ENTREVUE AVEC BETHOUART


Mercredi 15 décembre 1943, Casablanca.

À 19 h 30, dans le grand salon de l'hôtel de la Division, je me trouve face à face avec le général Bethouart, retour d'Alger et de Washington, où il était chef de la mission française aux États-Unis. Je ne l'ai pas revu depuis le 29 octobre 1942, où j'avais passé avec lui 48 heures au centre des cadres de Ksiba, au pied de l'Atlas.

Depuis il s'est passé entre nous les événements du 8 novembre 1942 : son ordre apporté par le commandant Homo en auto, à Port-Lyautey dans la nuit du 7 au 8. Le contre-ordre de Nogues. Son putsch (manqué) sur la Résidence de Rabat, sa traduction devant un Conseil de Guerre, sa libération, son départ aux U.S.A. Le voilà revenu. Il est depuis quelques jours à 4 étoiles. Général de corps d'Armée !

Nous nous retrouvons soudain, seul à seul. Poignée de main. Regards assez froids. De sa part attitude glacée. Puis, prise de contact banale, sujets extérieurs à nos pensées, situations familiales, le retour de son fils, évadé de France par l'Espagne, arrivé ce matin à Casablanca.

Et tout de suite le rappel du passé. Le général attaque le premier les combats de Mehdia, les pertes en officiers de mon régiment, le capitaine Lainey, le commandant Segond.... Il semble me rendre responsable de ces morts.

Je le contre-attaque avec véhémence et lui détaille tout ce qui est arrivé et qu'il ne doit certes pas ignorer. Je lui rappelle, avec force, qu'en ce qui me concerne je suis discipliné et fidèle aux ordres reçus.

  • J'ai risqué ma peau dans cette affaire, me dit-il.
  • Pourquoi ne m'avez-vous rien dit, m'avoir éclairé, orienté ?
  • Je ne savais rien. J'ai tout appris 24 heures avant.
  • Pourquoi n'avez-vous pas coupé le fil qui me reliait à la Résidence ?
  • ....
  • Il fallait m'éloigner en foret de Mamora.
  • Vous n'aviez donc pas vu les bateaux en mer ?
  • Quels bateaux ? Il faisait nuit noire et j'ai été brusquement bombardé à 7 h.

Connaissant son arrière-pensée à mon égard, je lui demande :

  • Avez-vous une place pour moi ?
  • Non, pas pour le moment. Je vais prendre le 2e Corps d'Armée, c'est Duval mon chef d'État-Major. Il est en train de le constituer.

Nous nous quittons.

Il faut faire l'union et ne pas jeter le désarroi dans les esprits. Les éléments de gauche reprennent le dessus. À Alger c'est lamentable. Le discours de Le Troquer est abominable. Le Général De Gaulle doit réagir, sinon il est débordé. Ce n'est pas beau.

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