La Grande Guerre - 1 août  1914 - 19 juillet 1919


C'est à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre en hommage a tout les soldats, et particulièrement ceux de mes ascendants, morts pour la France, blessés, prisonniers, ou combattants des premières lignes.

Journal écrit au jour le jour, sur des doubles feuilles volantes par mon grand père paternel. Charles Eugène Petit. Je possède le document original écrit au stylo plume. L'encre est noire. L'écriture est dynamique, acérée, penchée à droite, vers l'espoir...

Charles Eugène Petit Président du tribunal de commerce de la Seine


Charles Eugène Petit a été industriel, Juge au Tribunal de Commerce de la Seine - Président pendant neuf ans - Censeur de la banque de France. Premier vice-président de la compagnie P.L.M. en 1928.
L'argent et le pouvoir pour le pouvoir n'ont jamais été sa tasse de thé. Toute sa vie a été consacrée au service de son Pays, de sa Patrie. Son intégrité comme sa neutralité lui ont valus d'être sollicité et nommé par le pouvoir politique et le gouvernement pour de nombreuses missions.

1914



Samedi 1er août 1914
Je pars pour Dinard à 9 h 27 du matin pour rejoindre Jeanne et les enfants.
Les nouvelles sont très inquiétantes, les Allemands ont commencé leur mobilisation et il est probable que la nôtre ne tardera pas à être ordonnée. Ainsi mon intention est de passer mon dimanche à Dinard et de rentrer à Paris lundi avec toute la famille.
En arrivant à Dinard à 5 heures, j'aperçois une grande affiche apposée sur les murs de la gare. Elle est entourée d'un grand nombre de personnes. Comme le train ne s'arrête que quelques minutes, je ne puis descendre pour en prendre connaissance.
Un quart d'heure plus tard, j'étais à Dinard et sur le quai je trouve Jeanne et les enfants qui m'annoncent que la mobilisation générale vient d'être ordonnée et que le tocsin vient de sonner.
Il n'y a pas d'hésitation. Le temps de boucler nos malles et de prendre le premier train qui part à 9 h 30 du soir pour Paris. Mais, quelle cohue ! Pour l'enregistrement des bagages, il faut se battre, multiplier les pourboires, enfin nous pouvons péniblement trouver des places en 3e classe et nous voilà partis pour Paris, en compagnie de mobilisés. Certains sont complètement ivres, braillent et cassent les vitres de notre compartiment.

Dimanche 2 août 1914
Après un voyage fatiguant et avec 2 heures de retard, nous arrivons à Paris à 9 h 30 du matin.
La fièvre de la mobilisation a secoué le pays. Tout le long du parcours nous avons vu des trains de militaires se former, les gares sont occupées militairement. En arrivant, nous voyons les jeunes saint-cyriens qui viennent d'être promus sous-lieutenant et qui s'empressent avec allégresse de regagner leur lieu de destination.
Plus de tramways ni de voiture. Encombrés de paquets, nous gagnons la station du métropolitain de la Concorde. Heureux d'être rentré à temps pour éviter d'être retenu au loin.
Je vais voir Geneviève puis René qui part mardi et qui est heureux de nous savoir de retour. Nous déjeunons à Paris et le soir je vais dîner et coucher à Vincennes.

Lundi 3 août 1914
Paris est surexcité, on détruit les magasins et les boutiques appartenant à des Allemands, la police est impuissante, cependant des apaches ont profité de la colère légitime de la population pour se livrer au pillage et un grand nombre sont arrêtés.
Je reprends mon service au tribunal complètement désorganisé par le départ d'un grand nombre de collègues qui ont rejoint leur régiment. Je donne des ordres pour le service des audiences que je supprime en partie.

Mardi 4 août 1914
La guerre est déclarée. L'Allemagne n'a aucun motif pour cela, elle agit dans un sentiment de fol orgueil. La France est prête, elle relèvera le défi. Paris est calme, l'état de siège a été déclaré et les pouvoirs sont passés entre les mains de l'autorité militaire. René doit partir pour Abbeville où il va rejoindre comme sergent le 14e régiment territorial. Nous l'entourons un moment avant son départ, nos yeux se brouillent, notre émotion n'est pas de la faiblesse, lui songe à Geneviève et à son cher petit Bernard, il les presse sur son cœur et il part plein de confiance et de courage, nous l'accompagnons à la gare de la chapelle. Dieu le protège.

Mercredi 5 août 1914
L'Allemagne a provoqué la Belgique en lui adressant un ultimatum pour l'obliger à laisser ses troupes traverser son territoire. Les Belges dignement ont refusé. Alors ces bandits ont voulu passer en force et lui ont déclaré la guerre.
Devant cette agression brutale, l'Angleterre a jeté elle aussi son épée et sa flotte dans la balance en déclarant la guerre à l'Allemagne. L'Europe va être aux prises avec les hordes germaines, que la Russie attaque elle aussi sur sa frontière. Que de vies humaines vont être sacrifiées par ce peuple qui fait reculer la civilisation et qui se déshonore dès le début de cette abominable guerre par des exécutions sommaires de pauvres gens sans défense.
Liège est assaillie furieusement et se défend avec l'énergie du désespoir, ses forts résistent et le corps d'armée allemand qui l'attaque est décimé. Première leçon donnée à la félonie.

Jeudi 6 août 1914
René donne de ses nouvelles : il est équipé et armé et son régiment a été dirigé sur Saint Omer. Les régiments partent successivement avec enthousiasme. Je vois passer des artilleurs couverts de fleurs, puis c'est le 99e de ligne le 46e et le 21e colonial que Paris acclame. Il n'y a plus de division plus de querelles des partis, tout le monde fait son devoir simplement avec calme et le spectacle que donne la France est réconfortant et permet toutes les espérances.
Les moyens de transport dans Paris font presque complètement défaut, car les autobus et les chevaux ont été réquisitionnés, mais personne ne se plaint le salut de la patrie l'exige.
Je passe mon après-midi au ministère du Commerce, au comité de législation courante où nous rédigeons et préparons les lois qui doivent permettre aux commerçants rappelés sous les drapeaux d'être relevés de leurs engagements. Louise et Suzanne qui étaient à La Garde Saint-Cast avec Paul ont négligé de partir à l'annonce de la mobilisation. Nous sommes sans nouvelle. Les Dimier sont à Macôt en Savoie, quand pourront-ils revenir ?

Vendredi 7 août 1914
Le matin les journaux annoncent que tous les candidats admissibles à Saint Cyr sont déclarés admis et doivent remplir les formalités de l'engagement.
Jean se trouve dans ce cas et je vais avec lui me procurer à la mairie et à la préfecture les pièces qui lui sont nécessaires. Ses vœux sont comblés. Le voilà soldat du 1er bataillon de France, quelle joie dans un pareil moment !

Samedi 8 août 1914
Les forts de Liège infligent aux Allemands des pertes sérieuses, ils demandent un armistice de 24 heures après avoir eu 15 000 hommes hors de combat. Les Belges refusent.
Jean a appris que les saint-cyriens seront dirigés sur des régiments qu'ils pourront choisir où ils seront instruits. Il choisit le 131e de ligne à Orléans. Il doit avoir sa feuille de route demain.

Dimanche 9 août 1914
Nous nous installons à Vincennes dans le but d'y passer la semaine avec Geneviève. René qui a été dirigé d'Abbeville sur Saint-Omer vient d'être cantonné à Renescure dans le Nord. Ces nouvelles sont bonnes, son régiment est actuellement au repos.

Lundi 10 août 1914
Les troupes françaises remportent en Alsace un joli succès, elles occupent les cols importants qui commandent les défilés, s'emparent d'Altkirch et poussent même une pointe jusqu'à Mulhouse.

Mardi 11 août 1914
Je conduis Jean à la Gare d'Austerlitz d'où il doit partir pour Orléans à neuf heures. Le train est bondé de voyageurs, beaucoup d'Espagnols prennent le train pour regagner leur pays. Jean retrouve beaucoup de camarades qui se dirigent sur Blois et Tours, un seul va comme lui à Orléans. C'est l'un des fils du général d'Amade. L'heure du départ approche j'embrasse une dernière fois mon cher Jean dont la carrière s'ouvre aujourd'hui dans des conditions que nous n'avions pas pu prévoir. Je regarde s'éloigner le train qui l'emporte et qui le sépare de nous pour combien de temps ? Dieu garde ce cher enfant, il est si généreusement confiant et si heureux de la réalisation de son rêve. Je suis ému certes, mon cœur souffre et pourtant je suis fié en songeant aux qualités de mon futur soldat si plein d'enthousiasme et si droit.

Jeudi 13 août 1914
Jean donne de ses nouvelles il a été incorporé à la 25e compagnie de dépôt avec un certain nombre de saint-cyriens comme lui. Il est équipé, armé, habillé et on les a répartis dans des chambrées spéciales avec un cadre d'instructeur qui ont commencé leur formation militaire. Les nouvelles de la guerre sont toujours favorables, nos troupes avancent peu à peu en Alsace et en Lorraine, mais il y a déjà de nombreuses victimes. Marc est parti mardi dernier du mont Valérien pour une destination inconnue et Jacques de son côté a rejoint son régiment à Rouen. Louise et Suzanne sont rentrées de Saint Cast après un voyage de 30 heures. Elles n'ont pas pu de les voir avant leur départ. René va toujours bien son frère Francis est à Vannes.
Samedi 15 août 1914
Vincennes regorge de troupes et chaque jour de nouveaux régiments se forent, s'équipent, puis partent. C'est un défilé perpétuel de soldats de toutes les armes. Chasseurs à pied artilleurs dragons zouaves.
J'ai vu ce matin au sortir de la messe Monsieur Délivré dont les deux fils officiers de chasseur à pied sont sur la frontière. Il venait de recevoir de l'un deux une lettre disant qu'il était sain et sauf. Il avait assisté aux récents engagements sur la frontière.
Louis écrit de Macôt qu'il n'y a toujours pas de train leur permettant de rentrer à Paris. Il est probable qu'il devra encore attendre au moins huit jours.

Dimanche 16 août 1914
Je vais au cercle matin. Tous les jeunes sont partis, peu de monde. On parle des absents et des dernières nouvelles reçues. Je vais jusqu'au bureau ou je trouve une dépêche de René annonçant qu'il est dorénavant installé à Blendecques dans le Pas de Calais près de Saint Omer.
Jean a écrit : ils sont 50 saint-cyriens maintenant. On les fait manœuvrer matin et soir sans interruption. Il est enchanté et bien portant.
André écrit : il est dans l'est où il a fait des marches très pénibles.

Lundi 17 août 1914
Nous avons remporté en Alsace de nouveaux succès et réoccupé Sainte-Marie-aux-Mines. Je suis allé cet après-midi au ministère du Commerce et j'ai appris qu'on avait exposé au ministère de la guerre les premiers drapeaux pris à l'ennemi par le premier bataillon de chasseurs à pied. J'ai été le voir, la foule silencieuse défilait devant et la confiance gagnait tous les cœurs.

Mardi 18 août 1914
Même situation favorable en Alsace, nos troupes poursuivent les Allemands et leur prennent 12 canons.

Jeudi 20 août 1914
Au milieu du bouleversement général de l'Europe une nouvelle parvient qui en d'autres temps aurait vivement impressionné l'opinion. Le pape Pie X vient de mourir à Rome. Tous les catholiques français pleurent le pontife bienveillant et ferme ami de notre pays, qui sait résister avec énergie et claire voyance à l'impiété et demeurera le gardien inébranlable de la sainte doctrine catholique.
Les événements de la guerre continuent à nous être favorables en Alsace. On signale toutefois d'importants mouvements de troupes en Belgique.

Vendredi 21 août 1914
Mulhouse est réoccupé, après un brillant combat où nous avons pris aux Allemands 24 canons, malheureusement nous avons dû nous replier en Lorraine devant des forces supérieures.

Samedi 22 août 1914
On annonce qu'une bataille importante est engagée en Belgique sur un front très étendu qui va du Luxembourg jusqu'à Horn. Les Allemands ont massé des forces énormes, nous avons pris l'offensive dans le but de les forcer à l'est de la Marne et de leur couper la retraite.
En Lorraine la défection de quelques bataillons du 15e corps a amené les Allemands jusqu'à Lunéville, qu'ils ont occupée. Mais nous occupons les hauteurs devant Nancy.
Nous recevons des nouvelles de René, elles datent du 16 août. Il se porte toujours bien et son régiment est toujours à Blendecques.

Dimanche 23 août 1914
Je pars à neuf heures du matin de la Gare d'Austerlitz pour aller à Orléans voir Jean. Le trajet est pénible, il fait très chaud et le train s'arrête à toutes les stations, roulant à une allure de 22 km/h. J'arrive à 2 h 35 de l'après-midi. J'ai une déception, car je ne trouve pas Jean à la gare. Et je désespère de le rencontrer. Vers 4 h 30 je l'aperçois dans un tramway qui venait d'Orléans. Mes reproches disparaissent devant la joie que j'éprouve à le retrouver et nous passons le reste de l'après-midi à bavarder. Il me raconte les détails de sa nouvelle existence dont il est enchanté, il se porte très bien et n'est nullement fatigué du nouveau genre de vie qui lui est imposé. Je le quitte à 9 h du soir et je reprends le train pour Paris à 11 h 30 pour en arriver qu'à 4 h 30 du matin. Une affiche nous signale qu'à partir du lendemain il y aurait trois trains express pour Orléans.

Lundi 24 août 1914
Nous vivons dans l'anxiété, on se bat en Belgique depuis trois jours et nous sommes toujours sans nouvelle. Qu'adviendra-t-il de ces combats gigantesques ou quatre peuples sont aux prises : Belge, Anglais, Français et Allemand. Et tant des nôtres, parents et amis qui ont des enfants dans cette mêlée. Nous ne pouvons que faire des vœux en priant et en espérant.

Mardi 25 août 1914
Triste réveil, notre offensive n'a pas atteint son but et tant de vies ont été sacrifiées inutilement. Les Allemands avaient fait donner toutes leurs troupes. Les nôtres ont dû battre en retraite. Ils l'ont fait avec calme sans rien perdre en matériel et ils se sont repliés sur notre frontière. Les Anglais ont combattu à nos côtés avec héroïsme, malheureusement les Allemands ont pu déborder notre gauche et tenter une incursion sur notre territoire. À Roubaix et à Tourcoing, il ne faut pas se décourager de cet échec. Mais les populations du Nord s'effraient et s'enfuient. Attendons-nous à de nouveaux combats dans cette région.
Nous sommes toujours sans nouvelles de René depuis sa dernière lettre du 16 et cela augmente notre inquiétude puisque son régiment se trouve cantonné non loin de la région menacée. Peut-être qu'ils se sont avancés plus au nord.

Mardi 1er septembre 1914
Le matin, un assez long communiqué du ministre de la guerre expose la situation de nos armées après les derniers combats. La conclusion qu'on peut en tirer est que les Allemands ont fait un grand pas en avant vers Paris malgré des combats heureux pour nos armées. Dans les Ardennes et dans les Vosges. L'invasion n'est pas arrêtée au contraire elle a progressé, c'est une situation angoissante.
Je vais au ministère du Commerce au comité de la législation, on y commente les nouvelles en envisageant l'éventualité d'une prochaine rupture des communications.
La population de Paris est toujours très calme, mais une véritable panique s'est emparée de quelques-uns à la pensée que les Allemands sont aux portes de Paris, aussi les gares sont envahies par une foule énorme qui quitte Paris dans toutes les directions. Je prêche le calme et je déconseille la fuite surtout la division des familles comme je la vois pratiquée par quelques-uns qui envoient leurs femmes et leurs enfants en province.
Je fais quelques provisions pour parer à toute éventualité, mais je demeure plein de courage et de confiance dans l'avenir.
L'après-midi un conseil extraordinaire se tient au PLM, on y entend des propos graves. La compagnie a transféré le siège de sa direction à Lyon. À Paris le service sera assuré par le Baron Hothinguer, vice-président, Monsieur Berquot sous-directeur et Monsieur Goy secrétaire. On décide d'organiser une ambulance dans la grande halle de la compagnie. On vote à cet effet un crédit de 25 000 fr.
J'apprends aussi que le gouvernement a décidé de transférer à Bordeaux le siège du pouvoir exécutif.
Toutes ces nouvelles sont graves et me causent une bien pénible et cruelle impression.
Des aéroplanes allemands jettent des bombes sur Paris sans y causer d'ailleurs aucun dommage.

Mercredi 2 septembre 1914
Même situation. Pas de nouvelles officielles ce matin.
Continuation des départs en masse pour la province. Les Miguel et les Rebatet sont partis. Cussac emmène sa fille et ses jeunes enfants à Vichy. Les viennent nous consulter et se règlent sur notre attitude en renonçant à leur projet. Les Lifrand partent à Royan, deux de mes collègues quittent leur poste en m'écrivant des lettres qui dénotent un état d'esprit mal équilibré.
Louis lui-même vient me demander s'il serait le temps de faire partir maman, Louise et Jeanne et sa femme hors de Paris. Je lui réponds que mon sentiment est qu'elles doivent rester dans leur foyer et que les miens ne consentiront pas à me quitter. Nous avons à déjeuner la femme de Jacques qui nous apprend que son mari doit être à Soissons.
J'envisage la possibilité d'organiser une ambulance dans les locaux du tribunal.

