ne nous en a parlé que longtemps après.

* Cette petite maison ainsi que tous les bâtiments qui environnaient le pont ont été entièrement détruits par les obus, au cours de la guerre.

* Les zouaves encadrèrent le monticule que formait la tombe avec trois planches provenant d'une vieille armoire, trouvée dans la petite maison.

ORDRE DU RÉGIMENT N° 203  CROIX DE GUERRE


Le lieutenant-colonel Rolland, commandant le 1er Zouaves, cite à l'Ordre du Régiment. PIEL MELCION D'ARC, JEAN, 20e Compagnie pour :

"Au front depuis le début des hostilités a toujours fait preuve du plus grand courage. S'est fait tuer héroïquement, le 13 novembre 1914, en repoussant une attaque allemande qui tentait de franchir le pont de Drie Grachten.
"Aux armées, le 19 décembre 1915. "Le Lieutenant-Colonel Rolland, commandant le Régiment.
"Signé : Rolland"
 
MÉDAILLE MILITAIRE POSTHUME Avec rappel de la citation. Décret du 9 juin 1920 – Journal officiel du 1er novembre 1920.
 
NOTE – À sept heures du matin, 13 novembre 1914, les zouaves de la section de Jean relevaient son corps et constataient officiellement sa mort, survenue dans la nuit du 12 au 13, à 10 h 30, en leur présence.
Faisant alors confusion, le lieutenant Jules Willame, du 1er régiment de Zouaves, officier de l'état civil, écrivait : 13 novembre 1914, à 7 h 5, comme jour et heure du décès, en dressant l'acte, le 27 novembre, à Westvleteren (Belgique).
Et c'est par la suite de cette erreur que la citation de Jean mentionne la date du 13 novembre, au lieu du 12.
 
A la suite de l'exploit des Zouaves, le 12 novembre, à Drie Grachten : M. le capitaine Labrousse fut nommé chevalier de la Légion d'honneur ; M. le lieutenant-colonel de Bigault cde Grand Rut fut promu officier de la Légion d'honneur ; (Journal officiel du 29 décembre 1914, page 9.439.)
 
" M. Labrousse, capitaine au 1er régiment de Zouaves, chargé du commandement de deux sections de mitrailleuses le 12 novembre, a contribué à repousser de nombreuses attaques ennemies, malgré le bombardement intense auquel il était soumis et après avoir dû défendre ses pièces à la baïonnette."
 
"M. de Bigault de Granddrut. Le lieutenant-colonel, commandant le régiment de marche du 1er Zouaves : n'a cessé de faire preuve, au cours de nombreux combats auxquels il a pris part, d'une bravoure et d'une abnégation au-dessus de tous les éloges.
Depuis le 30 octobre, a été véritablement l'âme de la résistance et est resté exposé au feu le plus violent de l'infanterie et de l'artillerie. A fait subir à l'ennemi des pertes très importantes."

Première lettre du commandant Richaud, 5e Bataillon du 1erZouaves, 24 décembre1914 à M. P. Piel
 

Monsieur,
Je reçois à l'instant votre lettre me demandant des nouvelles de votre fils. J'ai la douleur de vous faire connaître qu'il a été tué, non seulement en brave, mais en héros, au pont de Drie Grachten, le 12 novembre, à dix heures, en chargeant à la baïonnette en vrai zouave.
Les cadavres allemands qu'il avait autour de lui étaient la preuve palpable de sa valeur, sa baïonnette avait fait de nombreuses victimes avant de payer de sa vie son courage. Avec des braves comme lui, la France peut être tranquille, et, si je pleure avec vous sa perte, j'en suis fier, et vous pouvez en être fier à votre tour.
Vous devez avoir vu dans les journaux l'exploit des zouaves à Drie Grachten, vous pouvez dire que votre fils y était. Puissent ces éloges être un atténuant à votre douleur, que tous les officiers qui ont connu votre fils partagent avec vous. Et veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les meilleurs et bien attristés. Richaud,
 
Deuxième lettre du commandant Richaud, 9 janvier 1915

Monsieur,
En réponse à votre lettre du 1er janvier, j'ai l'honneur de vous faire connaître que les papiers, lettres, carnets et affaires personnelles de votre fils ont été remis à l'officier payeur du régiment pour en faire l'envoi au dépôt de Saint-Denis, qui doit vous les faire parvenir. Le corps de votre héros est au pont de Drie Grachten, et sa place est marquée par une croix. Vous aurez la consolation de le retrouver là, à moins que les obus aient bouleversé cette place.
Je prends toujours le soin, chaque fois que nous le pouvons, de marquer la place de nos chers disparus ; c'est la seule consolation que nous puissions donner aux familles, et je puis vous assurer que je trouve le meilleur concours auprès de mes zouaves pour ce dernier hommage rendu aux hommes tombés au Champ d'honneur.
Veuillez agréer, monsieur, avec mes bien vives et sincères condoléances, l'expression de mes sentiments les meilleurs. Richaud,

Troisième lettre du commandant Richaud, 5e Bataillon du 1er Zouaves, 30 avril 1915

Mon cher monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre me demandant de vous faire envoyer le carnet de votre fils. J'ai fait immédiatement toutes les recherches nécessaires pour vous donner satisfaction ; malheureusement je n'ai pu obtenir un résultat heureux. Les papiers ont bien été recueillis par le caporal Blondel, ce dernier les a remis au fourrier de la Compagnie, qui a été tué le lendemain, et c'est sur le corps de ce dernier que l'on a trouvé le portefeuille de votre fils, mais pas de carnet. Ce dernier doit avoir été perdu pendant le transport du corps du fourrier ; d'ailleurs le portefeuille lui-même était tombé par terre et dans la boue, et vous devez l'avoir reçu tout souillé. Je regrette bien vivement de n'avoir pu vous faire parvenir
ce souvenir.
Je vous assure que nous faisons tout notre possible pour donner satisfaction aux familles, mais dans certaines circonstances notre tâche est souvent difficile. J'ai proposé votre fils pour une citation, et je serai heureux si, en souvenir de sa brillante conduite, vous recevez pour lui la Croix de guerre, croix qui a été bien méritée.
Veuillez croire à mes sentiments les meilleurs. Richaud.

Visite du lieutenant-colonel Richaud, ancien commandant du 5e Bat. du 1er Zouaves 3 août 1915

