Algérie, Novembre 1959 - Mai 1960

Harkis d'un commado de chasse


Été 1958, échec au bac, mon père me demande comment j'envisage mon avenir. La scène se passe près de la terrasse du haut du jardin de L'Oustalounet. Je ne tergiverse pas. J'ai décidé de m'engager pour cinq ans. Pourquoi cette décision ? Une obligation ! Je dois être militaire ! Les dernières paroles de mon frère François :

"Mon Dieu j'accepte le genre de mort que vous voudrez bien m'envoyer, avec tous ses sacrifices, ses angoisses... J'offre ma vie pour la France, pour la Paix et pour tous ceux que j'aime...Vous direz à tous les miens d'avoir du courage...Dans notre famille nous servons."

"Dans notre famille, nous servons"

Ces quelques mots raisonnent comme une injonction. Je ne peux les effacer encore aujourd'hui.
Le 1er novembre 1958, voyage en train de Nice pour Saumur et l'école de l'arme blindée et cavalerie, l'EAABC.
Je suis les cours des élèves sous-officiers d'active. Je sors dans les premiers.
Octobre 1959, je quitte Saumur avec le grade de Maréchal des Logis, sergent dans l'infanterie, et souvent réduit aux trois lettres MDL ou "margi" en argot militaire. Avant de rejoindre mon affectation en Algérie du côté de Lamy sur la frontière tunisienne, je profite d'une permission de plusieurs jours à Cagnes chez mes parents. Mon père me prend en photo en tenue de sous-officier. Ma mère attache son regard sur moi, des larmes inondent son visage. "Tu me rappelles François ! Tu lui ressembles tellement."

Encore et toujours ce grand frère méconnu qui me poursuit malgré moi.

Parler de ma guerre d'Algérie… aujourd'hui 52 ans sont écoulés et parfois, souvent, j'ai désiré coucher sur le papier mes souvenirs, mes réflexions et autres états d'âme. La peur d'être jugé, la difficulté de relater des évènements peu glorieux m'ont sans doute retardé.

C'est finalement le 24 septembre 2012 que je décide de me raconter.

Je choisis de ne pas citer les lieux, les unités, les patronymes. Ces détails qui peuvent mettre en cause des personnes, loin de moi l'intention de porter atteinte à leur mémoire. J'avais 20 ans une conscience politique étroite, des certitudes non élaborées, une formation militaire bien faite et bien reçue. Bien faite ? Aujourd'hui je reproche à l'état français, aux chefs des armées, aux instructeurs de n'avoir jamais abordé la déontologie du soldat. Quels devoirs ? Quelle morale ? Quelle liberté d'action ? Le devoir de réserve, la mort, le respect du prisonnier, où commence la torture ?

Plusieurs fois et encore la semaine passée, j'ai interrogé des officiers supérieurs et des amiraux. Avez-vous reçu une formation, au cours de votre carrière concernant la déontologie du militaire ? La réponse est non. Ma question suscite toujours une sorte d'embarras et sans me le dire de l'intérêt... Je constate qu'il y un manque dans la formation de nos soldats du haut en bas de la hiérarchie de nos armées. Il faudrait que je me renseigne si aujourd'hui cette lacune est comblée dans les écoles de formation de nos militaires.

Le samedi 7 novembre 1959, je quitte la terre de France à bord du Sidi Okba pour la terre d'Algérie qui m'a vu naitre 20 ans plutôt.
Philippeville, Bône, Souk Ahras, puis Lamy sur la frontière tunisienne, région nommée le "Bec de Canard".  
Je suis affecté au commando de chasse du régiment. Unité composée de 60 harkis dont certains sont d'anciens fellagas. Ils sont issus en majorité du Sud algérien, le commandement est assuré par un adjudant-chef, d'origine corse qui a combattu en Indochine.

Avant de rejoindre le commando, je suis envoyé à Bône pour suivre un stage "choc" de perfectionnement de deux mois. Je sors premier sur trente-deux. Je rejoins mon unité sur la frontière pour peu de temps, le régiment quittant la région pour le Sud constantinois.

Je prends connaissance du groupe que je vais commander, des jeunes gars, certains sont grands et fins de visage. Anciens bergers pour la plupart.
J'ai avec moi Haffi un ancien rebelle rallié. Éclaireur de pointe, petit et rondouillet. Sa mine est sauvage, toujours mal rasée, un vrai combattant taciturne et peu bavard. Il peut faire peur… je ne sais rien de lui. Il va être devant moi durant plusieurs mois dans toutes nos sorties et opérations, l'œil aux aguets, efficace, infatigable, fidèle. Il m'invitera plusieurs fois à prendre le café dans son gourbi, un kahwa trop sucré. Ses deux femmes assises sur le sol terreux, soumises au guerrier, enroulées dans leurs djellabas, courbées dans la pénombre, le visage fermé… elles n'osent pas me regarder, je suis un chef.
J'ai reçu mon équipement de soldat. L'encadrement est vêtu d'une parka noire et coiffé d'un béret de même couleur. Cela nous confère une allure d'unité spéciale.
Notre section est appelée en renfort sur le barrage électrifié. Le service des renseignements du régiment suppose un franchissement ou un coup de force dans cette zone au cours de la nuit.
Avec d'autres combattants, nous sommes embusqués le long de la frontière, le commando s'étale sur un kilomètre. J'aperçois vaguement un réseau hérissé de barbelés électrifiés. Je suis pour la première fois de ma courte vie face à un danger potentiel. Je ne suis pas trouillard, mais cette nuit-là mon cœur n'a pas cessé de battre. Il tambourine si fort que je m'inquiète pour ce manque de maitrise et de calme face à l'imprévu. La nuit est noire et je vois des ombres bouger dans tous les coins du maquis. De temps à autre sur notre droite ou notre gauche des coups de feu claquent dans le silence oppressant de la nuit, des armes automatiques crépitent au loin, des tirs de mortiers trouent le black-out.
Des mouvements insolites se manifestent, là devant nous, ils persistent. Je suis à côté du FM (fusil mitrailleur 24/29) mon tireur lâche au jugé une rafale prolongée, elle me semble durée une éternité, le fusil lance-grenade (LG) tire à son tour, les pistolets mitrailleurs entrent dans la danse, ça crache et pète de tous les côtés, au loin dans le maquis tunisien un semblant de réponse nous parvient, puis soudain le silence reprend ses droits, ce n'était rien, rien qu'une illusion? Peut-être, je ne sais pas. Au lever du jour, fin de l'opération, RAS.

Au début du mois de février 1960, nous quittons la frontière tunisienne. Le régiment est cantonné dans le Sud Constantinois, le commando s'installe dans une ferme désaffectée. Nous sommes bien logés.

Notre patron est un vrai chef de bande, loin de l'image typique du dur à cuir grande gueule aux cheveux ras "mili mili" à qui on ne la fait pas.
Original, charmeur, c'est un militaire atypique, ses états de services sont élogieux et le commandement supérieur lui laisse la bride sur le coup. Il fait pratiquement ce qu'il veut.
Une anecdote pour illustrer mon propos. Je l'accompagne au QG du régiment pour un briefing avec le commandant C... Nous sommes trois dans la pièce, Léo très décontracté pose ses fesses sur un coin du bureau. Je suis estomaqué par sa liberté de ton et son manque de respect pour l'officier qui l'interroge sur les différentes activités du commando. Le plus étonnant pour moi est la non réaction du chef d'état-major du régiment.

