Je vous invite à lire ses quelques pages de souvenirs rédigées par ma tante Geneviève Petit, soeur de mon père Jean Petit, épouse de René Piel, oncle de ma mère Marie-Madeleine Piel.

Je garde de cette tante une image attendrie pleine de gaité, loin des stéréotypes bourgeois. Les contingences matérielles ne la tracassaient nullement. C'était une grande marcheuse infatigable.

Le chalet à Coulombs avant 1900. Ci-dessous Geneviève avec sa fille Odile au cours d'une randonnée en montagne.

Souvenirs de ma vie


En ce début de juillet 1912 où j'arrivai dans ce petit pays pour la première fois (les autos n'existaient pas), on prenait à la gare de Maintenon un omnibus attelé de chevaux pour parcourir les 8 kilomètres qui nous séparaient de Coulombs. Il fallait s'adapter à tous les cahots de la route qui faisaient vibrer avec fracas les vitres de la voiture. Et pourtant, elle était bien jolie cette route qui longeait les prés et la rivière d'Eure bordée de vieux saules, avec ses mou1ins encore en activité.

Je revois toujours mon beau-père m'accueillant avec le sourire sur le seuil de cette vieille maison environnée de souvenirs ! Elles avaient ce charme particulier aux choses qui ont vécu. Plusieurs générations y avaient habité. Ma belle-mère y était née ! Ils avaient élevé leurs neuf enfants maintenant établis.

Ce jour la, nous arrivions René et moi pour nos premières vacances avec la joie au cœur lui dire notre bonheur et l'espoir d'un cher bébé qui devait naître quelques semaines plus tard.
La sérénité de ce beau vieillard se reflétait sur son visage. Il avait accompli sa tâche toute de devoir et de travail, il en recevait la récompense. C'est à partir de ce moment là que je sentis l'affection qui m'était réservée et qui me fut témoignée toute ma vie dans cette grande et belle famille de mon cher René.

Le petit village de Coulombs situé aux confins de la Beauce et de l'Île-de-France, dans un des méandres de la rivière d'Eure, groupait autour de son clocher ses fermes et ses pâturages. C'était un spectacle charmant quand on le découvrait en descendant la côte, en venant d'Épernon après ces immenses champs de blé s'étendant à perte de vue.
Avec sa célèbre abbaye bénédictine détruite à la Révolution, Coulombs avait occupé une très grande place dans le passé. Les guerres de religion qui avaient ravagé le pays avaient anéanti ses trésors. Que restait-il de tout cela ?
Un porche roman d'assez belle allure, adossé à une tour, quelques arceaux de cloître dans un enclos voisin, tel sont les seuls témoins de ce monastère qui, pendant plusieurs siècles, avait dominé la moitié du pays ! Seule la belle allée de platanes plantée par les moines en attestait encore la grandeur.

Isolée par sa ceinture de prés et bordée par une petite rivière qui en dessinait le contour la propriété de mes beaux-parents avait le visage de ces vieilles demeures que le temps a épargnées. Un passé mystérieux planait encore sur cette maison dite "du sauvage". On ignore d'où lui venait ce nom ! (qui figurait sur les actes notariés de 1829)

Elle fut, au siècle dernier, une hôtellerie servant de relais sur la route qui va de Coulombs à Nogent-le-Roi en traversant le gué de l'Eure. C'est celle qui passe devant notre chalet, et, chose heureuse, on lui a donné le nom de Sully qui fut de 1608 à 1614 suzerain des biens de l'abbaye.

On peut voir encore sur les murs de notre maison les anneaux de fer auxquels on attachait les chevaux et les bornes de pierre qui jalonnaient la route.
C'est Sully qui fit bâtir le petit pont qui permettait de franchir la rivière dont les débordements étaient fréquents à cette époque. Que de grands seigneurs ont dû passer par là pour aller à Nogent dont le château dominait la vallée !

Philippe VI de Valois y rendit le dernier soupir. Louis XI, au cours d'un de ses voyages, y vit naître sa fille, cette petite reine disgraciée qui devint Sainte Jeanne de France !

Mais, revenant à notre propriété, nous allons à l'ouest vers le lieu dit "la chaumière", coin paisible et retiré où l'on pouvait aller rêver près de la vanne qui réglait le cours de la rivière.
La vue s'étendait très loin sur les prés bordés de saules dominés par les hauteurs des charmilles et de la vieille cavée.
Dans cette petite cabane couverte de chaume, les enfants passaient leur temps à lire ou à étudier, écoutant le chant des oiseaux, ou à surprendre les poules d'eau qui effleuraient les grands roseaux. L'eau était claire et coulait tranquillement sur un fond de petits cailloux.

Dans l'angle opposé du jardin, à l'est, on trouvait la vieille buanderie qui remontait au temps de l'abbaye si pittoresque avec son petit escalier de bois qui montait au grenier et son toit de tuiles en pente. Elle donnait directement sur la rivière. Trois marches de pierre en permettaient l'accès pour aller puiser de l'eau ou pêcher le poisson quelquefois des écrevisses ! C'est à l'intérieur que se faisaient les lessives curieusement, dans cette grande cuve de pierre où l'on faisait bouillir le linge entretenant le feu avec de grosses bûches de bois posées dessous.
Très vieux aussi était le petit lavoir attenant à la buanderie, où on allait rincer le linge. Il avait résisté au temps et servit encore jusqu'en 1940, époque où les Allemands occupèrent les maisons.

14 juillet 1914

Il est difficile d'oublier ces dernières vacances passées en famille à Coulombs avec les Piel, les Marquézy et mon Beau-Père. Les bruits de la guerre circulaient, mais le pays continuait à célébrer la fête nationale avec les feux d'artifice, les pétards et la traditionnelle retraite aux Flambeaux qui circulait à travers les rues.
Et mon petit Bernard (2 ans1/2) réveillé par tout ce tintamarre ne voulait pas dormir et répétait sans se lasser : "Maman coûte canon !" Quel présage et quel avertissement !
Nous repartîmes pour Paris, l5 jours plus tard la guerre était déclarée. Mon cher René devait me quitter. Et qui eut pu prévoir que trois années devaient s'écouler avant de pouvoir nous retrouver sur le quai de la gare de Thun, en Suisse ! Terrible et longue épreuve !

Je restais seule avec Bernard et j'attendais, ma petite Odile qui devait naître, quelques mois plus tard, le 9 janvier 1915. Elle ne connut son Papa qu'à notre arrivée en Suisse, en juillet 1917.

Avec la présence et l'affection de mes parents, je n'ai jamais manqué de courage. Dieu nous aide aux jours d'épreuves. Le soir du départ de René, ouvrant mon livre de prières, je tombais par hasard sur le psaume 45 : "Dieu est notre refuge et notre force. Son secours ne manque jamais dans la détresse." Ce psaume fut chanté en latin pendant toute la guerre après les cérémonies : "Deus noter refugium et virus".
Je termine mes souvenirs de Coulombs pendant ces années de guerre ; je les reprendrai en 1919 pour évoquer ces moments de bonheur que nous avons passés dans notre chalet.

1914 - 1917 - Oui, la guerre était déclarée.

Quel déchirement pour moi de quitter mon cher René. Il partit à son dépôt d'Abbeville. Longue attente de nouvelles. En octobre je reçus une carte d'Allemagne me disant qu'il avait été fait prisonnier le 3 octobre à Bapaume et qu'il se trouvait sain et sauf à Mersebour (Saxe). "Prisonnier" il est impossible d'exprimer tout ce que ce mot renferme de souffrances et de sacrifices !

Je m'installais chez moi avec mon petit Bernard qui m'égayait par sa présence. Toute la guerre, je restais à Paris où mes parents m'entourèrent de leur sollicitude et de leur tendresse. Nous partagions nos angoisses sur le sort de Jean (son frère, mon père : note de Stéphane Petit). Il me fit ses adieux le 8 janvier 1915 pour partir en Argonne. C'est là qu'il reçut le baptême du feu. Est-ce l'émotion ? Le lendemain 9 janvier, ma petite Odile venait au monde ! Rayon de soleil pour réconforter les cœurs. Mais les jours passaient, la guerre était toujours là ! Et que de deuil autour de nous !

Mon beau-père (Alexandre Piel) nous quittait subitement le 19 mai 1916. Jean Piel, André et Marc Hubert, puis Léon Auzende tombaient dans les combats !

Mon Père, au Tribunal de Commerce qu'il présidait toujours réconfortait ceux qui l'entouraient par son exemple et sa foi en la France qu'il garda toujours dans son cœur !

