Bien armé pour la vie - 1950 - 1957

Bien armé pour la vie


Versailles, ville traditionnelle et vieille France, nous accueille sur le sol de France. Je me trouve donc dans un monde différent de celui que je viens de quitter. Mon père est à un tournant de son existence et après 35 ans de service envers son pays, le voilà civil.
Finit les chauffeurs et autres serviteurs, les réceptions, les honneurs, la vie trépidante. Du jour au lendemain c'est le jour et la nuit. Je le vois déposer les poubelles sur le trottoir et balayer devant la porte. Plus de serveurs à table…

Nous habitions rue des Chantiers, quartier populaire et excentré, non loin de la gare du même nom. Notre maison, que mon père acheta à la mort de mon grand-père, Charles Petit, était une résidence en pierre meulière, haute de deux étages. Elle était entourée d'un grand jardin rectangulaire. Une pelouse, mes parents disaient un "green", recouvrait la majeure partie de sa surface. Il se composait, côté gauche d'une haie de noisetiers, au fond d'un buisson de groseilliers à grappes rouges, quelques groseilliers à maquereau. Un marronnier trônait au centre, un cerisier du japon à droite et je ne sais plus où un sapin. Ce jardin m'était sympathique.
Adieux à l'enfance, je vais prendre conscience petit à petit que mon devenir n'est plus le cocon douillet, réconfortant et protecteur du giron de ma mère. Je dois grandir.
Je suis volontaire pour accomplir des tâches diverses. Je prends un réel plaisir à faire les courses au marché central de Versailles. Avec mes deux couffins accrochés au guidon du vélo, la liste des achats écrite par la mère de famille et le porte-monnaie bien garni dans la poche, je deviens un grand garçon investi d'une mission importante.
Un jour, j'ai dépassé mes prérogatives et cela m'a valu de sévères réprimandes de la part de ma mère. J'avais remis un billet de 5 ou 50 francs à un pauvre bougre qui tendait la main. Il avait attendri mon cœur généreux. Malgré ces reproches je n'ai jamais regretté mon geste.

J'allais au bas de la rue, chez l'épicier qui faisait aussi laiterie. J'emportais un pot cylindrique en aluminium, légèrement cabossé, muni d'une anse habillée de bois et d'un capuchon relié par une chaînette. La crémière le remplissait avec sa mesure d'un demi-litre. Mon bidon pouvait contenir deux litres de ce lait riche et crémeux d'une couleur tirant sur le jaune. Parfois, sur les ordres de mon père, j'achetais du vin nommé "Pelure d'oignon". J'ai mis du temps à comprendre que ce vin était désigné ainsi, à cause de la couleur de sa robe.
À côté de l'épicerie, la quincaillerie. J'y suis allé plus d'une fois, surtout dans les premiers temps de notre installation. On m'y envoyait pour l'achat de clous, peintures, produits de nettoyage, petit outillage ou diverses bricoles. La Dame quincaillière, une femme aux cheveux bruns et abondants, les yeux noirs, habillée d'une blouse blanche me considérait comme un garçon serviable. Nous bavardions, je ne sais plus quels étaient les sujets de nos conversations. Il me revient en mémoire, qu'une fois, lui achetant du dentifrice, elle me déclara qu'elle utilisait du savon de Marseille ! J'ai essayé…
Ma mère n'avait plus de cuisinière, mais sa cuisine avait du talent, la nourriture qu'elle nous prodiguait était toujours abondante et savoureuse. Le lait, que je ramenais à la maison, devait bouillir pour éviter qu'il ne tourne.On utilisait une sorte de palet en pyrex qui était mis au fond de la casserole, cela évitait au précieux liquide de déborder. Une fois refroidi, une peau de crème onctueuse se déposait sur la surface du lait. Ma mère la récupérait précieusement, puis elle la remisait dans la glacière.
Il me reste de cette époque des souvenirs précis sur les recettes qu'elle utilisait pour nous régaler. Avec la crème de lait récupérée au jour le jour, elle confectionnait une pâtisserie, genre far breton, qui avait la caractéristique de m'écœurer un peu. Sa digestion m'était pénible.
Les jours de fête, le repas traditionnel de la maison se composait de colin froid suivit d'un gigot d'agneau aux flageolets et pour dessert le fameux gâteau au chocolat, qui encore aujourd'hui est nommé, dans la famille, le "gâteau de Mamie".

Le marchand de glace venait régulièrement nous approvisionner. Son camion aux épaisses cloisons était garni de longs pains rectangulaires. Utilisant son crochet en acier luisant il harponnait la glace pour la faire glisser jusqu'à lui, il en cassait un morceau, puis se servant d'une toile de jute le chargeait sur son épaule.
Mes parents se faisaient livrer à domiciles des sacs de pommes de terre. Ainsi que du charbon sous forme de boulets ou du coke. Les bougnats m'impressionnaient avec leurs visages noirs de suie où seul le blanc des yeux clignotait.
Nous avions un chauffage central, la chaudière se situait à la cave et j'y allais souvent pour enfourner quelques pelletées dans la gueule de cette machine qui de temps en temps s'emballait, la température montait si haut que des coups sourds résonnaient dans les radiateurs en fonte. Je me précipitais au sous-sol pour abaisser un clapet afin de réduire l'arrivée d'air. Le système de régulation n'était pas très au point !
Les résidus de la chaudière dégageaient un gaz à l'odeur très spéciale qui asséchait ma gorge. Je remplissais des seaux de scories et de cendre.

Mon père avait décidé de remettre en état la maison et c'est ainsi que j'ai découvert différents corps de métiers. Le plombier, le carreleur, le maçon, l'électricien, le menuisier sont intervenus tour à tour dans notre logis. J'observais avec intérêt et admiration les artisans au travail.
Les parquets furent ravivés par deux ouvriers. Ils utilisaient des grattoirs d'acier qu'ils affûtaient régulièrement. Je les vois à genoux les deux mains fermes sur l'outil, aidés du poids de leurs corps, ils agissaient sur la surface du sol par des va-et-vient incessants. L'action du fer aiguisé sur le bois noirci enlevait à chaque retour des copeaux qui s'enroulaient en spirales régulières. Le chêne retrouvait peu à peu sa noble couleur originelle. S'arrêtant rarement, ils transpiraient, leurs torses nus se constellaient de poussière. Des années plus tard eut lieu à Paris une exposition de tableaux du peintre impressionniste Gustave Caillebotte, une de ses œuvres "Les raboteurs de parquet" est l'exacte représentation des images gravées dans ma mémoire. Ce tableau date de 1875, rien n'avait changé pour les raboteurs de 1950.
Un autre métier peu ragoûtant, aujourd'hui pratiquement disparu, et dont je garde des souvenirs moins agréables. Nos toilettes étaient reliées à une fosse. Mon père disait la "fosse d'aisances". Ce mot "aisances" m'intriguait, je n'en saisissais pas le sens. Un jour des gars sont venus pour vider cette fameuse fosse, son débordement était imminent. Malgré l'odeur j'ai assisté à toute l'opération.

Mon année scolaire fut perturbée. Mademoiselle Sépo me donna des cours particuliers. J'allais chez elle, quartier de Montreuil à Versailles. Je m'y rendais en tramway. Le "tram" me déposait au retour juste devant la maison. J'avais observé que des voyageurs aguerris descendaient en marche. Je trouvais cela très "classe" comme on dit aujourd'hui. Un jour en revenant de mes cours le cartable sous le bras et sûr de moi, je me décide à faire de même… Je me retrouve le derrière par terre, le corps affalé sur la chaussée, me relevant sans mal, mais vexé. Mon observation n'avait pas été précise, il faut toujours descendre dans le sens de la marche ! Une leçon pour moi.

La voisine avait signalé à mes parents que j'employais le mot garce pour qualifier ma sœur Sabine. Mon père me réprimanda sévèrement. Je fus profondément peiné. Je n'ai pas saisi le sens et le ton de sa colère. Pourquoi ce reproche, qu'ai-je fait de mal ? Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris la vraie signification du vocable garce. Pour moi c'était le féminin de gars comme au 16e siècle : un gars une garce. Toujours expliquer, dire la vérité, ne jamais laisser un enfant dans le brouillard des mots. Une autre leçon que j'ai bien retenue.

Notre paroisse l'église Sainte-Élisabeth où nous allions tous les dimanches, n'était pas éloigné de notre domicile. J'y ai fait ma communion solennelle après avoir suivi le catéchisme. Je devais apprendre par cœur des résumés. L'instruction religieuse dura 14 semaines et mes leçons bien récitées, ont méritées un total de 140 sur 140 !
À chaque dimanche la lecture à voix haute et distincte du dernier Évangile selon Saint-Jean par un laïque, un monsieur, toujours le même, m'impressionnait, j'aimais cet instant. Je ne connaissais pas le sens exact de ce texte, peu importe, ces moments ne se sont pas effacés avec le temps.

Cher lecteur je t'invite à lire ou à relire :

AU COMMENCEMENT était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue. Il y eut un homme envoyé par Dieu qui s'appelait Jean. Il vint pour rendre témoignage, pour servir de témoin à la lumière, afin que tous croient par lui. Il n'était pas la lumière, mais il venait pour être témoin de la lumière. La véritable lumière était celle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Le Verbe était dans le monde et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu. Il est venu dans son domaine et les siens ne l'ont pas reçu. Mais à ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. ET LE VERBE S'EST FAIT CHAIR, et il a habité parmi nous. Et nous avons contemplé sa gloire, gloire du Fils unique venu du Père, plein de grâce et de vérité.