Jeudi 3 septembre 1914
Ce qui m'avait été dit depuis quelques jours est maintenant officiel. Le gouvernement est parti pour Bordeaux. Il adresse aux pays une proclamation où sonnent trop de phrases creuses. Cette décision a pour effet d'augmenter la panique des bourgeois de Paris qui donnent un bien triste exemple.
Le général Gallieni, gouverneur militaire de Paris assume tous les pouvoirs.
Le préfet de police est mis en disponibilité puis remplacé par Monsieur Laurent de secrétaire général de la préfecture de police.
Les Allemands avancent, ils sont à Compiègne où ils ont subi un grave échec.
En Galicie les Russes remportent sur les troupes autrichiennes une grande et décisive victoire qui leur livre la place de Lernberg avec un butin considérable.
Le plus jeune fils de Delahaye, Jean, qui était sergent au 129e de ligne est blessé, mais pas gravement

Vendredi 4 septembre 1914
Le nouveau pape est élu, c'est Monseigneur de la Chiésa archevêque de Bologne qui prend le nom de Benoît XV. La situation reste, sans changement aucun engagement n'est signalé. On travaille avec ardeur à l'armement du camp retranché de Paris. Un certain nombre de portes de Paris sont fermées.
Madame Genin nous apprend que Xavier Piel l'un des fils de Paul est blessé. Il se trouve à Domfront. Sa blessure ne paraît pas grave.

Samedi 5 septembre 1914
Les Allemands abandonnent la région de Compiègne et s'éloignent de Paris dans la direction de La Ferté-sous-Jouarre et de Reims. Ils veulent évidemment nous attirer à une bataille imposante avant de reprendre leur marche sur Paris. En Lorraine et dans les Vosges, la lutte continue.
On dit que les communications des Allemands seraient coupées dans les Ardennes. Que les Russes auraient débarqué dans le nord venant d'Arkhangelsk et de Finlande. Toutes ces nouvelles qui ne sont pas officielles rassurent et donnent confiance.
Il n'y a plus d'avions allemands sur Paris depuis deux jours, grâce à la vigilance des nôtres qui leur font la chasse. La classe 14 est appelée sous les drapeaux.

Dimanche 6 septembre 1914
Je vais au cercle le matin. J'apprends la mort du jeune Dablin, c'est le premier des francs bourgeois qui paient sa dette à la patrie. D'autres sont blessés par contre de bonnes nouvelles des trois fils Délivré qui se sont déjà battus plusieurs fois ainsi que du petit Delattre sous-lieutenant de chasseurs à pied qui écrit une lettre pleine de vaillance. Nous manquons de nouvelles de René. Sa dernière lettre est du 27 août. Date où il quittait Saint-Omer pour une destination inconnue, les communications postales sont d'ailleurs très mal rétablies.
Nous allons déjeuner à Vincennes. Grand-mère est toujours assez souffrante. Les Dimier sont auprès d'elle. Jean écrit : il est toujours bien important malgré les fatigues d'un entraînement intensif.

Mardi 8 septembre 1914
On apprend qu'une bataille générale est engagée sur une ligne très étendue qui va de Nanteuil le Haudouin jusqu'à Verdun en passant par Meaux Cézanne et Vitry-le-François. Les Allemands ont été repoussés.
Le camp retranché de Paris me semble ne plus être quant à présent leur objectif et ils tentent de nous entraîner dans une action décisive pour essayer de détruire ou d'encercler une de nos armées.

Mercredi 9 septembre 1914
Le mouvement tenté par les Allemands n'a pas abouti, nos troupes ont tenu bon, elles les ont même obligés à reculer.
René a donné de ses nouvelles qui se sont bonnes, il est en route depuis six jours se dirigeant vers Rouen. Monsieur Marquésy, qu'il avait avisé, a pu aller le voir et en donner d'excellentes nouvelles.
On a également des nouvelles de Jacques et Jean Piel qui sont sains et saufs. Francis Piel est actuellement au Bourget.

Jeudi 10 septembre 1914
Les nouvelles de la bataille sont bonnes ce matin, les Allemands ont reculé de 40 km dans la vallée de la Marne ils n'ont pas réussi à nous envelopper et nous menaçons leur flanc gauche. Espérons que c'est l'aube de la délivrance qui se lève.
Je vais déjeuner à Vincennes, on a des nouvelles de Marc et de Jacques qui sont satisfaisantes.
Le fils de Saint-Mars a été blessé. Nous apprenons la mort du lieutenant d'artillerie Marcel Hua qui fut autrefois condisciple de Geneviève au cours Raffi. Et qui était passé par polytechnique a été tué à Longuyon.
Les travaux de défense de Paris sont poussés très activement. L'esprit de la population reste excellent et confiant.

Vendredi 11 septembre 1914
Journée d'espoir ! Les nouvelles de la lutte à outrance engagée depuis deux jours sont bonnes, les Allemands sont refoulés avec des pertes sanglantes. Ils sont rejetés sur la Marne et menacés d'enveloppements après un recul de 60 km. Ils avaient pensé forcer notre aile gauche et tenter le coup de force qui leur aurait permis d'entrer dans Paris. Ils sont maintenant passés de l'offensive à la défensive et leurs efforts se sont brisés sur nos canons et sur les troupes anglo-françaises qui les ont contraints à se replier. Attendons avec impatience certes, mais avec confiance l'issue de cette bataille gigantesque qui s'étend et se déroule de Château-Thierry à Verdun.

12 septembre 1914
Les nouvelles de cette lutte terrible qui se poursuit depuis bientôt huit jours sont enfin satisfaisantes. On parle d'un mouvement de recul des Allemands sur toutes leurs lignes et cela est de bon augure.
Depuis 10 jours je suis sans nouvelles de Jean aussi après m'être assuré que le service des trains entre Paris et Orléans continuait à fonctionner je me décide à partir ce soir à neuf heures.
Dans l'après-midi je tiens au tribunal une assemblée générale dans le but de savoir quels sont ceux de mes collègues qui sont restés à leur poste et ceux qui ont fui. Toute constatation faite ils sont 12 dans ce dernier cas. Je leur fais adresser une lettre circulaire les mettant en demeure de démissionner ou de rentrer.
Je dîne chez Geneviève et je pars de chez elle directement pour la gare d'Orléans. Mon voyage est plutôt pénible, mon compartiment est envahi par des employés et hommes d'équipe de la voie, qui n'ont pat pu se loger. Ils dégagent une odeur épouvantable, ils vont hélas de jusqu'aux Aubrais, de sorte que je les subis jusqu'à trois heures du matin, l'heure à laquelle nous arrivons enfin. La gare d'Orléans est fermée on ne peut sortir qu'au jour. Je vais donc trouver un coin au milieu du tohu-bohu qui l'anime. La foule qui l'encombre est très mélangée et composée de soldats blessés légèrement qui rejoignent leur dépôt, de femmes qui viennent voir leurs maris mobilisés, de parents qui viennent voir leurs enfants blessés. Les hôpitaux d'Orléans en contiennent une grande quantité.
À peine arrivé, qu'un train de blessés entre en gare, pendant une heure j'assistais au défilé de trains remplis d'infortunés Français et Allemands auxquels des soins sont donnés par des médecins militaires et des dames de la Croix-Rouge. Il y a un poste de secours important, installé dans la gare.
À cinq heures je puis enfin gagner un hôtel et y chercher quelque repos.

Dimanche 13 septembre 1914
J'ai vainement essayé de dormir. Cette nuit dans mon wagon, j'ai dû prendre froid ce qui a déterminé chez moi des douleurs très violentes. Je dois me lever et prendre quelque chose qui atténuera ce malaise.
À huit heures je vais à la caserne Coligny où réside Jean et je le trouve en parfaite santé. Il n'avait pas reçu nos lettres et nous n'avions pas reçu les siennes.
Depuis le départ du gouvernement à Bordeaux tous les rouages administratifs ont été détraqués, celui de la poste plus que tous les autres.
Je reste avec Jean une demi-heure environ, il me quitte pour assister à une revue d'armes. Il espère pouvoir me retrouver à deux heures à l'hôtel.
Je vais à la messe de 9 h à Saint-Paterne. Je me repose jusqu'à 11 h 30. À peine étais-je descendu, qu'une agitation singulière se remarque dans les groupes qui sont formés sur le mail vis-à-vis de l'hôtel et j'apprends alors la nouvelle de la victoire de nos troupes après huit jours de combats acharnés.
Bientôt la nouvelle est affichée officiellement, confirmée par une dépêche du général Joffre qui félicite les troupes. L'armée allemande fuit devant de notre poursuite en abandonnant des prisonniers et des canons, du matériel. Son recul est d'environ 150 km. Paris se trouve dégagée et libérée de la menace des armées allemandes. Nous échangeons entre voisins des propos émus, les larmes mouillent bien des paupières. À ce moment je fais dans l'hôtel une rencontre inattendue, celle de mon cousin Louis Monteret, capitaine au service des étapes et qui se trouve temporairement à Orléans, ville qu'il doit quitter vers deux heures pour remonter vers Troyes. Nous déjeunons ensemble et nous bavardons, heureux de nous retrouver dans une journée aussi favorable à nos armées. Je lui fais mes adieux à 2 h 30.
Je m'étonne de n'avoir pas encore vu Jean venir me retrouver. Je me décide alors à retourner à la caserne où j'apprends que le quartier est consigné jusqu'à six heures. Je suis navré et tout ennuyé. Je remonte le faubourg lorsque j'entends des clameurs, ce sont des soldats anglais en automobile, qui traversent le faubourg avec des fleurs et des drapeaux au milieu des acclamations et des vivats. Ils défilent environ 30 voitures chargées d'hommes et de bagages. De retour à l'hôtel, je laisse couler tristement les heures et comme j'aperçois du côté de la gare un rassemblement je m'y rends et je vois des prisonniers allemands blessés qu'on dirige en voiture vers un hôpital de la ville. Ces malheureux en voyant cette foule prennent des figures épouvantées comme s'ils allaient être égorgés.
Enfin six heures arrivent et je retrouve Jean. La journée s'achève jusqu'à neuf heures, trop rapidement à notre gré. Nous avons mal dîné dans une brasserie de la ville, mais c'est un détail insignifiant. Il me dit que le commandement leur a annoncé qu'on nommerait chef de section ceux qui en seraient jugé dignes et qu'ils se perfectionnaient ensuite dans l'exercice du commandement avant de rejoindre de régiment.
Ils font toujours un service très actif et très pénible, marches, tirs, services en campagne. Un jeune lieutenant les mène assez durement. La veille on a fait dans ce régiment de réserve un nouvel emprunt de 2200 hommes qui sont partis sur le front. Combien seront encore pris ainsi dans tous les dépôts pour rafraîchir les régiments si éprouvés déjà !
Jean m'annonce la mort de deux de ses camarades de Saint-Louis de l'an dernier. François et Rivière, c'étaient de bons amis, les voilà partis ensevelis dans leur gloire, ils sont au moins tombés victorieux. L'heure de la rentrée au quartier est, nous nous séparons pour combien de temps ?

Lundi 14 septembre 1914
J'ai couché à Orléans et j'ai décidé de n'en partir qu'à 11 h 30. Je profite de la matinée pour aller faire une prière à Jeanne d'Arc dans la cathédrale où sa statue est maintenant placée sur l'autel. Puis je vais rendre visite à Monsieur Jugé qui est un très aimable habitant d'Orléans parent de mon ami Cussac et auquel j'ai rendu autrefois service. Il a la bonté d'accueillir Jean comme un de ces enfants et de le recevoir à dîner assez souvent.
Je le remercie ainsi que sa femme et il m'accompagne jusqu'à l'hôtel. Je rentre à Paris à 6 heures du soir après un voyage de six heures aussi fatigant que celui de l'aller. Nous croisons des trains de prisonniers allemands, ils sont couchés sur la paille des wagons, inertes et mornes.

Mardi 15 septembre 1914
La poursuite des Allemands a continué. Mais ils ont fait tête à nos troupes dans des positions qu'ils avaient préparées pour se défendre sur les hauteurs de Laon. Il va falloir les en déloger.
J'apprends la nouvelle bien triste de la mort d'un des fils de couvreur ancien camarade de gens à Louis le grand. Il servait aux dragons avec son frère et il a été tué sous les yeux de celui-ci et qui a pu ramener son corps. Il avait à peine 20 ans !

Mercredi 16 septembre 1914
Les Allemands nous obligent a une nouvelle et furieuse bataille dans le but de protéger leur retraite sans doute ils ont évacué Amiens et Saint-Quentin, ils se tiennent en ce moment entre Soissons et Laon. À notre gauche vers l'Argonne leur situation est assez critique, mais ils se défendent désespérément. C'est égal ce n'est pas ce qu'ils avaient cru la France ne se donne pas à eux sans leur faire des morsures cruelles dont ils se souviendront. Les voilà maintenant presque refoulées hors de France encore un peu de courage et de confiance et nous viendrons à bout de ces hordes malfaisantes.
René donne des nouvelles, le 13 il était à Moreille en bonne santé.

Jeudi 17 septembre 1914
La bataille engagée cette fois-ci sur l'Aisne et se poursuit. C'est une bataille défensive. Les Allemands se sont retranchés au nord de Reims et il apparaît que leur ténacité sur ce point a surtout pour but de permettre à leur centre et à leur aile gauche dont les positions en Champagne et en Argonne sont très critiques. Et pouvoir sauver la face avec honneur.
De notre côté nous avons renforcé nos troupes poursuivantes et il faut espérer qu'elles auront encore une fois raison de cette dernière résistance.
Je vais déjeuner à Vincennes on n'y commente les derniers événements et j'ai apprends des nouvelles de Jacques qui a assisté aux combats de la semaine passée et qui en est sorti sain et sauf.
Dans l'après-midi je passe au cercle où je recueille quelques nouvelles de nos jeunes gens. Il y a de nombreux blessés, 17 environ, mais heureusement peu de blessures graves.

Vendredi 18 septembre 1914
La bataille se poursuit de l'Oise à l'Argonne sans changement notable dit le communiqué officiel. Cependant l'impression est que les Allemands faiblissent déjà sur notre gauche. Leur obstination leur a coûté déjà beaucoup de monde. Les blessés qui reviennent de front disent que c'est une des plus terribles batailles qu'il se soit encore livrées.
J'ai appris ce matin que Pierre Auzende était blessé à la tête et à la cuisse et qu'il avait été dirigé sur l'hôpital militaire de Marseille. Son état ne serait pas grave.
Georges Cussac est également blessé légèrement à la jambe et comme son père avait télégraphié de Vichy qu'il était à Rosny sous Bois je m'y suis rendu, mais il avait été depuis dirigé sur Argentan.
J'ai assisté dans la gare de Rosny en attendant le train qui devait me ramener sur Paris a un défilé ininterrompu de train chargé de troupes. Deux contenaient des Anglais, il y en avait jusque sur les toits, deux autres contenaient le 38e d'artillerie et ses canons. Puis un train de cuirassiers et un train de blessés dont certains paraissaient bien gravement atteints. Les dames de la Croix-Rouge leur donnaient à boire et à manger et leur prodiguaient des soins empressés.

Samedi 19 septembre 1914
Les nouvelles de la grande bataille sont peu explicites. On y voit seulement que nous progressons à l'aile gauche et que nous avons pris possession des hauteurs de la rive droite de l'Aisne. Et que d'eux-mêmes nous avons gagné du terrain en Lorraine, en même temps que sur notre droite l'armée Ducrot Prince bat en retraite ceci est d'un bon augure. Toutes les contre-attaques ont été repoussées. Il faut donc s'armer de patience et surmonter de nos angoisses. J'ai été au PLM ou une ambulance est installée et a déjà reçu 20 blessés. Il est question de faire revenir à Paris la direction et tous les services qui avaient été transportés à Lyon.
On dit qu'à Bordeaux ou se sont réfugiés les parlementaires depuis que le gouvernement y siège de il donne un piteux exemple de l'ordre et que leur conduite manque absolument de dignité.
On va former des camps pour l'instruction de la classe 14 à fin de la rendre plus facile et plus rapide. On ne sait toujours rien relativement aux saint-cyriens, Jean m'a dit que son commandement avait annoncé qu'on ferait d'eux des chefs de section suivant leur aptitude et leur degré d'instruction.