Je revois encore le jour où il arriva chez moi un télégramme à la main m'annonçant le retour en Suisse de mon cher René. J'avais peine à y croire et je redis grâce à Dieu pour le bonheur qu'il nous accordait. Il allait pouvoir enfin le retrouver et lui conduire sa petite Odile (2 ans 1/2) qu'il ne connaissait pas.

Juillet 1917

C'est à Hilterfingen, dans le décor romantique du lac de Thun que je devais retrouver mon cher René après ces trois années de séparation ! Moments inoubliables de joies et d'émotion qu'il est difficile d'exprimer ! Je lui amenais les enfants, Bernard et Odile qu'il ne connaissait pas.

Nous partîmes le 13 juillet. Mon cher Papa nous accompagnait, car en ce temps de guerre le passage de la frontière demandait beaucoup de formalités. Mon Père était alors vice-président de la compagnie P.L.M. cela facilita les choses. Je me souviens du long arrêt que nous fîmes à Genève et de la promenade dans la ville dans une petite voiture à cheval abritée d'un parapluie ! puis l'arrivée à Thun avec un retard considérable. Les enfants tombaient de sommeil quand leur Père les accueillit.
La pension Magda où nous habitions était un lieu de rêve donnant directement sur le lac par une terrasse fleurie et dont la vue découvrait les plus hauts sommets de 1'Oberland : Eiger, Moënch, Yunfrau.

Petite Odile fit bien vite la connaissance de son papa et le conquit par sa gentillesse. La vie à Magda était très agréable. Nous vivions en bonne entente avec les familles des internés qui étaient venues retrouver les leurs. C'est là que je fis connaissance de madame de Trincaud Latour. (Son fils, Jean était revenu dans le, même convoi de René) C'était une femme charmante, très cultivée, dont j'appréciais la société. Nous faisions de la musique ensemble, puis nous allions dans le village dessiner et peindre ces vieux chalets de bois fleuris ! J'ai gardé l'aquarelle de la petite fontaine du Presbytère, grande cuve ronde en pierre, située dans un endroit charmant (je l'ai revue 55 années après).
Avec René et les enfants, nous grimpions dans la montagne parmi les prés verdoyants sillonnés de petits torrents. Quelle paix et quelle détente après ces années si lourdes! Et quelle joie pour les enfants !

Je dois signaler au passage la visite de mon oncle Jules Hubert qui voulut, malgré son grand âge, monter à la Yunfrau'yoch. Il en revint enchanté.

Puis, quand le soir venait, nous allions contempler sur le lac les merveilleux couchers de soleil qui empourpraient tous les sommets.

1917-1918

Un jour, au début de septembre, nous dûmes quitter la pension Magda pour Marbach située un peu plus bas sur la route de Thun. Elle était très confortable aussi, avec son jardin et sa grande véranda d'où l'on voyait le lac. Mais l'hiver se faisait sentir, les forêts se revêtaient de leurs teintes d'automne, la neige recouvrait les sommets, le village devenait silencieux.

Il fallait quitter ce lieu idyllique. Nous parfîmes pour Lausanne où René devait travailler au "Comité d'Achats des Bois". Une vie nouvelle s'ouvrait pour nous avec un changement de décor. Cette fois c'était sur le lac de Genève que nos chambres donnaient, avec la vue sur la Savoie et les montagnes de France.

La villa "Mon Repos" où nous habitions était sur la hauteur, en face le parc de Voltaire (privé alors, aujourd'hui jardin public). On y accédait par la chaussée d'Etray. C'est là que nous fîmes connaissance de monsieur Chassagnade Belmin et de sa charmante femme qui devaient avoir plus tard une si grande influence dans ma vie et celle de ma chère Odile.

Notre petit Michel naquit le 8 mai à la clinique de mont Riant; il fût baptisé quelques jours plus tard à l'Église du Rédempteur, proche de l'hôtel. Ma sœur, Mimi Duchemin, fut sa marraine. Elle était venue passer quelque temps avec nous.
Mon père et ma mère l'avaient accompagnée. Nous restâmes tout l'été à Lausanne, jusqu'en septembre 1918. Nous quittâmes la douceur de cette ville si parfaitement française par ses idées et la beauté du lac que nous découvrions sous nos yeux. Mais, là-bas, en France, la guerre continuait ! Notre bonheur se mélangeait de craintes et nous pensions à mon frère Jean engagé encore dans tous les combats ! Les Allemands luttaient désespérément ! On allait vers le dénouement.
Et pourtant, Jean n'hésita pas à se marier au Vésinet le 9 juillet 1918 avec la nièce de René, Marie Madeleine qui n'avait que 17 ans. Il avait confiance en Dieu qui l'avait toujours protégé.

À Paris, mon Père faisait réparer notre appartement très sérieusement endommagé par le bombardement de la Bertha tombée chez nous, 6, rue Chanoinesse le 3 avril. Heureusement que nous étions en Suisse !

Les événements se précipitaient. La fin de la guerre était proche. Nous avions hâte de retrouver la France et tous les nôtres. Nous reprîmes le train pour Paris où nous eûmes la joie d'entendre en arrivant sonner les cloches de l'armistice.

1919-1940

La guerre était finie. Dans la vallée de l'Eure, les villages avaient repris leurs activités. Depuis Ruffin jusqu'à l'Écluse, les moulins recommençaient à tourner. Les grandes fermes rouvraient leurs portails sur les cours où poules, canards, dindons s'ébattaient en toute liberté. Dans les immenses horizons de la Beauce, les blés se doraient au soleil la moisson était proche. Les cultivateurs retrouvaient leurs champs abandonnés pendant la guerre.
Les femmes retournaient au lavoir là-bas, sous les saules et on les entendait battre le linge en devisant.
Dans son hangar, à l'angle de la route, le maréchal ferrant réparait les sabots des chevaux et ses échos sonores se répercutaient au loin.
Vers la fin du jour la cloche de l'église sonnait l'Angelus à l'heure où les vaches revenaient des prés conduites par un petit pâtre, un bâton à la main. Elles étaient très récalcitrantes et je les évitais en essayant de gagner la ferme où je prenais le lait et les oeufs.

Après des années d'épreuves, une atmosphère de paix régnait dans le village. Cinq année s'étaient écoulées depuis le jour où nous avions quitté Coulombs à la déclaration de la guerre !
Nous y revenions cette fois avec nos chers enfants, Bernard, Odile, et notre petit Michel ramené de Suisse !

Il m'arrive souvent dans le silence de mes soirées solitaires de me pencher vers ce passé où auprès de mon cher René je trouvais un parfait bonheur. Années heureuses, entre deux guerres, pleines de joies. Dieu nous comblait de ses grâces ! Je l'en ai toujours remercié.

Vacances à Coulombs

Chère maison de Coulombs, tu nous parus bien vide depuis le départ de ce beau vieillard qui l'avait animée une partie de sa vie ! Quel sera ton avenir ? Nous l'ignorions, en attendant une solution.
En ce début de vacances, nous nous installâmes avec nos enfants dans ce chalet qui avait été habité jadis par la grand-mère Melcion sans changement depuis, il était resté vieillot, avec ses peintures noires du temps, sa cuisine mal éclairée et peu d'ouverture sur le jardin. Quand peu d'années après il nous fut donné en héritage nous le fîmes transformer, voulant le rendre accueillant et plein de lumière. Nous eûmes la facilité de faire ouvrir sur le jardin cette grande pièce vitrée et ensoleillée dont la vue sur les prés et sur la rivière offre tant de charme. Elle fut plus tard le lieu de réunions de la famille où l'on se retrouvait pour travailler ou bavarder autour d'une tasse de thé. Que de bons moments nous y avons passés !

La sœur de René, Marie Genin, "Tante Mimi" pour tous, fidèle aux traditions, avait avec son mari Pierre repris la grande maison où elle avait passé sa jeunesse. Elle accueillait pendant les vacances sa sœur Madeleine Marquézy et ses enfants. Elle nous entourait tous d'une tendre affection.
Avec ce charme et cette bonté qui la caractérisaient, elle savait s'adapter aux désirs de chacun, s'oubliant elle-même et ne pensant qu'aux autres. Elle s'occupait de l'organisation de la maison avec méthode et sans précipitation. Adroite dans tous les domaines, elle excellait dans les travaux de broderie, de couture qu'elle faisait à la perfection, sans compter ces petits tricots, brassières, chaussons qu'elle sortait de ses cartons pour offrir à ces nouveaux nés très nombreux dans la famille ! Nous vivions ensemble dans une entente parfaite.
Les enfants partageaient leurs jeux avec leurs cousins du même âge et des amis dont les propriétés faisaient face à la nôtre - Simette - Coche plus tard les Aumont.