Quelle ne fut pas mon émotion, hier soir, 2 août, en apprenant par téléphone, à mon retour au Vésinet, que le colonel Richaud, en permission pour quelques jours à Paris, venait de passer avec sa femme à mon bureau. J'étais désolé d'avoir manqué cette visite ; mais, en disant à mon personnel qu'il avait voulu me voir pour me parler de mon fils et me raconter sa brillante conduite, il avait ajouté que je pourrais le rencontrer, le lendemain, chez lui, à Neuilly, 32, avenue du Roule, vers deux heures.
Je n'ai pas manqué aujourd'hui de me trouver au rendez-vous, heureux, mais aussi profondément ému, à la pensée que j'allais voir le vaillant chef qui m'avait écrit de si émouvantes lettres à l'occasion de la mort de Jean. Voici très fidèlement ce qu'il me dit : je vous ai écrit, mais je tenais à vous dire de vive voix tout le bien que je pense de la belle conduite de votre fils. II y a des détails que je ne pouvais pas vous écrire et que, d'ailleurs, je n'ai connus que par la suite. II a été d'une très grande bravoure. Vous savez, sans doute, qu'au fameux combat de Drie Grachten, nous n'avions plus de mitrailleurs pour l'une de nos pièces ; tous avaient  été tués. Eh bien ! c'est Piel qui la fit marcher, bien qu'il n'eût jamais, jusque-là, manié une mitrailleuse. Ainsi, dans cette mémorable nuit du 12 novembre, au cours de laquelle votre fils est  si glorieusement tombé, il eut le courage de combattre avec la mitrailleuse, à coups de fusil, et même à la baïonnette, au début de l'attaque allemande.
Je vous ai écrit que je l'avais proposé pour une citation. J'espère qu'elle vous parviendra bientôt, mais peut-être pas avant un mois ou deux. En tout cas, à la fin de la guerre, toutes les propositions seront révisées. Dans mon 5e bataillon, croyez-vous que je n'ai pas encore pu obtenir de citation pou quatorze de mes officiers qui' sont morts aussi très glorieusement !
Quoi qu'il en soit, en quittant récemment le 1er Zouaves pour le 4e, j'ai fait, soyez-en assuré, le nécessaire pour mes officiers et pour mes zouaves. Piel était un des plus méritants. "Et, comme, en le quittant, je le remerciais de tout mon cœur de sa bonté, il me répliqua : "Je devais bien cela à Piel."
 
Quatrième lettre du lieutenant-colonel Richaud Secteur 131  le 13 janvier 1916

Mon cher monsieur,
Je viens de recevoir une lettre du lieutenant-colonel Rolland, commandant le 1er régiment de Zouaves, qui me dit qu'une citation a été donnée à votre fils, le 19 décembre dernier. Vous ne tarderez pas à la recevoir ; au besoin vous pourriez la demander au dépôt, à Saint-Denis.
Je suis personnellement très heureux d'avoir pu rendre à votre fils un dernier hommage pour sa bravoure et pour sa conduite à Drie Grachten, le 12 novembre 1914, et je vous prie de croire pour vous à mes sentiments les meilleurs. Richaud
 
Journal officiel du 22 novembre 1914, page 8735.

Est nommé au grade de chevalier de la Légion d'honneur Richaud, chef de bataillon.
A exercé avec énergie et intelligence, du 19 au 27 septembre 1914, le commandement de son bataillon et des sections de mitrailleuses de son régiment. À repoussé toutes les attaques de l'ennemi qu'elle qu'en fût la violence et n'a quitté son poste que lorsque sa troupe a été relevée par un bataillon frais."
Cette citation se rapporte à la période durant laquelle le 5e bataillon du 1er Zouaves se trouvait au bois Foulon, près des grottes de la Creute et de la fameuse ferme de Hurtebise, près de Craonne. C'est devant le bois Foulon, au nord du Chemin des Dames, que le 20 septembre 1914, les zouaves et notamment ceux de la 20e Compagnie qui avaient survécu au combat meurtrier du 15 septembre, une attaque à la baïonnette deux tranchées à l'ennemi.

Dans sa lettre du 12 octobre, Jean parle de ce combat, un des plus violents auxquels il ait pris part, mais ce qu'il ne dit pas et que j'ai su plus tard, c'est que ce fut lui, avec deux de ses camarades dont l'un était le caporal Huin, qui poursuivirent le plus longtemps l'ennemi, s'emparèrent de la tranchée la plus éloignée, celle que dans la suite les zouaves appelaient "La Tranchée Blanche" et dans laquelle ils firent cinq prisonniers.
Le commandant Richaud m'a raconté qu'ayant reçu l'ordre de tenir quarante-huit heures cette position, coûte que coûte, il avait réussi, avec ses zouaves, à s'y maintenir pendant huit jours, après lesquels son bataillon avait pu être remplacé.

L'ordre n° 28, de la VIIIe Armée, en date du 19 novembre 1914

Le général d'Urbal cite à l'ordre de l'Armée le "zouave inconnu" du 1er régiment de marche des Zouaves.
"Le 12 novembre 1914, à 5 heures, une colonne allemande se portait à l'attaque du pont de Drie Grachten, défendu par le 1er Zouaves, en poussant devant elle des zouaves prisonniers et en criant : 2e bataillon, cessez-le-feu !" "Un instant, nos soldats et leurs mitrailleuses interrompent leur tir, lorsque, des rangs allemands, part ce cri poussé par un des zouaves prisonniers : "Tirez donc, au nom de Dieu !" Une décharge générale part alors de nos rangs, couche à terre les assaillants et l'héroïque soldat, dont le dévouement avait permis aux nôtres de déjouer leur ruse.
Si le nom de ce brave reste inconnu, du moins le 1er Zouaves gardera-t-il le souvenir de son sacrifice qui honore le régiment à l'égal des plus beaux faits d'armes de son histoire. Honneur à sa mémoire !
"Signé : Général d'Urbal"
 
NOTE – C'est grâce aux renseignements écrits et oraux que m'ont donnés les combattants eux-mêmes, soldats, sous-officiers et officiers dont les noms suivent, que j'ai pu relater aussi exactement que possible les phases du combat du 12 novembre 1914, à Drie Grachten, au cours duquel notre fils Jean est tombé au Champ d'honneur, non pas seulement en brave, mais en héros, ainsi que nous l'a écrit peu après son chef, le commandant Richaud, en nous annonçant la douloureuse nouvelle de sa mort.
Tous ceux que j'ai vus étaient unanimes pour glorifier sa bravoure et ne parlaient de lui que dans les termes les plus émouvants. Neuf mois après sa mort, le caporal Huin, nommé sergent, se trouvant en permission à Saint-Denis, est venu deux fois me voir à Paris, et, chaque fois, il avait les larmes aux yeux en me parlant de Jean.

Fourès, blessé quatre jours après la mort de Jean, est le premier camarade que j'ai pu voir. C'est lui, qui me disait : "Quelle conscience il avait votre fils !"
Quant à Prost, plusieurs fois il m'a répété : Jean, parmi les zouaves, au milieu de nous, c'était la perle !"

1 – Denis Oscar, soldat de 2e classe, 1re section, 20e Compagnie : renseignements donnés par écrit et oralement. Depuis le premier jour de la campagne jusqu'au jour de sa mort, Denis avait combattu aux côtés de Jean.
2 – Prost Ernest, soldat de 2e classe, 1re section, 20e Compagnie, renseignements donnés par écrit et oralement.
3 – Fourès Gabriel, soldat de 2e classe, 1re section, 20e Compagnie, renseignements donnés oralement.
4 – Huin Lucien, caporal, 1 re section, 20e compagnie, renseignements donnés par écrit et oralement.
5 – Mullié Louis, sergent, 1ere section, 20e compagnie, blessé au commencement du combat : renseignements donnés par écrit et oralement.
6 – Charvin, adjudant-chef des 1re et 2e sections, 20e Compagnie, renseignements donnés oralement.
7 – Labrousse, capitaine de la compagnie de mitrailleuses. Lettre du 27 décembre 1915 et envoi de la copie de la citation de Jean du 19 décembre 1915.
8 – Richaud, lieutenant-colonel. À l'époque du combat, chef de bataillon, commandant le 5e Bataillon, 1er régiment Zouaves : renseignements donnés par écrit et oralement.

Passage d'une lettre du général Hély d'Oisel au marquis de Ségur qui le complimentait sur sa nomination au grade de commandant de Corps d'Armée. Février 1915.