Les harkis le vénèrent et ont une confiance en lui sans bornes. Un exemple de confiance aveugle : un harki tient entre deux doigts une boite d'allumettes et tend le bras sur le côté, face à lui, Léo se place à dix mètres et avec son pistolet 22 longs rifles tire sur la cible qu'il transperce. Léo porte des lunettes de myope, sa main ne tremble pas, c'est un très bon tireur.

Je n'ai jamais été volontaire pour participer à cet exercice, je le trouve risqué malgré les talents du patron.

Je précise que la seule consigne de mon chef concerne l'attitude à respecter vis-à-vis des femmes, il est ferme et précis, il me signale que certains harkis de mon groupe doivent être surveillés de près et un en particulier qui ne doit jamais être seul en présence des femmes au cours de nos contrôles de la population indigène. Je suis prévenu et j'affirme mon autorité en lui faisant comprendre que nul écart de sa part ne sera toléré. Tout au long de mon séjour, je ne l'ai jamais pris en défaut. Mais il se comportait parfois avec une petite folie dans le crâne. Il aurait pu lancer une grenade défensive dans une mechta sans discernement, je lui ai donné quelques baffes retentissantes pour le calmer et son postérieure a goûté parfois la douceur de mes pataugas.
Issu d'une famille d'officiers au service de la France, catholique, anti communiste, "dans notre famille nous servons". J'ai accompli mon devoir de soldat. Chef d'un groupe de 20 à 30 hommes, des harkis. J'ai commandé ces hommes qui n'étaient pas des enfants de chœur, avec fermeté, avec entrain, parfois avec violence, mais surtout avec justice et fraternité.

Les forces françaises contrôlent 80% du territoire et de la population. Chiffre qu'il faudrait vérifier, car c'est une évaluation personnelle. Cette région de hauts plateaux aux larges plaines arides striées de profonds talwegs qui les jours d'orage se transforment en torrents fougueux est encerclée de montagnes escarpées. La végétation est rare et rabougrie malgré les touffes d'alfa qui animent ce terrain rugueux. Au loin un arbre en boule, un figuier qui se trouve là accroché à la pente, les racines enfouies dans la fente d'un rocher. Elles se nourrissent d'une eau souterraine. Il est prospère, content de son sort.

Nos missions : Ratisser le terrain, parcourir le bled, les djebels, grimper sur les pitons rocheux à la recherche de grottes servant de caches. Monter des embuscades dans les passages obligés, visiter les villages, surgir la nuit et fouiller les mechtas, surveiller les zones interdites, les cols et les ravins. Nomadiser pour affirmer la présence de l'armée française, prendre contact avec les chefs des villages, leur donner confiance, et les assurer de l'autorité et de la fidélité de la France. Enfin participer à des opérations de grande envergure, nous sommes parfois héliportés loin de notre camp de base. L'ennemi est clairement défini : FLN, le fell, le fellouze, le fellaga, le terroriste, le hors-la-loi. Mais il y a un hic, nous ne sommes pas dans une guerre "normale" avec des soldats reconnaissables à leur vêtement militaire. Non le combattant du FLN à cette époque et dans cette région, est immergé parmi la population locale d'où la difficulté de l'identifier. Il se déplace constamment à pied ou à cheval, les groupes ne dépassent guère la dizaine d'hommes. La population est terrorisée avec méthode. Les commissaires politiques attachés à une zone définie œuvrent en solitaire et surtout ils ne font pas de sentiment vis-à-vis des autochtones. Le "commando de chasse" va donc lui aussi essayer de se confondre au terrain et se vêtir parfois en indigène. Faire du renseignement, porter l'insécurité dans toute la région qui nous est confiée. Et parfois faire peur...

Une fois, au cours d'une de nos nombreuses interventions un chef de village nous accueille avec force politesse et gentillesse, il nous offre le couscous arrosé au petit lait de chèvre d'un goût aigrelet. Je ne me souviens plus s'il était accompagné de menus morceaux de poulet ou de mouton, mais de légumes bouillis fortement pimentés agrémentés au beurre rance, oui du beurre rance extrait d'une outre en peau de mouton, c'est inoubliable !
C'est un repas de fête, il nous honore par les mets servis, sûrement ses intentions sont calculées, habiles, je dirai diplomatiques. J'ai gardé gravé dans ma mémoire les propos que ce chef de village, modeste pauvre et archaïque, loin des évènements tragiques qui secouent son pays. Il nous dit avec sincérité dans un français presque correct : "Le jour je suis à vos côtés, la nuit de l'autre côté, celui du FLN, c'est ainsi, "Inch'Allah" Je comprends sa position, car peu de temps auparavant dans un village voisin en pleine nuit cinq à six indigènes ont été égorgés sans forme de procès, puis abandonnés au centre du village. Représailles sanglantes... la guerre révolutionnaire ne s'embarrasse pas d'éthique. Que répondre à la barbarie ? Quelle attitude dois-je avoir dans cette guerre que l'on nomme encore à cette époque "maintien de l'ordre". Ces interrogations je le dis avec honnêteté ne taraude pas mon for intérieur même si je n'ai pas cautionné toutes les actions de mon chef !

Cette guerre dite de pacification, guerre au relent colonial, guerre inutile, guerre perdue politiquement, guerre honteuse pour beaucoup de combattants encore à ce jour, guerre tragique qui depuis la fin des hostilités n'a toujours pas réussi à se faire oublier. Ces quelques pensées c'est aujourd'hui 1er octobre 2012 que je les évoque. La France doit-elle demander le pardon ? Sujet délicat qui soulève des débats passionnés animés par des controverses inconciliables. La conduite de la République vis-à-vis des harkis abandonnés au massacre ne peut pas être passée sous silence. Je garde toujours au fond de mon être une blessure, même si les gars avec qui j'ai baroudé ont été rapatriés en France. J'en ai revu certains à Saumur à leur retour.

Janvier 1998, Paris esplanade des Invalides

"Sous les tilleuls de la place des Invalides, les passants s'arrêtent devant la petite tente surmontée du drapeau français, et s'étonnent des inscriptions: "Halte au scandale, 35 ans de mépris et d'injustice." Fait de cartons et de bâches plastiques tendues sur des barrières, l'abri de fortune a tenu la pluie, la neige, le vent. Comme sa cabane, Abdelkrim Klech tient bon. Désormais seul, il poursuit sa grève de la faim, entamée le 12 avril en compagnie de six autres fils de harkis. Avec le temps, même les CRS qui faisaient le plan-ton devant les barrières se sont lassés." Cédric Alviani du journal Libération.

Mes pas me mènent au hasard d'une ballade dans Paris sous les tilleuls de la place des Invalides non loin de l'ambassade de Pologne. Je m'arrête devant une petite tente où un fils de harki est en grève de la faim. Je lis rapidement les cartons accrochés ici et là, je partage ses revendications. Je suis bloqué sans réaction, je n'ose pas entrer sous la tente...Que lui dire, j'ai honte.

Je m'éloigne sans me retourner. Souvenir indélébile, une tache sur mon âme.

Je ne désire pas relater toutes les opérations auxquelles j'ai participé même si elles se sont soldées par des bilans positifs sur le plan strictement militaire et qui m'ont valu d'être décoré de la crois de la valeur militaire.

Je vais évoquer certaines d'entre elles qui méritent d'être racontées.