Dimanche 20 septembre 1914
Je vais au cercle ce matin. Monsieur l'abbé Jumeau est de retour il fait à la chapelle un émouvant sermon sur la douleur, appropriée à la fête de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Il tire de ce sujet en raison des circonstances, des conclusions qui impressionnent vivement l'auditoire. Il termine en saluant la mémoire de notre ami le capitaine Descroizettes blessé récemment et qui a succombé à ses blessures à l'hôpital de Sarrebourg. Le jeune Jean Delahaye qui fut un des premiers du cercle blessé au feu est présent. On l'entoure, il est modeste et calme et ne se doute pas de l'honneur qu'il s'est acquis.
D'autres ont encore été blessés parmi nos amis Augustin Faut, Fernand Bernard, André Revillon.
Je vais déjeuner à Vincennes où j'apprends que Jacques est au plus fort de la mêlée. Qu'il a écrit à Jules une lettre ou il lui narre les péripéties d'une terrible bataille à laquelle il vient d'assister et il recommande qu'on n'en parle pas à sa femme. Que Dieu le protège au milieu des dangers qu'ils courent.
Les nouvelles de la guerre sont favorables sans être encore décisives. Nous gagnons du terrain qu'on se dispute pied à pied, mais une nouvelle remplit nos cœurs de tristesse et de colère : celle qui nous apprend que nos barbares ennemis se sont acharnés à bombarder la cathédrale de Reims, qui est en flammes, est à demi détruite, puisse ces honteux attentats, valoir à ceux qui les ont commis des représailles divines terribles.

Lundi 21 septembre 1914
La presse est unanime pour flétrir la sauvagerie allemande qui a détruit la cathédrale de Reims, que des siècles avaient respectée. Une nation qui commet de tels forfaits se met au ban de l'humanité.
Bientôt sa sauvagerie sera punie, car notre offensive s'accentue et le mouvement de nos troupes tente d'envelopper l'aile droite allemande malgré leurs efforts désespérés et le sacrifice de nombreux hommes. Il faut espérer encore et attendre l'heure de notre délivrance et de leur écrasement qui sonnera bientôt.
De Geneviève reçoit des nouvelles de René, son régiment est maintenant au nord d'Amiens. Il fait partie de l'armée du général D'Amade qui opère sur l'Oise et auquel il sert de couverture. Sa santé est toujours bonne.
Au tribunal deux de mes collègues, Messieurs Gruin et Marchands ont leurs fils blessés.

Mardi 22 septembre 1914
Je reçois ce matin de lettre de Jean du 18. Il m'apprend qu'il est parti un millier d'hommes de la réserve de son régiment et que pour les mettre en état, on a pris aux saint-cyriens leur équipement jusqu'à leur capote. Cela est invraisemblable, déshabiller des hommes qui sont en formation depuis six semaines, quand ces hommes sont des élèves d'une de nos grandes écoles c'est triste. Parce que cela prouve surtout qu'on manque de vêtements et d'équipements alors qu'on vient de rappeler deux classes sous les drapeaux. C'est de plus humiliant et décourageant. Il m'annonce sans doute que pour la dernière fois leurs instructeurs officiers et sous-officiers sont partis avec le contingent fourni. Cela ne permet pas de savoir ce qu'on va faire d'eux et à quoi on les destine.
Du théâtre de la guerre les nouvelles quoique paraissant favorable d'après les communiqués officiels ne font apparaître qu'une série de luttes meurtrières sur tout le front. Sans avantages qu'il est permis d'apprécier. Voilà huit jours que cette guerre de siège et d'usure dure en nous laissant haletants et anxieux.
On a reçu des nouvelles d'André qui doit être dans un fort de Verdun ou dans ces parages. Il va bien.

Mercredi 23 septembre 1914
Nous apprenons que Jacques a été blessé la semaine dernière à côté de Reims par un éclat d'obus aux côtés. Sa blessure n'est pas grave, il a été transporté à Soissons et bientôt nous saurons sur quel autre hôpital il a été dirigé définitivement. Depuis plus de quinze jours, il était très exposé, aussi l'annonce de sa blessure qui l'éloigne momentanément du champ de bataille nous donne une sorte de soulagement.
Les nouvelles du théâtre de la guerre sont toujours sans grand changement cependant nous avons capturé hier en Champagne un grand nombre de prisonniers, 7000 environ, plus 20 automitrailleuses avec leur personnel.. Ce qui prouve le découragement de l'ennemi qui se rend sans combattre. J'apprends d'autre part que des troupes en très grande quantité sont depuis plusieurs jours amenées par nous sur le front, ce qui semble l'indice d'une action décisive imminente.

Jeudi 24 septembre 1914
Suzanne a reçu des nouvelles de Jacques qui est à Bergerac, elle va sans doute s'y rendre afin de s'assurer que son état qu'il dit être peu grave. J'apprends que Jean Piel a donné de ses nouvelles et qu'il déclare que c'est un véritable miracle qu'il soit sain et sauf après les terribles batailles auxquelles il a assisté et où il a vu presque tous ses camarades disparaître. Son frère Jacques Piel est sauf aussi. Il a été nommé Maréchal des Logis sur le champ de bataille. René est dans la Somme au nord-ouest d'Amiens, il va bien.
L'aile gauche de notre armée s'est encore avancée sur l'Oise et la Somme. Péronne a été réoccupée, menaçant de plus en plus l'aile droite allemande.
Les troupes anglaises de l'Inde sont en France. C'est un nouveau contingent de 40 000 hommes environ de soldats bien exercés. On approche du dénouement.

Vendredi 25 septembre 1914
La grande bataille décisive est engagée. Nous attendons avec confiance, mais avec angoisse le résultat. Les nouvelles sont vagues, on progresserait à gauche, mais les Allemands ont renforcé leurs effectifs de ce côté. La lutte s'étend de Péronne à Verdun, c'est un énorme front de bataille.
Nous avons aujourd'hui la visite de Paul Piel qui arrive de La Baule et qui nous a donné des nouvelles reçues de ses fils Jacques et Jean. Tous deux bien exposés et qui sont encore actuellement aux prises avec l'ennemi dans ces combats meurtriers. Son fils Xavier blessé, va mieux, mais il est encore bien faible et hors d'état de reprendre campagne.
Dans l'après-midi Adeline est venue nous voir avec sa fille, elle est séparée de son mari depuis la fin de juillet. Elle avait quitté Nancy à cette époque pour aller au bord de la mer où son mari devait aller la rejoindre. La guerre est survenue et elle n'a pas pu regagner Nancy, qui a été bombardée peu violemment, mais où elle ne peut pas retourner à présent. Car on se bat dans les environs. Elle est à Amiens chez son frère Louis avec son fils et sa fille.
Les journaux nous apprennent que le fils de Léon Riquet, récemment marié et qui était lieutenant de réserve, a été tué le 7 septembre.

Samedi 26 septembre 1914
La bataille se poursuit avec acharnement à notre aile gauche, surtout ou les Allemands ont amené d'importants renforts entre la Somme et l'Oise qu'elle est le plus particulièrement violente. Les résultats ne peuvent plus se faire attendre.
Jean écrit une lettre du 22 reçue ce matin où il annonce qu'ils ont pour la troisième fois de nouveaux instructeurs et que paraît-il et ne partiront pas avant le 15 novembre et comme chef de section. Dans l'après-midi je vois à la gare de Lyon des soldats blessés, des zouaves et des turcos qu'on dirige vers l'ouest, le public les fête et les embrasse en leur distribuant des cigarettes.

Dimanche 27 septembre 1914
Ce matin j'ai accompagné à la gare du Nord un détachement de 600 hommes de la garde républicaine qui partent couvert de fleurs et acclamés. Ce sont des volontaires qui vont remplir le rôle de chef de section dans les régiments que les dernières batailles en ont décimé.
Je vais ensuite au cercle ou j'apprends que le second fils Délivré a été promu capitaine sur le champ de bataille, son frère Jean est nommé sergent-major.
Nous déjeunons à Vincennes. Les nouvelles de Jacques sont bonnes, il est légèrement blessé. Le soir en rentrant à Paris nous apprenons qu'un aéroplane allemand est venu survoler Paris en lançant cinq bombes, dont une a blessé grièvement une petite fille de sept ans et tué un de nos cousins éloignés Monsieur Hocquet notaire, de la famille Boudaille et Marquis. Les nouvelles de la guerre indiquent que les attaques de l'ennemi ont été partout repoussées.

Lundi 28 septembre 1914
Les nouvelles continuent à être favorables. Nous progressons sur l'aile gauche et sur l'aile droite et malgré des attaques désespérées l'ennemi n'a pu briser notre ligne.
Le communiqué signale l'héroïsme des troupes et leur excellent moral malgré la lutte effroyable ininterrompue qu'elles contiennent.
Le gouvernement publie de nouveaux décrets sur les loyers et sur le moratorium des effets de commerce. Nous recevons des nouvelles de Pierre Auzende dont la blessure est plus grave qu'on ne le supposait. Il aune fracture du crâne et on a du le trépané. Il devra garder le lit pendant au moins un mois et cela va l'affaiblir, heureusement que son état général est bon.

Mardi 29 septembre 1914
Le communiqué officiel d'aujourd'hui indique les positions de nos armées, il en ressort que nous avons fait des progrès très notables dans le nord de la Somme. J'ai même appris de source sûre que les positions de nos troupes étaient encore plus favorables que ne l'indique le communiqué. Nous approchons de la frontière du Nord et nous menaçons les communications de l'aile droite allemande.

Mercredi 30 septembre 1914
Geneviève reçoit des nouvelles de René. Elles sont du 23. Il était à Doullens en bonne santé.
La situation militaire continue à s'améliorer par une progression constante. J'apprends que le fils de Monsieur Guélot agréé du tribunal, sorti de Saint-Cyr cette année a été blessé, mais peu gravement.

Jeudi 1er octobre 1914
Nous recevons des nouvelles de Jean qui datent du 25 et du 26 septembre. On vient de réunir à Orléans dans son régiment tous les saint-cyriens du cinquième corps d'armée. D'après un ordre du ministre, cela prouve qu'enfin on va s'occuper de les utiliser. Ils auraient été rééquipés et on leur a donné des capotes. Qu'on ne les en dépossèdera pas de nouveau !
Adeline Robert est venue passer l'après-midi à la maison, elle doit rentrer à Nancy d'ici deux jours. Les trains ont repris leur service pour cette direction. Nous apprenons que Monsieur Desforges, mari de Valentine Benoît est blessé il a été transporté à Limoges où sa femme est partie à la réception d'un télégramme lui annonçant cette nouvelle.
Un jeune saint-cyrien de la dernière promotion, Pinel, dont la famille habite Neuilly vient d'être tué dans l'Aisne. Un jeune lieutenant de réserve des francs bourgeois, Cadi vient d'être blessé, il est soigné à Dijon.
On dit aujourd'hui que l'armée de von Gluck, qui occupe l'aile droite allemande est à notre merci. Cela n'est pas encore officiel, cependant la nouvelle paraît certaine. Je n'ose encore cependant la considérer comme telle. On dit qu'ayant demandé à se rendre avec ses hommes, cela lui aurait été refusé en raison de l'altitude odieuse des armées allemandes. Il aurait alors repris la lutte, espérons qu'elle se terminera d'ici peu.

Vendredi 2 octobre 1914
Les nouvelles de la bataille sont toujours vagues. Nous savons seulement que le front s'étend maintenant à notre aile gauche jusqu'au sud d'Arras. Ce qui indique un commencement d'enveloppements très vastes. Nous progressons en outre du côté de la Meuse à l'est de Verdun. Les bruits qui circulent et qui laissent deviner une situation encore plus favorable que celle qui est indiquée énervent un peu. Il faut savoir s'armer de courage. Je vais au cercle où j'apprends la triste nouvelle de la mort de deux jeunes gens, Anselme et Amédée Fau, tués dans les derniers combats. Ce dernier surtout était une excellente nature et appartenait à une famille très attachée aux francs bourgeois. Trois anciens membres de la maison de famille sont également tombés.
L'officiel d'hier publie un décret qui rétablit la dignité de Maréchal. C'est là, l'indice de récompense prochaine. Ce la concorde avec les nouvelles officieuses qui se propagent.

Samedi 3 octobre 1914
Rien de nouveau du théâtre de la guerre. Des attaques violentes dans la région de Noyon ont été brisées et nous continuons à gagner du terrain dans le Nord jusqu'au-dessus d'Arras et dans l'Argonne. Les Allemands se battent en désespérés, ils bombardent violemment les forts d'Anvers, surtout qu'avant d'évacuer la Belgique il leur faut encore faire quelques soubresauts.
Un de mes collègues du tribunal dont le fils qui appartient au même régiment que Jean a été blessé il est actuellement à Orléans au dépôt, il m'a proposé de m'emmener avec lui demain en automobile à Orléans. Ce que j'ai accepté avec plaisir.

Dimanche 4 octobre 1914
Ainsi comme convenu, je suis parti ce matin en auto pour Orléans avec Monsieur Gruin à 7 heures et nous sommes arrivés devant les casernes à 10 heures.
Tout au long de la route, il nous a fallu nous arrêter aux postes nombreux, échelonné et gardé par des territoriaux auxquels il faut exhiber notre laissez-passer.
Près d'Orléans, on traverse un véritable camp anglais. Il paraît en effet qu'Orléans est le camp de concentration des troupes anglaises.
Sur la route un spectacle très curieux nous est donné : nous croisons une colonne de soldats hindous en tenue de campagne. Il y en a la valeur d'un régiment, ce sont des hommes superbes au teint bronzé comme nos turcos au type caractéristique et coiffé d'un turban qui retombe en flottant derrière la tête.
En arrivant devant la caserne du 131e nous demandons à voir nos militaires, on les voit précisément de 11 heures à midi, mais si le fils Gruin qui est blessé peut sortir en ville le soir, de six heures à neuf heures, j'apprends que les saint-cyriens ont été vaccinés la veille contre la fièvre typhoïde ce qui les a beaucoup fatigués. Ils sont consignés toute la journée. C'est une déception. Je reste donc avec Jean jusqu'à midi. Me proposant de revenir à la caserne vers six heures pour le revoir un instant à l'heure où les visites sont permises, mais sans pouvoir espérer de le faire sortir avec moi. Je vais déjeuner et vers deux heures, la réflexion me vient de retourner à la caserne et d'essayer de le voir à nouveau.
Le sergent de garde me déclare que cela est impossible avant six heures. Je lui demande alors de faire porter ma carte au commandant du dépôt en lui priant de me recevoir. Le planton revient bientôt et me dit de le suivre.
Je suis introduit chez le commandant qui m'accueille avec beaucoup de courtoisie, je lui expose que je suis venu de Paris pour voir mon fils et j'apprends que le quartier est consigné. Il ne me laisse pas finir ma phrase et il me dit : « Je vais lui signer une permission qu'on va lui porter, vous pouvez l'attendre dans la cour ». Je me confondais en remerciements, mais le commandant ajouta qu'il était très heureux de pouvoir mettre agréable.
Comme je lui parlais de la situation des saint-cyriens, il me dit qu'ils avaient fait de grands progrès. Qu'on en ferait sans doute des aspirants dans un mois et quatre mois après on en ferait des chefs de section. Il ajouta que leur instruction devait être poussée très activement. Ils avaient des instructeurs éprouvés et qu'ils allaient suivre des cours spéciaux. Je retrouvais bientôt Jean dans la cour tout étonné du succès de ma tentative. J'ai appris de lui qu'un ordre du ministre, ainsi qu'il me l'avait écrit avait décidé que les saint-cyriens seraient regroupés au chef-lieu du corps d'armée. Ceux de Blois, de Montargis et d'Auxerre étaient arrivés. On avait rappelé ceux qui déjà, avaient été envoyés sur la ligne de feu. Il me raconte qu'on les avait réunis dans des chambres de 10 à 12. Qu'on les avait équipés de nouveaux tout à neuf en leur distribuant même des bourgerons, des caleçons, des gilets de flanelle, des mouchoirs, des guêtres et enfin qu'on leur avait donné tout ce qui leur faisait défaut. À dater du lundi 5, ils auront des notes qui serviront à leur classement. Voilà donc enfin qu'on s'intéresse à leur sort, qui jusqu'alors avait était laissé à l'arbitraire du commandement des dépôts.
Je suis persuadé que la lettre que j'avais écrite à Bordeaux en signalant leur situation n'est pas étrangère à cette nouvelle orientation puisque c'est dans la quinzaine qui a suivi qu'on en voit toutes ces mesures ont été été prises.
Nous profitons de notre après-midi pour aller rendre visite à la famille Jugé qui est toujours si aimable pour Jean et qui est très heureuse de cette visite.
Jean apprend la mort d'un certain nombre de ses camarades qui sont tombés glorieusement et je vois que cela est loin d'affaiblir son ardeur et ne fait que l'augmenter.
Nous nous retrouvons à dîner avec la famille Gruin tout étonnée de voir Jean après notre visite du matin à la caserne où je n'avais eu aucun espoir de l'avoir ainsi avec moi. Nous reconduisons après dîner nos deux militaires à la caserne et je remercie très cordialement Monsieur Gruin qui m'a permis de passer une bonne journée.