J'ai eu simplement la chance d'avoir sous mes ordres des troupes admirables. Je me suis efforcé de rester digne d'elles et voilà tout. J'ai pu les juger à la bataille de l'Yser, où elles ont tenu, nuit et jour sans repos, du 27 octobre au 15 novembre, contre des troupes allemandes trois fois plus nombreuses et constamment renouvelées. Sur toute notre ligne, on a tenu de même. Deux fois, j'ai senti l'angoisse de l'anéantissement inévitable, parce que j'avais l'Yser dans le dos, que le seul pont existant derrière moi était brisé tous les jours par les obus des Allemands et que nos troupes étaient épuisées. Mais je ne savais pas de quoi elles étaient capables.
Eh bien ! cette bataille qui, vers le quinzième jour de lutte sur place, était devenue un enfer et un cauchemar, s'est transformée ensuite, quand nous avons senti fléchir l'effort allemand, en une telle vision de gloire, que le soir où le silence s'est fait, j'ai senti que, de ma vie, je ne vivrais jamais d'heure aussi belle.
II faut qu'on sache bien que ce sont nos soldats qui ont tout fait. Jamais on n'aura pour eux assez de reconnaissance ni pour la mémoire de nos centaines de milliers de morts le culte qu'elle mérite. Leur héroïsme au feu, leur incroyable endurance contre la famine, le froid et le manque de sommeil, et, par-dessus tout, leur façon de savoir mourir, ont dépassé tout ce que je croyais possible à des hommes.

Ce sont eux les soldats, les humbles, dont on ne saura jamais les noms, qui ont sauvé la France. Voilà la vérité !

La tombe de Drie Grachten

Tombe d'un Zouave mort au champ d'honneur le

Les frères de Jean n’avaient jamais approché de cette région de la Flandre Occidentale où s’était déroulée la célèbre bataille de l’Yser, en 1914. Seul, le lieutenant Jean Petit, du 102e Bataillon de Chasseurs à pied, fiancé de Marie-Madeleine, notre fille aînée, avait pris part, en septembre 1917, aux opérations engagées sur le front de l’Yser, et sa compagnie s’était alors trouvée en position, non loin de Drie Grachten, en face de
Merckem qu’il s’agissait de reprendre à l’ennemi.
Avec l’aide de plusieurs fusiliers marins qui occupaient les alentours immédiats du pont, Jean Petit avait procédé à de minutieuses recherches dans le terrain où devait être, à cent cinquante mètres environ de la route, la tombe de Jean, notre fils.
Suivant les indications que j’avais pu heureusement lui donner, les fusiliers marins, sous sa direction, avaient fini par découvrir, au milieu des herbes et des fils de fer barbelés, deux planches, seuls vestiges du cadre et de la croix construits par les zouaves qui ensevelirent, le 13 novembre 1914, les trois braves tombés mortellement la veille au soir, à côté d’eux, en défendant héroïquement le passage de l’Yser et la route, contre les assauts répétés des Allemands.
 
À la place même où ces vestiges avaient été trouvés, le lieutenant Petit avait fait édifier, à son tour, une deuxième tombe, formée d’un cadre en chêne d’une croix et de deux couronnes, ainsi qu’il nous l’a écrit dans son émouvante lettre du 22 septembre 1917.
 
Lettre du Lieutenant Jean PETIT, commandant la 2e cie du 102e bataillon de Chasseurs à pied. Aux Armées, 22 septembre 1917 11 heures du soir.

Mon cher père ma chère mère
Vous me permettrez sans doute de vous appeler ainsi ce soir. Je viens de terminer la tâche que je m’étais imposée. Votre cher Jean a trouvé à l’heure actuelle une véritable sépulture. Vous avez su par mes lettres écrites à Mimi, que je n’avais pu trouver du premier coup l’emplacement exact de son ancienne tombe. Le croquis envoyé par vous m’expliquant exactement que cette dernière se trouvait à une dizaine de mètres environ d’une maisonnette située sur les bords du canal, je continuai mes recherches aidé par les fusiliers marins qui occupent Drie Grachten et qui ont été pour moi d’un grand secours. La maisonnette n’existe plus que sous forme d’un amas de briques, recouvert par de hautes herbes. À côté, par contre, s’élève un abri bétonné, ex abri boche pour mitrailleurs, occupé par un poste de matelots. Ce sont ceux-ci qui, après ma deuxième visite à Drie Grachten, le 20 septembre, fouillèrent et retournèrent le sol, autour de leur abri, dans une zone d’environ dix mètres de rayon. Ils découvrirent alors, sous des fils de fer barbelés et sous des orties, deux planches enfouies, caractéristiques. Ces deux planches toutes grisâtres et vermoulues, seul vestige de la tombe élevée en 1914, ont donné exactement le sens dans lequel le corps avait été enterré.
De plus, l’une de ces deux planches qui est sculptée et dentelée provient, d’après mes recherches, d’un meuble (probablement d’une armoire) qui devait se trouver dans la maisonnette avant la destruction ; (j’ai en effet retrouvé aussi un morceau de tiroir avec la serrure enfoui dans le sol). Les zouaves qui ont enterré Jean auront dû prendre pour encadrer sa tombe ces débris de meubles se trouvant sous la main.
L’emplacement exact découvert, je me suis dépêché en hâte de faire confectionner une nouvelle tombe. Dans la journée d’hier » des sapeurs du génie, voisins de la tranchée que j’occupe, m’ont construit une croix de bois et une bordure de tombe en bois, dont je vous envoie le dessin exact. Un de mes chasseurs, de son côté, à l’aide d’une douille de 75 en cuivre, qu’il fendait de haut en bas, qu’il aplatissait et découpait ensuite, confectionna une plaque sur laquelle il grava les paroles que je lui donnai : Jean Piel Melcion d’Arc, soldat au 1er régiment de Zouaves, tué à Drie Grachten, le novembre 1914. Je ne me suis plus rappelé malheureusement la date de la mort de Jean. Je n’ai pu mettre  que 1er régiment de marche de Zouaves, car il n’y avait pas la place. Un autre de mes chasseurs, qui est vannier, construisit deux couronnes, dont l’une faite de roseaux verts et blancs tressés, ornée au milieu d’une croix de roseaux, pris dans le marais de Drie Grachten, durera jusqu’à la fin de la guerre. L’autre fut faite de fleurs et d’herbes.
Enfin dans une petite bouteille, je fis placer à l’intérieur le portrait de Jean, en zouave, que je possédais. Je le collai contre la paroi interne de la bouteille ; je la cachetai après avoir encore écrit, derrière le portrait de Jean., tous les renseignements sur lui, puis je fixai cette sorte de petit médaillon, dans une encoche spéciale faite sur la croix sous la plaque de cuivre. La bouteille fut fixée en outre à la croix par deux fils de fer. Après l’un j’accrochai solidement une petite croix d’argent et une médaille de Jeanne d’Arc, que j’avais sur moi. La tombe ainsi complète, je décidai de l’installer ce soir.
Je suis donc parti vers la tombée du jour pour Drie Grachten, accompagné d’un chasseur portant la croix et d’un sergent de ma compagnie qui est prêtre. Nous sommes arrivés sans encombre à Drie Grachten. Les fusiliers marins et l’enseigne de vaisseau qui les commande m’ont fait le même aimable accueil. Puis nous allâmes sur les lieux. À la faveur du crépuscule, nous fixâmes solidement en terre le cadre, puis la croix, puis les couronnes furent placées. Les deux planches vermoulues de la tombe de 1914 ont été mises au milieu du nouveau cadre et recouvertes de terre. Les Boches, de l’autre côté du canal, étaient silencieux et nous laissèrent en paix accomplir notre besogne. Bientôt la tombe se dessina dans la nuit avec ses contours verts et blancs tranchant sur ce coin de terre noire bouleversée. Nous étions quatre l’enseigne de vaisseau, mon sergent, le chasseur et moi. Nous nous agenouillâmes et, après avoir retiré nos casques, sous le grand ciel étoilé, nous fîmes le signe de la croix. Mon sergent récita le De profundis. (Sergent-prêtre Dardalhon, mort au champ d’honneur, à l’attaque de Saint-Quentin, octobre 1918).