Mes frères ont tous été louveteaux et scouts. Ma sœur Christiane a dirigé plusieurs camps comme cheftaine quand nous habitions au Maroc. J'ai donc suivi la tradition et j'ai intégré en juin 1950 les scouts de France.
J'ai un souvenir particulier de ma première sortie. Partie de Versailles pour deux jours, notre patrouille composée d'une dizaine de gars devait rejoindre un coin de campagne loin de la ville. Notre équipement, sacs, guitoune et le reste étaient chargés dans une charrette à bras. Je me rappelle que nous avons traversé le parc du château par un temps radieux. Pour le petit novice que j'étais et surtout le plus jeune (11 ans) ils m'ont gâté. J'ai poussé, tiré et même tracté cette charrette tout au long de la route. Les coups de main de mes coéquipiers se sont faits rares. J'en ai bavé.

Mon père note dans son carnet de l'année 1950 à la date du 9 juillet :

"Stéphane rentre de sa première sortie scoute : pompé ! "

Ma deuxième expérience de scout, un camp effectué par la troupe au col du Lioran dans le Cantal. Toujours la même équipe qui m'entoure et je suis toujours novice, le dernier de patrouille ! Le C.P. n'est pas apprécié par l'encadrement. Je me souviens d'un soir, au cours d'une cérémonie tragique, ce garçon de 15 ans a été dégradé et déchu de son grade, et cela devant toute la troupe rassemblée en carré. Cruel moment, gravé dans mon esprit comme une injustice.
Je ne me souviens plus les griefs d'accusation. Il est vrai que notre patrouille était de loin la plus mal cotée. Nous étions les derniers dans tous les domaines…

Pour les vacances d'été, nous sommes allés à Coulombs, chez mon grand-père maternel, Paul Piel, il était veuf. C'est le seul de mes grands-parents que j'ai connu. La maison de Coulombs, demeure bourgeoise du 19e siècle était entourée d'un parc majestueux. Les platanes tricentenaires, les buis hauts de trois mètres aux senteurs persistantes, le petit étang couvert de plantes aquatiques, les diverses dépendances, les deux rives de l'Eure, la rivière et son déversoir, le grondement de l'eau dans sa chute éternelle, tout cela donnait à ces lieux un charme enchanteur qui nourrissait mon imagination.
De ces vacances j'ai aimé les parties de volley-ball et de croquet avec les grandes personnes, les jeux de société le soir en famille, les baignades dans l'eau froide de l'Eure et surtout les promenades en barque avec Sabine. Nous osions aller au-delà du pont, assez loin pour se faire peur.
Grand-père Piel n'était pas un drôle. Sa barbe grise, son costume sombre d'un autre monde n'incitaient pas à la câlinerie. Il sortait toujours coiffé d'un chapeau mou gris, décoré d'un ruban de satin noir. Armé de sa canne il venait assister au bain rituel de 16 h, 16 h à cause de la digestion. Il me dit une fois que dans sa prime jeunesse, par temps d'hiver, il plongea dans l'eau glacée de la rivière. J'ai ressenti de la fierté dans le ton de sa voix. Il m'a épaté. Faut-il endurcir son corps ?
Chez lui les horaires des repas étaient respectés, midi, 7 heures. Il tirait sur la chaîne de la cloche pour sonner le rappel… Et gare aux retardataires !

Le 11 septembre 1950 dates mémorables, jour inoubliable pour moi. Ma mère à cinquante ans, nous lui offrons un gâteau avec 50 bougies. Rien d'extraordinaire, oui, mais, mon père lui à composé une petite poésie qu'il récite à la fin du repas. Je lui laisse la parole :

Mamie la cinquantaine
À fleuri sur ton front.
Et la faridondaine
Et la faridondon.

Gaiement vers la centaine
Nous t'accompagnerons.
Et la faridondaine
Et la faridondon.

Et n'ai pas l'âme en peine
Si trop nous vieillissons.
Et la pénitentaine
Et la pénitonton.

Rappell' toi nos fredaines
Quand vingt ans nous avions.
Et la fariboulaine
Et la fariboulon.

Pour fêter notre reine
Aujourd'hui nous chantons.
Mironton mirontaine
Mirontaine mironton.

Vive Marie-Madeleine
Vive Marie-Madelon.
Cueillons la marjolaine
Et tous l'embrasserons.

Ce poème provoqua chez moi un fou rire indescriptible à me tordre par terre. Mon père pouvait faire le pitre et souvent il nous faisait rire. Cette époque est pour moi l'occasion de me sentir plus proche de lui, je ressens son influence et j'ai envie de l'imiter.
Je le vois respectueux envers les ouvriers et artisans qui viennent travailler à la maison. Ne discutant jamais les prix et généreux avec les pourboires. Le jour de son centenaire à la fin du repas de fête dans mon intervention je lui disais :

"Je vais évoquer trois souvenirs qui m'ont profondément marqué, ils sont indélébiles, ancrés dans ma mémoire.

1950, Versailles.
Tu es un civil de fraîche date, tu entames une autre vie avec un nouveau métier : représentant en vin de Bourgogne !
Ton premier client, la Quincaillerie de la rue des Chantiers
Je me souviens de ta joie pour cette première vente." (J'évoquerai la suite au moment adéquat)

Il n'était pas un inactif et rapidement, en février il a vendu du vin de luxe pendant 6 mois et j'ai constaté qu'il était un très bon vendeur. Dans son carnet tout est mentionné, le nombre de rendez-vous et des affaires conclues ainsi que ses périples effectués en province.
C'est pendant son voyage en Normandie, s'arrêtant à Verneuil-sur-Avre et au cours d'une visite à l'École des Roches qu'il rencontra le directeur. C'est ainsi que mon père a été chef de Maison, accompagné de ma mère, et professeur de géographie durant trois années dans cette prestigieuse école.

École des Roches 1950 - 1957

ÉCOLE DES ROCHES

Vingt-neuf septembre 1950, un jour important. Ma première rentrée des classes normale !

Je suis à la Guichardière, maison qui rassemble les jeunes pensionnaires de l'École des Roches. Admis en 6e, mais n'ayant pas le niveau suffisant, je suis rétrogradé en 7e. Mon année scolaire est bonne et je m'en sors honorablement, malgré des lacunes qui me handicaperont tout au long de ma scolarité.

Je retiens les cours de dessin de monsieur Herscent et la gentillesse de ma maîtresse principale dont je garde un souvenir souriant. Notre salle de classe se situe à l'étage d'un pavillon de style normand, les élèves y accèdent de l'extérieur par un escalier en bois.
Monsieur Herscent était plus qu'un professeur, c'était un artiste. Il utilisait pour son expression artistique, la technique de la laque inspirée par le Japon et la Chine. Il avait réalisé des commandes pour la décoration des salons des grands paquebots de l'époque. Plus tard, dans les années 59-60, je suis allé dans son atelier de la rue de la Grande Chaumière.
Il n'avait pas l'allure des professeurs de l'école, il était moderne et cela me plaisait, surtout la façon de se vêtir, il ne portait pas de costume cravate. Il se chaussait de mocassins en cuir naturel. Sa présence à l'école fut brève, je crois qu'il l'a quittée en 1953.

Les meilleurs moments de cette première année de pensionnat sont pour moi les activités extra scolaires comme le sport et les travaux manuels. Je suis gardien de but au football. Mon habileté avec les pieds n'est pas mon fort et je suis bien plus habile avec les mains et comme je n'ai peur de rien, gardien me convient. Plonger dans les pieds des attaquants tête baissée est une de mes actions préférées.
Une fois, un jour d'hiver notre moniteur initiait mes camarades au tir au but. À son tour, il prend son élan et décoche un tir violent, je me détends, j'intercepte le ballon de la main droite, une douleur très vive l'envahie, elle enfle d'une manière anormale, le froid aidant je ne la sens plus. Le professeur s'excuse, il est embarrassé... penaud. Ce monsieur dont je tais le nom a été renvoyé de l'école quelque temps plus tard. Le bruit courait qu'il avait eu des attitudes équivoques envers des écoliers à qui il prodiguait des cours de gymnastique corrective. Malgré mon jeune âge, j'avais compris... Entre nous, les élèves, les conversations étaient explicites sans être précises. L'apprentissage subtil et diffus de la sexualité commençait, malgré un lourd silence qui pesait sur "l'ensemble des comportements relatifs à l'instinct sexuel et à sa satisfaction". Sexualité, je n'employais pas ce mot, il m'était inconnu.

Un ruisseau étroit s'écoulait le long du terrain de sport, il était dénommé "la cressonnière", j'aimais regarder l'eau pure glisser entre les feuilles vertes et luisantes du cresson et parfois j'en cueillais un brin pour le goûter.

Le beau souvenir de cette année a été la réalisation d'un pont de bois qui enjambait l'Iton, petite rivière qui longeait le parc de la Guichardière. J'ai participé avec d'autres élèves à sa construction, aidé par des adultes.
Deux troncs d'arbres rectilignes, provenant du petit-bois d'à côté, ont été jetés entre les rives. Un plancher de lattes est venu les couvrir. Deux rambardes de protection ont été dressées sur les côtés. Un ouvrage simple et solide qui a été une expérience manuelle, un début d'enrichissement au service de la main et de l'imaginaire. Le jour de l'inauguration reste gravé dans ma mémoire comme un moment de joie et de fierté.