Lundi 5 octobre 1914
J'ai couché à Orléans et à huit heures nous repartons en auto pour Paris. Monsieur Gruin me propose de revenir par Pithiviers et Fontainebleau et de déjeuner dans cette dernière ville. Le temps est magnifique, le voyage s'accomplit à notre gré. Nous faisons même un crochet dans la forêt de Fontainebleau ou nous admirons le panorama des gorges d'Apremont. Puis nous reprenons la route Ronde qui nous mène dans la ville. Déjeuner à l'hôtel du Cadran Bleu et retour par la Croix du grand Veneur, Essonne Juvisy Paris. Il est quatre heures quand je suis de retour. Je lis les nouvelles parvenues du front. La bataille se poursuit indécise avec un léger recul de notre part, dit le communiqué.
Pourtant le président de la République est parti avec le ministre de la guerre et le président du Conseil pour aller au grand quartier général. Cela donne un peu de confiance, malgré l'impossibilité où l'on se trouve devant le vague des communiqués, de se faire une idée sur l'issue de l'action engagée, qui est très violente sur notre aile gauche. Il faut se raidir et attendre.

Mardi 6 octobre 1914
Mauvaise journée, j'y reçois des nouvelles bien attristantes de la famille Pinta. Elle perd deux de ses membres tués à l'ennemi : Paul le fils de Monsieur Gustave jeune père de famille et deux bébés, qui a été tué le 20 août et Maurice l'un des fils de Madame Camille Pinta qui vient d'être tué récemment.
J'avais appris au tribunal la mort du fils de mon collègue Douin, sergent major au 231e, tué le 29 août et les deux frères d'un des agréés du tribunal, Monsieur Taupin, l'un était général de brigade et l'autre commandant de tirailleurs, en outre mon collègue Manfroy m'apprenait qu'un de ses neveux venait d'être amputé d'une jambe.
Les journaux du soir annoncent également une attristante nouvelle : le comte de Mun, l'éminent orateur catholique est mort subitement cette nuit à Bordeaux. Depuis le début des hostilités, il écrivait dans l'Écho de Paris des articles réconfortants pleins de foi patriotique et religieuse. Sa perte sera bien vivement ressentie dans le monde catholique.
Les nouvelles de la guerre causent aussi quelques surprises. Les Allemands ont massé de nouvelles troupes dans le Nord et devant la région de Lille. Quel sera l'effet de cette manœuvre ? Il faut espérer que les chefs de notre armée sauront la conjurer.

Mercredi 7 octobre 1914
La bataille continue avec acharnement dans la région du nord, notre cavalerie est aux prises avec la cavalerie ennemie sur un front qui se développe de plus en plus et atteint maintenant la région de Lens. Nous touchons à la frontière belge et notre but paraît être d'espérer une jonction avec les armées belges qui résistent énergiquement à Anvers aux mêmes assauts furieux et désespérés que ceux que nous subissons.
Le président de la République est rentré à Paris après avoir visité le quartier général français et le maréchal French commandant supérieur des troupes anglaises.

Jeudi 8 octobre 1914
Le communiqué officiel indique que notre cavalerie a refoulé la cavalerie allemande au nord de Lille et que notre action s'étend jusqu'à la mer du Nord, cela semble confirmer que nous avons atteint sur ce point la Belgique. La bataille est toujours très violente dans la région de Roye au nord de la Somme. Elle se poursuit, nous dit-on, dans des conditions satisfaisantes.
À l'aile droite bien que les Allemands soient toujours maîtres de Saint-Mihiel, nous avons avancé jusqu'à Hastière ce qui place leurs armées dans une situation critique.
Le soir je vais au cercle où se tient un conseil des directions. J'y recueille encore quelques nouvelles de nos amis et malheureusement il faut encore enregistrer des pertes sensibles : Georges Mulet, marié et père de famille, André Griarche, Chatelain, Paul Honoré, puis de nombreux blessés : Battenfeld, Blouin, Aubin, Gagnière, Serres, lieutenant de tirailleurs, ancien président de l'académie à l'école, qui a été blessé et fait prisonnier.

Vendredi 9 octobre 1914
Rien de nouveau la situation est stationnaire. On se bat surtout à Lens et Arras jusqu'au centre de la région comprise entre la Somme et l'Oise.
Je vais voir Jacques qui regagne Rouen, il passe la journée à Paris, il est en bonne voie de guérison et le mois qu'il vient de passer au repos lui a donné bonne mine, il est probable qu'il y restera encore quelque temps avant de repartir. Nous sommes toujours sans nouvelles de René, il est vraisemblable que les opérations qui se poursuivent dans le Nord auront interrompu les courriers, c'est par Landerneau qu'il faut maintenant lui écrire.

Samedi 10 octobre 1914
Les batailles engagées hier nous ont été favorables, c'est du moins ce qu'indiquent les communiqués officiels qui disent que la situation est satisfaisante. Nos troupes ont progressé partout, notamment sur l'Oise où elles ont fait 1600 prisonniers et vers Saint-Mihiel les troupes allemandes engagées de ce côté, pourraient bien se trouver débordées par notre offensive.
Malheureusement on annonce comme probable l'occupation d'Anvers, que le roi des Belges et les légations avaient évacué hier. Cette nouvelle est fâcheuse, car on pensait que la place résisterait plus longtemps, mais les Allemands ont pu tourner les positions en traversant l'Escaut entre Termonde et Gand. Le roi se trouve maintenant à Ostende avec le gouvernement. Très vraisemblablement avec un important noyau de troupes, augmenté de contingents anglais et peut-être français. Dans ce cas ses troupes pourraient, s'en doutent, rejoindre prochainement nos forces principales qui opèrent dans le Nord. Notre cavalerie poursuit la cavalerie allemande.
Aux alentours de la Gare de Lyon, j'ai vu ce matin un grand nombre de soldats de nos troupes d'Afrique : Turcos, tirailleurs sénégalais, tirailleurs marocains, blessés ou éclopés. Ils regagnent les dépôts qu'on a constitués pour eux dans le midi, à Latte, Aix et Menton. Ce sont presque tous des hommes médaillés ayant déjà fait campagne.

Dimanche 11 octobre 1914
Rien de nouveau à signaler dans la situation des armées. Nous n'avons pas fléchi et nous avons au contraire progressé au centre et vers l'est.
Geneviève a reçu de René, enfin, une carte postale qui laisse penser qu'il se bat dans la région du Nord. Elle est datée du 30 septembre.
Espérons cependant que c'est en attendant des troupes de premières lignes. On a aussi engagé les régiments territoriaux de cette région. Il y a là, avec son régiment, le 12e, 14e, 18e.
Nous déjeunons à Vincennes et dès notre retour à Paris nous apprenons que deux avions allemands ont recommencé leur sinistre randonnée sur Paris : ils ont lancé une vingtaine de bombes, tuant trois personnes et blessant 14. Une de ses bombes est tombée sur Notre-Dame où elle a brisé quelques poutres supportant la toiture. Et une autre dans le jardin de l'archevêché, juste en face de chez nous. Elle n'a pas éclaté et a fait seulement un trou dans la terre.
Il serait grand temps que nos aviateurs fassent la chasse à ces bandits qui font tant d'innocentes victimes et tentent d'affoler la population.
La foule n'a cessé toute la journée de visiter le lieu où la bombe est tombée dans le square. Celles qui ont été les plus pénibles sont, l'une faubourg Saint-Antoine, près de l'hôpital et l'autre rue de l'Aqueduc près de la Gare du Nord.

Lundi 12 octobre 1914
Encore un avion allemand qui vient de semer quelques bombes sur la Gare du Nord. Il ne cause heureusement aucun dégât et ne fait aucune victime. Un communiqué officiel indique que des escadrilles vont être organisées pour leur donner sérieusement la chasse.
Je reçois une lettre de Jean qui va toujours bien et me signale la nouvelle arrivée à Orléans de troupes hindoues et d'artillerie anglaise, ils sont cantonnés à Cercottes. Les nouvelles de la guerre sont bonnes nous avons gagné encore quelque terrain dans l'Aisne et au nord-est de Verdun. Dans l'Oise nous avons encore conquis d'un drapeau poméranien, cela fait le septième depuis le début de la guerre et ils ont tous été conquis de vive force.
On dit, mais ce n'est pas officiel que nos avant-gardes dans le Nord ont déjà pris contact avec les troupes belges et anglaises qui se sont repliées d'Arras dans la région de Gand et d'Ostende et qui se sont dirigées de ce côté vers notre frontière.
D'autre part, l'occupation d'Anvers n'a pas empêché les forts qui entourent la ville de continuer leur héroïque résistance et 24 de ces forts tiennent encore. La Belgique continue à donner la mesure de sa ténacité et de son héroïsme.

Mardi 13 octobre 1914
Les nouvelles de la guerre ne nous permettent pas de distinguer exactement ce qui se passe, notamment dans le Nord. Notre situation reste satisfaisante, nous n'avons reculé nulle part et nous avons progressé sur certains points au centre et à l'est.
C'est dans le nord que ce concentre en ce moment toute l'action des Allemands pour déborder notre gauche. Suivant leur immuable tactique. Nous avons repris l'offensive de ce côté à partir d'Hazebrouck et de Béthune, mais Lille a été de nouveau occupé par les Allemands. Le communiqué de 3 h ajoute que la ville était occupée que par un détachement de la territoriale.
Cette nouvelle émeut Geneviève et Jeanne parce que René est dans cette région. Mais son régiment n'était pas celui de Lille et il est très improbable qu'il ait été envoyé dans cette ville alors que son centre était Abbeville. Je ne doute pas que des nouvelles prochaines de René viendront dissiper notre inquiétude.
Par ailleurs nous avons progressé à Arras, à Albert et dans la direction est de Verdun. Le gouvernement belge vient de transférer son siège au Havre. Seul le roi Albert est demeuré à la tête de son armée avec le ministre de la guerre. Ce jeune roi aura une belle page dans l'histoire, son héroïsme lui conquiert toutes les sympathies.
Jean écrit le 11 qu'il a eu la visite de René Ménard et de sa mère, de passage à Orléans où ils ont de la famille.

Mercredi 14 octobre 1914
Rien de nouveau dans les quelques vagues renseignements que nous donnent les communiqués. On y lit cependant que des troupes anglo-françaises ont occupé Ypres en Belgique ce qui permet de constater que nous nous opposerons de ce côté aux débordements des troupes allemandes et que notre jonction s'est opérée avec l'armée anglo-belge qui a évacué Anvers.
J'apprends par Monsieur Echimard qu'André Bénard, conseillé du cercle, qui est officier de réserve a été blessé et prisonnier.
Je reçois une lettre de Jean qui signale l'arrivée à Orléans de jeunes saint-cyriens de sa promotion, blessés au feu. Ils appartenaient au 113e de Blois.

Jeudi 15 octobre 1914
Nous n'avons toujours pas de nouvelles de René depuis sa carte du 30 septembre. Il est vrai qu'elle est arrivée dimanche dernier et que sans doute la difficulté des communications dans la région où il se trouve en est la cause.
Je vais voir Marie, ma sœur, afin d'avoir des nouvelles de Pierre Auzende, elles ne sont pas mauvaises, mais la cicatrisation sera longue et on redoute toujours une nouvelle intervention chirurgicale. Nous recevons des nouvelles d'Adeline qui est enfin de retour à Nancy, heureuse d'avoir retrouvé son mari et son foyer. Elle nous dit qu'à Nancy qu'il y a pour 1 million de francs de dégâts, causés par le bombardement. Mais que ce sont surtout les faubourgs qui ont souffert.
Les nouvelles de la guerre signalent une situation satisfaisante. Nous avons progressé un peu partout et nous tenons les Allemands en échec dans le nord ou des événements importants se préparent.
Joseph est reçu à la première partie de son bachot.

Vendredi 16 octobre 1914
Je reçois au tribunal la visite de mon pauvre collègue Carpentier dont le fils aîné a été tué dans l'Aisne. Il était lieutenant du génie. Il a succombé en accomplissant une mission périlleuse. La destruction du tunnel de Vierzy. La douleur du pauvre père est immense. Son fils laisse deux de jeunes enfants.
Jacques est de retour à Paris, il a eu une permission de convalescence de 8 jours et doit être de retour à Rouen le 22.
Les nouvelles de la guerre continuent à être favorables, nous avons opéré notre liaison avec les armées belges et anglaises. Notre front s'étend maintenant jusqu'à la mer. Toutes les actions entreprises par les Allemands pour nous déborder sur la gauche ont échoué.
Henri Bertaux de retour de Bordeaux où il était parti au mois de septembre vient nous voir avec Élise dont les parents habitent Cambrai et Valenciennes ont dû fuir devant les Allemands et se sont réfugiés chez eux à Villiers le Mahieu. Ils repartent demain.

Samedi 17 octobre 1914
Les armées belges, anglaises et françaises ont fait front dans le Nord et ont barré la route aux armées allemandes. Nous avons même progressé dans la direction d'Armentières et d'Arras. C'est de bon augure. Les autres parties du front sont calmes en général, sauf une nouvelle avancée de nos troupes au nord de Verdun.
Monsieur Paul Piel me donne des nouvelles de ses fils qui sont toujours sains et saufs. Jean Piel est plus particulièrement exposé. Il s'est battu sans interruption depuis le début de la campagne. Il écrit qu'il ne reste qu'une trentaine d'hommes debout de sa compagnie.
Un décret ordonne la mise sous séquestre des maisons allemandes et autrichiennes qui pullulent en France et surtout à Paris.

Dimanche 18 octobre 1914
Je vais à la messe du cercle où j'apprends que notre ami Accasie, qui avait repris du service comme officier, vient d'être fait prisonnier sans blessure.
Nous déjeunons à Vincennes où Jacques est venu avec Suzanne, sa permission expire jeudi prochain. Il est presque complètement remis sauf un peu d'oppression. On parle des nouvelles de la bataille du Nord, car ce n'est plus de l'Aisne qu'il est question maintenant, elles sont favorables, nous gagnons du terrain. Armentières est occupé par nous, nous sommes dans les faubourgs de Lille. Les Anglais et les Belges nous secondent très efficacement entre Nieuport et Lille.

Lundi 19 octobre 1914
Je reçois une lettre de Jean qui travaille toujours beaucoup il se porte bien. Il me dit que l'on vient de leur donner la nouvelle capote couleur gris bleu. Et que l'on a prélevé 2000 hommes sur le régiment territorial pour les envoyer dans le nord.
René n'a toujours pas donné de ses nouvelles, sa dernière lettre date du 30 septembre. Les combats violents qui se déroulent dans le nord depuis 10 jours en sont certainement la cause. Car ils doivent empêcher la circulation des correspondances. Le soir on annonce que les Belges ont refoulé les Allemands au nord et reprit Roulers. De notre côté nous avons encore avancé vers Lille qui ne tardera pas, espérons-le, d'être définitivement reprise.
En Alsace nous occupons toujours Thann et nous avançons vers Colmar. Toute l'attention se concentre en ce moment sur la région du nord de la France et de la Belgique.

Mardi 20 octobre 1914
Le matin à 10 heures nous assistons à l'église Saint-Roch au service célébré pour le repos de l'âme de Paul Pinta, sergent réserviste, fils de Monsieur Gustave Pinta qui a été tué à l'ennemi récemment. L'après-midi je fais des démarches à la préfecture de police avec Madame Accasie, qui a été très émue en recevant la visite d'un inspecteur police qui venait s'enquérir de sa situation. Il laissait supposer que son mari, prisonnier récemment, pouvait être d'un patriotisme suspect ! Tout cela parce que le télégramme qu'elle avait reçu, lui annonçant cette nouvelle, venait directement de Mayence. Monsieur Daru commissaire aux délégations judiciaires nous reçoit fort aimablement et la rassure.
Les nouvelles de la guerre signalent des avantages manqués des troupes franco-anglo-belges, et l'opiniâtreté d'une lutte qui se poursuit dans les villages maison par maison.
En Alsace nous occupons les accès qui mènent à Colmar et Mulhouse et nous n'avons cessé de nous maintenir à Thann.

Mercredi 21 octobre 1914
Rien de nouveau sinon la continuation de la bataille dans le nord et la résistance des armées alliées aux attaques furieuses des Allemands.
Jean écrit et envoie des photographies de lui, très réussies, une où il est en tenue de campagne et une autre où il est dans un groupe d'anciens du lycée Saint-Louis, actuellement avec lui à Orléans. Nous avons formé le projet d'aller le voir à Orléans. Dimanche, il doit être libre à trois heures. Nous sommes toujours sans nouvelles de René. Je lui écris par l'entremise d'un de mes collègues du tribunal, Monsieur Senly, qui est attaché à l'état-major général et qui tentera d'avoir de ses nouvelles.

Jeudi 22 octobre 1914
Toujours les mêmes combats, dans le Nord. C'est une bataille acharnée qui se livre là, depuis plusieurs jours, de Nieuport à la Bassée. Les Allemands ont concentré dans cette région des forces considérables. Ils n'ont pu nous forcer sur d'autres parties du front sans quelque succès partiel.