Au bal de la Saint-Georges fête des cavaliers nous faisons la connaissance des filles du sous-préfet. Léo en grand séducteur propose à la plus jeune de l'emmener en opération. Chiche ! Je ne sais comment il s'y est pris, mais elle accepte sans problème ni crainte. Là, encore cela ne me plait pas. Mais que dire, Léo décidait et tout le monde suivait.
J'ai oublié le prénom de cette jeune fille. Elle a senti ma réticence sur sa présence et n'a pas montré un quelconque intérêt à ma petite personne.
Nous embarquons dans des camions qui nous transportent de nuit tous feux éteints à proximité des lieux choisis pour notre intervention.
La fille du sous-préfet, 18, 20 ans, frêle, mais solide sur ses jambes, n'est nullement intimidée. Habillée en soldat, ses cheveux, courts et auburn, sont coiffés d'une casquette para. Elle crapahute aux côtés du chef entouré de ses fidèles harkis.

Au lever du jour je me dirige avec mon groupe vers un petit ensemble de mechtas blotties sur un mamelon rocailleux. Nous investissons un gourbi rudimentaire dont l'ouverture donne sur la plaine. Une femme seule est présente, une marmite cabossée fume sur un feu de bois. Elle nous informe que ses enfants gardent les moutons et les chèvres. Son mari est absent. Elle ne sait pas où il se trouve.

Il est considéré comme suspect par le service de renseignement du régiment.

Je décide de rester sur place et je donne l'ordre impératif de se planquer sans moufter.
Je revêts un burnous de laine blanche mal odorante, des bestioles pullulent dans les replis du tissu. Peu importe la propreté, ma tête enfournée sous la capuche, mon arme dis-simulée sous l'ample vêtement, je m'installe accroupi à la manière d'un indigène dans l'embrasure de la porte.

J'attends.

La matinée est ensoleillée, je scrute la piste qui est à peine dessinée, elle mène à la ville la plus proche, située en direction du Nord à une quinzaine de kilomètres. Non loin de ma position, le chemin longe les premières pentes du massif montagneux qui s'élèvent sur ma droite.
Un indigène débouche dans mon champ de vision, je l'observe avec mes jumelles, cinquante ans peut-être, il est habillé d'une veste brune et d'un saroual gris fer, sa tête est enrubannée d'un chèche blanc. Se dirigeant vers moi il marche d'un pas vif et assuré. Je ne bouge pas d'un poil, je suis emmitouflé dans mon burnous et mon visage est presque invisible. Je simule un homme sommeillant. Aucune hésitation dans son attitude aucune méfiance... Il gravit la légère pente qui mène à la mechta. Quarante pas nous séparent, je le stoppe net par un tonitruant "hasma" ! Je me découvre et lui montre mon arme, stupéfait il lève les bras.
Son français est pauvre et avec l'aide de mon interprète nous l'interrogeons. D'après l'officier du SR, il serait chargé du ravitaillement en vivres des membres de ALN du coin. Je suis sceptique, je doute qu'il soit impliqué dans une activité quelconque au service de la libération de son pays. Mon scepticisme se fonde sur son comportement, il retourne chez lui sans méfiance. S'il faisait partie de la rébellion, sa femme aurait trouvé un moyen pour lui signaler notre présence. Éteindre le feu par exemple et plus de fumée visible. Il nous trimballe de caches abandonnées en matemores vides. Il est apeuré et il fait le benêt qui ne sait rien. Je prends contact par radio avec Léo qui me demande de le rejoindre avec le prisonnier.

Le soir venu nous nous installons dans un douar aux nombreuses cagnas inhabitées. Couché dans mon sac de couchage étanche sur le sol de terre battue, je perçois à travers la cloison de pierre sèche l'interrogatoire musclé que Léo et ses fidèles harkis font subir au pauvre bougre que j'ai "capturé" ce matin.
La fameuse fille du sous-préfet est couchée de l'autre côté du gourbi la tête cachée sous son sac de couchage, elle doit comme moi entendre...La séance ne dure pas et je m'endors. 
Au petit matin, Léo accompagné de son équipe, part avec le prisonnier, il aurait avoué connaitre plusieurs caches ou grottes dans la montagne environnante.

Le groupe parti à la recherche d'éventuelles caches nous rejoint dans la journée sans le prisonnier. Ils n'ont rien trouvé. À ce moment-là je pense que l'indigène est retourné chez lui.

À la lueur de certaines allusions de mon chef, ce n'est que bien plus tard que la réalité toute crue s'impose à moi : "Corvée de bois" ! Je ne voulais pas y croire, un mauvais rêve.
Je pense souvent à cet homme abattu comme un chien errant pour qui je n'ai rien fait sinon de l'arrêter... Je souhaite qu'il repose en paix, car même s'il avait été un membre du FLN, c'est une victime des horreurs de la guerre.

Mon chef se doutait de mes réticences sur ses méthodes, il me considérait comme un jeune homme à l'âme trop pure et surtout il évitait de me mettre directement devant les situations que je réprouvais en mon for intérieur.
Mais au fond de moi-même je me taisais, jamais nos discussions n'ont effleuré ces sujets. La guerre vous envahit comme dans un maelstrom puis vos convictions perdent leurs forces et au fur à mesure du temps qui passe votre humanité s'effrite.

Au début de notre présence dans cette région et au cours d'une action de surveillance d'une vaste zone de montagne décrétée zone interdite. (Toutes personnes, tout cheptel qui s'y trouvent peuvent être capturés ou tués sans sommation.) Une femme aventurée bien au-delà de la zone libre est arrêtée puis interrogée. C'est ma première sensation de malaise, cette femme va être humiliée, ils lui font boire de l'eau, puis la forcent à tenir ses deux bras en l'air jusqu'à épuisement. Elle recrache le liquide absorbé sous la contrainte.

Elle ne dit rien. Elle ne sait rien. Elle ne dit rien. Elle ne sait rien.

Elle ne me semble pas être impliquée dans cette guerre et encore moins être une combattante.

Suis-je naïf ? Sûrement si je pose la question à ceux qui m'entourent. J'observe la scène à l'écart... je me tais.

Finalement ils la relâchent avec un ordre clair et précis : interdiction d'entrer dans cette zone ! Message qu'elle doit colporter à tous ses congénères qui ont été rassemblés plus bas dans la plaine.

C'est dans cette vaste zone que plus tard lors d'une intervention éclaire nous avons capturé un important troupeau de moutons. Un groupe de harkis, composé d'anciens bergers, sont chargés de le conduire au campement. Je crois me souvenir qu'ils ont parcouru sans encombre une quarantaine de kilomètres.
Une dizaine de bêtes sont gardées pour la fête du sacrifice de l'Aïd El Kebir. Le reste est vendu sur le marché par ces mêmes harkis bergers qui avaient pris la précaution de se mettre en civil. Je ne suis pas présent sur le marché. Aucun problème, les transactions se sont déroulées normalement, comme des vrais professionnels.
Le produit de la vente a été distribué équitablement à tout le personnel. L'encadrement gardant une somme qui nous a permis d'acquérir une voiture. Une occase de marque Renault, une Frégate noire.

C'est avec cette voiture que Léo décide de passer deux jours sur Alger, son amante y séjourne. Il me propose de l'accompagner. Comme toujours, Léo se passe d'autorisation, et c'est en loucedé que nous parcourons les 380 km qui nous séparent de ma ville natale. Nous sommes en civil, il s'est armé de son 22. Je ne suis pas rassuré, nous passons par Sétif, Tizi Ouzou, la route est tortueuse par endroits. Le véhicule qui accuse beaucoup de kilomètres tient le coup et notre escapade se déroule sans encombre. C'est ainsi que je passe un agréable moment aux côtés de ma sœur Lisette et de son mari Édouard.

