SOUVENIRS SUR DE GAULLE


Ces souvenirs sont extraits des notes personnelles du colonel Jean Petit, aux dates exactes où elles ont été rédigées.

Paris École de Guerre, 7 avril 1927

Notre emploi du temps porte aujourd'hui une conférence sur la "Philosophie du Commandement" par le capitaine Charles De Gaulle.

Celui-ci n'est connu que par quelques-uns d'entre nous. Il appartient à l'État Major du Maréchal Pétain, dont il est "le poulain".

Il est à double titre l'un de mes grands anciens de Saint-Cyr (Promotion de FEZ - 1909-1912) et de l'École de Guerre dont il est sorti trois ans plus tôt.
L'amphi est comble, avec les deux promotions et tout le corps des professeurs, Général Hering en tête, 1orsque la porte livre passage au conférencier accompagné du Vainqueur de Verdun.
Le capitaine De Gaulle se présente à nous très grand, très droit, dans son impeccable redingote bleu horizon, sabre et gants blancs.

Le Maréchal est s'assied dans un grand silence et De Gaulle entame son sujet.

Pendant une heure, se promenant de long en large sur l'estrade, sans-papiers ni note, il prononce un véritable discours d'une élévation de pensée indiscutable et d'un style irréprochable.
Tous ses mots ont été choisis avec soin et ont une résonance très profonde. Ses phrases sont ordonnées, logiques, d'une dialectique serrée, appuyées de citations et de témoignages puisés dans l'histoire.
Je suis à ma place, accoudé, la tête entre les mains et je ne perds pas un mot de sa conférence, car en perdre un seul serait perdre le sens de sa démonstration.
Il est même parfois difficile à suivre, car il nous entraîne, en philosophe érudit, sur de réelles hauteurs.
Mon voisin, le commandant polonais Kowaleski demeuré comme moi attentif et silencieux, me regarde, hoche la tarte, et me g1isse à voix basse :

  • La plus belle conférence entendue ici...

Et c'est exact. À la sortie, on se bouscule on s'interpelle, on discute : c'est un crack tel est l'opinion unanime.

Et De Gaulle revient encore deux fois devant notre auditoire les semaines suivantes, toujours accompagné du Maréchal Pétain.

Même succès : il traite de l'intuition, de l'instinct chez le chef de guerre : la méthode, le prestige, il brosse le portrait des grands Capitaines rend un hommage discret au Maréchal. . . J'en oublie. . . mais je retiens surtout cette phrase qui me frappe :

"L'action de guerre revit essentiellement le caractère de la contingence... le résultat qu'elle poursuit est variable par excellence. . . Ce qui eut lieu n'aura plus lieu jamais et l'action, quelle qu'elle soit, aurait bien pu ne pas être ou être autrement".

Peu de temps après, je passe avec un ami, avenue de Tourville, derrière les Invalides, lorsque j'aperçois De Gaulle en civil, debout sur le trottoir. Sa serviette sous le bras, discutant avec un quidam. Je dis alors à mon compagnon :

  • Tu vois ce grand type. Il est venu nous faire une conférence à l'École. Il est formidable !
  • Ah oui, fait l'autre sans attacher autrement d'importance au personnage... (Et pourtant s'il avait pu prévoir !).

Saint-Cyr, mai 1934.

Un petit livre vient de paraître en 1ibrairie chez Berger Levrault sous la signature de Charles De Gaulle, aujourd'hui lieutenant-colonel, "Vers 1'armée de métier".

Il expose le rôle et l'action de l'armée motorisée et blindée telle qu'il la conçoit.

Je suis frappé par la nouveauté et les hardiesses de ses conceptions qui diffèrent absolument avec celles retenues en haut lieu, qui adoptent la formule défensive d'une puissante et moderne fortification, celle de la ligne Maginot.
De Gaulle préconise une défensive mobile basée sur l'action de six divisions blindées prêtes à frapper dès la première heure en liaison avec l'armée de l'air capables d'opérer seules sur un front et sur une profondeur d'une centaine de kilomètres... Leur axe de marche est, dans la p1upart des cas nettement oblique par rapport au front adverse de manière à prendre d'écharpe les résistances rencontrées.

Je commente longuement ces textes à mes élèves qui eux aussi, ne retiennent pas le nom de l'auteur.
Mais en dehors de ces questions purement d'ordre militaire technique, i1 y a dans la conclusion de l'ouvrage un aspect du rôle du chef vraiment révolutionnaire.