Vendredi 23 octobre 1914
La bataille se poursuit dans le nord avec une grande violence. Mais si les Allemands ont amené contre nous des masses d'hommes, le grand état-major nous signale que ces hommes sont très jeunes ou trop âgés. Ce sont les dernières recrues nouvellement équipées et elles n'ont pas la valeur des premières troupes qui nous furent opposées, aussi devons-nous avoir confiance. Cette raison cependant, ne calme pas nos inquiétudes. Nous n'avons toujours pas de nouvelles de René. Nous pensons que son régiment ne reste pas inactif et nous ne pouvons pas empêcher les dangers qu'ils courent. Espérons que nos prières réunies, formeront un faisceau assez puissant pour le protéger, ayons confiance dans la sainte patronne de sa famille, la bienheureuse Jeanne d'Arc. Les jours s'écoulent sans nous apporter les nouvelles que nous attendons, quelles angoisses ! c'est ainsi qu'il nous faut vivre maintenant, jusqu'au jour qu'il plaira a Dieu de nous délivrer. Demain nous partons Jeanne Mimi et moi pour voir Jean à Orléans.

Dimanche 25 octobre 1914
Nous partons à 9 h 15 du matin pour Orléans. Nous arrivons à 14 h 45, après avoir déjeuné dans train avec des provisions achetées au départ.
Le temps de laisser nos paquets aux buffets, nous nous dirigeons vers l'hôtel Saint Aignant où j'avais donné rendez-vous à Jean et où il ne tarde pas à nous rejoindre. Nous passons ensemble l'après-midi. Nous allons prier à la cathédrale puis nous marchons jusqu'à l'extrémité du pont de la Loire où se trouve la statue de Jeanne d'Arc combattant à pied.
L'après-midi se passe vite et nous dînons aux buffets avant de reconduire Jean à 21 h jusqu'à la caserne. Nous rentrons à Paris, arrivée à 4 h 45 du matin. Nous prenons connaissance des nouvelles de la guerre : toujours le même acharnement dans la défense des positions. Malgré une légère avance allemande entrent Dixmude et Nieuport en Belgique sur la rivière l'Ysère.

Lundi 26 octobre 1914
Je trouve une lettre de Monsieur Goye, secrétaire du PLM, auquel je m'étais adressé pour connaître le nom d'un sergent fourrier du régiment de René. Employé au PLM, dont René avait parlé à Geneviève après son arrivée au régiment, comme étant un de ses camarades. Il se nomme Noizot et sa famille habite 42 rue du Château d'Eau. Je me rends à cette adresse afin de savoir si cette famille a été plus favorisée que nous le sommes par rapport aux nouvelles. J'apprends de sa mère et de sa sœur qui me reçoivent qu'il a été nommé sergent major le 27 septembre à la 8e compagnie. Il était avant avec René à la 11e. Il a écrit à sa famille le 28 septembre une carte parvenue le 7 octobre, dans laquelle il dit qu'il se trouve dans les tranchées près d'un bois en pleine bataille sous une pluie d'obus ? Qui ne leur a pas fait grand mal.
Le 12 septembre il a écrit une nouvelle carte datée de Doulens arrivée le 22, où il dit qu'après six jours de bataille ils sont revenus à Doulens. Enfin le 15, il dit dans une lettre reçue le 20, qu'il a de la bronchite et une atteinte de rhumatismes, qu'il doit être évacué.
Il est actuellement à Flers dans l'Orne, soigné dans l'école libre de l'Immaculée Conception. Où il ne doit pas rester longtemps, car il doit être évacué sur le dépôt de Landerneau.
Je lui écris aussitôt pour lui demander s'il a eu des nouvelles de René et s'il l'avait des nouvelles depuis la bataille. Je vais ensuite faire une autre visite à Madame Thévenin. Elle avait fait paraître dans le Petit Parisien une annonce relative à un soldat du régiment de René, qui avait été blessé le 3 octobre et sans nouvelles depuis. Cette dame me dit que le soldat est un de ses cousins, dont la femme habite Egreville en Seine-et-Marne. Elle n'a pas de nouvelles depuis un mois, elle a été prévenue de sa blessure par le maire.
Cette dame me donne l'adresse de Madame Venielle, demeurant 64 rue de Maistre qui est sans nouvelle de son mari du même régiment de René. Elle me dit qu'il y a à Rennes un officier du 14e qui est blessé et soigné à l'hôpital Saint Vincent. Il se nomme de Brandt. Je me rends chez Madame Vénielle que je ne rencontre pas. J'y retournerai demain. Ce qui m'inquiète est de savoir que le régiment de René est rentré à Doulens vers le 12 et que de cette ville on a pu recevoir des nouvelles, puisque la famille Noisot en a reçu.

Mardi 27 octobre 1914
Je continue mes démarches pour me renseigner sur le sort de René. Dont nous ne savons toujours rien. Je vais voir Madame Venielle. Elle a justement reçu hier soir, trois lettres de son mari. Auparavant elle en avait reçu une datée du 1er octobre arrivé le 13, dans laquelle il disait qu'ils étaient devant l'ennemi, dans un bois. Les trois dernières lettres sont du 1er et du 13 postées de Doulens. Elles disent qu'ils étaient au repos après une lutte de huit jours. La seconde du 16 datés de Barly dans le Pas-de-Calais et la troisième du 22 datée de la Somme où il dit qu'ils vont partir de cette localité pour une nouvelle destination qui leur est inconnue.
Cela confirme exactement les indications que j'avais recueillies auprès de la famille Noisot. Et renouvelle les inquiétudes au sujet de René dont nous n'avons rien, alors que ses camarades ont eu le loisir d'écrire deux ou trois cartes.
Nous espérons encore que les courriers nous apporteront des nouvelles. Il y a pu y avoir des correspondances égarées. Il nous faut garder toute notre confiance et prier plus que jamais pour notre cher absent.
J'apprends aussi que son régiment fait partie de la 81e division commandée par le général Brugère.
Je vais au tribunal l'après-midi où je reçois la visite de mon collègue Monsieur Senly qui est attaché à l'état-major du général Joffre et auquel j'avais écrit pour tenter d'obtenir des nouvelles de René et de lui faire parvenir des lettres de notre part.
Il me dit qu'il a parcouru la veille la liste des tués du 14e régiment territorial et que le nom de René n'y figure pas. Cela me rassure un peu, quoi qu'il ne sache pas depuis quand cette liste a été dressée. Toutefois comme le régiment ne s'est pas battu depuis le 10 octobre, il y a bien lieu de croire que la liste est complète, car depuis cette date les états ont eu le temps de parvenir. Il m'annonce en même temps que la 81e division va t'être rapatriée vers Paris et dissoute. On puisera dans les éléments des hommes qu'on enverra dans des régiments de réserves. Il ajoute que cette transformation a pu nuire à la distribution des correspondances. Il se propose d'ailleurs de me tenir au courant des renseignements qu'il aura probablement sur René. Ces nouvelles laissent encore planer de l'espoir et me réconfortent en partie. Attendons l'avenir et remettons Jean à la providence qu'elle protège celui dont le sort nous cause actuellement tant d'angoisse.
Les nouvelles de la guerre sont toujours à peu près semblables. Notre ligne de défense est bien gardée partout, ce qui est bon signe et nos ennemis s'épuisent en luttes stériles où ils éprouvent des pertes considérables.

Mercredi 28 octobre 1914
Je reçois ce matin une lettre de Monsieur Noizot auquel j'avais écrit à Flers, il me dit avoir vu René le 3 octobre à 6 h du matin au bois de Logéast près d'Achiet-le-Petit, au sud d'Arras. Lorsque son bataillon est venu les remplacer dans les tranchées. Il ajoute que vers 10 h du matin le bataillon de René a du battre en retraite en éprouvant de fortes pertes et que d'après ce qu'il a entendu dire, sans pouvoir me le préciser, René aurait été blessé ou fait prisonnier. Cela nous rassure un peu étant donné ce que mon collègue Senly m'avait dit hier qui ne figurait pas parmi les tués. Nous en arrivons, dans notre angoisse, a envisagé cette nouvelle comme presque heureuse.
Le sous-officier m'écrit que le 14e régiment a été décimé et qu'on a reformé le 10 octobre un bataillon avec des débris.
Il m'indique comme pouvant me donner plus de précisions un sous-lieutenant sous les ordres duquel René se trouvait, Monsieur Philippe qui habite Rouen 26 rue de la Savonnerie et qui peut être chez lui, ayant été évacué le 15, à moins qu'il ne se trouve au dépôt de landerneau.
Je vais aussitôt voir Paul Piel pour lui faire part de ses nouvelles et lui demander d'écrire aujourd'hui à Monsieur Marquézy et d'aller chez cet officier puis de nous télégraphier aussitôt le résultat de sa visite.
Si notre cher absent a échappé à cette offensive, il nous faut remercier sa chère patronne Jeanne d'Arc et l'implorer encore, pour qu'elle le protège et nous le garde.

Jeudi 29 octobre 1914
Les nouvelles de la guerre sont favorables, les attaques des Allemands se sont épuisées et le calme relatif succède aux sanglantes tueries du jour précédent. Nous avons même fait des progrès sur presque toutes les parties du front.
Paul Piel me téléphone à 16 heures, qu'il vient de recevoir un télégramme de Monsieur Marquézy, lui disant que le lieutenant Philippe est reparti et que sa femme pense que René est prisonnier. Comment cette femme peut-elle connaître le nom de René ? La lettre de Monsieur Marquézy nous l'apprendra sans doute. Pour ne pas perdre de temps, j'écris à cet officier au dépôt du régiment à landerneau en lui demandant de me dire ce qu'il sait de René.
J'écris aussi au comité international de la Croix-Rouge de Genève pour demander ce que je dois faire pour adresser une lettre à René et lui signaler sa disparition.
J'écris aussi à Delille, des francs bourgeois, qui est à Bordeaux capitaine au service des réserves. Qui concentre dans son service les listes des prisonniers de guerre.
Espérant que nous obtiendrons la confirmation de cette éventualité. Geneviève est pleine de courage et de confiance je ne peux que l'admirer, la foi lui donne une force que je ne lui connaissais pas. J'apprends la bien triste nouvelle de la mort de Sergé, un de mes amis des francs bourgeois, tué dans le Nord, laisse une jeune une jeune femme et trois enfants.

Vendredi 30 octobre 1914
La lettre que nous attendions ce matin de Monsieur Marquézy n'est pas encore arrivée. Par contre je reçois des renseignements que me transmet par téléphone Madame Thévenin, que j'avais été voir au début de la semaine, elle me dit qu'une dame de ses amis a vu à Rennes un officier du 14e territorial soigné à l'hôpital Saint-Vincent de cette ville. Il dit que son régiment se reforme actuellement à Mantes. Je me propose donc d'aller demain dans cette ville pour tacher de retrouver des soldats et des officiers de la compagnie de René qui pourraient me donner des nouvelles.
Dans l'après-midi je reçois une réponse du commandant Hardy, frère d'un agréé du tribunal, qui est attachée au cabinet du ministre de la guerre. Il me signale qu'aucune nouvelle n'est parvenue au ministère concernant René ce qui nous confirme qu'il n'est pas porté parmi les tués ou les blessés.
Jean écrit qu'il vient d'être nommé caporal, c'est son premier échelon dans la hiérarchie militaire. il va demander une permission pour dimanche, mais il dit que vu le grand nombre de demandes il n'est pas sûr de l'obtenir.
Marie Auzende, Marie Dimier, madame Rebatet, Geneviève André Piel, viennent prendre des nouvelles de René. Henri Bertaux écrit aussi pour en avoir.
Les nouvelles de la guerre sont toujours bonnes, nous progressons peu à peu partout Dans le Nord les attaques sont bien moins violentes. On signale même qu'un régiment entier s'est rendu, ce qui indique chez l'ennemi une certaine lassitude.
J'avais eu dans la matinée une audience de monsieur Ribot, ministre des Finances, que j'avais entretenu de diverses questions relatives aux liquidations des maisons allemandes.

Mes débuts dans la carrière des armes Jean Petit


Samedi 31 octobre 1914
Le matin Paul Piel me communique par le téléphone la lettre qu'il vient de recevoir de Monsieur Marquézy de Rouen en confirmation de son télégramme d'hier. Madame Philippe, femme de l'officier du 14e qu'il a vu, se rappelle fort bien que son mari lui a parlé du sergent Piel, qui aurait été blessé et fait prisonnier. La conclusion de la lettre de Monsieur Marquézy est assez pessimiste et nous donne une impression bien triste. Je pars pour Mantes à 9 h 33 dans l'espoir d'obtenir des nouvelles. Arrivé à midi dans cette ville, j'ai une amère déception, le 14e régiment ne s'y trouve pas. Un officier du 18e qui réside dans cette ville me dit que ça doit être Nantes qu'il se trouve. Le télégramme avait fait une erreur : Mantes au lieu de Nantes. Je repars aussitôt pour Paris après un voyage plein d'angoisse. Décidé à partir le lendemain pour Nantes. Lorsqu'en arrivant à la maison la concierge se précipite vers moi en me disant qu'il y a de bonnes nouvelles. Monsieur Piel a écrit, il est en Saxe, prisonnier sain et sauf. Après les émotions de ces derniers jours, mon cœur se brise et je ne puis retenir mes larmes. Quel soulagement ! quelle consolation, pour Geneviève qui est si bien récompensée de sa confiance.
Je vais chez elle et lui je lui lis la lettre de René, il nous rassure et nous console. Une autre carte écrite par lui est parvenue depuis. La journée commencée par une impression si fâcheuse se termine dans le calme et la confiance et comme nous le demande notre cher exilé nous remercions la providence qui l'a préservé pendant la bataille meurtrière, et l'a si miraculeusement conservée.
La journée d'ailleurs nous procure encore une surprise agréable. À peine étions-nous couchés que la sonnette retentit, c'est Jean qui avait obtenu une permission le 24 heures et qui venait passer quelques heures avec nous. La longueur du trajet et le temps limité de sa permission lui permettent de rester avec nous jusqu'au lendemain 15 h, mais la joie de lui annoncer la nouvelle reçue de René nous fait oublier ce détail. C'est le cœur réconforté que nous pouvons prendre du repos après une journée si mouvementer et si remplis d'émotions de toutes sortes.


Dimanche 1er novembre 1914
Le matin Jean est heureux de se retrouver dans sa chambre, quittée il y a trois mois. Ces nouveaux galons en font déjà presque un ancien. Nous fêtons ensemble la fête de la Toussaint en allant au cercle recevoir la Sainte Communion. Nos cœurs sont confondus et nos Actions de grâces montent vers le ciel. L'abbé Jubault et tous nos amis du cercle font fête au jeune caporal et l'entourent.
Bientôt nous retrouvons Geneviève et le bébé Bernard, qui viennent avec nous déjeuner à Vincennes. Bébé ne veut pas quitter Jean, il faut que ce soit lui, qui lui donne la main et il la garde tout le long du chemin. À Vincennes grand-mère est secouée par les émotions en apprenant les nouvelles de René. Ludovic, mon frère, que j'avais prévenu de l'arrivée de Jean déjeune avec nous. Déjà il faut songer à l'heure du départ pour notre jeune militaire. Je l'accompagne à la gare d'Orléans où il prend le train à 3 h 15. Il arrivera à Orléans à 8 h 30 du soir. Il doit être au quartier à 9 h. Il paraît que nous aurons encore la joie de le revoir, car il doit avant leur départ au front avoir une permission de quelques jours.
Les nouvelles de la bataille sont sans grand changement, attaques violentes sur certains points, repoussé par les alliés. Alternative d'annonces et de recul par endroits, il semble bien que l'élan des ennemis soit brisé. On dit cependant que c'est peut-être une tactique de leur part, qu'ils vont diriger de nouveaux renforts vers le Nord. Ils viennent pourtant dans les dernières semaines de perdre dans le nord prêt de 100 000 hommes. Mais la vie de leurs soldats ne compte pas pour les généraux allemands.
Avant de rentrer, je suis allé chez Monsieur Bouzard qui était venu ces jours derniers chez nous et dont un fils avait séjourné avec Jean en Allemagne. Je ne le rencontre pas, mais j'apprends que son fils aîné qui est dans les dragons est toujours sain et sauf.

Lundi 2 novembre 1914
C'est aujourd'hui la fête des Morts que de larmes vont être versé aujourd'hui après les sanglantes hécatombes de ces derniers mois ! Que de familles en deuil que de foyers détruits et quels sujets de prière pour implorer les grâces divines pour tous ces chers morts tombés pour la plus juste et la plus sainte des causes.
Paul Piel est venu me voir, il m'a lu les lettres de son fils Jean, jeune soldat au 1er zouave qui a participé à tous les combats et dont la compagnie de 270 hommes a été réduite à une trentaine de soldats, commandés par un sergent. Ces lettres sont pleines de nobles sentiments et elles montrent aussi les souffrances inouïes subies par nos soldats sans se plaindre. Les nouvelles de la guerre sont rassurantes en ce sens que l'ennemi s'épuise dans des attaques incessantes sans parvenir à franchir nos lignes. Ses troupes sont de seconde qualité et elles se rendent dès qu'elles ne sont plus sous la férule de leurs officiers. 8000 prisonniers se sont rendus en une semaine, c'est plus que l'effectif d'une brigade.
Une nouvelle assez grave vient de L'Orient, les Turcs, dont le gouvernement sortant de sa neutralité avait favorisé les menées allemandes, ont fait dans la mer Noire un acte d'hostilité contre les Russes, en bombardant deux villes ouvertes. Ils ont même atteint un vapeur français des Messageries Maritimes. Devant le refus du gouvernement ottoman de désapprouver ces actes, les trois ambassadeurs russes anglais et français ont congédié les ambassadeurs Ottomans. C'est la guerre et c'est l'Allemagne qui l'a encore fomentée. La Turquie pourrait bien se repentir un jour de s'être laissée abuser par le sanglant Kaizer.