C'était à la fin du mois de mai 1960, 36 heures de fausse perme !

Je suis naïf et je ne suis pas un soldat à l'expérience endurcie et j'en veux pour preuve le fait suivant :
Nous sommes en embuscade en pleine montagne à la jonction de plusieurs pistes qui descendent sur le plateau. Le jour se lève, un homme débouche devant nous à quelques dizaines de pas, nous ne sommes pas repérés, il se dirige d'un pas rapide presque martial vers la plaine qui s'étend au loin sur la droite. Vêtu d'une kachabia de laine blanche son attitude est résolue. Sa main droite me semble retenir une arme dissimulée sous son vêtement, la bretelle enroulée sur l'épaule; le canon dirigé vers le sol doit pendre le long de sa jambe. La scène qui va suivre se déroule en un clin d'œil. Me levant d'un bon je l'interpelle de ma voix la plus sonore : Hasma ! Il se retourne, je lui fais, signe de s'arrêter mon fusil à lunette sur mon bras et mes harkis près à ouvrir le feu. Il n'a aucune hésitation, il d'étale à toute vitesse et plonge dans le ravin qui borde la piste sur sa gauche, il s'évapore au fond du talweg à jamais. Léo, j'en suis sûr... Je vous laisse deviner.

Je pense souvent à cet homme sûrement un commissaire politique. Il sortait d'une cache en plein massif montagneux pour rejoindre la plaine et faire son travail de propagande et de pression sur la population. Il s'en est sorti. En ce jour, nombreuses années écoulées, j'ose dire "tant mieux pour lui".

L'OR du régiment requiert le commando pour une opération urgente. Départ en camion vers le sud. Arrivé à destination je découvre une "ferme fortin", c'est la première construction de ce genre que je vois. Une sorte de bastion qui émerge, érigé sur un plat monticule. Des chiens féroces aux dents acérées nous accueillent. Leurs grondements sont des ordres, déguerpissez ! Ces chiens à poil blanc à demi sauvages sont fréquents dans le Sud algérien, ils font peur. Léo décide de les abattre. Trois harkis se chargent de la besogne, quel spectacle désagréable !

Nous investissons la ferme imposante sans résistance. À l'intérieure nous découvrons des femmes, certaines sont jeunes et l'une d'elles est enceinte, des enfants complètent le tableau. Aucune présence masculine. L'officier est sûr de lui, ce lieu est un repère à fellagas. Les interrogatoires sans violence ne nous apprennent rien. L'ordre nous est donné de fouiller toutes les pièces du bâti-ment qui sont nombreuses. Il y a des caches c'est une certitude !

Trouvez-les !

La fouille débute gentiment puis devient de plus en plus destructrice au fur et à mesure de la déconvenue de l'officier. Les parties du sol qui sonne creux sont éventrées. Il n'y a rien de rien. Au détour d'un couloir, une armoire a été mise à bas, de riches étoffes jonchent le sol. Je distingue un coffret de bois de belle taille, son couvercle est ouvert, une partie de son contenu est épars sur les tomettes. Ce sont des bijoux d'argent et d'ambre typiques du Sud algérien. Mon regard est attiré par une petite épingle en argent ciselé. Je la prends en souvenir, je sais que c'est mal, mais je le fais... Je ne suis pas fier de ce fait d'armes.

Une autre fois Léo constate que nous avons tous besoin de petites vacances. Il décide alors que le commando va nomadiser dans une zone pacifiée, mais où la présence française s'est raréfiée.
Nous voilà installés pour une semaine dans un douar abandonné. La densité humaine du secteur est faible, car ce n'est pas une zone de passage et la maigre végétation n'attire pas les troupeaux. Le programme :

Sorties autour du notre campement. Vérification de l'armement. Exercices de tir. Coincer la bulle.

Je pars avec mon groupe pour une reconnaissance en direction de mechtas en ruines abandonnées. Planqués derrière les murets d'un enclos, nous avons la surprise de voir un gus déboucher sur nous. Il est plus que bouche bée. Je lui demande la raison de sa venue dans ce coin perdu et loin de tout. Il est sans papier, il n'a rien sur lui. Il ne sait rien, il fait l'idiot, il ne sait pas où il va et encore moins d'où il vient. Excédé par son attitude le lui colle une baffe, il se tient la joue et pleurniche. Il répète inlassablement la même ritournelle.

Une baffe est-ce de la torture ? À cette époque je ne le pensais pas, aujourd'hui c'est un début. Je n'insiste pas et le laisse partir je ne sais où.

Nous utilisons souvent une méthode qui consiste au cours d'un ratissage d'une zone dé-finie de faire en sorte qu'un groupe puisse disparaitre et se faire oublier. C'est ainsi que je passe une nuit complète dans un jardin grand comme un terrain de foot, exclusive-ment planté de figuiers de barbarie. Je reste avec mon groupe au milieu de cette figueraie close de murets de pierres sèches plus 12 heures. Au lever du jour surveillance du village, rien de suspect, opération terminée. Une autre fois nous sommes restés toute une nuit dans une mechta au milieu de ses occupants sans appréhensions.

Les harkis n'étaient pas toujours des gars faciles à mener. Il fallait parfois user de la force de la parole et d'autres fois d'une bonne baffe ou de coup pieds au cul pour se faire comprendre et surtout respecter un minimum de discipline. Je me souviens d'avoir administré une claque mémorable, j'ai oublié son nom, mais je revois son visage, il ne faisait pas partie pourtant des harkis difficiles. C'est au cours d'une opération de nuit une nuit noire étoilée. Nous étions en faction en face d'un versant de montagne. Je me retourne et je vois mon gars le visage illuminé par le tison rougeoyant de sa cigarette. Une cigarette allumée est visible de très loin c'est le B.A.B.A du soldat. Il ne m'en a jamais voulu, il savait, qu'il était dans son tort. Des harkis avaient le grade de brigadier, ils étaient chefs d'équipe.

Un jour, je suis seul à la ferme avec mon groupe et d'autres harkis au repos. Dans la soirée on vient me chercher, le brigadier Charef est plein saoul et menace de tirer avec son P.M. Je le retrouve dans la cour. Il délire, son PM prêt à faire feu. L'arme est approvisionnée le chargeur relevé et la culasse mobile en position ouverte, une simple pression sur la détente et je n'imagine pas la suite. Je m'avance, calme, déterminé et le fixant droit dans yeux je lui demande de baisser son arme. Ce qu'il fait. Je le désarme et l'envoie sur-le-champ au niouf. Léo décide de se séparer de lui. Il rejoindra une unité de maintien de l'ordre sans son grade de brigadier.

L'alcool est interdit et bien que musulman certains harkis s'en accommodent aisément. Je leur en fais la remarque, la réponse est pleine de candeur : la bière ou l'anisette c'est blanc ce n'est pas comme le vin.

Tous les deux mois, une quinzaine de harkis volontaires sont emmenés au BMC. C'est à mon tour de les accompagner. Très mauvais souvenir. Quatre pauvres maghrébines d'une fraicheur douteuse vendent leurs services pour pas cher. Elles sont quatre pour une quinzaine de gars plus que fougueux et peu respectueux de la bienséance. Je distingue sous la nuisette de satin transparent le bas ventre ensanglanté de l'une d'entre elles. Poliment elle me propose une passe gratuite... Je décline gentiment l'offre. Ce spectacle me dégoute. J'éprouve de la compassion pour ces femmes à la destinée tragique.
La bière coule à flots et bientôt le grand Abada devient fou furieux, ses long bras s'agitent et font des moulinets. Il est temps de rentrer. Très mauvais souvenir malheureusement inoubliable.