Je n'ai pas encore parlé de mes problèmes de pipi au lit. Ils ont pris de l'importance le jour où je n'étais plus à la maison, mais dans un dortoir. J'étais logé dans une chambre où nous étions deux. Pour pallier mes ennuis, mes parents m'avaient équipé d'une "bambinette", genre de poche en caoutchouc muni de sangle pour la fixer sur mon sexe, je la remplissais d'ouate de coton. Ainsi équipé, j'évitais de mouiller mes draps. Le problème est qu'au début personne ne m'avait indiqué l'endroit où je devais jeter le coton imbibé d'urine et comme souvent, les jeunes idiots comme moi n'osent rien demander. Au petit matin je déposais en cachette dans des coins non appropriés mon petit paquet. Cela n'a heureusement pas duré, un homme de l'entretien intrigué de trouver derrière la cuvette des toilettes des sachets de coton souillés, m'a donné la solution à mes embarras. Le pipi au lit pour un garçon est une chose courante, mais cela peut vous traumatiser quand vous êtes dans une collectivité.
À la Guichardière les pensionnaires sont encadrés et surveillés par de jeunes femmes. Mon groupe d'élèves se composait d'une douzaine de garçons. Le soir avant de se coucher la "demoiselle", je ne retrouve pas son nom, une jeune fille belle, très brune et coiffée d'un chignon, nous lisait des histoires; après la lecture, nous récitions le Notre-Père et pour la première fois, j'ai tutoyé Dieu. Elle était de religion protestante.

C'est au cours de cette année scolaire, je ne sais plus à quel moment j'ai eu le désir, la tentation ou l'envie de devenir prêtre, comme un enfant qui cherche à sublimer sa vie ou à tenter d'attirer l'attention sur sa personne. Cette idée m'a tarabusté quelque temps et j'ai été à deux doigts d'en parler au chef de maison. Je crois que cet "appel" a été provoqué par un petit cafard, une sorte de blues ou de mélancolie. Mon enthousiasme pour la pension n'a jamais été très soutenu, bien que les dimanches je retrouvais mes parents et ma sœur, nous déjeunions ensemble et cela jusqu'en 1953.
Avant de continuer mon récit, je transmets une partie du fascicule édité en 1950 à l'intention des parents qui souhaitaient inscrire leur enfant à l'école des Roches:

"Fondée en 1899 par Edmond Demolins, élève de Le Play et animateur de la Science sociale, l'École des Roches a été voulue comme une conséquence logique de rigoureuses observations sociologiques.

Ces origines font de l'École des Roches une institution scolaire originale et sans doute, aujourd'hui encore, unique en son genre. Elle n'est pas l'école traditionnelle, adaptée ou modernisée. Elle réalise un type d'institution scolaire radicalement autre.

Le cadre de vie, l'équipement matériel, le milieu humain d'une part; l'inspiration spirituelle, l'organisation scolaire, sportive, manuelle, artistique, d'autre part, tout est fonction de cette idée que la fin de l'éducation est non seulement de transmettre des connaissances toutes faites, mais de rendre l'individu aussi apte que possible d'apprendre de la vie elle-même.

Le seul fait de renoncer à une conception scolastique et livresque de l'instruction et de l'éducation ne suffit pas en effet à abolir les barrières entre l'école et la vie. Il faut s'aviser que la famille, l'Église, le genre de travail, les loisirs... tout enfin a une action sur un caractère en formation si ces influences s'exercent chacune pour elle-même, elles risquent "d'écarteler" l'enfant.
Une école doit, donc "penser" ses structures en vue d'une harmonisation de toutes ces influences. À cet égard, il n'y a pas de petites choses et tout importe, depuis le genre de sport pratiqué, en passant par l'organisation de l'enseignement, jusqu'aux moindres détails de la vie la plus quotidienne.

L'éducation des Roches est une éducation intégrale en un double sens :

Par son souci d'harmoniser les activités proprement scolaires avec les activités des autres institutions sociales; Par sa volonté de considérer la personnalité de l'enfant dans son indivisible unité.

En fait et en théorie, l'École des Roches admet que l'école n'est qu'un des nombreux facteurs qui influencent le comportement humain et que, comme telle, elle concourt délibérément à la formation d'un certain type d'hommes. Si elle proclame hautement que certaines valeurs, notamment les valeurs chrétiennes, sont la base de toute vie vraiment humaine et de toute organisation sociale, elle pense que ces valeurs, pour s'incarner dans des situations concrètes, requièrent non seulement une connaissance aussi précise que possible de la psychologie de l'enfance et de la psychologie de chaque enfant, mais encore de la situation de l'enfant dans un temps donné et dans un ordre social donné.

Milieu de vie - Un domaine de 63 hectares en pleine campagne, sur l'un des plateaux les plus élevés de Normandie, à 2 kilomètres de la petite ville de Verneuil-sur-Avre.
La campagne a été délibérément choisie pour arracher les enfants à la vie trépidante et hachée des cités et leur donner le bénéfice du contact avec les rythmes naturels, facteurs d'équilibre et d'épanouissement.

Milieu humain - Les enfants vivent par groupes de 50 autour d'une famille, la famille de chaque chef de maison. Il y a six maisons d'habitation : le Vallon, les Pins, le Coteau, les Sablons et la Guichardière. Les enfants prennent leurs repas, s'acquittent de leurs travaux personnels, dorment dans la maison, à laquelle ils restent affectés pendant toute la durée de leurs études. Chaque maison a sa vie propre, son âme personnelle.

Ce genre de vie n'est pas une simple imitation de la pratique des écoles anglaises. Il a sa raison. La famille du chef de maison est le milieu stable et équilibrant, dont la vie moderne, avec ses exigences destructrices de la communauté familiale organique, prive trop souvent l'enfant et l'adolescent. De plus, les traditions d'une maison véhiculent en quelque sorte un certain art de vivre, analogue, toutes proportions gardées, à ce qui constituait jadis la "culture populaire".

Il est nécessaire de savoir qu'autour du chef de maison vivent, en contact constant avec les garçons, 5 ou 6 professeurs. Cette volonté de ne pas parquer les enfants dans un monde à part et de ne pas les séparer des adultes est parfaitement réfléchie.

À vivre en familiarité avec leurs maîtres, les garçons apprennent à voir en eux des hommes et reçoivent bien davantage qu'un enseignement.

Il est vrai qu'une telle existence exige des professeurs d'un type spécial : le professeur des Roches est bien plus qu'un enseignant, il est un maître à penser et un maître à vivre. Il agit par ce qu'il est et non par ce qu'il a. Cette vie "dénude" et ne permet pas de faux-semblants.

Les garçons d'une maison sont organisés en petites cellules de 8 à 12. La responsabilité de chaque cellule est confiée à un aîné, qui est à la fois l'animateur et la conscience du petit groupe. La formation de ces aînés, les capitaines, fait l'objet de soins particulièrement attentifs : ils sont en effet l'armature de la maison. Le rôle de capitaine est pour celui qui est appelé à le jouer d'une exceptionnelle valeur éducative et ceux, au profit de qui il est exercé, apprennent à vivre dans la coopération et l'amitié. Chaque maison, chaque année, représente pour les nouveaux capitaines la "tour à bâtir" en commun, qui demande non seulement la mobilisation du meilleur d'eux-mêmes, mais aussi celle de tous les camarades."

Les Pins

"Bien armé pour la vie" est la devise de l'école, celle de la maison des Pins est "Recta non rigida"

C'est aux Pins que je passe 6 années scolaires, de la sixième à la première. Max Dervaux en est le chef de maison assisté de sa femme. Des professeurs y sont hébergés.

De ces six années, j'ai retenu les bons moments de camaraderie et de compétitions sportives, la participation à la chorale de l'école, les chants grégoriens pendant les offices du dimanche, les sorties à vélo jusqu'à Mandres, patelin situé en pleine campagne à quelques kilomètres de l'école. Sorties rituelles et souvent renouvelées : les dimanches après-midi nous allions entre copains au seul café du hameau. Je ne résiste pas à citer Bernanos, sa description colle si bien au lieu de nos frugales agapes.

"Ce petit estaminet tranquille, avec son arrière-salle déserte, si commode, et les grosses tables de bois mal équarries"

Sur ces tables rustiques, dans une douce pénombre, nous avalions sans retenue, comme des êtres mal nourris, des œufs sur le plat ou des boîtes de "pilchard à la sauce tomate" et pour varier des "sardines à l'huile" accompagnées de gros pain rassis. Le cidre du pays, brut et franc comme le cafetier, nous virilisait le palais. Pour quelques pièces, la vie nous semblait si belle. Notre condition de pensionnaire et parfois le vague à l'âme de l'adolescent se noyaient dans une agréable sensation de liberté volée.

Quelles étaient nos conversations ? Je ne saurais le dire. Et en fonction de l'avancement de nos âges, les sujets s'orientaient vers les préoccupations du moment.
On discutait passionnément sur des thèmes que bien souvent on ne maîtrisait pas, car la vie à l'École des Roches dans les années 50-60 était fermée sur l'extérieur. On vivait en vase clos, les fins de semaine se passaient à l'école : services religieux, levée des couleurs, compétitions sportives, cinéma, théâtre, musique classique, conférences... occupaient une grande partie de nos loisirs.