Et, au milieu de ces vacances, il y avait la journée du l5 août où nous défilions en procession, un bouquet à la main, pour souhaiter la fête de tante Mimi. Elle nous réunissait tous à déjeuner autour de cette table de famille, témoin des générations qui nous avaient précédés ! La joie et la gaieté régnaient alors dans tous les cœurs!

Il n'y avait quelques pas à faire, traverser le chemin et lever le marteau de la vieille porte pour entrer dans la belle propriété de notre tante, madame Deshoulières, née Élisabeth Melcion d'Arc, sœur de ma belle-mère.
Elle avait été élevée à Nogent-le-Roi où son père, Charles Élophe, était médecin et habitait "La Coudraie" (qui existe encore). C'est là qu'elle se maria, épousant un ingénieur du pays, Francis Deshoulières qui fit bâtir cette maison qu'elle occupa jusqu'à sa mort.

C'était une grande dame au sens propre du mot, imposante par son maintien et sa dignité. Elle savait recevoir et avait le don d'accueillir chez elle ceux qui venaient la voir. Elle connaissait toute l'histoire du pays où elle avait vécu et évoquait les faits et le passé avec cette pointe d'humour qui lui était propre. Très cultivée, elle avait beaucoup voyagé avec son mari qui avait fait bâtir la jetée de Trouville et était allé en Grèce et en Amérique pour accomplir des constructions de routes et de chemin de fer qui lui avaient été confiées.

Pendant la guerre de 1914, elle me reçut chez elle avec Bernard et Odile. C'est alors que j'appris à la connaître et il se créa entre nous des liens d'affection qui durèrent toujours.
Elle savait écrire cette chère tante comme beaucoup de femmes de son époque. J'ai conservé plusieurs de ses lettres que je relis toujours avec plaisir.
Sa propriété était ombragée d'arbres magnifiques et centenaires, bordée d'un côté par la rivière d'Eure jusqu'au barrage du moulin et de l'autre par le vieux mur de l'Abbaye. C'est là que nous allions chercher de la fraîcheur pendant les jours de grandes chaleurs. Sa porte était toujours ouverte, nous pouvions aller la voir, les enfants l'aimaient beaucoup.
C'était vers le milieu du mois d'août que notre tante accueillait dans sa propriété la kermesse du patronage de Nogent-le-Roi. Elle avait toujours beaucoup de succès. J'en reparlerai plus tard...

Feux de la Saint-Jean

Il m'a été donné plusieurs fois d'assister aux feux de la Saint-Jean qui avait lieu le 5 juin sur la place du Pilori de Lormaye.
Le Doyen de Nogent arrivait en procession suivi des enfants de choeur. Après la récitation de prières et d'invocations, il mettait le feu au sapin dressé au centre de la place. Il s'embrasait en crépitant et en jetant de nombreuses étincelles.
Les gens du pays et les enfants étaient là pour contempler cet immense brasier qui se consumait et dont les lueurs donnaient un aspect fantastique à cette vieille tour, seul témoin de ce passé où le bourg de Lormaye, plus important que Nogent était le centre de nombreuses tanneries installées sur le Roulebois .
Quand le sapin entièrement brûlé ne formait plus qu'un amas de cendres, tout le monde se précipitait pour chercher un morceau de braise encore chaud qu'il emportait chez lui et qu'il considérait comme le porte-bonheur de son foyer. Vieille croyance d'autrefois et qui doit remonter assez loin dans le passé !

La Fontaine Sainte-Geneviève

C'était un site charmant que cette fontaine ! Perdue au milieu des champs près du village de Senantes. On y accédait par un petit chemin bordé de saules noueux. L'eau de la fontaine était claire comme du cristal; on voyait dans le fond les sources sortir au milieu des herbes aquatiques et du cresson. Nous y allions souvent en promenade et c'était le lieu de déjeuner des chasseurs le jour de l'ouverture.
À quelques pas plus loin se trouvait la petite chapelle du pèlerinage fréquenté au mois de juin. On venait y prier Sainte-Geneviève pour les maladies des yeux. J'y suis allé encore quelques années après la guerre. Existe-t-il aujourd'hui ? et y trouve-t-on encore le même charme de la solitude d'autrefois !

1920-Plaisirs de la rivière-1940

Quand, restée seule de ma génération, je me retrouve à Coulombs devant cette grande maison fermée aujourd'hui pour nous, je me reporte à ces années heureuses qui marquèrent nos vacances de 1920 à 1940.

La rivière d'Eure était alors un grand divertissement. Chacun y trouvait son plaisir, les adultes comme les enfants. On voyait toujours René et ses fils installés près de la vanne (chez tante Zabeth) avec leurs lignes attendant le poisson souvent long à s'amorcer, goujons, brèmes... Ils y passaient des heures entières, goûtaient la douceur de vivre à l'ombre des grands arbres qui donnaient de la fraîcheur aux jours les plus chauds de l'été. Puis René allait poser ses nasses pour prendre des anguilles. Le plus dur était de les tuer ! C'était lui qui s'en chargeait.
Le plaisir de la pêche n'excluait pas les bains où, au milieu de l'après-midi, on se réunissait sur la rivière et l'on entendait de loin les rires et les cris joyeux de cette bande qui s'adonnait à cœur joie ! Les plus âgés allaient assister à leurs ébats dans la grande allée de platanes qui suivait le cours de la rivière.
Une fois, pour s'amuser, mes neveux Marquézy allèrent chercher dans les placards de la grande maison les costumes de bain d'autrefois et les endossèrent. Ce qui nous amusa beaucoup et fut une distraction pour tous.
Mais si la rivière a ses charmes, elle provoque parfois de fâcheux accidents. C'est ce qui arriva à Gérard :

Un jour qu'il circulait en barque sur la petite rivière, derrière la maison avec son ami Michel Barrault, il heurta au passage en manœuvrant avec sa gaffe un nid d'abeilles dissimulé dans le tronc d'un saule. Ce fut le drame ! En entendant leurs cris, nous allâmes porter secours à ces malheureux enfants poursuivis par les insectes qui s'attaquaient à leur peau. Il fallut les dépouiller de leurs vêtements et Mélanie (la bonne de tante) eut la présence d'esprit de les inonder de vinaigre, ce qui calma leurs douleurs. Mais ils souffrirent plusieurs jours encore.
À Coulombs, mes journées étaient assez occupées avec les soins de la maison, l'éducation des enfants et le jardinage qui a tenu une grande place dans ma vie à la campagne. J'aimais beaucoup les fleurs et surtout les roses qui, autour de la buanderie nous offraient un charmant décor.

Mais son plus grand plaisir était ces promenades à travers champs à la recherche de ces petites plantes qu'elle connaissait toute par leurs noms et qu'elle plaçait avec amour dans son herbier.
Le goût de la nature, la vue d'un beau paysage l'ont toujours profondément marquée. Plus tard dans la montagne, elle trouvait sur les sommets l'accomplissement de ce qu'elle avait de plus beau.

Mais parmi ces moments de vacances dont je garde le meilleur souvenir, c'était ceux que je passais sur l'Eure avec mon cher René. Nous partions en barque de l'embarcadère de tante Zabeth et nous allions en ramant vers le pont de la Bretèche et le moulin de Bourrée. C'était un très beau paysage que les grands arbres du parc Haranger se reflétant dans la rivière !

Nous glissions sans bruit le long des berges, frôlant au passage les grands roseaux et les nénuphars d'où l'on voyait surgir les libellules aux ailes diaprées et des nuées de petits insectes qui scintillaient sous le soleil. Quelle douceur et quelle poésie ! L'eau était si claire que nous pouvions suivre du regard tous ces petits poissons que notre passage avait dérangés. Nous jouissions de ce silence, heureux de nous trouver ensemble dans cette atmosphère de paix et de détente.

Combien de fois l'avons-nous faite cette promenade que nous aimions ? Souvent ma chère Odile nous accompagnait, elle aimait ce paysage qui avait entouré son enfance et qui lui était si familier ! Elle goûtait la douceur de vivre et le charme de la rivière l'enchantait.

Hélas, on ne retrouve plus aujourd'hui ce vrai visage de l'Eure. Les beaux platanes furent abattus pendant la guerre par les bombardements qui dévastèrent le pays pendant l'occupation allemande (1942). Les riverains n'entretiennent plus leurs berges. Les rivières ne sont plus curées et l'on ne peut plus s'y baigner. Mes petits-enfants liront ces lignes comme un roman d'autrefois. Ils iront chercher au loin ce qu'ils ne trouvent plus à Coulombs. À moins qu'en quête de repos et de silence, ils aillent encore s'asseoir sur le banc, à l'ombre du chalet que leurs parents ont tant aimé.