Puis bénit la tombe. En priant, il me semblait que Jean, enterré là, face à l’ennemi depuis près de trois ans, m’écoutait. Mon émotion était intense. Je pensais à vous, mes chers parents, et les prières qui partaient de mon cœur sur la tombe de votre fils étaient bien les vôtres, puisque c’était pour vous que j’avais entrepris cette mission hasardeuse, dont la Providence a bien voulu m’accorder la réussite. Je suis revenu sans accroc à mon P. C. en rapportant quelques brins d’herbes mortes, pris sur la tombe même de Jean. J’en joins quelques-uns à cette lettre. Il n’y avait rien d’autre à cueillir. J’ai photographié aujourd’hui après-midi, avant de la porter sur les lieux, la croix de Jean, car on ne peut y aller en plein jour. Toutefois si demain après-midi je peux retourner là-bas, je le ferai et prendrai un dernier cliché avant de quitter le coin, car nous sommes relevés après-demain.
Je remercie Dieu avec vous, mes chers parents, de m’avoir, par une coïncidence bizarre, mais que je crois voulue de sa part, dirigé dans ces lieux, où votre Jean s’est battu en héros. Cela aura été l’occasion pour moi de vous prouver une fois de plus mon affection, de vous dire combien je vous aime et combien je suis heureux de devenir un jour votre fils, en faisant le bonheur de ma chère petite Mimi.
Je vous embrasse avec toute la sincérité et toute la tendresse de mon cœur. Votre Jean

Lettre du lieutenant Jean Petit à sa fiancée Marie-Madeleine. Samedi, 27 octobre 1917 Midi.

Attaque splendide exécutée presque sans pertes. Tous nos objectifs sont enlevés. Santé et moral excellents. Jean

Dimanche 28 octobre 1917

C’est du village même de Merckern, enlevé hier brillamment par notre bataillon, que je vous écris. Notre succès a été complet. À neuf heures du matin, tous nos objectifs étaient atteints.
Nos pertes sont faibles. La plus grosse difficulté était la boue gluante et liquide, retournée par les obus, qui constituait le terrain sur lequel nous devions avancer. De nombreux chasseurs se sont enlisés. On était obligé de se mettre à quatre ou cinq pour les retirer de cette mer boueuse. Nous avons franchi deux ruisseaux à la nage, puisque la plupart ont eu de l’eau jusqu’au-dessus du genou, quelques-uns même jusqu’aux aisselles. Vous ne pouvez-vous faire idée des efforts surhumains et du courage déployé par les poilus... C’est à se mettre à genoux devant de tels sacrifices.
Heureusement pour moi, je ne pèse pas lourd et je glissais comme une plume, plus que je n’enfonçais dans la boue.
La résistance boche a été nulle ; les prisonniers peu nombreux, car la préparation d’artillerie était telle que tous avaient été coupés de leurs arrières depuis plusieurs jours.
En résumé, belle victoire, mais quelle vaillance héroïque déployée par nos chasseurs !
Je ne suis pas loin de Drie Grachten. En ce moment à travers les arbres déchiquetés du parc de Merckem , j’aperçois ou plutôt je devine Drie Grachten. La tombe de Jean va être complètement dégagée, car le mouvement en avant se poursuit.
Nous ne savons pas quand nous serons relevés. Les Boches réagissent peu. Tout s’est passé pour le mieux.
Je remercie Dieu de m’avoir encore si bien protégé. Mes pressentiments n’étaient-ils pas justes ? Jean Petit
 

La tombe de Jean Piel retrouvée par ses parents - Juillet - Octobre 1919


 "Lorsque le soir fut venu, il vint un homme riche d’Arimathie, nommé Joseph, qui était aussi disciple de Jésus. Cet homme alla trouver Pilate, et demanda le corps de Jésus. Alors, Pilate ordonna qu’on rendît le corps. Et ayant pris le corps, Joseph l’enveloppa d’un linceul blanc. Et il le déposa dans son sépulcre neuf, qu’il avait fait tailler dans le roc, puis il roula une grande pierre à l’entrée du sépulcre, et il s’en alla."
 
Évangile de la Passion, selon Saint Matthieu.
 
 En 1919, au Vésinet, je me proposais de rédiger, pour nos archives de famille, deux pénibles voyages que je venais de faire avec sa mère à Drie Grachten, en Belgique ; je n’en ai pas eu le courage, à ce moment. Le premier, au mois de juillet, avait été un véritable calvaire ; le second, non moins émouvant, nous
apporta cependant, au mois d’octobre qui suivit, une douce consolation.
Onze années se sont maintenant écoulées ; nous n’avons pas oublié le moindre détail de ces voyages, et c’est pourquoi, sachant répondre au désir de nos enfants, j’en consigne, ici, très fidèlement le souvenir.
Ces lignes, précédées de la lettre de notre gendre, le capitaine de Chasseurs à pied, Jean Petit, compléteront le récit du dernier combat, auquel notre fils Jean prit part, le 12 novembre 1914, à Drie Grachten, sur l’Yser, où il trouva, à vingt-trois ans, une mort glorieuse.
 
En 1915, j’avais recueilli auprès des officiers et soldats du 5e bataillon du 1er régiment de Zouaves, témoins de sa mort, tout ce qu’ils savaient de lui. Ces émouvants souvenirs ; son portefeuille de guerre, que le Ministère nous avait rendu ; – les lettres si attachantes et si belles qu’il nous avait écrites du front ; son portrait ; tout rendait sa présence vivante dans nos cœurs et, en attendant les réunions futures de l’autre monde, nous gardions obstinément l’espoir de retrouver un jour sa tombe.
 
Les quatre frères de Jean : Jacques et Xavier, appelés, comme lui, sur le front, dès le premier jour de la mobilisation ; André peu après, et Paul un peu plus tard, faisaient tout leur devoir pendant les longues années de l’interminable guerre et se distinguaient même en bien des occasions ; je peux en dire, ici, notre fierté. Nous avions de plus aux armées deux de mes frères : Francis et René Piel Melcion d’Arc ; neuf neveux : Robert Villey ; Robert, Jacques et Charles Marquézy ; Marcel, Edmond et Joseph Menard ; Louis Quénardel et Georges Lequoy ; et nos cousins Faveris.
 
 Nous les savions exposés chaque jour à la mort, ainsi que tous les combattants du front, et notre détresse était grande (1). Enfin, après avoir vécu cinq ans dans la douleur, mais grâce à Dieu, avec confiance, il nous était permis, en juillet 1919, quelques jours après la signature du traité de paix, à Versailles, de tenter un premier pèlerinage en Belgique.
 
Pendant toute la durée des hostilités, le pont de Noordshote Drie Grachten avait été furieusement disputé et bombardé. Aurions-nous l’ultime consolation d’y retrouver le corps de notre fils ?
 