La presse, les polars de la série noire, la littérature américaine, les romans engagés, la bande dessinée, la musique de jazz, Georges Brassens, toute cette culture nous était interdite et souvent les plus grands en cachette, n'appliquaient pas la sacro-sainte règle : "Nourrissez-vous de la bonne, saine et seule culture", nous disait-on.
Je suis sévère, car Tintin et Milou, le Marsupilami et Spirou ne nous étaient pas retirés des mains. Le jazz par l'intermédiaire des Negros Spirituals a fait son entrée dans l'école. Brassens un poète ? Oui, mais...

C'est en classe de seconde que j'ai lu en un soir au creux de mon lit, sous les draps, à la lueur d'une lampe électrique, le roman "Le blé en Herbe", quelle transgression ! Rassure-toi lecteur le "Grand Meaulne" était conseillé.

La chorale de l'école dirigée et animée de main de maître par Max Dervaux et à laquelle j'ai appartenu pendant cinq années : excellents moments, grande satisfaction de faire partie de ce groupe.
Je ne suis pas un chanteur à la voix de cristal, j'ai tenu mon rang sans connaître les notes, ma voix juste comme il faut, mêlée à celles de mes camarades, apportait un ton de sincérité, d'enthousiasme et parfois d'exaltation.
Cet ensemble vocal avait des privilèges. Nous prenions part aux rassemblements de chorales. C'était pour moi l'occasion de m'échapper de l'univers, j'allais dire "carcéral" de l'école. J'ai souvenir d'une manifestation à Dreux ou peut-être à Rouen, où plusieurs groupes de jeunes filles participaient, comme nous, à cette rencontre. Occasion rêvée de côtoyer des filles, de les regarder sans en avoir l'air, certaines étaient vraiment mignonnes et leurs seins naissants sous leurs chemisettes blanches affolaient nos sens juvéniles.
Chaque année à fin du 2e trimestre, on disait "trim", la chorale donnait un concert à la salle Gaveau. Accompagnés par un orchestre, nous y avons interprété une Cantate de Bach, le Requiem de Mozart, l'Alléluia de Haendel et des œuvres de Marc Antoine Charpentier, puis toujours en deuxième partie, de vieilles chansons du folklore français et quelques gospels, pour faire moderne.

La chorale de l'école était invitée au festival de l'Eure et les élèves y faisaient office de placiers. La consigne : ne jamais accepter de pourboire !
C'est ainsi que j'ai assisté en plein air et dans des décors inoubliables, à des spectacles de toute beauté : à l'abbaye du Bec-Hellouin : "Meurtre dans la cathédrale". Dans la cour du château fort des Andelys : "Hamlet". C'est un souvenir particulier, le temps était au beau fixe, la soirée douce et limpide. Le personnage d'Hamlet devait être interprété par Gérard Philipe, une impossibilité de sa part, je ne sais plus pour quel motif, il fut donc remplacé par un jeune comédien, Jean Desailly.
Trente-cinq ans plus tard, lors d'une promenade avec Catherine sur les quais de la Seine à Paris rive gauche, je le croise avec son chien, un grand chien genre griffon. Le reconnaissant je l'interpelle, lui disant : Jean Desailly ! Je vous ai vu en Hamlet aux Andelys, au cours du festival de l'Eure. Cela se passait dans les années 55, vous aviez remplacé Gérard Philipe, indisposé ! Nullement étonné et peut-être fier d'être reconnu, il se souvenait parfaitement du rôle qu'il avait dû jouer au débotté.

De mon année de 6e je n'ai que de bons souvenirs, les meilleurs de toute ma scolarité.

J'en suis reconnaissant au professeur exceptionnel qui animait notre classe. Merci monsieur Quillard, vous n'aviez pas un physique flatteur, qu'importe, vous avez été pour moi, un vrai pédagogue, fougueux poète, passionné par votre vocation d'enseignant, ne "tuant" jamais les élèves, toujours respectueux, vous aimiez votre classe. Vous cherchiez à nous faire découvrir le meilleur de nos intelligences et vous êtes parvenu à l'éclosion de nos dons, vous étiez moderne et précurseur, nous allions souvent, quand le ciel le permettait, hors de la salle de classe. Je me souviens encore comme d'hier d'un matin, dans le petit bois des Pins, autour du chêne centenaire, une étroite clairière lumineuse où vous initiiez la bande de garçons dont vous aviez la charge, à l'expression orale, au théâtre, au goût de la poésie. Ce matin-là, la fable de La Fontaine, les "Animaux malades de la peste", était le sujet. Nous devions réciter à plusieurs voix, que dis-je réciter, vos colères amicales nous incitaient à interpréter chaque personnage corps et âme. Je me rappelle de Georges Lindenmeyer, il avait une mémoire phénoménale le bougre, en deux temps trois mouvements il connaissait son texte par cœur et le disait comme un bon comédien !

J'entends encore le son de ma voix, peu sûr de moi, hésitant :
"L'âne vint à son tour, et dit : j'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue :
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

À ces mots on cria haro sur le baudet."

J'ai eu beaucoup de mal avec le par cœur, il me fallait un temps infini pour retenir dix lignes. Je m'installais dans les douches et à voix haute je tentais d'ingurgiter des sonnets et fables diverses ou des résumés fumeux ! Et ces verbes irréguliers : schwimmen, schwamm, geschwommen…NAGER ! gießen, goß, gegossen... JOUIR !
Je trébuchais maintes fois sur un mot, jamais le même. Aujourd'hui je ne suis pas plus doué et tout au long de ma vie j'ai composé avec cette faiblesse sans trop me tracasser.

Si le par cœur n'était pas mon fort je me débrouillais bien en rédaction et surtout en géographie. Quillard était un fou du vocabulaire, il nous abreuvait de mots, de verbes, d'adjectifs et d'expressions colorées, parfois extravagantes, savantes, mais toujours à notre portée. Comme il n'était pas grand, il sautait sur une table, et en orateur doublé d'une forte persuasion il nous contait la Mythologie grecque.

"La guerre du feu" de J.H. Rosny, ce livre a été notre compagnon au long de cette année de 6e : "Voyage dans la très lointaine Préhistoire, aux temps où l'homme ne traçait encore aucune figure sur la pierre ni sur la corne, il y a peut-être cent mille ans." 
"Alors, Naoh, fils du Léopard, se leva et dit :
Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le feu chez les fils du Mammouth ou chez les Dévoreurs-d'Hommes qui chassent au bord du Double-Fleuve."

Notre salle de classe était chauffée par un poêle à bois cylindrique. Aux récréations, notre plaisir était de griller des tranches de pain plus grandes que nos mains, souvent le pain brûlait. L'odeur et la fumée envahissaient la pièce. Parfois, un morceau de chocolat fondu sur la mie noircie améliorait notre ordinaire.

Été 1952

ÉTÉ 1952, la mer de glac

Comme un petit coquelicot


C'est l'époque où Mouloudji chantait :

"Le myosotis, et puis la rose,
Ce sont des fleurs qui dis'nt quèqu' chose !
Mais pour aimer les coquelicots
Et n'aimer qu'ça... faut être idiot !
T'as p't'êtr raison ! seulement voilà :
Quand j't'aurai dit, tu comprendras !
La première fois que je l'ai vue,
Elle dormait, à moitié nue
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu d'un champ de blé.
Et sous le corsag' blanc,
Là où battait son cœur,
Le soleil, gentiment,
Faisait vivre une fleur :
Comme un p'tit coquelicot, mon âme !
Comme un p'tit coqu'licot."

Paroles : Raymond Asso. Musique : Claude Valéry 1951

Cette mélodie et ces paroles remuaient au fond de mon être des sensations troublantes. Sentiments qui vivifiaient mes états d'âme, j'étais un romantique...mes pensées vagabondaient au-delà, au-delà...



 
Le 9 juillet 1952, 7 heures 20, je quitte Versailles en auto, une 4cv Renault. Mon père au volant, je suis à ses côtés.
Premier voyage avec lui, tous les deux nous partons pour Moutier-Haute-Pierre dans le Doubs.
Pourquoi cette destination, ce petit village de France ?

"Hôtel-Restaurant "la Cascade" Mouthier, le 9 juillet,

Mamie chérie,

Excellent voyage en tous points par Sens, la forêt d'Othe (vieux souvenirs)
Déjeuner casse-croûte à Alésia. Montée sur la colline au monument de Vercingétorix, fouilles romaines.
À Dijon à 15 h., Auxonne, Dole, Salins-les-Bains. Pluie d'orage torrentielle
dans le Jura, mais beau temps pour arriver à Mouthier vers 18 h.
Mon gendarme est parti à Dijon. Nous logeons et avons dîné au restaurant de la Cascade où j'ai été porté en triomphe le 5 septembre 1944. Le patron et la patronne m'ont reconnu ! Vieux souvenirs. Retrouvé plusieurs habitants qui étaient témoins de ma "Libération". Suis allé boire un petit verre de quetsche chez eux après dîner. L'une est la mère d'un ex sous-officier du 1er RTM de Port Lyautey : Mainier, tué comme sous-lieutenant en Indochine.

Très belle vue de notre chambre.
Mille baisers.
Step. est ravi! Jean".

Voyage, qui au cours duquel je découvre la beauté des paysages de France, cette France que je parcours encore aujourd'hui sans me lasser.