"Il faut qu'un maître apparaisse, indépendant en ses jugements irrécusab1e dans ses ordres, crédité par l'opinion. Serviteur du seul État, dépouillé de préjugés, dédaigneux de c1ientèles. Commis enfermé dans sa tâche, pénétré de1ongs desseins, au fait des gens et des choses du ressort; chef faisant corps avec 1' armée, dévoué à ceux qu'i1 commande, avide d'être responsab1e; homme assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande oeuvre, te1 sera le ministre, soldat ou politique, à qui 1a Patrie devra l'économie prochaine de sa force".

Casablanca, le 7 août 1943

J'ai vu aujourd'hui pour la deuxième fois en seize ans, Charles De Gaulle.

En fermant les yeux, je le revois encore devant nous à l'école de guerre. C'est très précis et très net.
Aujourd'hui le Général est devenu par le cours inexorable de l'Histoire, notre Chef légitime...
Il vient d'Alger à Casablanca pour une tournée officielle au Maroc. Je l'aperçois traversant la ville dans une auto découverte, répondant aux acclamations d'une foule enthousiaste.
Je l'écoute parler devant tous les officiers rassemblés dans la grande salle des Services municipaux.
J'entends toute la population crier sa joie à sa sortie.
Enfin je dîne le soir à la Résidence, à la table qu'i1 préside en face de Monsieur Puaux, résident général de France au Maroc.
À ce dîner assistent entre autres notabilités, le général Catroux mon ancien patron, les hautes autorités américaines, de nombreux officiers, des personnalités civiles et musulmanes dont chacune mériterai une note particulière.
Après le dîner, dans le grand salon, où chacun échange avec son vis à vis au gré des convenances, je vais me présenter au général De Gaulle.

  • Bonjour, me dit-il, je vous est déjà vu cet après-midi avec les officiers américains.

(Je suis en effet Chef de 1a Mission française de liaison auprès de ces derniers).

  • Mon Général, je vous ai entendu en 1927, quand vous êtes venu faire vos conférences à l'École de Guerre. Je vous ai entendu aujourd'hui pour la deuxième fois.
  • Et entre ces deux dates ?
  • Jamais de vive voix mon Général.
  • Eh bien, il s'est passé beaucoup de choses depuis. Nous revenons de loin.
  • Mon Général, nous sommes tous prêts aujourd'hui à faire encore beaucoup de choses avec vous.
  • Entendu.

Puis il me demande de lui présenter les chefs américains avec lesquels il s'entretient longuement.

La vie est variée et pittoresque cet homme à lui seul, écrit une des plus belles pages de l'Histoire de France. En toute objectivité je crois que son geste n'est pas fini et qu'il s'avance à grands pas dans le destin de notre pays. Il en tient solidement les leviers et ne les lâchera pas.

Saverne, 11 février 1945

C'est là que doit avoir lieu la prise d'armes franco-américaine pour remise de décorations par le Général de Gaulle. Les troupes sont massées en carré, un bataillon du 4e Tirailleur Tunisien un bataillon de Légion et un bataillon d'infanterie américaine.
À 11 h 30 le cortège du général De Gaulle arrive, précédé par des scouts-cars américains. Le Général est accompagné des généraux Juin, de Lattre, de Monsabert et de Monsieur Dietlem, ministre de la Guerre. I1 y a là encore de nombreux officiers de tous grades.

Le Général De Gaulle passe 1a revue des troupes, puis remet devant nous la Légion d'honneur au drapeau de la Légion et la Croix de Guerre à celui du 4e Tunisien. Se plaçant vis-à-vis des généraux américains il accroche sur la poitrine du Général Devers , commandant le 6e Groupe d'armée dont dépend la 1ere armée française la plaque de Grand Officier de notre Ordre National. Au Général Patch, commandant la 7e armée américaine, (dont je suis le chef de mission) il lui remet la cravate de commandeur ainsi que la croix de chevalier pour son fils, capitaine d'infanterie, tombé glorieusement dans les Vosges en octobre dernier.

Le Général Patch est resté impassib1e et froid. Mais sous cette façade de circonstance, je devine que cet homme au grand cœur, profondément affectif et humain, est profondément touché de ce geste. Il me dira p1us tard la reconnaissance qu'il éprouve pour ce ruban rouge de son fils qui sera conservé pieusement dans sa famille.