Les Enfants

Nos enfants élevés ensemble avaient des goûts très différents. Nous les avions toujours laissés libres d'exercer leurs talents correspondants à leurs caractères. Ils n'étaient jamais inoccupés.
Tandis que Gérard attentif et silencieux s'installait à la chaumière, son coin préféré pour construire ses petits bateaux, Michel avec son ardeur habituelle préparait les plans de ses canoës, travail délicat que d'assembler ces carcasses de bois qu'il fallait ensuite recouvrir d'une toile rouge imperméabilisée, mais rien ne le rebutait et il fut récompensé quand il put mettre à l'eau ses canoës pour circuler sur la rivière.

Bernard avec sa carabine arpentait les prés autour de la maison guettant au passage les pigeons ramiers nombreux au moment des vacances. Il exerçait aussi son adresse au jeu de bilboquet que son père avait tant pratiqué !

Et pendant ce temps, Odile toujours souriante et heureuse participait aux jeux de ses amis, volant, croquet, parties de cache-cache, à la mode à cette époque étaient ces promenades à travers champs à la recherche de ces petites plantes qu'elle connaissait toutes par leur noms et qu'elle plaçait avec amour dans son herbier.
Le goût de la nature, la vue d'un beau paysage l'ont toujours profondément marquée. Plus tard dans la montagne, elle trouvait sur les sommets l'accomplissement de ce qu'elle avait de plus beau.

La kermesse

C'était au mois d'août que tante Zabeth accueillait le Patronage de Nogent pour sa fameuse kermesse annuelle.
Elle était alors dirigée par monsieur l'abbé Brière, prêtre jeune et dynamique qui sut se faire aimer des jeunes par son entrain et ce don de toucher les coeurs.

Cette kermesse il fallait y penser d'avance pour essayer de concilier tout le monde et ménager les susceptibilités. Les préparatifs ne manquaient pas de pittoresque. Installer les boutiques tout au long des allées ombragées, discuter avec ceux qui vendaient, rester toujours en bonne entente.
Tous les commerçants de Nogent y participaient. L'épicier, Morisseau, très actif et entreprenant, dirigeait une tombola à roulette et l'on pouvait aussi gagner des bouteilles de vin en les accrochant avec un anneau.
Puis, la corpulente Marie Beuchard, savait rallier une partie des visiteurs par sa gaieté et sa bonne humeur autour de ses poulets et de ses lapins qui se tiraient à la tombola.
Il y avait aussi les tirs à la carabine, les boutiques de jouets et de bonbons, des surprises pour tout le monde, jusqu'à ces tasses de thé ou rafraîchissements que tante madeleine et moi nous servions sur des petites tables, à l'ombre des grands arbres.
La fanfare du village arrivait au début dirigée par Duteil et Lambert, puis venait le tour des gymnastes qui exhibaient leurs exercices sur la grande pelouse de la propriété.

Oui, cette kermesse était un lieu où les gens du pays se retrouvaient, les vieux pour évoquer leurs souvenirs, les jeunes pour s'amuser et parler de leur avenir.
Au milieu de tous ces groupes, je m'en voudrais d'oublier la figure légendaire de monsieur Henry Bertaux, cousin de mon père qui habitait Villiers. Très attaché au pays, bien connu de tous par son dévouement et son originalité et aussi par ses peintures dont il décorait les assiettes et les boites de camembert!

La kermesse terminée, chacun regagnait son logis. Le succès de la fête était dû à l'abbé Brière qui avec son ardeur habituelle s'était mêlé à tous les groupes. Et le soir encore, à la salle du patronage, il avait organisé une soirée musicale et théâtrale qui clôturait la journée.
Sous les grands arbres de la propriété, le calme était revenu et la famille se regroupait autour de notre chère tante, "reine de la fête" qui avait su accueillir avec entrain et gentillesse.

Ouverture de la chasse

Cela évoque tout un passé! Cette journée, une des plus importantes de l'été, se situait dans les premiers jours de septembre, au jour fixé par le département. Dans la famille, c'était une tradition. René et ses frères, Joseph et Francis, étant de grands chasseurs, j'y fus initiée quand je vins à Coulombs après mon mariage.

Dès la veille, l'animation régnait dans la grande maison qui se remplissait d'échos sonores. Tout un branle-bas commençait à l'arrivée de Francis et de son fils Robert débarquant avec leurs chiens qu'ils fallaient loger dans le chenil. Ce n'était pas une petite affaire pour cette chère tante Mimi sur qui tout reposait et qui avait la charge de préparer le repas des chasseurs qu'on portait le lendemain à la fontaine Sainte-Geneviève où toute la famille se réunissait pour déjeuner.

Depuis longtemps il en était ainsi et tante Mimi quand elle était petite fille avait vu sa mère accomplir les mêmes tâches!

Tandis que le père Boutisseau, président de la société de chasse, discutait dehors avec les chasseurs, tante Mimi était dans la cuisine pour s'occuper du fameux déjeuner. Quelques douzaines d'œufs à faire durcir, les poulets à faire cuire, et la salade de pommes de terre à assaisonner! Et puis elle se réservait la confection de ce fameux gâteau "phare" réclamé et apprécié par tous, mélange onctueux de pruneaux et de raisins secs parfumés au rhum.

Le repas comprenait, en dehors des chasseurs, les porte-carniers qui les accompagnaient et nous-mêmes avec les enfants!

On se retrouvait à midi autour de la fontaine et assis sur le petit mur de pierre qui l'entourait. On commençait à déjeuner. Bien affamés, bien assoiffés tous ceux qui avaient depuis le matin arpenté les champs à la poursuite de ces perdreaux tant désirée! Les conversations étaient très animées, se confondant avec les aboiements des chiens et les rires des enfants. Il n'y avait qu'à se pencher un peu pour remplir nos verres de cette eau si fraîche et si claire de la source, si réputée puisque mon beau-père en envoyait chercher dans ces grandes bonbonnes de verre que nous possédons encore.

Et quand on rentrait le soir, après cette journée de grand air, on se réunissait autour de la table de famille pour goutter à ces délicieux perdreaux si bien préparés par Madame Larue, enveloppés de la barde de lard et de la fameuse feuille de vigne qui leur donnait tant de saveur.

Les enfants n'ont pas oublié dette journée, une des meilleures de l'été où tous les nôtres se trouvaient réunis. Mais combien ne sont plus là de ceux que l'on voyait sur les photographies prises alors. Six peut-être vivent encore.

Nogent et Coulombs

Une très petite distance séparent Nogent de Coulombs et pourtant la vie des habitants était très différente. Peuplée surtout de cultivateurs et de fermiers vivant entre eux, froids et peu communicatifs, les gens de Coulombs ne cherchaient jamais à vous parler. Ils semblaient vous ignorer.

À Nogent, dans les rues groupées autour de son église les commerçants étaient très accueillants.
Au tournant de la route, dans sa petite échoppe construite à cheval sur le cours du Roulebois, le cordonnier Romée toujours à son travail vous faisait un petit sourire en passant et l'on n'hésitait pas à entrer faire un brin de causette avec lui. Il connaissait notre famille, son père avait été jardinier chez nous. Ayant perdu une jambe à la suite d'un accident, il avait été très courageux en trouvant dans le travail l'acceptation de cette épreuve.

Du coté opposé, sur la rue, à coté de l'antiquaire, Monsieur Sage, la figure de Madame Lepage est devenue légendaire. Toujours sur le devant de sa porte, on ne pouvait pas l'éviter! Très soignée, les cheveux bien tirés, un tablier sur sa robe, elle nous parlait toujours de ses enfants avec cet accent nasillard particulier au pays, de Berthe et de Valère et de Monmon, son petit fils dont elle était très fière puisqu'il serait notaire comme son père, qu'il aurait une "belle situation et de beaux bijoux pour la future" (sic). Elle ne pensait pas si bien dire! Monmon fit ses études de droit à Paris où elle l'accompagna. Par la suite, il devint notaire à Dreux, conseiller municipal et puis député. La chère femme n'eut pas la joie d'assister à ces honneurs. Elle mourut avant que tout cela fut accompli.

À quelques pas plus loin Quatreboeufs, le boucher !