Nous allons aux sources de la Loue où l'eau s'échappe d'une grande grotte de calcaire, puis par Mouthe le village le plus froid de France, nous franchissons le col de la Faucille pour dévaler vers le lac Léman. Mon père est un amoureux de la voiture et c'est à vive allure, au maximum des possibilités de notre petite 4 CV que nous entrons dans Genève. Promenade au bord du lac, cygnes blancs immaculés, j'aperçois la fameuse gerbe d'eau, mouvement perpétuel qui monte haut dans le ciel pour enfin redescendre et retrouver son nid.
Par Annemasse, Bonneville, Cluses, Sallanches, on grimpe et on arrive aux Houches près de Chamonix où ma sœur Christiane et ses trois enfants, Agnès, Jean-François et Thierry sont en vacances et logent à l'hôtel des Aiguillettes et du Brévent.

Le lendemain au petit déjeuner avec la famille Bonne l'ambiance est bruyante les deux garçons font leur grincheux, Thierry le cabochard est accompagné par son frère Jean-François qui geint et se plaint en disant à sa mère : "I'me regarde". Le "I" étant cet oncle Stéphane qui les agace.
Nous allons faire un tour sur la mer de Glace. Une photo prise par mon père immortalise la pose un tantinet surjouée, du "petit montagnard" que je suis, foulant pour la première fois la pente d'un glacier.

Je me souviens aussi, sur la route du retour, nous passons par Annecy et son lac, puis les gorges du Fier que nous visitons à pied par un chemin en forme de raidillons qui parfois est bordé d'une chaîne nous protégeant d'une chute certaine au milieu des marmites des géants. Orifices cylindriques, au diamètre imposant, creusés il y a des millénaires dans la roche par les galets du torrent tourbillonnant. Nous repartons à fond de train, mon père conduisant toujours vite, heureusement ce n'était qu'une 4CV Renault…

Nous traversons des villes, des sites géographiques, des ouvrages d'art, mon père en bon pédagogue me les présente en me vantant leurs qualités respectives. Il prend le temps de s'arrêter pour admirer toutes ses richesses qui sont le patrimoine de la France. Je lui serai toujours reconnaissant pour cette manière bien à lui d'"enseigner" la géographie et l'histoire des femmes et des hommes qui ont façonné notre pays.

Seyssel, un pont sur le Rhône, le barrage hydroélectrique de Génissiat, la Bresse et ses poulets, la Saône et les Monts du Mâconnais… Paray-le-Monial et sa basilique. On se recueille au sanctuaire de Marguerite Marie. Mon père fervent croyant aimait se mettre en silence un court instant, sans ostentation. Je le suivait et l'imitait. Encore aujourd'hui c'est une forme de prière que je pratique quand le lieu, l'endroit, le site, le monument, la nature, élèvent l'âme malgré sois. Par la Beauce, blé à perte de vue, puis la ville de Pithiviers et son miel, nous rejoignons Versailles.

Un autre voyage, en cet été 1952 va enrichir mes connaissances.

Mon frère Dominique est élève officier à l'ESMIA de Coëtquidan, ses années d'instruction se terminent et comme le veut la tradition, par le triomphe des Saint-Cyriens, baptême et défilé de la promotion "Maréchal de Lattre"
Nous sommes entourés, mon père mes sœurs Élisabeth et Christiane dans la tribune d'honneur par une foule de généraux et d'officiers supérieurs. J'ai une envie de faire pipi et j'ai le souvenir qu'à mon retour le garde qui officie à l'entrée de la tribune d'honneur m'en refuse l'accès je suis paniqué et me voilà perdu, une angoisse me prend à la gorge et des larmes inondent mon visage… Finalement, mon père inquiet de ne plus me revoir est venu à mon secours et j'ai retrouvé ma place à ses côtés.
Au cours de ce périple en Bretagne j'ai visité le village de Locronan, le site du Ouelgoate, son énorme rocher de granit gris tout en forme arrondi qui danse doucement oscillant sur son socle depuis des millénaires. Site que je n'ai jamais revisité.
Locronan, j'y suis retourné en 2005. Grande déception, les images de ce village breton ancrées en moi comme de vieilles gravures ne ressemblaient en rien à mes souvenirs. Locronan n'est plus un village breton,c'est un décor, certes beau, bien propre, les peintures des façades sont rutilantes, un lieu pour touristes. Le caractère ancestral de la terre, l'humanité bretonne ont disparu !

L'été 52, c'est aussi un séjour de trois semaines au Touquet-Paris-Plage. Nous logeons dans la villa Colibri. La seule villa que mon grand-père Piel n'a pas cédée avant la guerre de 40. Vacances familiales, plage et promenades, jeux de société, tournoi de mikado. Ballades le soir sur la digue le long de la plage, le feu d'artifice : Ha! La belle bleue! Ha! La belle rouge!

Pêche à la crevette dans les bâches de la plage qui s'étire à l'infini pour revenir jusqu'à nous.

Ma mère jouissait des odeurs de cette Manche vivante. J'entends ses mots maintes fois prononcés : "Cela sent l'ozone" - "Cela sent l'ozone". Je la vois inspirer à gorge déployée, garder dans ses poumons le plus longtemps possible cet air si généreux. Pour elle c'était aussi les souvenirs heureux de son enfance et des nombreux séjours passés sur ces rivages.

J'apprécie les tournois de tennis, surtout le double messieurs. Je me souviens encore du nom de certain joueur comme Schaff, un vrai show-man comme on dit aujourd'hui. À chaque lob de l'adversaire, il criait à son partenaire - Laisse tomber pour voir! Il espérait, il souhaitait une balle out! Et le public bon enfant s'esclaffait. Je revois un jeune joueur belge, numéro un ou deux de son pays, un grand gaillard au coup droit agressif du nom de Brichant qui fera une carrière honorable par la suite. J'ai vu jouer Drobny, sportif de tout premier plan, le spécialiste de l'amortie.

"Jaroslav Drobny, tchèque, avant-centre de l'équipe nationale de hockey sur glace championne du monde en 1947 et médaillée d'argent aux Jeux olympiques de 1948.
La biographie sportive de cet athlète exceptionnel aurait pu se limiter à cette simple phrase, et sa carrière au hockey sur glace aurait suffi à le classer parmi les plus grands sportifs tchèques. Mais Jaroslav Drobny n'est pas un champion comme les autres. Dans les 10 années qui suivirent la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Drobny fut incontestablement le meilleur joueur de tennis européen, remportant trois titres du grand chelem et emmenant deux fois à lui tout seul l'équipe tchèque en finale interzone de la coupe Davis! Et si sa carrière en hockey sur glace est si courte, c'est qu'il choisit de quitter définitivement la Tchécoslovaquie en 1949 à la suite du coup d'état communiste. Il put obtenir un passeport égyptien grâce à l'amitié du roi Farouk, avant de devenir citoyen britannique par son mariage en 1954".

Le sport me plaisait et les activités physiques me comblaient de joie comme spectateur et pratiquant. Je n'ai pas changé en ce jour d'automne 2007, où j'écris ces souvenirs.

Mon frère Olivier venait de rompre ses fiançailles, un amour de jeunesse. Son échec à l'examen d'entrée à Saint-Cyr le décida à faire les E.O.R à Saumur puis il se porta volontaire pour aller combattre en Indochine comme sous-lieutenant. Avant son départ il passa quelques jours avec nous.
Nous dormions dans une chambre sous les combles. Le soir il me lisait à haute voix un policier. J'ai oublié le titre, pas l'écrivain Peter Cheney, ni le brun orangé de la couverture au logo de la collection du Masque.
Il urinait dans une bouteille et ne la vidait qu'une fois pleine. Un bel exemple pour moi…
Olivier est un original, pince-sans-rire et parfois déroutant. Il est le parrain de Jean-François Bonne. Cet été-là, il emmène son filleul dans un beau magasin de jouet de la station balnéaire pour lui offrir un cadeau.

-"Choisis ce qui te fait plaisir."

L'enfant de son doigt désigne un magnifique bateau à voiles de course, un très beau modèle pour enfant gâté. Il paya sans rechigner et Jean-François en fut ravi.
Les commentaires dans la famille ne furent pas aimables pour mon frère. Cette dépense avait mangé toute sa fortune. J'entendis sur son compte quelques railleries amicales.

Septembre 1952

Les "cinqièmes" dans le bureau de Max Dervaux, au fond les capitaines Clamagérand Rousset...

école des Roches en 1952


La rentrée en 5e ne me traumatise pas. L'année se déroule normalement et la vie à l'école ne m'est pas trop pénible, mes résultats scolaires sont honorables. Mes souvenirs de l'époque ne sont pas d'une originalité surprenante.
Nous étions un groupe de trois copains, Barthélemy, Coulognier, Petit. Parfois le trio acceptait la participation de Fraissinet.
Nos activités consistaient surtout à des courses poursuites effrénées, une parodie de chasse à l'homme dans les petits bois aux alentours de la maison des Pins et au-delà. Notre camarade Jacque-Marie était mis à l'épreuve et considéré comme le moins bon chasseur. Je me souviens que le trio se liguait pour le semer, le laisser se dépatouiller tout seul, et parfois l'oublier...
Ce trio se fit remarquer tout au long de l'année par différents méfaits et chahuts sans grande importance, mais forcément réprimandés.
Max Dervaux était un adepte de la balayette, du châtiment corporel : Je reçus une fois trois coups de cet instrument de ménage, non, pas du côté des poils de crin, mais du côté du plat du manche en bois et ce manche redouté, cinglait douloureusement nos fesses nues. Pour ma part ces fessées ne m'ont jamais traumatisé, je sais que pour certains les souvenirs de la balayette sont toujours restés cuisants, je pense à toi Michel Noyon.
Une autre tradition des Pins, nous devions au réveil prendre une douche, à cela rien de bien méchant mais surtout nécessaire. Une eau froide, glacée en hiver, pas de chauffage dans la salle des douches. J'y ai vu des stalactites de glace pendre des tuyaux.
J'aperçois Alain Barthélemy, contourner le jet d'eau giclant du tuyau sans pomme, un gros jet d'eau informe, froid et lourd, qui effleure son torse imberbe et lui d'agiter ses deux mains sur la poitrine. Une tactique intelligente pour éviter le déluge. Pour être plus crédible, il soufflait en saccades, imitant une sorte de cachalot, la bouche en forme d'embouchure de trompette.
Attention, il fallait être malin, car les capitaines veillaient à ce que nos ablutions fussent totales.