Pour préparer une opération, je suis chargé de faire une observation aérienne sur une zone déterminée. Je m'installe derrière le pilote d'un monomoteur de type "piper-cub". L'aviateur me demande si c'est une première pour moi. Oui lui répondis-je naïvement.

Nous voilà dans les cieux magnifiques et gorgés de soleil. Nous sommes rapidement sur la zone. La visibilité est parfaite. Une série de douars longent le bas d'un djebel qui émerge du plateau tel un dos de monstre préhistorique. La crête s'oriente Nord Sud sur une dizaine de kilomètres. J'ai une carte sur mes genoux le pilote survole en rase-mottes il me désigne un troupeau sur ma gauche que je distingue nettement, et sans crier gare il cabre son engin volant puis l'engage dans un virage serré sur la droite. Je mémorise la topographie des douars. Me voilà étourdi, sans repère l'espace d'un instant qui me semble long. Puis à peine remis de mes émotions, le pilote plonge son avion vers le sol dans un piqué de folie. Je tiens le coup malgré un léger haut-le-cœur. Enfin atterrissage en bout de piste. Je suis satisfait de retrouver la terre ferme, j'évite de lui dévoiler mon déséquilibre. Son regard narquois me fait comprendre qu'il m'a bien eu.

Le 14 avril départ du commando à deux heures du matin. Les GMC après un détour pour tromper l'ennemi nous convoient tous feux éteints. Quatre heures du matin, débarquement. Nous sommes au bas du versant nord-ouest du fameux massif observé 10 jours plutôt. Le commando s'ébranle en une longue colonne étirée. Six heures du matin, le jour s'annonce sur l'horizon. Nous sommes en vue des premières mechtas. La nuit nous quitte, l'opération peut commencer. Je suis en tête avec mon groupe le fidèle Haffi en éclaireur. Léo et le reste du commando en appui derrière nous.
Fouilles des premières habitations qui ne donnent rien. Nous progressons lentement en direction d'un ensemble de mechtas étiré sur la zone de jonction de la plaine et du versant rocailleux qui s'élève sur ma droite.
Le groupe aligné en tirailleur se dirige sur les habitations. Rien ne bouge, je m'étonne d'apercevoir une dizaine de chevaux parqués dans un enclos. C'est inhabituel. Soudain un homme déboule précipitamment devant nous, un de mes gars le stop aussitôt. Je m'avance vers lui, une rafale de PM crépite dans mon dos. Me retournant surpris, une deuxième rafale m'est destinée. Par chance ce tireur mal adroit arrose la surface du terrain qui nous sépare d'une trentaine de mètres. La riposte instantanée de mon fusil MAS 49 oblige mon agresseur à disparaitre derrière le mur d'une bicoque. J'ai toujours l'image de ce garçon imprimée sur l'écran de ma mémoire. Ses cheveux de jais à la coupe relevée et ondulante, son costume de velours gris. Il est armé d'un PM allemand. À la fin du combat, c'est lui que je retrouve mortellement couché sur le sol de la mechta. Un insigne du FLN est boutonné sur le haut de sa veste.

Aujourd'hui 24 décembre 2012 où j'écris ses lignes, mes pensées vont vers ce jeune homme mort pour son pays l'Algérie, mort au champ d'honneur. J'ouvre une boite posée sur une étagère de ma bibliothèque, une relique le concernant s'y trouve. C'est un insigne (7 cm x 10 cm) de cuir et de tissus de forme ovoïde. Une création artisanale, des broderies de fils de laiton représentent une étoile à cinq branches, entourée d'inscriptions en arabe, un croissant sur fond de tissu vert le complète.

J'observe l'insigne posé sur la paume de ma main, je pense alors à la femme qui l'a brodé, peut-être sa maman...

Je suis avec mon tireur FM et mon radio. Isolé du reste de mon groupe qui se trouve loin sur ma droite. Sans protection, nous sommes plaqués au sol dans un champ de froment à peine levé. En provenance du haut d'un mur, nous sommes allumés par deux armes automatiques. La riposte est violente, le FM crache un tir nourri. Je vide un chargeur sur les tireurs qui nous allument. Une arme se tait, un rebelle a été touché. Abdelmagid mon tireur FM me dit qu'il est blessé, une balle de 9 mm a traversé son pied droit et comble de malchance son arme est enraillée. J'entends des tirs au-delà de notre position inconfortable. Je songe à balancer une grenade dans la cour de la mechta. Je ne le fais pas. Sûrement des enfants et des femmes s'y trouvent.

Une accalmie nous permet de nous mettre à l'abri d'un muret. Je prends contact avec mon chef situé loin derrière. C'est à cet instant qu'un groupe de femmes et d'enfants encerclant trois rebelles s'échappent de la mechta, là devant nous, courant comme des dératés vers la plaine. Ils ont choisi la bonne solution je n'ouvre pas le feu...mon fusil reste silencieux.
Au-delà de ma position, deux rebelles sont tués et deux autres blessés par les harkis de mon groupe. Trois ou quatre combattants du FLN s'échappent sur des chevaux. Léo me rejoint, il a été inquiet pour moi. Je fais mon rapport. Nous récupérons quatre sacoches de documents, diverses munitions et deux radios.

Quelques jours auparavant je suis allé au QG du régiment récupérer un prisonnier qui désire se rallier. Il a été décidé de l'affecter au commando. C'est un garçon instruit parlant un très bon français. Sortant des locaux avec le futur harki pour rejoindre ma jeep, deux sous-officiers, dont un adjudant, profèrent des propos hargneux à son égard. Je réagis sèchement. C'est facile, messieurs, de jouer les durs quand on est planqué ! Mouchés, ils ne mouftent pas.
Ce futur harki est sous la coupe de Léo. Il le teste et le sonde. Il veut savoir ce qu'il a dans le ventre. C'est pourquoi il le tient non armé en permanence à ces côtés comme un chien tenu en laisse.

Je n'assiste pas à la scène qui m'a été rapportée.

Léo se dirige vers les deux prisonniers blessés, un des fellagas agonise. Les habitants du douar sont rassemblés autour. Léo demande au futur harki s'il les connait et pour le mouiller définitivement, il lui ordonne d'achever l'agonisant !

À vos ordres.

Je reçois l'ordre de rester sur place avec deux groupes. On installe un campement de fortune. Je suis le seul sous-officier non maghrébin avec 40 gars. Encore une hérésie. Mon sommeil est agité. Une nuit à ranger dans le tiroir des mauvais souvenirs. Je n'ai pas oublié.

Le commandement décide de modifier entièrement le commando. Il profite du départ de Léo et de son adjoint. Mais avant je veux finir de purger l'abcès.

Un soir, on nous amène un homme capturé par une autre unité du régiment. Pourquoi le commando ? Son interrogatoire est mené toujours par les mêmes harkis dans un local à l'écart de la ferme. Je décide de m'y rendre. Le pauvre homme à moitié nu tremble de tout son être. Un téléphone de campagne, la gégène sinistrement connue, le martyrise. C'est la première fois que je me trouve face cette torture. La séance est stoppée aussi tôt et je fais libérer ce pauvre bougre qui encore une fois ne me semble pas être un combattant du FLN.