Mais plus touchante et plus poétique fut la petite idylle de la fille de Madame Trécul, la charcutière. C'est ainsi qu'elle me conta la chose :

"Un jeune homme dirigeant une grande maison de biscuits à Vincennes entra par hasard dans la boutique. Ma fille y servait à ce moment là. Touché par sa bonne tenue, son air modeste et réservé, il revint les jours suivants et la demanda en mariage"!
Il y aurait beaucoup à écrire sur ces petits faits de province ! Je n'en ai ni le temps ni le talent; mais je constate qu'il y a cinquante ans, il y avait encore des princes charmants!

Peu avant l'heure du déjeuner, aux premiers coups de midi, il n'était pas rare de rencontrer Monsieur Lambert traversant la grand'rue de Nogent de son pas vif et assuré. Toujours aimable et accueillant, il nous retenait au passage pour nous demander des nouvelles des nôtres. C'était un du pays, le peintre de toute la famille. Il avait travaillé dans la grande maison, chez tante Deshoulières et dans notre chalet. Sa boutique située au milieu de la rue offrait aux regards tout ce que possédait un marchand de couleurs à cette époque. Cela entassé pèle-mêle dans peu d'espace : lessives, produits d'entretien, teintures, tapis, etc.
C'était Madame Lambert qui s'occupait de la vente. Grande et de forte allure, elle avait le privilège de posséder une extravagante coiffure. Ses cheveux coupés courts et tout frisés se hérissaient sur le sommet de sa tête. Ce qui faisait rire mes petits enfants et j'évitais de la rencontrer quand j'allais avec eux à Nogent de crainte de leurs réflexions.

Plus loin en longeant la rue on arrivait à la place de l'Église dont la façade ne fut jamais terminée. C'était le centre du pays où l'on trouvait les boutiques les mieux achalandées. L'épicerie de la famille Morisseau réputée dans toute la région, l'antique mercerie de Bouvier.
On peut voir encore aujourd'hui ces vieilles maisons du XVe siècle avec leurs poutres apparentes et leurs fenêtres à petits carreaux et leurs toits déséquilibrés par le temps.
Elles attestent par leur présence les jours glorieux d'autre fois où Nogent accueillait dans ses murs les rois et les grands seigneurs qui résidaient dans le château (à ce jour démoli). Combien peu y pensent aujourd'hui dans un passage fugitif !
Il faut aller à l'aventure, suivre le cours du Roulebois, traverser les petits ponts qui donnaient accès aux maisons, et font le charme du paysage. Quelques lianes en liberté, des bouquets de fleurs sauvages qui poussent dans le creux des pierres. Essayons d'en faire le tour et vous goutterez la poésie de tout ce qui fut un passé glorieux maintenant disparu bois de Ruffin.

Chers enfants, vous souvenez-vous encore de ces journées ensoleillées du mois d'août où nous partions en bandes joyeuses jusqu'au bois de Ruffin ?
Il fallait prendre au bout du village la Vieille Cavée très pittoresque avec ses maisons bâties en terrasse laissant entrevoir la vallée de l'Eure, Nogent et le clocher de son église, dominée par le château moderne qui avait remplacé l'ancienne forteresse.
À droite, il y avait ces vieilles caves creusées dans le roc dont l'origine était incertaine. La légende les faisait remonter au temps des Druides qui avaient occupé le pays à une époque plus récente, les moines de l'abbaye y mettaient à couvert leurs récoltes de vin et leurs pressoirs.
Le chemin montait toujours "sablonneux et malaisé" comme celui de la fable, avec les cailloux qui roulaient sous nos pieds ! Il fallait atteindre le sommet de la côte où se trouvait la fameuse ferme Caniche et le calvaire dressé à la croisée des routes. Quel air pur nous respirions alors tout imprégné de la senteur de ces immenses champs de blé qui s'étendaient devant nous à perte de vue ! Un petit sentier s'engageait sur leurs bords et c'était la joie de Gérard le petit qui n'arrivait pas à leur hauteur, de cueillir sur les bords, les bleuets et les coquelicots dont on faisait de beaux bouquets. Quelques 300 mètres encore et nous parvenions à ces bois de Ruffin ! Paysage sauvage et solitaire avec ses hautes futaies de chêne et ses grands pins qui sentaient bon la résine. Il y avait une ambiance que nous aimions, rien ne bruissait sauf quelques cris d'oiseaux passant au-dessus des arbres, le calme était absolu. Nous passions ces journées à nous reposer sur ces bancs de mousse à l'ombre du soleil. Les enfants s'amusaient à leurs jeux préférés : parties de cache-cache dans les fourrés. Ils ramassaient les glands et les pommes de pin tombées des arbres et faisaient de beaux bouquets de bruyère qui devaient orner la maison.- Innocents plaisirs, dirait-on aujourd'hui ! Que ne puis-je y retourner pour évoquer de vieux souvenirs ; dans ces prés et ces champs où j'ai vécu avec tous ceux qui sont partis !

Nos Amis

Notre vie est souvent faite de rencontres inattendues que Dieu met sur notre route et qui changent le cours de notre vie. Je fis la connaissance de nos voisins dont le jardin était contigu au notre : Monsieur et Madame Nollen, de compagnie très agréables. Ils étaient en relation avec notre famille et se réunissaient pour des goûters très intimes ou des parties de bridge avec mon beau-père.

Quelques années plus tard Madame Nollen restée veuve recevait pendant les vacances son neveu Jean Aumont avec sa femme et ses enfants. Après sa mort ils héritèrent de sa maison et devinrent pour nous de bons et fidèles amis. Leurs enfants, Jeannine, Bernard et Françoise étant de l'âge des nôtres cela facilita nos rapports. Ils s'entendaient très bien et passaient leurs journées ensemble mettant leurs jeux en commun : parties de croquet ou de volant, baignade dans la rivière et plus tard randonnées à bicyclette dans les environs.

Madame Aumont était pour moi une société charmante et j'ai toujours eu pour elle une affection profonde ; elle reste au nombre de ces amies fidèles qui m'ont entourée dans mes jours d'épreuves. Avec ce sourire qui lui était propre, elle savait vous accueillir dans ce jardin dont la vue donnait sur les prés. Son esprit cultivé, ouvert sur toutes choses nous permettait de discuter ensemble sur les problèmes qui nous intéressaient.

Il y avait aussi nos promenades à travers les charmilles ou dans le petit sentier qui suivait la rivière bordée de saules et dont la solitude nous enchantait ; seuls les appels des canards sauvages ou le bruit des rats d'eau qui sortaient de leurs trous venaient rompre ce silence quelquefois, nous poursuivions notre chemin jusqu'au Moulin Trillon qui fermait la vallée,ou nous remontions par les pentes herbeuses, assez abruptes et sauvages, jusqu'aux allées désertes des bois de Ruffin. Puis, le soir, aux jours les plus longs de l'été nous montions sur la côte pour jouir de ces magnifiques couchers de soleil qui embrasaient tout l'horizon et qu'on voyait disparaître peu à peu dans le ciel empourpré sur les immenses champs de blé de la Beauce.

Et il en fut ainsi pendant des années de cette vie un peu monotone de Coulombs passées en famille ou avec de bons amis. De ces soirées où René exerçait ses talents au billard, dans le grand salon, avec ses neveux. Et souvent, il allait chez les Aumont pour ces fameuses parties de bridge qui se prolongeaient assez tard dans la nuit.

En 1922, la naissance de notre petit Gérard nous apporta des joies nouvelles, et puis René acheta une auto, ce qui nous permit de connaître la région voisine. Le Perche si pittoresque, Remalard, Nogent-le-Rotrou, Longny et la chapelle de la Pitié où nous retrouvâmes la tombe d'un ancêtre Petit. En traversant les forêts de Perseigne et d'Andaine, nous pûmes aller en Normandie et atteindre le Mont-Saint-Michel, Falaise et Caen pour passer des vacances à Blonville avec nos amis Desforges, et une autre fois à Donville près de Granville. Notre Tante Zabeth prenait plaisir à entendre nos récits. Souvent nous l'emmenions, c'était une joie pour elle, comme le jour où nous arrivâmes à Digny, chez l'abbé Perrault au moment où tous ses poulets étaient tombés dans la fosse et que les pensionnaires (qui se trouvaient là pour leurs études) étaient à leur poursuite ! Une véritable comédie ! Ils disaient à ce bon Curé, "Surtout ne nous les donnez pas à manger !" Tante fut prise d'un fou rire et ne pouvait plus s'arrêter !