Enfin, nous partons du Vésinet le 7 juillet 1919, et nous arrivons le lendemain matin à Poperinghe où, non sans peine, nous trouvons une misérable chambre qui nous assure cependant un gîte.
La ville est très animée : de nombreux habitants qui avaient émigré sont revenus chez eux ; des centaines de soldats belges et anglais remplissent les rues, les maisons, les estaminets. Par contre, il ne reste plus que quelques soldats français, appartenant à la Mission militaire du G. B. D., auprès de laquelle nous espérons trouver le concours dont nous avons besoin.
 
Les bureaux de la Mission sont installés avenue de Reninghelst, dans une maison bourgeoise, à moitié détruite, dont le rez-de-chaussée demeure en partie debout. Nous avons la chance d’y trouver l’adjudant-chef Lazoore et Dupont, le secrétaire. À peine, leur avons-­nous exposé le but de notre voyage et donné à ce sujet les principaux renseignements que nous possédons sur le combat de Drie Grachten et la tombe des trois zouaves, qu’ils s’en montrent très émus. Nous venons de leur apprendre les circonstances de la mort de leur ami, le sergent Maurice Catteau, tué en même temps que Jean, et enterré avec lui et le caporal Pillon, dans la même tombe, à Drie Grachten.
 Ils se mettent aussitôt à notre disposition pour faciliter, dès le lendemain, nos recherches. Jusqu’à ce jour, ils n’ont pas pu s’occuper des soldats français, tombés dans la région de l’Yser, ayant dû consacrer tout leur temps aux environs plus proches de Poperinghe.
 La veille même ils ont découvert, sur le fameux Mont Kemmel, une centaine de cadavres restés là, desséchés sur place, depuis les derniers combats, et ils doivent les ramener tous dans l’un des deux cimetières français, situés près de la ville. L’un d’eux contient déjà quatre mille tombes. Il est entendu avec l’adjudant que, dans l’après-midi, nous irons d’abord seuls, ma femme et moi, à Drie Grachten, afin de nous rendre compte si la tombe existe toujours. En cas d’une heureuse issue, nous retournerons le lendemain avec eux, pour relever le corps et rapporter dans un cercueil que nous aurons amené de Poperinghe.
 
Nous trouvons difficilement une vieille calèche et un vieux cheval, et nous nous mettons en route. Nous avons dix-sept kilomètres de route défoncée à parcourir, en traversant Elverdinghe, presque totalement détruit, et Lizerne, dont il ne reste plus que le souvenir, rappelé par un poteau et un tableau indiquant le nom du village anéanti. La région que nous traversons évoque, sur notre parcours, l’image de paysages lunaires.
Nous atteignons Reninghe à moitié démoli, puis Noordshote, où s’élèvent quelques constructions en bois, et mille mètres à peine plus loin : Drie Grachten, nommé ainsi, parce qu’en cet endroit l’Yser se divise en trois canaux. Le pont en pierre détruit au début de la guerre vient d’être remplacé par deux nouveaux ponts : l’un en fer destiné au passage d’un tramway, l’autre
élevé provisoirement sur pilotis, réservé aux voitures et aux piétons.
À l’ouest de la route, sur les ruines de leur ancienne auberge disparue, les époux Caillau Parryn, anciens propriétaires, ont reconstruit leur maison en bois. Ces braves gens, en apprenant le motif de notre venue en ces parages, nous accueillent avec bienveillance. Leurs premiers mots sont pour nous rassurer en nous disant que la tombe est à quelques pas, dans le pré, en fort bon état, et qu’ils vont nous y conduire.
 Nous suivons Caillau-Parryn derrière la maison, où se trouve le pré, limité de ce côté par l’Yperlée, petite rivière que tant de combats ont illustrée. L’Yperlée rejoint l’Yser à cet endroit et nous savons que, le 12 novembre 1914, Jean et les zouaves sortis en hâte de leurs tranchées, à l’appel de leur chef, sont passés là pour porter secours aux territoriaux qui succombaient sous la violence d’une brusque attaque des Allemands. La passerelle qu’ils avaient alors franchie est reconstituée par trois longues planches et quelques pieux enfoncés dans la rivière. À la suite de notre guide, nous pénétrons dans le pré par ce passage branlant, et nous longeons aussitôt le canal de l’Yser, bordé de troncs d’arbres déchiquetés.
 
À peine avons-nous parcouru cent cinquante mètres à travers les roseaux, les trous d’obus et les fils de fer barbelés, que soudain nous nous trouvons en présence de la tombe de notre bien-aimé Jean. Elle est envahie par les herbes, mais intacte, telle que le lieutenant Petit nous l’a décrite et dessinée en 1917, à douze mètres environ de trois saules mutilés, dont il avait pris un cliché pour en bien marquer la place.
 
En venant, le matin, nous avions traversé les plaines de l’Yser où, pendant plus de quatre ans, des milliers de combattants étaient tombés ; mais le bombardement et les ravages du temps avaient accompli leur œuvre de destruction sur l’immense ossuaire, et nous n’avions pas aperçu la moindre croix de bois.
 
À Drie Grachten, où nous n’ignorons pas qu’aux abords de l’auberge de nombreux morts ont été enterrés isolément ou dans des fosses communes, nous ne voyons pas le plus petit indice de sépulture ; seule, la tombe de Jean, demeurée debout comme inviolable, vient de nous apparaître au milieu des herbes sauvages. Une poignante émotion nous étreint. Nous avons devant nous la croix, construite sur place deux ans auparavant par notre gendre et ses chasseurs, les deux couronnes tressées avec des roseaux et le cadre en bois qui dessine la tombe. La plaque de cuivre, faite avec une douille d’obus aplanie, se trouve encore sur la croix, et des larmes brûlantes jaillissent de nos yeux, en y lisant le nom gravé de notre fils. Avec quel sentiment de reconnaissance nous remercions Dieu de nous avoir réservé cette consolante joie ; avec quelle ardente piété nous prions sur cette tombe, qui nous a coûté tant de larmes depuis cinq ans ! Dès à présent, nous avons la certitude de retrouver, en pleine terre, les pauvres restes de Jean et de ses deux camarades.
L’adjudant Lazoore nous a donné l’adresse de la mère du sergent Catteau, à Tourcoing, et nous allons pouvoir lui annoncer notre heureuse découverte. Elle aura comme nous cette infinie douceur religieuse savoir où repose le corps de son fils ; elle pourra désormais venir à Poperinghe prier sur sa tombe, alors que tant de malheureux parents resteront toujours privés de cette consolation.
 
Nous n’avons plus qu’une hâte, repartir aussitôt à la ville, et revenir, dès le lendemain matin, avec les soldats de la Mission, pour relever le corps deJean et le ramener au cimetière militaire français. La Mission reviendra ensuite chercher les deux autres zouaves.  Avant notre départ, nous visitons rapidement les ruines d’un fortin bétonné, que les Allemands avaient construit en 1915, après s’être emparés de la tête du pont, le 22 avril. Ce fortin, situé à quinze mètres de la tombe de Jean, au bord du canal, avait été repris, le 16 août 1917, à l’ennemi qui l’avait occupé pendant deux ans, sans n’avoir jamais pu avancer davantage. Des milliers de cartouches y gisent encore sur le sol, et j’en ramasse plusieurs que j’ai conservées.
 Le soir même, à Poperinghe, de concert avec la Mission, nous prenons nos dispositions, pour le lendemain. Dans la nuit, le menuisier fabrique un cercueil et grave sur une plaque le nom de Jean.
 