Mardi 3 novembre 1914
Il n'y a rien de particulier à signaler sinon un arrêt dans les attaques allemandes au Nord et en Belgique. Par contre les troupes russes poursuivent les Allemands l'épée dans les reins et reprennent toutes leurs positions en Pologne et en Galicie.

Mercredi 4 novembre 1914
Les Allemands se sont repliés dans le nord de la Belgique et ont renoncé à leurs attaques sur Dunkerque. Ils ont même abandonné leur blessé et abandonné de nombreux matériels. Ils paraissent maintenant vouloir concentrer leurs efforts sur Arras, qu'ils ont complètement détruite. Mais ils ont été contenus et repoussés partout.
Le général Joffre a envoyé au Grand Duc Nicolas un télégramme de félicitations pour les succès remportés par l'armée russe.

Jeudi 5 novembre 1914
Les premiers effets de l'entrée en scène de la Turquie dans le conflit qui ensanglante l'Europe ont été le bombardement des forts des Dardanelles par la flotte anglo-française, en même temps que l'armée russe du Caucase envahissait l'Asie-Mineure.
L'orgueil d'Enver Pacha va précipiter son pays dans une aventure où ils pourraient bien sombrer. D'ailleurs les Ottomans ne sont pas favorables à cette guerre. Le ministère turc lui-même est divisé et 3 ministres vienne de donner leur démission pour ne pas s'associer aux événements qui se préparent. Quoi qu'il en soit cet incident préparé par les Allemands va avoir de graves conséquences.
En Belgique et en France pas de changement notable dans la situation. Les bruits de la mort du Kronprinz circulent avec une certaine persistance. Et, même on a annoncé la mort du général von Glück, il faut se défier de ses nouvelles qui ne sont pas confirmées.
L'administration du P.L.M s'est réinstallée à Paris et le conseil tient aujourd'hui sa première séance depuis celle du 1er septembre. Cela fait un interrègne de deux mois.

Vendredi 6 novembre 1914
Geneviève reçoit ce matin une nouvelle carte de René qui réclame instamment des nouvelles dont il est privé depuis deux mois. Nous pensons que nos dernières lettres ne vont pas tarder à lui parvenir.
J'ai vu au conseil du P.L.M un de mes collègues, le baron de Neuflize qui est parent du président du comité international de la Croix-Rouge et qui va faire tous ses efforts pour qu'un de leurs correspondants puisse voir René et nous dit comment il se trouve.
Je lui expédie un colis de vêtements et de chocolat.
Jean écrit que le général Lanrezac va passer en revue et inspecter les saint-cyriens et qu'ils seront d'ici quelques jours répartis dans les différents corps de troupe. Il me charge de lui procurer différents objets d'équipements tels que sabre, revolver, porte-carte, jumelles boussole. Je ne pense pas cependant qu'on les fasse partir sur le front avant de les avoir initiés dans les dépôts à leurs nouvelles fonctions et leur avoir fait prendre l'habitude du commandement.
En trois mois que de choses se sont déjà accomplies. Qui nous aurait dit à la fin de juillet quand Jean s'inquiétait du succès à ces examens et que trois mois plus tard il aurait à se procurer un équipement d'officiers. De la guerre les nouvelles de Belgique et de France sont sans grand changement. Mais celle de Russie annonce une grande victoire en Galicie. La plus importante dit le télégramme du grand-duc Nicolas, depuis le début de la guerre. Attendons les détails de cet événement qui peut avoir une grande influence sur les opérations des Allemands chez nous, en les forçant à de nouveaux dangers.

Samedi 7 novembre 1914
Je reçois de René une carte dans laquelle il nous dit qu'il se porte bien moralement et physiquement, mais qu'il attend impatiemment de nos nouvelles dont il est privé depuis deux mois.
Je lui réponds de suite et je lui expédie un colis contenant des caleçons, chemises, cache-nez passe-montagne, serviettes ainsi que des chocolats et du phosphate de chaux.
La victoire des Russes en Galicie succédant à celle de Pologne a un intérêt considérable, car elle brise l'offensive allemande et menace le territoire allemand dont les Russes sont maintenant à une très faible distance. 15 lieux à peine. De plus elle a pour effet de désunir les deux armées qui opéraient simultanément en Pologne et en Galicie. Et permets aux Russes de se frayer un chemin sur Cracovie. En France et en Belgique, nous avons gagné du terrain et tenu tête à toutes les attaques allemandes.

Dimanche 8 novembre 1914
Nous avons encore eu la surprise de voir Jean arrivé cette nuit avec une permission de 24 heures. Il nous annonce que le général qui vient de les inspecter les a réunis à la salle d'étude et qu'après leur avoir appris l'héroïque conduite des saint-cyriens de la dernière promotion, il avait donné leurs camarades comme exemple. Il allait demander au ministre de les nommer sous-lieutenants. Il les a donc engagés à préparer leur équipement et leurs uniformes. Cette nouvelle les a remplis de joie et la semaine qui s'ouvre leur annoncera sans doute leur nomination et leur affectation nouvelle. Jean me donne la liste de tout ce qui lui est nécessaire en vue de son prochain départ. Les nouvelles de la guerre sont bonnes, nous avons progressé un peu partout.

Lundi 9 novembre 1914
Le temps se met au froid et le brouillard a fait son apparition depuis quelques jours, gênant considérablement les mouvements des troupes.
Le communiqué dit que dans le Nord la journée a été bonne. Cette impression doit être retenue surtout quand on connaît le ton mesuré des communiqués. On dit que les Allemands se préparent à une nouvelle et furieuse mêlée dans le Nord. Qu'ils veulent à tout prix percer nos lignes, leurs échecs récents ne les ont pas corrigés. Ils veulent encore masser leurs troupes pour de nouvelles et sanglantes hécatombes. L'armée russe a franchi leurs frontières en Silésie et les a complètement rejetés hors de son territoire. Breslau est menacée et la route de Cracovie est ouverte. Cela pourrait les rendre bientôt plus circonspects.

Mardi 10 novembre 1914
La ruée annoncée aurait-elle commencé ? On signale une attaque allemande avec des forces considérables dirigées sur Ypres est une action très violente entre la mer et la région d'Armentières. On ajoute qu'il en est résulté des progrès sensibles de nos troupes entre Ypres et Armentières. L'effort allemand a donc échoué encore une fois.
Des progrès de nos troupes sont également signalés près de Reims et en Alsace. Voilà des nouvelles bien rassurantes capables de nous donner de la confiance et de la patience pour attendre le résultat final qu'une offensive vigoureuse de notre part ne tardera pas à lancer.

Mercredi 11 novembre 1914
Geneviève reçoit une carte de René qui est bien portant. Il attend toujours des nouvelles qui ne parviennent par jusqu'à lui. Les Allemands ont continué leurs furieuses attaques avec le meilleur de leurs troupes. Elles ont échoué cependant, car l'occupation de Dixmude qu'on signale comme ayant été réoccupé ne constitue pas une avancée stratégique et leurs efforts se brisent contre notre résistance.

Jeudi 12 novembre 1914
Continuation de la bataille acharnée qui se livre dans le Nord depuis si longtemps déjà, les Allemands s'épuisent en vain sur la barrière qu'il leur est opposé. Quand donc ces tueries parviendront-elles par finir ? Bientôt sans doute, car la résistance d'un tel effort ne peut se prolonger et que d'autre part la menace des Russes dont l'invasion s'accentue ne va pas tarder à appeler toute leur attention.
J'apprends d'un ami qui est attaché au cabinet du ministre de la guerre que contrairement à ce que leur avait dit le général inspecteur, les saint-cyriens ne seraient pas nommés sous-lieutenants, mais chefs de section. À quel grade correspond cette appellation ? Je l'ignore, car il n'y a pas de grade pour cette dénomination. Attendons que le ministre fasse connaître sa décision définitive.
On espère que Jean pourra être nommé dans l'arme des chasseurs à pied, son grand désir.
Monsieur Gant est assez aimable pour lui offrir son premier sabre d'officier de réserve. Ce modèle est aujourd'hui, attribué au sergent major. La lame en est plus large et plus solide et Jean désirait en avoir un de ce modèle. Je m'occupe de compléter son équipement en attendant qu'il puisse le terminer lui-même par l'achat de son uniforme.

Vendredi 13 novembre 1914
Geneviève reçoit encore une carte de René qui attend toujours des nouvelles.
Les nouvelles de la guerre signalent une accalmie dans la violence de la bataille produite par l'épuisement des troupes et le manque de munitions sans doute. Les Allemands malgré leur acharnement n'ont pu percer nos lignes et ils ont encore fait un sacrifice d'hommes
considérable.
J'assiste ce matin au service célébré pour le repos de l'âme du fils Carpentier tombé à l'ennemi.

Samedi 14 novembre 1914
Les nouvelles de la guerre accentuent l'échec des tentatives allemandes sur Nieuport et Ypres. Partout elles ont été repoussées et nous avons même gagné 1 km à l'est de Bixschoote. L'offensive russe continue en Prusse orientale, sur le front de la Silésie et en Galicie. Les Allemands de ce côté défendent leur territoire, c'est le prélude à l'invasion. Il va certainement se produire encore un choc formidable d'ici quelques jours. Il faudra bien que les Allemands abandonnent l'espoir qu'ils avaient caressé d'occuper Boulogne et Calais comme
l'orgueilleux Kaizer leur avait ordonné.

Dimanche 15 novembre 1914
Jean nous écrit ce matin que la classe 14 a quitté Orléans pour aller au front, qu'ils ont quitté la ville fleurie et pavoisée. La vaillante jeunesse ! Comme elle est belle dans son enthousiasme. Jean se désole de rester là et nous dit qu'ils les ont vus partir les larmes aux yeux en voyant qu'ils ne les accompagnaient par. Pauvres chers enfants leurs tours viendra bien assez tôt pour nous.
Il nous dit encore que les bruits les plus contradictoires et les plus fantaisistes circulent à leur sujet. Qu'ils ne partiraient peut-être pas sous-lieutenant comme l'a dit le général inspecteur. Il faut attendre, ils ne tarderont pas a être fixés.
Je suis allé à la messe du cercle où j'ai appris que le plus jeune des fils Lapérouze qui s'étaient engagés à 18 ans au 26e chasseur à pied a été blessé et a disparu. J'espère que ses parents pourront avoir bientôt de ses nouvelles.
Nous déjeunons à Vincennes. Madame Marquézy, avec ses deux fils Robert et Jacques, ainsi que Madame Génin viennent nous rendre visite. Les nouvelles de la guerre signalent que les Allemands ont encore tenté des attaques atour d'Ypres. Elles ont été repoussées avec des pertes considérables.

Lundi 16 novembre 1914
Nous recevons trois cartes postales de René adressé à Geneviève à Mimi et à moi. Il va toujours bien et me demande de l'argent et du tabac. Malheureusement je ne puis pas satisfaire le second de ses désirs, car il est interdit d'envoyer du tabac au prisonnier. Il n'a pas encore reçu le 9 novembre à la date où il écrit, nos lettres du 29 mai. Il ne doit pas tarder maintenant a les recevoir.
Jean écrit aussi pour dire que les permissions pour Paris sont supprimées et que leur sort n'est pas encore fixé. Je crois qu'il ne le sera pas avant la fin du mois.
Les nouvelles du théâtre de la guerre indiquent toujours que les attaques des Allemands sont impressionnantes. Elles ont été d'ailleurs entravées dans le Nord par les inondations provoquées par les Belges dans cette partie de leur territoire. En Russie les Allemands continuent leur mouvement de retraite et c'est l'invasion de la Prusse orientale de la Silésie et de l'Autriche Hongrie qui commence.

Mardi 17 novembre 1914
Rien de nouveau sur le front. La lutte est beaucoup moins violente dans le nord où les Allemands ont eu d'après les journaux 100 000 hommes mis hors de combat. Vont-ils pouvoir encore renouveler ces tentatives ? Ou bien allons-nous incessamment reprendre l'offensive ? Il est difficile de faire des pronostics. Ce qui est certain c'est que leurs troupes sont fatiguées et démoralisées et que les mensonges, dont les Allemands se sont fait une spécialité, commencent à être démasqués.

Mercredi 18 novembre 1914
Le temps s'est mis subitement au froid et le thermomètre est descendu cette nuit au-dessous de zéro. Ce qui présage un hiver précoce, mais ce temps très clair est encore préférable à l'humidité et aux pluies des jours précédents.
Les nouvelles de la guerre sont bonnes. L'offensive allemande s'est ralentie et les nécessités de paré à l'invasion de la Prusse orientale et de la Silésie, les oblige à diriger des troupes de ce côté. Nous avons repris l'offensive à notre tour et on dit même que Lille aurait été repris. Bien que cette nouvelle ne soit pas officielle, nous avons attaqué vers Saint-Mihiel et dans les environs de Verdun et nos efforts ont été couronnés de succès sur tous ces points.
Nous apprenons que le mari d'Yvonne Thomas a été tué il y a un mois, la nouvelle vient d'être donnée à la famille. C'était un jeune ménage d'un an à peine, c'est un deuil bien cruel pour cette famille et pour la jeune veuve avec un bébé de trois mois à peine.

Jeudi 19 novembre 1914
Jean écrit que par décision ministérielle les saint-cyriens vont passer un examen théorique et pratique du 25 novembre au 3 décembre et c'est à la suite de ces examens qu'ils pourront être promus. Cela nous donne un nouveau répit avant son départ.
Le communiqué de cette nuit, annonce que les Allemands ont fait sauter une partie des faubourgs de Saint-Mihiel, occupés par nos troupes. On ne dit pas combien cet événement nous a coûté d'hommes. Partout notre situation reste bonne quoique sans grand changement. Des attaques dans le Nord se bornent a des violentes canonnades.

Vendredi 20 novembre 1914
Rien de particulier n'est signalé aujourd'hui dans les opérations de guerre. Il est évident que devant les échecs successifs de leurs attaques dans le Nord, les Allemands vont chercher autre chose. Leur sanglant Kaizer dit à ses troupes, Paris ou la mort. Ensuite il a dit, Varsovie ou la mort et enfin : Calais ou la mort. Quelle nouvelle indication va-t-il donner à ses soldats pour les mener à la mort puisque rien n'a réussi dans aucune de ces trois tentatives, ils se sont bornés à se faire massacrer. René écrit à Madame Genin à la date du 11 novembre qu'il n'avait pas encore reçu de nouvelles. Cela n'a rien d'étonnant, sa lettre avait mis 15 jours à nous parvenir. Nos réponses datées du 2 novembre ne peuvent guère lui arriver que le 16 ou le 17. Mais je comprends son impatience en voyant surtout que quelques-uns de ses camarades ont déjà des nouvelles de leurs familles.
Le temps est toujours beau, mais très froid.

Samedi 21 novembre 1914
Le calme règne à peu près sur tout le front. Il semble que les troupes ennemies se réservent. René écrit qu'il a enfin reçu des nouvelles de la famille. Notamment une lettre de Geneviève, un de son père et quelques autres. Nous somment heureux d'apprendre cette bonne nouvelle. Puisse que nous le savons maintenant en union de pensé avec nous.
Une lettre qui émane du cabinet du ministre de la guerre indique que les élèves de Saint-Cyr vont subir un examen. Et que c'est seulement à la suite de cet examen que leur nomination au grade de sous-lieutenant pourra être envisagée.

Dimanche 22 novembre 1914
Rien de nouveau sur le théâtre de la guerre, nous avons canonné et détruit quelques casemates ennemies. Marc écrit qu'il a changé de poste, il est affecté à une batterie d'artillerie. Il est chargé de transmettre à cette batterie les indications que lui fournisse un avion par le moyen de la télégraphie sans fil. Ce poste paraît plus dangereux que celui qu'il avait occupé auparavant.
La Russie se livre en combats sanglants et il est encore prématuré d'en tirer des conclusions. C'est sans doute cette action qui se déroule sur un front très étendu, qui a obligé l'Allemagne a une concentration de troupes importantes et qui expliquent son inactivité de notre côté.
Le thermomètre était ce matin à 3° au-dessous de zéro et il a neigé dans le Nord et dans le Midi et de la France.

Lundi 23 novembre 1914
Les nouvelles sont toujours aussi insignifiantes en ce qui concerne l'action militaire.
Geneviève reçoit des cartes postales de René qui lui dit qu'il a reçu maintenant de nombreuses lettres et qu'il en a été très heureux.
Jean nous écrit qu'il vient de faire une manœuvre de nuit et qu'il a cantonné la nuit dans une grange où le vent froid soufflait. Ce qui leur a donné une petite image de la guerre. Il commence aujourd'hui à passer un examen qui doit se prolonger toute la semaine après quoi il espère avoir une permission de quelques jours avant son affectation définitive.