En 19.. cette chère Tante devait nous quitter. Elle avait tenu une si grande place à Coulombs où elle avait passé la plus grande partie de sa vie dans cette maison bâtie par son mari. Elle la légua à son neveu Paul, le frère de René. Il vint s'y installer aux vacances avec sa femme et ses enfants. Tout fut changé alors.-
La maison fut envahie par le flot de cette jeunesse ardente et joyeuse. On y pratiquait tous les jeux, croquet, ping-pong, ballon et puis les bains sur la rivière où la famille et les amis se réunissaient. La rivière était si claire à cette époque !
Mon frère Jean et Marie-Madeleine venaient souvent nous voir de Versailles où Jean était alors professeur à Saint-Cyr. Doublement parent par leur mariage, nous aimions tendrement leurs enfants. Il y avait aussi Xavier et Misette, Jacques et Simone "qui restaient pendant les vacances avec leur Père. Que de bons moments nous avons passé ensemble. Les trois maisons ne faisaient qu'une. Ce fut en ? que nous allâmes en Savoie pour la première fois. Elle devint pour nous par la suite une terre d'élection. Mon oncle Louis Limier et ma Tante nous accueillirent dans leur maison de Saint-Paul sur Isère où ils venaient en vacances. C'est ainsi qu'ils m'apprirent à connaître la Tarentaise, patrie de mes ancêtres. Mon grand-père maternel étant né à Moutiers. À la suite d'une pleurésie de Gérard, celui-ci passa un hiver à Séez, dans une charmante famille qui l'accueillit comme son enfant et à laquelle je garde un fidèle souvenir et une profonde reconnaissance.
La Tarentaise devint pour nous un pays merveilleux où nous passâmes plusieurs étés et où nous fîmes des ascensions sur les sommets et les glaciers : la Rosière, le Petit Saint Bernard, le Combotier, la Grande Sassière, l'Iseran, Tignes et Val d'Isère, peu connus à cette époque, qui gardaient encore les souvenirs du passé et ces vieilles routes romaines du temps où César et Hannibal traversaient la Savoie.

Aujourd'hui où tous ces pays ont disparu emportés par l'avalanche des sports d'hiver, on vient à regretter cette atmosphère de la montagne et le charme de ces petits villages perchés sur la hauteur avec leurs vieux chalets où les paysans couchaient au dessus de l'étable pour avoir la chaleur de leurs bêtes !
À cette époque de nos séjours à Séez, j'étais infatigable; je marchais du matin au soir, grimpant dans les petits sentiers de montagne d'où l'on découvrait à chaque tournant une nouvelle vue et des sommets différents. Nous partions de très bonne heure sous la conduite d'Émile Arpin et de son frère Guy, ils escaladaient les rochers comme des chèvres. Tout ce passé exaltant, je le revis dans mes heures de solitude dans ces belles vallées de Suisse où, depuis la mort d'Odile, j'ai goûté de si grandes joies.
Mes ancêtres savoyards qui vécurent en Tarentaise m'ont transmis leur hérédité, cet amour de la montagne et ces bonnes jambes que j'ai encore à 86 ans ! Merci, mon Dieu de me les avoir conservées !

1930

La vie est faite de joies et de peines ! Au milieu de ces vacances passées dans l'intimité de la famille un deuil cruel vint nous atteindre au milieu de l'été !
Mon cher Papa était venu passer une journée avec nous à Coulombs. Comme toujours il nous avait charmés par la vivacité de son esprit et par ses récits qu'il savait si bien raconter !
Brusquement, quelques jours après, à la suite d'une pneumonie, il s'éteignit à l'Hôpital Saint-Joseph où il avait été transporté. Sa mort fut celle d'un grand chrétien, comme il avait toujours été et fut une édification pour tous (26 juillet).
Pour moi je ressentis un vide immense que j'eus grand peine à réaliser. Ce Père qui m'avait toujours entouré d'une affection si précieuse dans une parfaite intimité de coeur et de pensée ! Il restera pour moi le modèle que j'ai essayé de suivre tout au long de ma vie. Cher Papa, combien de fois j'ai senti sa présence au milieu des épreuves que j'ai traversées !

Onze ans devaient s'écouler avant la déclaration de la 2e guerre.

Ma chère Maman devait finir ses jours à Chartres, en la fête de la purification , elle qui toute sa vie avait prié la Sainte Vierge. Dieu épargna à mes Parents cette nouvelle épreuve. Ils avaient tant souffert en 1914 !

Villiers-le-Morhier

Henry Bertaux, cousin de mon Père, habitait en été avec sa femme Élise une jolie maison qu'il avait fait construire au début du siècle à Villiers-le-Morhier, petit village dont le clocher dominait la vallée de l'Eure. Nous y allions souvent, faisant à pied les 3 kilomètres l/2 qui nous séparaient de Coulombs.
Le trajet était assez monotone, car il fallait traverser cette rue de Chandelles qui alignait les portails de ses fermes et où le soleil tapait dur car il n'y avait aucun arbre. Quelquefois nous nous arrêtions aux étangs situés à mi-route, connus des pêcheurs et de ceux qui venaient faire du canotage sur leurs bords.
À Villiers, nous étions toujours si bien accueillis ! De son petit bureau d'où il voyait la route notre cousin Henry, un pinceau à la main, au milieu de ses boites de peinture nous montrait ses oeuvres, ses assiettes de porcelaine habilement décorées et aussi toutes les boites d'allumettes et de camemberts qu'il ornait de fleurs et de paysages qu'il se plaisait à nous distribuer.
Tout cela intéressait les enfants. Et puis, il y avait le goûter traditionnel que nous offrait cette chère Élise, gaufres et délicieux gâteaux confectionnés par elle et arrosés par le vin du pays le "petit clos" confectionné par cousin Henry.
Tout cela se passait dans la salle à manger avec ses verrières donnant sur les prés et ornée de beaux meubles anciens et rustiques.
Gérard se souvient encore des parties de tonneau dans la grange et des noix qu'il allait gauler sous le vieux noyer au fond du jardin.
Les rangées de poiriers s'alignaient dans le potager et notre cousin se faisait un plaisir de remplir nos sacs de ces poires fondantes et sucrées que je transformais en excellentes confitures !
Après la mort de son mari, Élise occupa encore la maison pendant les vacances avec sa soeur Zélie ; puis elle eut beaucoup à souffrir avec les Allemands qui y logèrent. C'est là aussi qu'en solitaire elle mourut après la guerre ! Sa maison fut vendue et je ne suis jamais retournée là-bas ! Vieux souvenirs qui feront écho aux coeurs de mes enfants qui ont connu ces années-là .
J'ai encore à Coulombs la vieille horloge qui m'a été léguée et qui me rappelle par son tic-tac régulier les heures lointaines d'un passé révolu !