Les "sixièmes" et les "cinquièmes" faisaient parties des petits et c'est l'année suivante en quatrième que je me suis senti grandir et devenir un petit "homme".

Avec Alain Barthélémy dans "Inge, la petite fille qui marcha sur le pain" - les Pins 1952


Monsieur Quillard, au fond Max Dervaux

Été 1953

L'oustalounet à Cagnes sur mer
Portail d'entrée de la maison de mes parents à Cagnes-sur-mer  Alpes-Maritimes
L'oustalounet à Cagnes sur mer


Le 28 juillet 1953, dans la 4cv nous partons, Jean-Pierre au volant, à sa droite Lisette, sur les sièges arrières Sabine et moi nous sommes blottis comme deux moineaux, la voiture est pleine à ras bord.
En route pour Cagnes-sur-mer par la N7. Nous couchons en chemin à Avignon pour arriver à Cagnes dans l'après-midi du 29 juillet par un temps splendide et brûlant.

Date mémorable, tout empreinte d'images radieuses : Bonheur, plaisir, lumières, panoramas nouveaux, chaudes brises parfumées aux senteurs du midi.

Mes parents avaient acquis une maison, l'Oustalounet (petite maison en provençal) Elle renouvelait mon horizon et me changeait de Versailles, de Coulombs, de la campagne normande ou du Touquet Paris-Plage.
Cette belle propriété où mes parents vécurent la fin de leur existence, 1976 pour ma mère, 1997 pour mon père, sera pour leur descendance un lieu de vie et de vacances. De nombreux évènements familiaux y trouveront un cadre idéal pour leur déroulement.

J'y ai des souvenirs colorés, animés, inoubliables, fondateurs, et parfois, aussi douloureux.

Le 30 juillet les parents nous rejoignent, Jean-Pierre va les chercher à la gare de Nice.
Les camions du déménagement se vident dans la maison.
Nous allons tous déjeuner dans une auberge du Haut-de-Cagnes, montée de la Bourgade.
Le bon repas prit sur la terrasse, le temps superbe, la belle vue, l'humeur enchantée de la tablée, l'insouciance de mon jeune âge et le rosé de Provence, me procurent une douce euphorie. L'évocation de ce moment réjouit ma mémoire.

L'installation de la maison ne se fait pas en un jour et je suis content de me rendre utile. Je repeints une chambre qui m'est destinée, sa couleur initiale est d'un bleu soutenu. La pièce est petite, il est décidé de la peindre en blanc. Je me souviens, on utilisait un produit : de la "Bonalo", une poudre blanche que l'on mélangeait dans un seau plein d'eau.
Plusieurs fois je suis descendu en ville pour réapprovisionner le chantier en paquet de "Bonalo".
À cette époque la mode était de décaper les boiseries des fenêtres et des portes pour les passer au brou de noix, cela faisait rustique. Nous avons donc décapé, décapé, décapé, teinté, teinté, teinté...

Les murs du salon, pardon du "living", nous étions un peu snobs. Le "living" donc, vaste pièce, les murs enduits de ciment granité de couleur saumon avaient un air de grande tristesse. Je m'explique : l'ancien propriétaire possédait une collection de tableaux fort nombreuse. Le décrochage de toutes les œuvres laissa sur les murs déshabillés des formes géométriques diverses aux contours flous légèrement plus clairs, d'où cette sensation gênante de malaise, nous n'étions pas chez nous.
Mais la "bonalo" et la belle humeur de toute la compagnie se mirent au travail et vite fait bien fait le salon retrouva une nouvelle jeunesse.

Dès les premiers jours de notre venue à Cagnes nous avons profité de la Méditerranée. Je me souviens de mon premier plongeon. Une fin d'après-midi Jean-Pierre me propose d'aller à la plage, arrivée au Cros-de-Cagnes petit port de pêche, modeste, très couleur locale. Les pointus des pêcheurs échoués sur la grève de galets de calcaire. Leurs coques blanches rehaussées de lignes bleues, semblaient dormirent au soleil.
Peu de monde sur le rivage, je ne me souviens pas d'y avoir aperçu des estivants. Seuls quelques enfants du pays s'éclaboussent dans les vaguelettes, leurs cris chantants se mêlent au léger roulement du ressac sur les galets.
Mon frère court vers la mer et en champion plonge dans cette mer si calme et claire, il en ressort trois à quatre mètres plus loin et dans crawl presque parfait, s'éloigne vers l'horizon.
Je cours à mon tour, je plonge, l'imitant je nage le crawl pour la première fois. C'est un mystère pour moi, je ne savais nager que la brasse, une petite brasse timidement coulée.
Je me surprends dans ce style et je me trouve même très bon ! Je suis fier de moi, et pour citer une expression chère à ma sœur Lisette : "Le roi n'était pas mon cousin".

Octobre 1953 élève à l'école des Roches en classe de 4e​
Octobre 1953 élève à l'école des Roches en classe de 4e
école des Roches

Les objets trouvés. Max Dervaux chef de la maison des Pins, soufflant dans un ballon, au centre les oreilles bouchées Guillaume de Chazournes, le jeune homme assis les mains croisées sur ses genoux Roland du Luart, à gauche en bas dans le coin Claude Bich avec qui j'ai travaillé 10 ans dans la société Bic. Le grand garçon souriant le visage animé d'un large sourire, Yves Legenne.


 


À la rentrée d'octobre 53, je rejoins tout seul comme un grand, l'école des Roches. Mes parents avaient quitté leurs fonctions au sein de l'établissement. Les élèves ont intégré le nouveau bâtiment des classes, tout moderne, tout en longueur, deux étages, deux longs couloirs, des salles de cours lumineuses aux baies vitrées donnant sur la verdure du parc. Et pour égayer les murs, le jaune clair, le bleu clair, le vert clair, couleurs impersonnelles, comme on en voit encore aujourd'hui dans nos écoles, nos hôpitaux ou certains édifices administratifs.
Je suis en quatrième, notre professeur principal, prof de français, monsieur Heroguel, surnommé "fusil à deux coups", son épouse avait mis au monde des jumeaux. Un prof sympathique, les élèves d'aujourd'hui disent un "mec cool". Je me souviens très bien de sa coiffure ébouriffée comme coiffée à la va-vite, ces cheveux étant légèrement crépus.
Il avait choisi comme livre d'étude, un roman de Prospère Mérimée, Colomba, récit qui se déroule en Corse. "Le coup double d'Orso Anton" titre d'un chapitre, mon seul souvenir précis.
J'ouvre une parenthèse et je reviens au temps présent : à l'évocation de ce titre je vais aussitôt sur internet pour réveiller ma mémoire. Je tape sur Google la phrase suivante : "Le coup double d'Orso Anton", je suis dans l'instant dirigé sur un blog intitulé :

"Le Journal LittéRéticulaire" (http://www.berlol.net/)

C'est avec un réel plaisir que je lis une note sur le sujet.
Par courriel je demande à l'auteur l'autorisation d'insérer son commentaire dans mon récit.

Lundi 26 novembre 2007 à 13:56, par Berlol :
"Autorisation accordée, bien entendu. J'en suis très honoré !"

Mardi 27 novembre 2007 à 02:10, par Stéphane :
Bonjour, merci pour votre accord.
Amicalement Stéphane Petit

Avant-dernier cours sur Colomba à l'Institut. La lecture du chapitre XVII réveille mes courageux étudiants, car si la semaine dernière était consacrée au paroxysme discursif après lequel l'histoire ne peut que finir, il s'agit aujourd'hui de voir comment l'action se précipite, à coups de fusil, cette fois, et non plus de mots. Après l'instrumentalisation des animaux à des fins indignes d'êtres humains (cheval à l'oreille coupée, innocent cochon abattu), Orso va seul, chevaleresque et romantique (il est la synthèse des deux types selon Mérimée), vers l'amour et vers la mort. Tel Lancelot rêvant à Guenièvre, candide incarnation de la bravoure allant à son destin... La petite Chilina le sort de sa rêverie et soudain tout se précipite, le temps et l'espace se réduisent (Mérimée donne même l'heure !) : guet-apens devant et bandit-sauveur derrière (sans oublier les Anglais, on saura plus tard qu'ils passent tout près de là). "Pif ! pif ! [...] boum ! boum !", deux coups de minables fusils d'abord, ceux des lâches Barricini (avec leurs "i" aigus et ridicules) et deux gros coups de fusil Manton, celui d'Ors Anton (eh oui, c'est presque le même mot, avec des nasales larges, sans parler des deux "O" d'Orso, two shots' guy, ces deux coups rondement ripostés, parfaitement visés, qui feront l'admiration. Pour qu'on ne passe pas à côté, et pour bien rythmer le stretto, Mérimée nous raconte quatre fois la scène : en direct (incertitude), puis par le chien (étonnement), par le bandit (au parler franc et cru) et enfin par Chilina (qui se signe)."