À huit heures, tout est prêt, et c’est une véritable caravane qui va se mettre en route. Nous montons dans la pauvre calèche de la veille, tandis qu’un soldat et le menuisier s’installent le mieux possible, avec le conducteur, sur le camion qui emporte le cercueil.
L’adjudant nous précède sur sa bicyclette ; il nous dit, au départ, qu’il a pris son revolver, comme il le fait toujours en pareil cas, parce que cette partie de l’ancien front, où nous allons, est encore inhabitée et peu sûre. On y rencontre des pillards ou des Chinois suspects, qui rôdent dans le pays ravagé ; récemment, l’un de ces vautours a assassiné, pour la voler, une malheureuse mère imprudente, venue seule à la recherche de la tombe de son fils.
Le camion roule péniblement ; le vieux véhicule qui nous porte gémit sous le poids, mais notre équipage hétéroclite avance quand même sur la route encombrée de ferrailles et de débris. Il nous arrive d’apercevoir au passage des paquets de cartouches éventrés. Avant d’atteindre Lizerne, au bord de la route et près d’un ancien poste de commandement, il en est un tas énorme, que nous avons déjà remarqué la veille. Rien ne peut dépeindre l’aspect de désolation offert à nos yeux attristés, durant tout le trajet.
Enfin, nous voici à Drie Grachten, et nous nous mettons immédiatement en mesure de creuser le terrain. Le cadre en bois, la croix et les couronnes ont mis de côté, et là, où nous nous croyons assurés de découvrir les trois corps, on bêche, on fouille, en rejetant la terre sur les bords de la fosse ; on ne trouve rien. Pendant près de deux heures, sans se lasser de cette pénible besogne, Lazoore et le soldat, l’un après l’autre, manient la bêche dans le sol glaiseux et prolongent de plus en plus la tranchée, mais, hélas ! sans rien découvrir.
 
Sachant que la tombe, construite en 1914, par les zouaves, avait disparu, nous supposons que les vestiges retrouvés plus tard en 1917 n’étaient plus à leur place et, dans ce cas, la deuxième tombe n’aurait pas été reconstruite où sont enterrés les héros que nous cherchons. Le terrain ne conserve-t-il pas la trace de terribles bombardements ? Nous ne voyons partout que trous d’obus et débris de pierres, parmi les herbes et les roseaux. Inutile de fouiller le sol à plus d’un mètre cinquante de profondeur, Prost nous ayant dit qu’en raison de la nature marécageuse du terrain, la fosse n’avait pas été creusée à plus d’un mètre.
 
Alors, où sont-ils ? Dans notre trouble, les idées les plus invraisemblables se présentent à notre esprit. Sous le sol abreuvé d’eau pendant des années, une tourbière sans fond a pu se former lentement et gagner la fosse où reposaient nos morts ; maintenant ils s’enlisent, s’enfoncent peu à peu à des profondeurs inaccessibles. Où sont-ils ? Notre inquiétude devient de l’angoisse ; nous supportons mal les souffrances de ce calvaire et nous avons alors cette horrible crainte que les obus, en détruisant la première tombe, n’aient anéanti aussi les corps. Hélas ! nous n’en retrouverons jamais rien.
 
Jeanne et moi, nous partageons ces pensées crucifiantes, sans prononcer une parole.
 
Où sont-ils ? Malgré les renseignements précis que nous avons réunis et notés scrupuleusement, nous ne parvenons pas à résoudre le ténébreux problème. Toutes nos prévisions sont renversées et, le cœur déchiré, nous hésitons sur le parti à prendre. Pourtant, ils ne peuvent pas être bien loin ; l’emplacement, où nous avons fait une longue tranchée de cinq mètres, correspond à l’endroit indiqué sur le plan que j’ai tracé, en 1915, avec l’aide de Prost et de Denis. C’est donc bien ici qu’ils sont ; nous ne partirons pas avant d’avoir tenté de nouvelles recherches.
Nous creusons une autre tranchée, en travers de la première, mais toujours sans faire la moindre découverte. Il faut alors y renoncer cette fois. Désespérés, la mort dans l’âme, nous décidons de rentrer avant la nuit à Poperinghe. Notre retour est lamentable, nous ne rapportons qu’un cercueil vide, avec l’affreuse angoisse de ne jamais rien retrouver des restes de notre Jean.
Nous reviendrons quand même, et nous recommencerons ces recherches, mais avec Prost, l’un de ceux qui ont enterré les trois zouaves, celui qui m’a fourni le plus de détails sur Jean, voire la liste complète de tous les vêtements qu’il portait quand on l’a enseveli.
 
Sitôt notre retour au Vésinet, nous lui écrivons pour lui demander de nous accompagner dans un prochain voyage en Belgique, dès qu’il sera libre. Malheureusement, il venait de partir en Algérie avec un de ses camarades, après avoir été libéré, et il nous répond qu’il ne pourra pas revenir en France avant la fin du mois de septembre. Nous attendons le 1er octobre, et nous partons de nouveau à Poperinghe pour faire, cette fois avec lui, le douloureux chemin de croix.

Dès notre arrivée, nous nous rendons à la Mission, et par bonheur l’adjudant Lazoore peut nous accompagner aussitôt à Drie Grachten. Sur les lieux mêmes où nous avons fait en vain nos premières fouilles, Prost repère sans hésitation les trois saules déchiquetés que nous avions remarqués en juillet et se rappelle très nettement que l’un de ces arbres, en 1914, était muni d’un large anneau de fer, qui soutenait une passerelle au-dessus d’un ruisseau.
 
"Je ne peux pas me tromper, nous dit-il ; nous avons creusé la tombe sur une légère élévation du terrain, à quelques mètres de la tranchée que nous occupions, et juste en face de la passerelle, afin de pouvoir en retrouver l’endroit après la guerre."
 
Nous faisons quelques pas avec lui, et nous constatons sur l’arbre du milieu la trace encore visible de l’anneau dont il vient si heureusement de se souvenir. Il n’y a plus aucun doute ; le point précis de la tombe est à un mètre environ des fouilles, faites il y a trois mois. Et de fait, un quart d’heure après avoir donné le premier coup de bêche, Lazoore sent soudain une résistance. D’un coup nerveux, sous la terre, il vient de trancher une parcelle de quatre centimètres de diamètre de la boîte crânienne de Jean et nous la montre sur la bêche, mêlée à un peu de glaise.
À la vue de cette relique, qui provient sûrement de notre fils, nous restons un instant comme fascinés ; nous la regardons en tremblant ; nous touchons du doigt les cheveux ras dont elle est couverte. Je la prends et la pose doucement près de nous, sur le tronc d’un vieux saule, couché le long du ruisseau.
Tous ceux qui nous entourent maîtrisent difficilement leur émotion. Il y a, dans cette rencontre d’une mère vivante et d’un fils mort, quelque chose de si
poignant. Avec le plus grand soin, Lazoore et Prost prélèvent la dernière couche de terre qui le cache encore. Nous pouvons enfin entrevoir sa tête, en partie dégagée, et peu après deux corps se dessinent de chaque côté du sien.
 
Ils sont là, tous les trois, nos héros si anxieusement cherchés.
 