Saleté de guerre !

Mais là encore, je me tais, j'enfouis l'horreur.

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Algérie Juin 1960 - Novembre 1960

Stéphane Petit combatant de la guerre d'Algérie


Le secteur est pratiquement pacifié.

Un nouveau commando va naitre à la suite du départ de Léo et de son adjoint. Cette nouvelle unité de combat prend une configuration traditionnelle. Un capitaine est désigné pour le commander. Il est assisté d'un lieutenant d'active et de deux officiers issus des EOR de Saumur. Cet encadrement est complété par 6 sous-officiers, dont un adjudant. Parmi tout ce beau monde, je suis le seul ancien du temps de Léo. Le commando reçoit en renfort des appelés du contingent. Son effectif atteint 150 hommes.
Je garde le commandement de mon groupe, je suis très satisfait. Je sens, sans me vanter, que ma réputation de combattant avec Léo m'apporte du respect de la part de tous les nouveaux venus. Un sous-officier d'active vient me seconder, bien que plus ancien que moi. Il n'y aura aucun problème entre nous.

C'est un changement radical.

Le capitaine P. gravement blessé en Indochine, bel homme, très Saumur prend le commandement avec doigté et intelligence. Il sait à qui il succède et son attitude mesurée lui facilitera la tâche. Son adjoint, un "deux ficelles", issu de Saint-Cyr est un officier d'allure robuste son corps est musclé. Pour lui la guerre c'est du sport. C'est un montagnard, son sac de toile et ses chaussures de gros cuir aux semelles cloutées lui donnent une allure de grimpeur. Par moment il se croit dans les Alpes, il est originaire de Savoie et ses gros mollets poilus font merveille sur les pentes escarpées. Il aime s'envoyer en l'air et se taper tous les pitons qu'il escalade seul, je le trouve imprudent, et de loin il ressemble au logo des magasins "Au Vieux Campeur".
Quatre des nouveaux sous-officiers sont chargés des tâches d'intendance et des services administratifs, ils ne sont pas des flèches, mais pour les bières, l'anisette et les histoires paillardes ils se rattrapent. Avec eux je n'ai pas grand-chose en commun.
Un jeune MDL nous rejoint, il était avec moi à Saumur comme élève. Il est volontaire pour venir au commando.
Voilà donc une nouvelle vie qui s'ouvre pour moi. Oublier les méthodes de Léo ! Celles du capitaine sont traditionnelles et plus conformes à l'éthique militaire.
Les membres du commando recevaient des primes de bivouac pour les nuits passées en opération sur le terrain. Avec Léo ces primes étaient réservées exclusivement aux harkis.

Quatre sous-officiers, dont un adjudant, se rebellent et réclament leurs primes. Je suis le seul à m'opposer avec fermeté à leur revendication d'égoïstes, ils ne me font pas la gueule et respectent ma position. Ils décident donc de prendre rendez-vous avec le capitaine. Nous sommes convoqués dans son bureau. Je prends la parole d'entrée pour lui dire que je ne fais pas partie des réclamants et que je désire de ne pas assister à la réunion. Il m'autorise à sortir.
Le capitaine P. fait preuve d'autorité et ne donne pas suite à cette fronde, sage décision de justice.
Bien plus tard je suis convoqué à Vincennes par le ministre des armées Michel Debré pour une journée d'information destinée aux réservistes. J'ai consulté mon dossier militaire. Mes notes données par le capitaine P. (de très bonnes appréciations), l'une d'elles a retenu mon attention, je la cite de mémoire : "sous-officier animé par de réelles qualités de cœur". Je pense qu'il fait allusion à ma position au sujet des primes de bivouac qui continuèrent d'être distribuées aux hommes de troupe qui se tapent le dur.

Pour sa première sortie sur le terrain le nouveau patron décide de m'accompagner. Avec mon groupe, nous voilà crapahutant par une nuit sans lune en colonne par un chacun respectant les distances règlementaires. La clarté des étoiles nous permet d'avancer aisément. Je n'ai plus besoin de boussole ni de carte. Je me dirige et me situe à vue. Je connais parfaitement les formes et les silhouettes du relief environnant. Haffi devant moi à 15 20 mètres ouvre la piste étroite et malaisée d'un pas sûre et sans bruit. Mon capitaine me suis, je le sens craintif ou anxieux, ses pas mal assurés sur le sol jonché de cailloux roulant sous la semelle de ses pataugas l'empêche de tenir le rythme. Je ralentis la cadence puis nous faisons une halte. Je lui fait une brève description des lieux. Je le rassure il peut faire confiance au guerrier taciturne qu'est Haffi.
Je me mets à sa place, crapahuter ainsi dans le noir en un lieu inconnu sur une piste de montagne jonchée de pierres instables demande de l'expérience. Moi-même combien de fois me suis-je retrouvé sur le cul, les tibias ensanglantés ou les mains écorchées. Avec l'expérience des nombreux kilomètres avalés, le pied devient sûr et vous trottez comme un mulet.

Avec mon groupe j'ai la réputation d'accrocher. S'il se passe quelques évènements, c'est Petit qui est dans le coup.
Au cours d'une opération de nuit je suis placé au carrefour de plusieurs pistes, l'endroit se situe au centre d'une large plaine plate et uniforme, une sorte de reg. Je dispose mes gars le long de l'une d'elles. Je donne l'ordre à un jeune sous-off du contingent qui est avec moi ce soir-là de se planquer avec quatre harkis dans une ruine située en auteur à cinquante mètres de ma position. Sa mission est simple : tirer une fusée éclairante au premier coup de feu. Nous sommes en place depuis plusieurs heures. Soudain le galop d'un cheval troue le silence de la nuit. Il déboule bride à battu sur la piste à droite de ma position, les armes crépitent dans un bruit d'enfer, un bref instant, puis nos tirs cessent. J'attends toujours la lumière éblouissante de la fusée... Le cavalier s'en est sorti, car nous avons récupéré le cheval sans lui.
Le jeune sous-off se fait sonner les cloches pour son incompétence et le non-respect des consignes données.

Une anecdote sur le commandement qui se fiche comme d'une guigne des gars sur le terrain. Nous voilà héliportés d'urgence pour une opération coup de poing. Équipement léger et sans ravitaillement. Nous serons utilisés uniquement, nous dit-on, pour l'après-midi. Retour au campement le soir même. Mon groupe est embarqué dans deux bananes, hélico avec deux retors dont le bruit assourdissant vous casse les oreilles. Arrivée sur zone, un piton rocheux peu accueillant, le premier hélico y décharge mes gars qui sautent dans de vide, 2 à 3 mètres de vol avant la réception chaotique sur le sol. Le reste du groupe qui est avec moi se jette comme des pierres. Je saute le dernier, mais horreur le pilote qui serre les fesses tire sur son manche pour reprendre de l'altitude et se carapater vite fait de cet endroit, car ces engins volants sont des cibles faciles pour l'ennemi. Aucune hésitation bien que surpris par cette embardée subite me voilà dans les airs, à quelle distance suis-je de la drope zone? Pas le moment de me poser la question, le terrain inhospitalier m'accueille les bras ouverts. Pas de casse, pas de temps d'adresser un bras d'honneur mérité au pilote qui déjà disparait de ma vue.
Je reçois l'ordre de tenir un col que je situe sur ma carte à quelques kilomètres de notre point de chute. Arrivés sans encombre sur l'objectif nous prenons une position de combat adéquat. Rien à signaler, la radio crépite des informations très vagues sur les opérations en cours. Le reste du commando est disséminé aux alentours. Le temps est magnifique et les heures s'égrainent tranquilles. Le soleil décline, je me renseigne et j'attends les ordres de repli. Contre ordre nous devons rester sur place pour la nuit et rester vigilants. Altitude au-dessus de mille mètres, en octobre le froid vous saisi et le ventre vide vous grelotez. Nous cherchons des coupes vent derrière les rochers, mais les courants d'air tourbillonnent et nous poursuivent sans ménagement.
C'est ainsi que le soldat s'endurcit et devient méfiant quant aux ordres donnés. Le dicton militaire "Vous recevez un ordre attendez le contre-ordre" est bien souvent vérifié...