Mai 1940

À la fin de mai 1940 commença le long défilé des cultivateurs venus du nord, chassés de leur pays à l'arrivée des Allemands. C'était impressionnant que le spectacle de ces familles entières juchées sur leurs charrettes de ferme avec leur mobilier et leurs instruments de labour et leurs bétails qui suivait le convoi.
Nous étions là en spectateurs, hélas ! ne nous doutant pas que quelques semaines plus tard ce serait notre tour. Dès le début "de juin à Coulombs, les maisons se fermèrent et tout le pays se vida, averti par le bombardement de Dreux et le bruit du canon qui commençaient à se faire entendre !
Paul, frère de René, partit avec Jeannette et ses enfants, en auto ; puis ce fut le tour de ma belle-soeur Anne, Ginette et les siens. Ensuite, Marie-Madeleine avec sa confiance inébranlable se mettait en route, sa voiture remplie par ses huit enfants. Elle n'hésitait pas à traverser la France pour gagner Marseille et prendre le premier paquebot pour Tunis où elle devait retrouver Jean en service là-bas. Nous fûmes les derniers à partir avec Gérard et Odile. Mais il nous fallait retourner à Paris où René devait fermer son bureau où était encore sa secrétaire.
Quel souvenir que ce départ ! Les adieux à tante Mimi et à tante Hélène que nous laissions seules dans cette grande maison et dans le pays où elles devaient quelques jours plus tard assister à l'arrivée des Allemands.
À Paris, nous ne restâmes que la nuit et le lendemain matin, à l'aube, nous reprenions la route, cette fois vers l'inconnu , avec ce que nous avions de plus cher, nos deux enfants Gérard et Odile, nos deux grands Bernard et Michel, partis sur le front et que nous ne devions pas revoir que quelques années plus tard, après la fin de la guerre. Il fallait partir remettant nos vies entre les mains de Dieu et la protection de nos Saints Anges.
L'encombrement des routes était tel que partis à 4 heures du matin de Paris, nous arrivâmes à Lèves, près de Chartres à 7 heures du soir ! Nous trouvâmes dans cette vieille maison de famille où avaient vécu nos ancêtres Marie et René Sémichon et ses deux filles. Dans sa solitude et dans de telles circonstances, elle fut contente de nous donner l'hospitalité. Le soir même un aviateur du camp de Brétigny vint nous avertir que nous devions quitter le pays le lendemain. Le pont de Tour était prêt de sauter pour ôter toute communication.
Nous étions bien émus en nous séparant de nos chères cousines qui devaient partir en bicyclette pour aller rejoindre René Sémichon en service au-delà de Tours. J'ai su plus tard qu'elles avaient eu le courage de passer le pont quelques minutes avant qu'il sauta.
Étant en voiture, nous y arrivâmes plus vites, mais quel spectacle nous était réservé ! Un enchevêtrement indescriptible de voitures circulant sans ordre, des soldats, des civils des camions militaires et de plus les bombardements sur la tête !
Sortis de cet enfer, nous poursuivions notre route pour arriver le soir devant l'usine d'armement de Senon. Des lits de camp étaient dressés dans la forêt voisine, ce qui nous permit de nous reposer plutôt que de coucher dans la voiture. René était bien fatigué par cette journée d'épreuves. Je me demande comment il avait pu tenir.
Le lendemain notre décision était prise ; nous nous dirigions vers Poitiers pour atteindre Ruffec et le Domaine des Plants, heureux d'y retrouver une partie de la famille : André, ses enfants, Xavier, Misette, Simone. Madame Sohm nous offrit des matelas de balle d'avoine qu'elle disposa dans une verrière. Le temps était superbe, heureusement. C'est là que nous vécûmes les heures les plus tragiques de notre vie ! L'appel de Pétain ! La guerre était suspendue et la France livrée aux Allemands. Nous ne pouvions réaliser la chose! Nombre de réfugiés arrivaient à Ruffec. Il était difficile pour nous de rester. René avait besoin de repos. Un coup de téléphone des Marquézy nous demandait d'aller les retrouver à Julliac-le-Coq, petit pays proche de Cognac. Ils avaient eu la chance d'être hébergés par une dame veuve avec son fils qui occupait un beau manoir avec une distillerie entre cour et jardin. Vivant seule avec sa servante, elle était heureuse de nous recevoir redoutant toujours l'arrivée des Allemands.
C'était vraiment providentiel et nous ne pouvions que remercier Dieu de l'avoir mise sur notre route et de pouvoir vivre en famille avec Gustave, Madeleine, Zabeth et la bonne Mademoiselle Marie, gouvernante de Jo.
La maison était en dehors des routes. Nous ne vîmes jamais les Allemands. Nous vécûmes ainsi deux mois dans ce petit pays de Charente avec ses horizons lointains, de collines si calmes et si reposantes.
C'est là que nous entendions à la radio l'appel de De Gaulle qui d'Angleterre appelait les Français à la résistance.
Notre calme était relatif ; la France était coupée en deux et nous n'avions aucune nouvelle des nôtres, de celles qui étaient restées à Coulombs, ni de nos enfants. Rien de Michel, depuis que nous lui avions fait nos adieux à Vincennes, ni de Bernard dans les Vosges, avec son Bataillon de Mitrailleurs motorisés. Les Marquézy ignoraient le sort de Charles dans la D.C.A. à Dunkerque où le navire "Emile Deschamps" avait sauté au début de la guerre.
Oui, tout cela était bien angoissant que cette attente de lettres !
Et, chose extraordinaire, par le plus grand des hasards, je retrouvai ma soeur Mimi dans un magasin de Cognac où j'étais entrée pour acheter de la mercerie. Je l'aperçus penchée sur le comptoir, Monique et Françoise à ses côtés portant leurs chats dans des paniers.- Je ne pus retenir mon émotion étant sans nouvelle de Mimi et la sachant à Orléans qui avait été très bombardé.
Elle avait pu être évacuée dans une propriété près de Cognac, par un camion portant les sacs d'or de la Banque de France, et nous ne doutions pas être si près l'une de l'autre depuis un mois ! la vie a ses hasards. Ce fut la dernière fois qu'elle vit René.
Mais ce séjour loin des nôtres devait prendre fin. Gérard avait terminé ses études en passant l'oral du bac à Barbezieux. René appréhendait le retour à Paris où il ignorait le sort réservé à l'Avenue Parmentier. Ayant vécu 3 ans en captivité, il lui paraissait intolérable de discuter avec les Allemands. J'eus bien du mal à le décider et après de nombreuses discussions, nous décidâmes de partir avec les Marquézy pour retrouver les nôtres.
Étant donnée la zone occupée, nous reprîmes la route en passant par Niort et Parthenay. Nous passâmes la Loire à Loches, puis de là à Mondoubleau où nous retrouvâmes le Docteur Barthès. Et le 19 août, nous arrivions à Coulombs. Une partie de la famille était là. Heureux de retrouver tante Mimi et tante Hélène et notre chalet inoccupé, ce ne fut, hélas,que de courte durée ; le lendemain, un chef allemand venait prendre possession des chambres du haut pour y installer ses hommes. Ce choc fut une rude atteinte pour mon cher René au moment où nous n'avions aucune nouvelle de Bernard depuis plus de deux mois ! Il ne put surmonter cette épreuve et il s'éteignit quelques jours après, le 23 août, et j'assistai à ses derniers moments dans cette maison où nous avions vécu ensemble et où nous avions été si heureux !

1944

Tout un passé s'était éteint avec celui qui m'avait donné tant de bonheur ! Une vie nouvelle s'ouvrait pour moi. Je restais seule à 56 ans avec nos quatre enfants ; la guerre n'était pas finie !
La Providence avait mis sur ma route ce cher ami de René, Monsieur Aumont. C'est lui qui après de nombreuses difficultés put obtenir un laissez-passer pour notre auto et me ramener a Paris avec Odile et Gérard. Il n'est plus là aujourd'hui, mais je garde toujours à ce fidèle Ami une très profonde reconnaissance.
Bernard, prisonnier à Épinal (René l'avait su la veille de sa mort), Michel en zone libre (on ne pouvait correspondre), Gérard toujours sous la crainte d'un départ en Allemagne (travaillant chez Junkers). Mais ma chère petite Odile était là! Avec son courage et son énergie, elle m'aida à supporter toutes ces épreuves. Elle put reprendre en mains, avec sa secrétaire, les affaires de son Père avenue Parmentier menacées par les Allemands.
Il fallait continuer la vie avec toutes ses difficultés, nous ne comprendrons que plus tard l'amour infini dont Dieu nous entoure quand nous nous abandonnons totalement à Lui.

Madame Hubert

J'allais très souvent et Madame Hubert, cette paysanne grande et droite, racée, qui avait travaillé chez nous. Elle habitait une petite maison qui existe encore au début de la côte de Coulombs.
Le sol était de terre durcie ; elle était chauffée par un petit fourneau où elle faisait sa cuisine. Elle me faisait asseoir sur le banc de pierre devant sa porte, sous un beau rosier grimpant toujours en fleurs.
Et nous bavardions ensemble. Intelligente et avisée, elle savait évoquer les souvenirs d'autrefois. Elle me parlait des Dames Piel qui allaient à la Messe le dimanche avec leurs robes longues qu'elles retroussaient sur de beaux volants de broderie. C'était aussi les chasseurs qu'elle avait toujours vu passer et qu'elle connaissait tous par leurs noms !
Elle était restée au pays pour soigner ses bêtes et s'occuper de ses terres qu'elle continuait à exploiter. J'allais chercher chez elle des oeufs, ces bons oeufs qu'elle venait de dénicher, ils faisaient nos délices, et aussi des petits lapins qu'elle élevait dans un clapier situé dans la vieille cave des moines qui lui servait de grange.
Il y avait aussi son jardin attenant à la maison, fouillis de fleurs qui exhalaient des parfums délicieux : les oeillets, la menthe, la lavande, les roses, le jasmin et le réséda, tout cela dans un pèle mêle qui en faisait le charme I
Cette petite maison était toute sa vie ; elle ne l'avait jamais quittée. Est-ce croyable aujourd'hui ? Elle avait connu toutes nos familles où elle avait toujours travaillé. Elle conservait l'accent du pays, ce qui lui fit dire un jour en cirant les meubles de Madame Aumont : "Chez Madame Piel, j'aime mieux la cire qu'a fait"

Madame Larue

Que de fois j'ai été voir Madame Larue dans sa petite maison située à l'angle de la Ribordière. C'est là qu'elle avait toujours vécu et élevé ses enfants. Elle travailla longtemps chez moi.
Très équilibrée, toujours de bonne humeur et d'un charmant caractère, nous nous entendions très bien ensemble. Elle gardait cet esprit d'autrefois, le respect de ceux qu'elle servait. À nos enfants qu'elle aimait et qu'elle avait vu grandir, elle s'adressait à la troisième personne : Monsieur Bernard, Mademoiselle Odile, cela paraît étrange aujourd'hui. Elle m'aidait au ménage, à la cuisine. Mais son bonheur était, le jour de l'ouverture de la chasse, de venir préparer les petits perdreaux que René qui était un grand chasseur rapportait dans son carnier. Il y en avait un grand nombre qu'il fallait plumer, envelopper d'une barde de lard et de la petite feuille de vigne qui leur donnait de la saveur.