Mardi 24 novembre 1914
Toujours les mêmes nouvelles insignifiantes sauf quelques attaques dans l'Argonne et de violentes canonnades.
En Russie la bataille continue dans trois régions différentes sans aucun résultat.

Mercredi 25 novembre 1914
Même calme sur tout le front. La flotte alliée a détruit Zeebruges les hangars zeppelin et fait sauter tous les bâtiments où s'abritaient des sous-marins démontables que les Allemands se disposaient à mettre à la mer.
Par ailleurs trois aviateurs anglais avec un courage admirable ont réussi à bombarder les grands hangars des zeppelins à Ludwisphafen sur le lac de Constance en leur causant de très grands dégâts.

Jeudi 26 novembre 1914
Rien de nouveau seul commence à poindre les indices d'une grande victoire russe en Pologne. Dénouement de la gigantesque bataille qui s'y livre depuis une quinzaine de jours. Rien d'officiel n'est cependant venu là confirmait encore.

Vendredi 27 novembre 1914
Le succès des Russes se confirme. D'un autre côté il n'y a eu que des escarmouches tout à fait insignifiantes.
Jean écrit il a passé mercredi, la première partie technique de son examen et qu'il a eu à diriger une patrouille et à garder une voie ferrée contre une attaque de cavalerie. Il se déclare satisfait de cet examen qui doit se continuer aujourd'hui par l'examen théorique dont il est moins sûr.

Samedi 28 novembre 1914
Toujours la même accalmie sur le front. C'est du côté oriental de la guerre que la lutte se poursuit actuellement avec acharnement et que s'accentue le succès des troupes russes.
Le président de la République remet avec solennité au généralissime Joffre la Médaille militaire, en prononçant un discours où il déclare qu'une victoire décisive peut seule amener une paix durable.
Nous apprenons la mort du jeune de Saint-André élève de Saint-Cyr et ancien camarade de Jean. Il est tombé glorieusement jeune sous-lieutenant de 21 ans.

Dimanche 29 novembre 1914
Aucune nouvelle importante.

Lundi 30 novembre 1914
Même situation. Les journaux publient des extraits importants du Livre jaune français sur les origines de la guerre, on y peut voir la volonté de l'Allemagne de faire la guerre, sa responsabilité devant l'histoire demeurera entière, lorsque se dissiperont à la lueur des documents irréfutables, les mensonges intéressés dans la presse qu'elle inonde en ce moment, le monde. Aucune décision n'est encore intervenue en Pologne, mais les nouvelles sont favorables aux armées russes.

Mardi 1er décembre 1914
Jean écrit que son examen est terminé et qu'il a été classé 39e sur 77. Ils sont maintenant à la disposition du ministre.
Hier j'ai présidé au cercle le thé d'adieu des jeunes soldats de la classe 15. Ils sont 33 environ animés du meilleur esprit. Et la soirée a été pleine d'entrain patriotique.

Mercredi 2 décembre 1914
Jean est arrivé hier soir à huit heures. Leur peloton a été dissous et le commandant leur a annoncé ils étaient nommés sous-lieutenant. Et qu'en attendant l'avis de leur promotion et la désignation de leur régiment, ils étaient autorisés à se rendre dans leurs familles pour une durée de six à huit jours. Il est heureux de se voir ainsi élevé au grand honneur d'être un des chefs de notre armée à une époque aussi grave.
Je vais avec lui commander son uniforme et compléter son équipement. Nous sommes de notre côté bien content de le posséder quelques jours encore. Cette fois c'est sa carrière qui commence activement et définitivement. Je sais qu'il est digne de bien la remplir.
Il n'y a rien de nouveau à signaler sur le front. C'est du côté de la Russie que convergent tous les regards. Et rien de décisif n'est encore survenu.

Jeudi 3 décembre 1914
Ma matinée se passe en compagnie de Jean à compléter avec lui son trousseau qui est allé à Vincennes pour voir la grand-mère qui était malheureusement absente et les Huber que nous rencontrons.
Dans l'après-midi Jean va faire d'autre visite à sa tante Auzende et à ses professeurs. Les nouvelles de la guerre sont toujours sans grand changement.

Vendredi 4 décembre 1914
Rien de particulier à signaler au sujet des opérations. J'apprends la mort de mon précieux et vieux camarade de Louis-le-Grand Victor Legrand, ancien président du tribunal de commerce. Décédé subitement.
Jean va au lycée voir ses anciens professeurs et camarades. La promotion des saint-cyriens n'est pas encore parue cela nous permet de l'avoir longtemps avec nous. Le temps devient plus vieux et le soir c'est un véritable ouragan qui se déchaîne.

Samedi 5 décembre 1914
Geneviève reçoit des nouvelles de René daté du 18 novembre il va bien. Il attend le colis de vêtements qu'on lui a expédié et qui lui sera utile.
Monsieur le président Dervillé, que je vois veut bien m'accorder une nouvelle marque de son amitié en me désignant pour le service des caisses du P.L.M en remplacement de monsieur Laugel décédé. C'est un poste de confiance et lucratif. Je lui dis combien je lui sais gré de sa constante sollicitude à mon égard. Les nouvelles de la guerre sont sans grand intérêt. Jean prend possession de son uniforme en attendant sa promotion officielle.

Dimanche 6 décembre 1914
Je vais avec Jean à la messe du cercle où j'apprends avec peine que le plus jeune des fils de notre ami Lapérouze qui s'était engagé à peine âgé de 18 ans au 26e chasseur à pied et qui avait été récemment promu sergent, est cité à l'ordre du jour. Il est très gravement malade à Doulens où il a été transporté et où son père a été mandé par dépêche. Ce qui est d'un bien mauvais augure, espérons que sa jeunesse triomphera du mal.
Nous déjeunons à Vincennes et nous allons retrouver Geneviève chez Monsieur Piel où nous rencontrons Jacques et Robert Marquézy. Le premier engagé au 5e dragon à Vincennes, le deuxième à l'état-major à Versailles dans un régiment d'artillerie.
On est toujours sans nouvelles de Jean Piel depuis le 11 novembre et toute la famille est très inquiète. Nous dînons chez Geneviève ou bébé fait mille avances à Jean. Il ne veut pas le quitter d'une semelle et Jean doit le déshabiller et le coucher.

Lundi 7 décembre 1914
Jean n'a toujours aucune nouvelle de son départ. Il est maintenant complètement équipé et peut jouir en toute liberté de ces derniers jours de repos. Ce matin l'Écho de Paris publie un article du général Cherfils qui parle des saint-cyriens nouvellement promus. Il suggère au ministre de la guerre de les utiliser d'abord dans les dépôts à l'intention de la classe 15 qui les entraînera dans les habitudes du commandement, avant de les envoyer sur le front.
Je partage tout à fait cette manière de voir qui n'est pas du goût de Jean, mais il me paraît plus conforme à un sage emploi de ces jeunes officiers et à leur formation militaire.
Les nouvelles de la guerre sont toujours peu importantes. C'est une accalmie apparente que nous mettons à profit pour nous consolider dans nos positions acquises et notamment pour nous rendre maître de tous les cols de la haute Alsace et pour parer à tout investissement de Verdun.

Mardi 8 décembre 1914
Jean va rendre visite à Monsieur Gant qui a eu l'amabilité de lui donner son sabre d'officier. Puis nous faisons encore quelques courses urgentes.
L'après-midi au tribunal un agréé, monsieur Hardy, dont le frère est attaché à la personne du ministre de la guerre comme officier d'ordonnance et auquel j'avais recommandé Jean pour le faire affecter aux chasseurs à pied, me dit qu'il a appris que les saint-cyriens promus seraient probablement dirigés sur des gares régulatrices. D'où ils seraient dirigés sur des régiments à la volonté des états-majors généraux. Cela me paraît étonnant qu'on puisse ainsi les faire partir sans qu'ils puissent savoir où ils vont. Attendons la fin de toutes ces nouvelles contradictoires.
Nous voyons Monsieur Paul Piel qui n'a toujours pas de nouvelles de son fils Jean, mais qui cependant a toujours confiance.
De la guerre, nouveau jour calme, notre artillerie lourde fait maintenant sentir ses efforts et riposte avec succès à l'artillerie allemande.

Mercredi 9 décembre 1914
La situation est toujours sans changement. Jean n'a pas encore reçu de nouvelles au sujet de son affectation.

Jeudi 10 décembre 1914
On signale une victoire navale importante remportée par la flotte anglaise qui a détruit dans les environs des îles Falkland, 4 croiseurs de la marine allemande. Cette opération est un gage de plus pour la sécurité de la navigation dans l'Atlantique. Il ne reste plus que quatre navires allemands au large en dehors de sa flotte qui est à l'abri dans la Baltique.
Sur terre nous continuons à progresser un peu partout, lentement mais sûrement, les quelques attaques allemandes sont repoussées.
Le gouvernement rentre à Paris, sauf le ministère de la guerre qui reste encore provisoirement à Bordeaux.
Jean n'a toujours pas de nouvelles au sujet de son affectation.

Vendredi 11 décembre 1914
Le comité de législation reprend ses séances et nous nous occupons ce matin de la question des loyers. La vie officielle reprend à Paris où le Journal officiel recommence a paraître à dater d'aujourd'hui.
On avait annoncé que le Kaizer était sérieusement malade. Ce sont des renseignements venus de Berlin, qui ont confirmé que cette nouvelle était exagérée et qu'il s'agit d'un simple refroidissement sans gravité.
L'état-major donne un communiqué intéressant sur les événements de la dernière semaine qui sont favorables à nos armées, quoiqu'il ne porte que sur des faits de guerre de petites envergures.
On est toujours sans aucune nouvelle de Jean Piel depuis le 10 novembre ce qui devient très inquiétant.

Samedi 12 décembre 1914
René écrit à Geneviève et à Jeanne. Il a reçu le colis que nous lui avons adressé et il demande qu'on lui envoie différents objets. Il a reçu un volumineux courrier, 10 lettres. C'est un grand soutien pour lui dans son isolement.
Jean est toujours avec nous sans nouvelles de sa future affectation.

Dimanche 13 décembre 1914
Jean va au Sacré-Cœur, ensuite nous allons déjeuner et passer la journée à Vincennes.
Les nouvelles de la guerre sont toujours satisfaisantes. Elles marquent des progrès de nos troupes au Nord et en Alsace.

Lundi 14 décembre 1914
Rien de particulier à signaler.

Mardi 15 décembre 1914
Toujours aucune nouvelle pour Jean. Cela fait 15 jours qu'il est avec nous. Nous nous n'en plaignons pas.
Les Serbes ont pris sur les Autrichiens, qui avaient envahi leur territoire, une éclatante revanche. Ils les ont mis en déroute, les repoussant au-delà de leurs frontières, faisant plus de 20 000 prisonniers et leur prenant un très important matériel en canons mitrailleuses et munitions.
À Constantinople un sous-marin anglais a franchi les Dardanelles et torpillé un cuirassé turc, c'est un nouvel et audacieux exploit à l'actif de la marine anglaise.
En France la situation est sans changement. Nous consolidons nos récentes avancées. C'est une lutte de siège qui se poursuit. Cependant l'avance est assez importante et nous avons des troupes dans la direction de Tournais en Belgique, d'Armentières et Lille dans le nord de la France.

Mercredi 16 décembre 1914
Je vais ce matin au ministère de la guerre pour tâcher d'avoir des renseignements au sujet de l'affectation de Jean qui a demandé à servir aux chasseurs à pied. Je suis reçu par Monsieur Persil, chef du cabinet de Millerand. Il me dit qu'il a fait le nécessaire avant de quitter Bordeaux pour tâcher d'obtenir cette faveur. Il ne peut rien me dire en ce qui concerne la date des promotions des saint-cyriens.
Les nouvelles de la guerre ne signalent rien de bien intéressant en France. Par contre les Serbes ont occupé Belgrade où le roi Pierre et le prince héritier ont fait une entrée triomphale à la tête de leurs troupes.
Monsieur Richemont ancien président du tribunal et régent de la Banque de France me propose pour le poste de censeur à la banque. Je demande à réfléchir, car il faut justifier de la propriété de 30 actions.

Jeudi 17 décembre 1914
Les nouvelles annoncent de nouveaux progrès des armées alliées en Belgique et des combats d'artillerie lourde à notre avantage en Argonne.
Les Allemands font une démonstration navale sur les côtes d'Angleterre devant Scarborough Hartrepool ou ils lancent quelques obus. Leurs navires prennent la fuite à l'arrivée des croiseurs anglais. Les dégâts et les pertes sont insignifiants.
Monsieur Dervillé, au conseil du P.L.M , renouvelle la proposition que Monsieur Richemont m'a faite la veille et m'annonce que le Gouverneur de la banque de France est informé, et que je ne puis pas reculer devant cet honneur. Je vais donc être obligé d'accepter ce nouveau poste qui est pour moi un grand témoignage de sympathie et d'honneur.
Jean n'a toujours rien de nouveau et continu à passer son congé au milieu de nous. Cependant la classe 15 doit partir samedi et je pensais que les nominations de leurs futurs officiers paresseraient avant ce départ. Peut-être leur donnera-t-on une autre destination ?
Une dame Décle, demeurant dans la somme écrit à Madame Piel pour demander si on peut lui donner des nouvelles de son mari, sergent dans le même régiment de René et qui aurait disparu depuis le même jour que lui. Je lui réponds en lui donnant les indications qui peuvent la guider dans ses recherches et j'ai écrit à René pour lui demander s'il a appris quelque chose à son sujet.


Samedi 19 décembre 1914
Une douloureuse nouvelle nous parvient ce matin, Jean Piel dont on était sans nouvelles depuis le 10 novembre a été tué le 13 octobre. C'est une cruelle épreuve pour ses parents et un grand deuil pour toute la famille. J'ignore encore les détails de sa mort qui m'est annoncée par téléphone par Madame Genin. Son frère André, jeune soldat de la classe 15 par aujourd'hui même pour Rouen où il est incorporé au 39e d'infanterie. Je vais rendre visite dans la matinée à Monsieur Pallain, Gouverneur de la Banque de France qui m'annonce ma prochaine nomination au poste de censeur de la Banque de France et me félicite.

Dimanche 20 décembre 1914
Nous allons au cercle avec Jean, puis à Vincennes pour déjeuner. Il n'y a rien de particulier à signaler sur le front.

Lundi 21 décembre 1914
L'officielle enregistre ce matin une première promotion parmi les jeunes soldats des grandes écoles qui ont suivi le peloton des Saint-Cyriens, 45 élèves de l'École Normale Supérieure sont nommés sous-lieutenants de réserve. Il est probable que les autres promotions ne vont pas tarder. Je vais voir ce pauvre Paul Piel que je trouve bien affligé, mais bien courageux et résigné.
On signale partout une recrudescence de notre côté dans l'attaque des tranchées ennemies, d'autre part des troupes sont envoyées en Champagne en Argonne. Est-ce l'indice une offensive prochaine ?

Mardi 22 décembre 1914
Les chambres se réunissent aujourd'hui pour la première fois depuis la guerre. L'aménagement coûteux qu'on leur avait préparé à Bordeaux aura été inutile. Le gouvernement a lu à la Chambre et au Sénat une déclaration très applaudie ou où l'union de tous les partis est renouvelée ainsi que l'assurance que la France et ses alliés feront jusqu'au bout la guerre qu'ils ont dû subir.
Les présidents de la Chambre et du Sénat font un éloge vibrant des sénateurs et des députés tombés au champ d'honneur.
Le communiqué confirme que nous attaquons un peu partout et avec succès sur la plus grande partie du front. Bébé Bernard souffre d'une indigestion, qu'un régime suffira à enrayer, car il n'a pas de fièvre.

Mercredi 23 décembre 1914
Une grande activité se manifeste partout sur notre front. C'est la suite d'un ordre du jour du général Joffre aux troupes ordonnant une offensive générale.
Jean n'a toujours pas de nouvelles de son départ. Nous pensons qu'il passera avec nous les fêtes de Noël.
Les Chambres ont clos aujourd'hui leurs sessions. Elles s'ajournent jusqu'au 12 janvier se bornant au vote des crédits et des lois indispensables. Malgré les potins de couloirs, l'union est entière entre les partis.

Jeudi 24 décembre 1914
Au conseil de la Banque de France qui s'est tenu ce matin j'ai été proposé et agréé pour le poste de censeur. La ratification de cette proposition aura lieu à l'assemblée générale du 29 janvier.
Le gouverneur me reçoit et m'annonce cette nouvelle en me félicitant.
L'après-midi au tribunal je reçois un de nos arbitres. Monsieur Léantey qui connaît le ministre de Roumanie à Genève. Monsieur Fazy. Ce monsieur a bien voulu faire remettre à René par l'entremise du ministre de Roumanie à Leipzig une somme de 100 fr. et s'offre pour lui faire parvenir des correspondances fermées et de lui obtenir un traitement de faveur. Je le remercie de sa bienveillance. Nous sommes précisément sans nouvelles de René depuis le 30 novembre date de sa dernière lettre.
Sur tous les points du front notre offensive se poursuit avec vigueur, avec l'aide de l'artillerie nous enlevons chaque jour des tranchées.
Geneviève vient chez nous ce soir avec le bébé pour Noël. Triste fête cette année.
Je vais avec Mimi à la messe de minuit chez les sœurs de la rue des Ursins.