Mes résultats baissent. Les mathématiques ! Cette matière tombe petit à petit en déshérence. C'est en partie de la faute du professeur. Il ne m'aimait pas, on n'aime pas un mauvais élève. Je lui rendais la pareille.
Son regard méprisait ma personne. C'est un souvenir désagréable. Donc, je suis un bon à rien, peut-être un idiot ?
Je me suis senti enfoncé, alors j'ai baissé la garde et me suis réfugié dans une sorte de je-m'en-foutisme à l'égard des maths.
Il avait le visage gris-blanc, sans teint, sans caractère. Il semblait avoir la digestion pénible car ses joues se gonflaient parfois. Pour contenir le léger souffle de son rot, il posait avec discrétion le majeur lié à l'annulaire sur ses lèvres finement entrouvertes.
Je ne cite pas son nom, je respecte sa mémoire, il a enseigné à d'autres garçons, qui eux, ont sûrement profité de son savoir. Il est vrai que je n'étais pas attiré et surtout pas doué pour le raisonnement mathématique. La géométrie me convenait mieux et mes résultats pouvaient, par moment être honorables.

Encore des souvenirs

La maison des Pins à l'école des Roches
La maison des Pins


Dans le brouillard de mes souvenirs surgissent, au gré des années passées sur les bancs de l'École des Roches, les noms de mes camarades avec lesquels j'ai noué des relations de franche camaraderie.
Nous nous sommes perdus de vue malgré, pour certains une réelle amitié.

Les années s'écoulent, des bribes de mémoire restent, même si les options et les chemins divergent. Les aléas de la vie nous ont éloignés, je pense à toi Roland, je t'aperçois de temps en temps à la télévision sur Public Sénat ou dernièrement parmi la foule d'élus et de notables lors du meeting électoral de Nicolas Sarkozy dans ta région d'élection.

Vivace est le souvenir d'un court séjour chez tes grands-parents dans l'ancestral château familial. Les tirs à la carabine sur quelques gibiers imaginaires tout en se promenant dans le beau parc. Un aperçu furtif de l'immensité de vos terres agricoles et forestières. La visite des écuries, si je ne me trompe pas elles datent du 17e siècle. À cette époque, les chevaux et la meute des chiens de chasse à courre n'étaient qu'un souvenir lointain.

Le soir, je dîne en ta compagnie à la table de tes grands-parents. Belle, majestueuse table oblongue dressée avec raffinement. Le menu écrit au crayon sur un présentoir, ce n'est pas une ardoise de bistrot, mais une plaque d'ivoire sertie dans un cadre argenté, sûrement du 18e.
Nous sommes servis par un homme aux mains gantées, une sorte de peau chamoisée "beurre-frais". Je n'ai plus le goût de la saveur des mets délicats qui me furent offerts ni aucune idée des paroles échangées entre nous. Je crois me rappeler que j'ai dormi dans une chambre, aux murs tapissés d'un revêtement fleuri, des roses ?
Le lendemain nous assistons à la messe en l'église du village qui porte ton nom, nous sommes assis aux places réservées à ta famille, près de l'autel. Une plaque de cuivre jaune fixée sur l'accoudoir du prie-Dieu est gravée de ton patronyme. Je lis "du Luart de Montsaulnin"
Tu étais orphelin de père et madame ta mère s'était remariée avec un monsieur d'origine Italienne, "conté" Pinci, fort bel homme distingué et cultivé. Il me semble qu'il servit dans la R.A.F. comme aviateur. Je me trompe peut-être. Si tu me lis, tu pourras me rectifier.

Un voyage en Bentley, des Roches à Paris, ton beau-père au volant, ta mère à ses côtés, nous deux derrière... Nous étions sanglés dans nos ceintures de sécurité (rare à cette époque), car la superbe auto roulait vite et freinait sèchement.
Je n'étais pas peu fier d'être le passager de cette prestigieuse voiture, la vitesse me grisait. La douceur du cuir sous mes fesses, le bois vernissé du tableau de bord, le silence ambiant et le bruit feutré du moteur me procuraient une sensation de bonheur diffus, jamais perdu.

Tes parents résidaient près du Trocadéro et leur appartement abritait une collection de primitifs italiens précieusement mis en valeur. J'en garde une impression impressionnante.
En classe de première nous étions l'un à côté de l'autre tu te situais sur ma droite. Tu étais un grand garçon aux cuisses puissantes, tu représentais les couleurs de l'équipe des Pins, la course de vitesse était ta spécialité. Je me rappelle sauf erreur, d'un de tes chronos sur 40 ou 50 mètres plats dans la catégorie minime, 7 secondes 2 dixièmes. Nous courions sur une piste en cendrée de mâche fer, les pieds chaussés de pointes d'acier. J'ai participé avec toi en qualité d'équipier à plusieurs relais de quatre fois 250 mètres. J'étais parmi les meilleurs au lancer du poids. Tu jouais au foot moi au basket-ball. Le 21 janvier tu portais une cravate noire en signe de deuil, par ce geste tu rendais hommage au Roi de France décapité par son peuple.

Jean-Pierre Carmichaël issu d'une nombreuse fratrie originaire d'Écosse et membre d'un clan habitait Versailles, en haut de la rue Villeneuve l'étang. Famille protestante, des parents austères, des frères et sœurs dynamiques et sympathiques.
C'est en ta compagnie et la présence de tes sœurs, plus âgées, que je suis allé pour la première fois dans une "boîte" de Saint-Germain-des-Prés, le caveau de la Huchette. Ce soir-là Maxime Saury avec sa clarinette s'y produisait à la tête de son orchestre de jazz "New Orléans".
Nous étions de bons amis tu étais un garçon sensible et parfois tu me confiais les sentiments amoureux que tu partageais avec Françoise, tu l'appelais Fafa. Vous vous êtes unis plus tard...
En septembre 1955 je suis allé te rejoindre pour une semaine chez ton père à côté de Montélimar, il exploitait quelques hectares de verger. Nous avions 16 ans, un de tes cousins plus vieux de deux ou trois années jouait au grand il se donnait des airs d'homme d'expérience, il nous contait le soir ses exploits auprès des jeunes filles, son imagination enjolivait la vérité, il n'était pas crédible.
Le premier jour, plein d'entrain nous avons cueillis des reinettes du Canada avec assiduité, respectueux de la méthode : saisissez le fruit entre vos doigts, évitez de blesser sa peau avec vos ongles, tournez-le sur son axe pour le décrocher de l'arbre, surtout que la queue ne reste pas sur la branche ; puis, déposez-le délicatement dans le casier de bois placé à proximité. Les bras en l'air, le soleil tapant, la répétition des gestes puis le transport des cageots sur le plateau du tracteur. En fin d'après-midi, retour vers les caves de conservation puis triage des fruits en fonction de leurs calibres... Dure, très dure journée de labeur pour de jeunes bourgeois.
Ton père nous rémunérait selon le poids de notre cueillette, j'ai le vague souvenir que la paye ne fut pas lourde !
Les jours suivants la pesée de notre récolte se fit légère, un soulagement appréciable pour nos mains et nos bras et la paye je n'en parle pas.

Encore des souvenirs qui soudainement traversent mon esprit. Je faits un demi-tour, je me trouve en 5e, classe d'instruction religieuse. L'abbé au physique arrondi et généreux était un drôle de lascar. Je m'explique, en cours un matin, dans une salle d'étude de la maison des Pins. Il nous parle de la communion au corps du Christ, et nous demande si nous avions une érection au moment de recevoir l'hostie. Je crois me souvenir du verbe bander, mais passons.
Aucun de la vingtaine de garçons présents ne se manifeste, sur ma droite un frêle camarade aux cheveux brins, je n'ai pas oublié son nom : Alain Danis le fils de Françoise Giroux, sa tête plonge sur la table. Le prêtre insiste et nous explique qu'il jouit et qu'il ressent une sorte d'extase pendant la consécration du pain et du vin.
Silence pesant, dans la salle, quelques élèves osent un timide acquiescement pour, peut-être, lui faire plaisir... Je n'ai rien dit, je suis interloqué, incrédule, pas choqué, dubitatif.
À mon âge ces paroles, ces mots, n'ont pas eux d'importance. Plus tard ma mère m'annonce qu'elle avait demandé à ce prêtre de m'entretenir sur la sexualité.
Nous marchons de conserve sur la petite route qui mène à Mandres. Je me tiens sur sa droite. Il parle sans me regarder, je ne le regarde pas, mes yeux fixent, droit devant, un point lointain et imprécis. La gêne m'envahit, je ne suis pas en confiance, j'ai hâte que cette balade se termine. De son discours, il me reste en mémoire : "Quand un homme est en érection sous l'action du plaisir un liquide jaillit" et pour affermir son propos il projette sa main devant lui à la manière d'un fouet, un sifflement feutré comme celui d'un serpent, accompagne son geste. Je suis perplexe, je n'avais pas encore eu d'éjaculation.

Cet homme ne m'a pas traumatisé je le trouvais légèrement cinglé. (Son séjour à l'école ne s'est pas prolongé).

Aucune allusion de la part de ma mère.