Après la revue le Général De Gaulle descend de la tribune et s'en va à pied dans 1a grande rue de Saverne, au milieu des acclamations de la population très dense et qui crie "Vives !"  C'est émouvant. Ce simple cri s'explique pour deux raisons.
D'abord parce que les gens n'ont pas été avisés officiellement de la venue du grand chef et que, parmi tant d'uniformes et d'étoilés ils ne savent pas trop à qui adresser leur salut. . . En outre "Vive" est un peu la traduction de "Heil" que les Alsaciens ont été forcés d'entendre pendant quatre ans. Il n'en est aujourd'hui que plus sincère. Le Général De Gaulle, que je n'avais pas revu depuis Casablanca me paraît avoir les traits plus profondément marqués, les cheveux plus grisonnants.
Mais il a acquis la solide attitude d'un Chef d'État, conscient de sa force et de la grandeur française qu'il incarne. Il a les gestes mesurés, graves, austères, mais empreints d'une très haute noblesse. C'est vraiment le Chef dans la plénitude de sa force et de ses moyens. . . La France derrière lui est sûre de sa résurrection.

Augsbourg, 19 mai 1945

Nous sommes partis pour assister à la revue de la 2e division blindée que le Général De Gaulle doit inspecter sur un terrain d'aviation des environs. Nous accélérons pour ne pas manquer le spectacle et nous arrivons bientôt sur les lieux.
Il y a un rassemblement considérable de véhicules de toutes sortes embouteillant notre itinéraire et les prés avoisinants. On se faufile en marge d'une masse de blindés dont les moteurs tournent au ralenti, dans la poussière et la vapeur des gaz. Ça fume de tous les côtés dans un vrombissement de tonnerre.
Nous laissons alors un steeple sur 1'herbe rase et découvrons enfin le long du grand champ d'aviation, une haute tribune en bois où se tiennent debout d'assez nombreux personnages. En me rapprochant je distingue côte à côte au premier rang la haute silhouette du Général De Gaulle et celle de Leclerc. Ce dernier porte en sautoir sur la vareuse kaki, le grand cordon écarlate de la Légion d'honneur que vient de lui remettre De Gaulle.

Le Grand Charles est, comme à 1'accoutumée, rigide, impavide et muet. Et pourtant, en le contemplant, j'imagine que ses pensées doivent tourbillonner dans son for intérieur, 1ui, l'apôtre des divisions cuirassées, dès 1934 !

Car c'est un spectac1e rare qui 1ui est offert, un spectacle qui ne doit pas encore avoir eu lieu et qui ne se reproduira peut-être jamais, du moins dans l'armée française. Il est en effet exceptionnel de pouvoir rassembler sur un même terrain pour une exhibition de ce genre, la presque totalité de la division blindée. Celle-ci comprend une masse de 4.000 véhicules automobiles de toutes sortes : jeeps, command-cars, half-tracks, camions, voitures radios, sanitaires, artillerie, DCA, tanks destroyers, chars légers et chars lourds, et j'en oublie. Pour amener en un seul 1ieu et sans à coups cette avalanche d'acier, il a fallu calculer des horaires, des itinéraires et des formations de marche et de déploiement, que les cerveaux de nos pères et grands-pères n'auraient pas imaginés .

Une revue classique de ma jeunesse, à Longchamp, un jour de 14 juillet se terminait toujours par une charge de cavalerie, où les casques et les cuirasses étincelaient au milieu des tourbillons de poussière.

Aujourd'hui, c'est une charge de blindés grondant et tonnant qui ébranlent le terrain, le pulvérisent et le font trembler sous nos pieds, dans un tintamarre de moteurs déchaînés. Et pourtant le bel alignement des engins qui se succèdent sans interruption n'est à aucun moment disjoint ou désordonné. L'immense marée déferle sur un 1arge front, sans ralentir, vague après vague. Semblables à des roquets, à des fauves ou à des pachydermes, les uns trépidant, les autres bourdonnant, toussant, les véhicules tressautent, labourent ou écrasent la vaste plaine. Une nappe sonore faite de milliers de cliquetis, de grincements, de froissements métalliques, assiège nos tympans. Une buée chaude, lourde et âcre p1ane sur 1' horizon.

Le général Leclerc, en présentant ainsi sa division, ne pouvait pas mettre le point final à sa magnifique épopée, partie des sables du Sahara, par un spectacle plus grandiose dans les plaines de Bavière. Ce quand pense De Gaulle, figé devant moi sur son piédestal, il l'a écrit dans ses mémoires de guerre :

"Au cours de mon inspection, j'allais voir en particulier la 2e DB. Dans la plaine d'Augsbourg, cette grande unité passa devant moi tout entière en bataille, à vive allure. À ce spectacle, j'étais fier de penser que grâce à de tels éléments, cette guerre et ma querelle se terminaient dans l'honneur. Mais en même temps je songeais, infandum Dolorem ! (indicible douleur) Qu'il n'eut tenu qu'a nous-mêmes de disposer six ans plus tôt de sept divisions, semblables et d'un commandement capable de s'en servir. Alors les armes de la France auraient changé la face du monde".


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