Chose extraordinaire, due sans doute à la glaise qui les enveloppe et à la nappe d’eau que les Écluses, ouvertes à Nieuport, ont répandue sur toute la plaine de l’Yser, pendant quatre ans, ils nous apparaissent providentiellement conservés.
À cette vue, le passé remonte en nous et nous étouffe. C’est une joie, mais aussi une souffrance indicible de retrouver, après des années, le corps disparu de son enfant.
 
Il faut penser au retour. Quelques pelletées de terre, deux planches, font un abri provisoire à la fosse. Nous reviendrons demain prendre les corps, pour les emporter définitivement au Cimetière français.
Dans la nuit, on confectionne un nouveau cercueil, garni d’un coffre de zinc, que l’on plombera sur place, et dès le matin, à bon escient cette fois, la caravane part à Drie Grachten. Une heure et demie après, nous sommes tous autour de la fosse béante. Notre émotion est intense. Malgré ces belles apparences qui nous ont fait croire
la veille à un état de conservation merveilleux, nous avons une vive appréhension, en songeant que les corps sont enfouis en pleine terre depuis cinq ans ; et que normalement nous ne devrions trouver que de simples débris humains.
 L’adjudant a repris la bêche, et avec une extrême attention il retire peu à peu la glaise qui les couvre. Jean nous apparaît alors tout entier, placé comme nous l’a dit souvent Prost, au milieu et au-dessus des deux autres zouaves, la tête tournée vers la France.
 
Nous le reconnaissons, c’est bien lui : son grand front, son beau visage, sur lesquels l’horrible blessure qui l’a tué semble ne pas avoir laissé de trace ; il a encore des cheveux. Ses vêtements de zouave n’ont rien perdu de leur couleur ; ils sont tous au complet : sa chemise de flanelle à carreaux noirs et blancs, son bourgeron, son capuchon, sa veste, sa culotte rouge, sa ceinture bleue, son gilet ; ses molletières et ses brodequins ; tout est intact et conservé comme par miracle. Seul, le passe-montagne, dont les zouaves avaient voilé la face meurtrie, s’est décomposé et n’existe plus.
 
La tristesse du décor qui nous environne, la vision des terribles combats, dont ces lieux, avaient été le théâtre, tout contribuait à rendre cette scène ­
émouvante au plus haut degré. Avec d’infinies précautions, Lazoore, Prost et un soldat qui nous accompagnent, prennent le corps dans leurs bras et le soulèvent pour le déposer dans le cercueil tout proche.
À ce moment, Lazoore dit à sa mère : "Ne regardez pas, madame." Il sent la fragilité de son précieux fardeau et tremble à la pensée que, devant nous, au
premier pas, la tête ou une main peut se détacher du corps et retomber à terre. Mais elle, avec un admirable courage, se refuse à entendre, veut tout voir et ne détourne pas les yeux de son enfant. Hélas ! au premier mouvement des porteurs, deux phalanges de la main qui pendait, au bout du bras droit, se brisent et tombent à nos pieds. On les ramasse. Enfin, c’est fini ; le voici maintenant étendu pour toujours dans
son cercueil. L’ouvrier soude aussitôt le coffre et sur le couvercle en bois fixe avec des vis la plaque en métal, portant le nom de Jean.
 Nous cueillons quelques fleurs sauvages au milieu des herbes ; Prost nous fait une gerbe de roseaux, coupés dans le ruisseau ; enfin le cadre, la croix et les deux couronnes sont placés avec le cercueil sur le camion, que nous allons suivre au retour jusqu’à Poperinghe.
Au cimetière militaire, la fosse avait été préparée pendant notre absence ; on y dépose aussitôt le cercueil, et pieusement la tombe est reconstituée telle que nous l’avions trouvée à Drie Grachten. Nous y ajoutons un rosier, acheté chez le fleuriste de la ville, et, pour symboliser l’éternité du souvenir, quatre petits buis vivaces, apportés avec un peu de terre française de notre jardin du Vésinet, que Jean aimait tant.
 
Quelques jours après, les soldats de la mission retournaient à Drie Grachten et ramenaient les deux autres zouaves au cimetière, pour les inhumer à la suite de la tombe de Jean.
 
Chaque année, avec ses frères et ses sœurs, ses jeunes neveux et ses nièces, nés depuis la guerre et qu’il n’a pu connaître, nous partons du Touquet­-Paris-Plage, où nous passons les vacances, à Colibri, notre propriété de famille, et nous faisons le pieux pèlerinage, pour prier durant quelques instants devant la tombe.
Cette tombe n’est pas en terre française, mais le petit cimetière militaire français, où elle se trouve, est peu éloigné de la frontière et tout près de Drie Grachten, où Jean a donné sa vie pour son Pays et pour les siens.
 
En 1919, nous avions eu tout d’abord la pensée de lui élever un tombeau à Drie Grachten même, ou du moins au cimetière du village de Noordshote Drie Grachten, mais l’église et le cimetière étaient alors complètement détruits. Au surplus, la Mission n’avait pas le pouvoir de nous donner l’autorisation indispensable.
 
Durant les premières années qui ont suivi la guerre, le cimetière du G. B. D. fut mal entretenu, et en regard du cimetière anglais, mitoyen, il paraissait bien délaissé. Cette incurie apparente du Gouvernement français à l’égard des tombes de nos morts à l’étranger nous navrait et, tous les ans, nous rapportions de notre visite une pénible impression de regret ; nous nous demandions anxieusement si nous n’eussions pas mieux fait de ramener en France le corps retrouvé de notre bien-aimé Jean.
Par bonheur, l’entretien du cimetière fut un jour confié au gardien anglais, jardinier de profession consciencieux, et, de ce jour, ce fut une transformation totale. Un tapis de gazon vert le couvre maintenant dans toute son étendue ; les roses et les œillets s’y épanouissent en abondance et, sur les tombes, malgré tout, la vie rayonne. Enfin des croix de pierre ont remplacé, en 1929, les misérables croix de bois, qui se détérioraient tous les jours un peu plus, et, lors de notre dernière visite, au mois d’août, nous sommes revenus plus calmes et plus confiants.
 
La terre où notre fils dort, la croix définitive qui le protège, l’herbe et les fleurs qui font à ce coin de terre un manteau de fraîcheur, tout cela nous l’avons vu devant nous ; c’est presque une résurrection. Nous pouvons dire aujourd’hui que Dieu a béni notre pieuse entreprise.

Puissions-nous faire ce pèlerinage, jusqu’à notre dernière heure, jusqu’au jour, où, dans l’autre monde, nous irons retrouver tous nos chers disparus !
 
Coulombs, Vendredi Saint, 18 avril

 
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Appendice


 Itinéraire suivi par la 20e Compagnie du 5e Bataillon du 1er Régiment de marche des Zouaves, du 3 août au 13 novembre 1914, d’après les lettres de Jean Piel Melcion D’Arc, et les notes du caporal HUIN.
 
3 août 1914 : Jean quitte Saint-Cyr, avec les soldats attachés à l’école Spéciale Militaire, et arrive à Saint-Denis au 1er régiment de marche des Zouaves.
 
4-11 août 1914 : Formation et préparatifs de départ du régiment. Marches d’entraînement, le régiment est constitué le 10 août 1914, avec : le 4e bataillon, venu d’Alger, le 4e bataillon de Saint-Denis, le 2e bataillon, formé par les réservistes des régions du Nord et de Paris.
 
12 août 1914
 : Placé sous le commandement du lieutenant-colonel Heude, le régiment quitte Saint-Denis pour la Belgique. Il appartient à la 75e brigade, qui fait elle-même partie de la 38e Division. Le régiment débarque à Anor.
 