L'état-major du régiment décide d'implanter un poste avancé situé au cœur de notre secteur en plein bled montagneux. Le piton choisi est au carrefour de plaines et de pistes qui relient plusieurs villages. Sa position dominante et centrale permet de contrôler tous les mouvements de population dans un vaste rayon. J'ai appris plus tard que cet endroit avait été occupé par les Romains, des vestiges l'attestant ayant été mis au jour après mon départ pour la France.
Ce poste avancé est tenu à tour de rôle par un groupe du commando durant 15 jours. Belle vie au grand air sans danger ni crainte. Nos missions sont simples, toutes personnes ou tout groupe de personnes sont tenus de passer par le poste afin d'y être recensé contrôlé interrogé. Les indigènes se prêtent avec docilité à ces contraintes et plus que souvent nous offrent des œufs et parfois un poulet que je cuisine avec soin. Ces volailles éveillent en moi des souvenirs gustatifs plus que délicieux. Je n'ai jamais mangé de plats aussi gouteux. Je les prépare comme une poule au pot, à l'ancienne, car ce sont des bêtes élevées dans la nature, elles courent partout, se nourrissent souvent au hasard de leur pérégrination et leur chair, si vous les faites rôtir, risquent de vous casser les dents, mais bouillies lentement, longuement au milieu de légumes variés épicés, c'est un régal.
En octobre, le colonel du régiment vient nous voir au PA. Pour l'occasion une vingtaine d'indigènes est convoquée pour entendre son discours qui est traduit simultanément par un harki. Le capitaine P. et son adjoint sont présents. J'ai oublié la teneur de son speech. L'ai-je écouté ? Je doute que sa parole ait été déterminante pour ses hommes pauvres et simples, terre à terre, ballotés entre la pression du FLN et l'omniprésence de l'armée française sur leur terre. Ils aspirent à vivre en paix loin de tous les drames qui secouent leur pays et auxquels ils ne comprennent pas grand-chose.

Pendant mes temps libres ou les soirs de repos au camp de base, je prépare mon examen pour entrer à l'École Militaire de Strasbourg. Je suis des cours par correspondance.
Courant mai je vais à Constantine pour trois jours. Je passe les épreuves du concours avec de nombreux candidats, nous sommes surveillés par des gendarmes mobiles. Je retrouve d'anciens camarades de Saumur. Satisfait, je crois avoir bien réussi les épreuves, que j'ai trouvées faciles.
Admis à Strasbourg j'ai la possibilité de rentrer en France pour préparer un brevet de chef de peloton qui est obligatoire pour la suite de ma carrière.

Mon retour sur Saumur est prévu pour novembre.

Mais avant de clore ce chapitre de ma vie, un évènement survient la veille de mon départ. Le commandement de mon groupe est repris par le sous-lieutenant F. et mon camarade Jo.

La veille de mon départ, le commando est en alerte aussitôt héliporté au sud du secteur. Un groupe de fellagha au nombre indéterminé s'est réfugié dans une grotte située au bout et au fond d'un ravin.

Arrivée sur zone en début d'après-midi le commando prend position. Le sous-lieutenant F. Jo et mon ancien groupe de combat sont désignés pour aller au contact des rebelles retranchés dans une cache dont l'ouverture est protégée par un épais muret de pierres sèches, troué çà et là de meurtrières invisibles.

C'est Haffi mon fidèle éclaireur de pointe qui s'avance à découvert, une décharge de chevrotines de chasse lui fracasse la cuisse droite, il s'écroule à terre. Le sous-lieutenant F. se précipite pour le sortir de là, il l'agrippe et le traine à l'abri. Une nouvelle décharge lui ouvre le ventre il est terrassé, tué sur le champ !
Haffi s'en sort avec une jambe en moins, mon camarade Jo est légèrement blessé au visage. Un commando de la Légion spécialisé dans ce genre combat est appelé en renfort. Malheureusement il n'a pu se rendre sur place à temps...

Au cours de la nuit, les combattants de l'ALN réussissent une sortie hasardeuse par le versant escarpé qui domine la grotte et disparaissent dans la nuit.

Triste bilan.

Je n'ai pas encore évoqué les sujets politiques qui agitaient les esprits d'une grande partie des cadres de l'armée française.
Pour ma part et au sein du commando, ces questions ne sont pas évoquées. Léo n'était pas un politique c'était un homme de guerre. La politique est absente de nos conversations. Une rumeur le concernant m'a été rapportée : Léo de retour à la vie civile, aurait repris à son compte une station-service dans la région d'Alger et il aurait été assassiné par l'OAS. Est-ce la vérité ?

Juste un souvenir, j'entends encore la remarque d'un aspirant ancien EOR de Saumur, me disant avec un ton de désespoir dans la voix : "De Gaulle brade l'Algérie".

J'avoue que je n'avais pas de certitudes sur l'avenir de L'Algérie, j'étais légaliste comme mon père me l'avait enseigné et je faisais confiance au gouvernement pour gérer au mieux le drame algérien.
Je n'imaginais pas en novembre 1960 les futurs évènements qui allaient ébranler la France, l'Armée et l'Algérie.
Je comprenais le désarroi des Pieds noirs et la grande frustration des officiers qui se sont sentis trahis par De Gaulle, mais de là, excuser l'OAS non !

Aujourd'hui 17 juin 2013, je fouille dans mes documents et je tombe sur la copie d'une lettre d'un officier envoyée à un membre de sa famille en France. En voici quelques lignes.

"S.P. 2..... 22 avril 1961

Ce matin une très grande nouvelle sur les ondes.

L'Armée a pris le pouvoir en Algérie. Tu t'imagines facilement la joie de cette armée française qui souffrait... Le général Challe est un homme juste et raisonnable... nous sommes tous derrière lui.
Tout le monde savait que De Gaulle traitait secrètement avec le FLN. La prise de pouvoir devait s'effectuer un beau matin.
...Notre mission de soldat a repris tout son sens toute sa valeur...chez les musulmans ce doit être un immense soulagement...ils respirent maintenant.

D'un instant à l'autre nous sommes prêts à descendre sur Oran...

...Il n'est nullement dans l'intention de l'armée d'aller faire la guerre en France... je ne sais combien de temps nous pourrons tenir dans la situation actuelle, coupée de la France... personne ici ne veut la guerre civile, c'est évident.
Qu'est-ce que l'avenir nous réserve?

26 avril 1961

Et voilà le dénouement de ce drame affreux. La dernière carte est jouée, l'Algérie aura le sort que le gouvernement lui destine, j'ai eu le sentiment d'un grand soulagement, mais aussi d'une grande peine...