Madame Larue faisait cela depuis longtemps, c'était une joie pour elle, comme beaucoup de gens à Coulombs elle n'avait jamais quitté le pays et sa petite maison avec son toit surbaissé n'avait subi aucune transformation. Elle avait accompli sa tâche de chaque jour là où le Bon Dieu l'avait placée. Elle n'avait eu qu'un but : élever ses enfants et ses nombreux petits-enfants qui l'entourèrent dans sa vieillesse. Je lui restai fidèle jusqu'à ses derniers jours et j'allais la voir encore quand la maladie la cloua sur son lit. Ma présence lui était bienfaisante et lui apportait un réconfort.
Chère Madame Larue, je ne puis passer par la Ribordière sans évoquer votre souvenir et ces années que nous avons vécues ensemble.

Madame Leblond Laire

Une petite épicerie comme on en rencontrait encore dans les villages avant 1940. Celle de Madame Leblond Laire était située au bout de Coulombs, à l'angle de la route qui conduisait à Chandelles.
On trouvait de tout sur les comptoirs : de la mercerie, du papier, de l'alimentation, du sucre candi, des surprises pour les enfants et même des sabots de bois utilisés par les paysans en hiver. On y voyait aussi, rangés sur des claies, ces fameux fromages fabriqués à Marcherais, dans la région, René les aimait beaucoup, nous en avions toujours sur la table, recouverts de ces feuilles de châtaigniers qui les conservaient. Et comment ne pas parler de ce bon cidre du Perche que la petite fille de Madame Leblond nous apportait en bouteilles ! Elle était encore très jeune. Et qui eut pu penser qu'elle épouserait un jour Monsieur Poucher et qu'ils sont aujourd'hui à la tête de la plus grosse fromagerie de la région !

Alphonsine, dite mère Torchon

C'était un vrai type du pays que mère Torchon qui travaillait chez Tante Zabeth. Petite, un peu courbée, avec son chignon sur la tête, elle s'agitait toujours et avec son accent nasillard se lamentait sur les exigences de sa maîtresse, accompagnant de gestes ses doléances.
Un jour que nous étions allés Robert et moi lui dire bonjour dans sa cuisine où elle essuyait les plats, un torchon à la main, elle prit un air tragique et, levant la tête d'un air triste, elle murmura en s'excusant : "Encore un petit pot qui rend son âme à la vaisselle".

Mère Tremblay

C'était une vraie femme du pays que Mère Tremblay , finaude et rusée. Elle arrivait le matin avec ses sabots et son tablier plié sous le bras pour laver le linge dans la buanderie.
Elle portait encore la coiffe du pays, petit bonnet blanc avec ses deux brides attachées sous le cou, ce gui accentuait encore les rides de son visage et les quelques poils de moustache disséminés sur son teint hâlé. Elle nous amusait par ses réflexions pleines d'humour et de malice. La pauvre femme avait perdu ses trois fils à la guerre et leurs noms figurent à l'église sur la plaque des morts du pays en 1914.
Un matin que nous l'attendions et qu'elle n'était pas venue, j'envoyai Michel la chercher dans sa petite maison de la cavée. Elle avait sans doute oublié ! Il revint en riant : elle lui avait dit dans le patois du pays : "Va mon ptiot, j'te sios".
Avec la Mère Tremblay, nous connûmes encore le temps où la buanderie servait encore pour les lessives, dans cette grande cuve de pierre où l'on mettait le linge à bouillir avec des cendres. Je la vois encore allant chercher des bourrées de bois pour allumer le feu et ce grand godet au bout d'une perche pour verser de l'eau jusqu'à l'ébullition.
Remontant au temps des moines, il y aurait un récit à faire sur ce petit lavoir et les lessives qu'il a connues ! Le ces draps séchés sur l'herbe que nos grands-mères avaient filés et qui conservaient l'odeur du pré et des herbes sauvages ! Moi-même, j'en ai fait l'expérience quand nous les étendions au soleil !
Notre buanderie est là encore nous rappelant tout un passé et celui de notre Mère Tremblay coiffée de son petit bonnet avec ses sabots sous le bras !
Ils disparaîtront peu à peu ces petits lavoirs installés sur la rivière où les femmes aimaient à conter les petits récits du village ! Le nôtre est resté en usage jusqu'à l'arrivée des Allemands. Il fut alors détérioré.

Madame Barrault

Il me reste bien peu de ces fidèles amies que j'ai rencontrées au cours de ma vie. Les unes sont parties, jeunes encore, les autres se sont retirées en province et je n'ai plus de leurs nouvelles.
En écrivant ces lignes, je me reporte aux temps lointains où nous nous retrouvions ensemble pour parler de l'avenir de nos infants! Je revois leurs visages ; leurs voix me sont présentes !
Une amie fidèle me rattache au passé, mon amie Madeleine Nicole Malpas que j'ai connue à l'âge de 7 ans, à Vincennes.
Une autre aussi est encore là, Madame Barrault, attachée à la vie de Coulombs et que j'ai connue quelques années après mon mariage. Qu'il est loin le jour où je la vis pour la première fois au cours d'une visite qu'elle faisait à Tante Zabeth !
Une sympathie réciproque existait entre elles. Madame Barrault étant née au moulin de Coulombs, Tante l'avait connue toute jeune. Elle arrivait avec ses trois enfants avec cet air de jeunesse qui lui était propre. C'est à partir de ce moment-là qu'elle entra dans ma vie.
Très vite nous fîmes connaissance ; nous partagions les mêmes goûts. Toujours à la recherche du passé dans la région qui nous entourait ! Avec la Société "Eure et Loir" à laquelle je me fis inscrire, nous visitions les environs : Vieux châteaux qui gardaient encore le parfum d'une époque, églises désaffectées faute de prêtres, mais où se cachaient encore des trésors échappés aux inventaires : Ormoy, Mormoulins, jusqu'au château de la Ferté Vidame qui gardait encore les échos du Duc de Saint-Simon. Nous faisions aussi de grandes marches dans la vallée d'Eure, jusqu'à Villiers, Senantes, Bréchamps, etc.
Nos deux Michel se lièrent d'amitié et se voyaient presque chaque jour, pique-nique sur la pelouse de Coulombs ou parties de cheval avec leurs amis de la ferme de Chandres (les Yinsot). Et plus tard, au temps de la guerre, Michel trouva un refuge au chalet du lac de Tignés appartenant à son ami.
Madame Barrault vendit sa maison de Chartres après la mort de son Mari qui était vétérinaire. Elle s'installa à logent dans sa maison du faubourg où elle a réuni tous ses bibelots et souvenirs auxquels elle était très attachée.
Chère Madame Barrault, c'est tout ce passé que j'évoque avec vous et tant de souvenirs qui nous sont communs ! J'ai toujours rencontré chez vous une fidèle et sure amie dans toutes mes épreuves et à la mort de ma chère Odile que vous aimiez profondément et dont vous avez admiré le courage.
Tant que je le pourrai au cours de mes vacances à Coulombs, j'irai vous rencontrer encore, malgré la distance qui nous sépare ! Parcourant sous le soleil le dédale de ces petites rues si pittoresques, bordées de leurs vieilles maisons et de ces vieux ponts de pierre en dos d'âne enjambant la rivière d'Eure... pour arriver à votre maison toujours ornée de ses beaux hortensias et de ces buissons fleuris qui gardent le parfum du passé.

J'ai voulu évoquer ces souvenirs pour que mes enfants et petits-enfants sachent un jour les épreuves que nous avons traversées. La vie est ainsi faite. C'est Dieu qui la choisit pour nous. Il faut mettre sa confiance en Lui pour ne jamais désespérer.

Geniève Petit épouse René Piel

HISTOIRES DE FAMILLES