Je viens d'évoquer un prêtre catholique plutôt hors normes, et pour équilibrer mes souvenirs sur le sujet religieux, j'ai une pensée affectueuse pour l'abbé Caumoche, prêtre d'un certain âge qui faisait partie des mûrs de l'école à cette époque. Homme bon, tolérant, c'est à lui que de nombreux élèves se confessaient. Je garde de ces moments intimes de tête-à-tête où l'adolescent que j'étais pouvait en toute confiance se libérer, ouvrir son âme sans être jugé. Vous aviez la parole silencieuse, mais combien réconfortante ! Merci, monsieur l'abbé, mon esprit, mon cœur, ma mémoire ne vous ont jamais oubliés.

Bernard Giraud n'était pas des Pins, mais des Côteaux, une amitié s'est créée entre nous, son prolongement a duré au-delà de notre séjour à l'école. Il avait un camarade, Peter de Braux que j'ai revu plus tard à Saumur. Un souvenir particulier nous rassemble tous les trois. C'est une chanson, un blues interprété par un noir américain ; un son, une sonorité chantonnent dans mon crâne, impossible d'en restituer la mélodie. Une phrase en anglais me lancine "Xisteen tone, what do you get ?" Est-ce la bonne ?


Après quelques recherches et de nombreux cliques sur internet, j'ai retrouvé les paroles et la musique de cette chanson. Le chanteur de l'époque devait être Ernie Ford dont je joins une interprétation de cette époque.

SIXTEEN TONS By Merle Travis

Some people say a man is made out of mud
A poor man's made out of muscle and blood
Muscle and blood, skin and bones...
A mind that's weak and a back that's strong

Chorus

You load sixteen tons, and what do you get?
another day older and deeper in debt
St. Peter, don't you call me, 'cause I can't go
I owe my soul to the company store

I was born one mornin' and the sun didn't shine
I picked up my shovel and I walked to the mine
I loaded sixteen tons of number nine coal and
the straw boss said, "well bless my soul!"

.....you loaded...

I was born one mornin' it was drizzlin' rain
fightin' and trouble are my middle name
I was raised in a cane-brake by an old mama lion
can't no high-toned woman make me walk no line

If you see me comin', better step aside
A lot of men didn't, a lot of men died
One fist of iron, the other of steel
If the right one don't get you, then the left one will

.....you loaded...

You load sixteen tons, and what do you get?
Another day older and deeper in debt
St. Peter don't you call me, 'cause I can't go
I owe my soul to the company store.

"Sixteen Tons"/ Copyright / Merle's Girls Music ~ All Rights Reserved

Je ne sais pas pourquoi cet air évoque des moments heureux. Nous étions en seconde ou première et dans le dortoir de Peter nous écoutions de la musique. C'est un des premiers 45 tours que j'ai écouté. L'électrophone portatif posé sur son lit, peut-être un Teppaz ou bien un Radiola, me paraissait être le fin du fin en matière de technologie. Un instant de pur bonheur, nous étions des garçons privilégiés. Je n'en avais pas conscience.

music_-_Tennessee_Ernie_Ford_16_Tons.


Georges Charpentier élève des Pins était une classe au dessus de moi. Nos relations amicales se sont forgées grâce au sport et avec moi il faisait partie des bons basketteurs. Ses parents possédaient un appartement sur la promenade des Anglais à Nice. C'est ainsi que pendant les vacances nous nous sommes fréquentés régulièrement. Nous sommes devenus amis.

La vie de pensionnaire me pesait, aujourd'hui avec du recul le bilan passé aux Roches est positif et je veux en garder les meilleurs moments. Mais avant de tourner la page, j'évoque un évènement qui m'a meurtri.
Je suis en seconde, au cours d'une interrogation de géographie, matière qui me plaisait, mes notes étaient bonnes, je me penche vers mon camarade Bernard, je l'interroge pour savoir si nous avons la même réponse à la question X. Le professeur me voyant, "Que dis-tu, Stéphane ?" Je lui réponds honnêtement la vérité. Il me colle un "avertissement" une sorte de blâme pour copiage, un billet est affiché sur le tableau d'entrée du bâtiment des classes à la vue de tous. J'aurai pu répondre que je demandais l'heure ou autre chose d'anodin. J'ai considéré que, cette punition très exagérée, je ne la méritais pas et, surtout, qu'il n'avait pas tenu compte de la sincérité de ma réponse. Je n'étais pas un tricheur, cet "avertissement" m'a profondément offensé et encore à ce jour je garde envers Jacques Valode du ressentiment. Une autre injustice qui m'a peiné. En cette fin d'année, la remise des "couleurs de première classe" aux sportifs émérites m'a été refusée pour cause de mauvaises notes en chimie, mathématique et autres matières... Monsieur Bora, professeur d'éducation physique, n'a pu rien faire pour me défendre, il en fut désolé.
Le sport, a été pour moi un puissant dérivatif, une matière éducative et d'éveil de tout premier plan. Ma réussite comme basketteur m'a apporté une grande confiance en moi et je louerai toute ma vie les bienfaits de l'éducation sportive.
Aux Roches les travaux manuels faisaient partie de notre emploi du temps. J'ai pratiqué la menuiserie.
Aujourd'hui, me penchant sur ce passé lointain, des pratiques éducatives ou des règles de vie me semblent quelque peu surannées. Pour entrer dans la salle à manger des Pins, tous les élèves devaient montrer leurs mains au capitaine de service, côté face côté pile... Aux repas nous devions respecter un silence durant le premier plat... Les dimanches matin vers onze heures nous descendions en rang par trois pour nous diriger sur le terrain du stade ou nous assistions aux levées des trois couleurs françaises.
Le onze novembre, la chorale sous la direction de Max Dervaux interprétait la Marseillaise dans la plus pure tradition patriotique. Le directeur général, à cette époque monsieur Louis Garonne, la voix forte, lente, imprégnée de gravité, lisait la longue liste des noms de nos glorieux anciens élèves des Roches morts au Champ d'Honneur, mort pour la France !
J'entends au fond de mes oreilles la litanie des prénoms suivis de leurs patronymes s'égrainant, dans un silence solennel ; le vent, la brume, le froid pluvieux de la Normandie les emportent au loin, très loin de moi.

Et toujours quelques noms jamais oubliés sont présents dans mes pensées :

"Guy Caron de la Carrière... Paul Corbin de Mangoux... Henri Colomb de Daunant..."

En classe de première, monsieur Coupé est mon professeur de littérature. Coupé n'était pas un enseignant à la manière d'un Quillard effervescent et atypique, son humour discret et sa gentillesse naturelle cachaient une timidité à peine dévoilée.
Je me trouvais à portée du regard, à portée de main, à portée de souffle. Ma table de potache touchait presque son bureau.
J'apercevais sous le plateau du bureau le mouvement de ses cuisses qui s'agitaient en un va-et-vient compulsif, une sorte de battement d'ailes d'oiseau sans bruit ni envol.
Je ne lui connaissais que ce tic, qui parfois me distrayait de ses longs commentaires sur l'œuvre de Racine...

À la demande de monsieur Valode, j'ai au cours de ma dernière année rendu régulièrement visite à un vieux retraité sans ressources suffisantes pour vivre décemment. Je lui faisais ses courses, j'effectuais des tâches ménagères, je lui tenais compagnie.
Cet homme âgé à la santé défaillante habitait un logement en rez-de-chaussée situé dans une petite ancienne rue de Verneuil-sur-Avre. Une porte, une fenêtre, une pièce, un coin-lit, une table de bois blanc noircie de crasse, un coin-évier, un coin-cuisine, deux chaises branlantes, le tout entre quatre murs humides aux couleurs blafardes et tristes. Je revois le sol de la pièce, un sol de terre battue noire et luisante. C'était un endroit plus proche d'une remise que d'un logement.
J'ai oublié son nom, son visage mal rasé couvert de rougeurs me répugnait un peu, il répandait une vieille odeur et ne parlait guère ; son accent prononcé de normand, et son langage au vocabulaire restreint ne facilitaient pas nos conversations.

Cette modeste expérience a été pour moi une aide, un début de prise de conscience du rôle sociale que je devais cultiver à l'avenir...

La tolérance et le respect de l'autre, la pratique effective de l'œcuménisme ont forgé chez moi un appétit d'humanisme et de soif de vérité.

L'école des Roches est un creuset d'éducation. La musique, les sports, le théâtre comme acteur ou spectateur, le cinéma, les conférences diverses et variées souvent très intéressantes ont nourri mon intellect malgré moi.
Toujours présents dans ma mémoire deux musiciens de renommée mondiale comme Jean-Pierre Rampal flûtiste et Veyron-Lacroix claveciniste, un Hubert Gignoux et sa troupe de comédiens du Théâtre de l'Ouest, un Albert Mahuzier l'aventurier, cinéaste et écrivain.

Me voilà au terme de sept années de pensionnat, ma présence en Normandie s'achève prématurément, l'école ne me présente pas au bac, je suis trop mauvais et mes chances de réussite pratiquement nulles. Afin ne pas ternir les statistiques je ne passe pas l'examen en juin pour tenter de le réussir en septembre ! Tout un programme !

Libre, soulager, le cœur léger, je pars à pied sur la route en direction de la gare de Verneuil pour Cagnes via Paris. Il fait beau, la chaleur naissante de l'été monte au long du chemin, je ne me retourne pas, des pages de ma jeunesse s'envolent et pour certaines sans regret.

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