Les Français en métropole ne peuvent se rendre compte des sentiments qui animent la majorité des gens d'ici. L'amour du pays, du sol natal et pour l'armée l'amour d'une terre sur laquelle sont morts tant et tant de compagnons, sont des choses contre lesquelles on ne peut aller impunément...

Pour rafraichir les mémoires ou pour instruire les éventuels jeunes lecteurs, je publie ci-joint une chronologie des évènements de la Guerre d'Algérie.

  • L'Algérie est un département français depuis 1848.
  • Entre-deux guerres, des mouvements nationalistes sont nés, réclamant la reconnaissance de l'identité musulmane, le droit de vote aux musulmans, ou encore une répartition des terres plus juste.
  • L'Algérie est fortement mise à contribution durant la Seconde Guerre mondiale, ac-cueille les FFL et les alliés en vue de la libération de l'Europe.
  • 8 mai 1945 : émeutes à Sétif en réponse à l'arrestation de Messali Hadj leader du "parti populaire algérien". Répression disproportionnée et meurtrière par l'armée française.
  • De 1950 à 1954, la société musulmane se paupérise. Il y a 8,5 millions de musulmans contre 500 000 européens, qui possèdent la terre et empêchent tous les projets de réformes d'aboutir.
  • 1e novembre 1954 : Création du FLN (fusion de tous les groupes indépendantistes algériens) qui réclame l'indépendance et commence l'insurrection dans les Aurès.

- 5 février 1955: Le gouvernement de PMF est renversé par E. Faure, qui envisage une politique d'intégration nationale et augmente les effectifs envoyés en Algérie.

  • 3 avril 1955 : E. Faure transfère les pleins pouvoirs à l'armée dans les régions à troubles. Décisions sans effet, puisque le FLN relance la guérilla à l'été. Le gouvernement refuse de négocier avant le retour à l'ordre, Guy Mollet est élu président du conseil et tente des négociations avec les indépendantistes, c'est un échec.


  • Février 1956 : Le FLN rejette le cessez-le-feu proposé par Guy Mollet, qui envoie le contingent en Algérie et allonge la durée du service militaire. En parallèle, il ouvre secrètement des négociations avec le FLN.


  • Automne 1956 : L'armée détourne un avion de ligne Tunisie - Maroc sans en avertir le pouvoir central, et arrête 5 dirigeants du FLN. Les négociations sont rompues.
  • La Tunisie se plaint de cet incident à l'ONU, et les "évènements" algériens prennent une tournure internationale.
  • Toute l'Algérie est touchée par la rébellion indépendantiste.
  • Le Maroc et la Tunisie servent de base arrière au FLN.
  • La diplomatie française est décrédibilisée par cette "guerre coloniale".
  • 1957 : Les pleins pouvoirs sont accordés au général Massu pour briser la guerre "par tous les moyens", c'est le début de la torture.
  • Malaise politique en France. La presse dénonce la torture et l'opinion publique se lasse de l'Algérie.
  • Début 1958 : Revirement de l'opinion publique, le contingent est en Algérie depuis bientôt 2 ans.
  • La IVe République est accusée d'être impuissante, les activistes gaullistes présentent De Gaulle comme "l'homme de la situation ".
  • 13 mai 1958 : L'armée fait un putsch à Alger et proclame la création d'un "comité de salut public ".
  • Pflimlin est élu président du conseil à Paris.
  • 15 mai 1958 : Le Général Salan, à Alger, crie "vive de Gaulle.
  • De Gaulle annonce à la presse qu'il est prêt à assumer le pouvoir.
  • Les paras prennent le pouvoir en Corse et menacent Paris.
  • Fin mai : Pflimlin démissionne, René Coty fait pression sur l'Assemblée pour investir De Gaulle.
  • 1e juin 1958 : De Gaulle est investi chef du gouvernement.
  • 2 juin 1958 : Il obtient les pleins pouvoirs pour réformer la constitution.

De Gaulle doit reprendre en mains le pouvoir civil et éviter la cassure avec l'armée.

  • Il fait des promesses de réformes aux musulmans. Et lance une grande offensive militaire pour affaiblir le FLN. Février 1959 : le plan Challe "Gagner la guerre pour faire la paix"
  • 15 septembre 1959 : discours sur l'autodétermination de l'Algérie. Droit à l'indépendance enfin reconnu, mais pas de réaction du FLN, qui se méfie. Les partisans de l'Algérie française se sentent trahis.
  • Janvier 1960 : "Semaine des barricades" à Alger, manifestations contre De Gaulle. Il ordonne à l'armée d'intervenir et réprime l'émeute. Il a rétabli l'autorité de Paris sur l'Algérie et gagne ainsi la confiance du FLN.
  • Juin 1960 : Pas d'accord entre le FLN et le gouvernement, l'opinion publique est déçue et manifeste.
  • 4 novembre 1960 : Discours de De Gaulle, la République algérienne existera un jour.
  • Manifestations et contre-manifestation du FLN qui tourne à l'émeute.
  • Janvier 1961 : Référendum, ¾ des français sont prêts à laisser l'Algérie s'autodéterminer.
  • 22 / 26 avril 1961 : Les généraux se sentent lâchés et lancent un nouveau putsch à Alger. De Gaulle appelle le contingent à leur désobéir, le putsch est un échec.
  • Avril / septembre 1961 : De Gaulle prend les pleins pouvoirs en vertu de l'article 16 de la nouvelle constitution.
  • Les négociations d'Évian avec le FLN échouent.
  • Juillet 1961 : Création de l'OAS, qui sème le trouble.
  • Une guérilla urbaine est engagée entre OAS et FLN, en Algérie et en métropole.
  • Mars 1962 : L'armée tire sur des civils à Alger.
  • 18 mars : Accords d'Évian signés, 90% des Français les approuvent.
  • Mai : Retour des Pieds-Noirs abandon des harkis.
  • 1e juillet 1962 : L'Algérie est indépendante.


Pour conclure ce chapitre de ma vie, voici des extraits d'une lettre écrite par mon beau-frère Édouard alors chef d'escadrons à Alger.

Alger, jeudi 22 mars 1962

La radio commence à donner quelques nouvelles sur le drame de Bab el Oued cet après-midi, l'embuscade et le massacre, disons le mot, de militaires français.

Le suis saisi d'amertume et d'écœurement. Quels que soient leurs mobiles, des Français d'Algérie n'avaient pas le droit de descendre des hommes qui faisaient leur devoir et cela sans aucune excuse ou motif de méprise possible. Les commandos de Bab el Oued ont employé une méthode de FLN indigne de l'idée qu'ils veulent défendre...

J'espère simplement que dans quelques heures il tombera sur l'Algérie le même accable-ment que le soir des barricades où les hommes mêmes les plus primitifs, et cela des deux côtés adverses, se rendaient compte et réalisaient la folie qui avait balayé pendant quelques heures le Plateau des Glières. J'espère que cet accablement, cette prise de conscience générale de l'absurdité tragique de la tuerie entre Français changeront la face des choses.

Le moment n'est plus d'accuser les uns ou les autres, je dirai même l'un ou l'autre... songer uniquement a réparé le mal. Le cœur seul doit parler en nous et peu importe s'il ne parle pas chez notre voisin...
Si le suis accablé par ce qui arrive, je crois que le mal engendrera le bien... faisons régner la paix dans notre famille, dans notre entourage. Ce sera déjà une consolation et un réconfort.

Édouard a participé activement à trois conflits : 2e Guerre mondiale - Indochine - Algérie - Il était titulaire de trois croix de guerre et de la Légion d'Honneur.

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