13 août 1914 : Il passe la frontière en direction de Chimay.
 
14-15 août 1914 : Repos à Macon-les-Chimay et arrivée à Chimay.
 
16 août 1914 : Chimay.
 
17-18 août 1914 : Il passe à Froidechapelle, à Cerfontaine et à Senzeilles.
 
19-20 août 1914 : À Pry, rassemblement avec le 4e bataillon et les tirailleurs.
 
21 août 1914 : La 38e Division (général Muteau) entre en liaison avec le 1er et le 3e corps et la 37e Division d’Afrique, qui forment la Ve Armée (général Lanrezac), avec le 1er Corps (général Franchet d’Esperey), le 18e Corps (général de Mas-Latrie), le corps de cavalerie (général Sordet), 280.000 hommes.
 
22 août 1914 : À l’est de Charleroi, dans le Chatelet, les zouaves sont attaqués par l’ennemi et soutiennent le choc toute la journée. Vers 7 heures du soir, ils reçoivent l’ordre de se replier vers Walcourt.
 
23 août 1914 : À Somzée. Tranchées devant Walcourt, puis à Clermont, où ils font de nouvelles tranchées, sous une canonnade telle qu’ils ne peuvent s’y maintenir.
 
24-25 août 1914 : Combat à Clermont, le régiment continue le mouvement de repli. Cinquante kilomètres de marches forcées sous le feu des canons. Passage de la frontière belge. Arrivée à Eppe-Sauvage, en France ; et de nouveau 35 à 40 kilomètres de marche en direction de Clageon, arrêt à Sains du Nord.
 
26 août 1914 : Situation très critique au milieu d’un bois.
 
27 août 1914 : Le 5e Bataillon passe à Hirson, campe à Laigny, durant quelques heures, arrive à Vervins, se déploie en tirailleurs et combat contre la cavalerie ennemie.
 
28 août 1914 : Saint-Gobert, repli en direction de Monceau­le-Neuf.
 
29-30 août 1914 : Il faut tenir tête à l’ennemi et marcher sur Sains-Richaumont. Combat près de Sissy, Ribemont où notre artillerie fait de sérieux ravages chez l’ennemi. C’est la bataille de Guise qui se développe. Malheureusement, l’artillerie cesse de soutenir les zouaves. Mouvement de repli à 6 heures du soir, par Villiers-le-Sec, la Ferté-Chevresis, toujours en combattant. Fatigues inouïes, invraisemblables. À bout de forces, il faut pourtant s’efforcer de retenir l’avance de l’ennemi et couvrir la retraite.
 
31 août 1914 : Le repli continue, par Montigny-sur-Crécy, puis par Crécy-sur-Serre.
 
1er septembre 1914 : Passage de la Serre, affluent de l’Oise. Arrêt à Vivaise, après de longues marches, puis vers Laon. Arrêt à Chavonne, près Vailly.
 
2 septembre 1914 : Repli vers Cierges.
 
3 septembre 1914 : Les zouaves, toujours en arrière-garde, couvrent la retraite. Ils passent la Marne, à Passy, arrivent à Saint-Agnan. Attaques continuelles à soutenir, l’ennemi ne cessant de les poursuivre. La 20e Compagnie, en se repliant sur Martin-des-Champs, s’égare dans les lignes allemandes.
 
4 septembre 1914 : Il ne reste plus que 23 hommes sur 63 dans la 2e section. Les zouaves égarés sont reçus à coup de fusil à Montolivet, dans la nuit. Quarante-huit heures sans repos ni la moindre nourriture. Ils arrivent à Montmirail, puis à Le Gault.
 
5 septembre 1914 : Arrêt à Beauchery.
 
6 septembre 1914 : À Beauchery, les deux frères Jacques et Jean se rencontrent et s’entretiennent de la famille pendant quelques minutes. À Montceau-sur-Provins, le 1er régiment marche sus à l’ennemi, qui n’avance plus et se replie à son tour. La 20e Compagnie avance, avec le 5e bataillon, de 25 kilomètres, passe à Saint-Brice, à Léchelle, près de Provins, le soir, arrêt au château du Houssay.
 
7 septembre 1914 : À Villiers-Saint-Georges, à Saint-Martin du Boschet.
 
8 septembre 1914 : Nouvelle avance de 25 kilomètres à la poursuite de l’ennemi à Meilleray, la 20e Compagnie repasse à Montolivet, puis à Chalendon.
 
9 septembre 1914 : À Fontenelle, puis combat à Château-­Thierry. Le 5e bataillon est en avant-garde avec le 2e Bataillon, c’est ce dernier qui subit le choc le plus violent.
 
1O-11 septembre 1914 : Bézu-Saint-Germain, où le combat continue. Ferme de Raison, Courtpoil, Beuvardes, Chéry.
 
12 septembre 1914 : Nouvelle avance. Combat à Fismes.
 
13 septembre 1914 : Cantonnement à Maizy, Beaurieux.
 
14 septembre 1914 : Légère avance.
 
15 septembre 1914 : Combat à la ferme du Godat et à la ferme de Sainte-Marie principalement, où le combat est acharné pendant plus de deux heures. Le colonel Heude, le capitaine Ludier, plusieurs officiers, tous les sous-officiers de la 20e compagnie, sauf un seul, sont tués.
 
16 septembre 1914
 : Il reste 43 hommes à la compagnie. Repos. Les sections sont reformées. Jean Piel Melcion d’Arc et Denis, de la 3e section passent à la 1re section avec le caporal Huin qui appartenait à la 2e.
 
17-18 septembre 1914 : À Roucy, repos. Avance en direction de Craonne.
 
19 septembre 1914 : Violente canonnade.
 
20 septembre 1914 : Violent combat à Vauclerc et à la Vallée­Foulon, sur le plateau de Paissy, Ferme de la Creute, près d’Hurtebise. Attaque à la baïonnette. Prise de plusieurs tranchées allemandes.
 
Du 21 septembre au 28 octobre 1914 : Les zouaves du 5e Bataillon subissent à leur tour des attaques quotidiennes, et jusqu’à trois par jour, dans les tranchées.
 
29 octobre 1914 : Départ en chemin de fer à l’arrière du front. Les 4e et 5e Bataillons passent à Saint-Denis et arrivent à Furnes, en Belgique.
 
30 octobre 1914 : C’est la bataille de l’Yser. Reninghe, Noordshote, Drie Grachten, sur le canal de l’Yser.
 
31 octobre 1914 : La 20e Compagnie traverse le canal à Drie Grachten, et fait un bond en avant de 500 mètres. Tranchées dans l’eau.
 
4 novembre 1914 : La 1re compagnie attaque, sans succès.
 
9 novembre 1914 : C’est le tour de la 14e et de la 20e compagnie d’attaquer. Cette dernière éprouve des pertes sérieuses et doit se replier avec la 14e en deçà du canal. En se repliant, un certain nombre de zouaves de la 14e Compagnie sont faits prisonniers.
 
12 novembre 1914 : Violentes attaques de l’ennemi qui veut s’emparer de la tête du pont de Drie Grachten. Échec complet des troupes allemandes. Mort du sergent Catteau, du caporal Pillon et de Jean Piel Melcion d’Arc.
 
13 novembre 1914
 : Les zouaves de la 1re section relèvent au matin leurs trois camarades et les ensevelissent ensemble dans la même tombe, à côté de leurs tranchées, à 150 mètres du pont de Drie Gratchen.