Vendredi 25 décembre 1914
Le matin Bernard s'est réjoui à la vue de ses souliers si abondamment ornés de jouets. Pour lui la guerre ne le prive pas de ces innocentes joies. Il dira a son papa par l'entremise de sa maman les jolies choses que le petit Jésus lui a apportées.
Nous déjeunons à Vincennes sans que nos cœurs soient pleinement à la fête. Car nous songeons à tous nos absents, nos prières ont été aujourd'hui pour eux et notre cher pays.
Les nouvelles sont toujours favorables et notre progression, forcément lente, s'accentue.

Samedi 26 décembre 1914
Le matin Monsieur Hardy, agréé du tribunal, dont le frère est officier d'ordonnance du ministre de la guerre, me fait savoir officieusement que Jean est affecté au 26e bataillon de chasseurs. Dont le dépôt est à Vincennes. C'est une joie pour Jean et pour nous c'est un avantage en raison du voisinage de sa grand-mère chez qui il pourra s'installer en attendant son départ. Combien de temps y restera-t-il ? Il paraît qu'il devra y séjourner, une huitaine, avant de rejoindre son bataillon qui doit être dans le Nord. Les nouvelles continuent à être favorables, nos progrès s'accentuent partout depuis le Nord jusqu'en Alsace.

Dimanche 27 décembre 1914
Nous déjeunons à Vincennes. Le soir de Geneviève dîne et couche chez nous avec le bébé. Rien de particulier dans les opérations de guerre. Nous enlevons quelques tranchées ennemies.

Lundi 28 décembre 1914
Jean n'a pas encore reçu sa feuille de route ce qui nous permet maintenant d'espérer qu'il sera encore au milieu de nous pour le premier jour de l'an. Et rendront moins pénibles ces journées de fêtes qui seront si pesantes pour cette année.
Les nouvelles sont satisfaisantes sur tout le front. Les Anglais ont fait une démonstration navale vers Cuxhaven et Hambourg. Ils ont au moyen hydroaéroplane bombardé ces ports militaires et provoqué une émotion intense en Allemagne.
Je reçois une carte postale de René daté du 19 novembre alors que nous en avons reçu de lui d'autres, datées du 30 il y a 15 jours. Cette carte s'est trouvée très retardée.

Mardi 29 décembre 1914
La situation est toujours sans grand changement, les opérations sont retardées par le temps abominable qu'il fait. Le vent souffle en tempête et nos malheureux soldats ont à lutter contre les éléments en même temps que contre nos ennemis.

Mercredi 30 décembre 1914
Le matin, l'officiel publie la promotion de l'école spéciale militaire. Jean est nommé sous-lieutenant au 26e bataillon de chasseurs à pied ce qui était son rêve et son plus grand désir.
La décision qui les nomme, porte que ces officiers rejoindront sans délai les dépôts des régiments auxquels ils sont affectés et qu'ils recevront ultérieurement une affectation définitive aux armées. Il faut donc s'attendre à ce qu'ils partent au premier jour.
Les nouvelles de la guerre marquent une progression constante de nos troupes.

Jeudi 31 décembre 1914
Jean s'est rendu ce matin à son dépôt à Vincennes ou il a été courtoisement accueilli par le capitaine-major qu'il a affecté à la 11e compagnie et lui a présenté quelques officiers. Il doit revenir demain matin à neuf heures, il prendra lundi matin son service. Il sera donc obligé de s'installer à Vincennes définitivement.
Le temps continu à être affreux. Il pleut à torrent et sans interruption, ce qui augmente les fatigues de nos soldats.
Nous n'avons toujours pas de nouvelles de René et nous pensons bien à lui dans ces jours si tristes qui voient s'achever cette année douloureuse. Notre gentil petit Bernard et là heureusement pour nous égayer un peu. Il a reçu de Monsieur Gant un joli petit âne qui le comble de joie. Mais hélas, son cher papa sera privé des caresses de son cher petit.

1915


Vendredi 1er janvier 1915
Que nous apportera cette nouvelle année dont l'aube se lève aujourd'hui ? La délivrance de nos provinces envahies et la victoire finale, sans doute. C'est le seul vœu que nos cœurs formulent et qui nous permettra de nous retrouver tous réunis, espérons-le, avec ceux qui nous sont chers.
Geneviève passe avec nous cette journée qui sera triste pour elle. Elle déjeunera, dînera et couchera chez nous. De cette façon, la séparation lui sera moins pénible à supporter.
Jean va le matin aux forts où le commandant lui apprend ainsi qu'à ses camarades qu'une note est parvenue du ministère pour informer les commandants de dépôt que les élèves de l'école militaire promus officiers devront dans la huitaine rejoindre la gare régulatrice du Bourget d'où ils seront dirigés sur leur corps définitif. Ce n'est donc pas au 26e chasseur qu'il restera. À présent il doit prendre demain son service à 7 h 30 dans sa compagnie ce qui lui fait grand plaisir.
Nous allons l'après-midi avec Geneviève et Jean rendre visite à Monsieur Piel, nous apprenons que Paul a reçu la confirmation de la mort de son fils Jean par une très belle lettre de son commandant qui lui écrit qu'il est mort héroïquement après avoir défendu vaillamment sa vie. Les nouvelles de la guerre continuent à être très favorables à nos armées, notamment en Alsace où nous occupons Heimbach sur la route de Colmar.

Samedi 2 janvier 1915
Monsieur Léantey, l'arbitre au tribunal qui s'est mis à ma disposition pour faire parvenir à René des nouvelles, par l'entremise du ministre de Roumanie de Suisse, m'écrit qu'il vient de recevoir la dépêche suivante, « Piel va très bien, j'ai mis à sa disposition toute chose possible, sa famille peut-être sans inquiétude » cette dépêche provient de Monsieur Fazy ministre de Roumanie à Genève. Cela nous a été bien agréable de recevoir cette communication, car nous n'avons pas reçu de nouvelle de René depuis sa carte du 30 novembre.
Jean a pris son service à sa compagnie. Il a suivi toute la journée les exercices sur le polygone. J'avais profité de ce jour de demi-fête pour aller me promener autour du fort et j'ai vu rentrer les chasseurs vers 16 heures. Jean était à la tête de sa section et paraissait très fier de remplir sa nouvelle fonction.
Jacques et Suzanne (Hubert) viennent nous rendre visite. Jacques est venu de Rouen, sans permission, passer à Paris les trois jours de fête. Il s'expose à une forte punition. Mais il paraît qu'à Rouen la discipline est très relâchée. Son dépôt est plein de soldats et il ne croit pas être rappelé de sitôt à repartir. On apprend la confirmation de la mort de Philippe Roques, on était sans nouvelles depuis quatre mois. Une autre mauvaise nouvelle vient de parvenir à Jules (Hubert), son neveu Gustave Badoureau, sergent-major au 74e de ligne, vient d'être tué par un éclat d'obus.

Dimanche 3 janvier 1915
Jean va aux forts pour son service.
Je me rends au cercle ou la réunion traditionnelle de début de l'année réunit autour de moi les vieux ou les tous jeunes. Il y a parmi l'assistance quelques-uns de nos blessés : Gagniés, Delâtre, Lebergue, qui sont en congé de convalescence. Je réponds aux souhaits qui sont formulés en demandant à nos jeunes amis de reporter sur la France et sur la victoire de nos armes, tous les vœux que nous pouvons former.
Nous allons déjeuner à Vincennes et dans l'après-midi nous rendons visite aux Bertaux.

Lundi 4 janvier 1915

Des événements semblent devoir se préparer en Alsace où nos troupes prennent pied au village de Steinbach sur la route de Thann à Colmar.

Mardi 5 janvier 1915
Jean continue son service. Il touche les indemnités d'entrée en campagne et de première mise d'équipement. On lui remet des cartes d'état-major. Il vient dîner tous les soirs la maison et rentre coucher à Vincennes.
On me retourne du dépôt du 14e territorial, un certain nombre de cartes et de lettres adressées à René et qui ne lui ont pas été remises. Nous sommes toujours sans nouvelle de lui. Les Allemands ont restreint les correspondances et j'espère bien que nous allons agir de même avec leurs prisonniers. Nous avançons toujours en Alsace.

Mercredi 6 janvier 1915
Le temps est affreux. Depuis plusieurs jours le vent et la pluie font rage, ce qui nuit aux opérations, néanmoins nos soldats se battent héroïquement en Alsace où nous avançons vers Altkirch et Colmar. Les Russes ont remporté sur les Turcs une grande victoire dans le Caucase ou ils ont fait prisonniers et anéantissent un corps d'armée. Ils ont en outre envahi la Hongrie et arrêté la marche des Allemands en Pologne.

Jeudi 7 janvier 1915
Rien d'intéressant, a signalé. Le temps est toujours aussi pluvieux.
Jean fait toujours son service au fort de Vincennes. Il est question le faire partir samedi. Il ne sait toujours rien de son affectation définitive.
Les journaux publient un récit officiel très intéressant sur les opérations qui se sont poursuivies du 25 décembre au 4 janvier. Trois faits saillants : la prise de Saint-Georges sur l'Aa, dans la région du Nord, notre avance au centre dans la région de Perthes et en Alsace la prise de Steinbach. Tous ces événements qui marquent notre activité malgré un temps défavorable sont importants par les résultats qu'ils nous assurent.

Vendredi 8 janvier 1915
Jean reçoit un avis officiel de son départ pour demain matin à 10 h 15 à la Gare du Nord. Il doit se rendre à la gare régulatrice du Bourget où il recevra son ordre d'affectation. Il fait ses adieux à Vincennes et à ses compagnons éphémères du 26e bataillon puis à grand-mère, à ses oncles et tantes. Il va passer chez nous sa dernière nuit avant de partir pour l'inconnu. Geneviève et bébé l'embrassent une dernière fois avant de retourner chez eux. Il passe sa soirée à préparer son sac sa cantine et à terminer tous les approvisionnements.
Le communiqué officiel est excellent, nous nous sommes emparés en Alsace du village de Burnhaupt-le-Haut et avons gagné du terrain dans la direction du pont d'Aspach, de Carspach et de Karlberg. Nos soldats sont pleins d'ardeur et toutes leurs qualités se retrouvent dans cette offensive.

Samedi 9 janvier 1915
Quelle journée et que d'événements ! Hier Geneviève avait passé la journée chez nous avec Marie, Suzanne et Jacques ainsi que Louise Hubert. Est-ce l'émotion du départ de Jean ? Est-ce une autre cause ? Toujours est-il qu'à 7 h du matin on sonne à notre porte et la bonne de Geneviève nous annonçait qu'un événement se préparait. Nous l'attendions pour la fin du mois. Rien n'était près, ni lit, ni berceau, ni médicaments. Et ce pauvre Jean devait nous quitter dans quelques heures. Enfin, j'eus le temps de passer chez le médecin et prévenir Madame Génin qui arriva aussitôt et de pouvoir après avoir pris toutes ces dispositions, faire à notre cher soldat des adieux émus.
Il est bienheureux lui, bien épris de son métier et si imbu de son devoir, mais pour nous qui restons, nous allons être encore bien inquiets et bien angoissés.
Jean partit donc pour la Gare du Nord pour se rendre au Bourget à 10 h 15.
Geneviève arrivait chez nous vers 10 h 30 et à 14 heures nous avions la joie de saluer la venue d'une jolie et toute mignonne petite-fille, nommée Odile.
J'écris aussitôt une carte à ce pauvre René. La providence a permis que la tristesse du départ de Jean fût compensée par la joie de la naissance d'une chère petite fille. Au loin notre cher prisonnier sera rassuré, en apprenant cette nouvelle qu'il n'attendait pas aussitôt.
Le soir à huit heures je reçois une carte postale de Jean mis à la poste à Vincennes datée de 14 heures. Il nous dit qu'avec et huit camarades qu'ils sont affectés au 8e 16e et 19e chasseur. Ils quittent Le Bourget pour Creil.

Dimanche 10 janvier 1915
Notre maison s'est organisée pour notre nouvelle pensionnaire. Geneviève va toujours très bien ainsi que son bébé.
Ce matin le courrier nous apporte une nouvelle carte de Jean. Elle est de 16 heures hier, il dit qu'il est de retour à Paris pour repartir à Creil. Il nous écrira quand il connaîtra son affectation.
Je vais avec Mimi déjeuner à Vincennes d'où je reviens aussitôt.
Les nouvelles sont favorables et les attaques ennemies sont partout repoussées.
D'après la gare où il se rend, Jean va sans doute être affecté dans un bataillon séjournant dans le Nord.
Notre cher petit Bernard est en pension chez sa tante Génin. Cela nous prive de ne plus le voir. Tellement nous étions habitués, surtout depuis un mois que Jean était avec nous, l'entendre appeler son oncle Chan et lui demander de lui montrer ses albums, ses soldats. Quand reverrons-nous des journées semblables ?

Lundi 11 janvier 1915
Le matin nouvelle carte de Jean. Elle est de Creil, 23 heures, datée du samedi 9. Il part à minuit, pour Ailly-sur-Noye, au sud d'Amiens. Mais il est encore dans l'inconnu. Il a vu à Creil des maisons éventrées par les obus et rencontré le Z de corniche de Saint-Louis, Negraval qui est au 121e d'infanterie. Espérons que la journée de demain nous fixera sur son sort afin de lui écrire.
Je vais avec Madame Génin et Mimi signer à la mairie l'acte de naissance de Mademoiselle Odile.

Mardi 12 janvier 1915
Jean envoie une carte d'Ailly-sur-Noye dans laquelle il dit qu'il est affecté au 19e bataillon de chasseurs et qu'il nous écrira demain pour donner son adresse. Cette carte est du 10 janvier.
Les nouvelles de la guerre indiquent une certaine activité dans notre offensive. Un peu partout couronnée de succès.

Mercredi 13 janvier 1915
Nous recevons une carte de Jean écrite la veille sans indications de pays. Il nous dit qu'il est à la sixième compagnie de 94e de ligne, lequel a toujours marché avec les 8e, 16e et 18e chasseurs et le 1er zouave, faisant partie de la 42e division. Cette sixième compagnie est commandée par un sous-lieutenant de réserve et Jean prend le commandement de la deuxième section. Il ajoute qu'il n'est pas sûr d'y rester. J'avoue que je ne comprends rien à ces changements successifs et avec cela il nous est toujours impossible de lui écrire, car nous ignorons son adresse. Ce soir nous parvient une nouvelle carte postale qui nous annonce un nouveau changement. Il passe Saint-Denis revenant du Nord et il se dirige vers l'Est. Cette carte est d'hier 14 h 25. En résumé depuis samedi il a changé trois fois de corps et de direction. Espérons que son sort se fixera un jour. Mais en attendant, le voilà incorporé dans un régiment de ligne ce qui doit lui être sensible après avoir été versé aux chasseurs à pied.

Jeudi 14 janvier 1915
Aucune nouvelle de Jean aujourd'hui. Et comme nous ignorons son adresse, il ne nous est pas possible de lui écrire.
Nous manquons également de nouvelles de René. Mais les journaux annoncent que les envois de comestibles et de tabac sont désormais permis, ce qui va nous permettre de lui envoyer quelques provisions.
De la guerre des nouvelles signalent une action violente qui dure depuis deux jours dans la direction de Soissons. Nous avons attaqué, mais le mauvais temps et la crue de l'Aisne provoquée par les pluies ininterrompues de ces jours derniers ont entravé notre marche et notre offensive n'a pas eu le succès espéré.
Je me demande si les troupes appelées du Nord et dont Jean fait partie ne doivent pas être appelées pour appuyer ce mouvement offensif. Nous serons fixés, lorsque nous saurons exactement sur quel point il sera dirigé.

Vendredi 15 janvier 1915
Nous recevons une carte de Jean du 11, il explique que le commandement du 19e chasseur auquel il était affecté n'a pu le garder parce que le colonel du 94e de ligne qui est au même endroit et de la même division, a voulu également les avoir. Ils sont sans doute passés dans la ligne ce qui le rend furieux. Mais il n'y a rien à faire, contre ces affectations bizarres, qui sont laissées à la volonté des chefs de corps. D'après sa carte du 12, il dit que cela n'est pas encore définitif. Mais comme il est parti avec ce régiment, je crois bien au contraire qu'il y restera.
Nous attendons la prochaine lettre qu'il nous permettra peut-être de savoir où il est.
D'après le communiqué nous avons subi un échec sur l'Aisne et après avoir progressé nous avons dû évacuer nos positions et nous replier sur la rive gauche de l'Aisne, grossie par les dernières crues qui avaient enlevé nos ponts de bateaux et menacées de couper la retraite de nos troupes. Il y a eu quelques canons abandonnés ainsi que des blessés et des prisonniers. Nous avons d'ailleurs nous-mêmes fait des prisonniers allemands. Nos pertes, quoique sensibles, balancent malheureusement. Nous sommes revenus sur nos anciennes positions.